NOGENT-LE-ROTROU
TOtJIl-GlUil-SX-VXRHIUIL. - CBtTEAUNEUr EN THIMERAIS.
KONTMtlUQ.
Nogent-le-Rotrou, s'il faut en croire quelques renseignements bien incomplets, existait déjà sous la domination romaine; il occupait alors le sommet du coteau que dominent aujourd'hui les ruines de son vieux château , et dépendait peut-être de.l’Hyesmois, soit que dans cet endroit cette province traversât la rivière d’Huysnc, soit que la paroisse de Saint-llilaire qui appartient à Nogent et qui est sur la rive droite du cours d'eau eût déterminé la situation politique de la ville. Elle fut sans doute saccagée par les Normands vers le ix* ou x* siècle, et fut rebâtie ensuite dans la plaine qu'elle occupe. Il n’est pas facile de dire quels furent scs liens féodaux ; il semble qu'aux xe et xi" siècles elle dépendait du comté de Chartres, et qu'au xir clic en était affranchie.
1. Bry, Ifisto're des pays et comtés de Perche et duché d’Alençon — Fret, Antiquités et Chroniques percheronnes — Odolent-Desoos , Mémoires historiques sur la ville d'Alençon. — Nous avons beaucoup profilé , pour celte notice et pour la suivante, des renseignements que nous a communiqués, avec une complaisance inépuisable, M. Dallier, jeune écrivain percheron qui prépare depuis iongteuqis une histoire de son pa\s.
MAINE. — PERCHE
Geoffroy II fit reconstruire le château que les Normands n’avaient pas complètement détruit (1005 à 1030) , et fonda hors de la ville le célèbre monastère de Saint-Denis (1031). Le bourg où il s'élevait jouissait du droit d'asile, et son église servait de sépulture aux comtes du Perche. L'abside seule de cette église subsiste encore, tout le reste a été détruit pendant la révolution. Les moines de Saint- Denis avaient, dans le bourg et dans tous leurs domaines, haute, basse et moyenne justice; ils nommaient un bailli et possédaient le patmnnage des trois cures de Nogeut. Vers la fin du xi* siècle, ils eurent à soutenir une lutte contre les moines de Saint-Père de Chartres qui voulaient envahir leurs maisons, et Messieurs de Saint-Denis triomphèrent. Vers la même époque, Ierumte Rotrou IV fonda l'hôpital de Nogent; quarante ans environ après (1135), la foudre tomba sur la ville et la réduisit en cendre : c'est alors qu'elle fut reconstruite par les soins de Rotrou et qu'elle prit le nom de ce comte.
Nogent, jusqu'aux guerres des Anglais, n'éveille par aucun fait intéressant l’attention de l'histoire. Nous n'épuiserons pas d'ailleurs la liste de ses seigneurs, trop longue et un peu confuse : nous noierons les faits principaux. Il panait qu'à la mort de l'évéque Guillaume , comte du Perche, cette obscure llélisende dont nous avons parlé ne fut pas mise en possession de Nogent ; il semble qu’il y ait eu un partage entre le roi de France Louis VIII et les parents qui réclamaient, et que Nogent fut abandonné en 1226 à Allard de Chàteau-Gonlier, qui tenait ses droits de sa grand'mère Béatrix, fille de Rotrou IV. La famille d'Allard garda Nogent jusqu'en 1270; cette seigneurie passa ensuite à la maison de Bretagne, sans qu'on sache trop en vertu de quels droits. En 1346, la mouvance de Nogent fut donnée par Philippe VI à Charles II , comte du Perche. Nogent releva alors de Belesmc, et c'est à Belesme que Jeanne île Bretagne fit hommage ; apiès elle, la maison de Bar, puis celles d'Anjou, de Luxembourg, d'Armagnac, de Coudé et de Béthune , touchèrent successivement les revenus d'une seigneurie à laquelle ils portaient sans doute peu d’intérêt.
Nogent, pendant deux siècles et demi, eut à souffrir de toutes les guerres qui désolèrent le pays : de 1358 à 1428, il fut pris trois fois par les Anglais; les comtes d’Eu et de Saint-l’ol les en chassèrent, en 1449, mais ils ne purent le garder et le brûlèrent en le quittant; en 1525, pendant la captivité de François I", onze mille hommes d'armes l'ayant envahi , le livrèrent au pillage et exercèrent sur les citoyens de barbares violences. Lorsque les huguenots, en 1562, répandirent tant de terreur dans le Perche, ils se trouvèrent trop faibles à Nogent-le-Rotrou pour rien entreprendre, et lu ville resta en paix; elle se fortifia cependant et se prépara à lu guerre. I précaution fut à peu près inutile, car elle n'empêcha pas les huguenots, quatre ans après, d'envahir Nogent, de le piller et de briller l'église Saint-Jean. Le curé Bouilly , alors gouverneur du château, en confia la défense à un soldat aguerri nommé Ydron. Le huguenot Bonuiver fit, en 1569, une vaine tentative sous les murs de la ville. Henri IV campait tout auprès, en 1576; il s’en éloigna, sur la prière des habitants, qui d'ailleurs lui étaient dévoués et avaient fait intercéder pour eux la princesse de Coudé, dame de la ville. Enfin le sire de Pecheray fut, en 1590, repoussé par le comte de Soissons. Le nom de Nogent disparait des annales, en même temps
NOGENT-LE-ROTROU, que la guerre : à peine avons-nous besoin de noter qu’il fut érigé en duchépairie (1652) sous le nom de Nogcnl-lc-Béthune pour le fils puîné de Sully, puisque le brevet ne fut pas enregistré. La révolution n’y aurait pas été aperçue sans quelques dévastations et la destruction de quelques édifices intéressants. Le château pourtant fut épargné. Sully, en achetant la seigneurie (1624), avait voulu le réparer; il en fut empêché par les criailleries îles moines de Saint-Denis. En 1779, M. Grimot, comte d'Orsay, l’acheta de M. de l’Aubespine; il émigra bientôt après, le château fut confisqué et deux fois vendu, d'abord à un ébéniste de Paris, qui tenta vainement de le restaurer, puis à un propriétaire qui voulut l’abattre pour tirer parti des décombres : mais la vieille demeure des comtes du Perche résista si bien, que, de guerre lasse, on l'épargna. Elle est aujourd'hui la propriété d'un homme intelligent , qui conserve avec soin cette précieuse relique, l'une des plus belles ruines féodales de la France.
Nogent, compris depuis la révolution dans le département d'Eure-et-Loir, est devenue la cité la plus importante du Perche; elle renferme 7,000 habitants, et est le chef-lieu d'un arrondissement qui en compte 46,335; scs fabriques d'étamines et burats destinés à l'Espagne et au Brésil , de serges d'Agen , de brelurhes et drogucts, occupent trois ou quatre cents ouvriers. La race depuis longtemps célèbre des chevaux percherons doit au haras établi à Nogent, en 1836, une amélioration déjà bien notable.
Finissons en citant les noms de quelques hommes distingués qui ont pris naissance dans la ville de Nogent. Ce sont Rémy lieltenu , le poète connu de la Pleiade ; René Court ni , historien du Perche , dans les phrases lourdes et emphatiques duquel on trouve, après tout, beaucoup de textes précieux; et Giroust, conventionnel modéré, avocat et écrivain dilTus.
Pour compléter cet aperçu rapide, nous n'avons plus qu’à décrire, ou plutôt qu'à noter trois petits bourgs qui ne mériteraient guère cette mention s’ils n'avaient été honorés du titre de capitales. Nous voulons parler de Tour-Grisede-Verneuil, Châteauneuf et Montinirail. Tour-Grise, sur la rive gauche de l'Aure , et comprise aujourd'hui dans le département de l'Eure, était le chef-lieu des Terres françaises. La tour féodale qui a donné son nom au bourg regardait, de l'autre côté de l'eau, la ville normande de Verneuil, et surveillait l'ennemi comme une sentinelle avancée. Châteauneuf, situé à cinq lieues sud-est de Tour- Grise, se rapproche du pays chartrain. Cette bourgade, ancienne rapitale du Thimrrnis et aujourd’hui chef-lieu de canton, n’a pas d’histoire ; elle contenait à peine un millier d'habitants vers la fin du dernier siècle, et depuis lors sa popu' lation n'a pas beaucoup augmenté. Montmirail, enfin, est la première des cinq baronnies du Pcnhc-Gouct. Placé entre le Dunois et le grand Perche, ce pays resta longtemps indépendant sous des seigneurs particuliers dont la nomenclature n'aurait aucun intérêt. On ne sait guère d'ailleurs que leurs noms, et les événements qui ont agité leur petite capitale sont demeurés tout à Tait inconnus. 1
I. Bry, Histoire des pays et comtés de Perche et duché d’Alençon. — Fri't, Antiquités et Chroniques percheronnes. — Odolenl-Dcsnos, Mémoires historiques sur la ville d'Alençon.
AGRICULTURE. - INDUSTRIE. - COMMERCE. - CARACTÈRE. — MŒURS. — IDIOME. - ANTIQUITÉS.
L'agriculture est en progrès, depuis 1808, dans les detiv départements formés de la province du .Maine. De grands terrains, sur lesquels il ne croissait autrefois que des ajoncs ou des herbes rares et de mauvaise qualité , ont été patiemment défrichés par les cultivateurs, qui bientôt ont trouvé dans d'excellentes récoltes la récompense de leurs efforts. I.'usagc funeste des jachères a été aussi , peu à peu, presque entièrement abandonné, et la découverte d'une marne grise et blanche, employée généralement comme engrais, a beaucoup augmenté la valeur agricole de quelques-uns des cantons les moins favorisés de la province.
La température du haut Maine (Sartlie), situé plus nu midi que le bas Maine, . y favorise nécessairement davantage les travaux de la terre ; le pays, entrecoupé de jolies vallées, de coteaux riants, doit à sa position, à la variété de son sol et de ses sites, la faculté de produire la plupart des végétaux connus. On sème dans les bonnes terres du froment, de l'avoine, de l’orge cl du méteil; dans les médiocres ou sablonneuses, du seigle, du mais, du sarrasin et des patates. Toutes ces récoltes, année commune, suffisent et dépassent même les besoins de la consommation locale. Les propriétés sont , d'ailleurs, extrêmement divisées ; il existe une quantité considérable de petites fermes, nommées borilagrt , dnseries ou petite lieux. Chacune de ces exploitations rurales est, d’ordinaire, entourée d une haie vive; circonstance qui , jointe à l'humidité habituelle du climat , ferait croire, avec assez de raison , que l'ancien système agricole des habitants roulait bien moins sur la culture des grains que sur l’éducation des bestiaux. Les prairies naturelles ne sont pas cependant très-muitipliées ; mais on y supplée par des prairies artificielles. Le trèfle, dont le développement et la maturation sont dus à une heureuse alternative de temps humides et de temps secs, constitue l'une des principales branches du commerce de la Sarthe. Ij culture du chanvre y a pris également une grande importance : on le fait rouir dans le courant des rivières, où il acquiert de la force et une belle couleur. La vigne, surtout dans les cantons méridionaux du département, rouvrait, avant la révolution, la majeure partie du territoire : on a conservé plusieurs de ces vignobles , et le champ où ils ont été remplacés, soit par le froment, soit par les légumineuses, en conserve aujourd'hui encore le nom de Champ (le la ritjne. Cette culture ne dédommage que faiblement des soins qu'on lui donne: les vins souffrent difficilement le transport , et gardent un goût de terroir. Il en est quelques-uns cependant, tels que les vins blancs de Ch.ltoau-du-Loir, d’Asnières et de Chompagné, qui ont du prix pour les amateurs et une valeur réelle dans le commerce. Le cidre et le poiré
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offrent, d'ailleurs, une res-ource aussi abondante que s.iine et agréable; car aucun sol ne se prête peut-être davantage à la culture des arbres fruitiers. Les clultaigniers, entre autres, donnent des fruits d’une saveur et d'une grosseur singulière; ils fournissent un aliment précieux aux habitants pauvres des campagnes.
La bas Maine (Mayenne), contrée plus sauvage, plus accidentée, pleine h la fois d'étangs, de forêts , de bruyères et de rochers , présente des difficultés nombreuses à l’agriculture. On n’a pu y renoncer encore, ainsi que dans la Sartlie , à l'usage des jachères , quoique l'inégalité du sol elle-même favorise la végétation.
Le pays produit du froment, du seigle, de l'orge, de l'avoine, du sarrasin; et, en fait de légumineuses , toutes les plantes potagères. On rencontre quelques prairies assez belles le long de la Mnycnuc ; mais les landes ont encore une vaste étendue , et les routes et chemins de traverse , les haies de clôture , les bois , etc. , occupent un tiers au moins de la superlkic du territoire. Les vignobles du bas Maine sont il peu près nuis ; il n'en existe guère que dans les enclaves du département dépeudaulcs de l'Anjou. En revanche, les arbres fruitiers y sont aussi multipliés et d'un aussi bon rapport que dans la Sartlie.
Le haut ni le bas Maine ne possèdent aucune espèce d'animaux qui leur soit particulière. Les chevaux n'y ont qu’une taille médiocre, et celle des juments est en général plutôt petite que moyenne. I.a race chevaline commençait à s’améliorer dans la Sartlie, loisque l'Assemblée constituante, par sa loi du 20 janvier 1790, supprima les haras entretenus aux frais de l'État. Cependant, depuis l'époque où M. Auvray écrivait sa Statistique île la Sarlhe, le gouvernement s'est appliqué à réparer les fâcheuses conséquences de cette mesure irréfléchie; et, grâce aux encouragements donnés aux propriétaires, la race des chevaux s'est notablement perfectionnée. Par suite de ces efforts, trop exclusifs, l'éducation des mulets, il est vrai , a été négligée ; on ne s’en occupe sérieusement que sur la rive gauche de la Loire ; les ânes eux-mêmes sont presque rares dans le pays.
Les bœufs dits Manceaux, doués d une extrême douceur, sont d’espèce moyenne et de taille médiocre. On en attelle souvent jusqu'à quatre pour labourer les terres de quelque étendue, en ayant soin toutefois de mettre en tête deux ou trois chevaux. L'éducation des bêtes à laine était encore fort mal entendue , il n'y a pas * longtemps, dans les parties haute et basse de la province ; elle a fait des progrès remarquables, par les soins de plusieurs riches cultivateurs qui se sont procuré des béliers espagnols et des brebis cauchoises pour les croiser avec la race indigène. Ces troupeaux livrent au commerce d'excellentes toisons, longues, fines, fortes, soyeuses, surtout dans les cantons de Sillé, de Mamers, de lleaumont, du Mans et de La Fcrté-Bcrnard ; leur laine servait autrefois , comme le remarque M. Auvray, à la fabrication de « ces belles étamines connues, en Espagne, en Portugal et en Italie , sous la qualité de Vé roués, du nom de MM Véron, négorinnls au Mans. »
Pour nous résumer sur l'état actuel de l'agriculture dans le Maine , voici quel est, dans les deux départements, le chiffre en hectolitres des diverses productions agricoles. Le département de la Sartlie produit (>11,578 hectolitres de froment, 49l,lf>8 de méteil, 414,730 de seigle, G46,<>83 d’orge, 313,406 d'avoine, et *28, 148 de mil ou de maïs. Le département de la Mayenne donne
MAINE. — PERCHE
74ti,3W) hectolitres do froment, 130,307 de méteil , 326,892 de seigle , -2-21,002 d'orge, 317,393 d'avoine, et point de mil ou de maïs. L'industrie agricole de la Mayenne, tout en élan! bien inférieure à celle de la Sarthe, rend à proportion plus de froment; mais les bestiaux et les troupeaux sont aussi un peu moins nombreux dans la Sarthe, quoique ce dernier département possède une plus grande quantité de pâturages.
On élève beaucoup de volaille dans le Maine ; elle y est fine et délicate, comme on sait , et forme l'un des articles les plus considérables de son commerce. Les abeilles y sont bien moins multipliées que ne le feraient croire d'abord les avantages du sol et l'importance de la fabrication en cire blanche et en bougie. la campagne foisonne de gibier. I,es rivières, telles que la Sarthe , llluisne et le Loir, fournissent è la pèche la carpe, le barbeau, le brochet, l'alose et la truite; les écrevisses abondent dans les ruisseaux. Parmi les animaux nuisibles, le loup est encore assez répandu : les guerres civiles avaient prodigieusement contribué à la propagation de l'espèce ; les couleuvres et les salamandres, attirées par l'humidité, infestent également tous les lieux situés dans le voisinage des eaux.
Le sol du Maine renferme des trésors minéralogiques récemment explorés par M. Élie de Beaumont et par un ingénieur instruit à son école, le savant M. Triger. Déjà, en 1805, M. Rast-Desarmands, secrétaire général de la Sartlie, faisait observer, dans l'Annuaire de ce département, que des naturalistes du Mans, vlsitunt la chaine de montagnes du nord-ouest , rnmilication de celles de Ccevron , de Itochard et de Montoigu, y avaient découvert du cristal de roche, beaucoup de jaspe et de granit à gros cristaux , du feldspath rouge ressemblant au granit oriental , des roches grenatiques , du kaolin , de l'ophite , et plusieurs autres productions qu'on ne rencontre que dans les montagnes primitives. En fait de métaux, le pays n’a que des mines de fer, presque toutes limoneuses; dans la Mayenne, on le voit mêlé, sous la forme d’oxide, à tous les minéraux constitutifs du sol; dans la Sarthe, ce sont des mines de fer hématique et hépatique, ou bien en grains et attirable à l'aimant , sans compter celles de la commune de Rouez , qui résistent à son attraction , et que Ruffon range dans la classe des mines dites . I apres. Il parait qu'anciennement on exploitait aussi des mines d'argent dans la province, puisque l'article 420 de la coutume du Maine stipule que « la fortune d'or, trouvée en mine, appartient au roi, et la fortune d'argent, pareillement trouvée en mine, au comte vicomte de Beaumont, et baron. » Les départements de la Sarthe et de la Mayenne possèdent des tourbières , mais point de mines de houille ; des carrières de grès , dont quelques roches énormes , notamment à Suint -Généré , portent de visibles empreintes de coquilles ; des carrières de pierre calcaire et meulière , d'ardoises grises et de marbre gris, rouge, noir, et noir veiné de blanc et de rouge , le plus estimé de tous ; on cite ceux de Sablé, connus depuis longtemps , ceux de Louvcrnai et d’Argentré. Le Maine est riche, entin, en marne, tuf et argile à poterie et h faïence.
