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chandelle, qu'on montrait alors au peuple. Elle brûlait pendant une messe célébrée dans la Chapelle-des- Ardent*; chaque soir on la replaçait avec respect dans la pyramide; puis, le dernier jour, on la portait en procession à la cathédrale, où on l’allumait encore. Cette procession, très-pompeuse, très-bruyante et tout à fait dans le goût des fêtes flamandes, fut pourtant supprimée vers 1780.
L’historien Henncbert a longuement discuté, non même sans critique, la tradition du miraculeux cierge; il ne la juge pas plus incroyable que cent autres apparitions de Notre Dame; il remarque que le nombre des témoins oculaires avait été plus que suffisant ; enfin, ajoute-t-il, « supposons que le cierge ait brûlé seulement deux heures par an, quoiqu’il en brûle trois, depuis l’année 1105 jusqu’en 1785; nous rompions douze cent cinquante-sept heures ou cinquantesept jours. Or il serait ridicule de penser que le cierge fut assez grand pour durer ce long espace de temps. Si on y trouve encore les dix-sept pouces de cire qu’on y avait reconnus dans l'origine, la critique est forcée de se (aire ou de convenir que cette cire n’est point naturelle; car. si elle l'était, il s’en consommerait au moins un pouce par heure, ce qui donnerait un résultat de treize cent soixante pouces. Or il n’est pas à supposer que telle fut la grandeur du cierge offert par les deux joueurs d'instruments. » Ce raisonnement me semble d'une grande force ; il est vrai que Hennebert nous avait appris quelques lignes auparavant que le cierge « n’avait point de mèche; qu'avant d’y mettre le feu on le nettoyait un peu de sa fumée, on l’inclinait, et on lui présentait une bougie torse de trois petites, dont chacune, ayant cinq fils de colon, était couverte de cire. Mais, ajoute-t-il, ce procédé était incapable d'augmenter le volume du cierge. » Je pencherais à croire qu'il était également incapable de le diminuer. Au reste, le peuple voyait, en certaines années, le cierge prendre une sorte d’accroissement; et c'était alors un présage d’année plantureuse et favorisée.
Il va sans dire maintenant que la chapelle des Ardents et la confrérie des Jongleurs, la pyramide et le saint-cierge furent anéantis en 1792 : cependant on garde encore aujourd’hui dans le trésor de la cathédrale l’étui d’argent et quelques fragments de l'ancienne cire. Cette tradition, d’ailleurs, ou, si l’on veut, cette légende, dont l'origine semblait respectable , et dont tant de générations avaient accepté la sincérité, était touchante en elle-même. Deux jongleurs qui oublient leurs jalousies à la voix de la sainte Vierge, mère de toute pureté, qui présentent un baume dont la foule des malades réclame l'application, mériteraient de vivre encore dans la mémoire des citoyens d’une ville autrefois si pieuse , si passionnée pour la musique et la poésie.
Arras, en 1111, reçut , dans le monastère de Saint- Vaast, la dépouille mortelle de l'héroïque comte de Flandre, Hobcrt de Jérusalem, tué, près de Meaux, dans une bataille livrée par Louis-le-Gros au comte de Dammartin. Le roi de France se rendit aussitôt dans la ville pour y faire proclamer le fils de Robert , connu sous le nom de Baudouin-à-la- Hache. Il y revint encore, en 1126, pour y soutenir les droits de Guillaume Cliton à l'héritage de Charles-le-Bon, successeur de Baudouin-à-la-Hache. Après Guillaume vint Thierry d’Alsace, puis Philippe , son fils , dont l’administration fut marquée par les démêlés de l'abbaye de Saint- Vaast et du monastère de Berclau, relativement à la possession d'une pré-
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cicusc relique. Il faut se rappeler que le grand saint de ce lemps-là était Jacquesle-Mineur, et que le pèlerinage de Composlelle en Galice était devenu un devoir pour tous les barons de France. Or, on pensait , dans Arras, que le Mérovingien Cliildebert I", au retour de son expédition d'Espagne, avait gratifié l'oratoire de Saint- Vaast de la tête du fameux apôtre de l'Espagne, et cette relique y était restée jusqu'à ce que l'abbé Leduin, fondateur du prieuré de Berclau, l'eût transportée dans cette nouvelle maison religieuse à l'insu de ses moines de Saint- Vaast et des habitants d'Arras.. Cent quarante ans après, ceux-ci, désolés du concours de peuples qui sc rendaient à Berclau pour y honorer la tête qu’on leur avait prise, convinrent avec l'évêque André de tout risquer pour la reprendre. Un beau matin, on vit sortir d'Arras André avec son clergé, l'abbé Martin avec ses moines : ils arrivent à Berclau, cherchent partout, brisent inutilement le maître-autel, et se voient contraints de revenir les mains vides; une deuxième irruption est plus heureuse : la tête est saisie entre les mains d'un moine qui allait la dérober pour son propre compte. Les clercs d'Arras crient victoire ; ils se disposent à ramener leur trophée, quand les gens du pays, rassemblés de leur côté, arrêtent les plus avancés et menacent de tuer le premier moine qui fera mine d’emporter la sainte relique. L'ahbé, l’évêque, auraient tout abandonné dans ce moment critique, sans l'intervention d’un officier du comte de Flandre qui vint leur prêter main-forte. Mais tout n'était pas dit. L’évêque avait commencé par faire déposer la tête dans l'église de Saint-Michel : et quand l'ablvé Martin tenta, le lendemain , de la remettre dans son moutier de Saint- Vaast, Philippe, le comte de Flandre, arrive à son tour : « Que personne, dit-il, n'ait la hardiesse de toucher à ce chef; on l'a trouvé sur mes terres, il est à moi! » Qu'on juge de la surprise et de l'effroi du bon abbé Martin ! Il donne des raisons, il descend aux prières; enfin, quand il voit que tout est inutile, il fait un appel à ses moines, qui pénètrent dans l'église, y prennent la relique et l'emportent vers l'abbaye en psalmodiant à voix haute; ils n'avaient pus fait la moitié du chemin, quand les hommes armés du comte reparurent et se Grent rendre la sainte tête, qui fut sur-le-champ transportée à Aire. On était au 13 juin 11GG, c'est-à-dire au moment de consacrer l'église de Saint-Pierre, nouvellement bâtie. Or, cette circonstance ranima les espérances de l'abbé de Saint- Vaast ; et comme la collégiale d'Aire relevait de sa crosse, il défendit à l’évêque de Térouanne de dédier l'église, tandis que Philippe, de son côté, jurait que si on tardait a le faire il porterait si loin la tête de saint Jacques, qu'on n'en entendrait plus jamais parler. On le savait homme à tenir sa promesse; c'est pourquoi l'ahbé leva scs défenses, et l’église de Saint-Pierre d'Aire fut dédiée.
