‹ Histoire des villes de France (volume 4)Chapitre 67 sur 128 · SAINT-AMAND.-CONDÉ.— BOUCHA IN · texte numérisé non relu

SAINT-AMAND.-CONDÉ.— BOUCHA IN

il y reçut le ministre de la guerre Beumouville et les députés Camus, Lamarque, Quinette et Baneal , chargés d'exécuter le décret de la Convention , qui ordonnait au général de se présenter à la barre de cette assemblée pour y rendre compte de ses actes. Une conférence s’établit aussitôt entre Dumouriez et les délégués, devant l'état-major de l’armée , elle fut longue et pleine des plus vives récriminations, lorsque le général y mit fin et se condamna lui-méme en faisant arrêter les quatre députés et en les livrant aux Autrichiens.

Saint-Amand , aujourd'hui chef-lieu de deux cantons de ce nom séparés par la Scarpe, renferme une population de 9,142 habitants et fait un commerce assez étendu de bonneterie. On remarque dans cette ville le clocher de l’ancienne abbaye, bâti en 1633 par Don Nicolas Dubois, soixante-seizième abbé de Saint- Amand. C’est un monument fort original construit tout entier en pierres blanches, qui n’appartient h aucun style d'architecture. Il est couvert de sculptures de la base au sommet et offre un ensemble tout à la fois bizarre et imposant.

Cnndé , située à l’extrême frontière du département du Nord , au confluent de la Haine et de l'Escaut, figure dans l'histoire dès le ix" siècle. Les hordes normandes , lorsqu'elles désolèrent toute la Gaule-Belgique , firent de ce lieu leur quartier d'hiver. Ils y séjournèrent à plusieurs reprises, notamment en 882 et 883. A leur première arrivée à Condé, ils avaient, dit-on, trouvé et détruit une abbaye de femmes. Peut-être existait-il quelque forteresse au confluent des deux rivières. Quoi qu’il en soit, en 1 1 18 , un château-fort fut bâti à Condé par un seigneur de la maison d’Avcsnes, appelé Nicolas et surnommé Plukelle. Le château et les habitations qui s’élevaient aux environs furent plus tard entourés de murailles, qui ne tardèrent pas à être mises à de rudes épreuves. En 1 174, Philippe d'Alsace, comte de Flandre, ruina Condé par le fer et par le feu, après l’avoir enlevée d'assaut. Louis XI la fit, en 1478, investir par une armée de vingt mille hommes, à laquelle elle ouvrit ses portes ; mais les Français abandonnèrent cette place à l'approche de l'archiduc Maximilien, non sans l'avoir pillée et brûlée. Il ne resta debout dans la ville que quatorze maisons et l'église oii le peuple s'était réfugié. Après avoir joui d'une longue tranquillité, Condé sc vit encore assiégée par les Français que commandait le duc d'Harcourt; jls la prirent le 25 août 16i9. Le maréchal de Turennc assiégea de nouveau Condé, et y entra le 18 août 1655. Le prince de Condé, alors au service de l’Espagne, après avoir fait lever le siège de Valenciennes. la reprit l’année suivante. Enfin, Louis XIV en personne se rendit maître de Condé le dimanche 16 avril 1676, et le traité de Nimègue la céda définitivement à la France en 1678. A l’époque de la révolution, les Autrichiens investirent Condé le 9 avril 1793. La garnison et les habitants, après une défense longue et énergique , sc virent réduits à toutes les horreurs de la famine. Cette situation, jointe à la mortalité qui faisait d’effrayants ravages, détermina le général Chanrel, commandant de la place, à capituler. Le 13 juillet 1793, il en sortit à la tète de sa brave garnison, avec tous les honneurs de la guerre. Les canonniers bourgeois, qui, par leur courage et leur instruction, avaient puissamment contribué à la résistance de la ville, furent envoyés en Hongrie, où presque tous moururent ; trois officiers et deux soldats seulement purent revoir leur patrie.

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Après avoir successivement appartenu aux maisons d’Auvergne et de Châtillon- Saint-Pol, Coudé était devenue ia propriété des Bourbons-Montpensier ; la branche aînée de cette illustre famille, qui en prit le nom, l'entoura d'un grand éclat historique. Condé, ville de G,8s9 âmes, chef-lieu de canton et l'une des plus fortes places du royaume tant en raison de ses fortiGcations ducs au chevalier de Ville qu’à cause de la facilité que l’on a de l'inonder en tous temps , se recommande à nous par un souvenir cher à tous les amis des arts. Mademoiselle Claire-Josrphr l-erix , connue sous le nom de Clairon, y naquit en 1723. Une rue de la ville s'appelle rue Clairon.

