‹ Histoire des villes de France (volume 4)Chapitre 52 sur 128 · BOUVINES · texte numérisé non relu

BOUVINES

Lille offre l’une des plus complètes et des plus belles manifestations du génie flamand. Primitivement assise sur un soi bas, marécageux et presque mouvant, elle s'est, avec une admirable persévérance, affermie et développée entre ses canaux comme Venise dans ses lagunes. L’antique reine des mers n'est plus, depuis des siècles, qu’une reine découronnée : Lille, au contraire, n’a rien perdu de sa puissance. Le temps, qui use tout, ne l’a point usée encore; la guerre, dont elle a si souvent ressenti les cruelles atteintes, ne l'a jamais frappée au cœur; et après les plus pénibles secousses, on a pu toujours répéter ce qu’un poëte disait d'elle il y a huit cents ans ; « Lille , excellente cité , peuple ingénieux à s’enrichir, Lille aux splendides marchands, qui envoie ses étoffes brillantes dans les royaumes lointains, d’où lui revient la richesse qui fait son orgueil '. » La capitale de la Flandre française a même grandi dans ta lutte , et cette force de vitalité qu'elle montra aux diverses époques de son histoire, elle la dut au caractère de ses habitants : courageux , tenaces , amis du foyer domestique , défenseurs opiniâtres de l'intérêt privé et de l'indépendance communale. A l'étroit aujourd'hui dans sa vaste ceinture de murailles , Lille déborde , et l'on voit les campagnes environnantes remplies de l'exubérance de sa population, se couvrir partout d’habitations nouvelles. Malheureusement, du milieu de cette multitude de manufactures, de ces innombrables moulins à vent, de cette forêt de cheminées à vapeur, de tous ces indices, enfin, de l’activité et de l'opulence actuelles, ne s’élèvent plus les imposants témoignages de la splendeur ancienne. Là plus d’orgueilleux beffroi, plus de tourelles aériennes, plus de palais, plus de somptueuses basiliques; tout cela a été détruit ou démantelé par les bombes; mais s'il reste à peine des ruines pour rappeler les souvenirs du passé, ces souvenirs n’en sont pas moins mémorables , et l'histoire , qui les a enregistrés , ne les laissera pas périr.

Lille n'est point une ville ancienne, et, en dépit de tous les efforts d'imagination de quelques chroniqueurs, on ne peut reculer son origine au delà du x’ siècle. Vers l’année 1030 il n’y avait encore sur l’emplacement de cette grande cité qu’un donjon bâti au milieu d’une espèce d'ilot formé entre les bras chétifs de la Deùle , et qu'on appelait le château de Bue. Ce lieu, du reste, était déjà célèbre. Sous les Mérovingiens, un chef frank du nom de Liedrick l'avait, dit-on, habité; les traditions, mêlant la fable à l'histoire, faisaient de Liedrick le héros des

t. Guillaumc-lc-Brcton , PhilippUi, clianl ix.

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plus merveilleuses aventures, et de Die de Bue le berceau mystique de la puissance flamande. A une époque plus récente, le château de Bue avait servi de boulevard inexpugnable au comte Bauduin, cinquième du nom, et à toute sa noblesse contre les agressions de l'empereur Henri III , qui avait envahi la Flandre avec une puissante armée. Enfin, il s'y était passé, vers le même temps, une de ces scènes bizarres dont les annales de la féodalité offrent tant d'exemples. I.e duc de Normandie, Guillaume-le-Bittard , avait conçu une passion violente pour l' aînée des filles du comte de Flandre, nommée Mathilde. Il la fit demander en mariage à son père : Mathilde eut l’imprudence de répondre devant l'envoyé du duc qu'elle ne voulait point d'un bâtard pour mari. Outré de colère en apprenant le propos sorti de la bouche de celle qu'il aimait, Guillaume monte à cheval , court jusqu'au château de Lille, suivi de quelques serviteurs, et pénètre seul, à fimproviste, dans l'appartement où se tient la comtesse avec ses filles. Saisir la jeune Mathilde par les tresses de sa longue chevelure, la traîner à travers la salle, la fouler sous scs pieds est pour lui l'affaire d’un moment; puis il sort, remonte sur son palefroi et regagne la Normandie. I nc guerre à mort semblait inévitable entre le comte de Flandre et le brutal Normand. Il n’en fut rien, cependant; et, chose étrange, ce fut Mathilde elle-même qui apaisa son père. Par une de ces incroyables révolutions qui s'opèrent dans le cœur des femmes, elle s'était éprise du duc dès l'instant où elle avait été l'objet de ses violences. Elle le lui fit savoir, et bientôt le mariage se célébra dans la ville d’F.u en Normandie, au grand étonnement de chacun. Comme on demandait à Mathilde la raison d’un changement si subit : « Savez-vous, répondit la jeune duchesse, que celui-lâ est un fier baron qui ose venir battre une fille jusque dans la maison de son père? » Elle ne se trompait pas, car ce fier baron devait placer bientôt 1a couronne de reine sur sa tête et lui donner Londres et les vieux palais saxons en échange du triste manoir des bords de la De Ale.