Les diverses branches de l'industrie des deux départements de la Sarthe et de la Mayenne sont faciles à énumérer : elles consistent en manufactures de toiles à voiles, de toiles fines, de toiles écrues et de couleur pour les colonies; en fabriques de papiers, de calicots , de siamoises et mouchoirs , de linge de table, de cou-
vertures , d'étamines, de gants en peau et de bougie très -renommée ; en verreries, tuileries, poteries, savonneries; en fours à chaux, en manufactures de blondes, filatures de coton; en teintureries, mégisseries, tanneries, forges, hants-fournenux, etc. Les spéculations et les transactions commerciales ont pour objet le bois, le fer, les pierres de taille , les ardoises, les marbres, la chaux, le verre, le papier, les toiles de lin et de coton , les plumes d'oie, les vins et eauxde-vie, le cidre, les fruits, le miel, la cire, la bougie, les graines de trèfle et de luzerne , les laines , les volailles et les bestiaux.
Passons maintenant à la statistique agricole, industrielle et commerciale du Perche; elle diffère, sous trop de rapports, de celle du Maine, pour que nous ayons pu les confondre l’une et l’autre dans un même examen. Nous ferons ensuite, pour compléter ce tableau, le parallèle des mœurs, des usages et des antiquités de ces deux provinces. La contrée appelée le Bocage percheron est remarquable par un sol monlueux, coupé, inégal, qui forme un des points les plus élevés de l’intérieur de la France : quelques-unes des montagnes de ce territoire atteignent une hauteur de quatre cents a six cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Tous les systèmes de stratifleation s’y rencontrent dans un espace de quelques lieues. Le terrain primitif contient des métaux, du béril, du quartz enfumé (émeraude de Limoges et diamant d’Alençon): tandis que, dans les formations postérieures, on remarque des marbres, des pétrifications, des impressions d’animaux ou de végétaux. Le fer est plus rare, quoiqu’on le rencontre fréquemment et sous les formes les plus variées; l'abondance des marnes ou carbonates calcaires offre de précieuses ressources à l'agriculture ; en outre, on n constaté l'existence de la houille et de la tourbe, sans toutefois en tirer parti. la: sol du Perche, quels qu’en soient d'ailleurs les éléments constitutifs, est favorable à tous les genres de cultures. Les diverses espèces de céréales, les prairies naturelles, les bois taillis, couvrent la plaine d'une riche végétation ; sur les sommités et les parties stériles des montagnes granitiques , siliceuses ou calcaires, se développent de grands taillis et des futaies d une rare magnificence. On ne se lasse pas d’admirer les forêts du Perche, les plus belles de la France, et peut-être même de l'Europe, pour la venue et la qualité des bois. les champs sont plantés d'arbres fruitiers d'une nature vigoureuse; qui en dessinent les limites ou les coupent transversalement sur plusieurs lignes. Des délurés entourent les portions de terres, appelées pièces ou misons , et forment une espèce de rempart impénétrable avec leur tissu puissant et serré de coudriers, d'ormes, de frênes, de charmes et de bouleaux. Protégées par ces haies vives, les moissons et les prairies n'ont rien à craindre de l'invasion des bêtes fauves.
Vers la fin du xvm* siècle, l'agronome anglais Arthur Young remarquait avec surprise l'état florissant de l'agriculture percheronne. Depuis ce temps, malgré les calamités de la guerre civile, elle a fait des progrès sensibles; l’intelligence des gens de la campagne a suppléé à leur défaut d’instruction : ils ont renoncé aux jachères, multiplié les prairies artificielles, et successivement adopté, quoique avec une répugnance instinctive, la plupart des nouveaux procédés de culture ou d’assolement. Les bœufs des cantons monlueux, siliceux, granitiques , sont d'espèce moyenne , sobres , et taillés pour la charrue ; ceux des rirhe»
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vallée* de la Sarthe, de l’Orne, de la Touque et de l'Huisne, portent tous les signes d'une espèce supérieure, et participent des nianlages de la race suisse et normande. Les moutons sont grands, hauts sur jambes, sans cornes, et revêtus d'une toison longue, rude et peu frisée, dégénérant chez quelques individus en laine de chien. Les chevaux , fort estimés du reste , appartiennent moins nu Perche qu'au Maine et au Vendômois, d'où les Percherons les tirent à l'état de poulains ; les Anes et les mulets , d’une race fort commune , ne se recommandent par aucune qualité particulière , et sont en général d'un assez pauvre aspect. Nous ne parlons ni de l'industrie, ni du commerce du Perche : à quelques difféiences près, ils ont pour objet les mêmes articles et les mêmes productions que dans le Maine.
L'habitant de la Sarthe et de la Mayenne n'a point de caractère bien tranché; ses qualités comme ses défauts ne lui sont point particuliers ; on les retrouve à un degré plus ou moins développé dans les populations des provinces voisines. Il est généralement laborieux, modéré dans ses goûts, prudent, tenant à ses habitudes, routinier, lent à entreprendre, plus lent à exécuter, trop intéressé peut-être pour écouter toujours les mouvements de son âme naturellement généreuse, et craignant les innovations moins par attachement aux usages et aux croyances du passé, que par l’appréhension de voir troubler l’existence douce et apathique dans laquelle il se complaît. Nous ne parlons point de sa passion pour la chicane et pour les procès, défaut si bien reconnu qu'il était devenu proverbialement populaire. Les paysans, vêtus d'étoffes et de toiles du pays, s'habillent avec une simplicité qui n'est point sans goût ni sans quelque recherche : ce sont , pour les hommes, l'habit quelquefois, presque toujours la veste, le gilet, la culotte, les guêtres; pour les femmes, le |ietit bonnet rond, la jupe, le casaquin , le tablier, ordinairement de couleur écarlate , et les souliers plats. On ne peut donner le nom de patois au français légèrement corrompu et entremêlé de mots du terroir, qu'on parle dans les campagnes. Dans le bas Maine surtout, la prononciation allongée et traînante s'appesantit sur la diphthongiie an, sur les e ouverts et sur les finales muettes, auxquelles on donne le son de la désinence enl.
U-s Percherons , chose singulière , ont une individua'ité plus franche , plus distincte, plus articulée, quoiqu'ils appartiennent h un pays qui n'a jamais eu d’existence propre ni de caractère politique bien déterminé. L'esprit d'innovation a pénétré dans leurs maisons isolées, nu fond de leurs bois, dans leurs champs et leurs prés, mais il ne les a point conquis : leurs vieilles mœurs, leurs habitudes, leur langage, leurs vertus, leurs vices et leurs défauts, se sont conservés: ils sont toujours hospitaliers, bons, charitables, crédules, superstitieux , amoureux du repos plutét que du travail, railleurs et libres dans leurs propos jusqu’à la plus extrême licence. Cette liberté pourtant n'est point un effet de la corruption et s'allie même avec la rigidité des mœurs : si la tille d'un fermier succombe à la séduction, sa famille porte pendant deux ans le deuil de son honneur, La fermière, qu'ou appelle la mu ih esse, ne l'est guère que de nom : elle a pour son mari, à qui elle n’adresse jamais la parole sans l'appeler mon moitié, une déférence extraordinaire; ce respect se porte même, par extension, sur tous les domestiques mâles de la ferme. Elle leur fait la cuisine et les sert à la table , devant laquelle ils sont assis rûte a rôle du maître, qui, comme un patriarche.
mange à la gamelle avec ses serviteurs. Quant il elle, la pauvre ménagère, elle se tient et mange debout pendant tout le repas ; c'est la même subordination hiérarchique de la femme vis-à-vis de l'homme que nous avons déjà observée dans la Basse-Bretagne. I.e Percheron a pour chaussure de gros sabots en bois de hêtre ou de gros souliers ferrés, qui résistent au frottement comme ses mœurs. Il porte un habit tissu, ainsi que ses bas, avec une espèce de laine grasse mélangée, dont les deux tiers sont noirs et le reste blanc, ce qui lui a fait donner le nom d'rlain : cette laine est filée, sous le manteau de son foyer domestique, par sa femme ou par sa fille, pendant les longues soirées d'hiver, travaillée sous ses yeux, et foulée dans le moulin à eau et à foulon, avec lequel il moud sa muntioic, c'est-à-dire la portion de grains nécessaire à la nourriture de sa famille pendant huit jours. S'il doit monter à cheval pour se rendre à quelque marché ou foire du voisinage, il emboîte ses pieds dans scs gallicelles ou guêtres de cuir, et ses jambes dans ses houseaux, espèce de bottes fortes sans pied, qui s'attachent avec deux courroies et deux boucles. Le costume des femmes est ordinairement fort simple ; mais, aux jours de foires , d’assemblées ou de noces, il prend un air coquet : il faut voir les jeunes filles avec leurs jiqtcs de cotonnade peinte, leurs labliers de mousseline, leurs grands bonnets de mousseline brodée, leurs bas de coton blanc et leurs petits souliers plats. Autrefois, les gens du pays faisaient usage d’une mulitude de mots qu’un étranger avait peine à comprendre; ainsi, ils disaient uit pour ail; amiuit (bac nocte), au lieu tï aujourd'hui, reste de l'usage où étaient les Gaulois de compter par nuits et non par jours;/«o, au lieu de fou; puihui ou pu fo, pour plus et duvanlage; fit pour foi; mais ces expressions si bizarres sont beaucoup moins usitées , et les Percherons , parla prononciation surtout, tendent maintenant à se rapprocher de la langue commune de la France.
On trouve dans les superstitions , les coutumes et les pratiques religieuses du Maine et du Perche, des traces nombreuses et de bizarres réminiscences du culte des Celtes pour les arbres, les pierres et les fontaines. Que de vieux chênes, projetant leur ombre sur les carrefours des chemins , sont encore entourés de In vénération populaire ! les figures de madones et de saints ont remplacé les philactèrcs qu’on suspendait à leurs branches, il y a deux ou trois mille ans. Dans le département de la Mayenne , on cite cinq ou six chapelles où sont enchâssés dans les murs , à coté de l’autel , des pieds entiers de chêne : la plus célèbre est celle de Notre- Dame- du Chine, près de la forge d’Orthe, qui attire une affluence considérable de pèlerins. I.es Percherons d'Eure-et-Loir ne vénèrent pas moins le vieux chêne de la Loupe , connu dans le pays sous le nom de Chéne-de-la- Bonne -Vierge. Dans la Sarthe, la Mayenne et l’Orne, rien de plus commun encore que les fontaines auxquelles on attribue des vertus miraculeuses pour la guérison de telles ou telles maladies : citons celle du bourg d'Izé , où l'on immerge les enfants ; celle d’Assé-le-Bércnger, lieu de pèlerinage très-fréquenté ; celle de Saint-Vincent-des-Prés, en Sonnois ; celle de Saint-Martin, entre le Mans et la Flèche, qui a donné son nom à ces villages, et celle de Jouvence, située près des ruines de l'ancienne Noiodunum ; nommons encore les fontaines de Saint-Germain et de Sainte-Géronne , près de Mortagne -, de Sainte- Anne , à
W6 Maine. - perche.
Fontaine-Simon, non loin de la Loupe; de Saint-Georges, àSouancé, et de Saint- Jean-Pierrc-Fixte , l'une et l’autre dans les environs de Nogent-le-Rotrou. M. Joseph Fret, curé de Champs, nous apprend, dans scs Antiquités Percheronnes , « que ces dévotions singulières font déserter, chaque année , à des communes entières, leurs maisons et leurs travaux. » I.es femmes du Perche plongent leurs enfants dans ces fontaines ou y trempent leurs langes et leurs chemises : quelquefois, à Saint-Jean-Pierre-Fixte , par exemple, on achète du propriétaire de la source le droit d'emporter, comme spécifique , une bouteille ou un baril de l'eau miraculeuse.
La coutume d'allumer des feux au solstice d'été , la veille de la Saint-Jean ou de la Saint-Pierre, s'est conservée longtemps dans le bas Maine et subsiste toujours parmi les habitants du Perche. Il serait trop long d'énumérer les autres superstitions d'origine druidique , communes aux deux provinces ; telles que l'usage de mettre le feu à la mousse des arbres fruitiers, la veille de l’Épiphanie, pour en obtenir une récolte abondante de fruits ; de lu plantation du mai , à la porte de la personne à laquelle on veut donner quelque marque d’alTeclion ; enfin, de la recherche de l'herbe de Saint-Jean et de plusieurs autres plantes médicinales, à certains jours et à certaines heures déterminées. Il est pourtant, dans le Perche, une croyance superstitieuse, qu’on ne peut faire remonter au druidisme : c'est celle de la taitice ou de l’hermiite, petit mammifère d’un blanc éclatant , dont les mouvements saccadés sont d'une rapidité extrême, et qui parait et disparait comme l’éclair au milieu des bocages pendant la nuit : les châtelaines des temps féodaux reviennent , affirment les paysans , sous la forme de ce petit animal, qui leur fournissait autrefois leur plus riche parure; et si, au milieu de la nuit, quelque homme est frappé de mort subite , sur un chemin nu dans une habitation, on ne peut douter, ajoutent-ils, qu’il n'ait été rencontré ou visité par la laitice.
Le Maine et le Perche sont trop près du pays Chartrain , ce foyer du druidisme , pour qu'ils ne soient pas riches en monuments élevés aux anciennes divinités de la Gaule. D'immenses forêts enveloppaient de leur ombre impénétrable et de leur profond mystère ces pierres et ces tables sacrées, qui maintenant sont perdues 'dans les plaines découvertes de ces contrées, comme des temples dont le temps et la main des hommes ont fait tomber la toiture. Tels sont les dolmens qu'on voit près des bourgs de Vouvray-sur-IIuisne et de Torcé; ceux qui se dressent sur le bord du chemin conduisant de Connerré à Dolion, et entre les communes de Tresson et de Saint-Mars de Locquenay ; ceux de Lavenai à Bossé , d’Aubigny, de Vaas, et ceux enfin des landes du Bruon et des Moirons. I.cs gens du pays donnent à ces tables, dont la plus considérable, longue de six mètres vingt-cinq centimètres, repose sur des blocs ou piliers de plus de quatre mètres de hauteur, le nom de Pierres couvertes. Il en existe deux autres sur les toutes de Hambers et de Mayenne à Jublains, qu'on appelle Chaires du Diable , parce qu'elles portent l’empreinte grossière de la partie inférieure d'une figure d'homme, armé de griffes aux pieds et aux mains. On remarque une pierre-levée entre Tresson et Saint-Mars, une autre à Vilennes-sous-Lucé , une troisième à Saint-Germain— d’Arcé : la vaste lande située entre Oisé et Saint-Jean-de-la-Motte présente quel-
ques menhirs ou peulvens entourés d'un grand nombre de monolitlies de moindre hauteur. Ou a conservé au Mans, prés de l'entrée de la cathédrale, dans la grand'ruc, jusqu'à la fin du xviii’ siècle, deux monuments .druidiques auxquels on donnait le nom de Pierrrs-au-lait.
Si, poursuivant notre excursion, nous passons du Maine dans le Perche, nous ne trouvons pas moins de vingt-trois dolmens, menhirs ou peulvens, disséminés sur le sol de cette dernière province ou sur le territoire voisin de quelques communes du pays Chartrain. Entre Longny et Regmalard, dans le bois de la Pierre, est une table de forme ovale, en poudingue de silex, ayant cinq mètres de diamètre; une autre, de dimension gigantesque (elle a environ quatorze mètres de circonférence sur un mètre d'épaisseur) , glt dans une prairie, près du confluent de l'Ozanne avec le Loir. Signalons encore les dolmens du hameau de Chambonneau, du château de la Brosse, appelés l'un la Pierre couverclec, l'autre le Palet-de-Caryanlua ; le menhir ou Pierre- P rocureitse de la commune de Saint- Cyr-la-Rosière , dans le canton de Nocé, et le peulven élevé entre Chàteaudun et Brou, qu'on appelle Pitrre-de- Mer lise , par corruption peut-être du nom de l’enchanteur Merlin.
