‹ Histoire des villes de FranceChapitre 108 sur 137 · TB5P · texte numérisé non relu

TB5P

i fo ' | '*

ÿ-. :r -v-~- - >■> ■<,>**.■» ÿy.- ’

•' > •--« -S «»fc »-«

'• i- Âî*} •»■ «£*7*Vÿ* ? :' î^" • ? 'ï

■■■«•' ..• v'- «ri*'. \.V . ••*. • . •■ .--4- '

*. » iA: * r^Slî- '•|*1~‘f:' "Tj||l|l l' ffft

>' t ,/v\ '-*T' t ii, ** V, . *v ''• •“ “V? „

• .- . ^ • ■’wsBÇçJBP.a

..J. f--VA -•*- » ^

* * "'MMCEs HemO

fe*"- sn'/j^tw

£tr i'J

u\ ivv . - ■ : V, s>|

lirrrm - ■• V-',; ;;**■*•?■■

oigiia lrj^KU — •■£- •• •. . . .~:.*i. •;l'V-’»:“-’‘ .** ' ^V*' ■

BT

MMES

laissèrent les institutions. Vint ensuite l’invasion franque, empreinte de tous les caractères de la barbarie , comme l'avait été celle des Vandales (738). « Charles- Martel, » dit Poldo d'Albenas dans le savant ouvrage qu'il a laissé sur les antiquités de Mmes, u Charles-Martel en propre reconquit le tout, suivant à l'espée jusques à Narbonne, Antimes, roy sarrasin, qu'il vainquit, et remit A son obéissance Arles, Avignon, Nismes, Montpellier, Bésiers, Agde; brûlant et rasant tout jusques aux fondements... Mesme ceste superbe, antique et grande cité de Nismes y fut abbatue roz terre... » Reprise par les Sarrasins, Nîmes s’en débarrassa pour toujours par un vigoureux effort de réaction religieuse , auquel s’associèrent Béziers, Agde et Maguelonne (752). I)e cette ligue sortit une petite république provisoire, qui se donna pour chef un seigneur goth, nommé Anscmond ; mais ne se sentant pas assez fort , celui-ci se mit sous la protection de Pépin-le-Bref, qui donna le gouvernement de Nîmes au comte Radulfe (758).

Le vent du nord s'était levé pour la ville romaine, depuis sa réunion au royaume frank. Il ne faut pas chercher dans cette administration violente, la trace des immunités de la ville. Durant toute l'anarchie féodale, son régime municipal sommeille, sa civilisation se réfugie dans les monastères, son histoire est sans événements. Nîmes appartient, d'abord, aux comtes de Toulouse; puis aux Trencavel , vicomtes d’AIbi , leurs cesssionnaires ( ix* siècle). I.es Normands et les Hongrois la traversent et en emportent quelques lambeaux (925). I e pape Uibain II y prêche la croisade , en 1095 , et marie la cathédrale de Saint-Bausile .avec le comte de Toulouse, Raymond IV. Les chevaliers, habitants de l'amphithéâtre, sont investis en 1 100, de la garde de cette forteresse, sous le titre de Chevaliers des arènes. Pendant cette période qui embrasse trois cents ans , l'histoire de Nimes ne se compose que d’une très-petite et très-insignifiante partie de l’histoire de Toulouse et de ses comtes , jusqu’à sa réunion à la couronne. La manière dont s'opéra cette réunion, est caractéristique. Au bruit de la marche de Louis VIII, croisé contre les Albigeois, la population très-uttachéc à ses comtes, et pensant que l’orage s'étendrait jusqu’à elle, s'était mise en mesure de défense. Les Chevaliers des arènes et le peuple de la cité s’étaient confédérés solennellement sur l'autel de la Vierge. Tout à coup, à la simple nouvelle que le roi de France s'avance le long du Rhûnc, les habitants se vont mettre à sa merci et implorent sa protection. Louis n’eut garde de refuser l’offre ; il fit demander poliment aux Chevaliers des arènes d'abandonner leur château à ses troupes , et nomma un sénéchal , Pérégrin Latinier, pour gouverner en son nom la nouvelle ville française (1226).

L'administration de Nimes, sous les Romains, avait été toute romaine : leurs lois continuèrent de régir la ville, pendant toute la période gothique, sarrasine et franqne ; toutefois l’élection, principe et fondement de la municipalité, fut tour è tour Otée et rendue aux habitants. Sa municipalité après avoir été, durant un espace de plus de trois cents uns, une ruine à peine aussi intéressante que les autres ruines de la ville, se releva tout à coup, en 1177, sous le nom de Consulat, tandis que le vicomte Bernard -Aton VI guerroyait contre son suzerain, le comte' de Toulouse. Raymond VI, successeur du dernier vicomte de Nîmes, osa la menacer en 1207 ; mais les Consuls étaient assez forts pour soulever la population contre ses agents. Le viguier de Raymond, espèce de grand juge qui rendait la

GIC

justice en son nom, fut assiégé dans son palais et massacre par tes bourgeois. Le Consulat profita de l'abaissement de la maison de Toulouse pour enlever le pouvoir judiciaire au viguier ( 1-203 ). Mais la prise de possession de Louis VIH arrêta ses progrès; il fallut remettre au sénéchal du roi de France tous les pouvoirs que la cité avait successivement arrachés à Raymond VI.

Au commencement, il y eut deux classes de Consuls : les uns nommés par les Chevaliers des arènes, les autres par la cité. Ils veillaient séparément, ceux-là aux intérêts de la noblesse, ceux-ci de la bourgeoisie, et ne se réunissaient que dans les affaires d'administration d'un intérêt général. Mais le consulat populaire absorba bientôt le consulat des arènes. Louis IX le rétablit, en 1270, non sans une vive résistance du consulat populaire, qui alléguait contre son ancieu rival la désuétude, le peu de population de l'amphithéâtre, et le refusde ses nobles habitants de contribuer aux charges publiques. Le consulat des arènes reprit alors quelque vie; il eut son sceau à part, avec cette légende: Sigillum consulum nobilium castri Arenarum. On lisait sur relui des consuls de la cité : Sigillum civilatis Nemauti; et lorsqu'une délibération était arrêtée en commun, les actes publics portaient cette désignation commune : Consul es castri Arenarum et civilatis Nemausi. Un siècle après (1378), le consulat sortait presque tout entier des rangs de la bourgeoisie. Les arènes, dépeuplées de chevaliers, avaient forcément abandonné aux bourgeois une partie de leurs privilèges municipaux. En 1390, la population entière des arènes avait disparu, et avec elle son consulat. Tant qu’ils durèrent ensemble l’un et l’autre, il y eut huit consuls : quatre pour les arènes, quatre pour la cité. Le mode d'élection de chacun était réglé par des ordonnances du souverain. Le nombre des électeurs variait comme le mode d'élection, selon le caprice du souverain. Tantôt tout le peuple, convoqué à son de trompe, nomme tumultueusement cinq personnes par chaque quartier de la ville, lesquelles nomment ensemble les quatre consuls de la cité (1200). Une autre fois (1272), ce n'est plus tout le peuple, mais des échelles ou classifications, auxquelles est dévolu le droit d'élire les consuls. Plus tard, sur huit consuls les arènes eu nomment deux, la bourgeoisie deux, le tiers-état quatre (1354). Charles VI, sur une requête des habitants de Mmes, décide qu’à l'avenir les habitants de la cité et des arènes seront confondus ; il réduit le nombre des consuls à quatre, mais dans le mode de leur élection, le droit du peuple reçoit une grave atteinte ; ce sont les consuls sortant de charge, et les conseillers municipaux, au nombre de vingt-quatre, qui, le jour de la Quinquagésime, nomment seize habitants capables, parmi lesquels on tire au sort les quatre nouveaux consuls (1384). Sous Louis XI, le mode d’élection est le même, mais le cadre des éligibles est élargi (1477).

A cette époque, la lutte a passé, de la noblesse des arènes avec la cité, entre la haute bourgeoisie et le tiers-état. On établit que les seize candidats choisis par les consuls sortants et les conseillers, seront élus, pour le premier rang , parmi les avocats; pour le second, pareil les bourgeois, médecins ou marchands; pour le troisième , parmi les notaires ou artisans ; et pour le quatrième , parmi les laboureurs cultivant leurs champs de leurs propres mains. Dans sa petitesse comme dans sa grandeur, l'existence de ce pouvoir populaire est d'ailleurs toujours chère aux habitants de Nîmes. Le consulat jouit de plusieurs sortes d'at-

NIMES

tribut ions, de trois principalement : il y en a d'administratjves , de judiciaires, de politiques. Los premières consistent b veiller scrupuleusement nu maintien des mœurs; à faire des acquisitions de pâturages pour la communauté, et à défendre les prairies et terres vagues appartenant à In ville contre les usurpations des gens du roi. Les consuls ont, en outre, le droit de nommer les banniers, ou gardesterre, pour le territoire de Nîmes, et les ouvriers ou voyen, chargés de travailler à la réparation des murailles et des tours, ainsi qu'à l'entretien des chemins; ils perçoivent enfin directement certains impêts, applicables aux besoins de la ville, et peuvent conférer la bourgeoisie à un étranger. En 1215, leurs attributions judiciaires étaient encore fort étendues, et alors, dit l'histoire, les procès duraient peu, les parties plaidaient elles-mêmes leur cause. Deux siècles plus tard {1190), après bien des atteintes et des coups d'Étatde l'autorité centrale, la justice mutilée des consuls de Mmes avait encore beaucoup d'importance. Ils connaissaient des causes portées devant leur tribunal, du consentement des parties, et leur jugement était en dernier ressort. Ils nommaient les tuteurs et les curateurs ; ils publiaient les testaments ; ils participaient à la fois de nos prud'hommes et de nos notaires ; et, dans certaines causes qui touchaient à l'ordre public, les parties ne pouvaient pas décliner leur juridiction. Quant à leurs attributions politiques, elles comprenaient le droit de passer avec le souverain des chartes particulières, au nom et dans les intérêts de la cité , et surtout celui de nommer le capitaine ou gouverneur de la ville, et de le présenter aux officiers royaux qui recevaient son serment.

La prise de possession de Louis VIII avait eu tous les caractères d'une conquête. Les privilèges de la ville reçurent de graves atteintes ; saint Louis en adoucit, puis en effaça les traces. Il vint plusieurs fois s'asseoir ou milieu des consuls, traitant avec eux des plus chétifs intérêts de la cité, alors calme et prospère (1248-1251). Le consulat, quoique bien affaibli , était toujours l'organe des besoins et des doléances de la bourgeoisie. En 1334, Philippe de Valois ayant demandé un subside pour la chevalerie de son fils aîné, Jean, duc de Normandie, Nîmes résista ouvertement. Il fut décidé que deux des consuls de l'année, Pierre Kufli et Pierre Derro, seraient députés auprès du roi pour lui faire d'humbles remontrances. Arrivés à Paris, les consuls reçurent de leurs collègues une lettre pour le confesseur du prince. Mais tout ce qu'ils obtinrent fut une suspension dans la levée du subside, jusqu'à ce que le conseil eût décidé sur leurs réclamations. Le lendemain de leur retour à Nîmes, ils firent signifier ces lettres à Raymond Seynier, avocat du roi, lequel leur répondit par un long réquisitoire, où il leur prouva qu'il fallait payer. On porta l'affaire devant le sénéchal, qui jugea comme l’avocat du roi. Nouvel appel au prince lui-même ; nouvel ordre de suspension ; nouveau voyage. Mais la demande fut encore rejetée: il fallut partir comme on était venu, voire sans lettres de suspension. Le conseil de ville s'assembla extraordinairement, et décida, d’un avis unanime, qu'on tiendrait bon jusqu'au bout. L’affaire traînant en longueur, le trésorier de la sénéchaussée ordonna à ses sergents d’enlever pendant la nuit les consuls, et environ cinquante habitants, la plupart sans doule membres du conseil de ville, et de les conduire au château des Arènes. Ils y furent détenus cinq jours. Comme ils essayaient de prolonger la résistance, le trésorier les menaça de les tenir sous les verrous jusqu'à parfait paiement. ta vi. 78

Digi

LANGUEDOC

population ne bougeait pas ; les prisonniers demandèrent à transiger. Ils offrirent cinq cents livres ; le trésorier accepta et les fit remettre en liberté.

Un an à peine s’était écoulé , que les consuls recommençaient un plan de défense du même genre pour échapper à un nouveau subside. Il s'agissait du passage du roi en Terre-Sainte; mais le passage n'ayant pas eu lieu, la ville se trouva quitte et déchargée. Cinq ans plus tard , le capitaine-général de Languedoc, Archambault Larue, faisait arrêter les consuls et les déportait dans les prisons de Montpellier, sur leur refus de lui livrer le trésor municipal ( 1339). Sous le roi Jean, la biche des consuls devint encore plus rude. Il leur fallut à la fois veiller à la garde de la cité, menacée par les partis anglais et par les brigands, et soutenir contre toutes les agressions du fisc et de l'ennemi une ville épuisée par les tailles et dépeuplée par la peste. Délivrée de la crainte des Anglais et des routiers, la ville eut à disputer le peu de substance qui lui restait à l'avidité fiscale du duc d’Anjou, frère de Charles V ( 1375). Le duc, irrité de l'opposition de ses députés, convoqués à Montpellier, vint à Mmes, déclara les consuls coupables du crime de lèse-majesté, les fit mettre en prison, confisqua l'hôtel de ville et tous les biens communs et abolit la commune. Les malheureux habitants la rachetèrent, plus tard, de leurs derniers écus. I.a ville n’en pouvait plus. La guerre et la paix lui avaient tout enlevé. Les receveurs du duc d'Anjou n’en continuaient pas moins à vider les maisons des débiteurs arriérés. Les consuls ne sachant que répondre à la plainte universelle, demandèrent un recensement qui mit à nu la pauvreté intellectuelle de la ville : on n'y compta plus que quatre jurisconsultes, trois physiciens, deux barbiers ou chirurgiens , un clerc des écoles et un régent (1377). La répartition des subsides. Ut éclater une révolte. L'avocat du roi de la sénéchaussée, Geoffroy Paumier, odieux aux habitants à cause de sou xèle è verbaliser, ayant fermé sa porte au receveur de la ville, le peuple exaspéré dévasta sa maison , brisa ses coffres et ses armoires et dispersa jusqu'aux actes publics qui ressortissaient de sa charge. On en v int ensuite à de plus grandes violences. Les portes de Mmes furent enlevées aux officiers du roi , les panonceaux royaux arrachés des bureaux des subsides et foulés aux pieds. Le duc d'Anjou marcha aussitôt contre Mmes avec ses gens d'armes; mais en voyant la ville calmée, comme il n'en voulait qu'à l'argent des habitants, il consentit sans trop de peine à leur pardonner. Sur ces entrefaites , l'abolition des subsides fut proclamée pour tout le royaume, à l’occasion du sacre de Otaries VI (k novembre 1380). Nîmes quitta son air sombre et mit ses habits de fête. Il y eut, le 5 décembre, une procession générale en avant de laquelle les consuls marchèrent, selon l’usage, le chaperon rouge sur la tête , et tenant à la main une torche décorée aux armes de la ville , précédés de deux sonneurs de trompe et de l'étendard de la commune.

L'année suivante, au mois de février, toute la ville était en mouvement. La grosse cloche du beffroi sonnait sans relâche, à volées entrecoupées. Le duc de Berry , frère du duc d'Anjou , nommé gouverneur du Languedoc , se dirigeait sur Nîmes insurgée contre lui. Pierre Ponchut, capitaine de la milice urbaine et des communes, avait été battu dans une première rencontre avec les troupes du duc ; mais les consuls avaient récompensé sa glorieuse défaite par le titre de capitaine de la ville. Cette guerre inégale ne dura pas longtemps ; le pays était à bout

NIMES

d'hommes et d'argent « Nîmes se découragea , mit bas les armes et reconnut l’autorité du duc de Berry. La rapacité du nouveau gouverneur donna, comme on sait , naissance è une espèce de jacquerie locale , dans laquelle les paysans coururent sus aux nobles et commirent d’épouvantables excès. Le Tuchinat ne doit, au reste , figurer ici que pour une circonstance d’un caractère tout particulier, et qui fut signalée courageusement par les consuls de Nîmes : c’est la complicité, secrète ou avouée, de quelques nobles de la ville et du pays avec les Tuchins, dont les villes les plus hostiles au duc de Berry désavouaient les brigandages, quoiqu'ils eussent pris les armes sous couleur de résister à ses exactions. Peu de villes pourtant pouvaient se vanter de plus de fidélité au roi que la ville de Nîmes. A chaque amélioration de la santé de Charles VI , les consuls ordonnaient des réjouissances; c'était surtout dans l'espoir d'étre délivrés du duc de Berry. Jamais le pays n'avait été affligé d'un exacteur aussi impitoyable. Les peuples poussaient des cris de détresse. Alors on leur envoyait des commissaires réformateurs, remède pire que le mal. Il faut lire les suppliques des consuls, adressées au duc de Berry lui-même, pour se faire une idée des brigandages commis par ces prétendus réformateurs. Il y en avait autant que de choses à réformer : commisssaires pour l’en/retien et la réparation fier forteresses; pour la réparation des chemins; pour les francs-fiefs; pour les monnaies; pour les informations touchant les délits de justice; pour la réparation des feux. Tous marchent, suivis d’un cortège nombreux, disent les consuls : incedunt per patriam; a et si le peuple ne se plaint pas d’eux, c'est qu’il se meurt d'iuanition , est inhanitus. » La source d’où les gens de Mmes tiraient de l’argent était d’ailleurs desséchée . depuis que le pape de Borne l’avait emporté sur celui d’Avignon, où les Nlmois allaient vendre leurs blés et leurs vins. « Nîmes, ajoutent les consuls, n’a pas conservé la sixième partie de ses habitants, et cela est visible à l’œil, apparet ad oculum; car dans cette ville qui avait coutume d’être tant peuplée, populo populata, et dans ses murs et hors de ses murs, on ne trouve plus de peuple que sur la place et devant la cathédrale. » La dernière année du xiv' siècle s’écoula pour Mmes au milieu des craintes d’un pillage de gens d’armes, venus des guerres du pays de Foix, et des ravages d’une inondation. On essaya d’éloigner les gens d’armes en leur apportant deux quartiers de mouton avec quelques pots de vin dans un cabaret des environs. A la fin, un ordre supérieur, sollicité par une députation solennelle des consuls, rappela cette poignée de soldats vers l’intérieur. Quant à l’inondation, surveuue le 29 août 1399, jour de la décollation de saint Jean-Baptiste, les pluies furent telles, disent les comptes des consuls, que toute la ville crut périr entièrement, tola villa credidit totalités perire. Des pans de murailles furent abattus et des maisons noyées dans les eaux.

