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alors que fût instituée la confrérie de Sainte-Barbe, à la demande des compagnons canonniers, coulevriniers et arquebusiers de Lille, lesquels rendirent plus tard tant de services à la cité. Enfin , Lille et sa châtellenie fournirent encore des secours considérables en hommes et en argent à l'empereur Charles-Quint. Ce monarque, en retour, confirma leurs privilèges et octroya aux magistrats, par lettres-patentes du 16 décembre 1540, la faculté d’agrandir la ville du côté du midi, entre la porte des Malades ou de Paris jusqu’à la porte de la Barre. Cet agrandissement était devenu bien nécessaire ; car, durant la longue et glorieuse domination de l’empereur, la population et le commerce de Lille avaient pris un accroissement considérable. La cité n'était pas seulement alors une sorte de ruche industrieuse, livrée aux soins exclusifs de l’intérét matériel ; le négoce n'y avait jamais étouffé l'amour des travaux intellectuels. A une époque que l’on peut appeler barbare , elle avait donné â la philosophie scolastique le célèbre Alain de Lille, surnommé par son siècle le docteur universel ; aux lettres, Jarquemars Giélé, auteur d’une des branches de ce fameux Roman du Renard, si populaire nu moyen âge, et Gautier de Châtillon, le noble et valeureux chantre des prouesses d'Alexandre. Lille avait eu aussi son Puy d'amour, lice toujours ouverte aux pacifiques tournois de l'imagination et du gai-savoir. La révolution morale qui s'opéra dans la société au xvi' siècle y fit rapidement sentir son influence civilisatrice. Le bien-être et le luxe qu’il amène è sa suite donnent toujours un grand essor aux plaisirs de l’esprit, au culte des belles rlioses, qui sont l’ornement de la bonne fortune; la renaissance des lettres et des arts vint leur offrir un nouvel aliment. Une des premières, Lille se plut â orner ses palais, ses monastères, ses églises de tout ce que l’école flamande produisit de plus splendide. Parmi tant de chefs-d’œuvre dispersés ou détruits, un monument & jamais regrettable est le tombeau du comte Louis de Male, élevé dans la vieille église collégiale de Saint- Pierre, et où la statuaire et la ciselure étalaient toutes leurs magnifirenres.
Pendant les troubles des Pays-Bas , à la fin du xvr siècle, les Lillois, aigris pâlies vexations des troupes espagnoles, adhérèrent au célèbre traité d’union; mais, s’apercevant bientôt qu’au mépris d’une clause de te même traité les confédérés cherchaient à détruire à la fois l'autorité royale et la religion catholique , ils se réunirent au parti modéré des matcor, lents. Cette ligue finit par se soumettre à Philippe II , sous la condition expresse que l'armée aux Pays-Pas ne serait plus composée d’Espagnols. Délivrée de ces étrangers, la Flandre wallonne ne tarda pas à se voir harcelée par les huguenots hollandais et français. Le brave Lauoue, chef de ces derniers , ravagea la contrée et menaça Lille avec des forces imposantes. Robert de Melun , baron de Roubaix, l’un des plus hardis chevaliers flamands, le mit en déroute et le fit prisonnier. Peu de temps après, un de ces partis nombreux, formé aux Pays-Bas contre le pouvoir espagnol, et auquel les Lillois n'avaient pas voulu s'allier, tenta , pour se venger, un audacieux coup de main contre la ville. Cette faction était celle des hurtus, espèce de guérillas, pillards redoutés, qui avaient moins en vue l'affranchissement de la patrie que le vol et le brigandage. Les hurlus occupaient déjà un des faubourgs. Jeanne Maillote, hôtesse du cabaret de l'Arc, saisit une vieille hallebarde, se met à la tête des archers de la confrérie de Saint-Sébastien, des femmes de son voisinage, et
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court sus aux bandits ; tandis que les archers les accablent de leurs 11 tubes, les femmes les aveuglent avec des poignées de cendres : Jeanne Maillote, toujours en avant et brandissant sa lance , anime sa troupe de la voix et du geste. I.es hurlas se défendent avec acharnement; mais, à la fin, ils fuient , après avoir mis le feu au faubourg, et emmenant plus de cent prisonniers, tant hommes que femmes , qu’ils avaient capturés dans le désordre de la mêlée. Malgré cette perte, Lille n'en fut pas moins délivrée par le courage d'une femme dout le nom , qui rappelle ceux des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette, est encore aujourd'hui fort populaire dans le pays.