Le plus ancien monument dans lequel il soit fait mention de Bouchain est un diplôme de l'année 899, par lequel le roi Charles-le-Simple en confirme la possession aux religieux de Saint-Arnaud. Cette terre passa ensuite aux châtelains de Valenciennes, qui, en 1160, la cédèrent à Baudoin IV, comte de llainaut. Bauduin fit entourer d’une muraille les habitations qui s'y élevaient , y bâtit un château , et dès lors Bouchain fut mise au nombre des villes et devint la capitale de la petite province qu'on appelait le comté d'Ostrevant. Bauduin V, en 1181, fortifia le château d'une manière formidable et exhaussa les murs de la ville. Dans les siècles suivants, Bouchain subit plusieurs sièges. Au mois de mai 1 477, le roi Louis XI faillit périr sous les remparts de cette ville : un coup de fauconneau, parti de la place, l'eût immanquablement tué s’il n’eût été paré par Tauneguy du Châtel sur lequel le roi était appuyé, et qui mourut peu de temps après des suites de sa blessure. Le roi reconnaissant envoya cent marcs d'argent à Notre-Dame-de-la-Victoire de Senlis. Le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, prit Bouchain, le 12 mai 1G7G, après cinq jours de tranchée ouverte, et presque à la vue d'une armée de quarante mille hommes, commandée par le prince d'Orange. Elle resta à la France en vertu de l'article onze de la paix de Nimègue. Bouchain, place forte divisée par l’Escaut en ville haute et basse, ressemble plutôt à une citadelle qu'à une ville. Elle renferme à peine 1,200 habitants et ne possède d'autre monument que la tour d’Ostrevant, reste de l'ancien château, et qui sert aujourd'hui de magasin militaire pour le génie et l’artillerie. 1

L'origine de Cambrai et l'étymologie du mot Cameracum sont également entourés de nuages. Que Cambrai ait eu pour fondateur un chef kymri appelé Kambro, ce qui nous parait chimérique ; qu'il tire son nom des chambres ou sou-

1. Jacques de Guise. — Annale» llannonia. — Vinahant. — Dieudonné . Statistique du dipartentent du Mord. — Hessoln.

terrains (en liasse latinité caméra') sur lesquels il est bilti, conjecture plus raisonnable, toujours est-il que c'est une ville d'une antiquité Tort respectable. C.ameracum est cité pour la première fois dans Y Itinéraire d'Antonin, mais sans désignation et comme un lieu d'étape, situé cuire Arras et Bavai. On ne saurait dire si Cambrai existait déjà, lorsque Jules César envahit le nord des Gaules, les Commentaires n'en font aucune mention, et ce n'est qu'à partir du iv* siècle qu'il figure dans l'Iiistoire d’une manière authentique. Prise sur les Romains par les Alains et les Suèves, cette ville fut de nouveau saccagée, l'an 370, par le tyran Maxime ; les Goths s'en rendirent maîtres en klV, et les Romains la reconquirent une seconde fois. A l'époque des invasions franques. Cambrai avait acquis assez d'importance, comme point militaire pour attirer l'attention des nouveaux conquérants : Chlodion , après avoir passé le Rhin et la Meuse , et s’étre avancé jusqu'aux sources de l'Escaut, s’en empara et s'y établit; un peu plus lard elle devint la capitale d'un de ces petits royaumes que Cldodwig abandonna d'abord aux princes de sa race.

