‹ Histoire des villes de France (volume 4)Chapitre 59 sur 128 · AVESNES · texte numérisé non relu

AVESNES

Aux contins du llaiuaut français , dans cette région verdoyante et accidentée, jadis couverte par le prolongement de la forêt des Ardennes , s’élève la ville d'Avcsnes, bâtie sur le versant d’une colline assez escarpée, non loin des bords de l'Helpe, qui serpente dans la plaine, entre les bois et les prairies. Un baron du nom de Wiedrick-le-Fort, seigneur de Leuze et des lieux adjacents, avait obtenu du comte de Hainaut le don de cette terre. Au xi* siècle, un de scs descendants, Wiedrick-le-Barbu, y érigea une tour ; son fils, Théodrik ou Thierry, la convertit en un château-fort , que de nombreuses habitations de serfs entourèrent bientôt , et c’est ainsi qu’Avesnes prit naissance.

Gossuin d'Oisy, châtelain de ('.ambrai, neveu et successeur de Thierry, ht ceindre Avesnes de murailles, et son Gis Watier, en quittant le nom d'Oisy pour prendre celui de l'héritage paternel en Hainaut, commença cette dynastie des sires d’Avesnes si célèbre au moyen âge. Jacques d’ Avesnes, petit-fils de Watier, s'illustra entre tous par son courage héroïque et ses talents militaires. Ligué d'abord avec le comte de Flandre, l'archevêque de Cologne et le duc de la Basse-Lorraine, contre son suzerain, le comte de Hainaut, dont il avait â se plaindre, il remplit la province de la terreur de ses armes. Plus lard, il s’enrôla parmi ces hardis chevaliers qui, devançant en Asie Philippe-Auguste et Richard-Cœur-de-Lion, allèrent grossir l'armée de Lusignan devant Saint-J ean-d’ Acre. C'est lui qui, à la bataille d'Antipatride , criblé de coups , frappant encore du seul bras qui lui restait, criait expirant à Richard-Cœur-de-Lion : « Brave roi, viens venger ma mort! » Watier, l'alné des enfants de Jacques, fut mis en possession de ses terres, et donna, en février 1260, une charte d'affranchissement et de paix aux habitants d' Avesnes. Son frère Bouchard fut l'un des hommes les plus remarquables et les plus malheureux de sou siècle. Destiné à l'église, il fréquenta les universités de Paris et d'Orléans, où il se distingua par son esprit et sa piété. Il reçut les Ordres sacrés , passa les années de sa jeunesse au sein de l'étude, puis, tout à coup, dépouillant son caractère de prêtre, qu’il avait d'ailleurs laissé ignorer jusque-là, il reparut à la cour de Flandre où il avait été élevé. Il s'y montra chevalier accompli, habile dans tous les exercices du corps, et, ce qui était plus rare alors, doué des plus brillantes qualités de l’esprit; sa parole était remplie de charmes, ses façons pleines d'élégance et de dignité. Personne dans les tournois ne montrait plus de bravoure, dans le conseil plus de sagesse. Lorsque Bauduin, comte de Flandre et de nainaut, partit pour cette croisade qui devait le faire empereur d'Orient, sa ûlle puînée, Marguerite, resta confiée à la tutelle de Bouchard d'Avesnes. Elle avait alors douze ans, et, malgré son jeune âge , elle s'éprit bientôt pour son tuteur d’une passion que

AVESNF.S.

celui-ci avnit peut-être provoquée, qu'il partagea et dont il Tut la victime, lin mariage s'ensuivit. Pendant quelques années rien ne vint troubler le bonheur des époux, et leur union semblait bénie par la naissance de deux Bis, lorsque, tout à coup, le bruit se répandit partout que Bouchard avait été revêtu du caractère indélébile et sacré que confère le sous-diaconat ; son mariage était sacrilège ; et son épouse , la lille de l'eni|>ereur Bauduin, ne passa plus que pour la concubine d'un prêtre apostat. La sueur aînée de Marguerite, Jeanne de Constantinople, qui régnait alors sur les comtés de Flandre et de Hainnut, voulut faire cesser le scandale en annulant le mariage. I.es prières , les supplications pour amener la séparation de Bouchard et de Marguerite avaient été sans résultats. I-e pape Innocent III et scs successeurs lancèrent plusieurs bulles d’excommunication qui, longtemps, n'eurent pas plus d'effet. A la Gn cependant, frappés par les plus terribles anathèmes de l'église et de la réprobation des peuples, les deux époux, qu'une affection puissante avait jusqu'alors enhardis et soutenus, brisèrent le lien fatal qui les unissait. Bouchard alla tristement finir ses jours dans une de ses terres, et Marguerite, oubliant trop vite l'amour que lui avait voué le père de ses enfants, se remaria au sire Guillaume de Dampierre. Lorsque après la mort de Jeanne, Marguerite devint comtesse de Flandre et de Hainaut, les fils de Bouchard et ceux que lui avait donnés Dampierre , divisés par une haine mortelle, se firent une guerre dont le pays eut cruellement à souffrir. Le Hainaut prit parti pour les d'Avesnes, In Flandre pour les Dampierre, auxquels Marguerite portait une prédilection scandaleuse. Longtemps contestée, la légitimité des enfants de Bouchard fut solennellement proclamée par le pape, qui reconnut la bonne-foi de Marguerite. Le Hainaut leur fut dévolu après la mort de cette dernière, et la Flandre resta aux Dampierre. Ce fut alors qu'Avesnes , comme la plupart des villes du Hainaut, devint le théâtre d'une scène extraordinaire : Jean d'Avesnes, petit-fils de Bouchard et de Marguerite, se rappelant les outrages faits jadis à son grand-père et à son père, alla prendre le cadavre de celui-ci dans la collégiale de I.cuze, et le fit mettre, revêtu de tous les insignes de la souveraineté, dans une châsse magnifique. F.mportant avec lui cette noble dépouille, Jean parcourut le Hainaut, et voulut qu’on rendit à son père mort les hommages et les honneurs qu’on était habitué de rendre , de leur vivant , aux comtes et seigneur du pays. A Avesnes, cette inauguration posthume fut des plus solennelles. Les échcvins et les bourgeois , un cierge d'une main , et une épée nue de l'autre, allèrent au-devant du prince mort et du prince vivant, remplissant l’air de mille cris de joie, proclamant le père et le fils comtes de Hainaut, sires légitimes de la terre. La tache dont on avait prétendu souiller les fils de Bouchard d'Avesnes, et que les bulles des pontifes et les décisions des rois s’étaient naguère efforcées de laver, disparaissait enfin tout à fait derrière cette touchante manifestation de la piété filiale. La lignée de Bouchard, ou, si l'on veut, la maison d'Avesnes, donna bientôt des comtes à la Hollande et à la Zélande, une reine à l'Angleterre , une impératrice à l’Allemagne, à la France une princesse dont le sang s’est mêlé avec celui de nos souverains.

