ALTKIRCH. —BELFORT
que devait partir le signal de l'insurrection pour sc propager ensuite au nord, à l'ouest et au midi de la France. Trente-six jeunes gens, affiliés, s’y rendirent dans les derniers jours de décembre 1821 , par l’ordre du comité d'action de la vente suprême. Les conspirateurs, sans avoir encore de projet bien arrêté, avaient adopté néanmoins comme bases de la révolution qu’ils méditaient la constitution de l’an ni. Cinq directeurs avaient été choisis parmi les hommes du parti libéral les plus haut placés dans l’estime de la chambre et du pays : c’étaient MM. de Lafayette, d’Argcnson, Dupont de l’Eure, Kœchlin et de Gorcelles. Le premier reçut bientôt l'invitation de se transporter à Belfort pour y prendre la direction de ce vaste mouvement. Si le général était arrivé au moment convenu, l’entreprise eût probablement réussi; mais un de ses collègues, Voyer d’Argenson, l'ayant engagé, par prudence, à différer son départ, cet ajournement fut fatal aux conjurés. Le commandant de place Toustain conçoit des soupçons que les révélations de quelques sous-officiers ne tardent pas à changer en certitude. Il prend à la hâte des mesures pour prévenir l’explosion du complot ; il en convoque auprès de lui tous les chefs militaires, afin d'isoler les soldats de leurs officiers : quatre des plus compromis, Pegulu, Desbordes, Brue et Lacombé, arrêtés par son ordre, sont confiés à la garde du commandant de poste Manoury; mais celui-ci, dévoué aux Carbonari, favorise l'évasion des conspirateurs et gagne la Suisse avec eux. Toustain court ensuite sur la place du quartier, où le sous-lieutenant Peugnet , qui excitait la troupe à prendre les armes, lui tire un coup de pistolet en pleine poitrine sans le blesser. 1a révolte n'en est pas moins comprimée sur ce point, tandis qu'à l’une des portes de la ville, on baisse la herse pour diviser en deux la troupe des jeunes gens envoyés de Paris et cantonnés dans les faubourgs. Dès lors tout est perdu, et les conjurés cherchent leur salut dans une fuite précipitée (31 décembre 1821 ).
Le lendemain , 1" janvier, le général Lafayettc rencontra , non loin de Belfort , où il se rendait enfin , une voiture dans laquelle se trouvaient deux des conspirateurs, sortis heureusement delà ville, MM. Baxard et Corcellcs fils. On échangea rapidement quelques mots sur l'issue fâcheuse de l’entreprise, et le général rebroussa chemin aussitôt. Plusieurs conjurés, moins heureux, furent arrêtés à Belfort et à Neufbrisarh. Le 13 août 1822, la cour d'assises de Colmar condamna trois des accusés à cinq ans de prison pour le fait de non révélation ; le colonel Paiihès, de l'ex-garde, fut de ce nombre. Le 30 septembre suivant, la cour, jugeant cette fois sans l’assistance du jury, prononça la peine de mort contre les contumaces Peugnet, Manoury, Brue, Pegulu, Lacombe, Desbordes et Petit-Jean. Pas un des conspirateurs ne poita sa tête sur l’échafaud le brave colonel Caron , pour avoir voulu les tirer des mains de la justice, paya seul pour tous. Condamné à 1a peine de mort par le conseil de guerre de Strasbourg , il fut exécuté le 1" octobre.
Depuis 1815, le génie militaire a exécuté des travaux considérables à Belfort ; la route d’Alsace a été fermée, au nord-est, à droite, par le fort de la Justice, à gauche, par celui de la Miotte, réputé imprenable. Ces deux ouvrages sont bâtis sur le roc et des escarpements forment l'entrée du camp retranché intérieur. Une longue courtine dont l'abord est impossible relie, au nord-ouest, le fort de la Miotte à un ouvrage à corues qui bat toute la plaine de la Savoureuse, en amont, et qui
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renferme des bâtiments à l'épreuve de la bombe. Le fort de la Justice communique avec le château par un long chemin couvert , dont le glacis s'arrête à la route de Bille , laquelle est battue par une lunette dont les feux se croisent avec ceu\ du château , espèce de citadelle imprenable, renfermant une caserne voûtée , un cavalier casematé, des magasins souterrains très-spacieux, et défendue par trois enceintes continues dont les escarpes et contrescarpes sont taillées dans le roc : cinq étages de feux battent les glacis du château, qui repose, côté de la ville, sur un escarpement inaccessible de quarante mètres de hauteur. Deux portes donnent entrée à Belfort, celle de France et celle de Brisach. la position stratégique de celte place a acquis une haute importance , surtout depuis la destruction de Huningue : derrière elle il n'y a plus que langées pour défendre Paris.