Cambrai avait embrassé la foi nouvelle longtemps avant l'arrivée des hordes franques; elle ne tarda pas à avoir des évêques, qui par leurs vertus répandirent un grand éclat sur son Église naissante. Les indigènes et la population plus nombreuse des colons romains y professaient librement le christianisme, lorsque Chlodion vint avec scs farouches soldats détruire les autels et massacrer leurs défenseurs ( IV7 ). La barbarie germaine, expulsée de ces contrées par la conquête des Romains et la parole évangélique, y régna de nouveau avec les Franks, jusqu'à ce que Cldodwig eût courbé lui-même son front sous l'eau du baptême. A cette époque, le merewig qui commandait & Cambrai se nommait ltaghenaer; jaloux de la grandeur du glorieux Sirambrc, il n’attendait qu'un signal pour secouer le joug. Cldodwig avait déjà fuit plus d'un exemple; il résolut d'exterminer Raghenaer, qui d’ailleurs se rendait odieux à tous les Franks par les plus honteuses débauches. le conquérant des Gaules employa dans cette circonstance un subterfuge bien digne du caractère astucieux et sauvuge des Mérovingiens. Afin de se rendre plus favorables les leudes ou compagnons de Raghcnaer, il les séduisit , en leur donnant, comme des objets d’une v alcur inappréciable, des pièces de monnaie, des bracelets et des baudriers en métal imitant l'or; puis, s'étant approché de Cambrai avec une troupe nombreuse, il y entra facilement, grâce à la trahison des leudes. Raghenacr, surpris , abandonné , se préparait à la fuite , lorsque scs soldats, le saisissant et lui liant les mains derrière le dos, l'amenèrent, ainsi que son frère Riklier, devant Chlodwig. a Pourquoi as-tu déshonoré notre race en te laissant enchaîner? lui dit le petit-fils de Mérovée ; il valait mieux mourir! » et levant sa hache, il la lui rabattit sur la tête et l’étendit à ses pieds. Alors il se tourna vers Rikhcr, «et toi, lui dit-il, que n’as-tu secouru ton frère pour l'empêcher d'être enchaîné? » sans attendre sa réponse, il le jeta aussi à terre d'un coup de sa francisque. Bientôt les leudes de Raghcnaer s'aperçurent que l’or de leurs bracelets, de leurs anneaux, de leurs baudriers , était faux; ils osèrent s'en plaindre : « c’est l’or que mérite celui qui fausse sa foi envers son chef, » répondit Chlodwig; estimez-vous heureux que je vous laisse la vie (511 ). »

Cependant, depuis qu'il s'était rangé sous la bannière de la croix, le roi frank

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avait appuyé de son autorité le rétablissement du culte détruit à Cambrai, et saint Vaast , un des prélats auxquels il devait sa conversion au christianisme, avait été chargé par saint Remi de cette importante mission. C'est à cette même époque , c'est-à-dire au commencement du vi* siècle, que l'on doit faire remonter l'origine de la première cathédrale de Cambrai, à laquelle les Mérovingiens et les Carlovingiens prodiguèrent leurs dons les plus riches. Chilpéric, Clotaire et Dagobert, qui tirent dans cette \ ille de fréquents séjours, dotèrent son église de grands biens, l’épin, maire du palais, ne se montra pas moins libéral. Sous Charlemagne , Louis-le Débonnaire et Charles-le-Chauve, Cambrai eut aussi une large part des faveurs impériales; il y fut tenu plusieurs synodes , entre autres celui par lequel Louis-le-Débonnaire apporta de sages réformes dans l'administration des monastères , où de graves désordres s’étaient introduits. A l’époque de la déposition de Charles-le-Gros, le démembrement de l’empire fit passer cette ville et son territoire sous la domination d'Amoul , roi du Germanie ( 809 ). Ils revinrent momentanément à Charles-le-Simple , mais ils furent rendus bientôt après à la suzeraineté définitive des rois germains qui y avaient, sous le nom de comtes, des délégués chargés de protéger l’Église ; ces comtes furent plus d'une fois en lutte avec les évêques, auxquels fut enfin dévolue tout entière la seigneurie temporelle de Cambrai et du Camhresis, qui dès lors formèrent un État libre et indépendant. Ce petit empire sacerdotal, bien qu’enclavé entre les terres des princes puissants et envahisseurs , fut presque toujours respecté à cause de la suprématie spirituelle qu’il exerçait sur la majeure partie de la Flandre et du Ilainaut. I.cs comtes de Flandre s'en considéraient même comme les gardiens naturels, et ne tardèrent pas à prendre le titre A’ Avoués ou de défenseurs de son église.

Tel était l’état des choses au milieu du x" siècle ; peu d’années s’étaient écoulées depuis que les provinces belgiques avaient vu disparaître ces Normands qui , pendant plus de deux cents ans , leur avaient causé tant de maux ; et Cambrai, saccagé à deux reprises différentes par les pirates du Nord, devait l'être d’une manière plus cruelle encore par d’autres bnrbares. Les Madgyares ou Hongrois, obéissant, les derniers à l'impulsion qui précipita sur l’F.urope tant de hordes sauvages , apparurent tout à coup en llclgiquc. la Flandre et le llainaut furent ravagés, mais le siège de la vieille cité épiscopale de Cambrai fut accompagné de tant d'horreurs et de maux, qu'il resta surtout gravé dans le souvenir des peuples. Ce fut au printemps de l’année 953 que fut signalée l’approche des Hongrois. Cambrai avait alors pour évêque le seigneur Fulbert, prélat dont l’esprit ferme et résolu ne se laissa point abattre par l'imminence du danger. Ce qu'en ce temps-là on nommait la ville était un assemblage de maisons de bois, de terre ou de pierres, grossièrement façonnées, recouvertes en chaume pour la plupart, et disséminées autour des églises et des monastères. L'Escaut coulait au bas de Cambrai, et dans le centre s’élevait le bourg ou château bâti trèssolidement en pierre et flanqué de tours carrées; cette enceinte renfermait l’église cathédrale, le palais de l’évêque et l'abbaye de Saint-Aubert. Le bourg était un lieu qu'on avait rherché à rendre inexpugnable; Fulbert y fit transporter la châsse contenant le corps de saint Gaugeric ou Géri, l'un des premiers évêques de Cambrai.