L’histoire de Mmes, pendant la première moitié du xv siècle, est une triste continuation de celle du xiv", avec des pestes pour épisodes ou des famines qui amènent les pestes. L’année 1103 commença sous de biens tristes auspices. D’épouvantables pluies et des débordements de rivières, entre autres du Gardon qui emporta le pont de Boucoiran, et fit un vaste lac de toutes les plaines d’alentour, couvrirent la ville et son territoire de ruines. A peine la cité était-elle remise de l'effroi que lui avait causé l’inondation, qu'il lui fallut de nouveau lutter contre

LANGUEDOC

les gens de finance. Jean llarnrd, maître des monnaies de monseigneur le roi, viut en personne à Mmes : il y eut d'orageuses discussions entre lui et les consuls ; mais à la fin ceux-ci obtinrent un ajournement de quelques semaines, hnviron dans le même temps, le comte de Clermont, cousin dq roi, revenant de la guerre contre les Anglais en Aquitaine, s’avança vers la ville. Les consuls craignant qu’il ne lui prit envie de lever une dlme de guerre, crurent l'apaiser par quelques présents, consistant en torches du cire et en vin. Le comte reçut d'abord les consuls avec politesse; puis il les fil arrêter et mettre en prison. Le prétexte de cette violence était un arriéré de sept cents livres tournois que les habitants devaient encore sur le subside de guerre. Les consuls furent contraints de payer et mis eu liberté au bout de cinq jours. A la mort du duc de Berry, chef des Armagnacs (15 juin'1416), Mmes, en haine de sa mémoire, se rangea sous l'autorité de la reine Isabeau qui avait promis l’abolition des subsides. Les gens de guerre du parti bourguignon se saisirent du château et le fortifièrent. Le 4 avril 1420, le dauphin, depuis Charles VII, attaqua la ville, dont il s'empara. Les habitants se rendirent à discrétion. Le château tenait encore. Le Dauphin, pour n’avoir pas d’embarras dans la cité pendant qu'il en ferait le siège, imagina de donner des lettres d'abolition en faveur des habitants ; le château réduit à ses seules forces , succomba après dix jours de vigoureuse défense , et tous les gens d'armes furent tués ou faits prisonniers. A peine délivré de la citadelle, le Dauphiu revint sur ses lettres de grâce : il abolit le consulat, et, pour laisser un souvenir tout à la fois plus durable et plus blessant de sa vengeance , fit abattre une partie des murs de Mmes et arracher tout le parement d'un des remparts du côté de la campagne. H se radoucit bientôt, cependant, et, le 22 du mois d’avril de la même année, restitua aux habitants leur consulat, avec tous leurs droits et privilèges, sous l'expresse condition que les consuls feraient « bon et loyal serment » entre les mains des officiers du roi , « d’ètre bons et loyaux obéissants au roi et au Dauphin. u 11 laissa , en outre , avant de s'éloigner, dans le château royal , sous prétexte de repousser les routiers, une garnison formée d'étrangers et de Gascons.

Mmes, plus tard , eut souvent à se louer de Charles VIL Ce prince fit droit à plusieurs requêtes que lui présentèrent les consuls contre les usurpations des officiers royaux résidant dans la ville; il leur accorda, en 1434 , la permission d'avoir une cloche publique ; il enjoignit aux lieutenants des maîtres des eauxet-forôts de ne plus molester les habitants au sujet du droit (spécifié dans un article de leur charte et confirmé par lui-même) qu'avait chacun du pays de Nîmes de • chassera bestes sauvaiges, prendre oyseaulx, et pcschier poissons, fors que en lieux défeudus; » bref, il octroya solennellement une sauvegarde aux consuls, sur leur requête, soit pour eux-mêmes , soit pour les conseillers de ville, soit pour les personnes attachées à leur service, soit enfin pour leurs biens qui devaient être placés sous la protection particulière du roi (14*2). Toutes ces faveurs étaient la récompense de l'énergique appui que les milices de Mmes avaient prêté à Charles VII dans l'expulsion des Anglais. La ville, en effet , semblait à cette époque avoir enrayé sur la pente de sa décadence. Ce court temps d’arrêt était plein de promesses et d'espérances, quand des fléaux naturels interrompirent tout à coup la lente convalescence de la ville. La peste y sévit trois fois

NIMES

on moins de dit ans (I 4 48-1 4 56-1459). La dernière fois le fléau lit tant do victimes, que les juges royaux épouvantés transportèrent le siège de la sénéchaussée à Bagnols, petite ville située à huit lieues de Nîmes. Les consuls s'élevèrent avec force contre cet abandon de la justice, arguant, dans leur plainte, du droit qu’avait la ville d'être le siège de la sénéchaussée, en considération de son importance et du grand nombre de jurisconsultes qui l’avaient habitée de tout temps. Guillaume d'Aci, lieutenant principal du juge-mage, fut obligé de revenir à Mmes et de rouvrir ses audiences où affluèrent les plaideurs. C'était pour lu ville une question capitale, d'avoir ou de n'avoir pas le siège de la sénéchaussée dans ses murs. Louis XI, voulant tirer quelque argent «le Mmes, en ordonna une nouvelle translation, onze années plus tard (1170) ; mais les habitants comprirent la menace et rachetèrent leur droit moyennant cent six écus d'or. Ce prince , en montant sur le trône, avait continué toutes leurs chartes et franchises (1163). Nous y remarquons, entre autres privilèges, celui d'étre jugés dans l'intérieur de la ville, et si ou les appelle ailleurs de n'y point aller. Nul ne peut être emprisonné pour dettes. En certains cas, la justice royale est gratuite pour les habitants, et s’ils obtiennent gain de cause, ils sont quittes de tous frais. Louis XI , malade à Tours, crut que le blé de Mmes lui pourrait rendre lu santé; il en fit demander à la ville, afin de faire le pain « destiné pour sa bouche. » Le 9 janvier 1483, Mmes en envoya quatorze satinées, portées par quatorze mulets, au prix de cent soixante livres tournois.

Pendant les dernières années de Louis XI, et sous les règnes de Charles VUI et de Louis XII, toute l’histoire de Mmes est dans ses hôpitaux : la peste y trouve une population déjà malade, faible, mal nourrie, vivant de pain d'orge et d’avoine. Dans toutes ces calamités, les consuls montraient du zèle et du courage, line fois pourtant (août 1491), ils manquèrent à leur devoir : ils eurent peur et sortirent de la ville, laissant l’administration aux mains de leur clavaire ou secrétaire, Vital Genesii, dont le nom doit être cité avec honneur, et qui pourvut à toutes choses avec zèle et diligence. Mmes, cependant, placée de manière à pouvoir servir de centre à toutes les industries, à toutes les affaires, voit insensiblement améliorer sa situation. Ce n'est déjà plus uni: ville pauvre, la déplorable ville des ducs d'Anjou et de Berry, qui reçoit François I" dans ses murs eu 1533. La commune manquant d’argent, les consuls en empruntèrent à l’évêque. On lit un accueil magnifique au roi, que la reine Éléonnr et ses enfants avaient précédé de quelques jours. Les consuls offrirent à la reine une coupe d'or lin de lu valeur de cent vingt écus; au Dauphin deux chevaux de main du pays, ut un cheval à chacun de ses deux frères. On avait commandé, pour le roi, à deux argentiers, un plan de l'amphithéâtre en relief cl en argent lin du poids de trente marcs , ou plus s'il en riait besoin. Mais les orfèvres n'eurent pas le temps de le terminer. Une députation l’apporta, plus tard, à François 1", à Paris. Le roi remarquant au milieu de ce plan , sur l'arène vide s un colovre attaché avec une chaîne au col , à ung arbre de palme , et ung chapeau de laurier attaché audict palme , » demanda l’explication de l'emblème au premier consul, Antoine Arlicr, antiquaire, chargé des compliments de la ville. Arlier répondit que le reptile (reconnu depuis pour un crocodile) était une couleuvre, et que ces lettres col. >km.

LANGUEDOC

(qui, ensuite, ont signifié colonie de Nîmes) voulaient dire la couleuvre de Nîmes, coluber Nemavsensis, Il ajouta que ces symboles avaient dû être s les armoiries et enseignes » de la ville de Mmes, car ils figuraient sur une médaille antique qu’on y avait découverte en 1516. (la même que la colonie de Mmes avait fait frapper en l'honneur d’Auguste, l'an de Rome 727, avec le palmier et le crocodile enchaîné. ) Cela frappa le roi. Aussitôt il rendit une ordonnance portant que la ville de Mines, qu'il avait autorisée, la deuxième année de son règne, il prendre pour armes un Inureau d’or passant dans un champ de gueules, reprendrait ses anciennes armoiries.

Il ne nous est resté aucun document sur l'existence commerciale de Nîmes . durant l'époque romaine. Les premières pièces où il est parlé de son commerce datent du xii* siècle. Ce sont des chartes du vicomte Bernard-Aton V (1145), qui constatent l'établissement de foires et marchés fixés au jour de la Saint-Martin et à la fête de Notre-Dame. Environ soixante ans après, Mmes fait un commerce considérable avec la Provence et surtout avec Arles. Dans l'année 1251 . un hôtel des monnaies y est fondé. Sous Philippe-le-Hardi (1277), on parle pour la première fois d'étoffes et particulièrement de couvertures de laine ; une colonie de Lombards s’y établit , et le roi leur accorde des privilèges très-élendus. En 1340, les marchands de Nîmes trafiquent en Italie. La ville fournit du vin de son territoire au pape et aux cardinaux. Une année, le vin expédié par les consuls n’est pas du goût de Sa Sainteté, et le pape Innocent VI se venge de ses fournisseurs en jetant l'interdit sur toute la communauté. En 1441 , les marchands lombards quittent Nîmes, ruinée par le fisc et dépeuplée par la peste. Il parait qu'à eette époque, on y faisait un commerce notable de poterie en étain. Enfin un juge spécial . dit des Conventions royaux , prononçait sur les différends du commerce, et par cela même aidait à son développement. Vers l'année 1360, il s’était manifesté à Nîmes un certain mouvement scientifique et littéraire. Les consuls cherchèrent à y attirer les hommes instruits, par l'appdt des honneurs et des récompenses. Une école de droit civil fut ensuite fondée, et on en confia l'enseignement à des docteurs en renom, venus des universités voisines ou de l'étranger. Au commencement du xvi' siècle, les écoles étaient florissantes; la ville requit et obtint de François I" l'autorisation de les convertir en collège ou université, «à l'image de celle de Paris. Claude Baduet, l'un des professeurs de l’université de Paris, fut invité à venir prendre la direction de l’université Nimoise : on assigna son rang, dans les cérémonies publiques, entre les deux premiers officiers de la ville.

Le peu qu'on a de notes sur les mœurs offre un bizarre mélange d'habitudes romaines et de corruptions locales. Les exercices du corps, la gymnastique grecque, la lutte, y sont recommandés et encouragés spécialement par les consuls. Le vainqueur reçoit une pièce de drap vert pour récompense; Il y a aussi des jeux d'arbalète et d’arc, et des prix pour les vainqueurs : ceux qui remportaient le prix à ces deux jeux avaient le titre de rois des arbalétriers et des archers , et quelques privilèges honorifiques attachés à leur royauté d'un an. Par une contradiction singulière , en même temps qu'on était très-sévère pour les femmes de mauvaise vie , auxquelles il était défendH d’aller en ville, accompagnées d’auenne

NIMES

femme, de porter aucune guirlande, nœuds d'argent, soies et fourrures, sous peine de confiscation , les consuls , le jour de l’Ascension , après avoir distribué, comme c'était l'usage, à la porte de la cathédrale, le pain de la charité aux pauvres, offraient un présent particulier à l'abbesse des femmes débauchées, abbatissn levium muher um. L’abbesse , en retour de ce don , offrait aux consuls un gâteau. Plus tard (1179), le don des consuls fut fixé à cinq sous, et cette cérémonie de cadeaux réciproques, au lieu de se faire sous le portail de la cathédrale, se Qt à l’une des portes de la ville que l'on ornait de feuillages. A toutes les veilles de grandes fêtes, des présents étaient offerts aux ofliciers royaux et aux autres personnages distingués. C'étaient presque toujours des perdrix , des lapins et des torches; quelquefois, quand l'avidité du fisc l'avait permis, de la volaille et du vin. On offrait des coqs aux nouveaux mariés. La ville pourvoyait aussi à l'entretien d'une recluse qui vivait dans un ermitage aux environs. On la logeait, on l'habillait, on la soignait dans ses maladies, on l'enterrait après sa mort. Une coutume chère au peuple était le charivari contre les mariages inégaux , les veuves qui convolaient en secondes noces, les vieux maris de jeunes femmes. Charles V l'abolit. Cette prohibition ne fut pas moins sensible au peuple que celle de la fête des fous, supprimée en 139V, et qu'on célébrait, à la Noël, dans la cathédrale. Quand le pavé de l'église était trop humide à cause des pluies, l'évêque prêtait de bonne grâce sa maison pour ces pieuses folies.

Ce fut en 1517, sous l'épiscopat de Michel Briçonnet, qu’on découvrit à Nîmes les reliques de saint Bauzile, martyr, patron de la ville. L'exhumation eut lieu, le 27 juin, dans le monastère de ce nom. On plaça un tronc à la porte de la chapelle pour y recevoir les libéralités des fidèles , et bientét, les aumônes affluant de toutes parts, il fallut nommer un receveur des aumônes de Saint-Bauzile. Moins de soixante ans après, la même population jetait au vent la cendre des saints, brisait les images et démolissait les églises. La ville de saint Bauzile était devenue le foyer le plus actif du calvinisme démocratique. Comme il arrive, la persécution hâta les progrès de la révolution religieuse. En 1551, Maurice Sécénat. natif des Cévennes, et plusieurs religionnaires furent brûlés par ordre de la sénéchaussée de Mmes. La place de la Salamandre ne tarda point à avoir ses bûchers en permanence. Pierre de Lavau , prédicateur intrépide , fut pendu en 1555 sur cette même place. Trois ans s'écoulent, et Nîmes est aux trois quarts gagnée à la croyance nouvelle. Le consulat inclinait fort vers l’hérésie et secondait mollement le zèle inquisitorial des gens du roi. En 1559 , une effroyable inondation ouvrit les murailles de la ville en plusieurs endroits. Ce devint dès lors une des superstitions populaires, que Mmes périrait par les eaux. Cela fit dire au comte de Villars, lieutenant du roi en Langnedoc, homme violent et dévoué à la cour, qu'il craignait bien, lui, que la ville de Nîmes, qu'on disait communément devoir périr par Ceau, ne fût détruite par le sang et le feu. Le 29 septembre 1559, Guillaume Moget, venu de Genève, où il était ministre, homme vif, éloquent et fin , fonda i Nîmes la première communauté prolestaute. Le comte de Villars tança les consuls, au nom du roi : ils promirent d'appuyer tout ce qui serait simple mesure de police urbaine, et nommèrent capitaine de ville Pierre Suau, plus connu sous le nom de capitaine Bouillargues, enragé huguenot. Les

LANGUEDOC

premières émotions sérieuses eurent lieu en 1560. Guillaume Moget prêchait dans un jardin particulier, situé au faubourg des Frères-Prêcheurs. Ses paroles échauffèrent toutes les têtes. On courut A l'église paroissiale de Saint-Étiennedu-Gapitole; on y foula aux pieds le Saint-Sacrement, et l'on brisa les saintes images. Villars fit alors occuper le chdteau par ses soldats, et chassa de la ville Moget, qui n’y rentra qu'en 1561 pour organiser le premier consistoire protestant. Vers la fin de la même année, les calvinistes s’emparèrent des églises de Saint-Augustin, de Sainte- Kngénie et des fordeliers-Observantins. Ils firent ensuite, un dimanche, le siège de la cathédrale, qu'ils approprièrent b leur culte. Le grand crucifix qui se trouvait sur le maître autel fût promené dans les rues et fouetté publiquement. Le consistoire se saisit hardiment du gouvernement de la ville; la municipalité donna les mains atout ce qu'il fit. Guillaume Moget, president du consistoire , absorbé par les affaires d'administration , fit demander un coadjuteur aux Pères de Genève, qui lui envoyèrent Pierre Viret, ministre à Lausanne. Le lendemain de son arrivée, Pierre Viret, tout consumé qu'il était par la maladie, monta en chaire et entraîna bientêt plus de huit mille personnes h ses prêches. Nlines prenait une attitude militaire; la vaisselle des églises catholiques payait les milices nlmoisrsct les reitres allemands; les pierres des couvents démolis servaient A bâtir les fortifications de la ville. G’est alors que fut créé le Consul des messieurs, composé de huit commissaires, et qui forma comme une sorte de comité de salut public.