Cette curieuse querelle partagea toute la chrétienté, pour ainsi dire. Martin se plaignit au pape; Philippe offrit à Martin des biens considérables s'il voulait mettre un terme à ses réclamations. Le roi de France, l'archevêque de Reims, épuisèrent pendant six ans la voie des prières et des menaces, sans réduire l'opiniàlreté du comte de Flandre. Enfin, un moyen parut satisfaire tout le monde : sur le maître-autel de Saint-Pierre, on scia le bienheureux chef en deux parties égales. Le comte choisit le devant et laissa le derrière à l'abbé de Saint- Vaast, qui fut obligé de s'en contenter. Philippe mit ensuite dans une châsse magnifique
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le côté qui lui appartenait : il en garda les clefs sur sa poitrine ; et comme on rencontrait encore des gens disposés à douter de l'authenticité de la relique , il lit le voyage de Compostelle pour en savoir nu juste la vérité. Alors il apprit avec une . grande joie que l'Espagne prétendait seulement à la possession du corps de saint Jacques, la tête étant depuis longtemps la propriété de la France. De pareils récits peignent mieuv, à notre avis, les mœurs et les habitudes du xir siècle que ne le feraient des descriptions accumulées de défaites et de victoires.
Ce Philippe d’Alsace conduisait mieux les pèlerinages que l’administration publique. Il alla trois fois en Palestine, et s'y étant lié d'amitié avec le jeune roi Philippe-Auguste, il convint de lui faire épouser sa nièce Isabelle de llainaut, en lui cédant les droits qu'il avait sur Arras, puis llapaume, Hcsdin, Saint-Omer, Cens, Aire, en un mot tout le territoire qui depuis forma le comté d'Artois; il ne s'en réservait que l’usufruit durant sa vie. I-e mariage ne tarda pas à se conclure, et Philippe d'Alsace étant mort devant les murs de Ptolémaïs, en 1190, le prince Louis se mit en possession des terres qui formaient la dot de la princesse de llainaut, sa mère. Le premier soin du roi de France fut de confirmer et d'étendre les anciennes franchises de la cité d'Arras. Dans la charte que nous avons conservée, et qui ne fait que répéter les usages consacrés par le temps, nous voyons que l'administration est confiée à vingt-quatre prud’hommes librement choisis par tous les citoyens, et sans doute élus à vie. Voici comme on procédait A celte élection importante : l’assemblée des bourgeois, c'est-à-dire de tous ceux qui avaient maison et profession non servile dans Arras, choisissait quatre personnages, et ceux-ci nommaient sans contrôle les vingt autres prud'hommes; puis, tous les quatorze mois, la commune désignait la moitié de ces prud’hommes pour remplir les douze sièges d'échevins ayant voix délibérative dans le conseil d'administration ; tandis que les autres n’avaient d'autre droit que celui d'être consultés et de remplir les mandats que leur confiait l'échevinage. Les érhevins étaient en possession de Injustice criminelle, et le roi n'intervenait que par un juge royal chargé de requérir la mise en cause et le jugement des personnes soupçonnées de quelque crime. Il y avait pourtant appel des arrêts de l’échevinage au prévrtt du roi ; on avait même placé ce magistrat dans la ville de Beauquesne, afin qu'il fut mieux à l'abri de toute captation de la part des juges ou des bourgeois d'Arras.
En dehors de l'échevinage, il y avait l'ordre des notaires, pris en général parmi les clercs à simple tonsure; ils validaient les actes de donation de vente et de legs entre vifs, lai liberté individuelle était elle-même garantie : pour saisir un criminel recueilli dans le logis d'un bourgeois, le juge royal devait être accompagné d'un érhcvïn. Si quelqu’un du fisc avait à faire une visite domiciliaire, il devait préalablement soumettre aux érhevins la justice de sa réclamation, et s’il ne satisfaisait pas le magistrat, celui-ci pouvait refuser son intervention, et par conséquent interdire la visite. Pour les droits du fisc, ils se bornaient à prélever le soixantième ou le centième du prix des marchandises débitées par des étrangers; c'est là ce qu'on appelait le lonlieu. Cette redevance était, il est vrai , considérable, par l’activité des transactions commerciales dans la ville. D'abord l’abbé de Saint-Vaast la prélevait tout entière; mais il lui fallut en céder la moitié au
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comte d'Artois en 125i; et quelque temps après, l’échevinage prit le reste au compte de la ville, à la condition d'une indemnité de huit cents livres de rente à l'ahbaye. Le roi pouvait encore, mais seulement en cas de guerre, demander une taxe spéciale dont il appartenait aux échevins de débattre l’utilité, de fixer la valeur et la distribution. Si vous ajoute/, les décimes ecclésiastiques en nature, et les faibles droits des Garde-notes du roi, vous aurez tout le système des impositions de la ville d'Arras au xm* siècle.
