III
AGRICULTURE. - INDUSTRIE. - COMMERCE. - CARACTÈRE. — MOEURS. — IDIOME. - ANTIQUITÉS.
Nous avons dit que, malgré les variations de la température, le sol de l'Artois produisait beaucoup de grains, mais qu'il ne donnait que peu de fruits, et que les pâturages y étaient assez rares. Nous devons ajouter que les plantes polagéres croissent en générai partout où on les soigne avec intelligence; que certains vantons sont réputés même pour l'excellence de leur jardinage, et qu'eniin l’on y récolte tous les fruits , à la venue desquels ne s'opposent ni la nature de la terre ni l’inconstance du climat. Il suffit d'énumérer les végétaux cultivés avec succès dans l’Artois pour comprendre la fertilité du pays : ce sont les blés de toute espèce, le seigle, l'escourgeon, l’orge, l'avoine, la paumelle, le sarrasin, les vcsces, les lentilles, le sainfoin, le trèfle, la luzerne, les pois de diverses sortes, les patates , les carottes, les navets, le rubataya ou navet de Suède, introduit dans la province dès la fin du siècle dernier, le houblon , le turneps , le chanvre, le lin et les autres plantes oléagineuses, telles que l'œillette et le colza, dont le rapport très-abondant constitue l'une des brandies les plus importantes du commerce. L'agriculture a fait, d’ailleurs, des progrès notables ; l'étendue des terrains incultes se t couve sensiblement diminuée , depuis 1807, par suite des dessèchements et des plantations qu'on a régulièrement effectués tous les ans. A cette époque , on ne comptait déjà plus dans le département du Pas-de-Ualais que quatre mille quatre cent trente-huit hectares de terres en friche ou de sables, sur six cent mille quatre cent dix-huit hectares, qui n'étaient occupés ni par des maisons ni par les chemins, les rivières ou les canaux.
L’amélioration du sol, à l'aide des procédés agronomiques, a, de tout temps, éveillé la sollicitude des Artésiens. Dans les dernières années du xviit* siècle, l’académie d'Arras proposa successivement trois prix pour la solution de ces trois questions ; « Toutes les terres de l'Artois sont-elles propres à être ensemencées? — Est-il utile, en Artois, de diviser les fermes? — Quelle est la meilleure méthode à employer pour faire des pâturages propres ù multiplier les bestiaux , en Artois? » Les gens de la campagne portent dans les exploitations rurales une vigilance extraordinaire et une infatigable activité. On cite surtou les petits cultivateurs des arrondissements de Béthune et de Saint-Omer, qui, dans la saison la plus rude, passent leur journée entière au milieu des champs, y battant les grains ou retournant la terre, soit avec la bêche, soit avec la fourche ; en été, ils arrachent les mauvaises herbes des jachères, et vont étendre une couche de cendre sur les ui ét ics, que le froid ou les pluies ou les vents leur semblent avoir maltraitées \ Ceux de l’arrondissement de Saint-Pol usent de moins de précautions ; ils se contentent, en été , après la moisson , de battre leurs grains, et en hiver ils
1. On appelle «le ce nom toute es|n*ce de plantation encore sur pied, faite au printemps ou avant l’hiver.
HÉSUMÉ. 363
se tiennent presque toujours tranquilles chez eux : aussi ne font-ils jamais que de médiocres récoltes. Pour être juste, il faut dire que cette apathie n’est plus la même aujourd'hui quelle était autrefois, et que l'exemple et de nouveaux besoins ont excité chez eux une louable émulation. On distingue deux sortes de cultivateurs, les propriétaires et les fermiers. La première classe se divise elle-même en fermiers et ménagers ; la seconde classe comprend tous les locataires dont l’industrie s'exerce dans les domaines qu’on leur a confiés à bail , sans ]>asscr par aucun intermédiaire.
Les soins qu’on a donnés à l’espèce ovine dans l’Artois, lui ont fait atteindre un haut degré de perfectionnement : du croisement des brebis et des béliers anglais, à laine longue, importés depuis t778, avec les mérinos acclimatés en 1792, est résultée une espèce vigoureuse dont la toison rivalise de finesse avec celle des béliers de Rambouillet. Les chèvres sont assez peu multipliées : on ne les connaissait encore, en 1808, que dans l'arrondissement d'Arras, où l’on en comptait à peine au delà de cent soixante. Dans tous les cantons, surtout dans l'arrondissement de Saint-Pol, on nourrit des troupeaux de cochons ; les Artésiens vivent principalement de la chair salée de cet animal Quant à la race chevaline, toutes les tentatives pratiquées dans un mauvais système par les anc'ens états d’Artois n'ont abouti qu'à former des étalons trop faibles et trop menus, et il reste aujourd'hui même beaucoup à faire de ce côté. Le pays, déboisé sur presque toute sa surface , n'est par conséquent pas giboyeux : mais les rivières foisonnent de tanches, d'anguilles, de carpes, de brochets et de canches très-renommées. Parmi les bêles sauvages ou nuisibles, le renard, le putois, le blaireau, la belette, la loutre, la fouine, se montrent souvent fort incommodes; le loup n'apparalt plus qu'à, des intervalles éloignés.
La minéralogie de l'Artois n’est pas riche : on y exploite pourtant des mines de houille et de fer, des carrières d'argile à pipe, de grès, de tuf, de pierre calcaire, et de pierre à fusil. On y trouve également des quartz, des tufs blancs, des cristaux de roche, des géodes que des cristaux améthystes tapissent à l'intérieur, et des marbres de diverses espèces, dont le grain est aussi net et aussi brillant que celui dès marbres les plus recherchés de l'Europe, entre autres celui qu'on a découvert, en 1760, àWandosne, près Hesdin , et qui soutient la comparaison avec la brèche violette d'Italie. Le commerce d'importation roule particulièrement sur les draps fins et les cuirs bruts, les vins, les eaux-de-vie, le genièvre, le sel, les épices et autres denrées coloniales, et les fruits confits. Le pays exporte des bestiaux et du bétail, des cuirs, des laines , du blé, des huiles d'œillette et de colzn, du poisson frais ou salé, des marbres, de la tourbe, de la houille, du chanvre et du lin , des toiles , des linons , des dentelles et des batistes , des serges , des flanelles , de gros draps et des velours de coton. Outre les articles que nous venons de nommer, les habitants se sont créé d’autres ressources industrielles . par des raffineries de sucre et de sel, des distilleries, des verreries, des amidonneries , des fabriques de savon , de papier et de faïence , des vanneries , des tanneries , des moulins à poudre et des forges. Personne n'ignore que r'est dans l’Artois qu'ont été forés, pour la première fois, il y a cent ans , ces puits aussi simples qu'ingénieux , connus sous le nom de puits artésiens.
36V ARTOIS
Le» habitant» de l'Artois sont généralement d’un caractère doux , fidèle et laborieux , lents dans leurs décisions mais fermes, bons soldats , zélés protestants ou fervents catholiques, peu ambitieux, et néanmoins remplis pour leurs droits de citoyens du même attachement qu'ils avaient jadis pour leurs privilèges. Ils ont beaucoup de simplicité, jointe à beaucoup de discernement et de raison : leur accès est difficile, ils ne séduisent point de prime-abord ; mais une fois qu'on a gagné leur confiance, on Unit par goûter profondément leur manière d'être unie, calme et sincère. Le patois , qu'on parle dans les rampagnes et même dans les villes, ressemble au patois de Picardie. Les anciennes mœurs s'effacent de plus en plus : on remarque pourtant encore quelques coutumes originales dans le pays d'alleu qui a moins de communication avec les cités environnantes. Les habitants y sont passionnés pour le tir de l’arbalète et le jeu de boule, les combats de coqs et d’oiseaux rhnnteurs, et surtout pour l’horticulture : l'œillet est la fleur qu'ils aiment et cultivent de préférence à toutes les autres. A certaines époques, des juges choisis dans les communes voisines décernent un prix à l'horticulteur qui a présenté le plus bel œillet. Du reste , les fêtes des fleuristes , comme celles des oiseleurs, des amateurs de coqs, des arbalétriers et des joueurs de boule, s'ouvrent par une messe solennelle, et se terminent par un festin et par un bal. L’usage le plus singulier de l'Artois, observé dans la commune de Pas, y est demeuré en vigueur jusqu'en 1707. Chaque année , le peuple y élisait un roi des guétfs, chargé d’intervenir dans les querelles des ménages. Le premier du mois de janvier, et le jour de la Saint-Martin, patron de la commune, ce roi des guétifa, suivi d’un cortège imposant de francs-hommes, visitait les échevins qui lui allouaient , sur les revenus de la ville , une somme destinée à ses divertissements pendant ces deux journées; puis il se rendait, monté sur un dnc, à la maison du mari qu'un de ses francs-hommea lui avait désigné comme laissant usurper à sa femme toute l'autorité conjugale. Il arrachait une paille du toit : « à ce signal, les francs-hommes s'élançaient sur la couverture et la jetaient bas dans l'instant. »
Quoique l'Artois soit une des contrées de la Gaule où les Romains ont le plus fréquemment séjourné, cependant on n'y découvre aujourd’hui que de faibles vestiges de leur puissance, line des grandes voies militaires construites par Agrippa traversait cette province ; on y voit, en outre, plusieurs petites voies, connues sous le nom de Chaussées- Brunehaut. Près du village d’Estrenn ou d’Estrein, gisent les restes d'un camp romain, où le maréchal de Villars établit scs troupes en 1711; à cette époque il était si bien conservé, qu'on ne lui eût pas donné plus de quinze ans d'existence. Les autres antiquités de l'Artois consistent en quelques vases, figures, patères, sympules, jattes rondes et polies, médailles, statuettes, sarcophages, trouvés soit dans les marais d'Ecoust-Saint-Qucntin, soit dans la sablière de Rarale à six lieues d’Arras. 1
1. Hennelkîrt. — Hurha ville, Mémorial historique et archéologique.' — Mémoires delà Société des antiquaires de la Morinie. — Hesseln. — Peuchel et Chanlaire, Statistique du Pas-de-Calais. — Hcrbin. — Almanach départemental du Pas-de-Calais, pour l’an xi de la république.
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MAINE. -PERCHE
SONNOIS. — FERTOIri. — BALLONNAIS. — CHARME. — CHAMPAGNE. CORBONNOIS. — BF.I.LFSMOIS. — RESSORT DE NOGENT-LE-ROTROU. — TERRES- KRA NÇAISES. — TIIYMERAIS. —
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE. — HISTOIRE GÉNÉRALE
L'ancienne province du Maine [Cenomnnemis ager ) était Ivornée au nord par la Normandie, à l’est par le Perche, le Dunois et le Vend émois, au sud par la Touraine et l’Anjou, à l’ouest par la Bretagne; elle se composait à peu prés de la réunion des territoires qui comprennent aujourd’hui les départements de la Sarthe et de la Mayenne. Nous disons à peu prés , car quelques parcelles de celte province n'ont été comprises ni dans la Mayenne ni dans la Sarthe, et se rencontrent éparses çà et là dans les départements de l’Orne, d'Eure-et-Loir, de Loir-et-Cher et d' Indre-et-Loire ; en revanche, la Sarthe et lu Mayenne ont reçu dans leur circonscription des territoires qui autrefois faisaient partie de l'Anjou. Le Maine était une agrégation de petites contrées dont chacune avait son nom propre : c'étaient le Sonnois, capitale Mamei's ; le Fertois, dont la Ferté- Bernard est lu ville principale; le Brulonnais, chef-lieu Brulon; la Charnie, la Champagne, etc. La province elle-même se divisait en Haut et Bas-Maine: le Haut-Maine, c’est surtout le département de la Sarthe; le Bas-Maine, le département de la Mayenne.
Réuni au Perche, le Maine formait un des grands gouvernements militaires de la France. La première de ces provinces, beaucoup plus étendue que la seconde , se composait de quatre parties ; à savoir : le Grand-Perche ou le Haut- Perche , comprenant le Corbonnois , le Bellesmois et le ressort de Nogentle-Rotrou; le Perche - Gouet , ou le Bas -Perche; les Terres - Françaises et le Thymerais. Le Perche avait pour limites: au nord, la Normandie; au levant, l'He-dc-France et l’Orléanais; au midi, l’Orléanais et le Maine; au couchant, le Maine et la Normandie. Nous n'en dirons pas davantage sur ce pays , nous réservant d'en donner la description géographique et l'histoire générale dans notre notice sur Mortagne, qui en était la capitale et qui aujourd'hui se trouve enclavée dans le département de l’Orne, tandis que Nogent-le-Rotrou, siège de l’ancien ressort de ce nom, est devenue un des chefs-lieux d’arrondissement d'Eure-et-Loir.
366 MAINE. — PEIU'HE.
1 On évalue la superficie du Maine à cinq cent huit lieues carrées , ou A un peu plus d'un million trois mille hectares. Quatre principales rivières, navigables dans presque toute l'étendue de leur parcours, la sillonnent en sens divers : la Sarthe, qui la divise du nord-est au sud-ouest, et la Mayenne, le Loir et l'Ilnine qui vont, ainsi que la Sarthe, se jeter dans la Loire. Le Maine est en outre arrosé par un grand nombre d’autres rivières moins considérables, dont les eaux s'y perdent ou bien y ont à la lois leur source et leur embouchure. On comprend que, dans un pays où les cours d’eaux sont si multipliés, le climat soit généralement sain, mais aussi très-froid et très-humide ; quoique dans le Bas-Maine on respire un air moins vif et plus pur que dans le Haut-Maine , le ciel y est ordinairement brumeux, le printemps tardif et de rourte durée. Le sol de la province, varié à l'infini, se montre d'une rare fertilité dans le voisinage des rivières. Dans la partie basse, boisée, parsemée de collines et sillonnée de vallées profondes, il repose sur une base de calcaire, de schiste et de sable, auxquels se mêle une argile compacte et très-rebelle à la culture; dans la partie haute, les terres sont limoneuses, grasses , calcaires, argileuses , ou présentent un mélange de marne, de sable, de schiste et de granit. C’est dans cette région qu'on trouve encore aujourd’hui , particulièrement entre la Sarthe , l'Huine , le Loir et la Braye , de vastes landes à l’aspect désolé , A la surface unie et couverte d’une épaisse couche de sable, mais heureusement accidentée par les vignobles du Loir et les forêts de Vibraye et de Bercé; à proprement parler, la province n’offre aucune chaîne de montagnes. Dans le Haut-Maine cependant règne , au nordouest, une suite de hauteurs qui se ramifient et se prolongent vers le Bas-Maine, où elles forment les éminences de Cœvron, de Rorlmrd et de Montaigu. Des naturalistes du Mans y ont découvert, en 1801, de grandes richesses minéralogiques, du cristal de roche, du jaspe, du granit à gros cristaux, du kaolin, de l'ophite , des roches granitiques et du feldspath rouge ressemblant au granit oriental.
Comme province, le Maine possédait tous les éléments d'une organisation complète. Il avait son évêché, son comté, sa coutume, son administration religieuse, son gouvernement politique, ses lois civiles; toutes choses qui lui appartenaient en propre : c’étaient le comté du Maine, le diocèse du Maine, la coutume du Maine ' . Tout cela sans doute ne s’était pas constitué du même coup, le même jour, et ne se maintint pas entier, complet, sans interruption, depuis Chlodwig jusqu'en 1789. Il y eut, soit dans les limites du territoire, soit dans la circonscription religieuse, soit dans les bornes de la juridiction civile, de nombreuses variations. Quoique le Maine fût de lui-même un comté, on le voit dans un temps gouverné par les comtes d’Anjou dans la main desquels il était accidentellement tombé. Le Sonnois, cette contrée qui possédait Mamers , Beaumont et Fresnay, passa plus d’une fois des comtes du Maine aux comtes de Perche, suivant les vicissitudes des guerres sanglantes et cruelles que se livraient ces grands vassaux ; et ce|iendant le Sonnois est bien et dûment classé dans la province du Maine, A laquelle il appartient.
t. La coutume du Maine, sanctionnée pur les trois états do la province , le 9 octobre ISOH , avait cinq cent neuf articles
Soumis tour à tour, depuis deux mille ans, à des maîtres très-divers, le territoire désigné sous le nom de province du Maine avait retenu quelque chose de chacun d'eux. Religieusement et administrativement, le diocèse et le comté dépendaient du siège métropolitain et de la généralité de Tours: c'était un reste de la domination des Romains, qui avaient divisé la Gaule en dix-sept provinces, dont l’une d'elles, la troisième Lyonnaise, comprenait le Maine et avait Tours pour chef-lieu. Judiciairement, le Maine possédait, avant la révolution, un siège présidial établi nu Mans, où étaient portés les appels de toutes les sentences rendues par les baillis et sénéchaux de la province; mais jusqu'en 1551 il n'y avait eu au Mans qu'une sénéchaussée. Tout , ainsi , dans les institutions de In province est successif, accidentel et divers. Il ne faut donc pas s'attendre A y trouver aucun ordre logique. Quand on connaît la circonscription religieuse, on ne sait pas pour cela la circonscription administrative; en effet, le diocèse du Mans embrassait le Passais qui n'était pas du ressort civil , il s'étendait aussi sur une partie du Vendômois qui n'obéissait point non plus au comte du Maine; enfin, le duché de Beaumont, (mur être porté, en 1543, dans le ressort judiciaire de Iji Flèche (alors Anjou) , ne cessa pas d'avoir le comte du Maine pour gouverneur.