Les restes de la civilisation et de la religion de l'ancienne Rome ne sont guère moins nombreux dans l'une et l'autre province. A Sougé est un camp qui communiquait avec Suindinum par une voie bien conservée, et dont on peut suivre la trace, pendant un espace de quinze kilomètres, depuis le pont de Braye jusqu'à Saint-Mars de Locquenay. Il y a dans la forêt de Lnvardin des vestiges d'une autre voie romaine, par laquelle on allait de cette capitale des l.énomans à Noiodunum. On rencontre aussi, du Mans à La Ferté-Bernard, et de cette dernière ville à Itelesme, des rochers taillés en forme d’escarpement, des camps ou Chdleanr-de-Cisar, encore entourés de leurs redoutes et de leurs fossés. L’amphithéâtre de Suindinum, l’aqueduc des Fontenelles, qu'on nomme aujourd'hui le Chemin-drs-l-'écs, et celui d'Isac, qui tous les deux alimentaient ses fontaines et ses bains; les débris de murs ou de voûtes, les colonnes, les mosaïques , les tuiles à crochets , les poteries, les fragments d’urnes funéraires et cinéraires, les styles, les couteaux, les morceaux de lances ou de haches, les statuettes, les ligures et les pyramides en bronze et en terre cuite, les médailles et les monnaies de différents modules et métaux, catalogués au nombre de plus de trois mille par M. Maulni; tous ces monuments, toutes ces ruines, tous ces objets d’art, découverts , recueillis ou conservés au Mans, à Jublains, à Sauge et en cent autres parties du Maine, attestent la présence, le génie et l'industrie des Romains.
Le sol du Perche présente à sa surface ou recèle dans son sein des vestiges et des témoignages aussi abondants et aussi précieux des établissements formés dans cette contrée par les conquérants de la Gaule celtique. On remarque dans la commune de Sainte-t’eronne un tronçon de la voie qui avait son point de départ à Condé-sur-Iton, et qui, en passant par Montcacune et Mortagne, sillonnait l'intérieur du pays; d'autres restes de routes romaines, trop nombreux pour être indiqués ici , ont été observés avec beaucoup de soin par M. Gabriel Vaugeois. L’existence des postes militaires, des forteresses, des camps Tortillés de la même
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époque, est rappelée encore par les noms de camp, de grand-camp, de castel, de châtel , et de châtelets, si communs dans lu nomenclature géographique du pays. La fontaine de la Herse ou de l'Amour, avec ses deux inscriptions latines, vaut la peine d'étre visitée. Mais c'est surtout à Mézièrcs et à Montcarune, dans les communes de Tourouvre et de Sainte-Ceronne que la terre renferme le plus d'antiquités. L’ancienne cité gauloise, appelée par les Romains Mous C.acunu (que les paysans prononcent encore Mons-Cacunc) , était située à une lieue nu nord de Montagne, dans le territoire formant aujourd'hui la commune de Sainte-Ceronne; on ne peut creuser le plateau sur lequel cette ville était assise et remuer son ancien champ de sépulture, sans y trouver des murs de fondation, des voûtes, des briques, tuiles ou poteries, des médailles ou des pièces d'argent à l’effigie des empereurs, depuis Auguste jusqu'à César-Hosliiien , second fils de Trajanus- Décius, et des sarcophages en grès contenant des débris humains. La cité de Morts- Cacunn , cette Herculanum du Perche, fut détruite, à ce qu’on suppose, sous le règne de l'empereur Dioclétien , par des pirates saxons.
Les trois villes de la Sarthe, de la Mayenne cl d’Eure-et-Loir, qui possèdent les églises gothiques les plus, remarquables sont Le Mans, La Fcrté-Bernard et Nogent-le-Rotrou ; nous en avons indiqué les principales beautés dans nos notices historiques. Presque tous les châteaux féodaux du Maine , et surtout du Perche , ont été renversés depuis longtemps. Il reste pourtant d'intéressants débris des forteresses de Ballon , de La Ferté-Bernard , de Ponnetable , de Mayenne , de Lassay, de I-a Plesse, de La Ferrière-au-Val-Germoud , de Cannes, etc. L'admirable château de Nogent-le-Rotrou est le seul de ces monuments qui ait complètement échappé à la destruction. Nous ne terminerons pas notre résumé sans parler de la ville de Corbon, quoiqu'il n'en existe plus aujourd'hui le plus petit vestige. On ne sait à quelle époque fut fondée cette cité, autrefois capitale du Perche avant Belesme et Mortagne , et qui donna d’abord son nom & ce pays et à ses habitants; liegio C.orbonensis , Corboniensis, colins Corboneusis ou Corbaniensis, comme disent les chroniqueurs contemporains en parlant du Perche, des Percherons et de leurs comtes. On y battait une monnaie portant ces mots pour inscription : tnoneta Corboneusis ou Curbanno fit; et la calcnde du Corbonnois , c’est-à-dire l'assemblée des trois ordres de la province, s'y réunissait tous les ans. Corbon fut détruite, en 1027, par le roi Robert ; c’est, à préscut, un obscur village, où l'on compte à peine quelques centaines d'habitants : on y voit une jolie église, bâtie dans le xiir siècle. Du reste , la contrée qui reçut depuis la dénomination de pays du Corbonnois ne formait qu’une très-faible partie du Perche. '
1. Orderic Vital, Histoire ecclésiastique. — Boulcroue, Recherches curieuses des monnaies de France. — 1*. Renounrd , Essais historiques et littéraires sur la province du .Vaine. — Pcsche, Dictionnaire de la Sarthe. — Ijx Paige, Dictionnaire de la province et du diocèse du Maine. — Airvray, Statistique du département de la Sarthe. — René Courtin, Histoire du Perche. — Fret,. Antiquités et chroniques percheronnes. — Durrau de La Malle, Description du Bocage percheron.— (j»b ici Vaugcois. Coup -d'œil sur quelques-unes des voies romaines qui traversent rarrondissement de Mortagne. — Palu-de-Saint- Vincent, Vues pittoresques du Perche. — Annuaire* de la Sarthe, de la Mayenne, de l'Orne, et d' Eure-et-Loir . — Pcuchet et Chantaire, Statistique de la France.
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ANJOU PROPREMENT IUT. — SAUMURAIS. — CRAONAIS. — VENDEE.
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE. — HISTOIRE GÉNÉRALE
Toute province a sa signiflealion particulière. Celle de l'Anjou n'est ni dans l'influence d'un climat spécial, ni dans l’action d’une race exclusive; elle résulte du contact de plusieurs climats et de plusieurs races. L’ouest, le nord et le midi s’y rencontrent avec la diversité de leurs populations, s’y heurtent, s’v observent, s’y rapprochent et s’y fusionnent ; c'est comme un carrefour jeté cuire leurs extrémités géographiques. l.'Anjou est devenu province en prenant à la fois sur le nord, sur l’ouest et sur le midi, et en composant agrégativement son territoire à leurs dépens.
Si on tire par Angers une ligne perpendiculaire à la Loire et qui, avec elle, coupe l'Anjou de manière A le distribuer dans quatre angles , on aura , avec la plus grande rigueur, le point de départ de son histoire. Le premier s'ouvre sur le nord , sur la Neustrie, sur l'Ile-de-France, sur Paris; le second , sur le midi, sur le monde essentiellement gallo-romain, sur l'Aquitaine et le Poitou, et, à travers le Poitou, sur la Gascogne ; le troisième, sur l'ouest, sur la péninsule armoricaine, sur la Rrctagnr ; le quatrième enfin . aussi à l'ouest, sur une contrée à part, qu'on appelle les Manges ou la Vendée. On a ainsi quatre groupes divers de physionomie, de mœurs et presque de nature : l’un, laborieux, positif, plus sensé que brillant, reproduit le caractère du plateau central de la France, de la Bauce ; l'autre, ardent , mobile, amateur de bruit et de nouveauté, s’anime, à la limite, du dernier souille de l'esprit méridional; celui-là rude et Apre dans sa sève comme lu Bretagne elle-même; celui-ci endormi d'un sommeil obscur entre les trois autres, et ne se réveillant quelquefois que pour défendre héroïquement contre la civilisation le droit qu'il se croit de dormir encore. L’Anjou est le produit de ces quatre éléments. Leurs divergences et leurs analogies , leur antagonisme et leur assimilation , sont le Tonds de son histoire. Il est ainsi placé comme une articulation géographique qui relie l'ouest, le nord et le midi, comme le nœud qui les serre au prolit de la même unité.
L’Anjou faisait partie, au moment de la conquête romaine , de la Gaule celtique. Ses habitants, qui, selon toute vraisemblance, étaient déjà des cnvaliisscurs substitués ou du moins mêlés aux populations primitives, sont désignés ,
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ANJOU
à cet le époque, sous le nom de Antftt. César marqua l'Anjou au début de sa destinée de province , et en lit un de ses centres d’opération les plus importants, un quartier d'hiver et une station permanente pour ses légions. L'Armorique fut la partie rebelle de la Gaule; César se plaça à la pointe de la Loire et de la Maine, pour l'observer front à front et à la longueur de l'épée. On a dit que l'un des derniers efforts de résistance à la domination romaine avait été fait par l'Anjou ; nous hasardons ici cette conjecture que ce fut plus spécialement par les Mauges. Dumnac, chef de l'insurrection , maître de la rive gauche de la Loire, alla, dans une première veine de succès, assiéger les Humains jusque dans Poitiers. Kefoulé ensuite, poursuivi , battu, obligé de se réfugier sur la rive droite, par les ponts de Cé selon les uns , par Chtllonnes selon les autres , il mène les débris de son armée se dissoudre et se perdre loin de leur primitif théâtre. N'est-ce pas là un mouvement analogue à l’insurrection de lq Vendée en 1793? N’est-ce pas la même portée , le même cercle et , pour ainsi dire , le même génie? Maîtres de l'Anjou, les Romains le partagèrent entre l'Aquitaine et la Gaule lyonnaise : ce qui est au midi de la Loire fut attribué a la première de ces provinces, et à la seconde ce qui est nu nord.
Au v* siècle , l'invasion barbare a succédé dans les Gaules à la conquête romaine. Les Ytsigoths occupent l'Aquitaine, et, dans l'Aquitaine, le midi de l’Anjou; une autre partie de l'Anjou s'est rattachée à la confédération des A rmoriq lies ; enfin, les Savons d'Odoacre, dès cette époque précurseurs des Normands, sont venus par la Loire et se sont établis au centre, à Angers. Vers i67, les Franks, conduits par Childeric, viennent prendre possession de l'Anjou, d'où ils chassent les Savons. Les Franks, dans cette position, menacent les Visigoths d'un Côté et la Bretagne de l'autre la lutte a lieu sous Chlodvcig; les Visigoths sont refoulés ver* l'Espagne; la Bretagne est domptée.
A partir de Chlodn ig , l'Anjou peut être considéré comme province française. Le christianisme y a déjà établi sa puissance. Il s'y est introduit avec saint Florent (299), avec saint Maurille (397), avec d’autres apêtres moins illustres II y vient (529) avec saint Maur, disciple de suint Benoit, et y apporte de l'Orient le type le plus élevé et le plus puissant de la vie monastique. Le clergé adopte les Franks, et les adopte en Anjou surtout, pressé qu'il est plus vivement qu’ailleurs entre le midi, dont tout vent soulève des hérésies ou pis que cela même , et l’ouest plein des débris et des réminiscences du druidisme. Ici plus que nulle part, le diocèse prépare la province et s’identifie avec elle. L'Anjou flotte encore longtemps dans les partages héréditaires , tantôt réuni , tantôt scindé ; tiraillé en sens contraire pur les masses , au milieu et aux dépens desquelles il doit s'enfanter; par l'Aquitaine, qui survit auv Visigoths, duché quand elle n'est plus royaume, et royaume quand elle n'est plus duché; par la Bretagne, persistante et indestructible, toujours soumise et toujours révoltée, toujours dominée et toujours indépendante. Mais, dès ce moment, il contient et porte en lui le germe de sa future dignité.
L'invasion des Normands fut une crise particulièrement terrible pour l'Anjou. Ils firent leur première irruptioti dans la Loire en 838. Les pressentiments de Charlemagne avaient pourvu à la défense; c'étaient des hommes de son sang qui gardaient l’Anjou. C’était Thierry, son neveu, le fils de sa sieur Herthe et
de .Mi!on, le frère de Roland. Le fléau passa, mais pour revenir. Il revint sous le règne de Charlcs-le-Chauve. On avait doublé la résistance. L'Anjou avait été divisé en deux comtés, l'un de deçà Maine, l’autre d outre Maine, celui-là laissé à Thierry, celui-ci confié à Robert-le-Fort, fondateur de la race capétienne qui devait plus tard succéder à la race appauvrie de Charlemagne, la rivalité des deux familles commença ainsi dans l’Anjou ; mais il lie fut donné ni à l une ni à l’autre île prévaloir sur les Normands. Thierry fut brillé vif, en 853, par les Normands maîtres d’Angers; Robert périt en 869 à Brissarlhe, dans un combat contre Hastings. Les Normands s’établirent alors fortement sur la Loire jusqu’en 873, et l’Anjou faillit devenir la Normandie. Charles-le-Chauve dut faire un suprême effort pour les rejeter, non pas hors du royaume , mais au moins dans leurs barques. Rendant cette période de désolation la France et l’Anjou n’eurent pas seulement affaire aux Normands. Les Aquitains et les Bretons mirent à profit les circonstances, et triplèrent les calamités. L’Aquitaine, de nouveau réunie par Louis-le-Débonnairc, rompit de nouveau son lien , et s'agita dans toute la liberté, et il faut ajouter dans toute la stérilité, de sa scission, lai Bretagne se fit royaume ; Nominoë, Ilerispoë et Salomon lit forcèrent Charles-le-Chauve de ratifier cette usurpation orgueilleuse. Le royaume de Bretagne, complice et souvent allié des Normands, s’éleva contre le royaume de France; il s’en fit céder une partie do l’Anjou , jusqu’à la Mayenne ( 851 ) ; il lui en prit peut-être davantage, il vint le menacer jusqu'à Vendôme.
.Mais l’Anjou ne devait pas périr et la France encore moins. Au xir siècle, l’un et l’autre sont sauvés de la tempête. Toutes ces races, qui viennent de se heurter avec tant de confusion et comme si le monde allait s'abîmer en elles et par elles, commencent à subir instinct iyement la puissante influence de l’unité carlovingienne , et à en reproduire le type en détail dans les institutions de la féodalité. Nous retrouvons l'Anjou possédé par une vigoureuse dynastie de comtes, qui dure de 892 à 1204 ; qui commence à Ingdgcr, fils d’un simple forestier de la forêt de Nid de-Mcrleet héritier du Câlinais par adoption; qui finit aux Plantagenets , rois d'Angleterre , en passant par le royaume de Jérusalem ; et qui définitivement constitue l'Anjou et s’élève avec lui en le constituant.
La plus énergique personnification de cette dynastie est Foulques-Néra. les comtes qui l’ont précédé, Ingclgcr (892) , Foulques I" (913) , Foulques II (938) et Geoffroy-Grisegonelle (958) ont été occupés à batailler avec les Normands, et à se maintenir contre les Bretons; ils se sont accrus, par alliance, de quelques fiefs épars en Touraine cl dans l'Orléanais ; ils se sont assis là où ils ont pu s'asseoir; ils ont réuni le comté A'uutre Maine à celui de deçà Maine, par cession’ d’Eudes , fils de Robert ; mais l’effort essentiel reste à faire. C’est Foulques-Néra qui le fera (987). L’Anjou demeure encore quelque chose de très-peu déterminé entre le nord, l'ouest, elle midi. Le nord cl le midi se sont fractionnés dans leurs masses ; le midi oppose à l’Anjou sa province sérieuse, tenace, politique et belliqueuse, le Poitou; au nord il a pour limite le Maine, terre vaine et vague, marche jetée entre ses provinces limitrophes plutôt que province elle-même, et le comté de Blois, élément plus actif cl plus présomptueux, province inquiète, destinée qui se cherche et qui ne se trouve pas. L'Anjou manque de frontières tu. Sfi
‘ ANJOU
au milieu de tout cela; il faut qu’il s'en donne. Foulqnes-N'éra est l'homme de relie Melie laborieuse dans son histoire. C'est un autre César, ii/lrr Ctrsnr, disent les chroniques; César mélé de Louis XI, lion et renard, nature vraiment forte nu total, capable de tenir ti'te avec supériorité, par In politique et par la guerre, à tout ce que son siècle et sa position peuvent lui offrir ou lui susciter d’adversaires.
La llretagne a, depuis Charles-le-Chauve , la prétention de pousser ses limites jusque dans les faubourgs d’Angers, jusqu'à la tète de ses ponts, jusqu'il la Mayenne; Foulques, dans plusieurs engagements et surtout à la bataille de Conquereuv (992), fait cruellement passer aux Frelons la fantaisie de venir regarder d'aussi près les comtes d’Anjou , et les refoule pour toujours nu delà de Craon, de I’ouancé et d'ingrande. Le Poitou partage au moins avec l'Anjou le plateau de la rive gauche de la Loire , entre Sauteur et les Manges; Foulques s'étend de son cflté jusqu’à Mnuleuvrier, Passavant et Montrcuil-Rellny. Le cointé de Blois vient, sur la rive droite, jusqu'aux portes de Bougé, et possède Suumur et son territoire sur la rive gauche ; Foulques le rejette derrière la ligne du Lude à Hoorgueil sur une rive (1016), et lui enlève Saiimur et le Saumurais sur l’autre (1025). Quant au Maine, il s'en sert d'abord contre les comtes de 1
Blois, et le traite ensuite si rudement qu'il l’odt anéanti à son profit si la Bretagne ne s’en était mêlée (1029) Non-seulement Foulqucs-Néra détermine les frontières de l’Anjou , mais il les ferme par une foimidable ceinture de rh.lteaux et de villes qu'il arme et qu'il peuple, d'intérêts qu’il crée et rend solidaires de leur inviolabilité ; non-seulement il s'approprie ce qui peut être considéré comme sa part légitime, mais il en prend assez sur ses voisins (la plus grande partie de la Touraine nu comté de lllois, et London, Moncontour et Mirabeau au Poitou), pour mettre à leurs risques et périls tous les événements et toutes les questions il venir.