Le 8 avril, les Barbares commencèrent enfin le siège. Après leur avoir opposé une résistance aussi obstinée qu’hérotque, l'évéque et ses vassaux abandonnèrent le faubourg et se retirèrent derrière les murailles et dans les tours qui protégeaient la cité proprement dite. Les Hongrois pillèrent les maisons du faubourg et y mirent le feu. Désespérant de prendre la cité, ils allèrent ensuite camper dans les prairies qui bordent la rive gauche de l'Escaut; mais la mort de leur chef, qui fut tué dans une sortie par les assiégés, les ramena bientôt sous les murs de Cambrai. De part et d’autre on se battit avec un acharnement et une fureur nouvelles. Les Hongrois voulurent incendier la cathédrale au moyen de traits enflammés ; grâce au dévouement d'un clerc, nommé Sarrald, le feu fut éteint. Alors ils tournèrent toute leur fureur contre l'église Saint-Géri, placée en dehors du bourg. Les courageux efforts des chanoines et de leurs vassaux ne purent la sauver : les Hongrois l'assaillirent avec tant de rage qu'ils s'en rendirent maître. Tout fut égorgé sans pitié; l'histoire nous a conservé les noms des principaux clercs qui périrent en cette circonstance : c'étaient Auffrid, Anselme, Grinbert, Thierri et Gcntion. Bien d'autres encore subirent un douloureux martyre. Quand il ne resta plus personne à massacrer, les Barbares dépouillèrent le monastère et l’église de leurs reliquaires, de leurs trésors, de leurs ornements, après quoi ils mirent le feu aux lambris, et les flammes dévorèrent cet antique et vénérable monument. On vit alors la rue se joncher de ses débris fumants; on vit le plomb des toitures couler en longs ruisseaux sur la pente de la colline et inonder les rues et les fossés d'alentour. A la lueur de ce sinistre incendie, les Hongrois s'en allèrent , emmenant leurs captifs et emportant un immense butin.

A l'évéque Fulbert, homme pieux et bon, succéda un prélat qui ne lui ressemblait en aucune façon. Il s'appelait Bérengaire, appartenait à la famille de l’empereur Othon , et cette circonstance, malgré son indignité, l’avait élevé à l'épiscopat. Ses mœurs farouches et déréglées , son langage tudesque, qu'on ne parlait plus dans le pays depuis longtemps; enfin, scs habitudes étranges le faisaient considérer par son peuple comme un vrai barbare. On le haïssait instinctivement avant même que sou arrogance et ses persécutions fusseut venues justifier cette antipathie. Telles étaient les dispositions des esprits, lorsqu'en l'année 958, Cambrai fut le théâtre d'une scène que l'on doit regarder comme le premier signal de l’affranchissement des communes dans le nord de la France.

Un jour, Bérengaire se trouvait en Germanie, à la cour de l’empereur, son parent. Comme il tardait à revenir, les bourgeois, réunis par une seule et même pensée, dit un chroniqueur, se liguèrent contre lui, s’engageant, par serment, à lui fermer les portes de la ville à son retour. L’évêque, regagnant le Cambrésis, apprit, chemin faisant, la conjuration tramée contre sa personne. Sentant bien que seul il ne pourrait rien contre tout un pays en insurrection, il regagna l'Allemagne plein de dépit et de colère, et, s'adressant à l'empereur, lui exposa sa situation, et le supplia de lui donner des forces suffisantes pour mettre à la raison les bourgeois révoltés. L’empereur accueillit sa demande, et lui confia une assez forte armée. Afin de mieux assurer sa vengeance, Bérengaire réclama, en outre, l’appui du comte de Flandre, et des hommes d’armes flamands sr joignirent aux hommes d'armes impériaux. A l'appioche de forces si impo-