Le Maine a reçu son nom de l'une des peuplades celtiques qui, avant l'ère chrétienne, habitèrent son territoire. Ces peuplades, de la nation des Aulerces, se divisaient en trois branches principales : les Aulerces Arviens, les Aulerces Diabüntes et les Aulerces Cénomans, Les Arviens, qui avaient pour capitale une ville appelée Yngorilum , occupaient surtout le territoire où l’on voit aujourd'hui Brulon, Sablé, Laval. Les Diablintes, dont la ville principale était Noiotlunum , habitaient le pays que couvrent Evron, Jnrvon, Mayenne, Passais et F.rnée. Enfin, les Cénomans avaient pour chef-lieu Siiinrlinum et possédaient le Haut-Maine. Des trois grandes villes fondées par les Aulerces , Arviens , Diablintes et Cénomans, il n'en reste qu'une. Celle des Diablintes, Noiodunum, subsista jusqu’il l'invasion dira Normands, qui la saccagèrent et en massacrèrent les habitants, à l'exception d'un petit nombre qui se réfugièrent dans le château de Laval; quant è la ville des Arviens (Vagoritum), on en a bien retrouvé l’emplacement sur les bords de l'Erve à trois ou quatre lieues de Sablé ; mais on sait si peu de cette ville, qu’on ignore quand et comment elle a cessé d’exister. La ville des Cénomans, aussi ancienne que les deux autres, est la seule qui reste encore debout (Suindhutm ou CenomaHorum civitas ) ; elle a donné son nom à la province.
L’an 50 avant J.-C., l’Armorique, dont faisait partie le territoire du Maine, se soumet aux armées romaines conduites parCrassus, lieutenant de César. Les Romains y établissent leur gouvernement avec ses formes ordinaires-, chacune des villes principales est une civiltu qui possède son sénat, sa curie, sa milice et son comte (coMrt) ; telles sont Vagoritum, Noiodunum, et Suindinum. Situé sur la rive droite de la Loire, géographiquement incorporé aux contrées que l’on trouve sans cesse appelées dans l’histoire 1rs pays entte l-oire el Sri ne, le territoire des Aulerces subit dans tous les temps le sort des provinces armoricaines (Traelus Armoriranus) , c'est-à-dire des provinces qui forment lis côtes maritimes de l'ouest , la Bretagne et la Normandie ; et quand il ne partage pas leur fortune , il en ressent toujours le contre-coup.
MA1NK. — l'ERCIIE.
Ici les questions historiques abondent. Le Maine fut autrefois couvert de monuments druidiques : où sont-ils aujourd'hui ? quel emplacement occupèrent ceux qui ne se voient plus? — Lorsque Vercingétorix engagea contre les Romains la lutte dans laquelle il succomba, quel fut le contingent d'hommes et d'argent fourni par les Auierces, ses plus énergiques soutiens? — César conquit l’Armorique; mais parut-il en personne dans les contrées dont le Maine se compose? Toutes questions bien dignes assurément d’exercer la science des érudits, mais qu’à tort ou à raison on est résolu de ne point traiter ici. Ce qui mérite seulement d'être noté, c’est que le Maine est un des pays où les souvenirs de la vieille indépendance gauloise ont vécu le plus longtemps, et où se sont conservées, le plus profondes et le plus vivaces, les haines de la conquête.
Il y a un moment où le Maine, comme le reste des provinces armoricaines, n’est soumis ni à l’empire romain dont il a secoué le joug, ni aux Franks dont il n'a pas encore accepté la conquête. Cet état dure un siècle pour l’Armorique, qui ne se range qu'en 510, au temps de Chlodwig, sous l'empire des Franks, et seulement un demi-siècle pour le territoire du Maine, qui, dès l’année k60, avait accepté le gouvernement de Régnomer, prince du sung de Mérovée. Dans le moment où les vieilles populations celtiques sont comme indécises entre deux dominations , dont l'une vient de tomber et l'autre n’est pas eucore affermie, on les voit également flottantes entre les différents dieux qui sollicitent leur adoration, entre l’ancien culte de leurs druides et le paganisme romain, lorsqu’au milieu de ces doutes et de ces perplexités leur apparait tout à coup une vive lumière, celle de la Croix, qui va devenir le grand lien d'humanité entre les vaincus et leurs farouches conquérants.
L'histoire religieuse est, durant neuf cents ans à peu près, toute l'histoire du Maine. C'est l'histoire de ses évêques , qui ont fourni à l’Église des saints illustres, tels que saint Julien ; des hommes d’État, tels que Gênais, devenu chancelier de France sous Philippe I" ; de grands philosophes et d'illustres théologiens, tels qu' Arnaud et llildcbert. C'est l’histoire de ses pieux solitaires, de saint Calet, de saint Av il, de saint Clphacc, de saint Kigomer du Rois, de saint Léonard, de saint Cenery, et de cent autres qui, dans l'ardeur de leur foi religieuse, fuyant le monde et ses vanités pour se dévouer tout entiers aux extases de la vie contemplative, vinrent chercher dans les forêts du Maine les asiles les plus retirés, les uns situés sur les bords fertiles et riants du Loir, de i’Uuine et de la Braye, les autres sur les rives escarpées de la Sarthe et de la Mayenne, où l'on retrouve partout des villes ou des villages qui portent les noms de ces saints anachorètes.
O11 peut juger du charme qu’avait le siège épiscopal du Maine pour les prélats qui l’occupaient, par le souvenir que conserva de lui ce Gervais dont ou parlait tout à l’heure , et qui , devenu archevêque de Reims , ne se consola jamais d’avoir quitté son cher pays du Maine; et « d'autant, dit la chronique, que le Maine et le Perche, lieux de sa naissance et de sa première résidence , étoient tous couverts de forêts et de buissons (admirable pays pour la chasse, palriam venalioni nplnsnnam, dit Marlot) ; qu'il donnoit ses heures perdues et le loisir de sa récréation aux exercices de la chasse, à laquelle il se plaisoit beaucoup, il se trouva bien estonné quand il se vit dans les plaines de la ('.ham|>agne ; el d’autant que ,
HISTOIRE GÉNÉRALE, dans en pays découvert , il ne voyoit plus de chevreuils, de biches et autres bêtes rousses ; que la mémoire de sa patrie et de cet innocent divertissement lui sembloit fort douce, il fit faire la représentation d'un cerf, qui se voit encore dedans une des cours du palais archiépiscopal avec cette inscription à l'entour :
« Duin Cenomnuorum saillis lustrarc solehal (iervasius, ce r vus lune sufliciuutur babelwt :
Hune , memor ut palriæ sit semper, condidit ære. »
Quand on lit les mémoires de ce temps , on admire la foi naïve avec laquelle le chroniqueur vous raconte les prodiges opérés par les saints : le Maine est véritablement le sol classique des miracles. La Légende dorée, le Cartulairc pontifical , toutes les histoires du temps , racontent sans sourciller ces merveilles. Et d'abord les débuts de saint Julien, qui, le jour de son arrivée nu Mans, rend la vue à un aveugle, ressuscite deux enfants morts, et fait jaillir une fontaine du sommet de la colline sur laquelle la ville est bâtie, grand bienfait pour les pauvres habitants du lieu jusque-là réduits, pour trouver un peu d'eau , à descendre jusqu'au fond du vallon. Rien n'est ensuite plus fréquent, dans les histoires, que le miracle de quelque saint qui, par la vertu de ses prières, fait tomber le feu du ciel sur un temple consacré à Vénus ou A Jupiter. Le saint a tout pouvoir : il n'est pas jusqu'à son squelette qui ne soit doué de la même vertu, et l'on ue saurait en remuer la poussière sans que l’air ne s 'cm ban me des plus doux parfums, sans que les aveugles ne voient, que les sourds n'entendent, et que les boiteux ne marchent droit. En somme , l'évêque est tout pour le peuple. A cette époque , c'est l’évêque qui , par délégation du pouvoir souverain , nomme les comtes ou gouverneurs de la province. Tl jouit du privilège royal de battre monnaie. Il n’arrive pas un événement auquel il ne soit mêlé, pas un grand malheur dont on ne s’adresse à lui pour avoir le remède. Ce remède, il le donne souvent; s’il n'accomplit pas les prodiges qu’on lui attribue, on le croit ; et c’est encore un secours, que l'idée qu’on a de cette toute-puissance.
Les peuples du Maine , qui avaient comme ceux du reste de la France senti les bienfaits de la puissance de Charlemagne, en comprirent encore mieux tout le prix, le jour où elle cessa de les protéger. En 842, ils subirent l’invasion des Danois et des Normands, et cette même année mourut Louis- le- Débonnaire, impuissant à porter une couronne faite au front de Charlemagne. « les Normands , dit Montesquieu , ravageaient le royaume ; ils venaient sur des espèces de radeaux ou de petits bâtiments , entraient par l’embouchure des rivières, et dévastaient le pays des deux côtés. I.es villes d'Orléans et de Paris arrêtaient ces brigands, et ils ne pouvaient avancer ni sur la Seine ni sur la Loire. » Orléans et Paris les arrêtaient en effet, mais avant d’arriver à Orléans par la Loire, ils rencontraient, non loin d’Angers, l’embouchure de la Maine qui se compose des eaux réunies de la Mayenne, de la Sarthe et du Loir, et par ces différents canaux ils pénétraient dans l’intérieur des terres, où ils commettaient d’affreux ravages. Le Mans tombait tout d'abord sous leurs coups, l'n de leurs chefs, parent de Rollon , devenu depuis duc de Normandie , s'étant emparé de cette ville, ils massacrent les prêtres, violent les religieuses, et passent tout au fil de III 47
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l'épée. Telle est la terreur inspirée par les Normands qu'à leur approche les religieux fuient leurs monastères, les religieuses leurs abbayes ; tous viennent chercher un abri dans la ville; et comme ces barbares ne respectent pas même les tombeaux, on extrait de l'Abbaye-du-Pré, située hors des murs, les corps des saints évêques qu'on y avait déposés, entre autres ceux de saint Julien, de saint Pavin, de saint I.iboire, et on les transporte dans l'intérieur de la cathédrale.
Charles-le-Chauve donne à Robcrt-le-Fort toutes les provinces situées mire Loire etSeine, pour les défendre contre les incursions des Normands, qui étaient alors le grand et perpétuel événement ( 803 j. Robert les possède avec le litre de duc de France : préserver ces contrées de l'invasion , c'était sauver la France entière, dont elles étaient comme le cœur. Uobert-le-Fort meurt à la lâche, en 866, à quelques lieues de Sablé Eudes, son fils, Robert, frère d'Eudes, Hugucsle-Grand , son petit-fils, et enfln Hugues-Capot , son arrière-petit-fils, depuis roi, sont successivement ducs de France , et se consacrent à la même œuvre. Ainsi, c'est d'un duc du Maine et des autres pays compris entre la Seine et la Loire, qu'est sortie la race qui, {vendant plus de huit cents ans, a régné sur la France. Si c'était un hasard d'hérédité cela ne vaudrait seulement pas une mention; mais on voit que le dernier de ces ducs devint roi précisément parce que le duché qu'il possédait était la plus importante partie du royaume.
Les premiers comtes héréditaires du Maine sont Hugues I", filleul de Huguesle-Grand, père de llugues-Capct ; Herbert, dit EveiUc-chim , Hugues II, Herbert II et Gautier (955-1062); jusqu'à celui-ci la succession se transmet de père en fils régulièrement et sans trouble. Mais l'établissement de Rollon en Normandie avait créé pour le Maine un voisinage dangereux. Un de ses descendants, Guillaume-lc-Bâtard , prétextant un droit de son fils Robert, qui avait été fiancé à la fille du précédent comte du Maine , Herbert II , vient porter la guerre au sein de la province et la soumet à son autorité. Ceci arrivait en 1062; de 1062 à 1203, c’est-à-dire pendant environ cent cinquante ans, depuis Guillaume-le-Conquérant jusqu'à Philippe-Auguste, le Maine est quatre fois pris et occupé par les Anglo-Normands. Nous sommes en ce moment à la première invasion: elle ne réussit qu'au prix de grands efforts, devenus bientôt stériles. Peu de temps après avoir conquis le Maine, Guillaume conquérait l'Angleterre 11066). Les Manceaux profitèrent à la Mte de son absence pour se soustraire à son pouvoir, mais il revint en personne et les replaça sous le joug par la supériorité de ses armes. Trois fois, dans l'espace de quelques années, ils se révoltent contre le roi normand, qui, trois fois, les subjugue de nouveau. C’est à propos de ces jours malheureux qu'Hildebcrt dit, dans une lettre mémorable : « Dans l'espace de trois années notre ville a subi six maîtres... qui, les uns et les autres, se sont arrogé, par le fer et la flamme, une courte puissance. » Les luttes acharnées que les Manceaux soutinrent contre Guillaume ont fait dire à plusieurs historiens que la conquête du Maine lui donna plus de peine que celle de l'Angleterre, dont la seule bataille d’IIastings le rendit maître.
On se fait difficilement une idée des dévastations et des excès du tout genre , dont ces guerres continuelles, ces prises et reprises de possession des mêmes territoires pur des conquérants successifs^, étaient l'occasion pour le pauvre peu-
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pie. l'n certain comte de Bellesme, Robert II de Talvas, qui n’est autre que ce Robert -le -Diable si fameux dans l'histoire du moyen âge, grand partisan des ducs de Normandie, voulant se mettre en position de ravager tout à son aise le territoire du Maine, lit bâtir sur la frontière de cette province huit forts, desquels il pouvait , avec ses hommes de guerre, s'élancer sur le pays , et où, en cas d’insuccès, il trouvait aussitôt un refuge assuré. Ces forts étaient ceux de Blèves, Perrai, Lemont de la Nue, Sonne, Saint-Remy du Plain, Orticuse, Altières, et La Motte-Gautier de Clinehamp. Il avait aussi réparé les fortifications de Mamers et ouvert de grandes tranchées ou lignes de communication , dont il reste encore quelques vestiges. Cette circonvallation commence au fort du Péray, continue à Manilles, Morhoudoul, Sonne, et finit à Saint-Remy du Plain. C'est ce qu'on appelle encore 1rs fossés de Robert -le -Diable. Telle fut cependant l'énergie des habitants du Maine, impatients du joug anglo-normand , qu'en 1100, c'est-à-dire trente-huit ans après l'invasion de Guillaume-lc-Conquérant, le pays était retombé au pouvoir d’Hélie de La Flèche, représentant héréditaire des comtes du Maine , lequel toutefois dut moins sa fortune à sa naissance qu’à sa valeur et à la lutte héroïque qu'il soutint pendant dix années contre Guillaume-lc-Roux , successeur du Conquérant.
Le 5 mars 1133, le jour de la vigile de Pâques , en l'église de Saint-Julien du Mans, est baptisé solennellement un petit enfant destiné à faire grand bruit dans le monde, et à susciter au sein de sa terre natale de cruels déchirements. Cet enfant était Henri, fils de Geoflroi Plantagenct comte d'Anjou, et de Mathilde fille de Henri I", roi d’Angleterre, et veuve de l'empereur Henri V. Pendant quarante ans, de 1000 à 1 100, le Maine lutte héroïquement pour se délivrer d’un joug auquel il est rendu par la naissance d'un enfant. A la mort de son père Geoffroi Plantagenct, arrivée en 1150, cet enfant est comte du Maine; quatre ans après, le comte du Maine était Henri U , roi d’Angleterre, ou plutôt le roi d'Angleterre était en possession d'un comté français.