Après la confirmation de l’édit d’Amboise (156V), le maréchal de Damville, gouverneur du Languedoc, prit possession de Mmes, au nom du roi. Les consuls élus pendant l'insurrection furent suspendus, et quand Charles IX se rendit lui-même dans cette ville, la nouvelle municipalité se mit en frais d'imagination pour lui faire oublier les révoltes précédentes. Dans les deux années suivantes, les consuls furent du choix et de l'institution du roi. Guillaume Moget devint principal du collège de Nîmes, et Viret s'en retourna à sa paisible église de Lausanne. Les exilés revinrent, et avec eux la justice royale et ses rigueurs rétroactives. La guerre générale ayant recommencé en Languedoc, les protestants de Mmes relevèrent la tête. Quelques jours avant la Saint-Michel, les plus violents d'entre eux firent un plan de conjuration pour se rendre maîtres de la ville. Le complot éclata, le 30 septembre 1567. A une heure après-midi, les conjurés se répandent dans les rues , criant : Au a armes ! tue les papistes! monde nouveau ! Ils courent à la maison du premier consul, Guy Rochette, où ils s'emparent des clefs. Pierre Suaa, dit le capitaine Jlouitlargues, envahit l’évêché, suivi de deux cents de sa religion , armés et furieux. L’évêque a ie temps de se sauver, par une brèche , avec les gens de sa suite, dans une maison contiguë. La troupe de Bouillargues pille l'évêché, se porte sur la maison du vicaire général, Jean Peberan, qu'on égorge et dont on jette le corps par les fenêtres. I.a cathédrale est saccagée.

La nuit venue, on agita le sort des prisonniers, parmi lesquels se trouvait le consul Guy Rochette, qui s’était réfugié à l'évêché, où l’on avait pris aussi plusieurs catholiques il fut résolu qu’on mettrait è mort les principaux, pendant la nuit. On les amena tous vers neuf heures dans les chambres de l’hAtel de ville. Ih, une espèce de greffier venait lire, de chambre en chambre, une liste où

NIMES

étaient inscrits les noms de ceux dont la mort était résolue ; et sur leur réponse, on les Taisait descendre dans la cour, pour les conduire dans celle de l'évêché où il y avait un puits de sept toises de profondeur et de quatre de diamètre. On les perçait à coups de lance et de dague, et on les jetait 5 demi égorgés dans le puits, qui prit de là le nom de Pous de malamort. Plusieurs moururent avec un grand courage, lîuy Rochette et son frère furent percés de coups et précipités dans le puits. On réunit le cadavre de Jean Peberan, traîné par les rues avec la corde au cou, à ceux des autres victimes. Le lendemain, 1" octobre, dès dix heures du matin, quelques-uns des meurtriers les plus furieux allèrent saisir l'évêque dans la maison du sieur de Sauvignargucs, où il se tenait caché. L'évêque, ayant demandé à se racheter à prix d’argent, on convint de cent vingt écus, et Sauvignargues, qui avait livré son hôte, l'enferma dans une cave, avec ses domestiques, jusqu'à ce qu’il fût remboursé du complément de la somme qu'il avait avancée au prélat pour sa rançon. Peu de temps après, il survint une seconde troupe, disant qu’elle voulait avoir sa part du butin. Comme on ne se pressait pas d'ouvrir, elle escalada la maison aux cris de : Tue , tue les papistes! Les domestiques de l'évêque furent les premiers massacrés; on le tira lui-même hors de la cave; on lui arracha ses bagues et sa croix pastorale; on l’affubla d’un accoutrement ridicule, et il fut conduit à l'évêché sur les bords du puits. Là, il se jeta incontinent à genoux et fit sa prière. Tout à coup un de la troupe, nommé Jacques Coussinal , se déclare pour l’évêque ; il l'arrache à ses assassins et le fait entrer dans une maisou voisine. Bouillarguc passe en ce moment , approuve Jacques Coussinal, délivre levêque et le fait sortir de la ville avec une escorte. Les massacres continuèrent dans les campagnes environnantes. Ceux de Mmes n’ayant plus à tuer, se mirent à démolir. L'évêché fut renversé de fond en comble, le monastère de âaint-Bauzile démoli , et de l'église de Sainte-Eugénie on lit un magasin à poudre. Telle fut la journée dite la Michelaile, à cause que ces exécrables tueries avaient eu lieu le lendemain de la Saint-Michel.

Quelques mois après, les chances de la guerre générale remirent la ville révoltée à la merci de la clémence royale. Mais l'ascendant moral resta dans Nîmes à l'opinion protestante, et en novembre 1569,1e capitaine SaintCosme surprit la place sur les catholiques, en limant une grille située au bas des murs, du côté de la porte des ('.armes. Le gouverneur Saint-André fut tué dans son lit d’un coup de pistolet. La paix générale de 1570 établit entre les deux partis une trêve pleine de rancunes et d’arrière-peùsées. Chose étrange pourtant ! les mêmes hommes qui s’étaient vengés dans les rues reculèrent devant une Saint-Barthélemy à l'imitation de celle de L’aris. Dans les années qui suivent, l’histoire de Nîmes se confond avec l'histoire de la ligue protestante. Les Mmois se fortifient, se bastionnent, se garnissent de tours, de murs et contre-murs, n'y laissant pas un trou à passer un papiste, et abattant une partie du temple de Diane qui gênait leurs ingénieurs. Les protestants, quoique les plus forts, usent néanmoins de modération envers la minorité catholique. La messe se loge, comme autrefois le prêche, où elle peut, dans le réfectoire de quelque couvent oublié par les démolisseurs de 1561. Enfin arrive le prince suscité de Dieu, Henri IV, qui débloque Nîmes et y fait vivre en paix le prêche et la messe, sous la garantie de l'édit de Nantes ( 1598). Un fait tout pacivi. 79

LANGUEDOC

tique, mais d'une grande portée pour l'avenir du commerce nlmois, signala son règne trop court. Henri Traucat, natif de Mines, autorisé et protégé par le roi, planta le premier des mûriers blancs, et donna naissance à une branche de commerce qui a fait depuis la richesse du pays.

Le règne de Henri IV fut l'âge d'or de la cité de Nîmes. Deux ou trois émeutes, la première occasionnée par une dispute théologique entre le père Cotton, jésuite, et Jérémie Ferrier, ministre protestant d'Alais, y troublèrent bien encore la tranquillité publique; mais aucune n’eut de fâcheuses conséquences. Une sédition beaucoup plus sérieuse salua l'ovéncment de Louis XIII : l'antagoniste du père Cotton, Jérémie Ferrier, ayant acheté une charge de conseiller au présidial, fut accusé d'apostasie, hué, insulté, couvert de boue, et obligé de se démettre. Pendant les guerres du duc de Rohan, Nîmes ne s'appartint pas (1625- 1629). Ses révoltes fréquentes et stériles n’eurent pas même le mérite d’étre spontanées : c'était le duc qui les organisait , mais au moindre revers du parti, la ville se jetait aux genoux du roi et mendiait les lettres de grâce scellées en cire jaune. EnQn, et pour résnmer par un fait ces quinze années de son histoire, la ville acheta , du plus pur de son sang et du meilleur de son argent, le commandement de la Valteline, que le duc de Rohan reçut en échange de sa capitulation. Au mois de juillet 1629, Louis XIII lit son entrée solennelle à Nîmes, où il donna un édit d'abolition en faveur des réformés. Les habitants lui demeurèrent fidèles, en 1632, à l’époque de la révolte du duc de Montmorenci ; il les visita de nouveau, au mois de septembre de cette année, et six ans après établit dans leurs murs un second parlement de Languedoc, auquel il soumit une grande partie de la province, mais qu'il révoqua, l'année suivante, sur la demande des États (1638-1639).

La peste prévint à Nîmes le contre-coup des troubles de la Fronde. A peine le fléau eut-il disparu, que l'émeute vint remuer de nouveau le sol rancunier de la vieille cité. Deux factions régnaient dans le conseil de ville, depuis que l’évéque y avait été introduit à titre de membre et de président obligé. On appelait son parti celui de la Grande-Croix, et le parti des opposants des deux religions celui de la Petite-Croix. En 1657, le conseil ayant procédé à l'élection des quatre nouveaux consuls (deux religionnaires et deux catholiques), le choix de la Grande-Croix fut approuvé par la cour, et le choix de la Petite-Croix par le parlement de Toulouse. La cour ordonna au comte de Bioule, lieutenant général de la province, et à l’intendant , M. de Bezon , d’installer de force les élus du parti de la Grande-Croix. Le 31 décembre , le comte de Bioule, accompagné de M. de Bezon et de l!év éque Cohon, se rendit à l’hètcl de ville, pour exécuter les ordres du roi. Il en trouva les abords gardés par deux des consuls protestants en exercice, revêtus de leurs chaperons et entourés d'une petite suite; les deux autres consuls catholiques (tous quatre étaient du parti de la Petite-Croix ) s'étaient barricadés dans l'intérieur avec un assez grand nombre de leurs partisans armés et résolus à soutenir le siège. Un malentendu mit fin brusquement au colloque qui s’était établi entre le lieutenant général et les deux consuls protestants. Les gardes du comte tirent feu ; le peuple, posté aux fenêtres de l'hôtel, riposta par une décharge qui étendit plusieurs morts sur la place, et blessa mortellement le prévôt Ualiay. ('elle affaire lit du bruit. La cour voulut se venger; mais des médiateurs, entre lesquels figura Crom-

NIMES

well, prévinrent heureusement toute collision. Les Mmois posèrent les armes. Il n’v eut pas de sang versé ; néanmoins la cour se réserva de faire payer aux fils le pardon des pères, et aU\ petits-enfants le pardon des fils. Bientôt on abandonna aux jésuites une portion du revenu des octrois. On prescrivit l'heure des convois funèbres et le nombre des réformés qui pouvaient y assister, afin d'éviter l'éclat et la protestation des cortèges trop nombreux. On détruisit les temples, on expulsa les protestants du conseil général et peu après du consulat ; on leur enleva les professions libérales; on continua d'acheter les religionnaires tarés, et on accabla d'exclusions et d’indignités ceux qui restaient fidèles à leurs croyances.

Les excès épouvantables qui suivirent de près la révocation de l'édit de Nantes ( 1685) amenèrent la guerre des Camisards. Louis XIV, pour empêcher toute sédition d'éclater à Nîmes, y fit élever, deux ans plus tard , une citadelle à quatre bastions. On ne se battit plus dès lors dans cette ville ; on y regarda passer en silence, entre deux haies des soldats de la maréchaussée, les braves protestants faits prisonniers dans les Cévcnncs , et qui allaient mourir dans le feu ou sur la roue. Parmi les ecclésiastiques chargés , sous le nom d'inspecteurs des missions, de travailler à la conversion des religionnaires flottants, il faut citer l’abbé du Chayla , le bras droit de Louis XIV dans l’œuvre de l’extinction du protestantisme. Un soir, au mois de juillet 1703, quarante à quarante-cinq hommes armés marchèrent sur le bourg qu'habitait l'abbé , aux environs de Mmes. Du Chayla qui était brave, voyant sa maison investie , ordonna à ses soldats de tirer sur les assaillants ; mais ceux-ci ayant enfoncé la porte avec une poutre, se précipitèrent dans la maison et le forcèrent de se sauver de chambre en chambre jusque dans un cabinet voûté, au second étage, où il se barricada. Une moitié des assaillants courut alors aux prisons, et s'exaltant à la vue de quelques malheureux qui, le corps tout enflé et les os à demi-brisés, ne pouvaient se soutenir sur leurs jambes, revint sur la maison où les conjurés mirent le feu. L’abbé, atteint par les flammes, cherche à se sauver dans le jardin, en se faisant une corde des draps de son lit; il tombe et se casse la cuisse. Il se relève pourtant et se traîne dans une haie de clôture où les lueurs de l'incendie le font découvrir. On court à lui, on le saisit. Alors c'est une lutte entre les assaillants à qui le frappera. Chaque coup était accompagné de mots comme ceux-ci : Voilà pour ma mère ! voilà pour ma sœur! voilà pour mon frère ! Il n’y avait pas assez de place sur son corps pour tous ces coups ni assez de vie en lui pour toutes ces vengeances. On compta jusqu’à cinquante-deux blessures, dont vingt-quatre étaient mortelles. Les meurtriers de Du Chayla moururent dans les supplices, en glorifiant leur religion jusque dans les flammes. Toutes les chances diverses de la guerre des Camisards avaient, du reste , un contre-coup immédiat à Nîmes, soit d'abattement , soit de folle espérance. Louis XIV avait trouvé des successeurs à l’abbé. La destruction des protestants se consommait en détail.

Le 1“ avril 1703, le maréchal de Montrevel fit entourer par ses dragons, aux portes de Mmes, un moulin du faubourg de la porte des Carmes, où environ cent cinquante religionnaires s’étaient assemblés pour vaquer à des exercices de piété. Ce fut une horrible boucherie. Pour en finir, le maréchal fit mettre le feu au moulin. Rangés autour de l’auto-da-fé, les dragons n’usaient de leurs armes

LAN(iliEI)OC.

que pour repousser dans les flammes ceux qui, à demi brûlés, demandaient la grâce d’étre achevés avec le fer. Le même jour, quelques catholiques s’étaient réunis dans un jardin proche du moulin pour des divertissements. Le maréchal les prit pour des huguenots et les fit passer par les armes. Enfin , dans un paroxysme de télé, il allait ordonner une exécution en masse de tous les protestants de la ville , quand le gouverneur parvint à le calmer. La cour approuva tout, et l'évêque. Esprit Eléchier, écrivit une lettre choisie sur le scandale causé par les fanatiques du moulin des Carmes, lesquels avaient osé, dit le prélat dans une phrase symétrique et cadencée, dans te temps que nous chantions vêpres, chanter leurs psaumes et faire leur prêche. Qn ne dit point que Fléchier ait poussé à la persécution avec violence ; mais le rôle qu'il joua dans ces sanglantes affaires fut petit et peu généreux. Sous son épiscopat, Mmes présente uniformément le spectacle d'une ville pacifiée, mais qui n'a pas le repos. Le menu peuple des deux partis, ce lion enchaîné, était consigné dans ses ateliers ,- il ne descendait sur la place publique qu’aux jours d’exécution. Quand le fameux Cavalier vint à Mmes avec son lieutenant Catinat et son grand prophète Daniel Billard, pour traiter de pair à pair avec le maréchal de Villars, toute la ville fut sur pied. « Il y eut, dit l’honnête « Maucomble, des femmes idiotes qui vinrent baiser les pans de son habit. » La minorité protestante put rêver un instant de sanglantes représailles ; mais quand ses derniers et incorruptibles martyrs, Ravancl et Catinat, mourant sur le même bûcher, eurent emporté avec eux ses dernières espérances, elle se résigna et attendit de la tolérance universelle un peu de relâche à ses misères.

On ne lit pas sans étonnement que, dès l'origine des guerres de religion, le commerce fut très-florissant ou du moins très-encouragé à Nimes. Des manufactures de velours , de damas , de satin et de toutes les autres étoffes de soie , s’y établirent vers 1557. Un an auparavant , on y attira un fabricant d’épingles qu'on pourvut d'une boutique, à la charge, par lui, d'instruire chaque année un apprenti ; et un maître tonnelier qui vint s'y fixer fut déclaré exempt de tous impûts. Sous le règne de Henri IV, la culture des mûriers donna un nouvel essor au commerce des soies. Depuis lors, tous les arts et métiers , sauf peut-être farquebuserie et la fourbisserie et quelques-autres métiers de destruction , végètent et languissent avec des intervalles de reprise momentanée, jusqu’à ce qu'ils soient anéantis par la proscription en masse des protestants , la plupart chefs d'ateliers , fabricants ou artisans très-habiles. En revanche , le gouvernement fonde à Mmes de nombreuses communautés religieuses : capucins, augustins, ursulines, religieuses de la Visitation , religieuses hospitalières de Saint-Joseph , filles de la Charité , dames de la Miséricorde , religieuses de l’ordre de Notre-Dame du Refuge, frères prêcheurs, récollets, pères de la doctrine chrétienne, etc. Mmes, cependant, au plus fort des guerres religieuses , sous Henri III , avait réorganisé son collège des arts, lequel eut, en 1593, sept professeurs. Quelques années après , l'administration prodigua les belles offres pour attirer dans cette ville Isaac Casaubon, le célèbre éditeur et débrouilleur de Perse. En 1579, elle avait encouragé l'établissement d'une imprimerie, en exemptant l'imprimeur de toutes charges et lui avançant des fonds pour l'achat des caractères. Vers le milieu du xvii" siècle, quelques amis des lettres créèrent, sous le modeste nom de société

MMES

ÜÏ9

littéraire , une académie dont l.ouis XIV approuva l'organisation , en accordant à ses membres les honneurs et privilèges des membres de l'Académie française. La guerre desCamisards dispersa l’académie de Nîmes. Cinq ou six jeunes littérateurs, qui s'assemblaient de temps en temps pour se lire des vers , la ressuscitèrent vers 1753; elle compte aujourd'hui quelques membres de grand mérite. Depuis le xvii* siècle, le jeu du Papegai , où se tonnaient d’habiles tireurs, et dont le roi , entre autres privilèges , avait celui de ne pas payer d’impêt pendant un an , fleurissait à Mmes, lorsqu'on tfiflO, un de ces rois de l'année qui avait acquis par son adresse au tir, et peut-être par des qualités plus sérieuses, une assez notable influence sur la jeunesse nimoise. fut cause qu'on supprima l’institution. Les mœurs se corrompirent beaucoup dès le commencement de la grande persécution contre les protestants. On fut obligé d’enfermer toutes les filles de joie nées à Mmes, et de chasser les étrangères, après les avoir rasées et promenées dans la ville, la tête chargée de plumes de coq, suivant la coutume et privilège, dit Ménard.