Sous le règne doux et paisible des archiducs , l'histoire de Lille ne présente d’autres faits saillants que quelques-unes de ces fêtes pompeuses dont nous avons déjà parlé. La joyeuse entrée de l'archiduc Albert et de l’infante Clara Eugenia , le 16 février 1600, pour la prestation des serments réciproques, fut une chose admirable; l'opulence lilloise y déploya tout son faste, et nos chroniques manuscrites ne tarissent point sur la magnificence de cette journée. En confirmant alors les privilèges de la ville et en jurant de les observer, les souverains stipulèrent que la confiscation n’aurait plus jamais lieu à Lille ni dans la châtellenie.
Le moment était enfin arrivé où Lille allait devenir à jamais française. Lorsque Turenrie et Coudé, unis ou rivaux, avaient porté leurs armes jusqu'au sein de la Flandre, Lille n’avait ouvert ses portes ni à l’un ni à l'autre; il fallut, dit un historien flamand, que Louis XIV en personne vint lui en demander les clefs. A la mort de Philippe IV, son beau-père, le roi de France prétendit que les Pays-Bas espagnols devaient revenir à sa femme, Marie-Thérèse. En conséquence, il entra en Flandre au mois de mai 1667, à la tète d'une armée de trente-cinq mille hommes. Tournai et Douai tombèrent successivement eu son pouvoir, et, le 10 août, il vint prendre position devant Lille. Le comte de Bruay défendait la place. Dès qu’il eut appris que Louis XIV en personne se trouvait au camp, il lui envoya courtoisement un message par lequel il lui offrait le choix parmi les plus beaux châteaux à une lieue aux environs de Lille, et mettait à la disposition du roi de France tout ce qui, dans la ville, serait nécessaire à l'entretien de sa maison. Il demandait également au monarque de lui indiquer l'endroit où il placerait son quartier, afin d’empêcher qu'on ne tirât de ce côté , ajoutant toutefois qu'il priait Sa Majesté de ne pas trouver mauvais s'il défendait la place avec ta dernière vigueur pour le service du roi ralholique son maître. Louis XIV fit remercier le comte de Bruay dans des termes gracieux , disant que son quartier serait dans tout le camp , et que plus la résistance serait opiniâtre , plus il y aurait de gloire à la vaincre.
La garnison ne se composait que de deux mille quatre cents hommes. Pour suppléera sa faiblesse, les dix-huit compagnies bourgeoises prirent les armes. Les archers de Saint-Sébastien, les arbalétriers de Saint-Georges, les tireurs d'armes de Saint-Michel , enfin les canonniers de Sainte-Barbe , défendirent vaillamment la cité. Dès le commencement du siège, le gouverneur avait, pour encourager la bourgeoisie , fait dresser devant l'hôtel-de-ville un grand cheval de bois, auprès duquel se trouvait une botte de foin avec cette inscription :
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C'esl hlim en vain, François, qui; vous j <*nsei nous prendre,
Kncore que tout secours nous manque au besoin :
Vous |ierdez rostre temps; plutost qu’on nousvoye rendre,
O cheval mangera celte bolle de foin.
On promena aussi le portrait en pied du jeune roi d’Espagne par toutes les rues, où des exhortations publiques furent adressées au peuple. Il n'était pas besoin de semblables moyens pour que les Lillois lissent leur devoir; mais, réduits aux plus faibles ressources, que pouvaient-ils contre la puissance et la gloire de Louis XIV? Après neuf jours de tranchée ouverte, on dut capituler. La ville demandait le maintien absolu de ses lois, coutumes, privilèges, franchises et libertés. Le roi, qui voulait conserver sa conquête, adhéra aux propositions principales des Lillois, et, introduit solennellement dans leurs murs le 28, il alla aussitôt, comme les anciens souverains, prêter et recevoir, en l'église de Saint-Pierre, le serment d’usage. Quand, à son rntrée, il se trouva en face du comte de Bruay : ■ Monsieur, lui dit-il avec cette grâce et cette dignité qu'il mettait en toutes choses; monsieur, j'ay du déplaisir de vostre malheur, parce que vous estes un galant homme, qui avés fait vostre devoir pour le service de vostre maistre , et je vous en estime davantage. » On n’ignore pas que les victoires de Louis XIV ont été célébrées, en prose et en vers, par tous les beaux esprits du temps; mais ce qu'on sait moins, c'est que le quatrain suivant, tout mauvais qu'il est, eut pour auteur Jean La Fontaine :
Mlle, celle cilé qui vaut une province,
Par l'efforl de Louis, nostre grandeur accrois!.