Philippe-Auguste ne se contenta pas de cette précieuse charte de confirmation : dans une lettre de l'an 1203, il renonce à tous les droits de régale qui provenaient des vacances épiscopales ; il réserve au prélat futur le soin de pourvoir aux bénéfices vacants ; il laisse au chapitre le droit d'élire l’évéque et ne réserve que celui d'exiger le serinent de fidélité de clerc qu'ils auront choisi. Il dispense l'église d'Arras de fournir son contingent, quand les rois de France assembleront une armée ; enfin , il ne garde que le droit de giste , auquel l'évêque d'Arras sera tenu une fois l'an, s'il plaît au roi de France d'aller dans sa ville épiscopale. Avouons-le, quand nos cités françaises peuvent tirer de leurs archives de semblables monuments de franchise, les conquêtes de ces derniers temps se trouvent réduites à une expression moins imposante. « Ce n'est pas la serv itude, mais bien la liberté qui chez nous est ancienne, » disait avec raison madame de Staël.
Louis VIII, en mourant, avait manifesté l'intention de laisser en apanage, à son deuxième fils Robert, la terre d'Atrebatic, réunie par son père à la couronne. Cette clause testamentaire fut exécutée par le pieux Louis IX, dès que Robert eut atteint sa majorité. Dans l'assemblée de Compïègne, du mois de juin 1237, il investit son frère, le comte Robert, de la terre d'Artois, et l)om de Vienne remarque avec raison qu’il ne l'érigea pas en comté, mais qu’on s'accoutuma à dire le comté d'Artois, parce que le grand vassal auquel elle appartenait, était luiméine revêtu du titre de comte. Il en fut ainsi de tous les duchés et de tous les comtés des premiers temps. Robert portait, comme fils de France, l'écu d'azur aux fleurs de lis d'or; pour se distinguer du roi de France, son frère aîné, il ajouta à ces insignes , un lambel à trois pendants , et telles furent les armes demeurées , jusqu'au temps de la révolution de 1790, a la prov ince d’Artois. Pour la cité d'Arras en particulier, ses armes parlantes étaient d'azur, à la fusce d'urgent chargée de trois rats de sable.
Le comté d'Artois ne fut érigé en pairie de France qu'après la bataille de Fûmes, gagnée, comme on sait par le comte Robert II. Philippe-le-Bel statua que le présent d'hommage , désormais dé à la couronne de France , serait , de 1a part du nouveau comte , un épervier : de lé le nom de fiej de l'épe.n ier, donné particulièrement à cette comté-pairie.
Arras, en 1311, prit ardemment lo parti de Robert, comte de Reaumont, petit-GIs de Robert II, contre Maliaut d’Artois, sa tante, héritière directe. Les bourgeois reçurent dans leurs mura l’ambitieux Robert, et ce fut avec répugnance qu’ils sc soumirent, en 1315, au jugement des pairs de France qui le déboutait de toutes prétentions sur l'Artois. Un sait que la demoiselle Rivion, qui plus tard fabriqua pour Robert des lettres dont la supposition fut reconnue, avait été longtemps concubine de l’évêque d'Arras, nommé Thierry d'Irechon, et que ce fut
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pour sc venger de ce que la comtesse Mahaut n'avait pas voulu reconnaître un legs de cet évêque, qu'elle alla mettre son savoir-faire à la disposition de In comtesse de Beaumont , femme de Kobert : telle fut la véritable cause des malheurs politiques de la France durant plus d’un siècle, llobert, condamné par le parlement, pour avoir fabriqué à double reprise des lettres fausses et pour avoir attenté à la vie du roi , se réfugia en Angleterre et convainquit aisément Edouard de la facilité de conquérir la France. En 1338, au commencement des hostilités, il y eut une sorte de congrès à Arras, dans lequel l'archevêque de Rouen, les évêques de langres et de Beauvais, proposèrent en vain plusieurs voies d'accommodement entre les deux couronnes. C'est une consolation pour la philosophie de voir les ministres de la religion apparaître dans presque toutes les circonstances décisives, pour conjurer la guerre et pour arrêter l'effusion du sang; par malheur, leurs efforts ont été rarement couronnés du succès qu'ils s'en promettaient.
Vers 1350, les bourgeois d’Arras, cédant de mauvaise grâce aux instances des capitaines envoyés par le roi, travaillèrent aux fortifications de la cité, lieux ans plus tard, ils se soulevèrent contre les gentilshommes du pays, qui prétendaient, en raison de leur service militaire, être exempts d'un impôt temporaire. Vingt hommes d'armes furent tués, les autres n'osèrent pas rester dans l'enceinte de la ville. Mais bientôt le maréchal d'Andrenehan prit sa revanche; il demanda, d'une manière suppliante, la permission d'entrer dans Arras avec quelques gens d'armes, et, quand on lui en eut ouvert les portes, il tit arrêter une centaine de bourgeois et condamna vingt d’entre eux 6 perdre la tête, l.e maréchal laissa dans la cité une garnison qui contint les mécontents , sans trop satisfaire même les plus modérés. Aussi , dès ce tcmps-là , voit-on le parti anglais prendre des forces dans toutes les villes d’Artois et de Flandre.