Le comte Bauduin affectionnait pourtant cette résidence, et, bien que dans ses vastes domaines il en eût de plus belles et de plus riches, il se plaisait à y séjourner. C'est qu’il y était né et qu'il y avait passé son enfance. Après une existence très-agitée, remplie d'abord par une longue lutte contre l’empereur, puis par le gouvernement du royaume de France, dont il avait été nommé régent pendant la minorité de Philippe I", Bauduin revint au château de Lille, résolu de finir ses jours en paix et de s'occuper du salut de son âme. Ce fut alors qu'il eut la pensée , comme on le voit par un acte du temps , d'instituer près des murs de son donjon un collège de chanoines et d'y bâtir une église : — « Au nom de la sainte et indivisible Trinité, d'un seul et vrai Dieu, moi, Bauduin, comte, marquis des Flamands, tuteur de Philippe, roi des Français, et de son royaume; sachant, d'après le témoignage des livres divins, que le véritable héritage est dans le ciel , destiné à ceux qui , de bonne volonté , se livrent aux œuvres pieuses , je me suis appliqué à considérer attentivement en moi-même qu’avec l'observance des divins préceptes, rien n’était plus profitable à un serviteur de Dieu, et pour le salut de son âme et pour la santé de son corps, que d'édifier des églises en l'honneur de Dieu et «les saints, là où on le peut faire raisonnablement et selon les lois. Aussi, considérant avec les yeux du cœur ces paroles de l'Écriture

LILLE

annonçant qu'il sera beaucoup exigé de celui auquel on aura beaucoup donné; et cette autre maxime : que celui qui , sur la terre, bâtit la maison de Dieu , prépare sa propre demeure au ciel ; acquiesçant au bon et salutaire avis de mon épouse Adèle et de mon fils Bauduin , ayant en outre fait élever dès les fondations une basilique en l'honneur de saint Pierre, prince des apôtres, j'ai institué un collège de chanoines chargés d'implorer jour et nuit la clémence de Dieu pour le salut de mon âme, de celles de mes prédécesseurs, de mon épouse, de mes enfants et de tous les fidèles chrétiens, etc. Fait à Lille, dans la basilique de Saint-Pierre, en présence de Philippe, roi des Français, la septième année de son règne ( 1066 ÿ. »

Tel est l’acte auquel la ville de Lille doit sa naissance. Le comte Bauduin ne se doutait pas que de la réalisation de son pieux dessein résulteraient de si grandes conséquences. C'est là cependant ce qui eut lieu, et, comme le dit avec beaucoup d'à-propos un historien moderne, la présence d'un petit-fils de Hugues Capct à cette solennité, qui était moins la dédicace d'une église que l’inauguration d’une ville, semblait d’avance faire de Lille une cité française et la promettre aux destinées futures d’un autre fils de cette même race.

Peu à peu , des habitations s'élevèrent près du monastère et de l'église , une clôture les entoura, et alors se trouva constitué le triple symbole de la cité au moyen âge : la fortification, l’église, l'hôtel-de-ville ; c'est-à-dire la défense, le culte commun, la juridiction municipale. La charte primitive qui donna une organisation régulière au magistrat de Lille n'est pas connue ; on l’attribue généralement à Bauduin IX, qui régnait à la fin du xn' siècle, et qui, avant de partir pour cette croisade fameuse, dont le trône impérial d’Orient devait être pour lui la récompense, octroya des franchises à plusieurs villes de la Flandre et du Hainaut. En 1235, Jeanne de Constantinople, fille et héritière de Bauduin, confirma les privilèges dont jouissaient déjà les citoyens lillois, leur donna une nouvelle extension et régla cette justice échevinale, qui, basée sur un système électif trèslarge, passait avec raison pour une des plus libérales qu'il y eilt en ces temps-là. La communauté de Lille ne fut jamais obligée d'avoir recours, pour le maintien de scs libertés, à la conjuration armée, qui rend si dramatique l’histoire des communes de Laon, de Cambrai, de Saint-Quentin, de Soissons, etc. Cette garantie lui était superflue, car elle ne se trouvait en contact immédiat avec aucune puissance seigneuriale ; le chapitre de Saint-Pierre qui, seul, avait une juridiction particulière dans l'enceinte de la ville , ne l’exerçait d'ailleurs que dans un ressort très-borné, et de manière à ne pas trop froisser les intérêts généraux de la cité.