Belfort et Altkireh sont tous deux des chefs-lieux de sous-préfecture. La première de ces deux villes, bâtie sur une colline dont l'Ill arrose le pied, a environ 3,000 habitants, et l'arrondissement en renferme 13'*, 880. Ferrette y figure comme chef-lieu de canton, mais ce n'est plus aujourd’hui qu’un village où l'on compte à peine 800 âmes. Belfort est arrosé par la Savoureuse : on rencontre de nombreuses usines dans ses environs riches en mines de fer ; la ville contient 6,000 habitants et l'arrondissement 127,338. Thann, un de ses chefs-lieux de canton, a aussi une population de 6,000 âmes ; il est bâti sur le Thur, dans une position charmante, et environnée de vignobles qui produisent d'excellents vins, surtout le range» ; on y trouve plusieurs filatures , des manufactures et des fabriques de produits chimiques. C’est à Thann que naquit l’évêque constitutionnel de Paris, Gobel; la première pierre de son église, la plus remarquable de la province , après celle de Strasbourg, fut posée en l’*30: on admire In tour commencée, en 1503, par l’architecte Rumirte Valch , et terminée en 1516; la (lèche , d'une élégance et d'une légèreté rares, rappelle le chef-d’œuvre de Straslmurg. Il y avait autrefois des Cordeliers à Thann , et des Capucins 5 Thann et à Belfort.
Nous venons de parler du fort de la Miotte : ce nom est trop populaire parmi les Béfortins, qu'on appelle aussi .1 liollins, pour que nous nous dispensions d’en faire connaître l'origine. Quelle en est l'étymologie? on l’ignore. Les savants du lieu se sont perdus en conjectures pour l’expliquer; quant h nous, nous dirons simplement qu’on appelle Miolte une pyramide en maçonnerie bâtie, au moyen âge, sur la colline où est maintenant construit le fort du même nom. C'est du haut de cette pyramide que les Béfortins ap|>elaient, par des feux , les paysans du voisinage à la défense de la place dans les moments de danger; c'était de là que l’on surveillait au loin la marche de l'ennemi. La colline de la Miotte est très-élevée et domine toute la campagne; c'est le but de promenades des habitants et le théâtre des jeux de In bruyante jeunesse du jvhvs. '
I. Chauffeur, Histoire d'Alsace. — Aufscblager. — De Golbéry , Antiquités de l'Alsace ( Haut- Rhin ). — Notes communiquéis par M. Achille Yaulaliellc, auteur de l'eicellente Histoire des Deux Restaurations , que nous avons déjà eu l'occasion de citer si souvent. Le Directeur de l'Histoire des villes de France a cru de\oir ajouter ce court récit de la conspiration de Belfort, au travail de ses deux collaborateurs sur le Sund^w.
AGRICULTURE. — INDUSTRIE. - COMMERCE. — CARACTÈRE. , MOEURS. — IDIOME, — ANTIQUITÉS.
L'agriculture reçoit de grands encouragements en Alsace et elle y est parvenue il un point de perfection assez avancé. Les terres arables s’étendent de la cime des Vosges jusque sur le bord du Rhin ; les plus fertiles sont situées dans la plaine, entre les montagnes et 1TII; à partir de cette rivière elles perdent de leur fertilité, à mesure qu'elles s'approchent davantage du fleuve. On trouve quelquefois des terrains cultivés à mille mètres au-dessus du niveau de la mer; mais, le plus ordinairement, d'épaisses forêts de sapins et de hêtres couvrent les hauteurs. Viennent ensuite des plantations de châtaigniers, et, au-dessous encore, les vignobles qui envahissent une partie de la plaine, La culture de la vigne est , très-variée ; elle forme une des branches importantes de l'industrie du pays. Les vins d'Alsace, blancs pour la plupart , se voilurent et se conservent facilement; un des plus estimés est le Riestling, qui imite les vins du lthin. Les vins gentils de Guebwiller , auxquels on donne aussi le nom de Kitterlé, sont très-spiritueux et ont un bouquet particulier qui tient de la noisette ; le Range n attaque fortement les nerfs, et, par une singulière propriété, prive momentanément de l'usage des jambes sans appesantir la tète. Le vin de paille , ainsi nommé à cause du procédé employé pour sa fabrication , jouit d'une réputation fort ancienne; on vante également tous les vins de Riheauvillé; entin Turckheim produit un vin rouge assez estimé. Quelques propriétaires ont voulu appliquer aux vins blancs d'Alsace le procédé de la fahrica- . tion des vins de Champagne, et il parait que divers essais ont réussi.