Les soiiante années qui suivirent la mort de Louis XIV s’écoulèrent paisiblement. Tout esprit de résistance était mort : la persécution attiédissait les faibles , et l'argent de la caisse de Pèlisson gagnait les corrompus. La pauvre cité languedocienne, résignée à vivre en paix, donna des fêtes aux dauphins, aux fils de France, aux frères du roi : elle voulait mériter par toutes les qualités monarchiques le titre de bonne ville. Les seuls événements de cette époque sont des querelles entre les avocats et les médecins, au sujet du consulat. Les ordonnances meurtrières de Louis XIV finirent par tomber en désuétude; la tolérance gagna jusqu’aux gens de cour. Les protestants retournèrent au prêche, et furent réhabilités par les mœurs avant de l’être par les lois. Le commerce avait repris son essor ; Nîmes fournissait des bas de soie aux protestants et aux catholiques. Les deux religions vivaient en paix , sans se haïr, quoique sans s’aimer. Cette période s'écoula ainsi, jusqu’à ce que la Révolution française revint mettre aux prises les deux religions envenimées par la complication de toutes les passions politiques. De sottes provocations du parti catholique, un certain étalage public de royalisme, encouragé tout bas par l’autorité, amenèrent, en juin 1790, un massacre assez semblable à celui de la Michelade. La tribune de l'Assemblée Constituante retentit de ces scènes de meurtre qui épouvantèrent la France. Nous ne les décrirons point avec détail, à cause du manque de données exactes et de la contradiction des témoignages. Nous nous abstiendrons, par la même raison, de parler des représailles catholiques de 1813. Dans l’intervalle, Bonaparte avait étendu son niveau sur tous les intérêts comme sur toutes les passions Aujourd’hui la ville est calme. Il faut dire , à l’honneur des protestants assassinés en 181 5, qu’ils ont donné les premiers le noble exemple de ne pas recommencer ce jeu sanglant de chacun son tour qui est toute l'histoire de Mmes. De sauvages habitudes sont restées dans la populace. L'effet ordinaire des événements politiques qui ont quelque retentissement, est de faire sortir de leurs faubourgs et d’amener sur la place quelques furieux armés de pierres qui vont défier ceux de la religion et du parti politique opposés. Mais toute cette colère fond toujours devant la garde nationale et quelques piquets de troupes.

Nîmes était, avant la Révolution, le siège d'un présidial et sénéchaussée,

Dioiti2

et ta résidence d'un lieutenant des maréchaux de France; son évéehé était suffrngant de Narbonne, il l’est aujourd'hui d'Avignon. Cette ville, devenue le chef-lieu du département du Gard, renferme environ 45,000 «mes; on en compte dans l’arrondissement près de 135,000, et dans le département un peu plus de 376, -200. Outre son académie. Mines a un collège royal , une bibliothèque publique riche de trente mille volumes, et plusieurs cabinets d'histoire naturelle placés dans une partie des bâtiments du collège; un athénée, créé par la municipalité; un conseil de prud'hommes; une école gratuite de dessin; un coure d’architecture élémentaire ; un cours de chimie et de physique appliquées aux arts; un cours de géométrie et de mécanique; deux succursales des frères des écoles chrétiennes; deux écoles pour les pauvres filles de la population catholique: Y Instruction chrétienne et Saint-Thomas de Villeneuve; quatre écoles d'enseignement mutuel , formées par les soins du consistoire ; un hôtel-Dieu , et un hôpital-général, fondés, le premier en 1313, par Raymond RufG, citoyen de Mmes, le second, en 1686 , par le père Richard, jésuite missionnaire. Le cheflieu du Gard est aussi le siège d'une cour royale, dont le ressort s'étend, outre ce département, sur ceux de l’Ardèche, de la Loière et de Vaucluse.

Ou sait que le principal commerce de Nîmes est le commerce des soies. Il s’y fait un peu de toilerie, de tannerie et de droguerie. Nous nous contenterons de mentionner le commerce des eaux-de-vie, commun & toutes les villes du Languedoc. Quant aux soies, Mmes est pour la production la première ville de France; pour la fabrique, elle ne vient qu’en second ou même en troisième rang après Lyon et Paris. La fabrique des bas de soie, si fiorissante sous l'Empire, a éprouvé depuis lors de notables vicissitudes. L'inconstance de la mode en a réduit les innombrables variétés à deux ou trois seulement : les bas noirs unis, les bas noirs et bluncs à jour. La soie, qui servait à la fabrication des bas, sert maintenant à celle des gants, dont la production annuelle s’élève à six millions de francs, sur lesquels trois millions cinq cent mille francs sont applicables aux États-Unis. Les plus beaux tissus de soie pure sont fuits avec le fil servant à la fois de chaîne et de trame; les plus beaux tissus mêlés, avec le fil servant de chaîne et le cocon servant de trame. On tire des déchets du cocon, bouillis, lavés et épurés, des flocons d'une soie fine , argentée, que filent les mécaniques de Paris , et qui , sous le nom de fantaisie, rivalise avec les produits de la soie pure ; enfin la coque sèche qu'on jetait naguère encore aux ordures , cardée et bouffée en touffes soyeuses, fournit une troisième espère de fil plus délicat, plus brillant, plus noble, que les plus beaux fils de colon, et qui donne un lustre particulier à toutes les étoffes où il est raélé. Il convient de remarquer ici que les inventions les plus ingénieuses , soit en mécaniques, soit en combinaisons de tissus , sont généralement dues à de pauvres ouvriers è la journée , à des Jacquart des Bourgades (quartiers du peuple ) qui , dans les intervalles de leur travail , se reposent en rêvant aux moyens d'enrichir plus vite et à moindre frais le fabricant qui les emploie.

La ville de Mmes est couchée au pied de collines peu élevées qui semblent la ceindre du côté du nord. Elle regarde le midi et la mer, dont elle n’est éloigné* que de quelques lieues. Ceux qui ont voulu la faire ressembler à Rome ont compté sept collines dans l'enceinte de ses premières murailles: c’est aujourd'hui

MMES

une opinion abandonnée. Ces collines, d'nn aspect riant, sont couvertes d'oliviers et de vigiles. Il y souille, principalement au pied de la Tour-Magne, assise sur la plus voisine, un vent de nord-est, aigu et desséchant, qui s'engouffre dans les crevasses de la tour délabrée et rase en sifflant le sol rocailleux formé tout à l'entour de scs débris, Un grand nombre de moulins à vent couronnent ces hauteurs , d’où le regard embrasse une plaine immense, dans la direction de la mer, à droite se perdant A l'horizon , à gauche coupée par une ligne de collines charmantes, qui courent du nord au midi, et derrière lesquelles est caché le pont du Gard. Vue de la plaine, l'aspect de Nimes est insigniffant : n'était la Tour-Magne, qui attire les yeux tout d'abord, rien n'annoncerait une cité historique. I.a ville est divisée en trois parties : à toutes les extrémités, ou plutôt tout autour, sont les quartiers du peuple ou faubourgs ; au centre, s'étendent les boulevards plantés d'arbres, et dont les deux bouts se lient par une promenade appelée le Cours cl par l'immense place- où s'élève l’nmphitbéiHre ; dans cette espèce de cercle irrégulier se trouve comme enfermée la troisième partie de la ville, celle qui en est, pour ainsi dire, le noyau etqui se presse autour de la cathédrale. Il y a dans Nimes des monuments de trois époques : l'antiquité romaine,' le moyen Age, les temps modrmi-s. . %

Au nombre des monuments romains, nous mentionnerons d'abord la Porte de France et la Porte d'Auguste, l'une formée d'un seul portique A plein cintre et surmontée d'un attique décoré de quatre pilastres supportant une corniche; l'autre formée de deux granits portiques à plein cintre et de deux petits à côté des grands. La façade circulaire de l'Amphithéâtre, dont la masse imposante date de dix-huit siècles, et dans lequel habitait encore en 1809 une population de deux mille Ames, que le préfet, M. d'Alphonse, en lit déloger, est composée d'un rez-de-chaussée, d'un premier étage et d'un attique qui en fait le ronronnement Soixante portiques communiquent du rez-de-chaussée dans l'intérieur des Arènes. Un même nombre décore le premier étage. L'altiquc s'élève au-dessus.

Tout autour, sont cent vingt consoles ou saillies de pierre percées de trous circulaires, où étaient enfoncées des poutres propres A soutenu le velarium, rideau immense qu'on tendait sur l'Arène, du côté où plongeait le soleil. Si l'on excepte une petite partie dans laquelle les gradins ont été conservés, l'Amphithéâtre, à l'intérieur, n'a plus figure île monument. Ij\ Maison Carrée, que l'abbé Barthélemy appelle « le chef-d'œuvre de l'architecture ancienne et le désespoir de la moderne, » a été affectée au musée de Nîmes ; c'est un carré long isolé, d'où lui vient son nom de Maison Carrée. Centrée regarde le nord, et le fond le midi. Dix colonnes cannelées d'ordre corinthien , dont six de front et deux de chaque côté du portique, supportent un entablement richement décoré, et couronné pur un * -, fronton construit dans les proportions enseignées par Vitruve, c'est-A-dire ayant pour hauteur la neuvième partie de sa largeur. Vingt autres colonues, placées, comme celles du péristyle, A quatre pieds de distance l'une de l'autre, et engagées A moitié dans les parois, enveloppent l'édifice tout entier. L'inferieur, ou l'aire proprement dite, a huit toises de long, six de large et autant de haut. Le cardinal Alberoni disait de la Maison Carrée qu'il la fallait enfermer dans un étui.

Colbert pensa sérieusement A en décorer Versailles. Napoléon voulut aussi la

63 i LANGUEDOC.

prendre dans sa main et l'emporter à Paris pour en décorer une des places de sa capitale. Mais la Maison Carrée a été scellée en terre, comme l'Amphithéâtre ; il faudrait enlever le pays tout autour pour les avoir. Nous citerons encore la Tour-Magne, que M. Pelet croit avoir été un mausolée; les Bums de la Fontaine, construits vers l'an de Rome 729, et que des fouilles mirent à découvert en 1738; le temple de Diane, qui n’est plus malheureusement qu’un vestige de ruine; et le pont du Gard, merveille du Languedoc, le reste le mieux conservé de l'art vraiment romain. Le seul monument du moyen âge digne de mention est la cathédrale de Saint-Bauzile, bâtie , dit-on , sur les fondements d’un temple antique, reconstruite en 1096, attaquée par la pioche des protestants en 1567, et réédiliée sous Louis XIII et Louis XIV, de 1636 à 1646. Nous ne dirons rien de la Maison centrale, le seul monument moderne de Mimes; quant au Jardin de la Fontaine, tous ceux qui l'ont visitée connaissent le charme de cette promenade; bornons-nous à rappeler que le poète Ausone a chanté la transparence des eaux de la source qui l’alimente.

Mmes a vu naître, pendant la période romaine, üomitius Afer, le maître de Quiutilien; Titus Aurclius Tulvus, consul, et aïeul de l'empereur Antonin; et les deux martyrs saint Honeste et saint liauzile. Le jurisconsulte Vidal , auteur d'un traité sur les rapports, intitulé : Tractalus insignis et prcectarus de cullationibus , y naquit dans le xv* siècle. Le xvir siècle y produisit: A ’icot, qui introduisit le tabac en France; Samuel Petit , homme d'une grande réputation de science; Gaillurd Cuira n et Jacques Deyron , qui ont écrit sur les antiquités de leur ville natale ; Jean- Baptiste C.tellicr, dont la Bibliothèque royale possède neuf volumes in-folio de manuscrits, écrivain d'une science prodigieuse; Jacques Castagne, que Boileau a si ridiculement accolé à l'abbé Cotin; Jean Bruguier, qui eut le tort de vouloir lutter dans un ouvrage de controverse avec le grand Arnaud; Etienne Chauvin , auteur d’un dictionnaire philosophique sous le titre de Lexicou rationale; le jurisconsulte littérateur François Graverai; Jacques Suurin , dont on lit quelques morceaux d'éloquence sacrée , même après Bossuet, Bourdaloue et Massillon ; et Uon Ménard, auteur de l'Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nîmes , en sept volumes in-4*. Pour les temps plus rapprochés de nous, il faut nommer : Kaboul Saint-Étienne, député aux États-Généraux de 1789, mort sur l’échafaud révolutionnaire , le 6 décembre 1793; le général Donnait nu ; l'antiquaire Pelet; le peintre Sigalun; le boulangerpoète, Jean Iteboul; et enfin M. François Guizot, historien, publiciste et homme d’État. U* village de Bcrnis, dans l'arrondissement de Mmes, a donné naissance à Louis Beboul, bachelier, qui institua un avocat des pauvres de cette ville '.

1. Slrabou. — Pline. — Poldo d'Alhenas, Discourt historial de l'antique et illustre cité de Nitmes , en la Gaule Narbonnatiê . — Jacques Deyron. les Antiquités de la ville de A'ismes.— Maticnmblc, Histoire abrégée de la ville de A’imes. — Léon-Ménard , Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Aimes. — Dom Vaisselle, Histoire générale de Languedoc. — Jean Cavalier, Guerre des Cévennes. — Mémoires de d'Aigaliers. — Le Moniteur Universel. — Hevsçlii, Dictionnaire universel de la France. — Annuaires du Gard.

AGRICULTURE. - INDUSTRIE. — COMMERCE. — CARACTERE. — MOEURS. COUTUMES. — LANGAGE. — ANTIQUITÉS.

Nous compléterons maintenant l'histoire du Languedoc- et de ses principales villes par le tableau de ses richesses agricoles et industrielles, des mœurs particulières de ses habitants , de quelques-unes de leurs coutumes. Nous donnerons enfin la physionomie de cette belle province, et nous la présenterons à nos lecteurs sous tous les aspects physiques et moraux qui peuvent l’intéresser. Sa superficie est de 4,637,006 hectares, savoir: en terres cultivées 3,259,726, en bois 443,777, en terres incultes 933,503. Nous avons confondu les prés, les vignes et les terres à blé, car il est dilficile de: déterminer la quantité des terrains plantés en vigne, dont le nombre s’accroît tous les jours. Le département le plus peuplé, la Haute-Garonne, est aussi celui qui a le plus de superficie et le moins de terres incultes, puisqu’on y compte 642,533 hectares, sur lesquels 19,276 seulement restent sans culture, tandis que sur 631,667 hectares que renferme le département de l'Aude, il en est 183,182 d'improductifs, et que sur 630,935, l'Hérault en compte 201 ,899.

Les combustibles minéraux , qu'on a divisés en plusieurs bassins, forment vraisemblablement, au sein de la terre, à des profondeurs diverses, une masse continue de houille, d'anthracite ou de lignite. C’est près d’Aubenas, dans le département de l’Ardèche , que se montrent les premiers indices de ce vaste dépôt. Là est un bassin houillcr circonscrit par des masses granitiques, où l’on a exploité des filons de deux mètres de puissance. Mais la plupart de ces filons sont épuisés, et le reste ne donne plus qu'un charbon sec et friable, qui ressemble à l'anthracite. A l’occident de ce bassin , sur le revers des montagnes du Velay, est celui de Langcac, dont les filons mal réglés ne présentent point une exploitation avantageuse. Il faut descendre sur les bords du Gardon et de la Cèic ; là est un immense dépôt de houille séparé en deux bassins par un contre-rort de schiste micacé : le premier, remontant au nord vers la Cèxe , prend le nom de Snint-Ambroix ; l’autre , au sud , vers le Gordon , est celui d'Alais ; et leur ensemble présente un périmètre de huit ou neuf lieues de long sur quatre de large. Vingt-quatre concessionnaires exploitent ce double bassin , dont la richesse inépuisable a une grande analogie de quantité et de qualité avec celui de Saint- Étienne. Un chemin de fer en a triplé l'exploitation en peu d'années ; et les houilles qu'il transporte sont embarquées à Reaucaire sur le Ithône, ou se répandent dans les départements du Gard et de l'Hérault par le chemin de fer qui relie les villes de Nîmes et de Montpellier au port de Cette , ou par les canaux qui marchent parallèlement à ce chemin. Plus près du Rhône est le bassin houilier de Bagnols, bien moins riche que celui d’Alais, et d'où l’on n’extrait que du lignite, vi. 80

exploité cependant par seize concessionnaires. Mais cette exploitation produit à peine cent dix mille quintaux métriques de combustible, tandis que celle du bassin d'Alais s'élèxe aujourd'hui à trois ou quatre millions, l.e bassin du Vigan , placé A l'autre extrémité du département du Gard, sur les frontières de l’Hérault, ne donne qu'une houille maigre, à longue flamme , et les deux compagnies qui l'exploitent en livrent è peine soixante mille quintaux métriques à l'industrie locale.

Le lignite se montre encore dans la commune de Teyran, h huit kilomètres au nord de Montpellier, et semble lier les bassins dont nous venons de parler à celui de Saint-Gervais, derrière le roc de Caroux, au point où viennent aboutir les trois départements de l’Hérault, du Tarn et de l'Aveyron. Le bassin de Saint- Gervais a dix-huit kilomètres de long sur quinze cents mètres de large ; la houille y est enclavée dans le granité ou dans le schiste de transition ; les couches en sont très-nombreuses , et si les communications étaient plus faciles , ce bassin ferait une puissante concurrence au bassin d'Alais. Iji canalisation de la rivière d'Orb serait è cet égard moins dispendieuse qu'un chemin de fer, et la destruction de quelques moulins situés sur cette rivière serait amplement compensée par les avantages de cette canalisation. Le combustible de ce bassin n’est pas cependant de la même qualité. Dans les concessions de Castanet et de Saint- Geniès de Varansal , on n'extrait que de vingt-huit à trente mille quintaux métriques d’anthracite. La houille pure ne se trouve que dans les vallons où les escarpements de Camplong et de Graissessac, et les concessionnaires en livrent environ deux cent cinquante mille quintaux au commerce. En descendant vers la mer, ou plutôt sur les bords de 1 Hérault , on rencontre le bassin houiller de Roujan , à douze kilomètres nord-ouest de Pézenas. Il s’étend sur les communes de Gabian, de Néflès, de Fontès et de Cabrières; mais ou n'en tire que du lignite, qui se présente sur cinq couches au milieu de l'argile schisteuse qui fait la base de ce terrain tertiaire, et l’exploitation totale ne va pas au delA de quarante-cinq mille quintaux métriques, exclusivement absorbés par les besoins des contrées environnantes.