Nous touchons à une importante révolution dans le système des impôts. L'occasion eu fut un grand malheur public, la captivité du roi Jean, en 1356. Alors le Dauphin envoya des commissaires dans toutes les provinces, et ceux qui se présentèrent dans la ville d'Arras demandèrent que les gens des trois états , c'est-à-dire les clercs, les guerriers et les bourgeois, délibérassent ensemble et concourussent aux subsides nécessaires à la délivrance du roi. Les états d’Artois furent ainsi convoqués , pour la première fois, et pour le premier impôt; ils calculèrent les moyens et les facultés de chaque classe, et ils offrirent quatorze mille livres, à titre de composition , c’est-à-dire comme un équivalent des droits que le roi de France prélevait sur le vin et sur quelques autres denrées ou marchandises. La * composition étant offerte pour un an , l'exemption de ces droits eut la même durée; mais, pour la renouveler, l'année suivante, les états s'assemblèrent : ainsi, par la suite, jusqu'au milieu du règne de Charles VII , époque à laquelle la composition fut transformée en aide permanente et consolidée. Il va sans dire, que cette aide de quatorze mille livres pour toute la province n’avait pas attendu le règne de Charles VII pour paraître insuffisante; on y ajouta quelques cents, puis quelques mille, puis quelques dizaines de mille livres, toujours* votées comme autant d'additions exceptionnelles et temporaires; mais les commissaires du roi ne manquaient pas chaque année, dans les états, de distinguer la composition permanente de quatorze mille livres de tous les autres octrois de ni- il
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subsides. Enfin, en 1569, on donna plus de régularité à la théorie de l'impôt, en établissant les centièmes, qui sont devenus, par le progrès des choses de cette nature, des cinquantièmes, des vingtièmes, des dixièmes, des cinquièmes et quelque chose de mieux encore. Mais jusqu'à la révolution de 1790, l’intendant de la province, en demandant aux états d'Artois leur gracieuse coopération aux charges publiques, nommait d'abord la composition de quatorze mille livres, comme la base constituante de tous les subsides que le pouvoir royal se croyait autorisé à réclamer. Quant aux officiers chargés de prélever cette composition dans la province, ils furent toujours désignés par les états, et les élus, trésoriers ou fermiers du roi, n'eurent jamais d'autre attribution que déjuger du contentieux relatif à la remise des subsides dans le trésor royal. Telles étaient les anciennes libertés du comté d'Artois, du Fief de l'Épervier; libertés respectées parCharles- Quint en 1551 , quand il se contenta de l'imposition extraordinaire de cent mille livres, au lieu de deux cent mille qu'il avait sollicitée ; en 1554 et 1558, quand, ayant demandé le centième denier de la valeur de tous les immeubles, les états d’Artois répondirent « que ladite demande leur semblait tant dure et onéreuse qu’ils ne pourraient y condescendre. » Il n'y a dans l'Artois, disait encore Rullcl au xvm* siècle, « ni gabelle , ni papier marqué , ni contrôle , ni petit scel, ni autres exercices des cinq grosses fermes générales du royaume. »
On assembla fréquemment les états d’Artois pour leur soumettre des questions de haute politique indépendantes de l'octroi des subsides. Ainsi le comte de Charolais les convoqua dans Arras en 1418 pour les exciter à favoriser les alliances anglaises d'Isabcau de Bavière. Devenu, en 1426, duc de Bourgogne, il demanda leurs conseils sur l'opportunité du mariage du duc de (îlocester avec Jacqueline de Bavière. C'est alors que les états , en se séparant, écrivirent une lettre au pape pour l’engager à s'y opposer. Ils souscrivirent : « Viri humillimi et devoti prelati, caeterique viri ecclesiastici, — Nobilct et communitules vllaruin, très status comitalus Artesiæ repræsenlantes. »
En 1373, fut posée la première pierre de la superbe tour de la cathédrale. L’ancien édifice menaçait ruine depuis longtemps, et ne semblait pas digne de la grandeur et de l'opulence de la ville d'Arras. On y consacra les revenus de la première année de tous les bénéfices du diocèse. Charles V fit remise d’une somme de cent cinquante livres que la ville lui octroyait chaque année sur le tonlieu. Enfin on promena la sainte manne dans toute la province, et la quête produisit des sommes considérables.
J'ai parlé de l'échevinage d'Arras tel que la charte de Philippe-Auguste l’avait reconnu. Quand la province eut un comte, il fallut que le pouvoir municipal transigeât avec ce nouveau souverain. Le comte voulait exercer une sorte de contrôle sur le choix des prud'hommes et des échevins, et ce contrôle était souvent trèsdésagréable à la commune. De là des réclamations auprès du roi de France que le comte ne manquait pas de trouver exorbitantes. En 1280, il y eut une taille mal assise, mal distribuée, mal perçue. Le roi, prié de juger le méfait, renvoya la reuse aux gens de la comtesse. Cinq des échevins furent condamnés à la prison : sur l'appel au parlement de Paris, les condamnés furent acquittés. Muhaut, dans sa colère, fit abattre plusieurs maisons de bourgeois; on n'en murmura que
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davantage ; enfin les vingt-quatre prud'hommes abdiquèrent entre les mains de la comtesse, qui pourvut à la nomination régulière de leurs successeurs. Ces débats eurent un grand retentissement dans toute la province, et nous gardons encore à la Bibliothèque du Koi de nombreuses pièces satiriques sur le scandale de la taille mal assise. Arras était alors le centre de la république des lettres. Adam de la Halle, Boude Fasloul, Jehan Bretel, Adenès, Gilebert de Bemeville, et vingt autres, faisaient des chansons, des poèmes et des romans que l'on répétait dans toute la France : ils présidaient à des jeux annuels dans lesquels on distribuait des prix et des couronnes recherchées avec plus d'ardeur qu'on ne fait aujourd'hui les lauriers académiques. Le plus illustre de tous ces beaux esprits, Adam de la Halle, se vit obligé de quitter la ville pour des vers dont on l’accusait d'étre auteur, et qu'un autre peut-être avait composés. Chassé de sa patrie , Adam réclama le patronage de Charles d’Anjou , qu'il suivit à Naples. Il y mourut vers 1285 ; et bientôt après sa mort un trouvère rapporta dans Arras son dernier ouvrage : c'était le Jeu de Itobin et Marion, la plus ancienne et la plus jolie peutêtre de toutes nos pastorales françaises. Elle fut longtemps représentée dans la ville d'Arras aux jours anniversaires de la mort d’Adam de la Halle. longtemps aussi la ville se fit un honneur d'avoir donné le jour à cet ingénieux poète, qu’elle a fini par oublier; la rue dans laquelle il demeurait, la porte voisine de cette rue, avaient pris dès lors le nom de la rue et de la porte Maître- Adam. La rue existe encore, mais nul ne sait plus dans Arras quel était ce maître Adam ; et quant à la porte, elle fut détruite au commencement du xvn* siècle.