Après Foulques-Néra (1040), l'Anjou est en possession de sa fortune. Heureux moyen terme, il a le secret d’unir le nord , l'ouest et le midi, et de résoudre leur antagonisme dans son unité; il en a fait l’expérience décisive en se constituant.
S’arrêtera-t-il à ses premières frontières? Il est si petit encore, et la France est si grande! Qu'il s’étende donc et qu’il ne s'arrête pas! Qu'avec Geoffroy- Martel (1040-1060) , il prenne définitivement la Touraine au comté de Blois, et ajoute la Saintonge n ce qu'il a déjà du Poitou ; que son alliance soit recherchée en France et ou dehors; qu'avec Foulques V (1109-1144), il hérite du Maine et qu’il soit appelé au royaume de Jérusalem; qu'avec Geoffroy tll (1129), il fonde la dynastie des Plantagcnets ; que ses comtes s’élèvent jusqu’au trOne d'Angleterre, et que de plus ils soient, à ce même moment, ducs de Normandie et de Bretagne, maîtres du Maine , de la Touraine, du Poitou, de l'Auvergne, du Périgord, de l'Angoumois, de la Saintonge, du Limousin, de la Guyenne et de la Gascogne !
Mais aux Plantagcnets il est temps qu'on arrête l'Anjou ; il s’est élevé si haut que l’orgueil lui cause des vertiges, qu’il ne se reconnaît plus, et qu'il menace la France. Il faut qu'il redescende, et qu’il soit ramené à son rang de province : rude besogne à accomplir, et dans laquelle les chances seront souvent balancées mi douteuses. Philippe-Auguste la commence en confisquant sur Jean-sans-Terre
l'Anjou et toutes les provinces franco-anglaises (120V). Ce n'est là que le premier et le moindre incident de la lutte. Philippe-Auguste réduit matériellement l'Anjou; mais le ressentiment de sa déchéance, l’orgueil de son extraordinaire fortune et l’esprit de la révolte, restent incarnés dans les Plantagenets, et entraînent l'Angleterre dans un duel implacable de trois siècles contre la France.
Que devient, après 120V, l'Anjou confisqué et réuni à la couronne? L'arbre envahisseur est suffisamment émondé, on peut le laisser fleurir encore. Louis IX, en 12'iG, le donne à Charles, l’un de ses frères, qui devient chef d’une seconde dynastie de comtes. Celte fois-ci l'Anjou s’épanchera du cété de l'Italie; il ouvrira le chemin que prendront plus tard les armées de la France. Charles I" le mène à la conquête de Naples et de la Sicile. Ce Charles est un homme noir , qui ne dort prsque point, au dire de Villani, et qui ne ritjamait, qui parle peu et qui agit beaucoup. C'est le gendre et l'héritier présomptif du comte de Provence. Il a ainsi une étape intermédiaire , un arsenal aux portes de l'Italie, une flotte dans la Méditerranée. L'Anjou domine bientôt à Naples par lui comme il a déjà dominé en Angleterre avec les Plantagenets, et il y brille d’un tel éclat que, dès la seconde génération, le sang de ses comtes s'est mêlé à celui de presque toutes les familles souveraines du continent. Cette dynastie s'absorbe vite, au reste, dans la gloire et les difficultés de sa conquête, et elle oublie l’Anjou. Charles II l’abandonne à Charles de Valois , son gendre ( 1290) , dont le fils, Philippe VI , en opère le retour à lu couronne en devenant roi de France (1328).
F ne troisième dynastie commence en 1360. Le roi Jean érige l'Anjou en duchépairie et le donne à Louis, son second fils. Mais ici la tâche de l’Anjou est remplie; il s'est tant répandu qu'il s’est épuisé. Sa nouvelle dynastie n'est qu’une dynastie de transition. La maison de Naples, première maison d'Anjou-Sicile, qui défaille en Italie , adopte, institue et appelle en vain celte dynastie , dite, à cause de cela même, seconde maison d'Anjou-Sicile, et veut, par elle, se retremper à sa source. L’Anjou a donné à l'Italie tout ce qu'il pouvait lui donner, et n’a plus rien à y faire. La Provence est tout ce que la seconde maison d'Anjou-Sicile recueille de l'héritage de la première. L'Anjou aspire au repos ; on dirait qu'il rentre en luimême et qu'il résorbe scs émanations. Sa dynastie napolitaine s’éteint (1VV2). Le duel des Plantagenets contre la France finit (1451), et ils vont bientôt finir euxm'mes (1V85). Qu'elle aille donc se reposer, cette glorieuse province, au sein de l'unité française, qu'elle a si puissamment élaborée et qui se réalise alors. Le dernier de ses ducs, itené-lc-Bon , René le poète, René le peintre, va la bercer dans ses fantaisies d'artiste et dans sa molle insouciance afin qu'elle y arrive sans douleur et que Louis XI la prenne toute endormie (1V34-1V7A).
L’Anjou réuni à la couronne n’en sera plus séparé. Il n'aura plus de dynastie, il n'aura que des ducs apanagistes, dont la plupart, au reste, s'élèveront encore sous son nom, et sembleront protégés par le prestige de son passé. Henri III , roi de France, d'abord roi de Pologne; François, son frère, un moment quasi roi des provinces belges; Philippe V, petit-fils de Louis XIV, roi d'Espagne; Louis XV et Louis XVIII commenceront par être ducs d'Anjou. « Il semble,
« dit un historien, que quelque fatalité, ou plutôt la providence, qui dispose des « couronnes , se plaise à les mettre sur la tête des princes du nom d'Anjou. »
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L'Anjou n'est pas seulement, dans l'histoire, un centre actif de son activité propre, c’est encore un théâtre que viennnent remplir et où se croisent les événements généraux les plus importants. Les guerres de la France et de l’Angleterre , sorties de l'Anjou, s'agitent autour de lui et le traversent dans tous les sens, le désolent, le peuplent de souvenirs et de ruines. Jusqu'à la fin de ces guerres, et au delà, l'histoire de l'excentrique Bretagne déborde souvent en Anjou. Les luttes religieuses du xvr siècle y ont leur point d'intersection ; le protestantisme occupe Saumur et l'angle du midi sur la rive gauche de la Loire ; la ligue occupe l'angle breton et lesMauges; le gouvernement, quelquefois aussi catholique que la ligue, et quelquefois assez politique pour s'en distinguer, s’interpose par l'angle du nord et occupe la rive droite. C'est dans l’Anjou que Catherine de Médicis et Charles IX viennent observer la disposition des esprits (1565-1571 ). Henri IV arrive au trône de France par Saumur, avant d'y arriver par Paris (1589) C'est à Angers que s'accomplit, plus tard, la pacification définitive , et que le dernier représentant de la Ligue , Mercœur, vient faire sa soumission ( 1598). Le fédéralisme aristocratique de la féodalité et la royauté, qui vont bientôt , sous Richelieu , se livrer leur dernier combat, se rencontrent d'abord en Anjou dans la personne de Marie de Médirjs et de Louis XIII (1620). Enlin l’insurrection royaliste de 1793 a son foyer dans l'Anjou, c'est un des rares mais terribles réveils des Mauges ou de la Vendée.
L’Anjou, tel que l'a fait son histoire, est une province d’un génie pratique et moyen. Elle compte des savants, des poètes, des hommes célèbres; mais sa science est celle des faits bien plus que celle des causes : elle porte sur la philologie , sur la jurisprudence et, à son plus haut degré, sur la politique; elle produit Cilles Ménage, Pierre Ayrault ou Chopin, Jean Bodin. Ce qu'on peut appeler son écart intellectuel ne la jette pas au delà de la philosophie critique de Volncy. Sa poésie, représentée par Joachim Du Bellay, est élégante, mais de petite inspiration et même sans inspiration. Ses hommes célèbres sont des généraux de troisième ordre, des diplomates utiles, des magistrats et des fonctionnaires ; les Brissac, les Vaubrun, les Turpin-Crissé, les Desjardins, les Baïf, les Du Bellay, etc. L'Anjou est un tempérament éclectique, comme il est une terre éclectique. Quant à l'originalité, c'est quelque chose d'à peu près négatif. Spirituel sans éclat, droit sans profondeur, efficace sans présomption , fécond , mais d une fécondité égale, mesurée, disciplinée pour ainsi dire, il cherche à se confondre bien plus qu'à se distinguer, à se conformer bien plus qu'à trancher ambitieusement. L'Anjou a renoncé à toute initiative; il reçoit les idées et il les accepte, il attend les événements et il les suit.
L'Anjou, au moment où la révolution de 1789 éclata, avait pour limites, le Maine au nord, le Poitou au midi, la Touraine à l'est, et la Bretagne à l’ouest. Il formait un gouvernement général dans lequel était enclavé et compris, comme gouvernement particulier ou sous-gouvernement distinct, Saumur et son territoire. Il ressortissait au parlement de Paris, et comptait quatre présidiaux, deux prévôtés et six-siéges royaux. La justice y était rendue sous des sénéchaux qui étaient d’épée, et conformément à une coutume particulière rédigée en 1308. Il faisait partie de la généralité de Tours, et comptait six élections et six maîtrises
HISTOIRE GÉNÉRALE. Uf>
des eaux et forêts. Il constituait un diocèse qui relevait de l'archevêché de Tours. Depuis la révolution, la presque totalité de l’Anjou se trouve comprise dans le département de Maine-et-Loire, et pour quelques parties peu considérables dans les départements d'Indre-et-Loire , de la Sarthe et de la Mayenne.
Iji l,oire traverse l'Anjou de l'est à l’ouest, le coupe en deux parties à peu près égales, et reçoit, en le traversant, à droite, l’Authîon d'une part, et la Sarthe, la Mayenne et le Loir réunis dans le même lit , cl sous le nom commun de Maine un peu au-dessus d'Angers; à gauche, le Thouet et le Layon. L'Anjou compte encore de nombreux cours d'eau , mais pour la plupart peu importants. La Sarthe, la Mayenne, le Loir, l'Authion et le Thouet sont navigables. La Sarthe, la Mayenne et le Loir, plus considérables, sont surtout appelés A devenir des artères de premier ordre dans le système général des communications fluviales de la France, la superficie de l'Anjou a été évaluée à quatre cent cinquante-deux lieues carrées, et la population , d'après llcrbin , s'élevait à 58t),CiO habitants, chiffre qu'atteindraient à peine , aujourd'hui, les portions réunies de son ancienne circonscription. Dans l'ensemble de ses aspects, l’Anjou ressemble beaucoup à la Touraine ; il est plus accidenté, plus varié et plus viril ; mais c'est le même climat sain et tempéré, la même richesse et la même exubérance de végétation.
La géologie de l'Anjou, dans les sections qu'elle offre, correspond exactement à la division quaternaire des éléments historiques que nous avons indiqués ; la partie méridionale esl calcaire; la partie nord repose sur une base combinée de silice et d'argile; la partie bretonne est granitique, schisteuse et siliceuse ; les Mauges donnent un mélange d'argile, de granit et de schiste. Les deux premières sections sont sédimentaires, horizontales et régulièrement stratifiées dans leurs couches successives. Les deux autres sections, comme leur composition l'implique, sont le produit de révolutions qui ont redressé, contourné, et altéré les terrains aqueux par l'effort de leurs expansions plutoniques. La surface des uns se développe en lignes planes et continues ; la surface des autres traduit en une série tourmentée de coteaux, de vallées, de gorges et de protubérances, les labeurs particuliers de leur formation. 1
I. Bourdigné, Annale s de l'Anjou. — llirel , Antiquités de l'Anjou. — Ménage, Histoire de Sablé. — Bodin, Recherches sur Angers et le bas Anjou. — Le même, Recherches sur Saumur et le haut Anjou. — Godard-Faullrier, l'Anjou et ses monuments. — Blordicr-Langlois, Angers et l’Anjou sous le régime municipal. — Le même, Angers et le département de Maine-et-Loire de 1787 à 1830. — Mpithez , Recherches historiques sur Angers. — Marchegay , Archives de l’Anjou. — Bineau, Des Travaux publics gui intéressent l'Anjou. — De B« aureg;ml , Essai de statistique de Maine-et-Loire. — Dessein, Dictionnaire universel de la France. — Herbin, Statistique de la France.
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Il a été dit dans notre introduction de l'Anjou , que cette contrée, à l’époque de la conquête romaine, était habitée par les Andes ou Andégaves : César ne les appelle jamais que Andes ou Audi; Pline les nomme Andrgavi, et Tacite écrit lndecnvi. Cette dénomination avait incontestablement , dans la langue des nations kiinriques, une signification aujourd'hui perdue pour nous. Nous la retrouvons dans la nomenclature géographique de plusieurs contrées de l'Orient et de l'Occident. Au temps de la république romaine, il existait encore en Italie un village appelé Andes, fameux par la naissance de Virgile; ce qui a donné lieu à l'ingénieuse supposition des Angevins , que ce village avait été fondé par leurs ancêtres celtiques , après l'expédition de Bellovèsc , au delà des monts à laquelle les Andes prirent, en effet, une part glorieuse. Plus tard, ce même nom fut introduit en Espagne par les Suêves, dont le roi Andéra régna vers la lin du vT siècle sur une partie de la péninsule ibérique. Enfin, le nom de Andes est encore porté aujourd'hui, de l'autre côté de l'Océan Atlantique, par la chaîne de montagnes la plus élevée du nouveau monde, lequel fut, comme on sait, originairement peuplé par des tribus d'origine asiatique, et probablement de la même race que les Kimris delà Gaule.
(Juoi qu’il en soit, le pays des Andégaves était entouré, au nord, par les Auterci- Cenomani (Manceaux) ; au sud, par les Pic’.unes ou Piclavi (Poitevins); à l'est, par les Turones, 7 «rom' ou Turonü (Tourangeaux); à l'ouest, parles Namneles elles Veneli (Bretons). I.e canton des Mauges { Pngus Meda'gieu . , lleldaeensis , Neldayiensis), se trouvait alors compris dans la dépendance des Pietavi , et la tribu à laquelle il appartenait, était désignée sous le nom de Mednlgio. On prétend même que César, irrité de la résistance indomptable qu'il avait rencontrée dans cette peuplade, la qualifia de muta gens ( mu u mises gens), d’ou l'on a fait dériver les Mauges. Notre intention , comme on le pense bien , n'est nullement de rapporter ici toutes les fables qui ont été débitées sur l'origine des Andes et sur la fondation d’Angers. L'annaliste angevin Bourdigné raconte, dans son style naïf, et avec le plus beau sang-froid, que l'Anjou portait primitivement le nom à'Egada (de Aigues, en langue celtique eaux); que des Egadiens ayant rendu visite à Sarron, troisième roi de la monarchie diluvienne des Gaules, obtinrent de ce monarque le privilège d'élever une ville, et que l'ayant bâtie « sur la profundc et navigable rivière de Mayenne, a ils lui donnèrent le nom de Andes (l'an du monde 2,000, et postérieurement au déluge 3V4 ans environ). Cette cité fut détruite. Après la ruine de Troie, o une bande de Troyéns, pour lors appelez Angions , # ajoute Bourdigné , # arrivèrent au pays d'Anjou et édifièrent de
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nouveau In ville d'Angicrs. » Nous ne nous arrêterons |>oint davantage à toutes ces fantaisies, tous ces écarts d'une érudition indigeste et trop amie du merveilleux , nlin d'aborder plus têt , sinon encore l'histoire positive, du moins les conjectures basées sur des événements et des faits dignes de discussion.
Les Andes, en ces temps reculés, avaient-ils une capitale? Quel nom portaitelle; et quelles étaient sa situation géographique , sa population, ses ressources, son étendue? Toutes questions aussi curieuses que difficiles à résoudre. César, qui parle souvent des Andes dans plusieurs livres de ses Commentaires, ne mentionne jamais leur capitale. Pendant une de ses absences de la Gaule, ce peuple, déjà soumis à la république, ayant secoué le joug, Dumnar, son chef, bnlla toutes les villes du I'agus Andicnvensis , avant de inarcher sur Limonium, métropole des Piclavi qui étaient demeurés fidèles aux Humains. Celte levée de boucliers se termina, comme on l'a vu dans l'introduction, par une défaite sanglante. Dumnar, battant eu retraite devant la cavalerie de C. Fabius, lieutenant de César, perdit douze mille des siens a l'entrée du pont qu'il avait jeté sur la Loire afin d'entrer en Aquitaine, et suivi de quelques soldats échappés au carnage, se réfugia dans le pays des Carnutcs, d'où la prompte arrivée de Fabius le contraignit bientôt à s'enfuir seul, errant et se cachant jusqu'aux extrêmes régions de la Gaule : üumnacus , suis Jinibus eu puisas , en uns lalilunsgue , soins r.i trémas tiut/he rrgiones prlere conclus est. Dés lors, les Andes passèrent définitivement sous la domination romaine. Les conquérants relevèrent quelques-unes des villes de cette nation, notamment celle qui occupait une partie de l'emplacement actuel d'Angers : César, ou plus probablement un de ses successeurs, lui imposa le nom de Jutiomagus; preuve peut-èlre que c'était là le siège principal du peuple vaincu , et que la dénomination générique de Amies, fréquemment employée dans les Commentaires, s'appliquait aussi spécialement à la plus importante de leurs cités.