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santés et comme effrayés d'ailleurs de leur pensée d'indépendance, les C.nm h résiens hésitèrent et tirent annoncer à l'évêque qu’il pouvait revenir sans défiance. Bérengaire alors congédia les troupes et rentra dans la ville, escorté de scs seuls officiers. I.es choses en restèrent là pendant quelque temps ; mais l'évêque ne pouvait cITacer de son esprit l'impression que lui avait causée l'audacieuse tentative des Cambrésiens. La vengeance couvait dans son cœur; elle fut terrible. Ayant fait venir clandestinement dons la ville des hommes d'armes qu'il avait soudoyés, il attaqua subitement et à l'improviste les bourgeois sans défense, les pourchassai. t , romme des bêtes fauves, à travers les rues et les places. I.es soldats, enivrés par l’odeur du sang, poursuivirent leurs victimes jusque dans l'église de Saint-Géri, où les malheureux bourgeois avaient cru trouver un asile inviolable. Les forcenés les saisissaient jusque sur les marches des autels et les mutilaient horriblement. Aux uns, ils coupaient les pieds et les mains; ils crevaient les yeux aux autres, ou bien leur marquaient le front d'un fer rouge. Quand cette boucherie fut terminée , l'évêque furieux fit remplir un chariot des armes et des dépouilles prises sur les bourgeois, et l’envoya comme trophée rie sa victoire aux compagnons de débauche réunis dans une de ses maisons de plaisance située non loin de Cambrai, cl nommée le château de liétheneourt. Bérengaire reçut bientôt le châtiment de ses forfaits, et, s'il faut en croire la tradition, ce fut sa conscience elle-même qui devint son bourreau. Il était à Cologne : une nuit qu'il reposait à demi éveillé dans son lit, le bienheureux Géri, dont il avait si cruellement profané le temple, lui apparut, et, après lui avoir reproché ses crimes, le frappa v igoureusement de la crosse pastorale qu'il tenait à la main. Bérengaire, éperdu, se leva, criant, hurlant, appelant ses valets. Peu de jours après, il mourait des suites de cette terrible vision.

Cette scène, comme nous l’avons dit, est le plus lointain syptôme de la régénération qui doit s'accomplir dans les destinées du peuple, mais qui se fera longtemps attendre et ne sera que le prix d'une lutte acharnée et sanglante. Les évêques, seigneurs temporels de ('.ambrai , avant d'entrer en guerre ouverte contre leurs vassaux, eurent de fréquents démêlés avec les comtes, châtelains ou protecteurs; nous ne nous arrêterons point à ces disputes de pouvoir à pouvoir, de juridiction à juridiction, résultat inévitable du désordre et de la barbarie qui régnaient dans les institutions. Nous avons hâte de voir enfin l'élément populaire aux prises avec l'élément aristocratique, et les bourgeois sortant victorieux de ce conflit conquérir la liberté communale, objet d'une si légitime poursuite.

L'exécution, ordonnée pnr Bérengaire , avait profondément irrité le peuple de Cambrai, et il aspirait après le moment où il lui serait enfin permis de secouer le joug; cette occasion ne se présenta qu’en l'année t076. Les Cambrésiens profitant d’une absence de leur évêque, Gérard II , s'insurgèrent et établirent sous le nom de commune une association permanente et armée. « Cependant l'évêque était à Lobbes, raconte une chronique de Cambrai, il lui fut dit le mal que le peuple avoit fait, et aussitôt il quitta la route, et pour ce qu'il n'avoit gens pour se venger de ses bourgeois, il prit avec lui son bon ami Bauduin, le comte de Mons, et ainsi vinrent à la cité avec grande chevalerie Lors eurent les bourgeois leurs portes closes et mandèn ut à l'évêque qu'ils ne laisseraient entrer que lui et sa

maison, et l'évêque répondit qu'il n'entreroit pas sans le comte et sa chevalerie, et les bourgeois le refusèrent. Quand l’évêque vit la folie de ses sujets, il lui prit grande pitié et il désiroit plus faire miséricorde que justice. Alors leur manda qu’il traiterait des choses devant dites, en sa cour, en bonne manière, et ainsi les apaisa. Alors l'évêque fut laissé entrer, et les bourgeois rentrèrent en leurs maisons à grande joie et tout fut oublié de ce qui avoit été fait. Mais il advint, après un peu de temps, par aventure, sans le su et consentement de l'évêque et contre sa volonté, que grand nombre de chevaliers les assaillirent en leurs hôtels, en occirent aucuns et plusieurs blessèrent , dont furent les bourgeois très-ébahis et fuirent à l'église Saint-Géry; enfin furent pris et menés devant l'évêque; ainsi fut cette conjuration et la commune défaite, et jurèrent désormais féauté à l'évêque. »