Qu'en cousle la conqueste aux armes de ce prince?
Dix jours? Qui le croirait? Celui qui leconnoisl.
Le traité d'Aix-la-Chapelle, en 1668, confirmant les conquêtes de Louis XIV, réunit définitivement Lille et sa châtellenie au royaume de France. Ce fut alors que le maréchal de Vauban traça le projet d'un nouvel agrandissement, depuis la porte de la Barre jusqu’à celle de la Madeleine, renfermant tout le faubourg Saint- Pierre, le quartier de Saint-André et l'emplacement de la citadelle. L'espace compris dans cet agrandissement forme aujourd'hui le plus beau quartier de la ville. Les rues, percées au cordeau, en sont spacieuses et bordées d'édifices d’un aspect régulier et nsseï grandiose. La citadelle, construite à la même époque , est le chef-d'œuvre de Vauban; elle complète le système de défense de Lille et en fait une des places fortes les plus imposantes de l'Europe. Outre les travaux et les embellissements dont nous venons de parler, Louis XIV, en habile politique, se concilia l'affection des Lillois, par la protection qu’il accorda à leur commerce, la déférence qu'il se plut à montrer pour les libellés et les coutumes locales. En 1673, le monarque revint à Lille avec une partie de sa cour; il était alors à l'apogée de sa fortune. En présence de tant de gloire et de magnificence, la ville flamande se consola d'avoir changé de maître.
l’n état de la France, dressé, par ordre de Louis XIV, en 1698, donne, sur la situation commerciale et industrielle de Lille , à cette époque , des détails assez
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rurieux. « Les ressources de celte ville sont grandes, » y est-il dit ; « il y a plus de quatre mille marchands ou maîtres de toute sorte de métiers, et il y en a plusieurs parmi eux qui entretiennent jusqu'à douze «mis ouvriers. On y fabrique toute sorte d'étoffes, ratines, serges, damas, velours, ramelols, coutils, dentelles, tapisseries, savons. Les deux principales manufactures sont celles des sergetnm et bourgeleurs, qui travaillent tous deux aux serges, à la différence que les derniers ont tiré leur nom de la ville de Bourges, d'où ils sont venus, et la jalousie qui est entre ces deux corps a produit autrefois une émulation très-profitable, mais elle a dégénéré en haine et en envie qui ruine les uns et les autres. Il y a quarante ans que ces ouvriers fabriquaient jusqu'à cinquante mille pièces d'étoffe, mais la misère inséparable de la guerre, la cherté des vivres et les impôts, les ont obligés de quitter; la moitié a passé dans les villes d'Allemagne, à Gand et à Bruges, où ils ont établi des manufactures. Cependant le peuple de Lille a augmenté, le nombre des domestiques a triplé, et de même de tous les métiers qui servent au luxe et à la dépense. »
Au début du xviii* siècle, cette déplorable guerre de la succession d'Espagne qui agita l'Europe entière fit de la Flandre un nouveau champ de bataille. Après plusieurs succès, les alliés résolurent d’assiéger Lille. Le prince Eugène, appuyé par le corps d'armée du duc de Marlborough, investit la place le 12 août 1708, et, dans la nuit du 22 au 23, il ouvrit la tranchée. Le maréchal de BouIRers défendait la place, il tint jusqu’au 22 octobre, qu'il fut forcé de capituler; il se retira dans la citadelle où il résista encore jusqu'au 8 décembre.