Dans celte hypothèse, Andes serait donc devenue Jutiomagus 1 1 May us, dérivé du celtique, signifie, dit-on, dans cette langue, enceinte de ville, de bourg ou de château). La nouvelle capitale, au nom de laquelle on avait ajouté la désignation de Andecuvorum , ne tarda point à obtenir les droits de bourgeoisie romaine : elle eut son enceinte fortifiée , un château, un capitule, bâti, comme à Rome, sur l'un des points culminants de la ville; plusieurs temples, un prétoire, un palais curial, des thermes, un aqueduc, un amphithéâtre situé à l'est, hors des murs d'enceinte, et que les habitants appelèrent Orotvan (en celte, arène ou sable) , de même que les habitants de Ntines et de quelques autres cités méridionales nommaient leur amphithéâtre Arma, les arènes. Les vestiges du Growan d'Angers (plus récemment le Grohan) ont subsisté jusqu’en 1802, époque à laquelle on les a détruits entièrement pour niveler le sol. Il existe encore quelques parties de la maçonnerie du capitale, encastrées dans les constructions modernes. Des fouilles, pratiquées à diverses reprises, ont amené, en outre, la découverte de quelques restes de l'ancien mur de la cité , du pavé en mosaïque d'une salle des Thermes, d'une quantité prodigieuse de débris de constructions romaines, parmi lesquels on distingua quelques mensus, de plusieurs tombeaux,
1. Ville Julienne irds; raXivurjv; , ilit Ploléinée (Géographie, livre II).
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d'une belle unie indique de porphyre, ornée, de deux musqués de Jupiter et conservée aujourd'hui au Musée, et d'un assez, grand nombre de médailles, frappées surtout à l'effigie des empereurs Vnlérien , Gallien et Posthume ( 1757-1813 . On ne sait à quelle date rapporter la construction de l'amphithéâtre ou Grolian ; Bourdigné l’attribue hardiment à César, mais il faut lui laisser la responsabilité de pareilles licences. I.a Table de Peutinger nous apprend, du reste, que trois voies romaines avaient leur point de départ à Juliomagus; deux prenaient leur direction vers le haut pays , la troisième aboutissait à Combaristum , lieu d'étape des légions.
Les Andes, unis aux Turones, se soulevèrent sous l'empire de Tibère (an 21 après Jésus-Christ]. Ce mouvement, que leur précipitation même et leur ardeur empêchèrent seules de réussir, fut assez sérieux pour que le lieutenant Acilius Aviola partit immédiatement de Lugdunum avec la cohorte qui s'y trouvait en garnison, et rejoignit les autres troupes romaines établies sur le territoire andécavc, tandis qu'un corps de légionnaiics, campé sur les bords du Itliin, se mettait en mouvement et marchait contre les Turones. la discipline des conquérants triomplia encore une fois du vieil esprit d'indéjieudance de la Gaule ; mais tous les ferments de révolte ne furent point alors étouffés, et ltome ne parvint à y consolider sa domination que sous Vcspasien. Vers le milieu du v* siècle, nouvel effort des Andes, confédérés cette fois avec les Bretons. Ils prirent les armes contre l'empereur Valentinien lit , et dans cette insurrection, où chaque peuple s'elTorçait de reconquérir son antique nationalité, Juliomagus rejeta son nom romain, souvenir toujours présent de la conquête, pour adopter celui du peuple même, au milieu duquel, dit d'Anville, « elle tenait le premier rang. » And<gat lia, Andegtwum , fut substitué à Juliomagus sur toutes les cartes. Ilans la notice des provinces de la Gaule, on lit Cirilas Andicavorum; Andecaris ou Andegavis ne prévalut que plus tard au moyen âge : c'est de cette dernière dénomination que dérivent Angers et Angevin.
Déjà , trente-quatre années auparavant (412], les Romains, pour avoir raison des Ragaudes, alliés aux chrétiens et formant avec eux la confédération des Armoriques, s’étaient vus obligés d'appeler les Visigoths ariens dans l'Aquitaine. L'empereur Honorius avait même intégralement cédé cette province à leur roi Wallia, qui, de cette manière, avait rangé sous son obéissance toute la partie méridionale du pngus andrgueensi». L'insurrection, comprimée par les Visigoths en Aquitaine, ne put être étoulTée sur la rive droite de la Loire, non plus qu'au delà de ce fleuve ; et vingt-deux cités des Gaules , au nombre desquelles se trouvait Juliomagus-Andiravorum, réussirent à se maintenir libres au milieu du triomphe des Barbares. C'est à cette époque qu'il faut rapporter, suivant un historien de l'Anjou, la construction des anciens murs à cordons de briques et sans briques , qui enfermaient l’espace de terrain qu'on appelle encore à Angers la cité.
Les habitants de Juliomagus, que Defensor, envoyé vers eux par Lidorius, évêque de Tours, avait convertis au christianisme, restèrent soumis à la suzeraineté nominale de l’empire, tout en se montrant jaloux du maintien de leur liberté, surtout en matière de foi religieuse. Ils Tirent même cause commune avec les Romains au bruit de l'approche d’Attila. Le péril une fois passé, ils se
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séparèrent de nouveau de Rome et s’unirent plus étroitement avec les peuples de l'Armorique. Mais le flot des invasions barbares devait bientôt emporter cette faible barrière et rompre les liens qui unissaient les provinces de l'ouest. En 46V, Ægidius, chef des troupes romaines, appelle ou secours de l'empire Odoacre et ses Saxons, pour les opposer aux Kranks, dont les hordes menacent le pays des Andégaves; il meurt avant l’arrivée d’Odoacre, laissant au comte Paul, un de ses lieutenants, le commandement de la mélropole et des Andes. Celui-ci, contraint de livrer aux Saxons la ville et plusieurs Iles de la l.oire, se retire avec quelques troupes dans une de ces Iles. Les Franks, cependant, se sont avancés au cœur de la Gaule : Childéric, leur roi, marche contre Odoacre et le refoule vers la Germanie; il s'empare d'Andégavia, pille et brûle une partie de la ville, et tue le comte Paul de sa propre main. Odoacre laisse passer l'orage qui avait frappé cette tète; il profite du moment où Childéric, occupé è guerroyer en Allemagne, ne peut lui opposer aucune résistance, pour ressaisir Angers. Cette fois, le Frank ne trouble point le Saxon; il lui accorde même la paix, au priv d'un corps de troupes auxiliaires. Après la mort d'Odoacrc . 495) , Childéric reprend l'Anjou, et Chlodwig règne sur cette province, soit qu'il l'eut recueillie avec l’héritage de son père , soit qu'il l'eût soumise à ses armes. La ville d'Angers passe ensuite sous la domination de Clodomir, roi d'Orléans, et sous celle de Thierry, roi de Metz (524-534) ; elle se soustrait, plus tard, à l'autorité de Théodebert, (ils de Thierry, pour se donner a son oncle Childeber) , roi de Paris ; puis elle appartient à Clotaire 1", roi de Soissons; à Chilpéric I", son fils, et enfin h Clotaire H, son petit-fils, qui se la voit enlever par son oncle Contran, roi de Bourgogne et d'Orléans (561-628).
Voilà donc l'Anjou et sa capitale violemment détachés de l'alliance de la Bretagne, qui conserve son indépendance, tandis qu’ils sont réunis à l'empire frank. Dès lors, les Angevins et les Bretons, quoique toujours attirés l'un vers l’autre par une sympathie dont nous retrouverons la manifestation aux époques les plus mémorables de leur histoire, eurent une fortune et des intérêts diamétralement opposés. Sous l’empire des rois mérov ingiens ou cariovingins , comme sous le gouvernement de ses comtes et de ses ducs, Angers sera presque toujours en guerre avec l'Armorique. S'interposant entre cette province et le cœur de la monarchie, placée d’ailleurs sur les confins de l'Aquitaine, elle deviendra une des rlefs de la France et méritera, par ses luttes continuelles contre l’invasion, le droit de porter dans ses armes le signe de cette dangereuse distinction; son blason , en eflet, se composera , par allusion à sa situation géographique et politique, d'un écu de gueules, lu clef d'urgent en pal, au chef d’azur, chargé de deux fleurs de lys d’or.
Le christianisme, comme un arbre puissant, s'étendait peu à peu surtout l'Anjou. Implanté (laïus la province sans avoir rencontré aucun obstacle, sans être arrosé du sang des martyrs, il voyait déjà s'élever à son ombre le siège épiscopal d’Angers. On ignore à quelle époque précise fut fondée, hors des murs, l'église de Saint-Pierre, la première cathédrale de cette ville, selon quelques auteurs. Bâtie dans le cimetière des Chrétiens, aujourd'hui la place du Ralliement, elle était le lieu ordinaire de leurs réunions , lorsque Childéric survint et la livra aux ill. 57
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flammes. On construisit aussi, au delà de l'enceinte de la cité, par les soins de Défensor, une petite église, que ce premier évéque d'Angers dédia à la Vierge; située près du Capitole, elle occupait une partie de l'emplacement sur lequel Saiut-Mnurice, la seconde cathédrale de la métropole de l'Anjou, a depuis été bâtie. Au\ilius, saint Apothème, Fumère, Prosper et saint Maurille, sont regardés comme les cinq successeurs immédiats de Défensor; cependant l'époque à laquelle ils furent élus par les Angevins nous est tout a Tait inconnue ( 370-437). C'est seulement à partir de Thalasius que nous sommes mieux renseignés. Quoique le christianisme eût fait de grands progrès dans le haut et le bas Anjou , il n’avait point encore pénétré dans les profondes solitudes des llauges, où il existait, à Belle-Fontaine, un collège de druides. Avant d'étre appelé à l'épiseopat par les Angevins, Maurille, disciple de saint Martin de Tours, fonda un monastère à Chaloiincs, sur la rive gauche de la Loire , à quatre lieues au-dessus d'Angers (J lonatlerium Colonelense) : de là, la foi commença à se répandre dans les Mauges, et à y faire d'ardents prosélytes parmi ces hommes qui n’ont jamais pu croire médiocrement. Ce suint fil aussi construire, sous le chœur de l'église de Notre-Uame-hors-des-Murs, une crypte, dans laquelle son corps reposa jusqu'au ix* siècle; ses restes, transportés alors à Saint-Maurice par Charlesle-Chauve, y devinrent l’objet de la dévotion populaire. Saint Maurille institua la fête de la Nativité de la Vierge, que, pour cette raison, on appelle en Anjou, et dans plusieurs provinces voisines, Notre- l)n me-de-l ’ Angevine. Une abbaye, qui surpassa en magnificence tous les monuments religieux des deux siècles précédents , fut , en outre , fondée , près d'Angers , vers 554 , par le roi Childcbert. D'abord consacrée à saint Germain, évêque de Paris, elle changea bientôt de nom et prit celui de saint Aubin , évêque d'Angers, lorsque le corps de ce prélat y fut enterré. Des ecclésiastiques y vécurent pendant longtemps en communauté ; mais, sous l’épiscopat de Néfingue, ils firent place aux bénédictins, qui rendirent l’abbaye de Saint-Aubin si célèbre. L'Anjou était devenu la seconde patrie de ces religieux, depuis que saint Maur, disciple de saint Benoit, y avait établi sur la Loire, à Gianfeuil ( Olonnofolium), le premier monastère qu'ils aient possédé dans les Gaules.
La vie de Lieinius , connu dans le calendrier romain sous le nom de saint Lézin , appartient à la fois à l'histoire civile et ecclésiastique d’Angers. Il naquit en 540, d'une famille alliée aux rois de la première race ; c’était un homme de la plus belle figure , d’une rare aptitude pour les affaires , estimé comme soldat et encore plus pour ses vertus ; mais méprisant le monde et préférant â ses honneurs et à ses richesses, la méditation et la retraite religieuses. Chilpéric, roi de Soissons , conféra i Lieinius le gouvernement d'Angers avec le titre de comte. Le nouveau gouverneur n’avait accepté cette charge importante qu’alin d’avoir un prétexte pour s'éloigner de la cour ; il ne tarda donc pas à envoyer sa démission au roi frank et à se retirer dans un monastère , où il prit les ordres sacrés. Le siège épiscopal d’Angers était alors occupé par Audouin, prélat d’un esprit débonnaire, de mœurs faciles et très-enclin au plaisir de la table. A sa mort, le clergé se réunit aux habitants de la ville et de la campagne pour proclamer saint Lézin évêque (595). Celui-ci, obligé de se rendre aux prières des Angevins, se
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dédommagea de la grandeur qu’on lui imposait par l'exercice d'une charité sans bornes. « Le palais épiscopal d’Angers » , dit un historien, « semblait changé en un vaste hospice, où tous les infortunés étaient bien venus et reçus selon leur rang et leur état ; souvent il les servait lui-même, et quelquefois on le voyait laver les pieds des pauvres voy ageurs malades, qui arrivaient épuisés de fatigues. » L'admiration et la reconnaissance publique , quelques efforts qu'il fit d'ailleurs pour s'en défendre, lui attribuèrent, de son vivant, le don des miracles; et cette confiance dans son intercession devint encore plus fervente, lorsque après sa mort on ensevelit sa dépouille mortelle dans l'abbaye de Saint-Jcan-Bnptiste, bâtie par sa piété, sous les murs de la ville (605). Au bout de trente-cinq ans, on tira ses habits pontificaux de son cercueil, où ils étaient restés intacts, ainsi que son corps, et ils furent soigneusement conservés par le clergé de l'église Saint-Julien (autrefois Saint-Jean-Baptistc), qui , tous les uns, le jour de sa fête, les exposait à la vénération des fidèles. Cet usage a subsisté jusqu'à l'époque de la révolution. Licinius eut pour successeurs au gouvernement de l'Église, Magnobus, ou Mainbceuf,' choisi par l’élection populaire, et nu gouvernement de In cité, Théodulphe et Beppolen, nommés l'un et l'autre par Contran, roi de Bourgogne. Magnobus était né à Angers, vers l'an 574, d'une des familles les plus considérables de cette ville; le lieu où il naquit, d’après l'historien llirrt, correspond au terrain sur lequel on a depuis percé la rue de la Tannerie. Disciple de saint Lézin , Magnobus avait été chargé par lui d'aller chercher à Borne les reliques de saint Jean-Baptiste. Il ne fit pas un moins digne usage de son pouvoir et de ses revenus que son prédécesseur, et par ses fondations religieuses ou charitables , il donna une impulsion nouvelle à l'accroissement et à l'embellissement de sa ville natale.
La conquête de la Gaule par les Franks n’avait point fait déchoir Angers de sa suprématie politique, que nous «lui verrons également conserver, a travers toutes les révolutions, parce qu’elle est le résultat de la nature même des choses. Bâtie en amphithéâtre, sur un coteau dont la pente, en descendant vers la rivière de Maine, s’adoucit assez pour y former un port à berges peu élevées et d’un accès facile ; ayant ainsi à ses pieds et , pour ainsi dire , à son service cette belle rivière, qui vient de naître du confluent de la Mayenne et de la Sarthe, et qui, à huit kilomètres au-dessous, va se jeter dans la Loire, elle pouvait, dès lors, communiquer à la fois par cette route fluviale avec l’Océan atlantique et les provinces centrales de la France. Angers, du m* au ix* siècle., parait avoir été renfermée, comme nous l'avons déjà remarqué, dans les limites de la cité. Elle occupait l'espace borné actuellement par la rue de la Baudrière , au nord; la place Neuve, au nord-ouest; la place Sainte-Croix et la rue Toussaint , à l'est; la Porte-Toussaint et le chemin de la Basse-Chalne, au midi ; et la rivière de la Maine, à l’ouest. Son enceinte murée avait probablement été construite au commencement du v* siècle. On y avait ménagé quatre portes, lesquelles s'ouvraient sur la campagne ou sur la banlieue : c'était, à l'est, la porte de la Vieille-Chartre ; au sud , la porte des Champs ; à l'ouest , la porte de Fer ; et au nord , la porte Angevine , située au point d’intersection de la rue Baudrière et de la rueSaint-Laud. L'approche de celte dernière entrée était défendue
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par le rapitole. I,e palais enrial , résidence des évêques jusqu'au IX' siècle, s'élevait sur cette roche escarpée, qui domine la Maine, et qui est aujourd'hui comprise dans l'enceinte occidentale du château. Le prétoire, l'amphithéâtre et les bains décoraient les faubourgs; là aussi étaient le cimetière des Chrétiens, les églises de Saint-Pierre, de Notre-Dame hors-les-murs , ou de Saint-Maurille, et les abbayes de Saint-Aubin et de Saint-Jean-Baptistc A ces monuments religieux, l' évêque Magnobus, auquel les habitants d’Angers devaient la fondation de plusieurs hospices, ajouta le monastère de Saint-Saturnin ; il le fit construire avec le consentement du roi Dagobert, le dota généreusement d'une partie de ses biens, et y reçut par la suite la sépulture (606-654). C'était tout un monde monastique qui surgissait, en quelque sorte, du sol aux portes de l'ancienne cité romaine. Lin grand nombre de fidèles accouraient de tous les cantons de la province pour visiter les tombeaux des premiers évêques d’Angers : on construisit des maisons pour les recevoir, et, peu à peu, les églises furent entourées de petites colonies dont la réunion devait, plus tard, constituer, au delà des murs, et à l’orient, comme une ville nouvelle. (Quelques groupes d'habitations commençaient aussi à poindre sur la rive droite de la Maine, puisque Grégoire de Tours nous apprend que, dès le vi* siècle, un pont la reliait à la rive gauche : Ad Andcgauain urbain dirigit, Medimnœ torrent h expelens pontem , dit-il en parlant de la défaite de la troupe d'Ébrachaire par les Bretons.