Le combustible du bassin de la Launctte est de meilleure qualité, quoique l'exploitation n'en soit pas plus considérable. Ce bassin est situé sur les bords du canal du Languedoc, à la limite des départements de l'Hérault et de l'Aude, et son périmètre embrasse les communes d'Oupia, d'Agel, de la Caunette, d’Azillanet, de Bize cl de l’ouzols. Plus loin, vers l’occident, au pied du Tauch, qui fait le centre des Corbières , dans les environs du village de Turban , se rencontre le bassin dit de Ségure, qui repose sur un grès mêlé d'argile schisteuse et dont la faible étendue ne dépasse point quatre kilomètres de long sur un kilomètre de large. Cette houille est sèche, anthrariteuse. Elle constitue plutôt, dit M. Dufrenoy, de l'argile schisteuse mêlée d'éeailles de houille , que de la houille proprement dite. Celle-ci se rencontrerait plutôt dans le bassin de Durban , qui est à douze kilomètres au nord de celui de Ségure; mais les fouilles, qui ont verticalement exploré ce terrain, n'ont trouvé jusqu'ici que des liions de dix à cinquante centimètres , dont l'exploitation ne saurait être tentée. Ces filons ne peuvent être considérés que comme les indices d'un dépôt situé à une plus grande

profondeur; et quand deux ou trois compagnies s'y seront ruinées, la quatrième y prospérera peut-être. Il faut remonter vers le nord-ouest, dans la vallée du Céron, à douze kilomètres au-dessus delà ville d’Albv, pour trouver un combustible d'aussi bonne qualité et en quantité plus considérable. Ce bassin, qui donne de la houille grasse et maigre à longue flamme , prend son nom du village de Garmeaux qui l'avoisine. Cinq couches superposées s'y montrent dans une profondeur de cent cinquante mètres : la première est déjà abandonnée, la seconde faiblement exploitée; la troisième, qui en est séparée par trente-cinq mètres de grès et de schiste, présente des filons de deux mètres soixante-six centimètres de puissance ; la quatrième, appelée la grande veine , el la cinquième, qui repose sur le terrain primitif, ont la même épaisseur qui" la troisième, et cette exploitation donne environ quatre cent mille quintaux métriques de houille.

Le minerai de fer n’est pas moins abondant dans toute cette chaîne de montagnes. Presque partout il se manifeste par des indices qui appelleraient plus de capitaux si le combustible était à portée de ses gisements. Aussi n’est-ce que dans les départements de l'Ardèche et du (lard que l’exploitation en est plus considérable : dans le premier on en extrait environ quatre cent cinquante mille quintaux métriques, dans le seeond cent soixante mille ; tandis que l’Aude, le Tarn et l’Hérault n’en fournissent à eux trois que vingt-trois mille. Nous prenons ces évaluations dans le rapport des ingénieurs des mines ; mais nous croyons qu’ils se trompent de beaucoup pour le département de l’Hérault. Itans l’Ardèche, le minerai de fer se montre principalement à Veyras, près de Privas, et dans les cm irons de la Voulte. Là se trouve une usine considérable , située sur les bords du Khône, et qui, depuis l’introduction des souflleries à l’air chaud , a pris un assez grand développement , puisque la production annuelle de ses fontes , qui était en 1S3G de soixante-dix mille quintaux métriques, dépasse aujourd'hui cent trente mille.

Au delà des montagnes du Velav, les mines de Vaurctte et de la Chalède se trouvent à la portée du bassin de Langear ; mais ce bassin n’offre point les mêmes avantages que celui d'Alais , où tout semble se réunir pour créer les plus riches établissements. Déjà trois hauts-fourneaux sont établis à l’usine de Coumier; d'autres fonctionnent à l’usine de Hestège , et dans la ville même d’Alais. Dans les départements de l'Aude, du Tarn et de la Ilaute-Garonnc, le minerai de fer est traité au bois dans vingt-six forges à la catalane ; celui de l’Aude en possède à lui seul dix-sept , et l’éloignement du combustible minéral fait craindre que cette méthode primitive ne puisse être jamais modifiée. La houille qu'on y apporte ne sert qu’aux laminoirs de Quillan et de Belvianes, dont la création récente a presque entièrement mis lin à l'ancien procédé d'étirage. Dans le même département, l'usine d'Axat convertit le fer en acier, et son creuset en donne environ vingt-cinq kilogrammes dans chaque opération. Le minerai de fer se montre dans le bassin houiller de Saint-Gervais, dans les montagnes de Saint-Pons, dans les environs de Quintillan, sur les escarpements des Corbières : l'industrie n'a pas osé encore y tenter des exploitations qui méritent d’être mentionnées. A Graissessac, près de Saint-Gervais, le fer est presque exclusivement converti en clous. Quant à présent, toutes res mines, ces fourneaux, ces laminoirs, donnent à la province

636 LANGUEDOC

ilu Languedoc un total de trois cent vingt-cinq mille quintaux métriques de fonte, de cent trente-un mille de gros fer, et le résultat de leur élaboration a produit en 18'*i une valeur de huit millions quatre cent mille francs

Le cuivre se montre aussi en rognons, en filons et en affleurements dans ces contrées montagneuses, aux environs du Vigan et de Saint-Hippolyte, dans le département du Gard , à Campis , dans la Lozère ; mais ces gîtes sont abandonnés depuis longtemps. On en exploitait aussi autrefois dans les paroisses de Maisons , de Omet et de Bouisse, qui appartiennent aujourd'hui au département de l'Aude; mais la seule mine de l.unas, près de l'Orb, entre Lodève et Bcdarrieux, offre encore quelques avantages à la spéculation. Ce minerai est de cuivre carbonaté, vert et bleu , encaissé dans du schiste de transition et même dans le granité qui en forme la base. Exploité en 1770, abandonné en 1781 , il a été repris en 1832 par de nouveaux concessionnaires, qui l'expédient pour les usines des environs de Lyon , comme un essai dont les résultats ne sont pas encore bien déterminés, la mine de Fougerolle, dans les régions de l’Aude, donnait autrefois un cuivre gris argentifère. Elle est abandonnée depuis 1789.

Le plomb argentifère, le plomb et l'alquifoux sont plus abondants et se trouvent dans toutes les parties de cette chaîne. Sur le versant des montagnes qui bordent la rive droite du Rhône, des affleurements considérables de ce minerai se montrent dans les territoires de Royas, près de la Voulte, de Nounières, de Vemoux , de Janzac, de Magres, de Viviers, et sur la route de Vans à Aubenas. La mine de l’Argentière, découverte dans le su* siècle, fut successivement affermée à des Juifs par les comtes de Toulouse et les évêques de Viviers : cHe a été abandonnée depuis la découverte de l'Amérique. Les Romains exploitèrent autrefois celle de la Rouvière , sur la montagne de ce nom ; et cette exploitation , qui serait plus avantageuse que celle de l’Argenlière , n'a péri que faute de communications. Sur le versant occidental des Cévennes, ainsi que dans les contre-forts de la Lozère, le plomb se montre à Saint-Privat de Vallelotiguc , à Ribavanès , près de Meyraeis; à Tournai , sur les bords du Lot; à Bahours , près de Mende ; à Montmirat, près de Floirac. Les trois filons de Gatuzières, encaissés comme les autres dans du micaschiste et du calcaire jurassique, se prolongent jusqu'à Pompidou et à Marquairc , vers les frontières du département du Gard. Ce sont d'anciennes exploitations également abandonnées ; une seule se poursuit avec plus de persévérance , c’est celle de Vialas et de Villefort , sur la route de Mende à Avignon, vers la limite du département de la Lozère. Elle présente douze filons de galène argentifère d'une assez belle puissance. La plupart des autres mines sont de temps en temps exploitées par les paysans, qui en retirent ce plomb de mauvaise qualité que les minéralogistes appellent alquifoux , et qui sert à vernir de la poterie grossière. En descendant vers les sources du Gardon , près de Saint-Jean du Gard, des traces d'anciens travaux annoncent que les deux filons de Chalbos ont été exploités. Entre Saint-Jean et Anduze est la mine de plomb de Saint- Sébastien, abandonnée en 1738, et reprise depuis peu de temps. Plus haut, vers les bords de la Céze , étaient les filons de Genouilhac, de Laval et du Mas-Dieu ; plus à l’occident, vers le Vigan, sont les mines du Bez et de Malleboche, que personne n’exploite encore. Près des sources de l’Hérault on trouve celle de Saint-

Sauveur, dont l’exploitation, commencée parles Romains, n'a été abandonnée qu’en 1789. Partout la galène argentifère suit, pour ainsi dire, la crête des Cévennes; elle réparait au nord du département de l’Hérault, vers le roc de Caroux, dans les montagnes de Saint-Pons, et va se perdre en s'amincissant du côté de Brassac, dans le département du Tarn.

L’antimoine se présente en grande quantité sur un espace d’environ quatrevingts kilomètres de long sur quarante de large, depuis le bassin liouiller d’Alais jusqu'aux environs du Puy en Velay et de Vans à la montagne de la Lozère. Ce minerai est renfermé dans une vaste formation de micaschiste qui s'élève à mille pieds au-dessus de la mer, en s'appuyant au nord sur les massifs granitiques de la Lozère et de l'Aigonal, et en s’enfonçant au midi dans les formations calcaires des Cévennes et de la Gardennenque. Les filons d’Abcau , près de Vans, ceux de la Bassède, de Chazellcs , de Labilisse, de Terraillon, de Vieljouve et deSolpéran, sont depuis longtemps abandonnés ; mais les mines de Fromcnty, du Collet de Dèze, de Tignac, de Cassagnes, d’Auzonnet, de la Loubière, fournissent du sulfure d'antimoine aux usines des plans d'Alais où ce minerai est traité avec avantage. On exploitait aussi l'antimoine à las Corbos , dans le haut du département de l'Aude ; mais les eaux ont envahi cette mine , et faute de moyens d'épuisement elle a été abandonnée.

Le mercure natif se .recueille dans la marne argileuse, sur laquelle est bâtie la ville de Montpellier. Il est contenu dans des tubes d'argile dure, qui forment dans cette marne des veines cylindriques. A la mine de Chalanchcs, il se rencontre avec le mercure argontal et avec ce mélange de mercure et de soufre qui forme le cinabre. Ce même minéral reparaît près de la Mure, dans la commune de Saint- Arey, toujours dans le département de l'Hérault, mais sans que les indices puissent déterminer une exploitation régulière. Quelques gîtes de zinc ont aussi été découverts près de Saint-Ambroix , dans le Gard ; dans le département de la Haute-Loire, la concession d'une mine d'arsenic a donné lieu il quelques travaux ; dans les montagnes de l'Aude, une mine de manganèse a été découverte à la Ferronnière. Trois autres, celles de Villerambert, de Pouzanque et de Saint-Andrieu, l’ont été de 1832 à 1836. Elles sont exploitées toutes les quatre, et malgré l'irrégularité de leur exploitation elles fournissent du manganèse à toutes les contrées de la France. L’argent seul manque aux montagnes du Languedoc : on ne l'y trouve, en très-petite quantité, que dans le minerai de plomb. Quant à l'or, on en obtenait autrefois par le lavage des alluvions du Rhône, du Gardon, de l’Ardèche, de l’Hérault, de tous les cours d'eau qui descendent des Cévennes; mais cette industrie a toujours été fort insignifiante. Parmi les bitumes minéraux de la même contrée, se distingue le pétrole de Gabian, qui tire son nom du village où sa source est située. Ce village forme un triangle à peu près équilatéral avec les villes de Béziers et de Pézenas; et cette source de bitume oléagineux est enveloppée dans le bassin houiller de Roujan, dont nous avons parlé plus haut.

Le recensement des eaux minérales fait, il y a peu de temps, par les ingénieurs des mines, a porté à quarante-deux le nomhre de celles que renferme le languedoc. On remarque que les douze sources qui appartiennent au département de la Haute-Loire contiennent toutes ce mélange d’acide carbonique et de sulfure

LANGUEDOC

alcalin qni constitue les acidulées-sulfureuses, comme celles du Mnzel , près de la Lozère, et de Balaruc, aux bords de l'étang du Tliau. L'acide carbonique et le principe ferrugineux donnent la qualité d’acidulées-ferrugineuses aux bains de Rennes , dans le département de l’Aude; de La Malou , dans l'Hérault; de quatre autres qui avoisinent le Rouergue et le bassin Rouiller de Saint-Gcrvais. Telles sont aussi les sources de Valz, de Salles et de Saint-Georges, dans l'Ardèche ; celles qu'on nomme sulfureuses , paire qu’elles contiennent des sulfures alcalins et de l'hydrogène sulfuré, sont au nombre de treize- et se trouvent dans les environs d'Alais et du Vigan , dans le Gard ; de Saint-Laurent , dans l'Ardèche ; de Trébas, dans le Tare : quatre autres sont disséminées dans la Lozère. Ces sources sont presque toutes uniquement fréquentées par les habitants du pays : il en est à peine cinq dont la renommée ait étendu la clientèle. Celle de Valz donne lieu à une exportation annuelle de six A sept mille litres ; celle de Saint-Jean du Pin, dans le Gard , en exporte un peu plus. Mais les bains de Rennes et de La Malou attirent de nombreux baigneurs de toutes les parties du languedoc. Les premiers furent même fréquentés par les Romains de la Narhonnaise ; et leur séjour y est attesté par le grand nombre de médailles que les fouilles rendent à la lumière. Ceux de La Malou n’ont pas cessé d’ètre visités depuis le xi' siècle , et les améliorations que, depuis 1754, les propriétaires n'ont cessé d’y apporter, en étendent tous les jours la réputation et le revenu. Balaruc était aussi fréquenté par les Romains, dont le souvenir y est conservé par les ruines d’un aqueduc et d’un temple; mais ses eaux, abandonnées dans le moyen âge, n’ont repris faveur qu’en 1550; et à partir de cette époque leur prospérité s’est toujours accrue. C’est même le seul établissement thermal qui attire aujourd'hui les malades étrangers A la province.

Il ne faut point prendre à la lettre les 450,000 hectares de bois que nous avons donnés à la province d’après les statistiques. Il n'y a ici ni forêts ni taillis aménagés. Une petite quantité de ces bois est mise en coupe réglée. C’est du chêne vert, ce sont des broussailles dévastées pour la plupart par les tronpeaux; il faut même dire, en général , que les cultivateurs du pays ont horreur des plantations; et le reboisement des montagnes y sera plus difRcile que partout ailleurs, par la rareté des pluies et la ténacité des sécheresses périodiques. On a fait cependant des semis de pins dans les départements de la Lozère et de l’Ardèche ; on a créé depuis quelque temps des taillis de mûriers dans l'unique intérêt du commerce des soies, et ces plantations se multiplient tous les jours sans qu'on néglige pour cela les mûriers à haute tige. Ceux-ci sont cultivés en grand dans les hauteurs secondaires du département du Gard, dans l’Hérault et dans les contrées méridionales de celui de l'Aude. Les pommiers, les noyers et les châtaigniers abondent dans cette zone et font vivre pour ainsi dire les habitants des montagnes. I.es cours d'eau sont en général bordés de peupliers d'Italie, de Suisse et de Hollande, ainsi que de platines , et ces deux dernières espèces y montrent une végétation des plus vigoureuses qui devrait encourager les riverains; mais les plaines du haut et du bas Languedoc sont abandonnées aux vents terribles qui descendent des montagnes avec une impétuosité qui en fait des ouragans ; la zone du littoral n'a pour s’en défendre que des oliviers aujourd'hui fort rares et fort bas, et des

amandiers qui ont peine à maintenir leurs tiges dans une position verticale. I.a zone des oliviers est fort étroite, excepté dans les régions du Kliéne où sa largeur est d'environ quatre-vingts kilomètres; mais vers les plages de l'Hérault et de l’Aude elle ne remonte pus au delà de quarante. Les hivers de 1789 et de 1809 ont fuit de grands ravages dans ce qu’on appelle les olivettes, et comme il faut vingt ans pour que cet arbre donne son revenu habituel, les propriétaires n'ont pas le courage de lutter contre de pareils hivers. On recommence cependant a repeupler les champs de ces arbres précieux, partout où les vignes n'ont point envahi le terrain. Les amandiers sont beaucoup plus multipliés et s’étendent un peu plus haut et plus loin de la Méditerranée, parce qu'ils bravent le froid le plus intense.