A la faveur d’un schisme qui, vers l'an 1095, s’éleva entre Menasses et Gaucher, tous deux prétendants à l'évêché de Cambrai, la commune se reconstitua, mais elle ne tarda pas à être dissoute par l'empereur Henri V, qui vint en personne rétablir l'évêque son vassal dans l'autorité absolue que les bourgeois voulaient lui enlever. L'empereur arriva en 1107 à Cambrai avec de nombreux hommes d'armes allemands, esclavons, lorrains et saxons. Sa présence répandit la plus grande terreur ; les femmes, les jeunes filles, les enfants, pour échapper & la brutalité du soldat, se réfugièrent dans les églises et les clochers. Un ban, publié par ordre impérial, somma les habitants de comparaître devant le prince; « ils y vinrent très-émus, dit la chronique, car ils craignoient de perdre la vie ou leurs membres. » L'empereur leur parla très-sévèrement et fit des menaces terribles. L’évèque Gaucher intercéda pour ses sujets : « Très-doux empereur, lui dit-il, ne détruisez pas nos bourgeois si cruellement et en si grande sévérité, car bien les pouvez corriger avec plus grande douceur; » l'empereur s'apaisa un peu, mais faisant apporter la charte communale , il la déchira devant les bourgeois et exigea d’eux le serment de ne plus chercher à recouvrer leur liberté. Moins de vingt ans après, la commune fut rétablie, mais encore pour être abolie à deux reprises différentes, en 1138 et en 1180, sans que les Cambrésicns eussent renoncé à leurs généreux efforts. La commune de Cambrai était citée au loin comme un modèle d'organisation politique, et on lui enviait ce privilège par lequel il était statué que ni l’évêque ni l’empereur ne pouvaient asseoir une taxe ni lever tribut dans la ville, ni faire sortir la milice, si ce n'est pour le seul intérêt de la cité. Admirée dans le moyen Age, cette antique commune était gouvernée par des magistrats électifs au nombre de quatre-vingts qu'on appelait Jurés, et qui se partageaient les fonctions administratives et judiciaires.

Toutes les révolutions communales que nous n'avons pu qu'indiquer rapidement, furent accompagnées d'événements dont il faut aussi retracer l’esquisse ; nous avons parlé des sièges que Cambrai eut à souffrir dans les temps primitifs. Durant tout le cours du moyen âge, elle sc vit souvent en butte à la convoitise des princes voisins, les comtes de Flandre et de Hainaut surtout, mais sans qu’il en résultât jamais de longs changements de domination. Quelques solennités publiques se mêlèrent à ces luttes. C’est par Cambrai qu'lsabeau de Bavière fit son entrée en France pour venir épouser Charles VI. Après la bataille de ni. 35

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Rooscbeke, qu'il venait de gagner sur les Flamands insurgés, ce roi fit une entrée triomphale à Cambrai (1382) ; en reconnaissance de sa victoire, il enrichit l’église cathédrale et y déposa une partie des étendards qu'il avait conquis sur les Flamands. Le 4 avril de l'année 1384 fut célébré à Cambrai le double mariage de Guillaume, fils du comte de Mainaut, avec Marguerite de France, fille de Philippe- Ic-Hardi duc de Bourgogne, et celui de Jean, comte de Ncvers, fils du même duc, avec Marguerite, fille de Guillaume de Hainnut; le roi Charles VI assista à cette solennité qui donna lieu aux fêtes les plus pompeuses : pendant huit jours ce ne fut que joûtes, tournois, réjouissances chevaleresques et populaires ; on vit alors à Cambrai plus de trois mille chevaliers de tous les pays, et l'afiluence des étrangers y fut si grande que la ville ne put les contenir, et qu’il fallut dresser six mille tentes dans les campagnes environnantes.