Les habitants d’une ville si importante ne pouvaient être étrangers à son administration. Elle possédait d'ailleurs, comme nous l'avons dit, un palais curial, un capitule, un temple, un prétoire, etc., monuments qui attestaient l'existence d'une municipalité romaine. On voit dans les formules angevines un modèle d'acte dont la date remonte à la quatrième année du règne de Childebcrl I", et qui ne laisse aucun doute à ce sujet. Il y avait, en ce temps-là, à Angers (515), ainsi que le constate Itaynouard, « une curie, une curie publique, un défenseur, un principal, des codes ou registres publics, et des gestes municipaux où l'on insinuait les actes. » Des médailles gallo-romaines de la cité angevine sont parvenues jusqu'à nous : elles portent l’image d'un cavalier ou d'un cheval libre, emblème de la liberté, avec les mois Andec et Andeeave. Il existait enfin à Angers un bétel des monnaies, comme le prouvent les tiers de sol d'or qui y furent frappés sous la première race des rois de France.
Ge fut pendant les deux années du gouvernement de Théodulphe que se consomma l'usurpation de l'Anjou parGontran; les Angevins, malgré leur dévouement aux intérêts de Clotaire, furent obligés de subir la loi du lieutenant de ce nouveau maître. Son successeur, le comte ou duc llcppolen, dont la vie et la mort appartiennent plus à l'histoire de la Bretagne qu'à celle de l'Anjou, se rendit odieux aux peuples par ses exactions et ses violences. Après la victoire remportée par les Bretons sur les Angevins, les Manceaux, les Poitevins et les Tourangeaux que Chilpéric avait fait marcher contre Guérech, comte de Vannes, Beppolen avait été investi du commandement des troupes franques (578- 579). Nommé ensuite comte d'Angers, puis comte de Bennes et de Nantes, il éprouve de la part des Rennais une résistance qu'il a beaucoup de peine à vaincre et qui coûte lavîe à son fils (586). En 590, il reçoit l'ordre de se réunir
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à Ébracaire pour repousser les incursions des Bretons ; mais celui-ci , en se retirant a\ec ses troupes, laisse tout le poids de la guerre au comte d'Angers, qui, dans une rencontre où il déploie un grand courage, périt de la main de Guérerh. Ébracairc, après quelques avantages, est défait aussi par les Bretons, et ses soldats se retirent en désordre vers Angers. Instruits de l'approche de ces bandes, dont ils redoutent les excès, les habitants courent à la hâte sur le pont de la Maine pour leur en disputer l'entrée ; un combat s'y engage entre eux et les fuyards qu'ils repoussent, dispersent et dépouillent impitoyablement. A la même époque la peste et des tremblements de terre désolaient la capitale de l'Anjou.
Nous laissons à l'histoire générale le soin de raconter comment itaimfruy ou Itaghenfrid , pour la part qu'il prit sur les champs de bataille à la ruine du parti de Plectrude , veuve de Pépin , et de Théodoald , son petit-fils, fut proclamé maire du palais du royaume de Neustric. Sous le nom de Chilpéric, élevé au trùne par sa politique, ce seigneur gouverna la France en roi plutôt qu'en ministre jusqu’au jour ou il vit s'élever contre lui le jeune Charles, autre lils de Pépin (716). En moins de trois ans. toutes les forces de Kaghenfrid furent anéanties dans une succession vie combats , dont le dernier et le plus décisif eut lieu sur l'Aisne, près de Soissons. Chilpéric, sous la protection d'Eudes, duc d'Aquitaine, opéra sa retraite vers Orléans, tandis que Kaghenfrid se retirait à Angers (716-720). L’ex-maire du palais ne désespéra pas cependant de ressaisir le pouvoir. Il gagna les deux fils de Drogo, le frère de Charles, s'unit à eux par un complot , et , soulevant les Angevins et tes populations des contrées voisines, tenta de nouveau la fortune de la guerre. Sou rivul le refoula dans les murs d'Angers, où il vint l’assiéger en personne, la vigoureuse résistance de Kaghenfrid ne put sauv er la ville; lui-méme fut pris par les assiégeants; mais Charles, voulant plutôt se concilier qu'abattre cet homme énergique, lui donna le gouvernement du comté d'Angers (724). Du reste, Kaghenfrid fit cruellement et tyranniquement peser sur les Angevins l èpre humeur de l'ambition vaincue. On peut juger de la violence de ses procédés par la manière dont il pourvut à la reconstruction de son palais sur les ruines du capitule. N'ayant ni l'argent, ni les matériaux nécessaires, dit une ancienne chronique, il s'empara des biens de la belle abbaye de Saint-Maur, en expulsa tes moines et en ordonnu lu démolition; les matériaux, transportés A Angers par la Loire et par la Maine, servirent à construire le palais des comtes d'Anjou.
Nous ne voyons pas un homme médiocre parmi ces premiers gouverneurs d'Angers. En 768, Milon, comte du Maine, un des seigneurs les plus distingués de son siècle, reçoit ce bénéfice militaire de Chariemague, en épousant sa sœur Berthc. Milon d’Angers, comme l'appellent les chroniqueurs contemporains, eut quatre fils, Roland, Thierry, Geoffroi, Baudoin; l'aîné lui succéda d'abord, à ce qu'on suppose, dans son gouvernement de l'Anjou (772). C'est ce même Roland dont la figure héroïque nous apparaît tout à coup, vers la tin du vin* siècle, à côté de Charlemagne, et qui périt A Ronccvaux, en 778. Thierry fut, comme son père et son frère, investi du titre de comte d'Angers. A la tête de presque toute la noblesse de lu province, il accompagna Lovÿsde- Débonnaire dans son
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expédition contre Morvan , roi des Bretons. L’empereur s'était rendu h Angers avec son armée, et il y avait laissé sa femme llermengarde , consumée par une fièvre dévorante. Cette princesse, dans l’espoir d'obtenir la guérison de sa maladie par l'intercession de saint Martin de Tours, se rendit souvent à pied en pèlerinage au sanctuaire de ce saint, situé hors de la ville. C'était une petite chapelle toute délabrée et prête h crouler; llermengarde fit vœu de la changer en une magnifique église si la santé lui était rendue. Sans attendre, toutefois, les effets de la protection du saint, elle posa la première pierre de l’édifice, et pourvut par ses dons A son achèvement et à la dotation de son clergé. L’impératrice mourut le 30 octobre 818, et scs obsèques eurent lieu dans l'église cathédrale de Saint-Maurice, où elle fut inhumée. Après sa mort, on acheva l'église Saint- Martin, qui, agrandie par les comtes d'Anjou, devint plus tard leur saintechapelle; ce précieux échantillon de l'architecture carlovingienne servait, il y a quelques années, de magasin de bois. Louis-lc-Débonnaire prit un triste plaisir à prolonger son séjour dans la ville où il venait d’éprouver une perte si cruelle. Il y assista, l'année suivante, à la fête des Rameaux, et cette solennité fut marquée par un incident dont la tradition locale a perpétué le souvenir, mais qui est contesté par quelques historiens. Théodulphe , évêque d'Orléans , convaincu d'avoir trempé dans la conspiration de Bernard, roi d’Italie, contre son oncle Louis-fe-l)ébonnaire, était, vers 819, détenu, à Angers, dans la prison pratiquée au-dessus de la porte Angevine. Le jour de la fête des Rameaux, la procession, en revenant de l’église Saint-Michel, se dirigeait, selon l'usage, vers celte porte : au moment où la bannière et la croix la franchissent, une voix, pleine h la fois d'onction et de force, descend du haut de la prison; l’empereur s'arrête, surpris, ému de ces accents, et, se tournant vers le comte Thierry : « Quel est ce prisonnier? » lui demande-t-il. o C’est, » reprend Thierry, « Théodulphe, complice de Bernard, votre neveu. » L'évêque d’Orléans chantait, en effet, cet hymne sublime du Gloria qu’il avait, assure-t-on, composé au milieu des privations et des angoisses de la captivité. Louis-lc-Débonnaire le fit aussitôt mettre en liberté. A dater de cette époque, la procession des Rameaux ne manqua jamais, chaque année, de s'arrêter en face de la herse : le célébrant frappait trois coups avec le bâton de la croix; aussitôt des musiciens, placés dans le cachot même longtemps habité par Théodulphe, entonnaient en chœur l’hymne auquel il avait été redevable de sa liberté. Le clergé de la cathédrale d’Angers est resté fidèle h cet usage jusque vers le milieu du dernier siècle , et aujourd'hui encore les distiques du Glo'ia Lnu .» retentissent, le jour des Rameaux , sous les voûtes de presque toutes les églises de France.
La présence de Louis-lc-Débonnaire dans ces contrées fut marquée par un bienfait plus durable que le souvenir de ses victoires sur les Bretons. Charlemagne avait conçu le projet et peut-être même commencé l'exécution , à ce qu'on suppose, d'une levée pour resserrer le lit de la Loire d'Angers à Orléans. Louis reprit la pensée ou l'œuvre de son père, et son fils, Pépin, roi d’Aquitaine, fut investi de la direction des travaux.
Mais une irruption plus redoutable que le débordement d'un fleuve et qu'aucune digue ne pouvait contenir menaçait l'Anjou : dès l'année 838, les Normands
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avaient pénétré dans la Loire, et, trois années après, ils pillaient la ville de Nantes. Or, chaque fois que la capitale du comté nantais était frappée de quelque calamité générale, Angers ne tardait pas à en souffrir; c'était surtout par l'entremise de ces deux cités que se nouaient ou se dénouaient les rapports de l'Anjou avec la Bretagne. Cette dernière province venait se soustraire, par une nouvelle révolte, à la domination de la France. Après la mort de Louis-le- Débonnaire, et dans la première année du règne de Gharles-lc-Chauve, son fils, Nominoé prit le titre de roi de Bretagne (841). D'accord avec Lambert, comte de Nantes, il envahit les pays limitrophes ; l'un se dirigea contre le Mans, l'autre poussa ses incursions jusqu'aux portes d’Angers. Le vieux comte Thierry rassembla scs forces pour repousser le Breton; mais celui-ci ne l’attendit pas, et, se retirant vers les Mauges, il pilla la riche abhaye de Saint-Florent de Glonne, et la livra aux flammes. Ces événements, que Bodin rapporte à l’année 840, se passèrent réellement, comme l'affirme dom Morice, en 844. La révolte de la Bretagne et les invasions des Normands déterminèrent Charles-le-Chauve à alléger le poids du gouvernement d’Anjou, devenu trop lourd pour les mains d'un vieillard : il divisa la province en deux parties, ou en comtés de deçà-Maine et d'outre-Maine ; le premier, dont le siège était à Angers, resta au vieux Thierry; le second, ayant Séronne, aujourd'hui Chdteauneuf, pour capitale, fut donné à Robert-l'Angevin (845). Ce fomeux capitaine, tige de la dynastie des Capétiens, connu aussi sous le nom de Robert-le-Fort, était pourtant lui-méme, par sa naissance, étranger à l'Anjou. Probablement d'origine saxonne, il avait conquis avec son épée et par ses services sa naturalisation dans le pays. Les glorieux succès de Robert contre les Normands et les Bretons, quelquefois alliés, plus souvent ennemis, lui méritèrent le titre de marquis de France. Jamais lieutenant plus dévoué et plus héroïque n'avait servi un roi plus lâche et plus incapable. Nous avons raconté comment il fut tué à Brissarthe en combattant les Normands (8G7). Le comte de deçà-Maine, Thierry, périt aussi par la main de ces Barbares. En 853, les Normands s'étaient emparés une seconde fois de Nantes, puis remontant la Loire jusqu’à la Maine, ils avaient envoyé une de leurs légères escadrilles sous les murs d'Angers. Thierry, averti de leur approche , ne se laisse point intimider, les repousse et les force même à rebrousser chemin; mais ils ne paraissent s’éloigner que pour surprendre la place par un retour offensif. Au bout de trois jours, ils reviennent effectivement, à l'improvistc, n'éprouvent presque aucune résistance, et emportent la ville d'assaut. Les habitants sont massacrés, les maisons pillées et livrées aux flammes ; quant au comte Thierry, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, il est brûlé vif. L'année suivante, nouvelle descente et nouvel incendie de la part des pirates (854).
Charles-le-Chauve fit sans énergie, sans suite et sans succès, la guerre aux Bretons. Lors de sa seconde expédition, en 845, il prit, avec son armée, la route du Mans et d’Angers pour se porter en Bretagne. Nominoé, toujoui s heureux, au contraire, s'empara d’Angers en 849, et en ravagea les environs. F.rispoë, son fils, dicta la paix à Charles-le-Hhauve, dans cette même ville où ils s'étaient donné rendez-vous. Outre les comtés de Rennes et de Nantes, le roi frank lui céda Angers
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et le haut Anjou (851 ). Salomon, l’assassin et le successeur d'Érispoë, obtint les mêmes avantages et les mêmes concessions du faible Charles En 878, les deux princes s'unirent |>our faire le siège d'Angers, où les Normands, las d'une vie errante, s'étaient cantonnés depuis quelque temps avec leurs femmes et leurs enfants; on leur avait abandonné, par impuissance, les Iles de la l.oire; c'eût été une plus grande faute de les laisser se fortilicr sur la Maine. Les barques des Normands couvraient cette rivière depuis le pont jusqu’à file du Mont ou de Saint-Aubin. Salomon, campé sur la rive droite, et hors d’état d'agir contre la rive gaurhe par la rupture du pont, resta d'abord spectateur du siège. Charles enveloppait la ville à l'est, au sud et au nord, et la tenait blocquée; mais Hastings, le chef des Normands, en avait relevé et augmenté les fortilications. La résistance est opiniâtre, et les assiégeants commencent à souffrir de la disette, Ibrsque Salomon fait creuser, dit-on, un nouveau lit dans lequel il détourne la Maine. Hasting, voyant sa flottille à sec et la place cernée de tous les cotés, se croit perdu , et lui et les siens y eussent infailliblement trouvé un tombeau , si Charles-le-Chauve n'avait |»oint consenti, moyennant une grosse somme d'argent, à les laisser sortir de la ville. Le rusé Normand avait promis de s'éloigner pour toujours de la France; arrivé à la Loire, il y reprit le cours de ses déprédations (873). Toutes les circonstances de ce siège mémorable sont-elles bien exactes, ou plutôt bien vraisemblables 7 Nous n'usons l'aflirmer; tant il nous {tarait difficile de croire , par exemple, que la rivière ait pu être refoulée dans un autre lit que celui qu’elle occupe à présent, entre le tertre Saint-Laurent et le tertre Saint- Maurice.
Eudes, fds de Robert-le-Fort , fut nommé, après la mort de son père, comte d'Outre-Maine [ 867 ). Il eut pour associé dans le commandement de la province , le jeune Ingelger , (ils de Tertulle, sénéchal du (iatinais, et petit-fils de Torquat, forestier d'Anjou , seigneur originaire du comté de Itennes. Ingelger, appelé d’abord au gouvernement temporaire de l’Anjou de deçà-Maine par Charles-le- Chauve, en obtint ensuite la concession héréditaire de Louis-le- Bègue (875-879). Dés son origine , la famille des comtes ingelgeriens est cxtraordinaiiement favo risée par la fortune et commence l'incroyable série de ces acquisitions qui Unirent par l'élever au rang des maisons souveraines les plus puissantes du monde. Ainsi , Louis-le-Bègue fait épouser à Ingelger, en 878, Adèle, fille et héritière de Geoffroi, premier comte du Gatinais; ainsi Eudes, en s'élevant nu Irène de France, donne à Foulques I", dit le Houx , comte de deçà-Moine, et (ils d'ingclger et d'Adèle, le comté d’outre-Maine (896). Les deux parties de l'Anjou, réunies dans une main habile, ne seront plus à l’avenir séparées. Foulques l" Ira transmet à son fils. Foulques II , issu de son mariage avec Itoscille, lille de Garnier, comte de Tours , laquelle lui a donné en dot les villes et châteaux de Loches et de La Haie. Foulques 11 , le Bon , fut le pore de l'Anjou , dont il releva les villes et les villages, et qu'il rendit à la culture et a l'abondance. On connaît 1a lettre écrite par lui à Louis d’Outre-mer, et dans laquelle il lui disait « qu’un roi non lettré est un âne couronné.» Le roi de France s'était permis de rire en le voyant porter I auimis.se et chanter au lutrin, comme chanoine-trésorier héréditaire de l'église de Saint-Martin de Tours. Foulques-le-Hon lit constiuire une lielle église,
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à une petite distance de la 'Maine, pour recevoir l'image de Notre Dame de la Honce, ou du llonceray, lieu de pèlerinage très-fréquente par les habitants d'Angers ; et il fonda, dans les dépendances de ce sanctuaire , bâties aussi par ses soins , une abbaye de bénédictines , ouverte seulement aux tilles nobles de père et de mère, et dont l'abbesse fut dame de paroisse de la ltoutre ( IHtrà-Meduanam), c'est-à-dire de la partie de la ville d'Angers sise sur la rive droite de la Maine. Foulques II mourut à Tours, en 958, laissant l'Anjou a Geoflroi l", l'alné de ses sept enfants. .
Geoffroi 1", surnommé Grise-Gonellc, de la eouleur de sa casaque [yaneUa], se distingua par son courage lorsque Othon II, roi de Germanie, poussa ses incursions jusque dans les environs de Paris (778). Plus tard, il contribua à la défaite des Normands, près de Sois sous. Lotliaire, pour récompenser ses services, le gratifia de la charge de grand sénéchal de France , qui, vers le milieu du siècle suivant , devint héréditaire dans sa famille par concession de Louis-le-Gros En conséquence de cette charge , on réservait aux comtes d'Anjou l'honneur de porter la bannière de France quand l'armée se mettait en campagne, de prendre à son départ le commandement de l'ai ant-garde , et à son retour celui de l'arrière-garde, de manière à faire toujours face à l'ennemi ; de régler les dépenses du palais du roi, de signer les premiers ses chartes, de rendre justice à scs sujets, et même, • en certains cas , de réformer les sentences des juges royaux.