Les plantations de vignes sont beaucoup plus considérables ; elles sont même poussées à l’extrême. On ne plantait autrefois que les coteaux. La vigne a envahi les plaines, et les plants les plus productifs sont les plus recherchés. On accroît cette production en substituant partout au labour de la charrue, la pioche et les crochets (bigos) du terrassier, en fumant les souches qu'on abandonnait autrefois au fumier résultant de la fermentation des herbes ou du c rotin qu'y laissaient en passant les troupeaux qui en broutaient les rameaux après la vendange. La plupart de ces vignobles ne produisent que de gros vins, que de nombreuses distilleries domestiques ou industrielles transforment en alcools; et telle est leur abondance que le seul arrondissement de Béziers en livre aujourd'hui au commerce plus d'un million d'hectolitres. Les vins de liqueur n'y sont point cependant abandonnés. Les crus de Lunel, de Frontignan, de Maraussati, produisent toujours les vins muscats qui ont fait la réputation de ces pays. La blanquette de l.imoux vaudrait le champagne si elle supportait l'exportation. Les plants d’alicanlc out assez bien réussi; et le tockay, introduit par M. de \ illerase, depuis environ cinquante ans, dans le bas Languedoc, y acquiert une saveur qu’il n'a point dans les vignobles de lu Hongrie. Ces plantations seraient plus multipliées, sans la fâcheuse concurrence que leur fait la fabrication de vins étrangers inventée par des négociants de Cette, et dont l'Europe entière est la dupe. Ajoutons, en linissant ce chapitre, que la culture de la vigne est toute différente de celle du Bordelais et des pays plus septentrionaux. le vigneron du Languedoc ne se sert point d’échalas. Le pampre court et s'étend sur les souches de manière à garantir le raisin des ardeurs du soleil , et les vignobles offrent de loin l'aspect d’une vaste et verte prairie, genre de propriété qui est fort rare dans la province.

Il y a des prés dans les montagnes, et fort peu dans les plaines. On y supplée par des luzemières et autres prairies artificielles, principalement par le sainfoin. Les luzernes durent longtemps; elles donnent dans les bons terrains jusqu’à cinq coupes par année, et une expérience récente a déterminé un léger labour qui en prolonge la durée. Les fourrages du pays ne sont pas mis en bottes comme dans les autres contrées de la France. Le foin se vend au poids comme le bois; on le recueille et transporte dans des draps de toile grossière que dans la langue du pays on appelle bourras et bounounos. Il reste peu de place pour les céréales sur le littoral de la Méditerranée, et les départements du Gard et de l'Hérault n'en récoltent plus assez pour leur consommation : on les y cultive cependant encore;

LANGUEDOC

mais l’Aude et le Tarn , et surtout la Haute-Garonne, en produisent davantage. Les plaines de Toulouse surtout sont à cet égard d'une fécondité remarquable, et le mats y est plus généralement cultivé, moins cependant que dans l'arrondissement de Castelnnudnry (Aude), où ce grain est une des principales nourritures du peuple. La charrue dont on se sert dans tout le Languedoc est encore l'oratrum des Romains , dont le patois a fait araijré, et les granges n’y sont point connues, le battage y est fait par des chevaux ou des mules, dont dix, quinze ou vingt couples trottent, les yeux bandés, sur six ou sept mille gerbes de blé posées debout, et à la fin de la journée tout le grain est séparé de la paille. On l’évente dans la seconde journée, on le vanne et 6n l'enferme dans In troisième. Les chevaux et les mules sont accoutumés à cette paille hachée qui ne peut cependant servir de litière, mais cette méthode de battre le grain qu’on appelle dépiquage fait que tout est terminé au milieu du mois de juillet. On bat toutefois encore au lléau, surtout- le seigle, mais sans que le terme de ces travaux agricoles en soit reculé ; ce qui a donné lieu à ce proverbe patois : A In üfndaleno , la nouguo plcno, Ion msin bayrat, tou blnd estrémat. Dans quelques villes, h la procession qu'on faisait en l'honneur de sainte Madeleine, on suspendait h la croix une grappe de raisin et un petit sac de blé. L’inconvénient du dépiquage est, comme nous l’avons dit , de priver les écuries de litière , et par conséquent de diminuer les engrais si nécessaires h la culture. L'art de faire du bon fumier est à peu près Inconnu dans ce pays. Jeté dans des fosses presque toujours exposées au passage des eaux pluviales qui le lavent, il n’est transporté dans les champs qu'après avoir perdu toutes ses qualités.

l-es terres dans le Languedoc sont rarement affermées ; et quand elles le sont, c’est presque toujours à moitié fruits. Mais en général ce sont les propriétaires eux-mémes qui font v aloir leurs champs et leurs vignes. Ce genre de produits périrait dans les mains d'un fermier. Un œil de plus à chaque brin de cep lui donnerait des bénéfices considérables dans une année, mais la vigne en serait épuisée. La sous-direction de la culture est confiée à un maitre-valet qu’on appelle métayer ou ramonet suivant les localités. Entièrement soumis au propriétaire, il dirige, surveille et nourrit les charretiers et valets de charrue , pour lesquels on lui donne une certaine quantité de blé, de seigle, de vin et d'huile, avec dix ou quinze francs par tète, pour la viande. Cette dernière nourriture se borne è quelques porcs et à une ou deux vaches tuées dans l’année, et dont les neuf dixièmes sont immédiatement salés. Le berger fait quelquefois partie de ce ménage, mais le plus souvent il reste avec son troupeau et sa famille dans une métairie séparée. Les ramonets et valets ne sont engagés que pour un an et par conditions verbales. Leurs gages varient de quatre-vingt-dix è cent vingt francs.

Les assolements présentent une telle variété, qu'il est impossible d’en tirer une méthode générale, l’endnnt longtemps, quand les vignobles étaient rares, les bonnes et les mauvaises terres étaient alternativement en culture et en jachère. Des communications plus fréquentes avec d'autres provinces ont produit è cet égard des changements notables; il est des contrées où s’introduit et se propage l'assolement triennal qui donne doux récoltes sur trois années. Mais ces améliorations luttent encore contre une routine aveugle et entêtée. Un grand bienfait

pour ce pays, ce serait un bon système d'irrigation. Une compagnie puissante Tient de lui en procurer un autre, en transformant en rizières ces immenses marais que la mer en se retirant a laissés sur son littoral. C’est une nouvelle source de richesses qui nous affranchira d’un tribut considérable payé à l'étranger.

Le Languedoc peut se suffire à lui-mèrae sous le rapport de la tannerie , de la chapellerie , de la papeterie , de la poterie de terre et autres industries qui servent aux besoins habituels de 1a vie domestique. Mais outre ses vins et ses alcools, ses exportations sont encore considérables. Le miel de Narbonne, le vert-de-gris de Montpellier et d’autres fabriques, la poterie de fer et les dentelles de la Haute- Loire, les toiles à voiles de la Lozère, les divers ouvrages en laine et en coton de l'Ardèche, du (lard , de l’Aude, du Tarn, de l’Hérault, trouvent partout des débouchés. Un commerce plus étendu est celui de la soie qu’on exploite dans l'Hérault, dans l’Ardèche, et plus généralement dans le Gard. Les fabriques de Nîmes, du Vigan, de Ganges, sont depuis longtemps célèbres. Les manufactures de drap sont encore plus répandues. Les villes d'Alby, de Castres, de Saint-Pons, de Lodève, de Saint-Chinian , de Bedarrieux, de Carcassonne et autres, faisaient autrefois un grand commerce avec le Levant dont elles habillaient pour ainsi dire toutes les populations. Ce commerce est aujourd’hui fort restreint; et ces fabriques, qui n'en prospèrent pas moins, qui se multiplient même tous les ans, se disputent maintenant la fourniture des troupes. L'aisance s'est d'ailleurs étendue dans les classes ouvrières. Le goût d’un vêtement propre et commode s'est propagé, et le drap se substitue généralement aux étoffes grossières du vieux temps. Ajoutons à ces éléments de richesse les raisins secs, le thon mariné , les anchoix, les pâtés de foie gras, les graisses d’oie, les olives et autres objets d'exportation qui sont communs au Languedoc et à la Provence , et nous aurons complété toutes les sources de sa prospérité, qu’augmentent encore la sobriété de ses habitants et la modération de leurs dépenses.

L'habitude du travail entre dans les mœurs du peuple. La paysanne garde ses agneaux en tricotant ou en filant sa quenouille. Les Biles de journée arriveut de même au champ ou à la vigne. Les filles de service ne sont jamais dans l'oisiveté. Elles filent non-seulement pendant la veillée, mais dans tous les loisirs que leur laisse le ménage. Il n’est pas de maison bourgeoise qui ne fasse tous les ans son rond de toile. Ce linge de table ou de lit n’est pas si fin et coûte peut-être plus cher que celui des mécaniques; mais les femmes ont été occupées. Le vin de cette province, qui alimenterait le cours d'une rivière, n'a aucun attrait pour l’homme du peuple et surtout pour les femmes. On citerait celles qui en boivent. Le cultivateur passe la journée entière avec un morceau de pain frotté d’ail, saupoudré de sel, avec un oignon et de l'eau rougie; le soir une soupe de légumes ou une soupe A l'ail arrosée d’huile d'olive, et le dimanche un peu de viande, voilà ce qui fait la nourriture du pauvre. L’ivrognerie est un vice fort rare dans ces contrées. Sur trois ivrognes qu'on rencontrera dans la rue, on peut dire à coup sûr qu’il. y a deux étrangère. Les hommes du peuple aiment cependant à se réunir, mais pour causer sous le chêne ou l'ormeau du village. 11 se recherchent d'autant mieux que toutes les populations sont agglomérées.

vi. 81

642 LANGUEDOC

Excepté dans les montagnes, il y a peu de hameaux dans le Languedoc, et la chaumière y est inconnue. Le pays est bien parsemé de maisons isolées qu’on appelle métairies. Elles sont habitées par le propriétaire, cinq à six mois de l'année, souvent même sans interruption. A côté de son logement est celui de son métayer, ou ramonct. Le village est la demeure du peuple des campagnes. Les guerres civiles qui ont tant désolé ce pays ont forcé les populations à s’entourer de murailles et de tourelles qui donnent à tous ces villages une apparence de citadelles. La sécurité publique et l’accroissement des populations ont amené les constructions extérieures; et les villages ont pris un tout autre aspect. L’heure de la messe appelle toute la population à l'église, les valets de labour abandonnent les métairies pour aller voir leur famille ou leurs amis. Après la messe, on joue, on cause, et toujours bruyamment; aux fêtes communales, il est rare que le violon et la clarinette n’y résonnent point pendant trois jours. Ce sont alors des joies comme on n’en voit pas ailleurs. Ce sont des cris, des acclamations, des rondes de rue. On dirait de loin une émeute, si les éclats de rire ne dominaient l’orchestre ambulant. Tout ce qui est expansif, dramatique, convient à ce peuple. Sa franchise égale sa confiance. Il aime le spectacle, et, dans son goût pour les processions, cette passion balance en quelque sorte sa piété. Les pratiques extérieures de la religion ont plus d'attrait pour lui que les austères devoirs qu'elle leur impose. Les prêtres ont cependant une grande influence dans la province. Il n'y avait pas autrefois en France un clergé plus riche ni plus vénéré. ta révolution l'a mis sous le premier rapport au niveau des autres , mais la vénération lui a en quelque sorte survécu. Nous serions loin de nous en plaindre, si, malgré l'exemple de Home , le clergé languedocien ne persistait à faire croire que le théâtre est une des portes de l’enfer. Cette niaiserie des premiers temps du christianisme , oubliée dans le moyen âge et reprise dans la ltenaissancc , est principalement accréditée dans le Languedoc, malgré la vivacité d’esprit et le goût éclairé qui distinguent ses habitants.

Les temps celtiques , l'époque romaine et le moyen âge sont représentés dans le Languedoc , par des antiquités dont nous n'entreprendrons point de donner un catalogue détaillé, tant elles sont nombreuses, importantes et variées. On y trouve encore un grand nombre de monuments d’origine celtique , tels que dolmens, peulvens, roches branlantes, pierres levées, tombelles , et même quelques constructions cyclopéennes. Ces vestiges du culte druidique sont surtout situés dans le Vivarais , du côté de Saint-Andéol , non loin de la Tourne qui offre sur scs bords un rocher enchâssé dans d’autres plus petits , par couches parallèles, analogues au terrain; dans l’Albigeois, non loin de Castres; aux environs d'Alais et de Montpellier; à Saint-Maurice, dans le Lodévois, où l’on rencontre divers dolmens appelés maisons des fies; en certains cantons pyrénéens, et enfin dans le Velay et le Gévaudan. Pour ces deux derniers pays de montagnes, nous citerons particulièrement les grottes creusées dans le roc volcanique, sur la frontière d'Auvergne, et où l'on prétend que les druides s'assemblaient pour célébrer leurs mystères ; les dolmens de Y Aumède, des fonds, de Malavielhette , de Mon tel , et le peulven de Sainte-Hélène , sur la rive droite du Lot, qu'on désigne dans le pays sous le nom de Fuseau des fées.

Les monuments romains du Languedoc présentent par leurs magnifiques proportions, leur beauté et leur heureux état de conservation, un caractère de grandeur qui rappelle les merveilles de l'art antique dans l'Italie , la Grèce et l'Asie Mineure. Des fouilles récentes ont mis à découvert dans le territoire de l'antique Colliguris des Convcnæ une Vénus qui peut rivaliser avec celle de Milo, ainsi que plusieurs statues ou bustes d'empereurs. On retrouve partout, dans chacune des anciennes divisions géographiques de la province, au village d'Aps en Vivarais, à Castres, à Montaut près de Gaillac, è Nîmes, à Narbonne, dans les champs de Vieille-Toulouse, etc., des traces d'anciennes villas et de constructions romaines, des médailles, des urnes cinéraires, des débris de poteries, des fragments de colonnes milliaires, des restes de ponts et d’aqueducs. Ces vestiges servent surtout à indiquer le parcours des voies qui sillonnaient en tout sens le pays: celle qui portait le nom de Lia Domitia existe à peu près entière dans le diocèse de Montpellier. Le haut piton de Polignac, dans le Gévaudan, supporte un temple de Mercure ; il y a près de Lautrec, en Albigeois, un temple de Cérès Éleusine. On voit è Toulouse quelques débris d'un temple d'Apollon , et à Narbonne , quelques inscriptions gravées sur les pierres de ses murailles. Nîmes , plus heureuse , offre à l'admiration des visiteurs des édifices à peu près intacts : les Arènes, la Maison-Carrée , la Porte d'Auguste, et, à une faible distance de ses murs, le magnifique pont du Gard.

De toutes les merveilles dont nous venons de faire l'énumération, la plus admirable est sans contredit ce pont ou aqueduc. « Après deux heures de route à travers un pays riche, le long de coteaux tout argentés d’oliviers, » dit notre collaborateur, M. Désiré Nisard, «on arrive sur les bords du Gardon, rivière capricieuse qui passe sous le pont du Gard. Ce monument ne se montre aux yeux que quand on en est tout près. L'édifice, bâti en pierres de taille sans ciment, est formé de trois étages d’arcades superposées à plein cintre. Le premier étage a six arcades; c'est sous la seconde, du côté de la rive gauche, que coule le Gardon dans les eaux ordinaires. Cette arcade est plus grande que les cinq autres. La hauteur de l’étage est d'environ soixante pieds. Le second rang se compose de onze arcades correspondant parfaitement à celles de l'étage inférieur, mais en retraite sur ces dernières , puisque leur épaisseur est moindre. La hauteur de ce second étage est la même que celle du premier. L’étage supérieur, aussi en retraite sur celui du milieu , présente trente-cinq arcades égales , ayant environ douze pieds d'ouverture. C’est sous ce troisième rang que se trouvait l’aqueduc. Des dalles de plus de six pieds de largeur et d'une seule pièce couronnent l'édifice, et recouvrent l'aqueduc, dont la hauteur et la largeur sont d’un peu plus de trois pieds. La forme est une voûte renversée. Voici, du reste, le peu qu’on connaisse des destinées de ce monument. Le 6 mars 1430, Charles VII le visita et y lit faire quelques réparations, nécessitées par des inondations récentes. Cent trente-quatre ans plus lard, le duc de Crussol y reçut Charles IX. Avant cette époque, et du temps de Poldo d’Albenas, des échancrures avaient été pratiquées dans les pilastres du second étage pour faire un chemin de pied ; des mulets chargés passaient sur le rebord du premier étage, sous ces échancrures qui étaient profondes et qui devaient mettre en danger l'édifice :

LANGUEDOC

GU

elles Unirent, en effet, par l'ébranler et par le faire surplomber du côté d’amont. En 1699, M. de IM ville, intendant du Languedoc, y envoya un architecte et un abbé pour aviser aux réparations nécessaires; et l'an d'après, les États de la province arrêtèrent qu’on remplirait les coupures, ce qui sauva l’édilicé. En 1747, on adossa au premier étage un pont destiné à toute sorte de voyageurs et de transports. Une médaille, frappée à cette occasion , portecette légende : N une utilius (maintenant plus utile). C'est vrai; mais on est forcé de dire : Maintenant mains beau. Le simple itinéraire de cet aqueduc effraie l'imagination. Tantôt il gravit les montagnes, ou s’y fraie un chemin dans le roc; tantôt il longe les coteaux, suspendu çà et là sur des arcades semblables à celles du troisième rang du pont du Gard, suivant toutes les sinuosités du sol, afin de garder son niveau : ici il perce des montagnes et ressort par les gorges étroites qu’il franchit encore sur des arcades; là il traverse un étang aujourd'hui desséché; ailleurs, dans une longueur de plus d'une lieue, il est plein jusqu’aux bords d’une eau courante, et fournit à l’arrosage de plus de vingt jardins; il passe sous des métairies, à travers des hameaux qui sont bâtis sur ces voûtes sans s’en douter ; enfin il arrive à Nîmes, et ses dernières traces se voient tout proche de la fontaine, où il faut croire que devait être le principal réservoir. La longueur entière de ce travail de géants n’a pas encore été calculée; mais on pourra se l’imaginer quand on saura qu'à deux lieues seulement de sa prise d'eau, il a déjà plus de quinze mille cinq cents mètres d’étendue. »

Le christianisme et la féodalité ont aussi profondément marqué leur empreinte sur cette terre, d’où la pioche du protestantisme et le marteau des démolisseurs révolutionnaires n'ont pu les effacer complètement. Nous craindrions de tomber dans des répétitions fatigantes en énumérant toutes les églises , tous les châteaux , dont il a été parlé dans les diverses notices consacrées à l'histoire des villes du Languedoc : Saint-Étienne et Saint-Scrnin- de Toulouse, Saint-Just de Narbonne, Sainte-Cécile d'Alby, Notre-Dame du Puy, Saint-Vincent de Viviers, la curieuse cathédrale de Saint-Pons de Thomièrcs, les vieux murs et les donjons de la cité de Carcassonne, l’imposante forteresse de l'Argentière, les châteaux de Polignae, d’Espally, d’Uzôs , de lloqucmaurc , de Saissac , de Castelnau-d'Estrctefons. L'art moderne n'a pas été, non plus, stérile en Languedoc; nous n’en donnerons ici pour preuve que l’arc de triomphe de la promenade du Pcyrou , à Montpellier, ainsi que l'élégant chàteau-d'eau de l'aqueduc de cette ville , et l’aqueduc lui-même qui n’a pas moins de treize mille neuf cent quatre mètres de long; sans oublier le Pont-Saint-Esprit commencé sous saint Louis, achevé sous Philippe - le - Bel , et dont les vingt-trois arches à plein cintre résistent, depuis plus de cinq siècles , à toute l'impétuosité des flots du Rhône '.