Les querelles de l'échevinage recommencèrent en 1330. La coutume voulait que les échevins, qui devaient être élus tous les quatorze mois, fussent nommés le jour même où finissait le pouvoir des autres; si le soleil suivant se levait avant l'élection, les anciens gardaient leurs fonctions pendant quatorze nouveaux mois. Cet usage était sans inconvénient tant que l'élection fut exelusi- , vement dévolue à la commune; il en fut autrement dès que les comtes d'Artois eurent obtenu la faculté de contrôler les listes et de rejeter quelques noms. Le bailli du comte, chargé de convoquer la commune, avait-il intérêt au maintien des anciens échevins, il envoyait scs lettres fort tard, il faisait naître quelque incident, il s'efforçait de gagner le soleil suivant, sans avoir achevé les élections. Enfin, en 1379, les deux partis, las de tant de luttes intestines, s'en rapportèrent au concordat proposé par le parlement de Paris. Il fut décidé qu’à l'avenir le comte d'Artois nommerait quatre échevins, et les échevins sortants quatre; que ces huit en éliraient quatre autres, et que ces douze choisiraient vingt-quatre prud'hommes chargés de veiller au maintien de l’ordre et au jugement des causes de simple police. Les échevins présentaient l'état annuel des deniers en présence des officiers du souverain , et le bailli d'Arras n'exerçait la justice que dans les limites du château de Bellemotte, résidence du comte.
Marguerite de France, comtesse d'Artois, transmit en mourant, le 13 avril 1382, la souveraineté de la province à son fils, Louis de Mâle, déjà comte de Flandres. Depuis 1369, la fille de Louis de Mâle, Marguerite, était mariée à Philippe de France. Ce prince, fondateur de la grande maison de Bourgogne, réunit en 1385 les trois grands fiefs de Bourgogne, de Flandre et d’Artois. Après avoir
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fié proclamé à Bruges héritier de Louis de Mâle, il se présenta devant Arras. Les échevins lui envoyèrent des députés pour le prévenir qu'avant d'entrer dans la ville il devait jurer, la main droite levée vers la maison commune, de maintenir les habitants dans leurs privilèges et franchises. Philippe accepta ces conditions, et, pendant que le mayeur de la ville lisait la formule, il étendit sa main gauche sur le livre des coutumes à l'endroit du crucifix , et prononça à haute voix le serment exigé de lui par de simples bourgeois. Philippe aimait le séjour et les habitants d'Arras; il favorisait leurs belles manufactures de tapisserie. Son fils, le comte de Nevers, ayant été fait prisonnier après la funeste bataille de N'icopolis, et le sultan Bajazet l'ayant alors traité avec une sorte de courtoisie, le duc de Bourgogne lui fit présent d'une magnifique tapisserie d'Arras que l'on dit encore aujourd’hui l'un des ornements du sérail de Constantinople : elle représentait les Ivatailles d'Alexandre. On voyait autrefois de ces admirables tapis dans la cathédrale d'Arras, dans les châteaux de Moulle et de Bomy. On attribuait l'éclat et la supériorité de leurs couleurs è l'usage de la garance , plante qui croit surtout dans le territoire d'Arras, et aux eaux du Crinchon, qui coule dons l’intérieur de la ville.
Le serment fait en 1385 par Philippe-le-Bon, fut également prêté, en 1401, par sa veuve Marguerite, et, en 1405, par son fils Jcan-sans-Peur. Ce dernier, le jour de son entrée dans Arras, alla dîner à la Cour-le-Comle, où le mayeur et les échevins lui présentèrent , durant le repas, deux pots, deux bassins, une coupe et une aiguière , le tout en vermeil. Puis , ils offrirent à la duchesse cent écus , en la priant de les convertir en telle vaisselle qu'il lui plairait. Le chancelier de Bourgogne eut aussi son présent de quatre gobelets de vermeil.
La maison de Bourgogne, longtemps gardienne jalouse des franchises d'Arras, était pour ainsi dire idolâtrée dans cette ville. Quand Jean-sans-Peur eut assassiné le duc d’Orléans, en 1408, le plus ardent de ses apologistes dans le concile de Constance fut l'évêque d’Arras, le célèbre Martin-Porée, éloquent prédicateur, subtil théologien et grand persécuteur d'hérétiques. Vers 1420, Martin poursuivit le jugement de seize malheureux qui tentaient de soulever les populations contre l’autorité de l'Église. Il y en eut neuf de condamnés à la prison perpétuelle ; sept de brûlés, le plus obstiné fut même exécuté devant l'hôtel de l'évêque. Les neufs premiers portaient une tunique traversée de croix jaunes, taudis que les sept qui furent brûlés étaient coiffés de mitres chargées de figures diaboliques. On retrouve le même cérémonial dans les procédés de la cruelle inquisition d'Espagne.