On sait comment, en 1189, la conférence tenue à La Ferté-Bernard, entre Henri II et Philippe-Auguste, ayant été subitement et violemment rompue, celui-ci, avec l’impétuosité propre à son caractère. Ut irruption sur le Maine, alors appartenant à Henri, et chassa du Mans le monarque anglais, qui, forcé de fuir et frappé de terreur, passa le Loir à la nage , auprès de la Charlre , pour gagner Tours ; on sait aussi qu'à la suite d'autres humiliantes défaites, Henri étant mort à (.binon, Philippe-Auguste, qu’une amitié chevaleresque unissait à Richard- Cœur-de-Lion, le fils et le successeur de Henri, restitua à celui-ci les villes du Mans, de Troo, de Montoire et de Chàtcau-du-Loir. Mais bientôt une autre circonstance vint offrir à sa politique l'occasion de reprendre ce qui avait échappé à sa générosité; et lorsque Jean-sans-Tcrre, héritier de Richard, eut fait périr avec autant de lâcheté que de barbarie son neveu Arthur, dont tout le crime était de se croire des droits au comté du Maine et de les défendre, Philippe -Auguste, s'emparant de ce crime odieux , le déféra à la cour des pairs du royaume , qui condamna Jean, dont toutes les possessions continentales, y compris le Maine, furent confisquées au profit de la France.
I,a confiscation de la Normandie et du Maine prononcée par Philippe-Auguste
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contre Jean-sans-Terre, eut non-seulement pour cITet d'enlever retic dernière province aux Anglais, mais encore de la ramener à la couronne de France; car le Maine ne fit point alors retour aux héritiers de ses comtes originaires, mais bien au roi de France qui n'eut plus entre ce pays et lui aucun intermédiaire. Malheureusement le régime des grands vassaux n'était pas encore arrivé à son terme, et bientôt le petit-fils de Philippe-Auguste, saint Louis, en 1246, donne les comtés du Maine et d'Anjou à son frère Charles , comte -de Provence, tige de la première maison d’Anjou. A partir de ce moment et pendant deux siècles et demi , le Maine, soit comme fief unique , soit comme annexe de l'Anjou, est possédé tour à tour, tantôt par un prince du sang royal , qui l’a reçu du roi ou bien hérité de celui à qui le roi l’a donné, ou bien l'a obtenu comme dot de sa femme; tantôt par le roi lui-mèine, auquel il fuit retour par héritage, et qui en dispose de nouveau. C'est ainsi qu'en 1290 on le voit apporté en dot par la première Marguerite d'Anjou à Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, ce Charles de Valois dont on a justement dit qu’il avait été fils, frère, oncle, neveu, père de roi, et point roi. C'est ainsi que, plus tard, en 1356, Jean-le-Bon, successeur de Philippe de Valois, le donne à son second fils Louis I", auteur de la seconde maison d'Anjou, où il demeure près d’un siècle et demi, et dont il ne sort que par le testament de Charles, dernier comte d'Anjou, qui le lègue à Louis XI en 148t. Itentré dans les mains de Louis XI, il y reste. Plus tard, il est vrai, le comté du Maine est encore donné à des princes du sang royal , fils ou frères ou petits-fils des rois de France; mais alors c'est seulement à titre d'apanage, leur vie durant, et avec retour à la couronne à la mort du titulaire. Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, fut le dernier prince apanagiste du Maine. Ainsi, les régimes divers auxquels cette province a été soumise sous l'ancienne monarchie, se peuvent résumer ainsi ; de Chlodwig à Hugues Oi pe t , des comtes nommés par le roi, révocables et viagers; de Hugues Capet à Louis XI, des comtes héréditaires et grands vassaux de la couronne ; de Louis XI à 1789 , des princes npanagistes à défaut du roi lui-mème.
Nous avons tout à l'heure franchi les xiv'et xv' siècles sans rien dire du retour des Anglais dans le Maine ; leur présence à cette époque dans ces contrées fut cependant un fléau dont on doit faire mention. Ce fut plutôt une troisième guerre qu’un nouvel établissement. Le bruit seul de leur approche causa une grande terreur. Dès que les habitants du Mans apprennent la funeste bataille de Poitiers, après laquelle on annonçait la marche des vainqueurs sur le Maine, ils ouvrent les portes de leur ville, et pour rendre plus difficile l’accès de l’ennemi, ils rasent les églises et les monastères des environs , en un mot tous les édifices sous lesquels il aurait pu s’abriter. Mais, en 1369, ils n’en sont pas quilles pour la peur. Le traité de Brétigny était rompu , la guerre avait recommencé en Guicnnc entre les Français et les Anglais. D'un autre côté, le duc de I-anrastre, à la tète d'un corps d'armée débarqué à Calais, après s’ètre avancé jusqu'aux portes de Paris, avait pénétré dans la Touraine et dans le Maine, où il s’était élabli. Charles V rappela auprès de lui Bertrand du Guesclin, alors en Espagne au service de Henri de Transtaraarre, et bientôt le héros breton put se mesurer dans le Maine contre les ennemis de la France. Peu de temps après
(10 novembre 1370), combat de Ponvallain, à sept lieues du Mans, entre Mnyet et Izi Flèche, où trois mille Anglais sont taillés en pièces par Bertrand du Guesclin, soutenu d'Olivier de Clisson, qui n'avait que treize cents hommes. Du Guesclin va mettre ensuite le siège devant le château de Wuas, ou s'éta't retirée l'armée vaincue, et il s'en empare en vingt-quatre heures. Dans ces deux exploits, qui portèrent aux Anglais un coup fatal, I)u Guesclin fut aidé, non-seulement par ses Bretons , mais encore par bon nombre de Manceaux , entre autres par Jean de Bueil, Olivier de Maulny, Jean de Beaumont et Brchemont de Laval. De même que la Bretagne, le Maine a donné à la France un Du Guesclin : Ambroise de Loré, qui s'illustra dans cent combats livrés aux Anglais, vers l'an 1 117, époque à laquelle, pour la quatrième et dernière fois, ils reparaissent dans cette province.
« Il avoit alors, » dit Juvénal des Freins, « vers le pays du Maine fort et aspre guerre. » La bataille de Baugé, que le maréchal de Lafayette gagna, en 1121 , rentre les Anglais, commandés par les comtes de Kent et de Clarencc, fut un éclair de gloire entre Azincourt et Verncuil. Poursuivis par les vainqueurs, les Anglais s'enfuient vers le Mans où ils traversent lu Sartlic, et gagnent Alençon et Chartres sans qu'on puisse les atteindre. En 1424 a lieu le combat du Bourneuf (village situé près la forêt de Concise), où le général anglais, de la Poole, est fait prisonnier avec plusieurs de ses capitaines, par Ambroise de Loré, Gui de I-avnl et le baron de Coulonches. C'est la même année que fut livrée la funeste bataille de Verneuil , à la suite de laquelle le comte de Salisbury s'avança vers le Maine pour en faire la conquête. Le général anglais mel le siège devant le Mans qui, après vingt jours de défense énergique, se rend , frappé de terreur par l'artillerie qui foudroie ses murs et dont, selon Polydorc Virgile, on faisait usage pour la première fuis dans le siège d'une place. Il y avait cependant près d'un siècle (en 1346, à Crécy), que les Anglais avaient employé des canons contre nous. Quelque temps après, Salisbury prend Mayenne, puis La Ferté-Bernard , mais seulement après un siège de quatre mois; et successivement presque toutes les pinces fortes du pays tombent entre scs mains. Quoique vaincus partout, les Manceaux ne se rendent pas, et partout la guerre continue. Un jour d'heureuse fortune, et au moyen d’une surprise nocturne, le Mans est repris par les Français, ayant à leur tête les seigneurs de Vignolle, de Lavardin, de Tucé, de Malidor; les Anglais sont chassés de la ville, à la grande joie des habitants. Triste et éphémère succès ! vingt-quatre heures après, le fameux Talbot rentre dans la place avec le comte do Suiïolk qui, pour punir les habitants de ce qu'il appelle une trahison, fuit trancher la tète à tous ceux qu’il suppose y avoir pris part.
En 1113, les Anglais sortirent du Maine : Henri VI, roi d'Angleterre, en épousant Marguerite, fille du bon roi René, comte du Maine et d'Anjou, avait renoncé à ces deux provinces. Ce mariage, et l’abandon qui en fut la suite, soulevèrent, en Angleterre , parmi le peuple et la noblesse, une irritation que Shakspeare nous a peinte dans son drnmc de Henry 17 : « Je pleure de douleur, » s'écrie Warwick, a en voyant ce pays perdu pour nous sans retour ; car s'il restait quelque espoir de le recouvrer, mon épée verserait du sang, mes yeux ne verseraient point de larmes. » Warwick avait raison : ces deux provinces étaient perdues sans retour pour les Anglais; Henri VI n’exécuta point le traité par lequel il s'était obligé à
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restituer le Maine et l'Anjou ; mais fort de cet engagement, le roi de France les reprit (1448-1449).
Nous voici arrivés à l’une des plus Iristes époques de notre histoire : c'est, disent tous les historiens, dans la forêt du Mans que la folie de Chartes VI se déclara subitement. On a demandé quelle était cette forêt; il est évident que , c'est celle qui, à cette époque, commençait à la sortie du Mans et était traversée par la route qui mène d'abord à la Suse, puis à Malicome; c’est ce que démontre clairement M. Pesche dans son Dictionnaire de la Sarthe. Résolu de venger l'attentat de Pierre de Craon sur le connétable de Clisson, Charles VI, à la tête d'une armée, marchait contre le duc de Bretagne auprès duquel Pierre de Craon avait trouvé un refuge. Ce rendez-vous général des troupes avait été donné au Mans , d’où l'armée prit la route de Bretagne. Laissons parler les anciens historiens : «C’estoit vers le midi, pendant les chaleurs de la canicule, par un jour asprement chaud. A peine le roy estoit-il entré dans la forest du Mans, qu’un homme ou plutôt un spectre, qui avoit les pieds et la teste nüe, et estoit vêtu d’un bureau blanc, s’eslançant d'entre deux arbres, saisit brusquement les resnes du cheval sur lequel il estoit monté, et l’arrestant tout court, luy dit d'une voix tremblante : Mot/, n' avance pas plus outre; mais retourne, car tu es trahi. Plusieurs historiens racontent cet accident diversement; mais tous demeurent d'accord que ce pauvre prince demeura tellement surpris et épouvanté de cette vision, qu'il tomba en une foiblesse, qui se tourna en une frénésie, par un second malheur ou rencontre qui arriva de cette sorte. Les chaleurs excessives de la saison et l'incommodité de la poussière ayant obligé les seigneurs de la cour et les officiers de l'armée à marcher à troupes séparées, le roy demeura tout seul avec les pages de sa maison , dont l’un portoit son armet et l’autre sa lance ; celui-cy, soit qu’il fust assoupy du sommeil, soit par sa négligence, laissa tomber ses armes sur celles de son compagnon qui , en s'entrechoquant , firent un cliquetis et rendirent un éclair en même tems; de sorte que ce pauvre prince, qui estoit desjà indisposé de sa personne, et troublé par la vision qu’il avoit eue, perdit le jugement de l'épouvante qu'il en conçut, et , croyant qu’il y auroit quelque conspiration contre sa personne, mist l’épée à la main, et, sans connoislre son frère, son onde, et ses plus proches officiers , frappoit inconsidérément sur tous ceux qui vouloient approcher de lui, jusqu'à ce qu'étant tombé en défaillance, il fut saisi et emporté au Mans... » Il était fou furieux '. Du reste, le Maine peut, à juste titre, répudier le triste privilège d'avoir vu éclore la démence de ce roi, qui, avant d'arriver au Mans, était certainement bien fou; car c’était une vraie folie, au milieu des alfreui embarras de la monarchie, de faire d’une querelle privée une guerre nationale.
Un trouve dans des leltrcs-patentes , accordées en 1481 , par Louis XI au Mans, la raison pour laquelle la province du Maine souffrit plus qu'aucune autre de toutes les invasions et de toutes les guerres. Louis XI motive les privilèges qu'il octroie aux habitants sur ce que, depuis l’an 1417, dit-il, jusqu'en 1450 (pendant trente-trois ans), ils ont toujours été en frontière de guerre. Cet état de choses était, du reste,
!.. Nous empruntons ce récit à V Histoire dit évêques du .'Hans , (1e Lccorvaigier, p. SU.
HISTOIRE «fi NÉ HALE, bien antérieur, et la conséquence en quelque sorte fatale de la situation géographique de la province, placée sur la limite de ces pays entre Loire, et Seine; éternel théâtre de nos luttes intérieures et nationales. Quand les Romains, maîtres de presque toute la Gaule, viennent attaquer l'Armorique, c'est sur le territoire du Maine, frontière de guerre, que se livrent les premiers et les derniers combats, à * la suite desquels toutes les provinces armoricaines sont soumises à l'empire. Plus tard, le Maine est encore frontière de guerre, lorsque, l'Armorique luttant contre la domination des Frnnks, Dagobert, en 033, marche contre Judicaël, prince de Bretagne, et que les deux armées se rencontrent à Saint-Pierre-d'Erve, sur le territoire manceau ; frontière de guerre, quand les Normands, que ne contient plus le bras puissant de Charlemagne, débordent sur nos côtes, pénètrent par la Loire à Nantes, â Angers, d’où iis s'étendent dans l'intérieur des terres jusque dans le Maine où ils rencontrent l'armée de Charles-le-Chauve acconrue pour les repousser; frontière de guerre, quand le duc de Normandie, en 1066, devient roi d'Angleterre, et qu'ainsi le Maine se trouve en contact immédiat, pour quatre siècles , avec le plus redoutable ennemi de la France ; frontière de guerre pendant les diverses occupations des Anglais aux xr, xn*. xiv* et xv" siècles, pendant toutes les luttes qu’engagent contre le roi de France ou contre ses vassaux Guillaume-le-Conquérant, Guillaume-le-Roux, Henri II, Jean-sans-Terre, Édouard III et Henri V; frontière de guerre, quand les Anglais, dépouillés de la Normandie, voulant la reprendre, tentent d'y rentrer par le Maine, car, selon l'expression de Shakspeare, le Maine c'est pour eux la clef de In Normandie; frontière de guerre encore lorsque, par leur ancien droit, redevenus maîtres de la Normandie, ils veulent aussi ressaisir le Maine . qui seul peut leur assurer une possession tranquille; frontière de guerre, enfin, chaque fois qu'un roi de France veut, comme Charles VI, réprimer la révolte ou la trahison d'un duc de Bretagne.
Ainsi , après avoir été frontière de guerre au regard des provinces armoricaines du temps des Romains et des Franks, frontière de Normandie vis-à-vis du roi d'Angleterre et du roi de France , le Maine a été, dans ces derniers temps , frontière de la Vendée, c’est-à-dire le point où les idées de la vieille France vinrentse heurter et périr contre la révolution de 1789. En un mot, de ce côté de la France le Maine a toujours été ce que fut, ce qu'est encore en Europe la Belgique, le point de rencontre de tous les confiits qui se résolvent par la fortune des armes. Il y aurait dans la seule situation de cette province, placée en contact perpétuel avec la Bretagne, la Normandie et l'Ile-de-France, de quoi expliquer bien des mystères du caractère manceau, breton par l'indépendance, normand par le sentiment et l’amour du droit , français por l'esprit national.