I. Voyages géologiques et minéralogiques de MM. Dulrenoy et Élie de Beaumont. — Publiea lions du ministère du commerce et de l'agriculture. — Histoire et description de Nîmes , par D. N isard, ! vol. in-l», Paris, 1835. — Statistiques des départements languedociens. — Notes manuscrite}. — Mémoires divers. — Souveuirs de l’auteur.

ILE DE FRANCE PROPREMENT DITE. — BRIE FRANÇAISE. — GATINA1S FRANÇAIS. IIUREP01A. — MANTOIS. — VEXIN FRANÇAIS.

DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE. — HISTOIRE GÉNÉRALE

Le bassin de te Seine forme une des grandes divisions géologiques de la France. MM. Dufrenoy et Élie de Beaumont le considèrent comme un centre attractif vers lequel tout converge. La nature , prodigue pour cette partie de 1a France , disent-ils, l'a dotée d'un sol fertile et d’excellents matériaux de construction. Environnée de la Champagne, de la Sologne et de la Picardie, contrées moins favorisées, elle forme au milieu d'elles comme un oasis, et l’instinct qui a dicté è nos ancêtres le nom d'Ile de France résume d'une manière heureuse les circonstances géologiques de sa position. Pendant longtemps on désigna sous cette dénomination tantôt la province de ce nom , tantôt un vaste gouvernement militaire qui comprenait , outre l’Ile de France, le Laonnais, le Noyonnais, le Soissonnais, le Valois , le Beauvaisis , détachés de la Picardie , et le Thimerais , démembré du Perche. Considéré comme gouvernement, ce pays eut pour limites 1a Picardie au nord , l’Orléanais au sud , 1a Champagne à l'est et te Normandie à l'ouest Sa capitale était Soissons, la ville de Paris ayant un gouvernement particulier depuis l’année 1591. Les diverses parties du gouvernement de l'Ile de France retranchées de 1a Picardie et du Perche ayant été comprises dans 1a description que nous avons donnée des provinces auxquelles elles appartenaient d'abord , nous ne pourrions, sans nous répéter, tracer l'histoire de ce gouvernement dans son ensemble. Nous nous occuperons exclusivement ici de 1a contrée qui en formait le centre et qui lui avait donné son nom.

Le pays appelé Ile de France, Insuia Francité, parce qu'autrefois, resserré entre 1a Seine, la Marne, l’Oise, l’Aisne et l’Ourcq, il formait à peu près une lie , avait plus tard étendu scs limites vers l’ouest et le midi. Durant les trois derniers siècles de l'ancienne monarchie, il avait renfermé six subdivisions : l'Ile de France proprement dite, ou plutôt le pays de France, Francia, avec lequel le Parisis et la Goelle étaient confondus; 1a Bric française, le Gatinais français, le Hurepois, le Mantois et le Vexin français. Son étendue était d’environ trente lieues de l’est à l’ouest , depuis Donnetnarie jusqu’à Dreux , et de vingt lieues du nord au sud , depuis Roÿaumont jusqu'à la Ferlé Alais. Sa circouscrip-

GW.

lion embrassait les territoires qui forment aujourd’hui le département de la Seine, la plus grande partie de ceux de Seine-et-Oise et de Seinc-et-Marne, avec quelques portions d’Eure-et-Loir, arrondissement de Dreux, et de l'Oise, canton de Beaumont. Des rivières assez nombreuses dont le sol de cette province est sillonné, trois seulement sont navigables : la Seine, la Marne et l’Oise (Scqvann, IHalrona , OUia ou luira ). Le cours sinueux de la Seine traverse l’Ile de France du sud-est au nord-ouest, en passant à Melun, Corbcil, Paris, Mculan et Mantes. La Marne n’en parcourt qu’une petite partie , dans la direction de l’est à l’ouest , et , après avoir passé à Lagny, se jette dans la Seine près de Charenton. L’Oise n’arrose également que dans un espace très-restreint le territoire de cette contrée; elle y pénètre vers le nord en sortant du Valois , baigne les petites villes de Beaumont, l’He-Adam et Pontoise, et se réunit à la Seine entre Confions Sainte-Honorine et Andrezy. Plusieurs géographes placent l’Aisne au nombre des rivières de l’Ile de France. Nous n’en faisons pas mention ici, parce qu’elle appartient exclusivement à la Champagne et aux subdivisions du gouvernement de l’ile de France qui dépendent de la Picardie.

Avant la conquête romaine, la presque totalité du pays dont nous venons d’indiquer les limites était habitée par un petit peuple, qui , sans égaler en puissance les Séuonais et lesCarnutes, ses voisins, méritait d’être compté parmi les plus belliqueux de la Gaule celtique. C’étaient les Parisii, dont le territoire était borné au nord par les Sylvanectes et les Bellovaqucs , au sud et à l’ouest par les Cnrnutes et les Véliocasscs, à l’est par les Sénonuis. On ignore le nombre des villes que possédaient alors les Parisii ; l’histoire n’en nomme que deux : Lutèce, leur capitale, et Metiosedum. Quelle était l’origine de ce peuple? C’est une question à laquelle nous croyons qu’il ne faut pas s’arrêter, parce que les éléments nécessaires pour la résoudre font complètement défaut. Il est probable que les Parisii avaient accompagné les Sénonais dans leurs lointaines et aventureuses expéditions , en Grèce , en Asie Mineure et en Italie; mais ce ne peut être qu’une conjecture. On doit en dire autant de l’opinion des écrivains qui veulent que les Parisii se soient joints aux Britanni lorsque ceux-ci allèrent s'établir dans Plie d’Albion. Le nom de la petite nation dont nous nous occupons paraît pour la première fois dans l’histoire l’an 53 avant notre ère. César, déjà maître de la plus grande partie de la Gaule, avait cependant à vaincre encore des résistances partielles et des révoltes sans cesse renaissantes. Les Sénonais ayant refusé de se rendre à une assemblée qu’il avait convoquée pour obtenir un secours do cavalerie, il transféra cette assemblée à Lutèce, ville des Parisii. «Ceux-ci, ajoute César, étaient limitrophes des Sénonais avec lesquels ils avaient autrefois fait alliance , suivant la tradition : mais ils passaient pour avoir désapprouve la résolution hostile que venaient de prendre les Sénonais'. » Par une interprétation erronée de ce passage, Dulaure a établi tout un système sur l'origine des Parisii : si on l’en croit, la phrase de César « signifie textuellement que les Parisiens s’établirent sur les frontières et se rangèrent sous la loi des Sénones, et que

1. Confines erant hi Senonibus, civitatemque, painun mcinoria, conjunxcrant ; setl ab hoc consilio abluissc etisliinabaamr. De Bello gallico , lib. vi, cap. 3.

les vieillards se rappelaient encore l'époque de cet établissement.» De ce fait, qu’il suppose incontestable, l'historien n'hésite pas à tirer cette conclusion : « La nation des Parisiens parait s'étrc formée d’étrangers peut-être originaires de la Delgique, abondante en petits peuples; cçtte nation, échappée au fer de ses ennemis, sera venue occuper un territoire sur les bords de la Seine où les puissants Sénones lui permirent de s'établir; un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis cet établissement lorsque César vint dans les Gaules; les vieillards de la nation Parisienne, dit ce conquérant, en conservaient encore la mémoire, ainsi que celle des conditions qui les liaient aux Senones. » Tout cela est une pure supposition. Comme nous l’avons établi ailleurs avec plus de développement, il n'y a dans le passage cité aucune trace de la prétendue émigration des Parisii ni de l'époque de leur établissement sur les bords de la Seine , rien enfin qui puisse éclaircir la question à jamais insoluble de leur origine.

Nous ne suivrons pas ici le récit des événements dont le territoire des Parisii fut le théâtre pendant la domination romaine et sous les rois francs. Ces faits trouveront plus convenablement leur place dans l'histoire de Paris. Devenue capitale du royaume des Franks sous Chlodwig, celte ville commença dès lors à exercer autour d'elle une attraction toute puissante; elle absorba bientôt dans ses destinées celles de la peuplade gauloise à laquelle elle devait son nom et sa foudation. Sous les successeurs du premier roi chrétien, la contrée, qui depuis est devenue l'Ile de France, se peupla de riches abbayes, à la tête desquelles il faut nommer d'abord celle de Saint-Denis, puis les monastères de Chelles, de Saint- Pierre-des- Fossés, de Lagny, d’Argentcuil. Nous avons déjà eu plus d'une fois l'occasion de rappeler que chaque cité de l'ancienne Gaule, dans l'ordre civil, formait alors un diocèse dans l'ordre ecclésiastique. Depuis l'établissement du christianisme , le diocèse de Paris représentait donc assez exactement l'ancien pays des Parisii, pagus Parisiacus. Sous la seconde race, l'autorité des comtes de Paris, qu'on voit apparaître dans l’histoire dès le règne de Pépin , était probablement circonscrite dans les mêmes limites.

Le duché de France, point central autour duquel la nationalité française vint se reconstituer après le démembrement du royaume carlovingien , fut créé dans la seconde moitié du ix' siècle. Il serait difficile de déterminer exactement quelle était d'abord son étendue; mais on sait qu'à l'avènement de Hugues Capet ce duché comprenait, outre les comtés de Paris et d'Orléans, le GAtinais, le pays Chartrain, le Blaisois, le Perche, la Touraine, l’Anjou, le Maine, la Sologne, le Reauvaisis et une partie de l'Amiénois. Le premier duc de France fut Robertle-Fort, à qui Charles-le-Chauve conféra à l’assemblée deCompiègnc, en 861, avec le titre de duc et marquis de France , la magistrature suprême des provinces situées entre la Seine et la Loire. Sous le même règne, l'hérédité fut conquise par les grands vassaux, et le duché de France échappa aux Carlovingiens pour se fixer dans la famille de Robert. Eudes, son fils aîné, comte de Paris et duc de France, s’illustra par son courage contre les Normands; il se couvrit de gloire à la défense de Paris, avant d’être proclamé roi en 888, lors de la déposition de Charles-le-Gros. Robert, second fils de Robert-le-Fort, succéda à son frère Eudes dans le duché de France. Celui-ci , en montant sur le trône, lui avait donné le

Digiti2

Jby '

agle

comté de Poitiers ; mais Adhémar s'en empara , et cette première tentative des ducs de France sur les provinces méridionales demeura sans résultat. Robert fit hommage à Cliarles-le-Simple , qu'il défendit d’abord contre les Normands, et qu'il voulut ensuite renverser du trône; il péril, en 923, à la bataille de Soissons. Hugues-le-Grand , sou fils, se contenta d'ètre l'homme le plus influent du royaume. Il disposa de la couronne en faveur de Raoul, son beau-frère, après la mort duquel il fit rappeler Louis d'Outre-mer, l'héritier des Carlovingiens. Hugues Gapet, fils de Hugues-le-Grand, fixa définitivement la couronne dans sa maison, en 988. Cette révolution n’augmenta pas sa puissance et sa richesse. Ce fut lui, nu contraire, qui enrichit le domaine royal, réduit alors à quelques villes, eu y réunissant le duché de France, dans lequel étaient enclavés, comme nous l'avons dit, les comtés de Paris et d’Orléans. Cependant , ce duché subissait à l'intérieur, comme, tout le reste de la France , un inévitable morcellement. Les premiers Capétiens furent moins puissants que les ducs de France, car ils avaient cessé, d'être les chefs de l’opposition féodale, et étaient à leur tour en butte aux attaques des seigneurs. Le domaine royal se trouve réduit, sous Philippe I", aux comtés de Paris, de Melun, d'Étampcs, d’Orléans, de Dreux et de Sens; et la route n’était pas même sûre pour le roi, de l'une à l’autre de ces villes. Entre Paris et Étampes s'élevait le château de Montlhéry ; entre Paris et Melun , le château de CorbeiU dont le comte espéra un moment fonder à son tour une quatrième dynastie; entre Paris et Orléans, le château du Puiset, dont le siège occupa si longtemps Louis-lc-Gros. Plus près de Paris se trouvaient les redoutables seigneurs de Montmorency, propriétaires des fiefs de Martyr, d’Écouen, et de Bray-sur-Seine ; les comtes de Dammartin , opiniâtres ennemis des rois; les comtes du Montfort, entre Paris et Chartres ; ceux de Meulan, dans le Vexin français et dans le Pincerais, sur les rives de la Seine ; enfin les comtes de Mantes et de Clcrmont-sur-Oise.

On voit, par cet aperçu de la division féodale de l'Ilc de France depuis la fin du xe siècle jusqu'au commencement du xii*, tout ce que les rois eurent à faire pour y établir l'unité monarchique. Une fois cette œuvre difficile accomplie, il n'y a plus, à proprement parler, d'histoire spéciale pour la contrée dont nous nous occupons. De bien grands événements s’y accomplissent, sans doute; mais l'importance même de ces événements et leur variété infinie ne nous permettent pas de les resserrer dans le cadre étroit de cette introduction. Les uns se lient essentiellement à l'histoire générale de France que nous n'avons pas à traiter ici , les autres appartiennent à l'histoire de Paris , dont nous allons essayer de donner un résumé. 1

f. Adrien de Valois, Notitia Galliarum. — Lebeuf , Histoire du diocèse de Paris . — Gitérard , Essai jur les dtvitions territoriales de la Gaule. — Dulaure, Histoire de Paris. — Nouvelle histoire de Paris et de ses environs. — E\|»illy, Dictionnaire des Gaules et de la France. — Nesseln , Dictionnaire universel de la France. — Dufrénoy et Élie de Beaumont , Explication de la carte géologique de France.

PARIS'

L'époque de la fondation de Paris est aussi incertaine que l'origine du peuple qui lui a donné son nom. Depuis longtemps la critique a fait justice des failles dont la poétique imagination du moyen âge avait entouré le berceau de la grande cité. Francus, fds d'Hector, fuyant comme Énée les rivages troyens, et venant ■ * fonder sur les bords de la Seine la ville de Paris en mémoire du beau Péris, n'appartient plus qu'à la curieuse histoire des traditions populaires. Le premier témoignage authentique de l'existence des Parisii et de Lutèce, leur chef-lieu, ne remonte pas, nous venons de le dire, au delà de l’an 53 avant Jésus-Christ. César nous apprend que les Sénonais , les Cn routes et les Treviri , ayant refusé de sc rendre à une assemblée des nations gauloises qu’il avait convoquées dans le but d'obtenir un secours de cavalerie, il transféra cette assemblée à Lutèce, ville { oppidum ] des Parisii , peuple allié des Sénonais, mais qui ne s'était point associé au refus qne ceuv-ci avaient fait essuyer au consul. Les Parisii étaient compris dans la Celtique; jls confinaient au nord avec les Sylvanectes, à l'est avec les Sénonais , au sud et à l'ouest avec les Carnutcs ; leur chef-lieu occupait une des trois Iles de la Seine qui forment aujourd'hui la cité. Ces noms de Parisii, de- Lutèce, Lutetia , latinisés dans leur désinence par César, appartiennent nécessairement à la langue celtique; mais leur signification est inconnue, et nous n’ajouterons pas une conjecture nouvelle à toutes celles que tant d'écrivains ont inutilement faites sur l'étymologie de ces deux noms.