Martin-Porée doit être responsable de tous les crimes du tribunal de l'inquisition dans Arras, puisqu'il revêtit les Dominicains, établis dans cette ville depuis le xni' siècle, du droit qu'ils n’avaient pas encore exercé de rechercher, d'accuser et de condamner les hérétiques en dernier ressort. Les malheureux dont nous venons de parler étaient de la secte des Vaudois; leurs prédications troublaient l’ordre, sans doute, et ceux qui, de nos jours, réclament la peine de mort contre les adversaires du pouvoir politique, ne sont guère, i notre avis, plus excusables que les prêtres du xv* siècle qui, premiers magistrats d'une société Vurement catholique, demandaient des bûchers contre les adversaires du catholi-
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cisme. Durant toute la période du moyen âge, le royaume de Dieu était de ce monde, et il ne faut pas l'oublier quand nous jugeons sévèrement nos pères. Vers 1450, le duc Philippe-le-Ron, grand ami de l'inquisition dominicaine, établit dans Arras une chambre ardente pour la recherche plus immédiate des Vaudois. Le chef de cet odieux tribunal fut Pierre Lesbroussart. On s’empara d’abord d’une femme qui dénonça plusieurs de ses prétendus complices; et comme on leurrait tous ces malheureux de l’espérance du pardon s’ils avouaient des crimes énormes, ils dirent que pour aller en Vaudrie (c’était leur sabbat), ils mettaient entre leurs jambes un béton, qu’ils l’humertaient d’un certain onguent, et qu’alors ils étaient transportés au delà des bois, des campagnes et des villes; qu’arrivés dans rassemblée , ils faisaient hommage au diable façonné en bouc à queue de singe; qu’ils crachaient sur la croix , puis habitaient charnellement entre eux avec le bouc d’enfer. Quant à l’onguent, ils le formaient avec une hostie consacrée qu’ils rapportaient de la sainte-table et qu’ils faisaient séjourner dans un vase rempli de crapauds , de sang d’enfant et d'os de pendus. C’était dans le bois de Moflainc et autour des Hautes-Fontaines, lieux voisins d'Arras, que se tenaient les assemblées de vauderie. On devine, après ces déplorables aveux, que toute la population d’Arras assista avec joie au supplice de ces malheureux; on désigne cinq femmes et un homme, il est même à présumer qu’il y en eut de bnllés un plus grand nombre. La chambre ardente fit une nouvelle exécution l’année suivante; mais du moins, ce crime ne demeura pas impuni. Le supplice de Payen de Beaufort fut aussitôt dénoncé par les parents de ce gentilhomme au parlement de Paris, qui mit trente années à méditer le jugement définitif qu’il en devait rendre. Enfin, le 20 mai 1491, il décida que la sentence de Payen de Beaufort et de ses complices avait été iniquement rendue , qu’elle devait être lacérée , que les condamnés exécutés devaient être remis en leur honneur, famé et renommée ; que les juges (morts presque tous) étaient tenus à la restitution des biens des condamnés; que des messes seraient dites aux frais des juges et pour l'flnie des défunts dans l’église cathédrale d'Arras; qu'un échafaud serait dressé à l’endroit où Payen de Beaufort avait été brûlé ; qu’on y ferait un beau sermon ; qu’on élèverait dans un lieu prochain une croix de pierre haute de quinze pieds, et qu'enfin il serait sévèrement défendu aux évêques d’Arras, à ses officiers, inquisiteurs de la foi et tous autres juges ecclésiastiques et séculiers, «de user, dores en avant, de gênes, questions, tortures inhumaines et cruelles , comme du chapelet , mettre te feu aux plantes des pieds, faire avaler huile et vinaigre , battre le ventre des criminels ou accuses, ni autres semblables et non accoutumées questions, sous peine d'en être punis selon l'exigence des cas. a Cet arrêt mit fin aux actes de l’inquisition d’Arras, qui, depuis, eut le bon esprit de ne plus faire parler d'elle. Et quand le jour de la réhabilitation de la famille Beaufort fut arrivé, Yabbé de Liesse, qui remplaçait depuis plus d’un siècle le roi des Ménestrels dans la ville, donna des représentations de moralités joyeuses. Celui qui joua le mieux reçut en récompense une fleur de lys d'argent, et le suivant une paire d’oies grasses. Ira journée se termina par un superbe feu de joie.
En 1414 , les états d’Artois , rassemblés à Arras sur la demande de Jcan-sans- Peur, accordèrent au duc le bénéfice d’une taille pareille à celle que le» états-
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généraux de France venaient d’octroyer au roi Charles VI. On s'attendait ù voir bientôt paraître l'armée française; les religieux de Saint-Éloi obtinrent la faveur d’entourer de murs leur maison, à la condition pour chaque nouvel abbé de présenter au comte d’Artois « une lance blancbe ferrée et arrommodée comme il convient. » Arras voyait sans inquiétude des dispositions guerrières si malsonnantes avec le respect de ses vieilles franchises. Bientôt les assemblées de l'échevinage furent suspendues : Jean de Luxembourg , lieutenant du duc de Bourgogne dans la province d’Artois, investit de tous les pouvoirs un gouverneur militaire et un capitaine. Les citoyens furent prévenus de choisir, entre la nécessité de sortir immédiatement de la ville, et celle de pourvoir de vivres pour quatre mois chacune de leurs maisons. On abattit plusieurs bâtiments, plusieurs églises, plusieurs couvents et plusieurs faubourgs. Enfin l’armée française , commandée par le roi , le dauphin et les ducs de Bourbon et d'Orléans, parut sous les murs d'Arras, bannière blanche déployée. Le siège dura sept semaines, et fut fertile en beaux et glorieux faits d’armes. C'est alors qu'on employa pour la première fois h» canons à main ou arquebuses de siège. Dans toutes leurs sorties , les bourgeois montraient une résolution merveilleuse, et le conseil du roi , las de livrer inutilement des assauts meurtriers, consentit à écouler les propositions des Bourguignons. La paix fut conclue sous les murailles de la ville : Jean-sans-Peur promit de rompre toute espèce de relations avec les Anglais, d'abandonner à Injustice du parlement les assassins du duc d’Orléans, et de remettre les clefs d’Arras entre les mains du roi. Ainsi la ville ouvrit scs portes à l’armée française le 4 septembre 1414. Aussitôt les étendards royaux furent arborés dans la ville, et les magistrats, dont le pouvoir était depuis longtemps suspendu, furent renommés au nom du roi, mais toutefois sous le bon plaisir du parti bourguignon, qui continua de dominer dans l’échevinage.