De 1559 à 1589, encore trente ans de combats dans le Maine, et cette fois ce n'est pas la guerre étrangère qui désole le pays, c’est la guerre civile, et la guerre civile sous sa forme la plus terrible, la forme religieuse. Les première* doctrines du calvinisme y furent apportées d'abord par Henri Salvert, venu de Tours au Mans, en 1559, et ensuite par un prédicateur de la Rochelle, Merlin, disciple de Théodore de Bèie. Gervais-lc-Barbier, formé à l'école de Salvert, continua l’oeuvre commencée par celui-ci ; et en très-peu de temps le protestantisme compta dans le Maine une multitude de partisans, dont un grand nombre parmi
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les plus hautes classes de la société. Dès l'année 1560, un consistoire de l'église réformée est établi au Mans, cl seize ministres sont institués. Merlin |K»rte bientôt la réforme dans les villes environnantes, et notamment 6 Mamers qui devient le foyer ardent de l’école nouvelle. En 1561 , les calvinistes de Laval s’adressent à Merlin pour avoir un ministre, liellesme était aussi en rapport avec les protestants du Mans , qui était évidemment le point central du momement réformateur. Dans les premiers temps , on ne voit apparaître aucune violence : mais l'édit royal de juillet 1561 ayant interdit toute « assemblée publique et particulière, et prescrit exclusivement la pratique et les usages de l’Église romaine, » une collision ne pouvait manquer d’éclater, à moins que les réformés ne renonçassent à leur croyance, à leur culte, à leur droit. Les calvinistes s'emparèrent du Mans, le 13 avril 156i ; ils abandonnèrent la ville, le 11 juillet de la même année, au nombre de huit cents hommes armés et de cinq à six cents qui ne l'étaient pas; le« catholiques y rentrèrent aussitôt et s’y livrèrent « aux représailles de la plus terrible vengeance. » l-a province resta d'ailleurs dans une paix profonde, à l'époque de la Saint-Barthélemy ( 1572 j ; elle avait eu cette sanglante fête dix ans plus tôt. Nous n'entrerons point dans le récit de tous les événements dont le Maine fut alors le théâtre. Il nous sullira de dire que la résistance à une réforme légitime dans son principe et dans son but, et qui ne devint criminelle que le jour où ses auteurs ne respectèrent pas dans autrui la liberté qu’ils s’étaient 'efforcés d’obtenir pour eux-mèmes; cette résistance, disons-nous, engendra la suite la plus déplorable de réactions et de violences.
lin est convenu d'appeler «les temps heureux» de la province du Maine, l’époque qui suivit les guerres de religion, jusqu a la révolution française de 1789. C’est le temps, il est vrai, où le comté fut gouverné par les premiers apanagistes sous la couronne de France, fendant ces deux siècles point de grande catastrophe, point de guerre étrangère ou civile arrivée dans le Maine, dont l'histoire fasse mention. Mais quand on étudie avec soin l’histoire de ce pays pendant ces deux siècles si prospères , on est étonné de trouver qu'ils ont été , ■pour les populations, deux siècles de souffrances cruelles et obscures, provenant, soit des mauvaises lois et du mauvais gouvernement qui en est la conséquence , ■Soit dé l’ignorance générale, soit d’impôts excessifs mal levés et plus mal employés, soit de règlements absurdes touchant le commerce et l'industrie. M. Cauvin, qui, en 1812, a publié un livre fort curieux intitulé De l'Administration municipale dans la province du Maine, révèle sur la vie du peuple, au temps dont nous parlons , une infinité de détails qui montrent bien quelles étaient les misères de cette époque. Citons seulement un exemple : en' 1672 , arrêt du parlement qui enjoint au messager faisant le service entre le Mans et Tours de ne pas mettre plus de deux jours pour aller, et plus de deux pour revenir. Il y a vingt lieues de Tours au Mans. Nous voyons un siècle plus tard, en 1760, un grand progrès s’accomplir. Pour faire le trajet du Mans à Paris (cinquantes lieues), le fourgon qui porte les voyageurs, et qui seul a le droit et le privilège de faire ce service , ne met que quatre jours et demi, en été, et cinq jours et demi, en hiver, pour aller, autant pour revenir. Qui le croirait? C’est seulement de 173.1 que datent la plupart des grandes routes ouvertes dans le
Maine. Dans un an ou deuv , nous ferons en cinq heures ce trajet parcouru en cinq jours.
. Si le caractère des peuples et leur conduite passée peuvent être un indice de ce qu’ils accompliront dans l'avenir, personne assurément ne dut, en 1789, penser que la province du Maine , si agitée dans tous les temps, si impatiente de tous les jougs, si prompte h toutes les entreprises de liberté et à tous les mouvements de patriotisme, demeurerait «Mifférentc et passive devant la grande révolution qui allait changer la face du moRde. Les cahiers des états du Maine, tant du tiers que de la noblesse et du clergé , constatent combien fut sincère et généreuse dans cette province la demande des réformes, sollicitées presque à l'unanimité, non-seulement par ceux qui souffraient des abus, mais encore par ceux qui en avaient le bénéfice, t'n seul fait prouvera l'état d'exaltation auquel était arrivée l’opinion publique dans le Maine. La sénéchaussée du Mans avait envoyé vingt députés aux États-Généraux. Lorsque la question du vote des trois ordres en commun fut débattue dans cette assemblée , les députés de la noblesse du Maine , ne se croyant pas autorisés à accepter une pareille dérogation aux anciennes pratiques de la monarchie, déléguèrent deux de leurs membres, MM. de Montcsson et le vidame de Vassé , à l’effet de se rendre auprès de leurs commettants , et de demander à ceux-ci des pouvoirs plus explicites. A la seule annonce d’une pareille démarche , qui dénotait de la part des députés du Maine quelque hésitation à s'associer au mouvement révolutionnaire, la population de cette province s'émeut; des rassemblements se forment, et, un peu avant d’arriver au Mans, les deux mandataires de la noblesse trouvent sur leur route une véritable sédition; leur chaise de poste est arrêtée et brisée ; leurs personnes elles-mêmes sont assaillies, et ils n'échappent qu'à grnnd'peine à l'irritation populaire.
Mais bientôt de nouvelles violences, plus funestes dans leurs effets, trouvent l’occasion d'éclater. Dans le moment où un grand peuple s’ébranlait pour renouvelér de fond en comble son état social et politique , une disette fatale menaçait le pays ; aussi de toutes les accusations auxquelles on put être en butte , à cette époque, la plus absurde et la plus dangereuse était certainement celle d'avoir accaparé les grains pour affamer le peuple. Le gouverneur du Maine , M. de Tessé, encourut cette imputation; elle faillit lui coûter la vie. Atteints du même soupçon et moins heureux que lui , M. de Montesson et son beau-père , M. Cureau , furent tous les deux massacrés à Ballon dans une émeute.
- Depuis la prise de la Bastille (lt juillet 1789) , et pendant les premières années de la révolution, le Maine, comme les autres provinces, n'a plus de vie qu'à Paris, qui est le cratère du volcan dont la France entière est le foyer. Nous parlons de province du Maine, mais déjà il n'y en a plus. L’Assemblée constituante l'a divisée en deux départements, Sarthe et Mayenne. L'histoire du Maine finit ici ; celle des départements , ou plutôt celle de l’unité française commence; et c'est l'époque où les annales de la province deviennent le plus fécondes en grands événements et en terribles drames. Quelle gronde histoire, en effet, que celle de cette contrée qui tout d'abord, envoie à la Convention l'abbé Sieyès, Levasseur, Letourncur, Philippcaux ; qui, incorporée aux provinces de **• l'Ouest, est aussitôt et fatalement enveloppée dans le mouvement vendéen, soit ~ m. *8
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pour s'y associer, soit pour le combattre , et en quelque sorte coupée en deux parties, dont l une adopte avec enthousiasme les nouvelles couleurs de lu nation française , dont l'autre s'attache avec un fanatisme pieux à la défense du vieux drapeau de saint Louis; qui voit ses principales villes, occupées tour à tour par les blancs et les bleus, tantôt par Larochejaquclin et Stofflet, tantôt par Westermann et Marceau ; un jour par l'armée vendéenne qui frappe ceux-ci comme des scélérats , le lendemain par l’armée révolutionnaire qui massacre ceux-là comme des traîtres : témoin ainsi, en un seul jour, de tout ce que la guerre civile dans ses emportements, dans ses fureurs, dans ses vertus et dans ses crimes, peut offrir en spectacle de plus solennel à la fois et de plus douloureux ! Et quand la tourmente révolutionnaire est passée; quand 1a France, seule contre tous, a conquis le droit d'étre un pays libre; lorsqu'est tombé le colosse qui, en la défendant, l'avait asservie, et que, sur les débris de tant de pouvoirs, s'est établi un régime constitutionnel, on voit encore cette môme contrée, lidèle à sis vieilles traditions de patriotisme et d’indépendance, adopter pour ses mandataires les hommes les plus engagés dans la cause des libertés publiques ; Lafa jette, benjamin Constant, Dupin aîné, Charles Comte, Cormcnin et Garnier-Pagès.
Au moment où la révolution éclata , la partie du Maine qui forme la Mayenne était plus peuplée que celle dont la Sarthe se compose, comparativement à l'étendue du territoire. La première avait 1,245 habitants par lieue carrée; la seconde, 1,100. Aujourd'hui, c’est l'inverse : la Sarthe a 1,500 habitants par lieue carrée, et la Mayenne seulement 1,400. A l'époque du dernier recensement 1a population était répartie comme il suit dans les deux départements : Sarthe, 470,535 habitants; Mayenne, 301,392 : total 831,927. l)e ce chiffre il faut déduire 170,410 habitants pour les parties de la Sarthe, et 74,741 pour les parties de la Mayenne qui n'appartiennent point au Maine; ce qui réduit la population actuelle de cette ancienne province à 586,770 habitants, dont 300,125 appartiennent à la Sarthe et 286,651 à la Mayenne. 1
1. Ex pi lly, Dictionnaire des Gaules. — A. -R. Le Paige , Dictionnaire topographique , historique, généalogique et bibliographique de la province et du diocèse du Maine. — J.-R. Pcsrlie, Dictionnaire topographique , historique et statistique du départemetit de la Sarthe. — P. Renouant , Essais historiques et littéraires sur la ci-devaut province du Maine. — llourdigné , Histoire agrégative des Annales et Chroniques d’Anjou et du Maine. — Le CourvaUier de Court ci lies, Histoire des Évêques du Mans. La bibliothèque du Mans possède un précieux manuscrit du ix» siècle qui contient la vie des premiers évêques du Mans. A ce manuscrit en est joint un autre qui continue la vie des évêques jusqu'au xili* siècle, époque a laquelle tinlt le |K>nlilical. — Pt ticliel et C.lianlairc, Description topographique et statistique des départements de la Sarthe et delà Mayenne. — Annuaires de la Mayenne et de la Sarthe. — Statistique de la France, publiée par le ministre du commerce et des travaux publics.
LE MANS
Le Mans ( Subclinum ou Suinclinuni ), ville principale des Anlerces C.énomans, date, suivant tous les témoignages de l'histoire, de la fin du ur siècle de l'ère chrétienne, on tout au moins du commencement du m*. S'il fallait s'en rappcirter à quelques érudits, on devrait lui assigner une bien plus antique origine; son nom lui viendrait tout simplement d’un certain roi des Celles, nommé Lemanu , qui vivait plus de mille ans avant Jésus-Christ, et qui , dans le temps où il fondait le Mans, donnait son nom au fameux lac qui l’a conservé (le lac Léman). Mais il convient d'écarter ces hypothèses qu’aucune autorité ne confirme ; cette antiquité fabuleuse et fragile ne vaut certainement pas les quinze siècles incontestés d’existence dont l'ancienne capitale du Maine peut déjii se prévaloir. Le Mans, dit Rcnouard, dont les anciens murs étaient partiellement hiUis en briques rouges , était du nombre des quatre villes dont fait mention cet ancien distique :
Bourses, Autuii , le Mans, avec I.iinougcs ,
Furent jadis les <|iialrc villes rouges,
et la plus importante des quatre villes rouges , par son étendue , sa puissance et sa population, si l'on en croit ces vers latins transmis par la tradition :
P ne valida ex rubris quatuor una fuit , lïrbs inter qnondàm nuincrata polenUs,
Urbs generosa viris, urbs spatiosa loco.
On les appelait les villes rouges par opposition à celles qui , comme Angers , étaient couvertes en ardoise , et qu’on appelait les villes noires.
BAtie sur un promontoire qui domine les riches vallées de l’Huisne et de la Sartlic, non loin du lieu où ces deux rivières unissent leurs ondes, la capitale des Aulerces C.énomans fut, dans l’origine, circonscrite dans de très-étroites limites par la muraille de défense dont l'entourèrent les Romains. Cette première enceinte contenait l'espace occupé aujourd'hui par les rues de la Sartlic, du Chanoine, du Chapelain, de la Verrerie, de Saint-Flaceau et de la place Saint-Pierre, quartier de la ville qui est désigné, dans toutes les anciennes chroniques, sous le nom de velus lloma. RicJielet, dans son ouvrage remarquable intitulé Le Mans ancien et moilerne , donne, sur la muraille romaine de Suindinum, des détails propres à intéresser les érudits: et M. de Caumont, qui dans son Cours cl' Antiquités monumentales reproduit la description de Rirhelct, y ajoute un plan de la cité, et le dessin de scs anciens murs. Mais la ville du Mans vit successivement s’élargir les limites de l'enceinte romaine : d’abord vers l’an lOCO ou 1002, Guillaume-le- Billard y fit des travaux de défense qui en étendirent l’espace ; puis, quinze ou vingt ans plus tard , du temps qu'Hélic de La Flèche était maître du
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Maine , dont il avait expulsé les Anglo-Normands . le Mans fut entouré d'une enceinte plus large ; enfin Philippe-Auguste éleva la nouvelle muraille qui a subsisté pendant des siècles , et qui s’est conservée jusqu'au temps où , étouffant dans ses limites et rompant ses digues, la ville a débordé et couvert peu à peu de maisons et de jardins ces murs devenus inutiles, dont on retrouve à peine aujourd’hui quelques débris. Outre les murs de défense qui l'entouraient, la cité du Mans eut pendant longtemps près d'elle un grand ouvrage de fortification dont elle a gardé un profond souvenir : c'étaient des forts et une citadelle que Guillaumele-Conquérant, rentré au Mans en vainqueur, fit élever autour de ses murs pour la dominer. Ces forts, appelés Mont- Barbet et Motte-Barbet , dont des rues encore existantes ont perpétué la mémoire, et cette citadelle qu'on appelait la Hibandelte , du nom d'une femme anglaise qui passait pour en avoir dirigé la construction ’, furent démolis par les citoyens chaque fois que, recouvrant leur indépendance, ils avisèrent aux meilleurs moyens de la conserver, et relevés, au contraire, par tous les gouvernements qui, établis dans la cité et maîtres du pouvoir, aspiraient à la tyrannie.
L’histoire, en nous révélant pour la première fois le nom de la ville des Cénomans, nous fait connaître en même temps son antique importance. Dès que les Romains régnent sur cette partie de l'Armorique ,ellc est aussitôt une cité romaine (civitas), où réside le chef civil et militaire (cornes). Quand saint Julien, l'un des premiers apôtres du christianisme dans les Gaules, vint, au milieu du 111* siècle, s'établir dans le pays des Aulerces, il avait à choisir entre Yagilorum, Noiodunum et Suindinuia. Ce fut Suindinum , la ville du Mans, qu'il adopta et dont il fit dès-lors le centre religieux et chrétien de toutes ces contrées , ce qu'elle est toujours demeurée depuis. Il est bien digne de remarque que la circonspection du diocèse du Mans , telle qu'elle existe de nos jours , est presque identiquement la même que celle du temps de saint Julien, qui du reste n'avait fait iui-méme que se conformer à la circonscription administrative établie par les Romains, pour cette partie de la provice désignée sous le nom de troisième Lyonnaise, dont Tours était le chef lieu. Il y a de vieilles traditions dont la puissance est à la fois grande et mystérieuse. Tout le monde, sans s’en douter, en subit l’empire. Après deux mille ans, l’organisation des provinces et des départements français porte encore la trace de cet ordre administratif. Et, non-seulement le diocèse du Mans continue à relever du siège métropolitain de Tours, mais encore le Mans, dans la hiérarchie militaire, appartient à la division dont Tours est le chef-lieu. Cela est-il et a-t-il toujours été ainsi, parce que la nature des choses l'a voulu et le veut encore? peut-être; — peut-être aussi, par la seule raison que tous ont admis ce qui , une première fois , avait été établi avant eux. L’homme, que fondit si novateur, est encore bien plus routinier.
Suint Julien eut pour successeur saint Thurible, son disciple. Le siège épiscopal du Mans fut ensuite occupé par saint Pavace, saint Liboine, saint Victur, et par le fils de celui-ci , saint Videurs, dont Grégoire de Tours a exalté les vertus.
1 . Cette Anglais»* niait veuve d'un Normaud , nommé Orhrindel , dont par corruption on a Tait Blbaodellc.
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Les Franks, à cette époque ( 153), s’étaient déjà répandus dans le Maine; sept ans après, un prince du sang de Mérovée, Ilrgnomer, gouvernait l'aurienne capitale des Cénomans avec toute l’autorité d’un roi | 460 } ; mais ce prince donnant ombrage à Chlodwig, celui-ci le lit assassiner par ses sicaires en 510. Iji ville du Mans Tut dès lors comprise dans les États du roi frauk ; elle passa plus tard sous la domination de Childebcrt, l’un de ses fils, et retourna encore une fois sous un seul sceptre , lorsque Clotaire I" eut hérité de toutes les possessions des rois scs frères. En 500, le chef de la monarchie franque visita le Mans, se dirigeant vers la Bretagne pour aller châtier la rébellion de son fds Chramne. Pendant les siècles suivants, cette ville se trouva sur le chemin de plusieurs autres princes. Charles Martel, en 733, y reçut l’hommage de Roger et de Guérin, gouverneurs du Maine pour, liémon et Hatton, (iis d’Eudes, duc d’Aquitaine. Charlemagne y passa en 778, lors de son expédition contre les Sarrasins d’Espagne; en 793, il accorda de grands privilèges à la cathédrale. Louis-le- Débonnairc séjourna au Mans en 818 et 832, et, celte dernière année, logea pendant les fêtes de Noël chez l'évêque saint Aldric, son confesseur. En 840, Lothaire en personne , dit-on, s’empara de cotte place. De 840 à 874, le Mans vit aussi Irois fois Charles-le-Chauve dans ses murs, qu’il ne put préserver de l'invasion des Normands. Ces Barbares qui, en 857, avaient assiégé la ville, à deux reprises différentes, l'altaquèrent de nouveau, en 873, sous la conduite d'Hastings, et en 903 sous les ordres de Kagenolt ou Riolt, parent de Rollon. Ragenolt emporta la place d’assaut et s'y maintint jusqu’à l'an 937, époque à laquelle il en fut expulsé par Louis-d'Outre-mer.