Foulques III, dit Nerra, ou le Jérosolymitain , à cause de ses nombreux voyages dans la Terre-Sainte, succéda à Grise-Gonellc, son père 987). Il fit preuve tout d’abord d'une grande fermeté et d'une rare présence d'esprit eu déjouant un complot formé par les quatre fils de Conan, comte de Itennes, son beau-frère, pour s’emparer d'Angers et du comté d'Outrc-Maine, auxquels ils prétendaient avoir des droits du chef de leurs ancêtres. Il s'était rendu à Orléans, auprès de Hugues -Capet, qui avait convoqué dans celte ville tous les grands vassaux de la couronne : logé dans une chambre attenante à celle de Conan , le hasard lui permit de saisir, à travers une cloison de bois, le secret de la trahison méditée contre sa capitale. Sans perdre un instant, il demande ses chevaux et prend congé de ses barons, prétextant un voyage à Château- Tandon; mais c'est à Angers qu'il court en toute hâte avec quelques serviteurs dévoués. Au bout de trois jours de marche, il arrive sous les murs de la ville, s'introduit dans le château sans se faire connaître , et, de là, donne l'ordre d'arrêter les traîtres avec lesquels Conan est d'intelligence, et prépare tout pour repousser les Bretons. Au jour fixé, les quatre fils du comte de Rennes traversent le pont de la Maine avec leurs troupes, et, se présentant à la Porte-Chapelière , font à leurs complices les signaux convenus. Alors Foulques -N'erra, qui était en embuscade, se montre tout à coup, et, par ce cri national : Anjou! Anjou! par ces mots terribles : t'cache Breton ! il se fait connaître aux siens et les excite au carnage, les quatre frères s’efforcent en vain de battre en retraite; l’issue du pont est barrée par les Angevins ; deux des flls de Conan tombent morts, les deux autres sont pris. Foulques-Nerra retourne à Orléans, où il se montre sur le cheval de l'un des enfants de Conai^ Celui-ci se plaint amèrement au roi , et lui demande justice. Hugues Capet ne peut blâmer Foulques-Nerra d’avoir usé du droit de ni 58
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légitime défense; il se borne donc à lui ordonner de relécher les enfants du comte. I.es deux beaux-frères , réconciliés en apparence , se jurèrent au fond du crrur une haine mortelle A la première occasion , ils se déclarèrent la guerre, et, d’un commun accord, choisirent la lamie de Conquéreux pour vider leurs différends par une action décisive : le comte d'Anjou , après une lutte acharnée, remporta la victoire et tua Conan de sa propre main (992).
Foulques-Nerra s'était déjà rendu redoutable à ses voisins par ses succès , lorsque Adalbert, comte de Périgord, lui donna, vers 999, la ville de Tours, qu’il avait conquise sur Eudes I", comte de Blois. Le comte d'Anjou comprit d'abord l'avantage d'une pareille possession, et toutes ses vues se portèrent de ce côté. Nous ne rapporterons point ses longues guerres avec Eudes, et ses travaux prodigieux pour réduire et maîtriser lu ville de Tours. En I0t6, il combattit Eudes dans la plaine de Pontlevoi , et dut la victoire à une charge ou ralliement qui fut exécutée au moment le plus critique par son fidèle allié, Herbert-Éveille- Chicns, comte du Maine. ISc là l'origine du cri de guerre ttalHi! que les comtes ingelgeriens rendirent si redoutable à leurs ennemis. Les historiens rapportent à cette même époque l'établissement du sénéchal d'Anjou (1016). Grand par la guerre, Foulques-Nerra fut encore plus grand dans la paix. On peut douter si, pendant le cours de ses expéditions, il s'empara par ruse ou par force d’un plus grand nombre de villes, de bourgs, de châteaux, de monastères et d'églises qu'il • n’eut la gloire d'en fonder. Quelques vices ternissaient rependant ces hautes qualités. Les auteurs de l'Art de vérifier les Dates le représentent comme un homme violent et fourbe cl un mauvais mari. D'après quelques écrivains, il fit brûler sa première femme, Adèle, sur un simple soupçon d'adultère; d’autres prétendent qu'elle périt dans un incendie, qui, l’an 1000, consuma en partie la ville d'Angers.
Geoffroy II , dit Martel , fils de Foulques-Nerra , lui succéda en 1040. Il avait fait l'apprentissage du gouvernement pendant les voyages de son père en Palestine : il ne fut, comme l'atteste* son surnom, ni moins brave ni moins entreprenant que lui. Dès la première année de son administration, il réunit à Angers six cents chevaliers et quelques hommes de pied pour porter la guerre en Touraine; ce fut avec ces forces qu’il assiégea Tours et défit Thibault III à Saint- Martin-le-Beau. Après avoir obtenu de brillants succès sur les comtes de Blois et de Poitiers, il châtia la révolte d’un de scs vassaux, Guérin, sire de Craon : ce seigneur avait osé se soustraire à son autorité pour se donner au duc de Bretagne ; ensuite il avait envahi les terres comtales , et s’était avancé jusqu'aux portes d'Angers. Guérin fut vaincu et tué dans un combat que lui livra le comte, entre la Maine et la Sarthe ( 1051 ). Geoffroy-Martel n’eut point d'enfants de ses trois femmes; il prit l'habit monastique dans le monastère de Saint-Nicolas d’Angers, où il mourut, le 14 novembre 1060. En lui s'éteignit la première branche de la seconde maison d'Anjou.
Geoffroi-Martel eut pour successeur Foulques IV, dit le Réehin ou le Querelleur, et Geoflroi III, surnommé le Barbu, nés tous deux d'Hermengarde , fille de Foulques-Nerra et de Gcoffroi Ferreol , comte de Chdtoau-Landon ou du Satinais. D'après les volontés dernières de leur oncle maternel , Foulques hérita de l'Anjou
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et de la Saintonge et Geoffroi de la Touraine. Les deux frères vécurent d’abord en bonne intelligence; mais bientôt la discorde se mit entre eux , et les poussa à une guerre ouverte. Foulques-Réchin , secondé par Geoffroi de Preuilli et par trois autres seigneurs, prit son frère par trahison dans Angers, le 5 avril 1067. Geoff roi-le- Barbu , mis en liberté , à la demande du -pape Alexandre H , corn' al encore Foulques , est défait par lui près de Brissac , en 1068 , et tombe une seconde fois en son pouvoir. Le comte d’Anjou le fait enfermer dans le château de Chinon où il reste jusqu'à la Bn de ses jours. Nous verrons souvent par la suite ces guerres impies de frère à frère se renouveler entre les princes du sang d'Ingelger; c’est au mépris de tous les liens et de tous les devoirs de la famille qu’il faut principalement attribuer la ruine et l’extinction de cette illustre race.
I.a dureté du gouvernement de Foulques-Réchin souleva ses barons contre lui et faillit lui coûter cher; ils recherchèrent l'alliance de Guitlaume-le-Conquérant, duc de Normandie, et, de son côté, te comte alarmé appela à son aide lloël , duc de Bretagne. Grâce à l’intervention d’un cardinal et de quelques moines, tout s'arrangea sans effusion de sang. On sait comment sa quatrième femme,. Bertrade , lui fut enlevée par Philippe Prct monta sur le Irène de France; en 1106, Foulques reçut à Angers ces deux personnes royales et les servit â table. Nous passons sous silence ses guerres avec les rois de France et d'Angleterre, pour parler de ses démêlés avec son propre fils Geoffroi , surnommé Martel : ayant voulu le déshériter, à l’instigation de Bertrade, sa marâtre, le jeune prince soutint énergiquement ses droits les armes à la main. Il prit les châteaux de Mazon et de Briolay , et üt une démonstration contre Angers (1003). Foulques, inquiet de ses progrès , s'accommoda avec loi et lui rendit scs bonnes grâces. Tous deux devaient se suivre de près au tombeau : le (ils fut blessé mortellement en 1006, au siège de Candé; le père mourut en 1009, et reçut la sépulture dans le prieuré de Lévières, près d’Angers. Foulques V, dit le Jeune, servit Louis-le-Gros dans ses guerres contre le roi d’Angleterre, Henri I", et contre le comte d'Auvergne. Il unit pourtant son fils, Guillaume-Adelin, à Mathilde, fille du monarque anglais . mariage sur lequel il fondait de grandes espérances ; les' deux jeunes mariés périrent, comme on se le rappelle sans doute, avec le bâtiment qui les portait en Angleterre. En 1129 , le comte d'Anjou passa dans la Terre-Sainte, où il obtint cette vaine royauté dont il porta le fardeau pendant les onze dernières années de sa vie (1131-1)42). Sa BUe Mathilde fut la seconde abbesse de l’abbaye de Fontevrault.
Il manquait une couronne royale à la grandeur de la maison d’Anjou : la fortune la posa sur sa tête ; mais ce fut moins pour l'élever plus haut que pour l'écraser sous le poids de cette faveur suprême. Depuis le départ de son père pour la Palestine , Geoffroi V, surnommé le Bel. et plus communément Plantagenet, par allusion à la branche de genêt dont son bonnet était presque toujours orné, possédait l'Anjou et le Maine. 11 fut constamment en guerre , soit avec le roi de France , son suzerain , soit avec ses voisins , soit avec ses parents , soit enfin avec ses grands vassaux ou ta noblesse angevine , laquelle se plaignait amèrement de la violation de ses privilèges par le comte. Tant d'ennemis ne l'effrayèrent point, et il leur opposa le courage d'un soldat, l'habileté d'un capitaine et la ruse d'un
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homme d’état, Girard de Bellai ayant fait des dégâts dans le territoire d'Angers et dans plusieurs parties de l'Anjou, il se saisit de sa personne et le tint longtemps étroitement captif après avoir pris et rosé son château de Montreuil. L’alliance de son frère René avec ses ennemis lui fournit un prétexte pour s'emparer de In Touraine. Il avait épousé Mathilde, veuve de l’empereur d'Allemagne Henri V, et fille de Henri T", roi d’Angleterre; femme hautaine qui ne pouvait pardonner è son mari d'étre tout simplemrnt seigneur de trois des plus belles provinces de la France. Après la mort de Henri I" et l'usurpation du trône d'Angleterre par Étienne, comte de Roulognc, elle se concerta cependant avec Geoflroi Plantagenet pour réduire la Normandie à son obéissance; en se mariant, elle lui avait donné en dot la succession éventuelle de cette province. Geoflroi mourut enllal, et fut inhumé dans la cathédrale du Mans II laissa deux fils, Henri et Geoffrni, relui-là d'un esprit aussi grand tpie son ambition, celui-ci, homme médiocre et ambitieux sans caractère; l'un héritant immédiatement de la Normandie, de l'Anjou et du Maine; l'autre seulement de Chinon, de Mirebenu et de Loudun, mais devant être investi de ces trois provinces â l’avénement de son frère A la couronne.
Henri II , par son mariage avec Éléonore d’Aquitaine, ajouta à ses États une grande partie de la France méridionale ; les domaines de son frère, avec lequel il eut une guerre, et une partie des terres de ses voisins ou de scs ennemis grossirent encore ses immenses possessions ; car, avide d'acquérir et peu délicat sur les moyens, il prenait tout ce qui se trouvait A sa portée ou A sa convenance. Ce n'était déjà plus un comté, ni un duché; c'était un royaume et presque un empire. En 1151, il devient encore roi d'Angleterre par la mort d'Étienne, et, en 1166, par l'union de son troisième fils, Geoflroi, avec Constance, fille de Conan IV, il prépara l'avéncment d'un prince de son sang au trône de Bretagne, f'ne si haute fortune devait mettre le comble à ses vœux ; elle le rendit le plus malheureux des hommes. Tout le monde sait -qu'il mourut de chagrin à Chinon, le 6 juillet 1089, âgé seulement de cinquante-six ans. Juste retour des choses et des fautes de ce monde, ses enfants, Geoflroi , Henri et Richard lui firent la guerre comme lui -même l'avait faite A son frère. Ces deux derniers princes furent successivement ducs de Normandie et comtes d'Anjou et du Maine : le premier, Henri au court-mantel, en 1IG8, du vivant du roi son père; le second, Richard, à la mort de Henri H, dont il fut peut-être l'ennemi le plus impitoyable. Nous avons trop souvent parlé des débats de Jean-sans-Terre avec son neveu, le jeune Arthur I", duc de Bretagne, fils de Geoflroi, pour revenir sur ce sujet ; nous ne nous en occuperons donc ici que pour l'envisager dans ses rapports avec l'Anjou. Jean, non content d’avoir frustré le jeune Arthur de ses droits sur la couronne d'Angleterre, voulait encore lui enlever la Normandie, la Touraine, le Poitou, l'Anjou et le Maine; mais toutes ces provinces, la Normandie exceptée , se déclarèrent pour le faible contre le fort. Celte union , au point de vue politique, eût porté, du reste, un coup funeste à la France; en plaçant la Bretagne, l'Anjou, le Poitou, le Maine et la Touraine sous un même sceptre, elle aurait réveillé leurs vieilles sympathies, et elle en eût formé une confédération d’une puissance presque irrésistible. Jean servait la France
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par son opposition , et la servit encore davantage , il faut bien le dire , par sa scélératesse. Guillaume Desroc lies , sénéchal d'Anjou, dévoué d'abord aux intérêts d'Arthur, prend possession d'Angers en son nom. Pour prévenir toute hésitation ou toute résistance , il fait entrer ses gens dans la ville sous l'habit de marchands; des capes fort amples et de larges capuchons dérobent leurs visages et leurs armes à la vue. Ce stratagème réussit pleinement, et le duc de Bretagne se trouva, sans coup férir, maître de la capitale de l'Anjou. L'abandon , le sacrilice peut-être d'Arthur par Philippe-Auguste et par Guillaume Desroches ( dans cette circonstance particulière l'influence du sujet égala celle du roi { , ruina bientôt la cause du jeune prince. En 1200, Jean-sans-Terrc entra dans Angers en souverain irrité, et se fit donner cent cinquante otages pour gaiants de la fidélité des Angevins. lin meurtre, répétons-lc encore une fois, dénoua ce drame. Il y eut progrès dans le sentiment impie qui avait toujours divisé les membres de la famille des comtes d’Anjou : on avait vu guerroyer le père contre le Ois , le fils contre le père, le frère contre le frère. Jeans-sans-Terre alla plus loin; après.avoir dépouillé son propre neveu, il l’assassina (3, avril 1203).
L’Anjou , comme toutes les terres du meurtrier, fut confisqué par Philippe- Auguste et réuni a la couronne. Jean, après mi long intervalle, fit un effort désespéré pour ressaisir cette riche proie. Eu 1214, il entra dans l'Anjou , et occupa Angers sans rencontrer aucune résistance de la part des habitants ; mais il échoua devant le château de la Hoche-au-Moine , forteresse que Guillaume Desroches venait d’élever sur la rive droite de la Loire, à deux lieues au-dessous de la ville, et pour lui servir de boulevard. Le sénéchal d’Anjou était peut-être le seul seigneur de la province qui eût résisté aux séductions du roi d'Angleterre. Philippe- Auguste avait envoyé des troupes, sous les ordres de son fils Louis VIH, au secours des Angevins. Jean-sans-Terre , instruit de la jonction de ces forces avec un corps de quatre mille hommes, amené par Guillaume Desrorhcs, lève précipitamment le siège de la Roche-au-Moine. Dans sa panique, il abandonne ses tentes, ses machines de guerre, ses équipages, ses munitions, etc.; la perte d'une bataille ne lui eût point coûté davantage. Avec Jean-sans-Terre s’éteignit la seconde maison comtale d'Anjou (1216).
L'Anjou paya cher la gloire de ses comtes ingelgériens. Un petit État souffre toujours cruellement lorsque ses dépenses, ses entreprises et ses développements, sont hors de toute proportion avec ses ressources naturelles; en vivant tout à l'extérieur, il n'existe plus pour lui-même, et la vie, le mouvement, la force, abandonnent le cœur appauvri pour refluer aux extrémités. Il est curieux, du reste, de constater les changements que cinq siècles avaient opérés dans la situation de la capitale de cette province. Au temps de Foulques-Nerra , une nouvelle enceinte, flanquée de tours et beaucoup plus étendue que la première, enfermait déjà la ville d'Angers. Ces fortifications furent démantelées par Lou’s, fils de Philippe-Auguste, après l'expulsion définitive de Jean-sans-Terre du territoire angevin. On bâtit , par l'ordre de Louis IX, un troisième mur très-élevé et défendu par un immense fossé ( 1228-1238) ; la Maine div isait cette enceinte en deux parties inégales, la ville de la rive droite considérablement augmentée, et la ville de la rive gauche ou la Doutre; quarante-trois tours, dont vingt-quatre
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de deçà la rivière et dix-neuf de delà , entrecoupaient la ligne de fortification. Les portes d'Angers, appelées Toussaint, Saint-Aubin, Saint-Jean, Saint-Julien, Saint-Michel , Cupif , Saint-Nicolas et Lyonnaise, s’ouvraient, les six premières sur la rive droite, les deux dernières sur la rive gauche. Enfin, deux fours, placées comme des sentinelles à chacune des extrémités de la ligne fortifiée, supportaient les grosses chaînes qu’on tendait la nuit sur la rivière1. Les masses imposantes de ces quarante-trois tours, le château des comtes, le grand vaisseau de la cathédrale, les églises, les abbayes, les monastères avec leurs clochers, leurs flèches et leurs hautes toitures, multipfiées à l'infini, tout cela formait un admirable coup d'oeil. Un Anglais, Raoul de Diceto, qui visita Angers au milieu du xii* siècle, en fut singulièrement frappé. Auprès du palais épiscopal, qui, depuis Ingelger, avait été la résidence des comtes d'Anjou, Louis IX et l'hilippe-Ailguste firent construire un vaste château. L'ancienne cathédrale, détruite ou mutilée par les Normands, n’existait plus dès le V siècle : une nouvelle basilique, dédiée, comme la première, à saint Maurice , s’était élevée par les soins des évêques lllger, Normand de Doué et Guillaume de Beaumont (1000-1240). Un des derniers comtes ingelgériens, Henri, dota la ville d’un superbe bôtel-I>ieu qu'il lit bâtir sur la rive droite de la Maine ; Étienne de Mathas, sénéchal d'Anjou, prit aussi une part généreuse à la fondation de cet établissement. Angers dut, en outre, à Henri H les pêcheries de la Mayenne, et la régularisation et l'accroissement de la levée de la Loire.