la production des vins s'élève en Alsace à plus d'un million d'hectolitres , dont les habitants exportent près de la moitié ; la fabrication de l'eau de cerises ( kirsch wasser) y prend tous les jours plus d’extension. Les terres arables, arrosées par un grand nombre de cours d'eau , produisent toutes les espères de céréales. Entre le Rhin et 1*111 régnent près de cent cinquante mille hectares de forêts , dont les principales sont celles de la liarth, dans la haute Alsace; de lfaguenau et de Brewald dans la partie basse de la province. Au nombre des cultures particulières du pays on doit mettre le tabac, le houblon et la garance. Le tabac est un des premiers objets de commerce, surtout dans la liasse Alsace où la fabrication a plus que triplé depuis la Révolution : elle s’élève à près de cent cinquante mille quintaux. Le tabac de Strasbourg jouit d'une réputation méritée, et on en exporte en feuilles une quantité considérable. C'est aussi dans la basse Alsace que la culture du houblon et de la garance a pris le plus de développement ; l'importation de la VI. 12
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garance y est antérieure à celle du tabac , car elle remonte au temps de Charles- Quint : cependant , elle n'a pris de l'importance que sur la fin du dernier siècle. En 1778, il y avait dans les environs de Haguenau seulement trois mille trois cents arpents cultivés en garance : la basse Alsace en produisait alors de quarante à cinquante mille quintaux dont on exportait la moitié ; mais, depuis, cette culture a subi une grande diminution d'année en année.
L'éducation des animaux domestiques n'est pas ce qu’elle devrait être dans un pays aussi fertile et où l’on donne tant de soins à l'agriculture. La race du cheval, quoique commune et de taille moyenne, fournil cependant quelques bons chevaux de trait; elle pourrait être aisément améliorée. On n’élève pas de mulets, mais beaucoup d'ânes dans les montagnes et les vignobles. La race des bêtes à cornes , petite comme celle du cheval, produit d’excellents bœufs pour le labour et de trèsbonnes vaches laitières : on a soin de la renouveler, de temps en temps , en se procurant de beaux taureaux suisses. Dans les vallées , les vaches ne sont nourries à l'étable que pendant l'hiver, et, dès le mois d’avril , elles pâturent librement sur les montagnes; on ne les fait rentrer au chalet que pour les traire, et pendant les nuits pluvieuses ou trop froides. Les chalets des Vosges se composent de trois parties : le magasin de fromages, la cuisine, et la laiterie, ordinairement traversée par un filet d’eau, afin d'y entretenir la fraîcheur et la propi eté ; quelquefois on y voit une quatrième pièce qui sert de chambre à coucher, sinon les couchettes se trouvent pratiquées, derrière une cloison, sous la toiture. Les fromages sont de deux sortes ; le munster, fabriqué dans les petites métairies, et le façon gruyère, dans les plus grandes. Lu majeure partie des moutons est de race indigène : on fait des tentatives pour l’améliorer, par le croisement avec, les béliers mérinos; la chair est bonne, mais la laine de médiocre qualité. Les chèvres offrent une grande ressource aux habitants des montagnes. On nourrit encore en Alsace une grande quantité de porcs et toute espèce de volailles. Enfin , le pavs favorise beaucoup la reproduction du gibier, et le poisson y abonde.
L'Alsace, que sou industrie place au premier rang parmi les provinces, doit surtout celte prospérité à la ville de Mulhouse, berceau de l'industrie cotonnière. Dès le milieu du xviii* siècle, grâce aux dessinateurs et aux coloristes qu'on sut fixer dans le pays, les indiennes d'Alsace acquirent de la réputation sur tous les marchés de l'Europe, l'n Mulhousien dota encore la province des tissus de couleur appelés d’abord siamoises. La première fabrique fut construite à Sainte-Marieaux-Mines; cette industrie s'étendit bientôt aux vallées environnantes : on l'améliora, et enfin on la porta à la |>erfrrtion par la production des guinghams ( 1792 ). Mais l'industrie la plus importante est sans contredit le tissage du coton, établi à Mulhouse, en 17G-2. Les filatures furent introduites , en 1806, dans le département du Haut-Rhin; ce n'est, toutefois qu'à partir de 1814 que l’on commença à faire des tissus supérieurs propres à la vente en blanc, et bientôt on vit des métiers dans tous les villages, où les laboureura quittèrent la charrue pour se faire tisserands. Jamais, peut-être, aucune industrie ne fit autant de progrès en si pou de temps. La haute Alsace seule possède plus de cinquante filatures et environ trente manufactures de toiles |icinles qui emploient près de soixante mille ouvriers.