GeolTroi dit Martel , comte d’Anjou, à la mort d’Herbert II, comte du Maine, pénétra de vive force dans la ville du Mans, d'où il chassa ses enfants et sa veuve (1051). Gautier de Meulan, qui avait épousé l’une des filles d’Herbert F.veillechicn , et Guillaume-le-Bdtard , dont le fds aîné, Robert, était fiance à Marguerite, fille d’Herbert II , s’emparèrent ensuite tour à tour de la capitale du Maine, pour faire valoir leurs droits sur cette province (1002-1063). 11 serait trop long de suivre dans ses développements toutes les phases de cette histoire militaire : disons seulement qu’en 1066 les Manceaux expulsèrent de leurs murs la garnison normande; que Geoffroy de Mayenne en 1071 prit la citadelle et occupa la ville; qu'en 1076 Guiliuume-le-Conquérant y rentra pour la quatrième fois en maître; que dans les années 1087 et 1088, le Mans passa alternativement sous l’obéissance de ltobert-Courte Heuse, d'IIélie de la Flèche et de Geoffroi de Mayenne ; qu'en 1096, le même Hélie de la Flèche, conjointement avec Foulques-Rechin , duc d’Anjou, força cette place à lui ouvrir scs portes; et qu’enfin elle resta au premier de ces princes par f abandon qu'en firent les Normands, à la mort de Guillaome-le-Roux (1100).
Plus tard encore la capitale du Maine est occupée par les rois anglo-normands, Henri II et Jean-sans-Terre, auxquels Philippe-Auguste l’enlève, la rend et la reprend pour la conserver, lui et ses successeurs, durant deux siècles, jusqu’à ce qu’au plus fort de la quatrième invasion des Anglais, elle tombe au pouvoir du comte de Salisbury et du comte de Suffolk , le 10 août 1 424. L’histoire a tonsigné dans ses annales la vertu héroïque des bourgeois du Mans qui , à peine
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soumis au joug étranger, travaillent ardemment il s'y soustraire, au péril de leur fortune et de leur vie; elle dit comment ces patriotiques citoyens appellent à eux et, par un stratagème habile, font entrer dans leurs murs une troupe de Français qui tenait la campagne dans le Maine, sous la conduite d'Amboise de l,oré et de Lahire; comment les Anglais, surpris la nuit, sont expulsés de la ville. Mais l'histoire qui raconte ces premiers succès eu dit aussi le lamentable dénouement ; obligés de se retirer devant les Français et les Manceaux , SufTolk et ses Anglais se jettent dans la citadelle. Cette forteresse , qui était destinée à protéger la ville, devient l'instrument de sa ruine; le lendemain, Talbot arriva au secours de SufTolk ; le Mans est bientôt repris, et le général anglais, pour punir les Manceaux de leur trahison, fait trancher la tète à tous ceux des habitants qui sont présumés y avoir eu quelque part. Ce fut une effroyable boucherie que cette exécution à froid de malheureux tombés sans armes entre les mains du vainqueur. I,e massacre eut lieu devant la porte de la cathédrale : on voyait encore, il y a cinquante ans, au-dessous de cette porte, une grande pierre plate, monument druidique, suivant la tradition, qu'on appelait la pierre nu lait , sur laquelle s'accomplit ce sanglant et funèbre holocauste. Telle fut la joie éprouvée pnr la population, lorsqu'on 1X48 les Anglais évacuèrent pour toujours la province, que, pendant plus d'un siècle, en souvenir de leur expulsion , une grande procession se (it au Mans, le 6 mars de chaque année.
Nous n'insisterons pas davantage sur les vicissitudes diverses auxquelles la ville du Mans fut soumise à cette é|mque; ce serait reprendre le récit des événements que nous avons déjà racontés. Ce qu'il nous parait surtout important de dire , c'est ce qui se rattache à la vie môme de la cité . il l'origine de ses droits, au développement de ses libertés, A ses privilèges comme ville municipale. C'est un point auquel nous nous plaisons d'autant plus à nous attacher, que nous rencontrons ici un fait historique considérable, dont le Mans a le droit de tirer un légitime orgueil, et qui ne saurait désormais lui être contesté.
On est convenu jusqu'il ce jour d'attribuer aux communes de la Picardie, notamment à celles de Laon et d'Amiens, la gloire d'avoir les premières secoué le joug féodal qui pesait sur elles, et donné ainsi en s'affranchissant le signal de l'indépendance municipale en France; et c'est au commencement du xu’ siècle, vers les années 1 10V ou 1105, qu’est lixé le premier exemple de l'émancipation. Cependant c'est à la commune du Mans qu'appartient et que doit revenir l'honneur de cette grande et périlleuse initiative. Suivant un document historique dont l’autorilé n'est pas attaquable, la ville du Mans posséda une commune libre dès l'an 1071 , c'est-à-dire plus de trente ans avant les villes qui, jusqu'ici, sont considérées comme ayant fait le premier pas dans cette voie. Celte avance singulière de la ville du Mans s’explique sans peine par l’état particulier dans lequel se trouvait, à cette époque , une cité qui, dans un temps d'oppression générale, était encore plus opprimée que toutes les autres, parce que la tyrannie féodale qu'elle subissait avec le reste du pays se compliquait pour elle en ce moment de la domination anglo-normande, devenue d'autant plus dure que ceux qui y étaient soumis avaient à plusieurs reprises tenté, mais en vain, d'en secouer le joug. On comprend que, dans le temps où fermentait au sein des communes de
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France l’esprit d'indépendance qui devait les émanciper toutes, il ait d’abord fait explosion dans celle où le mal sévissait le plus cruellement. Néanmoins il ne suturait pas de quelque témoignage équivoque, étayé de probabilités ou de vraisemblances, pour que l'histoire admit un fait aussi considérable que celui qui tend à avancer de plus d'un tiers de siècle le premier exemple d’une commune libre au sein de la monarchie française : nous croyons donc devoir donner ici en son entier le texte original dans lequel l’existence de ce fait important est clairement attestée. Voici ce qu’on trouve rapporté dans les Analecla de Mubillon, dont nous reproduisons le récit textuellement.
o En ce temps, porte le texte, Guillaume, duc de Normandie, après avoir couquis le Maine, se transporta en Angleterre avec une grande armée de Fronts, de Normands, de Manceaux et de bretons; il vainquit les Anglais, et, à la mort d'Ilarnld, il devint le maître de toute l’Angleterre. Comme il était occupé dans ce pays par les soins et les embarras de la conquête , les Manceaux profitent de ce moment pour secouer le joug de son autorité; et les nobles (proceres l'.enomuw nsium), d'accord avec le peuple, font venir d’Italie un certain marquis Athon ( Atlio), que les traducteurs appellent Azoii, marquis de Ligurie, avec sa femme Uersende et son fils Hugues (Hugo). Hersende était fille de l’illustre comte du Maine, Herbert, que l’on avait surnommé Eveille-chien ( Eviyilu ranem, parce que, très-matinal dans ses expéditions, il réveillait toujours le chien commis à la garde des troupeaux). Les Manceaux reconnaissent tous et proclament le jeune Hugues comte du Maine, et expulsent de la ville, des places fortes et de tout le pays, les garnisons et les Normands qui s’y trouvaient. Dans ces circonstances , l’évêque, craignant de paraître avoir trempé dans la sédition , quitta 1a ville et s'en retourna en Angleterre auprès du roi, qui le reçut avec distinction. Peu de temps après, toutefois, et avec la permission du roi, il revint au Mans, où ses propriétés étaient au pillage, et où il ne reprit possession de sou siège épiscopal qu’après une très- grande résistance de ceux qui haïssaient en lui l’ami du roi d’Angleterre. Cependant . après avoir, soit par la force des armes, soit par la séduction, fait reconnaître les droits de Hugues dans toute la province, le marquis Athon ou Azon , qui connaissait la légèreté de caractère propre aux habitants du Maine ( (évitas Cenomanentium), qui considérait comme peu sûre leur fidélité envers lui, et qui d’ailleurs était à bout des ressources d'argent qu’il avait d'abord obtenues d’eux; dans une telle situation, Azon prend le parti de retourner en Italie; et, en partant, il laisse dans le Maine sa femme Hersende et son fils sous la protection de tiendrai de Mayenne . seigneur puissant et renommé par son grand esprit ( Gaufredus de Mrdunna ,)
« Geofiroi de Mayenne , devenu ainsi le tuteur du fils et le protecteur de la femme d’Azon, se mit bicntAt à chercher querelle aux citoyens, et à faire peser sur eux des exactions jusque-là inconnues; ceux-ci, poussés, à bout, délibèrent entre eux, et recherchent par quels moyens ils pourront se garantir de scs excès , et, en se délivrant de son joug, éviter toute autre tyrannie. C’est alors que, formant une conjuration qu'ils appelaient du nom de commune, ils se lient entre eux [Kir de mutuels secours, forcent Geoffroi de Muyenne lui-même, et les autres ladites du pays, d’entrer dans leur ligue, et leur font, bien malgré eux, jurer
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tous les engagements de leur association. ( Factnque conspiratione , quant communionem vocabant , sese omnrs paritrr astringunt , et ipsum Gavfridum , et cœterot ejusdem regionis proeeres , qu'tmris invitas , sacramentis obligari compettunt.)
<t Dès lors l'audace des conjurés ne connaît plus de frein. Les attentats auxquels ils se livrent sont innombrables : on les voit condamner ceux-ci sans procédure régulière; crever les yeux de ceux-là pour les causes les plus frivoles , et, chose horrible à dire, faire pendre les gens pour la faute la plus légère ; pousser enfin le crime et l’impiété jusqu’à guerroyer pendant le Carême et jusque durant la Semaine Sainte. A cette époque, un des barons du pays, Hugues de Sillé, avait particulièrement excité leur animadversion et leur colère en résistant à leurs décrets. Aussitôt ils envoient par tout le pays des émissaires qui excitent les populations contre Hugues de Sillé, et soulèvent contre lui les masses indignées ; et déjà une armée, précédée de l'évéque et des prêtres de chaque paroisse, la croix et la bannière en tète, fond avec rage sur le château du baron. L'armée s'arrêta à peu de distance du château ; non loin de là, campa aussi (îeoffroi de Mayenne, qui s'était clandestinement glissé dans le camp des insurgés; et bientôt, à l'aide de messagers communiquant avec l'ennemi, il travailla par toutes sortes de moyens à paralyser les efforts des confédérés. Le lendemain matin, au point du jour, les gens du château, ayant fait une sortie, se mirent à narguer l’armée. Alors , et au moment où les nôtres , excités par cette alerte , se levaient en toute hâte et se préparaient à combattre, tout à coup une clameur s’élève dans le camp, où des hommes, dépêchés tout exprès, répandent le bruit que, par l’effet d'une trahison, la ville du Mans vient d'être livrée à l'ennemi. Aussitôt cette foule de paysans, moitié panique produite par cette fausse nouvelle , moitié peur de l'ennemi qu’elle avait devant elle, met bas les armes et s’enfuit. Dire combien, dans cette fuite, furent faits prisonniers , combien blessés, combien périrent dans les défilés des chemins étroits où ils s'égaraient et dans les torrents où d’eux-mêmes ils allaient se perdre , c’est ce qui n'entre point dans le plan de ce livre. Je ne parle pas davantage de tous ceux , tant nobles que vilains , qui , dispersés çà et là dans les champs, se laissèrent prendre comme de jeunes daims, non-seulement par les hommes armés , mais encore par les plus faibles femmes. Hélas! l'évêque lui-même, pris de la même manière, fut aussi mis en état d'arrestation. Toutefois, Hugues de Sillé, qui était bon et généreux , ne voulant point humilier le prélat, le traita avec égards et le renvoya sans rançon. La nouvelle de ces faits répandit le deuil et l’épouvante dans la ville du Mans, qui, au milieu de tant de perplexités et de secousses diverses, se portait çà et là, pareille à un vaisseau qui n’a plus de gouvernail.
a Cependant Geoffroi de Mayenne, qui se rendait compte de la défiance qu'il inspirait aux citoyens dont il se méfiait lui-même, renvoya le jeune Hugues à son père en Italie, et se retira dans son château de La Charte (la Charte-surle-ljoir). Gersende, la mère du jeune Hugues, resta pourtant dans la ville. Désolée de l'absence de Geoffroi, avec lequel elle entretenait des rapports illégitimes; reconnaissant, d’un autre côté, combien il était difficile pour Geoffroi de regagner la faveur de ceux qu’il s'était aliénés par sa méchanceté, Gersende avisa aux moyens de lui livrer la ville. Donc, un certain dimanche, aidé de quelques
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traîtres, Geoffroi pénétra, avec environ quatre-vingts hommes d'armes, dans l'un des forts voisins de la cathédrale, et se mit aussitôt à guerroyer contre les habitants. Ce que voyant, les bourgeois de la ville appellent à leur secours tous les barons de la contrée, et notamment Foulques, comte d'Anjou; on fait immédiatement le siège du fort dont Gcoflroi s'était emparé, et on l'y tient bloqué. Cependant l'ennemi, ayant fait une sortie, met le feu pendant la nuit au faubourg Saint-Vincent, d’autres disent Saint-Audouin , s'empare de deux tours voisines du fort et de quelques maisons environnantes, et prend ainsi une position d'où il devient très-difficile de le déloger. Dans cette extrémité, les nôtres prennent à l' improviste le parti de mettre le feu à ces maisons, quoique attenantes à l’église, et forcent ainsi à la fuite ceux qui les occupaient , non sans se donner beaucoup de peine pour préserver de l'incendie les toits de l’église, tout voisins du feu. Une fois maîtres de ce point, ils attaquent le fort avec une nouvelle vigueur, à l'aide de traits, de machines de guerre de toutes sortes, et remplissent les assiégés d’une grande terreur.
«Sous le coup de cette impression, Geoffroi, qui avait des intelligences parmi les nôtres, sortit furtivement du fort, et, tout tremblant, n'échappa que par la fuite au danger qui le menaçait. Il n’avait quitté ses compagnons qu'en leur promettant du secours; ceux-ci, voyant que ce secours n’arrivait pas, cernés et bloqués dans leurs murailles, dont on ne laissait sortir personne, et sur lesquelles les machines de guerre ne cessaient de porter leurs coups, manquant de vivre* et de munitions, enfin cédant à la nécessité, se rendent avec le fort au comte de Foulques. Cependant, vivement émus et instruits par ce qui venait de se p isser, et dans un sentiment de sage prévoyance pour l'avenir, les bourgeois rasèrent la partie intérieure de la forteresse, qu’ils mirent de niveau avec les murs de la ville, ne laissant debout que les parties extérieures du fort utiles à la défense de la place. Dans le même temps , Guillaume , roi des Anglais , à la tête d’une armée innombrable, arriva dans le Maine, porta le siège devant Fresnay (Caslrum Femïaeum), mettant tout à feu et & sang; mais, comme la garnison du château ne pouvait lui résister, elle s'empressa de faire la paix aux meilleures conditions possibles. Le diàteau s'étant rendu, il en prit possession, y mit garnison, partit ensuite pour la ville, et d’abord vint camper sur les bords du fleuve de la Sarthc ( circa flmium Sarl/iœ in loro qui Mantula dicitur). Sur ces entrefaites, les principaux bourgeois de la ville se portent vers le camp du roi, et ont une conférence avec lui pour traiter de la paix , à la suite de quoi le roi s’étant engagé par serment à les amnistier entièrement de la trahison passée , comme aussi à respecter les anciennes coutumes de la ville et ses cours de justice, eux , de leur côté , se replacèrent pleinement , personnes et biens , sous sa puissance et sous son autorité »
Il est évident, par le récit qui précède, qu'à l’époque, d'ailleurs facile à préciser, à laquelle ces événements ont eu lieu, la ville du Mans s'est soustraite à toute obéissance et s'est affranchie de tout joug. Maintenant quel a été le caractère de ce mouvement? N’a-t-il été qu'un acte accidentel de violence brutale , une
1. priera Analecta, p. 307, 30» i*t 309 (Costa |«mtiliciini Conomancnsimn ).