Nous ne redirons point les effrayants épisodes de ce siège fameux dans les annales de la guerre. Lille peut-être n'eut jamais tant à souffrir, que pendant ces cent vingt jours d'un bombardement presque continuel. Il faut entendre le prince Eugène, lui-même, exprimer, avec une franchise et une grandeur d'âme qui l'honore, l'admiration que lui causèrent l'héroïque défense de Lille et la bravoure de BouIRers. Après avoir parlé des opérations stratégiques, le prince ajoute : « Le maréchal, qui avait épuisé tout ce que la valeur et la science lui inspiraient, demanda à capituler le 22 de septembre; je ne lui fis d'autres conditions, que de lui promettre de signer celles qu'il me proposerait. « C'est pour vous marquer, lui écrivis-je, monsieur le maréchal, ma parfaite estime pour votre personne, et je suis sûr qu'un galant homme comme vous n'en abusera pas. Je vous félicite de votre belle défense.. » Quand, enfermé dans la citadelle, depuis près de deux mois, Bouffiers fut réduit à toute extrémité, le prince Eugène continue : « J'écrivis au brave BouIRers : « L’année française s'est retirée, monsieur le maréchal , vers Tournay ; l'électeur de Bavière vers Namur; les princes vers leur cour; ménagez votre personne et votre brave garnison. Je signerai encore tout ce que vous voudrez. » Il me répondit : « Rien ne presse encore ; permettez-moi de me défendre le plus longtemps que je pourrai. Il me reste sssez d'ouvrage pour mériter encore plus l'estime de l'homme que je respecte le plus. » Je fis donner l'assaut au second chemin couvert. Le roi de France s'en douta apparemment, car il écrivit au ma» réchal de se rendre. Malgré la répugnance que celui-ci y avait, il était prêt à le faire, lorsque, dans un billet que le duc de Bourgogne avait ajouté à la lettre du roi, il lut : « J'ai su d’un certain endroit que l'on veut vous faire prisonnier de
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guerre. » Je ne sais où il avait trouvé cela, mais ce prince, estimable à la pais, ne pouvait jamais que dire et que faire des sottises à la guerre. Ce billet, cependant. Ht quelque sensation , pour un moment. Généraux et soldats jurèrent de périr tous plutôt sur la brèche; Boufllers en pleura de joie, à ce qu'ou m’a raconté ; et prêt à prendre ce parti, il se ressouvint de mon billet, qui valait mieux que celui du duc de Bourgogne , et, après quatre mois de tranchée ouverte devant la ville et la citadelle, il m’envoya, le 8 de décembre, tous les articles qu'il voulait que je signasse; ce que je Os sans aucune restriction. J'allai bien vite, avec le prince d'Orange, lui rendre visite et véritablement hommage à son mérite. Je l'embrassai bien cordialement et acceptai un souper, à condition, lui dis-je, que ce sera un souper de citadelle allumée. On nous servit un rôti de chair de cheval. 1 » Éprouvés tant de fois par la guerre, les Lillois avaient fini par la trouver une chose presque naturelle, qui ne devait plus les détourner de leurs travaux et même de leurs plaisirs. Voltaire raconte que, durant le siège de 1708, on ne cessa, au milieu des liombes et des boulets, de jouer la comédie à Lille, et que le théâtre fut tellement fréquenté, que son directeur flt une recette de plus de cent mille livres.
Le traité de paix signé à l'trecht, en 1713, rendit Lille à la France. l)es fêtes pompeuses signalèrent cet événement ; le magistrat flt frapper une médaille commémorative, dédiée au grand roi, en l'honneur duquel il avait déjà érigé un superbe arc de triomphe du côté de la ville qui regarde la France. La paix ne fut plus troublée, jusqu’à la révolution. Lille, qui du haut ses remparts avait presque pu contempler les grandes batailles de Bouvines, Cassel, Mons-cn-Pevéle et Groningue, n’entendit plus que le canon de Fontenay. Dans cette période de près d'un siècle, la prospérité de Lille s'accrut d'une manière remarquable Alors ses paisibles annales n'offrent plus que des faits d'un intérêt secondaire ; telle que la visite d Louis XV, en 17H, ou la réception de tel autre grand personnage. Nous ne nous y arrêterons point ; mais il est une chose que nous nous plairons à signaler, comme preuve du sentiment intellectuel et du goût pour les œuvres de l'esprit, que les Lillois manifestèrent toujours au milieu même de leurs préoccupations mercantiles.
Voltaire venait d’achever sa tragédie de Mahomet, et les hardiesses qu'elle renfermait n'avaient point encore permis qu’on la jouât à Paris. Madame Denis, nièce de l'auteur, femme d'un commissaire ordonnateur des guerres, tenait alors un assez grand état dans Lille, qui était du département de son mari. Cette ville possédait , en outre, la meilleure troupe d'acteurs qu'il y eût en province, et qui était dirigée par un sieur Lanoue, auteur et comédien tout à la fois. Voltaire y vint, en 1741, avec madame du Châtelet, et y fit représenter Mahomet. La pièce fut très -bien rendue. La célèbre Clairon (de Condé ) , y remplissait le râle de Palmyrc. La salle était remplie par l'élite de la population. Voltaire s'y trouvait dans la loge du gouverneur, ainsi que mesdames Denis et du Châtelet. Dans un entracte, on apporta une lettre du roi de Prusse, qui annonçait à son illustre ami la victoire de Molwitz. Voltaire la lut à L'assemblée; on applaudit : « Vous verrez, dit-il, que cette pièce de Molwitz fera réussir la mienne. » Cet