Au temps des guerres de Philippe de Valois contre Edouard d'Angleterre , une armée d'Anglais, de Brabançons, de Flamands et de llainuiers, que l’historien Froissart évalue à quatre-vingt mille hommes, attaqua inutilement cette cité (1339). Pour récompenser les Cnmbrésiens de leur courageuse défense, le roi de France confirma et augmenta leurs privilèges. Louis Xt occupa militairement Cambrai en 1477, et leva sur les habitants une contribution de quarante mille écus d’or. Le gouverneur qu’il y laissa, le seigneur du Lude, s’y fit détester par ses cruautés. Trois ans plus tard, Louis XI, poursuivi par la crainte de la mort , fit deux pèlerinages à Notre-Dame de Cambrai, et suivant l'historien Le Carpentier, • offrit, en expiation de scs crimes, h l’église de Notre-Dame une couronne de la valeur de douze écus d'or, et reconnaissant au pied du grand autel que la ville estoit vrayement impérialle, il renonça solennellement à toutes les prétentions qu’il pouvoit y avoir. » En 1508, l’empereur Maximilien, le pape Jules II , le roi de France Louis XII et leurs alliés, y conclurent cette fameuse Ligue dite de Cambrai, qui, sans anéantir la république de Venise, comme ces puissances l’espéraient, lui fit néanmoins beaucoup de mal. Ce fut aussi à Cambrai que fut négociée la paix entre Charles-Quint et François I" ; on sait que Louise de Savoie, duchesse d’Angoulême, mère du roi de France, et Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, tante de Charles-Quint, négocièrent ce traité, connu dans l'histoire sous le nom de Paix des Dames; jamais ne se rencontra plus magnifique réunion de dignitaires ecclésiastiques et de nobles personnages qu'à cette occasion : l'on compta dans Cambrai , outre les deux princesses, huit cardinaux, dix archevêques, trente-trois évêques, quatre princes souverains, soixante-douze comtes et quatre cents seigneurs de toute qualité. Après la signature du traité , François I*' vint avec sa brillante cour ajouter un nouvel éclat à ce congrès.

Cambrai souffrit encore des malheurs de la guerre pendant la seconde moitié du xvp siècle. En 1553, le roi de France, Henri II, assiégea inutilement cette ville. Durant les troubles des Pays-Bas, Oimbrai s’étant donnée au duc d’Anjou, frère de Henri III (1581), elle resta au pouvoir de la France jusqu’en 1595, époque à laquelle le comte de Fucntes, gouverneur des provinces espagnoles, la reprit, après un siège assez long, sur Balagny, bâtard de Montluc, qui en avait usurpé la souveraineté l’année précédente. Sons le règne de Louis XIII, Le

comte d'Harcourt investit aussi Cambrai , mais sans résultat (1649). Le maréchal de Turenne ne fut pas plus heureux en 1657. Ces fréquentes entreprises, ces rapides changements de domination, faisaient dire à un historien local, en 1664, a que Cambrai ne sçavoit et ne sçait encore à qui se donner, ou à l’Empire, ou à la France, ou à l’Espagne, ou à l'évêque. » Enfin elle fut prise par Louis XIV après neuf jours de tranchée ouverte, le 5 avril 1677, et réunie pour toujours à la France.

Cambrai ne perdit pas scs libertés communales en devenant une ville française. A l'époque de la réunion , sa municipalité était composée d'un prévôt , de deux conseillers et de quatre échevins, et elle avait des attributions adminislrtivcs et judiciaires assez étendues; mais cette commune, autrefois si redoutable, n'inspirait plus de crainte. Depuis le xvi* siècle, elle était dominée par une citadelle élevée par Charles-Quint. « La ville, dit un ancien et fort original historien de Cambrai ; la ville ayant reçu ce prince à son tour comme cité impériale , il persuada faussement aux trop simples Cambrésiens, par le moyen de leur évesque, de la maison de Croy (qui les traitoit comme la torpille fait les poissons, les gelant, les raidissant, et les endormant par son haleine pour les manger) , que le ray de France s’en vouloit saisir pour l'attribuer à sa couronne, partant qu'il estoil nécessaire d'y bastir une citadelle pour leur seureté, dont ils auraient la garde eux-mesmes. » Les pauvres liourgcois ayant donné leur consentement, la citadelle fut élevée Sur le Mont-des- Bœufs, aux dépens de plus de huit cents maisons, avec les ruines et les matériaux de plusieurs chàteaui environnants, et même de l'antique collégiale de Saint-Géri , dont nous avons raconté le siège par les Hongrois au V siècle (1549).

Mais ce n’est pas seulement comme place de guerre, c'est surtout comme ville épiscopale que Cambrai mérite de fixer l'attention. Le chapitre de sa cathédrale fut appelé le séminaire des évêques ; et en effet il en était sorti quatre papes, soixante-huit cardinaux et deux cents archevêques et évêques. Dans ce nombre que de personnages célèbres, depuis saint Vaast, saint Géri, saint Aubert, jusqu'au cardinaux Robert de Genève, Pierre d’Ailly et Guillaume de Croy, et depuis ces derniers jusqu'au vertueux archevêque Vanderburck, auquel Cambrai doit ses principaux établissements de bienfaisance, jusqu'à l'immortel auteur du Télémaque, la plus glorieuse illustration que les Cambrésiens puissent revendiquer. Saint-Simon a tracé un portrait admirable de Fénelon : « Retiré dans son diocèse, cet illustre prélat y vécut, dit-il, avec la piété et l'application d'un pasteur. Cambrai est un lieu de grand abord et de grand passage ; rien d'égal à la politesse, au discernement, à l'agrément avec lequel il recevait tout le monde... Ses aumônes, scs visites épiscopales, réitérées plusieurs fois l'année, et qui lui firent connaître par lui-même, à fond, toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la v illc et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles, rehaussant le prix de tout ce qu'il disait et qu'il faisait, le firent adorer de son peuple ; et les prêtres, dont il se déclarait le père et le frère, et