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insurrection passagère entremêlée de sanglantes représailles contre les nobles et formant une sorte d’épisode anticipé de la Jacquerie? Tous les faits constatés ici repoussent cette interprétation , et montrent que la rébellion de la ville du Mans a amené pour celle-ci une situation analogue à celle des communes de France qui se révoltèrent et obtinrent des chartes d'affranchissement. t° La ville du Mans était bien préparée à ce mouvement ; car elle avait “d'anciennes coutumes et même de certains tribunaux à elle ( consuetudines et justitias), qui dataient vraisemblablement du temps où, n'étant soumise ni aux Romains ni aux Franks, elle avait fait partie de la république armoricaine (411). Le roi d’Angleterre, auquel elle se soumit, confirma toutefois ces coutumes et justices locales. 2" Tous les anciens textes du moyen âge, quand ils parlent de l'acte d’une ville factieuse et rebelle qui s’affranchit , s'expriment absolument dans les mêmes termes que l'on voit employés ici par le texte cité. Conspirât io , conjuratio, c'est ainsi que l'appellent les nobles, les clercs, et tous ceux qui blâment ou paraissent blâmer l’acte. Communia, c'est le nom que donnent à leur association les liourgeois affranchis qui se forment en commune indépendante. 3° Les liourgeois du Mans obtinrent-ils une charte à cette époque? on ne le sait. Cependant, de ce qu’elle n'est pas produite, on ne saurait conclure qu'elle n’existe pas, et moins encore qu elle n’ait jamais existé. La probabilité est que, lorsque les barons et Geoffroi de Mayenne, dépositaire et représentant des droits du comte du Maine, ont été forcés, comme le dit le texte, de jurer la commune, une charte a été demandée par celle-ci et obtenue : ce serment écrit eût été à lui seul toute une charte de liberté. Enfin, alors même que les engagements imposés aux seigneurs par 1a commune et acceptés par ceux-ci n'auraient pas été consignés par écrit, ce qui est improbable, ils n'en auraient pas moins existé; c'est là le point historique important. 4" Combien île temps a duré la commune et le régime établi par elle? Quelle a été sa forme, son organisation? quels ont été ses agents? quelle a été la condition respective de la commune et des seigneurs avec lesquels elle continue à se trouver en contact, tantôt pour leur dicter ses lois, tantôt pour recevoir leur assistance? On est bien sûr à l'avance de ne trouver dans les anciennes chroniques aucune réponse directe à ces questions; mais le simple exposé des faits prouve que, pendant un temps assez long, la commune est demeurée maîtresse d’ellemême, ayant son régime propre, son administration à elle et son indépendance. D'abord . elle se livre à de terribles et longues représailles; elle frappe partout scs ennemis, même ceux qu’elle est obligée d'aller chercher au loin, témoin Hugues de Sillé, dont elle assiège le château. On voit, pendant que dure son administration, le jeune Hugues, fils du marquis Azon, retourner en Italie; Geoffroi de Mayenne se retirer à la Chartre, y résider; Gersende, la femme d’ Azon, ourdir une trahison, qui ramène Geoffroi au Mans; le comte d’Anjou venir au secours des bourgeois qui l'appellent ; les fortifications de la ville rasées par les citoyens ; le retour du roi d’Angleterre, devant lequel tout cela s’évanouit. Il est impossible, en compulsant les dates diverses des événements les plus certains , de ne pas reconnaître à la commune ainsi constituée une durée de quatre ou cinq «ns, c’est-à-dire de 1071 à 1074 ou 1075. Un historien moderne a commis une erreur en faisant cesser la commune au moment où , à cause de l'en-
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treprise d'Hersende, les bourgeois appellent le comte d’Anjou à leur secours. Il est évident , au contraire . d'après le texte, que les seigneurs et le comte lui-méme vinrent aider la commune et ne la détruisirent pas. Ce qui le prouve, c'est que, sans être rassurés par l'assistance efficace que leur avait prêtée le comte d'Anjou , les bourgeois et citoyens de la ville, dans un sentiment de prévoyance pour l’avenir (riéi in futurum prœcaventes) , font raser les murs du Tort, dont apparemment ils étaient les maîtres. Autre preuve : c’est qu'à l'arrivée du roi d'Angleterre, on le voit traiter tout d'abord avec les gens de la commune, et convenir d’une transaction qui lui ouvre les portes de la ville , à la condition qu'il n'exercera aucunes représailles pour le passé.
Il nous a semblé que l'éclaircissement d'un pareil fait historique méritait un développement de quelque étendue; il n’en est assurément aucun dans l'histoire dont la ville du Mans ait plus à s'enorgueillir. Toutes les luttes soutenues pour la liberté sont nobles et dignes de la reconnaissance des peuples ; mais les plus méritoires sont les premières; car, n'ayant point de modèles, ce sont les plus difficiles. Elles demandent pour s’accomplir les trois choses de ce monde , dont la réunion est la plus rare dans les mêmes hommes : le génie, la résolution, le dévouement; le génie qui conçoit l’entreprise, l’audace qui la fait exécuter, le patriotisme qui s'y dévoue Ces traditions de l'histoire ne sont pas d'ailleurs de vuins enseignements. Il est curieux de remarquer comment, dans tous les temps, ce sont toujours les mêmes peuples, et dans les mêmes pays, les mêmes provinces qui montrent leur esprit indépendant ou servile. On en pourrait citer mille exemples, empruntés aux annales de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne, de l'Italie, etc. La province du Maine en est dle-mème une preuve; elle fut la première à donner le signal de l'indépendance communale. Plus tard , dans tous les temps de crise nationale et de révolution, on la trouve à l'avant-garde pour la défense des droits et des libertés publiques.
Du xi' au xir siècle, la commune du Mans vit sans doute bien des événements s’accomplir dans son sein ; ses anciens usages , ses privilèges , ses droits , qu'elle avait su la première faire prévaloir, furent sans doute plus d'une fois solennellement reconnus, lorsque vint le temps où presque toutes les communes de France reçurent leur émancipation. Cependant l'histoire ne conserve aucune trace des premières chartes qui lui furent accordées ; tout ce que l'on sait , c’est qu'elle était de fait en possession de toutes les libertés municipales dont jouissaient, à la fin du xv* siècle, les villes les plus favorisées, lorsqu'en 1181 parurent les lettres-patentes de Louis XI qui, sous quelques rapports, accroissaient scs privilèges , tandis que d'un autre côté elles restreignaient ses droits. « Considérant, disent les lettres-patentes, la grande et notable fondation de notre ville et cité du Mans , laquelle ville et cité, et tout notre pays et comté du Maine, depuis l'an 417 jusqu'en 1150, ont toujours été une frontière de guerre , et par l’espace de vingt-cinq ans occupés et violemment retenus et usurpés par les ' Anglais , pour lesquels vouloir expeller et débouter, les bourgeois et habitants de notre dite ville et cité firent certaine entreprise par laquelle et en très-grand doute et danger de leur vie, ils recouvrèrent sur iesdits Aqglais notre dite ville et cité; mais aucun tems après par défaut de bonne garde et conduite, nolredite
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villtî et cité furent par lesdits Anglais recours par lesdits gens de guerre, dont iccux Anglais firent décapiter plusieurs des bourgeois et habitants, prinrent leurs biens, etc.; » en conséquence, Louis XI confère aux habitants du Mans un certain nombre de privilèges qui peuvent se résumer ainsi : 1“ Droit d'élire un inaire pour trois ans , avec six pairs et six conseillers perpétuels ; de remplacer chaque pair décédé par un conseiller et d'élire un nouveau conseiller ; de choisir le maire parmi les pairs, « pour gouverner doresnarant les négoces, besognes et affaires de ladite ville et cité du Mans; » lequel maire aura seulement tels gages que <1 lesdits habitants d'icelle ville du Mans lui ordonneront, et plus grands n'en pourra avoir ni demander» ; 2* « Ennoblissement desdits maire, pairs et conseillers, pour eux, leur lignée et postérité » née ou à naître en loyal mariage; 3" Droit indéfini de s’assembler, donné auxdits maire, pairs et conseillers, et habitants de la ville au nombre de vingt-quatre pour traiter des affaires municipales; V’ Obligation pour tous les habitants, quels qu’ils soient, de contribuer aux charges de in ville, nonobstant tous états, privilèges et exemptions quelconques; 5" Exemption du droit de franc-fief, c'est-à-dire du droit qu’en général étaient obligés de payer les roturiers pour être admis à posséder un fief ; exemption aussi du ban et de l’arrière-ban pour tous les habitants; 6* Attribution aux maire et pairs du droit de police municipale et juridiction sur les bouchers , boulangers, poissonniers, meuniers, etc.; 7° Attribution aux maire et pairs de la connaissance des procès entre marchands.
Les lettres-patentes dont le préambule est si glorieux pour les Manceaux , augmentaient-elles les privilèges de lu commune du Mans, ou les restreignaient-elles comme le déclare M. Cauvin? — Nous ne discuterons pas ce point : ce qui est certain, c'est que les bourgeois du Mans, qui peut-être dans cette charte virent moins les nobles qu'elle faisait que ceux qu'elle ne faisait pas , ne l'acceptèrent point, et adressèrent au roi une réclamation, qui suspendit pendant deux ans l'exécution de ses lettres-patentes. Celles-ci furent modifiées, suivant le vœu des habitants, par de nouvelles lettres du mois de juillet 1483 , qui , entre autres corrections, établirent que la postérité des maire, pairs et conseillers, ne serait point cunoblic.
Cependant, depuis que le Maine avait été définitivement abandonné par les Anglais ( 1418), la ville du Mans avait enregistré dans ses annales une série de faits ou d'événements dont nous allons reprendre le récit pour le continuel- jusqu’à nos jours. Les lettres-patentes accordées par Louis XI, et dont nous venons de parler, nous apprennent qu'en 1481 la ville était gouvernée par des échevins; mais il ne reste, antérieurement à celle époque, aucun vestige de leur administration , et les plus anciens recueils de la maison commune ne commencent même qu’en l'année 1553. Louis XI avait, du reste, une affection véritable pour les Manceaux et les bourgeois du Mans en particulier. En 1467 il visita leur ville, et y lit un séjour de plus d'un mois avant d'aller mettre le siège devant Alençon, qui s’était déclaré contre lui lors de la guerre du bien public. Charles VIII , soii fils , marchant à la rencontre du duc d'Orléans et du comte de Danois , ligués avec le duc de Bretagne , vint également au Mans en 1 487, et sa veuve , Anne de Bretagne, y passa en 1499, lorsqu'elle se rendit auprès de son nouvel époux,
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Louis XII, qui l'attendait à Paris. En 1551, Henri II établit au Mans un des sièges présidiaux dont il avait ordonné la création ; il lui attribua la connaissance et juridiction des appels de la prévôté de cette ville, ainsi que des sièges royaux de Laval, Mayenne, La Ferlé -Bernard, Sablé, Beaumont, Mamers, etc. Charles IX, par ses lettres-patentes du mois de janvier 1567, accorda, en outre , aux bourgeois et marchands du Mans l'autorisation d'élire un juge et deux consuls pour exercer la justice en matière de commerce.
Les doctrines du calvinisme , apportées en 1559 ou Mans, comme nous l'avons dit ailleurs, y avaient fait beaucoup de prosélytes. Au premier apôtre du protestantisme, Henri Salvcrt, avait succédé Merlin, ami de Théodore de Bèze. Trois fois par semaine, cet ardent prédicateur haranguait le peuple sous les halles, tandis que ses amis , se pressant autour de lui, armés de piques, de perluisanes, de hallebardes ou de bâtons ferrés, psalmodiaient les psaumes de David , récemment traduits en français par Clément Marnt. C'était là « qu’il administrait le baptême et célébrait la cène. » Merlin ne se montrait jamais en public qu'avec une escorte de cinquante de ses sectateurs ; il était le président du consistoire fondé au Mans par Salvert, le 1" janvier 1560, et le chef des seize ministres qu'on lui avait adjoints comme coopérateurs. En 1562, les religionnaires déjà nombreux réussirent par surprise à se saisir de l'autorité dans la ville du Mans ; des soldats de Mamers et de Bellesme , calvinistes comme eux , les avaient secondés dans cette tentative; ils ne rencontrèrent au surplus aucune résistance, et l’évêque d'Angennes, suivi de plusieurs ecclésiastiques, put se retirer dans son château de Touvois qu'il ne manqua point de fortifler. Trois mois après ( 1 1 juillet ), au seul bruit de l'approche du duc de Montpcnsier, gouverneur de la province, et des troupes royales qu'il commandait, les réformés, qui s'étaient portés à plus d'un excès, ne voyant, en outre, aucun homme considérable à leur tète , s’empressèrent d’évacuer la ville , où les catholiques entrèrent le lendemain , et exercèrent d'affreuses cruautés. Cinq cents hommes qu’avait armés l'évêque d'Angcnnes se liront remarquer surtout par des traits de la barbarie la plus rafBnée et de la plus odieuse licence.
L'occupation du Mans par les catholiques prépara la ville à embrasser le parti de la Ligue ; mais on ignore en quelle année les principaux meneurs y introduisirent leur domination. Tout ce qu'on sait positivement, c'est que dès 1577 les chanoines de la cathédrale avaient la garde du château. Le maréchal de llois-Dauphin, lieutenant du duc de Mayenne, lit élever en 1586 un rempart au sud-est des murs de la ville. Le 21 janvier 15S8, elle fut livrée aux troupes de la Ligue, conduites par le capitaine Lamotte-Serrant ; I)e Fargis, qui tenait pour le roi, conserva le château jusqu'au jour où le maréchal de Bois-Dauphin l’obligea de capituler (11 février 1589). Cette même année, le duc de Mayenne se rendit au Mans, et on y lit, selon l’usage du temps, une procession solennelle, afin de déterminer le Seigneur à se déclarer contre les hérétiques. Quoique la place eût été mise en état de défense par Bois-Dauphin, son gouverneur, Henri IV n'en conçut pas moins l'espoir de s'en emparer promptement; il l'investit le 27 novembre; ses troupes emportèrent de vive force, le 28, le retranchement de la Coulure ; le 2 décembre, toute son artillerie étant en batterie, il commença de tirer sur le* murs; aux pre-
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mièrcs volées de ration , la garnison perdit courage , et Bois-Dauphin , qui avait juré de s'ensevelir sous les ruines de la ville, vint humblement, accompagné de plus de cent gentilshommes et de deux mille gens de pied , implorer la clémence du roi. Henri IV demeura cinq jours au Mans, pendant lesquels sa présence seule put contenir la furie du soldat, et empêcher le pillage de la ville. I,es ligueurs pourtant n’étaient pas complètement vaincus dans le Maine, l’n de leurs capitaines, le fameux Lansar, fit en 1590 une démonstration contre le Mans : mais ses projets avaient été découverts et ses troupes essuyèrent une rude défaite. L’esprit de la cité changea bientôt d'une manière assez remarquable pour que les calvinistes pussent s'y croire en sûreté : en 1599, ils y construisirent même un temple dans les dèhors de la paroisse de Saint-Ouen-dcs- Fossés; puis, comme cet édifice était trop petit pour contenir l'aflluence de leurs coreligionnaires , ils en élevèrent un autre sur le terrain des arènes en Sainte-Croix.
L'année qui suivit la mort de Henri IV, une peste horrible ravagea le Mans; elle avait éclaté dès 1010, mois c'est surtout en 1011 que ses progrès, devenus effrayants , éveillèrent la sollicitude des magistrats et du clergé. Depuis longtemps, du reste, cette ville était le foyer d’une maladie contagieuse dont les. germes mal étouffés se ranimaient soudain à certaines époques. En 118V, elle avait déjà pris un caractère très-alarmant, et les religieux de la Couture, pour s'y soustraire, s'étaient réfugiés eux-mêmes dans leur prieuré de Pczé; de 1583 à 158V, le fléau sévit avec une nouvelle force, et l'administration municipale établit, pour le soulagement des malheureux, un hôpital appelé le Sun Un ». La peste , qui avait disparu à la fin de ICI 1 , se déclara encore en 1625 avec une menaçante intensité. Elle se manifesta de nouveau de 1637 à 1638, et entin , en 1662, elle se compliqua d'une disette pendant laquelle le pain noir valut jusqu'à cinq sous la livre.