L’année suivante fut marquée par la cruelle journée d'Aiincourt ; un grand nombre des gentilshommes tués dans le conduit furent transportés à Arras et inhumés, les uns dans la cathédrale, les autres dans l'église de Saint-Nicolas. Puis on vit les députés de France et d’Angleterre signer dans cette ville un traité de paix funeste, puisqu'il fut dicté contre le Dauphin , auteur ou complice du récent assassinat de Jean-sans-Peur sur le pont de Montereau. Le 10 aodt 1420, Charles VI abattit la monnaie particulière du comté d’Artois et la remplaça par un Hôtel royal des Monnaies, dont le siège fut établi à Arras Eu 1421, la ville reçut le serment accoutumé du nouveau duc de Bourgogne, Philippc-le-Bon , quand il y fit son entrée pompeuse. Dans les documents qui nous restent de ce temps-là , on voit qu' Arras était alors beaucoup plus peuplée quelle ne l’est aujourd’hui. On y comptait des quartiers abandonnés aux prostituées ; des corporations de ménétriers et de jongleurs, dont l'origine se perdait dans le HP siècle, et qui avaient pour chef électif un Abbé de Liesse, dont l’hôtel avait quelque chose de la décoration de la cour des princes. C’était aussi le temps des grands festins , des beaux sermons contre la coiffure élevée des femmes , des tournois brillants auxquels venaient concourir tous les jeunes hommes d’armes de l’Artois, delà Picardie et de la Champagne. Les citoyens d’Arras, comme ceux de Lille et de Valenciennes, se piquèrent toujours de rivaliser dans les joutes, behourset tables-
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rondes, avec tou* les gentilshommes de France. Ainsi les bourgeois opulents réunis A quelques beaux noms chevaleresques de la province font les frais d'un tournoi commencé le 17 mai 1128. Indépendamment des festins, des bals et de toutes les fêtes données pendant les huit jours qu’il dura , les hérauts criaient nu loin que quiconque serait admis à prendre part aux joutes, recevrait une pièce d'or de la part des magnifiques chefs du tournoi. Le 20 juin 1130, il y eut sur la grande place d'Arras, un combat singulier entre Maillotin de Bourset Hector de Flory. Philippe-le-Bon était le juge de ces deux champions qui s'accusaient mutuellement du plus honorable des crimes, celui de désirer le triomphe du roi de Bourges. Il parait qu’ils n’en étaient coupables ni l'un ni l’autre, car ils finirent par s’embrasser sous les auspices du duc de Bourgogne. Enfin Arras fournit dans la même temps cinq jouteurs aux tournois de l'Épinette de la ville de Lille. Ces jouteurs , parmi lesquels on remarquait le noble comte de Saint-Pol , partirent vêtus de casaques blanches sur lesquelles on voyait la figure d'un rat, partie honorable des armoiries de la ville.
C’est dans Arras, ville entièrement dévouée à la maison de Bourgogne, que devait être signée la réronriliation du duc Philippe-le-Bon avec le prince auquel Jeanne-d’Arc venait de rendre la couronne. Tous les souverains de l'Europe envoyèrent alors dans la v ille leurs ambassadeurs : le pape , le concile de Bâle , les cités de Flandres, de Brabant, de Hollande; les rois d’Angleterre, de Hongrie, de Bohême, l’Empereur, enfin le roi et les grands vassaux de France. Les échevins firent préparer dix mille logements de distinction. Il faut lire dans les écrivains du temps l’entrée du légat et des ambassadeurs du concile, le 8 juillet 1135; les honneurs que lui rendent le gouverneur de la ville, l’abbé de Saint- Vaast, l’évêque d'Arras ; les processions par le grand et le petit marché ; la décoration de l'hôtellerie du Grand-Léopard; enfin les indulgences qui tombèrent sur toutes les têtes et de la main du légat et de celle du cardinal de Chypre. Au mois d’août commencèrent les conférences. Elles s’ouvrirent par une sorte d'humiliantes excuses que firent les députés de Charles Vil au duc de Bourgogne pour l'assassinat de Jeansaus-Pcur. Les députés anglais ayant bientôt refusé de souscrire aux conditions qu'on leur proposait, le traité ne concerna plus que les Français et les Bourguignons. Il porta sur les regrets de la mort de Jean-sans-Pcur, sur la promesse de rechercher et faire punir les assassins, et d'ériger une chapelle expiatoire à Montercau ; sur la cession d'une partie de la Picardie et de la Champagne au duc de Bourgogne, etc., etc. Les conventions furent signées le 21 septembre, et l'on devine les transports de la bourgeoisie d'Arras en apprenant quelles en étaient les bases. On alluma des feux de joie sur les places publiques, et bien qu'on fût alors au mercredi des Quatre-temps, on vit couler dans toutes les rues d'abondantes fontaines de vin.
Cependant Charles, successeur de Philippe-le-Bon, expirait sous les murs de Nancy. L’amour des gens d'Arras pour la maison de Bourgogne était resté à l'épreuve de toutes les folies du Téméraire, et ne se démentit pas après sa mort. Mais Louis XI ne croyait pas aux dévouements désintéressés: à la première nouvelle de la bataille de Nancy, son armée était entrée en Picardie ; elle avait brûlé ltapaume, et le célèbre Comines , rallié depuis plusieurs années à la cause du
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roi , avait reçu l'ordre de se rendre à Arras pour persuader aux habitants d'arborer la bannière de France. Son éloquence fut vaine : les prud'hommes n'y opposèrent que les droits évidents de la demoiselle de Bourgogne. D'autres conférences furent bientôt établies entre les députés de Marie et ceux de Louis ; la première condition en était la remise des clefs d'Arras. Il fallut y souscrire; et le V mars 1477, Louis XI entra dans la ville qu'il s'obligeait à remettre à la princesse Marie, dès qu'elle aurait satisfait à l’hommage. Il y eut pourtant quelque peu de sang répandu : mais Louis XI n'y parut faire aucune attention et se montra suffisamment content du silence de l’échevinage II alla même plus loin : car il confirma les anciennes franchises et permit aux bourgeois de porter à la demoiselle de Bourgogne les tailles précédemment consenties. Cependant rien ne pouvait triompher de la juste défiance des Artésiens. On connaissait trop bien le roi et sa