qu'il traitait tous ainsi, le portaient dans leurs cœurs Quoique sa table fût

magnifique et délicate et que tout chez lui répondit à l'état d’un grand seigneur, il n'y avait rien néanmoins qui ne sentit l'odeur de l'épiscopat et de la règle la

Flandre.

plus exacte parmi la plus honnête et la plus douce liberté ; lui-même était un un exemple toujours présent, mais auquel on ne pouvait atteindre; partout un vrai prélat, partout aussi un grand seigneur, partout, en outre, l'auteur de Télémaque. » On ne sait si , après un tel homme , on doit encore citer parmi les archevêques de Cambrai le trop fameux cardinal Dubois. Du reste, le favori du régent ne souilla jamais Cambrai de sa présence , il se contenta de jouir à Paris des immenses revenus que rapportait le duché de Cambrésis.

La cathédrale de Cambrai était un des monuments les plus remarquables du nord de la France. Après des destructions totales ou partielles aux ix% xr et xn* siècles, elle fut rebâtie sur un plan tout nouveau et dans de plus vastes proportions , sous le pontificat de Nicolas de Chièvres; commencés en 1150, les travaux durèrent jusqu'en 1V72. Cette œuvre des siècles avait tous les caractères de la grandeur architecturale. On admirait son magnifique vaisseau entouré d'une multitude de chapelles, rempli de mausolées, embelli par tout ce que l'art au moyen ège pouvait inspirer d’original et de somptueux ; on admirait surtout cette flèche toute en pierre et percée à jours comme une dentelle qui , s’élançant d’un portique merveilleusement historié, allait perdre ses derniers détails dans les nuages.

Outre son église métropolitaine , Cambrai renfermait un grand nombre de monastères et d'établissements religieux parmi lesquels il faut citer les collégiales de Saint-Géri , de Saint-Aubert et de Sainte-Croix, les abbayes de Saint- Sépulcre, de Cantimpré et de Prémy, les hospices de Saint-Julien, de Saint-Jean, des Pèlerins de Saint-Jacques, de Saint-Jacques-le-Majeur. Ces antiques maisons étaient richement dotées, et la ville se trouvait bien de la richesse de son clergé; elle n'avait, pour ainsi dire, qu’une existence sacerdotale ; aussi le commerce cl l'industrie n'y furent-ils jamais en grand honneur. Cependant Cambrai s'attribuait et s'attribue encore la première fabrication des toiles connues sous le nom de batistes, et appelées autrefois toiles de Cambrai. On y faisait aussi d'autres étoffes, mais moins pour le commerce que pour les besoins locaux. Plus qu'aucune autre ville du nord de la France, en raison du caractère clérical et monastique qu'elle présentait. Cambrai fut soumise au nivellement opéré par la révolution. Quelques semaines suffirent pour anéantir cette superbe métropole, œuvre de plusieurs générations : les vieux évêques furent tirés de leurs tombes séculaires; Fénelon lui-même ne trouva pas grève , et l’on profana ses cendres; elles furent recueillies plus tard et on leur éleva un mausolée dans la nouvelle église cathédrale. De tous les édifices religieux qu’elle possédait naguère , Cambrai ne conserva que l'église abbatiale de Saint-Aubert, qui forme une paroisse sous le vocable de Saint-Géri, et l’église du Saint-Sépulcre, aujourd'hui métropole du diocèse ; ce monument n'offre rien de remarquable sous le rapport architectural , mais il renferme le mausolée de Fénelon que surmonte une statue couchée, due au ciseau de David ; on y voit aussi les plus belles grisailles qui existent peut-être en France : ce sont huit toiles peintes sur place de 175(1 à 1760, par Ghcraert d’Anvers; elles représentent, d'après Rubens, les principaux événements de la vie du Christ. L'archevêché de Cambrai, réduit à un simple évêché par le concordat de 1802, a été reconstitué en 1812.

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