Au xiiic siècle, la seigneurie d'Avesnes passa dans la maison de Châtillon, par le mariage de la fille unique de Watier III avec Hugues de Châtillon, comte de

Saint-Pol; plus tard, elle échut à un collatéral de cette maison, Jean de Blois ou de Bretagne. Avcsncs devint ensuite la propriété d’Olivier de Bretagne, petitfils de Charlcs-de-Blois, puis celle de Guillaume, frère d’Olivier. Il n’eut qu'une Bile qui devint dame d'Avesnes, épousa le sire d'Albret, et fut la trisaïeule de Jeanne d’Albret, mère de Henri IV.

Mais pendant ces diverses transmissions, les comtes de Hainaut exerçaient toujours leur droit de suzeraineté sur Avesnes; cette ville eut souvent A en souffrir, quelquefois aussi A s'en louer. Le dur de Brabant, Jean IV, pendant ses démêlés avec Jacqueline de Bavière, fit occuper Avesnes ; un peu plus tard Philippc- Ir-llon, qui s’était mis en possession des domaines de Jacqueline, ordonna de construire un couvent de Cordeliers au bord de l’Helpe, dans la vaste et riante prairie qui s’étend jusque sous les murs de la ville. Un hospice pour les vieillards indigents existait déjà en cet endroit, et les habitations s’élevant bientôt autour du couvent et de l'hospice formèrent un quartier nouveau qui s'accrut peu à peu. « La ville était alors bien peuplée , » dit un historien ; « l’industrie était parvenue A s’y créer des ressources. Les champs, les eaux, les forêts qui l’environnent y entretenaient l’abondance. On y remarquait plusieurs édifices publics, des chapelles proprement décorées , de belles fontaines, une maison de paix. Ses maisons, disposées en amphithéâtre sur la pente du rocher, s'élevant les unes au-dessus des autres , derrière des touffes légères de verdure , le château avec scs terrasses et scs donjons ornés de girouettes, dominant sur les alentours, des toits plus éloignés et fuyant vers l’horizon, entremêlés de cimes d'arbres et surmontés de quelques pointes de clochers ; les murailles de la ville, couronnées d’un parapet et flanquées de tours crénelées ; les hauteurs voisines, d’un vert richement nuancé, couvertes de chaumières, d’arbres A fruits et de troupeaux de bœufs , tout cet ensemble offrait aux regards du voyageur surpris un aspect pittoresque et vraiment enrhanteur. »

l’eu de temps après son avènement au trône, Louis XI vint à Avesnes et y reçut les députés des villes et des différents corps de l'État. Il avait amené une cour nombreuse où l'on remarquait, entre autres, le comte de Charolais, depuis Charles-lc-Téméraire , le comte d'Étampcs, Jacques de Bourbon et Adolphe de Elèves. Les obsèques du feu roi furent célébrées avec pompe dans l’église d’Avesnes ; après cette cérémonie, Louis se revêtit de la pourpre royale, et inaugura son nouveau règne au milieu des cris d'allégresse d'un peuple qui devait être bientôt la victime de ses fureurs sanguinaires. Apres la mort de Charles-le- Téméraire, les troupes françaises envahirent le Hainaut; la plupart des villes de cette province ouvrirent leurs portes au roi de France, mais Avesnes tint bon, malgré toutes les promesses et les séductions imaginables. Il s'ensuivit un siège terrible ; les bourgeois se défendirent avec une héroïque opiniâtreté ; A In fin, la ville fut prise d'assaut et livrée au sac le plus horrible. La population entière, sans distinction d'âge ni de sexe, fut massacrée, et les flammes détruisirent ce que le fer des soldats n’avait pu anéantir. Huit maisons seulement, outre le couvent des Franciscains et l'hospice des vieillards, restèrent debout, et, de tous les habitants d'Avesnes, il ne survécut que seize ou dix-sept personnes jugées riches, et qu’on n'avait épargnées que pour tirer d'elles de fortes rançons. Les remparts

Page 1