I.'histoire ecclésiastique d'Angers, depuis la réunion dans ses murs, en 453, du premier concile de l’Anjou, ne présente pas un grand intérêt. Plusieurs conciles furent convoqués dans cette cité de 1062 à 1648; celui de 1062 condamna les doctrines de Bérenger, qui était archidiacre d'Angers, et qui avait trouvé beaucoup de partisans parmi les Angevins. Après la clôture du concile de f.lermont, en 1096, le pape Urbain 11 visita cette ville, et, dans le siècle suivant, Calixte 11 y vint aussi et y consacra l'autel principal de l’église du Konceray.
A Angers, comme dans tout l'Anjou, le clergé possédait d'immenses richesses; presque toutes les propriétés territoriales de la province lui appartenaient ou lui avaient appartenu. La noblesse angevine s'était, il est vrai, considérablement enrichie aux dépens des fondations religieuses ; mais l'évêque Ulger avait déployé uuc persévérance infatigable pour tirer les biens ecclésiastiques des mains des laïques , et saint Bernard s'était empressé de lui écrire pour le féliciter de son zèle à cet égard (1140). Le droit de tierçage, si ruineax pour le peuple, était prélevé, comme en Bretagne , dans toutes les paroisses ; il subsista jusqu'à l'époque où les Angevins intentèrent un procès à leurs pasteurs devant le parlement de Paris pour en obtenir la suppression ; dans cette circonstance, Thibault-Levraull, juge d'Anjou, s'illustra en acceptant la procuration de ses concitoyens, et en se constituant personnellement l'adversaire de la corporation la plus puissante du monde. Le parlement supptïyia le droit de tierçage et le remplaça par un louage de dix-huit deniers payables tous les ans (1398-1402). Le chapitre de l'église cathédrale d'Angers possédait presque toute l’ancienne partie de la ville appelée
I. Charles VI lit ajouter quelques travaux de défense aux fortiücalions d'Angers, en 13S3.
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la cité, et les belles terres seigneuriales de Plcssis-Grammoirc , de Foulques- Kerhin, de Douces, de la Grezille, de Chemiré-sur-Sarthe, de Mouliherne , etc. Il avait la juridiction sur les paroisses de Saint-Maurice et de Saiht-Évroùl. Huant à l'évoque d'Angers, ses revenus étaient encore plus considérables que ceux du chapitre : il menait un train de prince dans son palais épiscopal. Les seigneurs des baronnies de Chemilié, de Blou, de Gratte-Ouisse, de Briolay, de Beaumont, figuraient au nombre de ses vassaux ; il avait, de plus, la propriété de la terre de Chalonncs, et une juridiction fort étendue sur les domaines de l'évêché. Habituellement il résidait dans sa maison de plaisance de Ville-l'Évéque, située à trois lieues d'Angers, et qui a donné naissance au bourg de ce nom. Lorsque après son élection il prenait possession de sa ville épiscopale, il était porté dans un palanquin couvert de soie, par les seigneurs de Chemillé, de Blou, de Gratte-Cuisse et de Beaumont. C'était chose pitoyable , à l'occasion de cette fastueuse cérémonie, de voir les quatre barons s'emparer du palefroi de l'évêque, de son aiguière d'argent ou de sa coupe de vermeil , et disputer à ses domestiques les nappes, les restes du pain, et jusqu’aux pots et aux chaudières qui avaient servi à préparer le dîner de Sa Grandeur.
Le plus beau titre des évêques d’Angers est d'avoir été les protecteurs constants des études dans cette ville , où elles jetèrent un si grand éclat au moyen âge. I.'origine de l’université angevine est fort ancienne , mais on ne connaît aucun titre authentique à l'aide duquel il soit possible de déterminer positivement la date de son érection. Dans une savante dissertation sur ses privilèges, Pocquet de Livonnière affirme, contre le sentiment de Ménage et de Ménard , qu'elle existait dès le xi* siècle, l'n témoignage non équivoque vient à l'appui de cette opinion : en effet, on sait que Fulbert de Cliartres fut prié par Hubert de Vendôme, promu, en 1010, au siège épiscopal d'Angers, de lui envoyer un de ses disciples auquel il pùt confier la direction de son école et l'enseignement de la philosophie. Ce disciple , né en Anjou , se nommait Bernard ; il se qualifia de scolastique ou maître-école, et eut pour successeurs âigo et Hildoio, deux autres élèves de Fulbert, que remplaça l'archidiacre Bérenger, sous lequel étudia saint Bruno , fondateur de la Chartreuse de Grenoble. Notre intention n’est point de donner ici la liste complète des chefs de l’université : citons seulement l'érudit et pieux Marbode ou Marbeuf; l'éloquent prédicateur anglais, Geoffroi Babion; le profond docteur en droit-canon, Ulger, depuis évêque; et le doyen de la cathédrale, Mathieu, autrefois précepteur de Henri II, roi d'Angleterre, dont l'université angevine eut si souvent à enregistrer les bienfaits. Ce corps savant jouissait alors d’une immense renommée dans le monde ; Angers lui devait en partie son importance et ses richesses. Le désir de la visiter et de s’instruire attirait dans cette ville, comme nous l’apprend Herbert, successeur d’iilger, dans une lettre adressée à Hilaire, professeur de l'académie d'Orléans, « tout ce qu'il y avait de clercs, de nobles et de riches, de glorieux et de puissants. #
En 1143, plusieurs docteurs d’Oxford , fuyant la tyrannie du roi Étienne , cherchèrent un asile è Angers où ils relevèrent leurs cliaires de jurisprudence. Le personnel de l'université s'accrut, plus tard , par l’adjonction , dans toutes les branches de sciences, d'un assez, grand nombre de professeurs de Paris, auxquels
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In reine-régente, mère de Louis IX , avait refusé de donner satisfaction dans une querelle des écoliers avec les archers du prévôt ( 1229). C’est à cette année-là méhie que 'Ménage rapporte la création de l’université d’Angers, mais il tombe évidemment dans une grave erreur, La nouvelle colonie communiqua, d'ailleurs, aux études une activité plus soutenue, une impulsion plus forte, et Charles Y, en récompense de ses services, gratifia le corps enseignant de privilèges considérables, étendus encore et développés, au commencement du xv« siècle , par le duc d'Anjou , Louis II.
La division en quatre facultés de droits canonique et civil, de théologie, de médecine et des arts , remonte à l’épiscopat d’Hardouin de Hueil ( 1373 ) , celle des écoliers en plusieurs nations doit être fixée vers l’époque à laquelle on conféra les dignités académiques, institution dont la date est regardée généralement comme incertaine, mais qu’on sait avoir été en vigueur sous l'épiscopat dTIger (1124 ). Pocquet de Livonnière attribue à ce prélat l’établissement des collèges réguliers, appelés d’abord prieures ou hospices , dans lesquels les jeunes religieux des ab- Imyes de la province et des diocèses voisins, qui venaient faire leurs cours à Angers, o vivoient en commun sous les jeux de plusieurs surveillauts, et pouvoient ainsi s’appliquer à l’élude sans danger de perdre l'esprit de leur état par le commerce du monde. » Les évêques s'attachèrent surtout à fonder ou à protéger ces hospices, dont les plus fameux furent les collèges de Fougère, de Bueil, de La Fromagerie et d’Anjou. Quant aux nations, on en compta dix jusqu'à 1383, elles furent ensuite réduites à six, savoir : d’Anjou, de Bretagne, du Maine, de Normandie, d'Aquitaine et de France. On aurait pu en compter sept, car des étudiants se rendaient à Angers de toutes les parties de l'Allemagne.
Quelques auteurs prétendent que les facultés de théologie, de médecine et des arts, ne furent créées que l'an 1432, par le pape Eugène IV , sur les instances du duc lavais III. Le fait peut certainement être révoqué en doute : dans tous les cas , l’enseignement du droit canon et du droit civil continua de prévaloir sur tous les autres. N" était-ce point cette science qui avait fait la fortune de l'université? N’y avait-on pas vu professer les plus hubiles jurisconsultes : Gilles de Meti , Olivier de Bonne , Nicaisc Blondel , Pierre Chopin , Mathieu Ferrant , Simonie-Breton, Garnier de Scépeaux, Jean de la Bernichère, Guillaume Barclay , Marin Libergc, etc., parmi lesquels plusieurs étaient parvenus aux plus hautes dignités de l’Église, et dont le dernier, député en 1588 aux états de Blois, avait ensuite séduit Henri IV par ses discours et scs manières, lorsque ce prince était venu à Angers. N’était-ce |toint enfin dans la faculté de droit de cette ville qu'on puisait la connaissance des célèbres formules angevines ; ce Code civifde la province , conforme en tant de chefs avec le code Théodosien , dont les Angevins avaient introduit l'usage dans le royaume de Naples, et que saint Louis avait pris pour modèle de ses lois ?
Les privilèges de l’université d'Angers répondaient à son illustration, ainsi qu'aux talents éminents de ses professeurs. Les maîtres-école ou recteurs , docteurs-régents, licenciés, bacheliers, etc., étaient quittes de tous impôts, et même du service militaire, « hormis le cas où l'ennemi serait à moins de dix lieues de la ville. » Elle avait à ses ordres une multitude d’ofliciers et de suppôts :
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un procureur général , un notaire général , un grand bedau licencié en droit , dont la fonction principale consistait à précéder le recteur, vêtu d'une robe longue ; six bedaux généraux attachés aux six nutions et quatre bedaux des facultés; deux bourgeois trésoriers, chargés d'avancer de l’argent aux écoliers, sans autres bénélices que la jouissance des franchises universitaires ; trois libraires-jurés, trois parcheminiers, un garde de librairie, et plusieurs messagers « qui aboient et renoient de la ville d'Angers ès autres villes et provinces, mêmes de Paris, pour la commodité de ceux de ladite université et officiers susdits. » Chaque nation avait , en outre, à sa tête un procureur qui la représentait , la garantissait de toute insulte, l'avertissait des règlements de l’école; et chaque docteur-régent ou professeur se faisait accompagner, dans les cérémonies, par un bedau à verge. Le recteur de l'université, le procureur général et le grand bedau étaient électifs; les quatre facultés et les six nations nommaient le premier de ces grands dignitaires. Hans les commencements, les professeurs n'ayant d'autre salaire que le peu d'argent que leur payaient les écoliers, avaient mené une vie humble et obscure ; la munificence des rois et des évêques leur assura bientôt une position plus convenable. Au \vi* siècle l'écossais Guillaume Itarclay déployait un faste extraordinaire : il ne sortait jamais, pour aller à la faculté, que vêtu d’une robe magnifique, ayant une grosse chaîne d'or au cou, et suivi de deux valets.
Jusqu'au traité de paix de 1259, le roi d’Angleterre, Henri III, prit le titre de comte d’Anjou et disputa cette province à la France. Louis VII , après la réduction d'Angers, avait confié la garde de la place à Pierre Mauclcrc, duc de Bretagne. L'alliance du prince breton avec les Anglais amena Louis IX en Anjou avec une armée considérable ; il se présenta sous les murs d’Angers qui se hâta de lui ouvrir ses portes (1230). Le même roi , en 12iG, donna ce comté et celui du Maine à son frère Charles I", comte de Provence, qui commença assez tristement la troisième maison d'Anjou. Ce prince conquit et garda pendant vingt ans les royaumes de Naples et de Sicile , couses de la ruine de ses sujets dont un grand nombre furent enveloppés dans le massacre des vêpres siciliennes (1266-1282). Nous n'avons rien à dire de Charles 11, dit le Boiteux, son fils (1285), ni de Charles III, issu du mariage de Philippe-le-Hardi avec Isabelle d'Aragon, et mari de Marguerite, fille du dernier comte (1290); ni de Jean I", fils du roi Philippe de Valois et petit-fils de Charles III ( 1332). Ces comtes n’ont légué à l'histoire locale aucun souvenir intéressant. Depuis l’unnée 1297, l'Anjou était une comtépairie: Louis I", deuxième fils du roi Jean I*', obtint de son père, en 1360, son érection en duché-pairie. Adopté par la reine Jeanne, en 1380, il prit possession de la Provence et se consuma en vains efforts pour conquérir les royaumes de Naples et de Sicile; son corps, transporté de Bari à Angers, fut inhumé dans la cathédrale de Saint-Maurice ( 138i). I.ouis II tenta , comme son père , la fortune de la guerre au delà des monts , et , comme lui , vit échouer toutes ses entreprises. De retour dans sa ville d’Angers, il y établit une chambre des comptes. En U13, il donna quelques inquiétudes à la cour, en réunissant dans son palais le duc de Bretagne, le duc d’Orléans et le comte de Vendôme, comme s'il eût voulu former une alliance avec eux. Il mourut à Angers, en 1117, ayant eu I il. 59
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d'Yolande, fille de Jean I", roi d'Aragon, cinq enfants, dont les deux aînés héritèrent successivement de son duché d'Anjou et de ses principales possessions.
Cependant, ni l'Anjou ni sa capitale n'étaient restés étrangers aux guerres du xiv* et du xv' siècles. £n 1341, Philippe de Valois assembla & Angers une armée de six mille hommes pour combattre Jean de Monlfort, le concurrent de Charles de Blois a la couronne de Bretagne. Avec ces forces, le roi de France assiégea et prit Chantoceau. Le connétable Bertrand liu tiuesdin, vers 1370, accourt en Anjou, s’arrête à Angers, traverse la Loire aux Ponts-de-Cé, et de là va porter les plus rudes coups aux Anglais. Plus tard, le duc de Clarcnce investit cette place et lui donne un assaut sans pouvoir l'emporter; la crainte de la voir tomber au pouvoir de l'ennemi détermine le maréchal de La Fayette à se porter à sa rencontre dans les plumes de Bcaugé. Le glorieux succès que les armes françaises y obtiennent est la conséquence de ce mouvement. Kn 1444, les Anglais, sous les ordres de Sommcrsct, se présentent encore devant Angers, au nombre de six mille, et se logent à l'abbaye de Sninl-Nirholus ; mais ils en décampent presque aussitôt, à la fois alarmés cl découragés par l'adresse d'un canoonicr du château, qui, au milieu de la nuit, guidé par la lumière de la chambre où les officiers de l'armée anglaise sont tranquillement assis à table, leur envoie la balle d’un fauconneau , et frappe mortellement le sire de Froyfort , leur capitaine le plus renommé.
Ainsi, nous trouvons toujours les Anglais aux portes d'Angers , et nous ne voyons jamais un duc d’Anjou se présenter pour défendre la capitale de son comté. Ces princes, d’ailleurs actifs, entreprenants, braves, étaient devenus étrangers à l'Anjou; ils guerroyaient au loin pour atteindre cette triste chimère de la royauté d'Italie; sur les quatre ducs héréditaires de la troisième maison d'Anjou, deux, Louis I" et Louis III , moururent au delà des monts. Ce dernier reçut pourtant à Angers le roi Charles VII, qui, par ses lettres patentes, lui donna le duché de Touraine ( 1442). Il mourut sans enfants, en 1434, et eut son frère pour héritier. Nous ne ferons point l'histoire de ce célèbre personnage, qu’on a appelé le bun /feue, et non pas Kené-le-llon , parce que cette qualité tenait moins A la sensibilité de son cœur qu'à la faiblesse de son caractère. La fortune le combla de ses faveurs et de ses dons , mais il ne sut ni mériter les unes ni garder les autres ( I T20 ). Qualifié comte de Piémont, en venant au monde dans le château d'Angers (U08), ensuite comte de Guise, et, par son mariage avec Isabelle de Lorraine, marquis de l'ont-à-Mousson (1431 ) ; appelé, à la mort de son grand-oncle Louis et de son beau-père Charles, à recueillir tant en son nom qu'en celui de sa femme les duchés de Lorraine et de Bar; plus tard, enfin, héritier, par ia mort prématurée de son frère, du duché d’Anjou, du comté du Maine, du comté de Provence et du titre de roi de Naples et de Sicile (1434), le duc llené semble destiné à relever la gloire de son pays et à exercer une grande influence sur les alTaires de son temps; mais il est toujours au-dessous de sa position ou de sa fortune , toujours malheureux ou malhabile , toujours joué ou dépouillé. Il perd en quelques années Naples et la Sicile , après les avoir conquis ( 1447 ) ; il cède à son frère Charles le comté du Maine ( 1440 ) ; il se démet du duché de Lorraine en faveur de son fils unique Jean (1443) ; enfin, il se laisse