Louis XIII , en 161V, visita le Mans , accompagné de sa mère, Marie de Médicis. les habitants organisèrent , pour leur faire honneur, une garde bourgeoise forte de trois mille hommes. Ce corps d'élite déploya une si grande richesse d'équipement et une telle habileté dans l’exécution des manœuvres, que le mi , après lavoir une fois passé en revue, voulut encore le lendemain assister aux mêmes exercices. Trois ans plus tard, le comte d’Auvergne, fils naturel de Charles IX, envoyé dans le Maine contre les princes mécontents de la cour, s’empara du Mans et en fit démolir le château (1617). Ramenés à l'obéissance par celte leçon sévère , les Manceaux saisirent bientôt l'occasion de donner au jeune roi une preuve de leur fidélité ; ils appelèrent les troupes royales , lorsque Marie de .Médicis se fut mise à la tête du parti des princes ; Louis XIII demeura même quelques jours dans leurs murs , et y reçut les commissaires de la reine-mère , venus d'Angers pour lui offrir la paix. Les troubles de la Fronde s’arrêtèrent au pied des murs du Mans : le duc de Heaufort essaya vainement de prendre cette ville, où le marquis de Gesvres s'était enfermé avec des troupes pour y maintenir l'autorité du roi (1651). Tel fut, sous l’ancienne monarchie, le dernier fait militaire de l'histoire de la capitale du Maine.
Sous le règne de Louis XIII et de Louis XIV, plusieurs maisons religieuses furent fondées au Mans : entre autres, un couvent de Minimes ( 1623) et un rou-
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vent de Dominicains (1612). lin hôpital général y fut créé par lettres-patentes du roi, du 12 octobre 1657. De 1686 à 1687, on aplanit les fossés ainsi que la levée établie en 1589 par le maréchal de Bois - Dauphin, et de nouvelles constructions, telles que le pont Ysoir ou Ysoard, les boucheries, la fontaine Saint-Pierre, l'abbaye de Saint-Vincent et l’établissement des Filles Repenties, achevèrent d'imprimer une physionomie plus marquée il la ville ( 1698-1701). Malheureusement un incendie terrible, dont la première étincelle était partie des Halles , détruisit , en 171V , tous les batiments qui s'étendaient depuis les Minimes jusqu’à l'hôtel de Courthardi. Mais l'évènement capital du règne de Louis XIV, pour la ville du Mans, fut la sédition populaire de 1675. la populace se souleva contre un avocat, du nom de Blondeau, accusé de vouloir y introduire le tarif; elle enfonça la porte de sa maison, qui fut livrée au pillage. La troupe n'aniia qu'au moment on ces furieuv , s'acharnant sur la maison elle-même , commençaient à la démolir. Les soldats tirent feu , et la foule se dispersa aussitôt. Le roi tira une vengeance complète de celte révolte, lin tonnelier, nommé Jasmin , chef de la populace, fut pendu pour avoir brisé la porte de Rlondeau à coups de hache et sonné le tocsin ; on se contenta d'envoyer l’un de ses compagnons auv galères. Quant aux habitants , on les contraignit de loger chez eux à discrétion , jusqu'à ce qu’il ne restât plus aucun ferment de discorde dans la ville, les soldats et olliciers des régiments de la Couronne, d’Anjou et de Praslin , qui vinrent tour à tour s'y établir en garnison. Les archers de la maréchaussée de Poitou furent appelés à leur prêter muin-forte à raison de vingt sous par jour, et enfin la ville fut condamnée, envers l’avocat Blondeau, à plus de trente mille livres de dommages-intérêts.
A part quelques constructions d'utilité générale et la fondation de quelques établissements publics, nous n'avons rien à dire sur le règne Louis XV. Les Manceaux, tombés dans un repos profond, n’en sortirent que pour s'associer à l'immense mouvement qui, sous Louis XVI, poussa tous les esprits vers les réformes politiques. La réunion des Trois Ordres, au mois de mars 1789, pour l'élection des députés aux États-Généraux , ouvrit cette ère nouvelle , qui devait être marquée par de si grands événements. On nous permettra de passer sous silence les désordres , les excès et les soulèvements du peuple de la ville , auxquels les gens de lu campagne prirent presque toujours une part active : ils eurent principalement pour cause la rareté des grains et la levée d’un contingent' extraordinaire pour la défense du pays. En 1792, trois députés de la Convention nationale furent envoyés en mission dans le département de la Sarthe L'année suivante, l'armée vendéenne, commandée par Laroehejaquelein , Stofllet et le prince de Talmont, s’empara du Mans, après avoir forcé tous les postes et les retranchements établis par les républicains aux abords de la ville ; quand elle y entra, le 10 décembre, à quatre heures du soir, elle la trouva silencieuse et déserte : les hommes, compromis par la résistance-vigoureuse qu'ils avaient toujours opposée aux royalistes, s’étaient retirés avec le général Chabot et le conventionnel Garnier, ne laissant dans leurs foyers que des vieillards, des femmes et des enfants. Cependant , de l'avis même des chefs de l'armée vendéenne , la ville, ouverte de toutes parts, n'est pas tenable ; le 12, après un jour de repos, ils se disposent
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donc à la quitter de bonne heure, lorsque les hussards de l'avant-garde de Westermann se montrent sur les hauteurs de Pont-Lève. En premier surcès enhardit d'abord les royalistes, qui repoussent les républicains et les obligent à rebrousser chemin ; mais, refoulés bientôt eux-mêmes dans la ville, ils en défendent les principales avenues par des batteries de canon , et s'établissent dans les maisons de la grande place, transformées en autant de citadelles. L'action , commencée à quatre heures du soir, continue de part et d'autre avec acharnement jusqu'à minuit. Le 13, les généraux Marceau et Westermann, secondés par Kléber, qui est venu les rejoindre, renouvellent l'attaque; leurs canons, chargés tour à tour à boulet et à mitraille, balaient les rues et foudroient les maisons; on s'aborde, on se prend corps à corps , on se bat , comme la veille, avec une résolution héroïque. Enfin, les républicains l'emportent, et les Vendéens, dout les mouvements sont embarrassés par cette multitude de femmes et d'eurants qui les a suivis partout, se retirent dans un affreux désordre du côté de Laval. Mais le carnage ne finit pas avec le combat: les paysans, réunis aux républicains, frappent impitoyablement les fuyards. Le sang rougit la route du Mans à la Chartreuse, dit Renouard , et ruisselle dans les rues encombrées de femmes, de blessés, de cadavres, de bagages, de voitures et de caissons brisés C'en était fait de l’armée vendéenne , dont la destruction , commencée au Mans , devait bientôt s'achever dans les rues de la petite ville de Savcnay.
En 1799, dans la nuit du 13 au U octobre, les chouans, sous les ordres du comte de llourmont , envahirent aussi le chef-lieu de la Sarthe ; ils l’abandonnèrent deux jours après. Le Consulat attribua à la seule ville du Mans la suprématie épiscopale sur les départements de la Saillie et de la Mayenne, qu elle avait partagée pendant plusieurs années avec Laval. En 1814, le duc d’Angouléme, revenant delà Vendée, passa par le Mans, où, l’année suivante, les chouans, commandés par les généraux d’Ambrugeac et Tranquille , firent leur entrée après le désastre de Waterloo. Deux mois plus tard , le troisième corps de l'armée prussienne venait occuper la ville, dans laquelle il ne tarda pas à commettre plusieurs actes de violence. Le préfet du département, M. Jules Pasquier, et l’ex-convenlionnel Levasseur furent arrêtés par l’ordre du général prussien et conduits en Allemagne. L'unique crime de M. Pasquier était de n'avoir pas voulu obtempérer à toutes les réquisitions de l'ennemi ; le roi Frédéric-Guillaume fit mettre cet administrateur en liberté.
L'ancienne capitale du Maine, où résidèrent toujours les comtes ou leurs délégués, a été successivement le centre de toutes les administrations établies dans la province. Henri II, en 1551, avait créé, au Mans, un siège présidial , avec pouvoir de connaître des sentences rendues par les baillis et sénéchaux du Maine : l'appel de ce présidial était porté au parlement de Paris ; pendant un grand nombre d'années , il eut à rendre la justice concurremment avec la sénéchaussée et le prévôt de la ville ; mais, en 1734, il avait absorbé toute la juridiction civile et criminelle. En 1696, Louis XIV établit au Mans un contrôleur des revenus de la cité et, en 1790, un lieutenant-général de police qui prit place, à la maison commune, auprès du maire, le Mans était enfin, avant la révolution, le siège d'un grenier à sel et d’une maîtrise des eaux et forêts. Au-
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jourd'hui , par suite de la nouvelle organisation départementale , cette ville est demeurée ce qu'elle ne pouvait manquer d'être, le chef-lieu administratif et judiciaire des contrées dont elle est aussi le chef-lieu commercial et industriel. Du reste, il n'existe peut-être pas un seul département français dont le chef-lieu soit géographiquement placé à son centre avec, autant d’exactitude que l'est le Mans au centre du département de la Sarthe. La population de la ville s'élève, d'après les calculs officiels les plus récents, à 2-2,383 habitants; celle de l'arrondissement à 168,321 , et celle du département à 170,535. Les Manceaux font un commerce considérable, consistant principalement en blé, maïs, trèfle , luzerne , légumes, sel, bougie renommée , fer, cite blanche et jaune, vins et eaux-de-vie, plumes, volailles, bestiaux, porcs et moutons; ils exploitent des fabriques de dentelles et de toiles de lin, de papier et de savon vert, des marbreries, des filatures de laine, des tanneries, mégisseries et corroieries. Le blanchiment de la • cire et la fabrication de la bougie furent, dit-on, introduits au Mans par de llallai, en l’année 1600.
Il ne reste au Mans aucune trace matérielle des antiquités dont on a gardé le souvenir. le ville possédait autrefois un amphithéâtre romain, pouvant contenir sept à huit mille spectateurs, dont le nom ( les Arènes), sert encore à désigner l'emplacement qu'il occupait. Elle avait aussi un établissement de bains antiques, auxquels l'eau arrivait par un aqueduc de sept kilomètres [l’aqueduc des Fontenettes). Les derniers vestiges du ciment romain ont disparu- au commencement de ce siècle; maison regrette peu la vieille ville rouge, quand on voit la ville jeune, brillante, pleine de sève et de vie, qui est venue prendre sa place, les beaux édifices qui s'élèvent de toutes parts, les quartiers nouveaux qui surgissent nu sein de la cité, les élégantes villa qui l'entourent, ses églises, sa préfecture, sa bibliothèque, son musée, ses beaux hôtels publics, sun théâtre, ses admirables établissements de bienfaisance. Parmi les monuments qui décorent la ville, il n'en est point assurément de plus grand et de plus majestueux que la cathédrale de Saint-Julien, dont la fondation se perd dans la nuit des premiers siècles chrétiens, et que l'on fait remonter jusqu’au temps du grand évéque auquel elle doit son nom, c'est-à-dire au iif siècle. Cet édifice gigantesque ne s'est pas, comme ou le pense bien, élevé en un jour et tout d'une pièce. Les statues du portail de la nef sont un ouvrage du vi« siècle ; elles offrent un des plus anciens modèles de la sculpture française. La voûte de la nef date du ix" siècle , de l'épiscopat d’AIdric, qui consacra la cathédrale à saint Julien (832); et, depuis ce temps, c’est sous la dénomination ; Sancti Juliani ccclesia major cenomanensis , qu'il en est parlé daim tous les mémoires. Sans doute, elle existait depuis longtemps à l'époque de Guillaumc-le-Roux, duc de Normandie, fils et successeur de Guillaume-lc-Conquérant (1100); car ce farouche monarque, qui avait eu tant de peine à soumettre le Maine, regardait de mauvais œil et menaçait de ruine la tour de la cathédrale, qui , disait-il, semblait dominer la forteresse que lui-mème avait fait élever pour dominer la ville. Heureusement l'évêque Hildebcrt refusa fermement, au prix de sa disgrâce et de sa liberté, d'abattre ou de raccourcir d'une coudée l’édifice chrétien dont il avait la garde. Quel que soit, du reste, son plus ou moins d'antiquité, on ne saurait contester sa beauté et sa magnificence, lit. ->0
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Dominant par sa hauteur une cité placée elle-même sur un promontoire, elle s’oITrc de loin A tous les regards , et s'annonce tout d'abord comme la reine du lieu. On juge A son premier aspect qu’elle est et a été, pendant des siècles, le centre d'un grand établissement religieux. Cette tour, qu'on voit de si loin, a vu elle-même bien des événements , depuis scs quinze siècles d'existence ; elle a vu bien des grandeurs tomber, bien des puissances se dissoudre, bien des révolutions s’accomplir, depuis ce duc Guillaume de Normandie, A qui elle portait ombrage, et qui voulait l’abattre parce qu'elle gênait sa fameuse citadelle, dont aujourd'hui il ne reste que poussière, jusqu’A ce roi d'Angleterre, Henri II, qui fut baptisé dans ses murs, et qui, la veille de su mort, passait près d'elle en pauvre fugitif, poursuivi l'épée dans les reins par le roi Philippe-Augusie. Depuis le premier roi chrétien, Chlodaig, qui vint s'agenouiller sur ses autels, jusqu'il cet autre roi chrétien, Henri IV, qui, onze siècles plus tard, entra au Mans en conquérant, et bientôt après mourut sous le poignard d'un assassin, elle a vu s’éteindre trois races royales; elle a vu tomber ceux qui avaient renversé les rois; elle a vu le même jour flotter sous ses murs les drapeaux du présent et du passé, de l’ancien régime et de la révolution, et se mesurer ensemble la Vendée et la Convention, la Rochejaquelein et Stoffiet, Marceau et Wcstermann. . Westermann, sous les coups duquel la Vendée expire, le 12 décembre 1793, et qui , trois mois après, le 5 avril 1794, tombe lui-même sous le couteau de Fouquier- Tinville... Elle a vii toutes ces choses, et sans doute elle en verra beaucoup d'autres encore, elle toujours stable et immobile sur sa base; car elle est le symbole de ce qui dure et reste immuable au milieu des choses qui changent et des hommes qui passent.
Parmi les personnages célèbres auxquels Le Mans peut se glorifier d’avoir donné le jour, nous citerons: Arnaud, l’un de ses évêques (I060i; Hildebcrl, évêque après lui , et directeur de la fameuse école épiscopale du Mans ; Lacroix du Maine . le plus grand bibliophile de son temps (xvi* siècle); le savant et éloquent Louis Morin, membre de l'Académie des sciences (1635) ; t'.Urrau de la Chambre, conseiller du roi, l'un des premiers membres de l'Académie française; François iMUvurd, bénédictin, auteur de travaux importants, persécuté pour ses opinions religieuses et enfermé A la Bastille ; le théologien Remard Lamy; le comte de Tressait, qu'il suffit de nommer; et Jacques Vcrou de Forbonnais, économiste célèbre , mort en 1800. Ceux de nos lecteurs qui trouveront trop succincte cette nomenclature des hommes célèbres du Mans, ne sauraient mieux faire, dans ce cas, que de se reporter A l'ouvrage remarquable que publie en ce moment même M. B. Hanreau, sous le titre A' Histoire littéraire du Maine, et dont il a déjA paru un volume et demi. Ils y trouveront de nombreux articles biographiques pleins d'intérêt , et écrits avec autant de conscience que de goilt. '
I. Trésor lies Chartes . — Mabilloii, Vetera analeeta. — Le Corvaisier, Histoire des évêques du Maine. — I*. Renoua rd , Estais historiques sur le Mains. — De l'Administration municipale dans la province du Maine . par Cauvin. — Dictionnaire statistique de la Sarthe, par R. Pesche. — Histoire littéraire du 3/aine, par B. Hmircau. — Richclet, Voyage pittoresque dans le département de la Sarthe. — Notre statistiques dues à l'obligeante communication de M. Moi vau de Jonnès. — Histoire de la Révolution dans le département de l’ancienne Bretagne, par A. D'ictiAtdlier, ® volumes in-#0.
La Ferté, dont le nom, Finnitas ou Feritas, signifie forteresse en latin du Bas- Empire, a compté parmi ses seigneurs des personnages célèbres à différents titres dans l'histoire nationale : elle appartint d'abord aux comtes du Perche. Son premier seigneur, Avesgard, trentième évêque du Marcs, vivait de 994 à 1035. Les discussions d’Avesgard avec Herbert, Eeeil/e-chien , l'obligèrent deux fois à se réfugier dans son château, où il mourut au retour d'un pèlerinage en Palestine. Il eut pour successeur Bernard 1", qui donna son nom à la ville. Celui-ci signa, vers lOCil, l'acte de fondation du prieuré de Ceton dans le Fertois, puis accompagna Guillaume-le Conquérant en Angleterre. Robert Wace, dans son roman du Fou, cite le sire de La Ferlé comme un de ceux qui maint linglaiz uni a'-rarenté.