résolution implacable de ravir l'héritage de Marie. Quand il eut délivré la ville de sa présence, le Magistrat députa vingt bourgeois notables vers la jeune duchesse, pour lui rendre compte de la situation d'Arras et des loyales dispositions de ses habitants. Malheureusement le gouverneur d'Artois, informé de leur départ, les atteignit près d’Hrsdin, et les ramena dans la ville d'Aire où les attendait un repas splendide. Nos bourgeois se mettent à table; ils font honneur aux mets, et surtout aux vins ; ils avaient mémo oublié leurs défiances quand tout à coup les portes de la salle s'ouvrent; c’est le terrible prévôt du roi, ülivier-le-Daim, qui leur ordonne de le suivre sur la place publique d'Aire : en moins d’une heure le bourreau eut fait tomber quatorze tètes, les autres durent leur salut à l'appdt d'une énorme rançon. Au nombre des victimes se trouvaient Clerembaut de Coronel et Oudard de Bussy, conseiller au parlement de Paris. Quand Louis XI apprit l'exploit d'OIivier-le-Daim, il ne retint pas les bruyants éclats de sa joie; il embrassa son compère; il voulut que la tète d'Oudard de Bussy fût exposée sur la grande place d'Arras, revêtue d’un chaperon d'écarlate, insigne de sa dignité , et avec ces mots : « Veez-ci la tête de maître Oudard de Bussy , con- « seiller du roi, en sa cour du parlement de Paris. •
Le lendemain de cette affreux spectacle , les gens de la ville sc réunissent en tumulte : la bancloque est mise en mouvement, les cris de vive Bourgogne.’ sont mille fois répétés , et la bannière royale est partout déchirée et foulée aux pieds. I.ouis XI revint dans la cité, et de nombreuses exécutions ne lardèrent pas à signaler sa présence ; le siège de la ville est entrepris et poussé avec vigueur ; une pièce de canon, nommée par Jean Molines le Chien il Orléans, fait d’horribles brèches dans les murailles ; mais rien uc peut vaincre la haine des Arrageois contre le meurtrier de leurs frères, l'usurpateur de l’héritage de leur noble orpheliue. Sur les remparls ils pendent au gibet les bannières à la croix blanche de France : ils dressent des mannequins ridicules qui ne rappellent que trop bien les traits, la taille et le costume de Louis XI ; ils écrivent au-dessous : Veez-ci k roi bochu. Enfin sur une porte ils tracent le fameux dvstiquc :
Quand les souris prendront les chais
Le roi sera seigneur d'Arras.
Malheureusement cela n'empêchait pas les cations royaux de renverser les murs et
AURAS
d'ouvrir un passage. Le roi, dont le visage semblait respirer la miséricorde, fit son entrée par la brèche, alla prier au couvent de Saint- Vanst , et de là , gagnant le Petit marché, quand il fut arrivé devaut la pyramide du saint Cierge : « Bonnes gens, » dit-il en se tournant vers la foule silencieuse, « vous m’avez été rudes, mais je vous serai bon seigneur. » On vit bientôt ce qu’il entendait par là. Les jours suivants les informations et les supplices commencèrent Malheur à tous ceux dont on avait signalé l'adresse ou le courage dans les deux sièges précédents ! le roi ne pardonnait qu'à la couardise. Plusieurs historiens assurent qu'il faisait promettre la vie aux victimes désignées, à la couditioh du simple cri de vive le roi.' e t que ces braves bourgeois moururent tous en répondant : Vive la duchesse Marie! Louis XI fit ensuite bâtir deux nouvelles forteresses : l'une à l'extrémité de la grande place, l'autre dans la cité. Les bourgeois furent désarmés; on emporta les chaînes dont ils faisaient des barricades; enfin, le rempart qui protégeait la ville du comte contre la cité du roi fut entièrement rasé.
Libre maintenant aux historiens modernes de vanter la mansuétude de Louis XI dans cette circonstance, de rappeler le don fait à la cathédrale d'une statue de la Vierge en argent massif pesant trois cent cinquante livres, et d'opposer à la confirmation des anciennes franchises accordée aux habitants l avis que ceux-ci donnèrent à leurs amis de Douai d’une surprise méditée par les Français contre leur ville; il est certain que le mauvais succès de l'entreprise de Douai retomba sur le peuple d'Arras. Le roi, |>our en tirer vengeance, conçut môme un projet qui rappelle ossez bien les decrets de la Convention nationale : il fit crier dans Arras l'ordre à tous les habitants, hommes, femmes, enfants, prêtres, prud'hommes, de sortir pour jamuis de la ville et de la cité. Paris, Tours et Rouen, furent désignés pour leur servir de retraite; et, dans le même temps, on faisait arriver de ces trois villes un nombre égal d’individus, auxquels on cédait en toute propriété les maisons, les meubles et tous les biens des bourgeois dépouillés. La fureur était ici, comme on voit, compagne du délire. Louis ne s’en tint pas là : il voulut effacer de toutes les mémoires le glorieux nom d'Arras ; il défendit , sous peine de la hart, de jamais le prononcer, et il le remplaça par le nom cruellement ironique de franchise, attendu, disait-il, «les grandes franchises et libertés qu'il prétendoit octroyer aux nouveaux arrivés. » Mais c'est en vain qu'il avait levé des recrues étrangères pour remplacer une généreuse bourgeoisie : les intrus se prêtaient de mauvaise grâce à des vengeances dont on voulait leur laisser le profit. Us revenaient dans leurs premiers foyers, et Louis XI, que rien ne pouvait éclairer, faisait avec In même maladresse un second appel aux gens d'Orléans, de Reims, de Soissons, d'IIarfleur et de Joigne . Quand ceux-ci arrivaient à Franchise, un commissaire les recevait, leur donnait des maisons et des biens dans la proportion de leur précédent état de fortune. Des ordonnances favorisaient ceux qui voudraient reprendre les manufactures de draps et de tapisseries, ancien honneur de la ville : tous ces mouvements furent inutiles, et Franchise demeura stigmatisée de la déplorable livrée de la servitude. Ne nous arrêtons pas à rappeler les termes de tous les privilèges que le roi pensait lui accorder ; il suffit de dire que ce vain et ridicule projet date des cinq dernières unnées de la vie d'un des plus méchants princes qui aient gouverné le monde depuis les Tibère, les Commode et les llélio-