Mais si Lille ne fut point en proie aux dissensions intestines et à ces terribles révolutions communales qui , durant le moyen âge , ensanglantèrent si souvent les villes voisines, elle eut néanmoins beaucoup à souffrir des vicissitudes politiques. Dès l’année 1070 , la comtesse Kichilde , qui s'y était réfugiée , s'y vit assiégée par Bobcrt-le-Frison, son compétiteur : il la contraignit de s’enfuir avec ses deux fils et d'aller réclamer l'appui du roi de France.

Cependant, soixante ans plus tard, les habitants de Lille sont déjà assez nombreux et assez braves pour se rendre redoutables à la tyrannie. En 1127, Guil-

FLANDRE

lauroe Cliton, Dis du duc de Normandie, avait été élu à Arras pour succéder au comte Charlcs-le-Bon, assassiné dans l'église Saint-Donat , à Bruges. Guillaume, dès le début de son règne, chercha moins à se faire aimer qu'à se faire craindre : au lieu de traiter doucement ses nouveaux sujets, il se plut , au contraire, à exercer contre eux mille vexations. Au mois d'août, à la fête de Saint-Pierre, pendant la foire de Lille , Guillaume , se trouvant dans cette ville , voulut faire saisir sur le marché, par ses hommes d’armes normands, un serf qui lui déplaisait : les bourgeois s’indignèrent d’une telle prétention, prirent les armes d'un mouvement spontané, et, se portant au logis du comte, le forcèrent à fuir, ainsi que tous ses gens, dont plusieurs furent maltraités et jetés dans les marais des environs. Guillaume, furieux, revint bientôt investir Lille avec des forces considérables , et contraignit les citoyens à lui payer, à titre de composition , une somme de mille quatre cents marcs d’argent.

Au commencement du xiii* siècle, Fernand de Portugal, époux de Jeanne, comtesse de Flandre et de Uainaut, ayant, pour de sérieux griefs, abandonné son suzerain le roi Philippe-Auguste, et s'étant allié au monarque anglais Jeansans-TeiTe, la Flandre entière fut envahie par les armées françaises. Dans la lutte terrible qui s’ensuivit, Lille eut cruellement à souffrir. Prise par Philippe- Auguste, en 1212, reprise l’année suivante par Fernand, le roi des Français l'assiégea une troisième fois et la détruisit de fond en comble. Ce fut un des épisodes les plus atroces des guerres de ce temps-là. Qu'il nous soit permis de reproduire ici cette scène, que nous avons décrite ailleurs, d’nprès les documents les plus authentiques. C’était la nuit. Le roi , dans l'impétuosité de sa fureur, avait emporté la cité avant même que les bourgeois surpris se fussent mis sur leurs gardes. Il n'y avait encore personne aux remparts, que déjà Philippe se répandait à travers la ville, en tête de ses hommes d'armes, le fer d'une main, le feu de l’autre. Le sac et le pillage sont des moyens trop lents pour assouvir sa colère ; il lui faut l’incendie , et bientôt le feu se déroule de toutes parts. Le comte Fernand était dans Lille, malade d’une fièvre qui le tourmentait depuis le siège de Tournai. Porté sur une litière et enveloppé de tourbillons de flammes, il s’échappe à la faveur du tumulte et de la fumée. Les malheureux habitants ont à choisir entre deux morts : ou d'être brûlés vifs sous 'leurs toits enflammés, ou de périr au seuil sous le couteau des Français. Ce que le feu épargnait dans cette œuvre de ruine, les soldats le jetaient bas au moyen de béliers et de crocs de fer dont ils étaient munis; car le roi avait juré l'anéantissement complet de la cité rebelle. L’historicn-poëtc Guillaume-le-Brcton , qui avait assisté à toutes ces horreurs , en fait dans sa Philippidc le sujet d'un chant sinistre : « Sous les décombres de leurs maisons», s’écrie-t-il plein d'admiration pour le conquérant, u périssent tous ceux à qui les infirmités de l'âge ou la faiblesse du corps refusent

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