L'n autre Bernard , I V' du nom , fondateur de l'abbaye de la Police sur les bords de l'Huisne, reçut dams son manoir Louis VII, roi de France, et Henri II , roi d’Angleterre, réunis pour poser les bases d'un traité qui fut signé à Montnrirail le 0 janvier 1168. Il fallait que La Ferté-Pernard fut dès lors une place importante, car, onze années plus tard , on la désigna pour une entrevue de laquelle dépendait le sort de la chrétienté. Les querelles de Henri II avec Richard-Cœur-de-Lion, son fils, dont Philippe-Auguste avait embrassé le parti, suspendaient la réalisation d'une croisade projetée. Le pape Clément III intervint pour le rétablissement de la paix, et son légat, le cardinal d'Agnani, détermina les deux souverains à s'en rapporter à l'arbitrage des archevêques de Reims, de Bourges, de Rouen et de Cantorbéry. Les rois de France et d'Angleterre, Richard-Cœur de-Lion, le légat, les prélats, se trouvèrent è I-a Ferté-Bernard , le jour de l'octave de la Pentecête , l'an 1189, avec une nombreuse suite d^chevaliers, de barons et de gens d'armes. Pendant les Rogations, le cardinal d'Agnani, corrompu par Henri II, menaça de mettre la France en interdit. Philippe-Auguste, indigné, rompit les conférences, et s'empara de la Ferté-Bernard, qui avait encore la glorieuse épithète de mm pol/uta. Jusqu’à celte époque, les sires de La Ferté-Bernard n'avaient pas souffert qu'on bâtit auprès de leur forteresse, de peur d'en faciliter l'approche aux ennemis. Quelques maisons construites au nord-ouest du château en étaient séparées par un terrain vague, appelé la Lice, qui servait aux manœuvres et aux <i monstres. » D'autres habitations s'échelonnaient à l'est, sur le coteau de Saint-Barthélcmi , que traverse aujourd'hui la route roynlc de Paris à Nantes. A la fin du xii* siècle, ce faubourg fut lié au manoir par la rue du Hourg-Xeuf. Des bastions, des tours, des remparts de dix-huit pieds d’épaisseur, complétèrent les défenses de la ville, naturellement protégée par les nombreuses ramifications de l’Huisne. En même temps, les manants obtinrent l'autorisation de se constituer en commu-
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nauté, et d'élire un capitaine, lieutenant du gouverneur, quatre échevins, on syndic, un greffier, deux gardes et un tambour.
Vers 1317, Bernard V, de Iji Ferté, vendit son domaine à Amauri de Craon. Pierre de Craon, petit-fils de l’acquéreur, encourut la peine de la confiscation pour avoir tenté d'assassiner le connétable de Clisson. L’amiral Jean de Vienne, chargé par Charles VI d’aller prendre possession de La Fcrté-Rernard, chassa demi-nues de leur demeure Jeanne de Chatillon, femme du proscrit, et Marie sa fille unique. Le roi donna la terre de La Ferté à Louis de France, duc d'Orléans, et, après la mort de ce dernier, à Marie de Blois, veuve de Louis I" d'Anjou, créancière du sire de Craon. Louis II d’Anjou devint, en 1411, premier baron de La Fcrté-Bcrnnrd. Sous son fils, Louis III, les Anglais, conduits par Salis— bury, assiégèrent La Ferté-Bernard; la place se défendit quatre mois, et ne se rendit que lorsqu’elle eut perdu tout espoir d'étre secourue. Son brave gouverneur, Louis d’Avaugour, détenu par les assiégeants au mépris de la capitulation, sauta dans l'Huisne par la fenêtre de sa prison, et se réfugia è Sablé (1424). L’année suivante, la ville fut reprise en un seul assaut par Ambroise de Loré.
C’était le temps où la lutte de la France contre la Grande-Bretagne allait devenir décisive : pendant l’une des courtes intermittences de la guerre , un combat en champ clos eut lieu à La Ferté-Bernard, en 1432, entre un gentilhomme fertois, dont le nom est resté inconnu, et un anglo-normand nommé Lepemtre. Guillaume de Vignoles, frère du chevalier la Dire, était l’un des juges du camp ; ce fut Lepeintre qui succomba. Les Anglais firent des tentatives réitérées pour surprendre La Ferté-Bernard, même après la paix de 1444; ils trouvèrent constamment la population sous les armes. Suivant la tradition locale, ils allaient un jour pénétrer dans la ville par la porte du chemin d'Orléans , quand une statue de la Vierge, placée dans une niche , les mit en fuite en s’écriant : a Arrêtez, adversaires ! » Ces mots furent gravés sur upc croix sculptée en relief dans In muraille. La porte d'Orléans a été abattue en 1823, mais on a conservé, sur son emplacement , une image de Notre-Dame ; et l'on fait encore tous les ans , le dernier dimanche d'ortobre , la procession instituée en commémoration du miracle. Tel était d'ailleurs le patriotisme des habitants, qu’ils pouvaient se passer d’une intervention surnaturelle. Louis XI les récompensa de leur dévouement, en confirmant par lettres-patentes, données à Tours le 19 décembre 1461, les privilèges qui leur avaient été accordés par les rois ses prédécesseurs. Il déclare que « la ville étant une des clefs du pay s du Maine et des marches de Normandie, d’une grande résistance aux Anglais, c’est pour en réparer les fossé-s , murailles, boulevards et autres emparements, qu'il lui confirme ses privilèges, droits et exemptions. »
D'origine militaire, La Ferté-Bernard n'avait encore d'autres édifices religieux que des chapelles insuffisantes. longtemps elle dépendit du bourg de Cherré , dont le curé est nommé, dans un titre de 1281 , rector Ferilalit Bernardi. Cependant la succursale avait été érigée en paroisse, le 8 avril 1367. Environ deux cents ans après , on jetait les fondements de l'église actuelle , précieux monument du gothique fleuri ; commencée en 1553 , elle fut achevée en 1576. « Elle a , s dit
Expilly, a la forme d'une cathédrale , et il y en a dans le royaume plus de soixante ayant ce titre qui ne sont pas aussi belles. » Les trois chapelles de l’abside sont décorées de clefs pendantes d'un merveilleux travail. I)e nombreux arcs-boutants soutiennent les galeries extérieures , et les paroles de l'antienne. Salve, regina cali , se découpent sur les balustrades taillées en filigrane, au milieu des plus riches et des plus rapricieuses arabesques. A l'époque où les Fertois témoignaient par cette construction de leur zèle pour la foi catholique, leurs seigneurs défendaient la religioh nationale contre les envahissements de l'hérésie. La baronnie de la Ferté-licrnard était échue par héritage è la maison de Lorraine. Le marquisat de Mayenne , constitué en faveur de Claude de Lorraine , premier duc de Guise, comprenait les trois baronnies de Mayenne, de Sablé, et de La Ferté-Bernard. Tout puissants dans la contrée, les ducs de Guise, François et Henri le Italafré, entretenaient les habitants dans l'horreur du schisme, et enjoignaient aux gouverneurs de sévir contre les protestants. Lorsque l'armée calviniste, chassée du Mans le lt juillet I5G2, se retira en Normandie, un grand nombre de partisans de la réforme tombèrent sous les coups de la population fanatisée. Henri-le-Balafré céda le marquisat de Mayenne è son frère Charles de Lorraine. Pendant que ce chef de la Ligue disputait à Henri IV le chemin du trône, le gouverneur qu'il avait laissé à La Ferté-Bernard, Drogues de Comnènes, de la famille des empereurs d'Orient, soutenait avec une pareille énergie la cause de la Sainte-Union. Henri IV, en sc rendant au Mans , que bloquait le maréchal de Biron , reconnaît La Ferté-Bernard ; mais jugeant , avec raison , que le siège en serait long et difficile , il marche directement vers le clief-lieu de la phtvince, et charge le prince de Conti d'investir la capitale du Fertois. l e t8 avril 1590, les troupes royales rampent sur les coteaux voisins. Elles livrent successivement deux assauts è la place, le fi et le H mai, et sont repoussées par les habitants, qui combattent sur la brèche avec la garnison. Pendant le siège, Dragues de Comnènes fit déguiser deux cents soldats en paysannes et leur ordonna de s'approcher, sous ce travestissement, d'un poste commandé par René de Rouillé , capitaine de cent hommes d'armes. Celui-ci se tenait sur la défensive ; il devina le stratagème et reconduisit rudement dans la place les prétendues paysannes. « Le Manceau a été plus fin que le Grec, dit Henri IV en apprenant cette escarmouche ; je l'ai toujours connu pour aussi avisé que valeureux n C'est au déguisement imaginé par le Grec , qu'on attache l'origine de cette locution proverbiale : « Des agnelles de La Kerté, il n'en faut que deux pour étrangler un loup. » Comnènes , Obligé enfin de se rendre , obtint une honorable capitulation de l'estime des assiégeants.
Durant les troubles de la minorité de Louis XIII, l'armée des princes, commandée par le duc de Reaufort, ravagea le Fertois, sans pouvoir s’emparer de la ville qu'occupait , pour le roi , Charles de Valois comte d'Auvergne , fils naturel de Charles IX. On s’entretient encore avec terreur dans le pays des violences exercées par les Benvforts. Le duc de Mayenne avait fait ériger la baronnie de La Ferté- Bernard en pairie , et l'avait donnée en dot à sa fille Catherine, qui épousa le duc de Nevcrs, le 23 septembre 1559. Leur fils, Charles de Gonzague, vendit la terre à Georges de Brancas, duc de Villars, lieutenant-général au duché de Normandie
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(1627 ). Le duc, afin de se concilier ses nouveaux vassaux , donna des fonds pour la reconstruction delà rue du Bourgneuf ou rue Brûlée, entièrement détruite par un incendie, le 6 septembre 1621. Louis XIII vint aussi au secours des Ferlois. Il s’en faut de beaucoup que la duchesse de Villars , née d'Estrées , dont la municipalité fertoise possède un portrait équestre, ait laisse* d'aussi agréables souvenirs dans le pays. D'une humeur altière et cruelle, elle faisait jeter dans les oubliettes du château quiconque résistait à ses volontés. Elle aimait à faire à cheval le tour de la ville sur les murs d’enceinte , et montrait , dans le corps d’une femme, les inclinations d’un soldat. Le cardinal de Richelieu acheta, par décret sur le duc de Villars , la terre de La Eerté-Bernard , et obtint confirmation de la pairie par lettres-patentes du 13 janvier 1612. La baronnie-pairie resta dans cette famille jusqu'à la révolution, l’n hûpital placé sous l'invocation de Saint-Julien existait , depuis un temps immémorial , dans le faubourg septentrional de La Eerté. Au mois de septembre 1787, un autre établissement de bienfaisance , un bureau de charité , fut créé par les soins d'un Richelieu , le duc de Fronsac, qui souscrivit, comme seigneur de la ville, une somme annuelle de trois cents francs, et établit , dans une salle de son château, un atelier pour les jeunes filles pauvres. M. Le Franc des Fontaines, abbé commendataire de la Pelice, s'engagea également à secourir l'institution naissante Pendant la cruelle disette de 178!) , il fit venir du riz des villes voisines , et abandonna à lu municipalité une créance de six mille livres.
lorsque la réodalité fut renversée, le seigneur de la baronnie était Armand- Emmanuel du Plessis, duc de Richelieu, depuis duc et pair, et ministre des alfaires étrangères et président du conseil sous le roi Louis XVIII. La Révolution fit de la Ferté-Bcrnard le chef-lieu d'un district et d'un tribunal civil , mais elle priva les habitants d'une branche de revenu considérable, en supprimant son grenier à sel. I.a Ferté- Bernard n'en accueillit pas moins avec enthousiasme les principes de 1789 et même ceux de 1793. Elle fournit deux détachements de gardes nationaux, habillés, armés et équipés, pour aller au-devant des Vendéens. En 1791, des bandes de chouans ayant paru dans le département de la Sarthe, les patriotes se retirèrent dans la ville dont ou avait restauré les fortifications. Au mois d’avril de l'année suivante, une centaine, de gardes nationaux, aidés d'un peloton de verdets d'infanterie et de quelques chasseurs à cheval , mirent en déroute un gros de huit cents chouans à l’extrémité du faubourg Saint-Barthelérai. Les royalistes, dans cette rencontre, perdirent douze morts et trente-sept prisonniers.
On a pu remarquer, dans le cours de cette histoire, la suite et la ténacité des opinions politiques des Fertois : armés successivement pour la patrie contre les Anglais, pour l'unité religieuse contre l’hérésie, pour l'unité royale contre la turbulence des grands , pour les idées révolutionnaires contre les partisans de l’ancien régime; en 1815 ils soutinrent l'Empire croulant, et leur cité reçut dans le département le sobriquet de XUc d'Elbe; pendant la Restauration, ils restèrent avec l'opposition libérale.
La F'erté-Bernard a perdu toute sa physionomie féodale et militaire ; elle est aujourd’hui paisible et désarmée. Ses vieux remparts, répartis entre divers pi-opriétoires, se sont métamorphosés en jardins; le boulevard qui la bordait est
devenu une belle promenade qu'on nomme le Mail ; le château est totalement détruit. Toutefois la ville possède, outre son église, quelques antiquités dignes de User les regards des archéologues. Tel est son hôtel de ville , flanqué d'élégantes tourelles; dans l’une des salles se trouve une bibliothèque publique, débris de celles des couvents et des châteaux du canton. Les halles, bâties en 1535, aux frais d’Antoinette de Bourbon , veuve de Claude de Lorraine, sont remarquables par leurs charpentes. Près de ce bâtiment sont plusieurs maisons à devantures sculptées, enjolivées de figures en bois , de sirènes, de saints, de personnages grotesques , bizarres échantillons de l'ornementation architecturale de nos pères. Il ne reste plus de traces d'un couvent de Récollets fondé par le duc de Mayenne, le 2 juin 1008, sur un coteau qui domine la route du Mans. L'nnlique abbaye de la Pelice, à un kilomètre au nord , n’est plus qu'une belle maison de campagne.
Le sol argileux ou argile-calcaire du Fertois est l’un des plus fertiles du département de la Sarthe. Les céréales y rendent huit à dix pour un ; les prés de la vallée d'Huisue, baignés par six cours d'eau, donnent d'excellents fourrages. La v'gnc est rare et de médiocre qualité ; mais diverses variétés de pommiers produisent du cidre en aliondance. On exporte pour Paris et le département d'Eureet-Loir des bestiaux, des porcs, des volailles , du beurre, des œufs, du gibier et des fromages estimés lies tanneries et chamoiseries, des fabriques et blanchisseries de toile, des rhaussoineries et tuileries, sont la ressource industrielle de la contrée, plus agricole que manufacturière. On cite, au nombre des hommes remarquables de La Ferté-Bernard : Jeun Gtapion, provincial des Cordeliers de la Gaule-Belgique, et archevêque de Tolède, mort à Valladolid, le 21 septembre 1522; Antoine U llotj, qui publia en 1649 un précieux commentaire sur Rabelais , Flore tu m philosopha um seu halus nienilot ianus ; Jeun Verdier, médecin , avocat nu parlement de Paris, et auteur de quarante-deux ouvrages de médecine et de pédagogie; Charles Vérité, procureur fiscal de la haute justice de Saint-Aubin, député extraordinaire aux États -Généraux de 1789, membre de l'Assemblée législative; Houtroue, membre de la Convention; et Pierre-Louis Verdier, chirurgien herniaire des hôpitaux de la marine royale, honorablement connu par son Traité pratique des hernies l.e plus célèbre des Fertois est / obert -Garnier, conseiller au Grand-Conseil sous Henri IV, né en 1535, mort au Maris le 15 août 1590 : ses tragédies avec des chœurs, Porcie, Hippohjte, Cornétie, Marc-Antoine, la Troade, Antigone, Urudanianle, Sédécias, ou les Juives, ont jalonné la route que suivirent Corneille et Racine. '
1. Archives de la viUt. — Histoire manuscrite de La Perlé ; XVIe siècle . — cil. Cauvin, 6«ographie du diocèse du Maine , et Estai statistique sur iar routlij srment de Mamers. — Peseta* , Dictionnaire delà Sarthe. — LePaige. — l.e Corvaisier, Hiitoire des évêque du ifaiis.- Mahillon, Anna/et ord. ffened. — D'Achery et Baluze, Spicilrgium. — Mathieu Paris, Grande chronique. — Garnier, Hist. de France. — B. Itauréau , Bise. litt. du il tune. — Moniteur et Galette de France.