En convoquant à Lutèce la réunion des peuples de la Gaule , César avait fait marcher ses légions contre les Sénonais pour les forcer à l’obéissance. Hors d’état de résister, les Sénonais et, à leur exemple, les Carnutcs se décidèrent à envoyer des députés dans la ville des Parisii. L’année suivante , pendant que le conquérant soutenait avec désavantage une lutte sanglante contre les Arvernes, les provinces centrales se soulevèrent, et les Parisii ne furent pas des derniers à prendre part à ce mouvement énergique. Ils repoussèrent d'abord Labiénus , qui s'était présenté devant leur capitale avec quatre légions ; mais cet avantage ne fut pas de longue durée. Maître des rives de la Seine, Labiénus se préparait à faire une descente dans l'tle de Lutèce, lorsque les Parisii, voyant l'impossibilité de défendre leur position, mettent le feu à leurs habitations et se retirent sur les hauteurs voisines, où bientèl s'engage un combat acharné. « On ne vit pas, dit César,

I. Le Directeur de V Histoire des Villes de France n'a pas cru qu'il fût possible de donner un récit complet des annules parisiennes : c’eût été entreprendre de raconter l'histoire de France elle-même. Par la même raison , il a pensé qu'on ne |>ouvait exposer dans tous leurs détails les institutions politiques, les établissements civils, les écoles de tout ordre, les monuments et lis œuvres d'art de la grande cité ; ces tii vers sujets , à proprement parler, appartiennent plutôt au pays qu’A sa capitale. On ne trouvera donc ici qu’un rapide aperçu sur l’histoire de Paris, dégagé des faits généraux qui en compliquent presque toujours la trame; qu’une esquisse historique, enfin, de son existence communale, et de sa personnalité morale, civile et administrative.

un soûl Gaulois abandonner son poste; tous furent enveloppés et tués; le vieux Camulogène, leur chef, subit le même sort. »

Après rette défaite non moins glorieuse qu’une victoire, les Parisii continuèrent d'occuper une place honorable parmi les défenseurs de la liberté des Gaules. .Malgré les pertes qu'ils avaient essuyées, ils furent en état de fournir un contingent, non de deux mille hommes, comme Dulaure l'a prétendu , mais de huit mille, à l'armée destinée* à secourir la ville d’Alise; ils ne cessèrent de combattre que le jour où il fallut que la (1ère indépendance gauloise cédât enfin à la fortune de César. Quelques historiens ont avancé que le conquérant de la Gaule se plut il fortifier et à embellir Lutèce. On lui a socialement attribué la construction du grand et du petit Châtelet , et celle d'un fort sur le bord de la .Marne , au lieu où est aujourd'hui Saint-Maur ; mais cette opinion n'est appuyée sur aucun témoignage historique digne de foi.

Dans les premiers temps de la domination romaine , la condition politique de Lutèce parait avoir été peu favorable. Nous voyons dans Suétone que toutes les villes de la Gaule celtique furent rangées par César dans la classe des Vectigalcs , à l'exception de quelques villes alliées, ou qui avaient bien mérité de lui par leur soumission. Pline nomme toutes ces cités privilégiées; il ne dit rien de Lutèce : les Parisii avaient trop vaillamment défendu leur liberté pour obtenir les bonnes grflees du vainqueur. Les écrivains romains ne fournissent presque aucune notion sur l'état particulier des villes gauloises , pendant la période qui suivit immédiatement la conquête. Mais un témoignage irrécusable nous fournit la preuve que, moins d'un siècle après César, Lutèce, grâce à son admirable situation, avait acquis déjà une véritable importance, comme l’un des grands centres de la navigation des Gaules : nous voulons parler du monument dont les débris furent découverts, en 1711, sous le chœur de l'église cathédrale de Notre-Dame. Ce monument est un autel élevé à Jupiter parles Hautes parisiens, naulœ parisiaci, sous le règne de Tibère, c’est-à-dire entre les années 13 et 37 de Jésus-Christ. Ces nautes étaient une puissante corporation de négociants qui paraissent avoir occupé, sous les Romains, les premières charges de la municipalité. Un savant do dernier siècle, J. -B. Leroy, a fait ressortir tout l'intérêt qui s'attache à cette institution , en démontrant qu'on ne doit pas chercher ailleurs l'origine des marchand* de tcau , connus dans la suite sous le nom collectif de hanse, et qui formèrent plus tard le corps municipal de Paris. Il nous faut maintenant traverser plus de deux siècles avant de trouver dans l'histoire le moindre fait qui se rapporte à Lutèce. Quelques archéologues ont placé dans ce long intervalle l'érection d'une partie des monuments romains , sans date précise, découverts sur le sol de Paris ou aux environs.

Dès le il* siècle de notre ère, le christianisme avait pénétré dans la Gaule méridionale et y avait eu ses martyrs; mais les lumières de la foi chrétienne oc se répandirent que plus tard dans les provinces centrales. Saint Denis, que l'Église honore comme l'apôtre et le premier évêque de Paris, fut envoyé de Rome, vers l'an 245 , pour prêcher l' Évangile dans les pays situés au delà de la Loire. Il s'arrêta à Lutèce, et la légende dit qu'après plusieurs années d'apostolat , il reçut le martyre, avec ses compagnons. Rustique et Éleulhère, sur la colline de Mont-

PARIS. 651

martre. Une pieuse femme, ajoutent les hagiographes , Ut inhumer secrètement les trois corps dans un champ qu'elle possédait à Calolacum , et lorsque la persécution eut cessé, elle leur Ut dresser un tombeau près duquel s'éleva dans la suite , par les soins de sainte Geneviève , un oratoire , origine de la célèbre abbaye de Saint-Denis. Les premiers successeurs de saint Denis dans l'évéché de Paris sont peu connus; Victorin, l'un d'eux, assista au concile de Cologne, en 356, et l'année suivante à celui de Sardique. Constance-Chlore, Constantin-le-Grand et ses Gis , Conslantin-le-Jcune et Constance, séjournèrent longtemps dans 4a Gaule, et suivant toute probabilité résidèrent à Lutèce. C'est au premier de ces princes qui régna de l’année 305 à l'année 311 , qu'on attribue la construction du palais des Thèmes, où le César Julien, gouverneur des Gaules sous Constance, passa les hivers de 358 et de 359, et où il fut proclamé Auguste en 360. Dans la ville des Parisii , Julien avait rassemblé autour de lui des savants et des philosophes. Oribase le médeciu, dont il nous reste quelques travaux, y rédigea son abrégé de Galien. « C'est , dit M. de Chateaubriand , le premier ouvrage publié dans une ville qui devait enrichir les lettres-de tant de chefs-d'œuvre, s Les écrits de Julien sont remplis de notions instructives sur l'état de Paris au iv* siècle. Dans son Slisopogon, il l’appelle sa chère Lutéce; il décrit sa situation avec complaisance, vante la douceur de sa température, et remarque que les habitants faisaient mûrir sur les coteaux environnants les fruits de la vigne et du figuier. Ailleurs, il se plaît à opposer en ces ternes la gravité et la modération des citoyens de Lutèce au luxe et à la débauche de la superbe Antioche ; «S’ils rendent un culte à Vénus, ils considèrent cette déesse comme présidant au mariage; s'ils adorent Bacchus et usent largement de ses dons, ce dieu est pour eux le père d'une joie innocente. On ne voit chez eux ni l'insolence, ni l’obscénité, ni tes danses lascives de vos théâtres. » Ces noms mythologiques de Vénus et de Bacchus ne sont sans doute ici que des allégories. Lutèce était chrétienne, et ce fut du temps même de Julien, et probablement par ses ordres, que s’assembla le premier concile de Paris, dont on fixe la date à l’année 360, sous l'épiscopat de Paul, successeur de Victorin. Il faut constater que la lettre synodale de ce concile est le plus ancien monument où Lutèce soit appelée Paris , Paritea civitai.

Valentinien rédigea à Paris plusieurs des lois contenues dans son code. Il s'y trouvait, en 366, lorsque Valens lui envoya la tête de Procope, tué en Asie. Gratien , fils de Valentinien , fit aussi quelque séjour dans cette ville et perdit près de ses murs , en 383, contre le tyran Maxime, une bataille qui lui coûta l'empire et la vie. On place au temps de Gratien et de Théodosc le pontificat de saint Marcel, le plus célèbre des évêques de Paris depuis saint Denis, et l'un des trois patrons de la ville. Cet évêque , mort en 536, fut inhumé hors des murs, selon la coutume romaine , et l’oratoire élevé sur son tombeau est l’origine de l’église et du bourg Saint-Marcel. Dans les nombreuses et confuses histoires des dernières convulsions de l’empire romain, on ne trouve rien qui se rapporte spécialement è Paris. Un monument d'un autre genre nous fait connaître du moins l'état politique de cette ville à l'époque à laquelle nous sommes parvenus. La notice qui contient les noms des cent quinze cités dont se composait la Gaule, sous llonorius (395-523), nous apprend que Paris était une des cités de la Sénnnie ou quatrième Lyonnaise ,

qui avait Sons pour métropole. Vers le même temps , le commandant de la flotte des Andéririens, chargée de protéger la navigation de la Seine, et K- préfet des Sarmates cantonnés entre ce fleuve et l'Yonne, résidaient à Paris. Enfin, une inscription sans date précise atteste que sous les Romains les Parisii , avec les Sénonais, les Éducns et les Meldes, étaient soumis à l'administration financière d’un adjoint au procurateur général , nommé Aurélius Démétrius.

Le peu de monuments qui nous restent de l'époque gallo-romaine ne fournissent que des notions très-incomplètes sur la topographie de Paris, pendant cette . première période de son histoire. Lutèce occupait du temps de César l'île de la Seine que nous nommons la Cité , et qui ne s'étendait alors que depuis l'emplacement de l'ancien archevêché jusqu'à la rue de llarlav. Cet espace était occupé par des maisons disposées irrégulièrement, construites probablement en bois ou en terre et couvertes de paille ou de roseaux. Deux ponts de bois, placés où sont aujourd'hui le Petit-Pont et le Pont-au-Change, joignaient la ville aux deux bords de la Seine. A l’extérieur un vaste marais , plus loin des collines couvertes de bois, l'entouraient presque de tout côté. C’est là tout ce qu'on sait du Paris gaulois. Mais dès le commencement de la domination romaine, la ville acquiert un développement sensible en importance et en étendue. A l’extrémité orientale de la Cité s'élève l'autel que les nautes parisiens dressent à Jupiter, témoignage certain de la prospérité de Lutèce naissante. Au iv* siècle, lorsque Paris, devenu le siège d'un évêché, fut constitué en municipc, il existait sans doute dans la cité une église cathédrale et un édifice affecté aux autorités qui administraient la ville; toutefois, il n’ost question de ces deux monuments que dans les documents de la période, mérovingienne. Quoique rien n'indique l'époque précise à laquelle Lutèce fut entourée de murs pour la première fois, il est certain qu'une enceinte ne tarda pas à s'établir autour de la Cité. On a découvert, en 1829, sous l’église Saint-Landry, à dix pieds de profondeur, les restes de cette première ceinture de murailles. Des pierres qui la formaient plusieurs étaient couvertes de bas-reliefs que Dulaure et Dusommerard regardent comme ayant appartenu à un arc de triomphe érigé dans Lutèce en mémoire de la victoire de l’usurpateur Maxime sur l'empereur Graticn. Un autel votif, ou cippe antique, dont la destination est restée incertaine, a été trouvé, en 1784. , près du Palais-dc-Juslice, dans l’Ile de la Seine.

A l'extérieur de la ville et à l'extrémité de chaque pont, quelques habitations étaient éparses au bord des voies romaines qui conduisaient , au midi , à Autun ; au nord , à Beauvais , à Amiens , à Boulogne. Plus loin , sur la rive gauche de la Seine, s'élevait, dès l'année 356 de Jésus-Christ, un vaste édifice, le palais des Thermes, le plus magnifique monument du Paris romain. Du même côté, un Champ-de-Mars, des arènes, un aqueduc distribuant au palais des Thermes les eaux d'Arcueil et de Rongis, un champ de sépultures, une fabrique de belle poterie, attestent l'existence d'un faubourg méridional d'une grande étendue; tandis que, sur la rive opposée , un autre aqueduc partant de Chaillot et aboutissant à l'emplacement actuel du jardin du Palais-Royal , des ruines de riches habitations trouvées dans la rue Vivicnne, les tombes antiques dont on a reconnu l'existence, près de l'église Saint-üervais, donnent la mesure des progrèsque la ville avait déjà faits

Paris. «53

ver» le nord, cl font connaître le degré d'avancement auquel les arts étaient parvenus à Paris pendant la période romaine.

Durant presque tout le Ve siècle, et lorsque la plus grande partie du nord de la Coule était déjà au pouvoir des Franks, Paris resta ville romaine. Ainsi les exploits , assez incertains d'ailleurs , de Chlodion , de Mérovée , de Cliildéric , sont en quelque sorte étrangers à notre sujet. Nous avons pourtant à revendiquer, pour celte période, une touchante histoire, celle de sainte Geneviève, qui détourna de Paris la colère d’Attila, et que la grande ville révère encore comme sa protectrice. Si l’on en croit l’auteur de la Vie de cette sainte, Paris soutint un siège, vers 405 , et devint ensuite le séjour habituel du roi Cliildéric ; mais il est difficile d'admettre ces faits sur la douteuse autorité d’une légende. Il se peut néanmoins que les Franks, dans une de ces courses aventureuses qu’ils firent dans la Gaule centrale , sous Mérovée et sous Cliildéric, se soient momentanément emparés de Paris. Ce qu'il y a de certain, c’est que l'occupation définitive de cette vHIc par les F’ranks n'eut lieu que vers l'an 491, lorsque Chlodwig, après la défaite de Syagrius, se fut rendu maître des provinces situées entre la Somme et la Loire.

Dans les premières années qui suivirent cette conquête, Chlodwig, occupé de ses expéditions contre les Alamanset les Burgurides, ne put avoir de résidence fixe; mais les monuments contemporains nous apprennent qu’il habitait Paris en 506 11 y assembla ses leudes avant d'aller combattre les Wisigoths, et, pour attirer sur ses armes la bénédiction do Ciel , il fit vœu de bâtir à son retour une basilique dans la ville de Paris. Cette guerre se termina, comme on sait, l'an 507, par la victoire de Vouglé et par la soumission de toute l'Aqnitaine. Désormais la fondation de la monarchie des Franks fut une œuvre accomplie. De retour à Paris, où il apporta les calices d’or et autres chefs-d’œuvre d'orfèvrerie chrétienne conquis sur les Goths, Chlodwig déclara cette ville capitale de 'son royaume, Parisii s venit ibigue catkrdram regni constitua , et s'acquitta de son vœu en élevant au sommet du mont Lucolitius une église dédiée aux apôtres saint Pierre et saint Paul. Quatre ans plus tard (511), le corps du roi frank était déposé dans cette basilique encore inachevée. Vers le même temps, sainte Geneviève , dont les prières avaient , dit-on , contribué à la conversion de Chlodwig, fut inhumée dans la même église, qui bientôt reçut le nom de la sainte. Les fidèles vinrent prier pour la guérison des malades devant un oratoire en bois construit sur sa tombe. Io dévotion à sainte Geneviève a toujours été très-fervente , et jusqu'aux derniers temps de l'ancienne monarchie , dans les grandes calamités , on portait solennellement sa châsse dims les rues de Paris. Quelques historiens, Dubreuil et Sauvai, entre autres, ont dit que Chlodwig se fit construire un palais sur le mont Lucotitius à côté de l’église de Saint-Pierre et Saint- Paul; mais cette assertion n’est appuyée d’aucun témoignage. Le seul édifice que ce prince ait habité â Paris est le palais des Thermes.

Le partage du royaume des Franks entre les quatre fils de Chlodwig attribua à Childgbert le royaume de Paris, fort inexactement désigné sous ce nom, puisqu’il comprenait, outre les pays ou comtés de Paris, de Melun, de Chartres et du Perche, la Normandie tout entière, la Bretagne, et une partie des côtes de l'Océan jusqu’aux Pyrénées. Malgré ce partage , Paris ne perdit pas toutes Ses

prérogatives de capitale : e'est là que se tenaient les assemblées où les rois frankg délibéraient sur les affaires communes de la famille ou de l'empire. Sous le règne de Childebert , Paris est pour la première fois le théâtre d'un drame sanglant. Chlotaire et Childebert arrachent à Chlotilde, veuve de Chlodwig, deux des trois jeunes enfants de leur frère Cblodomir, et les égorgent pour s'emparer du royaume d'Orléans. Le texte de Grégoire de Tours laisse douter si cette scène de meurtre eut lieu dans le palais de la cité ou dans celui des Thermes (5-26-528). Chlodoald , le plus jeune des fils de Cblodomir, échappe au massacre , reçoit , quelques années après, l’habit religieux des mains de saint Séverin-le-Solitaire , et va fonder un monastère sur le bord de la Seine au village de Nogent, appelé depuis Saint- Cloud. Vers l'an 551, vingt-sept évêques, réunis par Childebert, tinrent le second concile de Paris, convoqué au sujet de Saffaracus, évêque de cette ville, convaincu de crimes que l’histoire ne précise pas. Le coupable fut déposé et relégué dans un monastère. En 55U, à la mort d'Eusèbc, successeur de Saffaracus, saint Germain fut choisi pour évêque de Paris. Ce prélat, un des plus illustres de son siècle, sut gagner la confiance de Childebert; sous l'infiuence de ses exhortations et de ses exemples, les mœurs du roi frank s'adoucirent. On croit que ce fut par le conseil de saint Germain que ce prince fit rebâtir l'église épiscopale, que les premiers fidèles de Paris avaient élevée à l'extrémité orientale de la cité. Le poète Fortunat nous a laissé une description pompeuse de cet édifice. Dans sa pieuse hyperbole, le saint évêque de Poitiers relève la magnificence inouïe de la nouvelle basilique qu'il égale au temple de Salomon pour la délicatesse de l’art et la richesse des ornements.

En 557, sous le pontificat de saint Germain, fut convoqué le troisième concile de Paris, qui prit des mesures pour empêcher l'usurpation des biens ecclésiastiques et Inaintenir la liberté de l'élection des évêques. Mais le règne de Childebert est surtout remarquable, dans (histoire monumentale de Paris, par la fondation delà célèbre abbaye de Sainte-Croix et Saint-Vincent, depuis Saint-Germain-des-l’rés, aujourd'hui le plus ancien des monuments chrétiens de la capitale. Ce roi en jeta les fondements, vers l'on 54-3, pour y placer un reliquaire de la vraie croix et la tunique du martyr saint Vincent, qu'il avait rapportés de Sarragosse au retour d'une expédition en Espagne. Chlotaire l", qui réunit sous sa domination les trois grandes tribus franques établies dans la Gaule , et après lui son frère Charibert I", résidèrent à Paris. ' ■ •

A (a mort de ce dernier (567), Gontran, Sighebert et Chilpéric 1" partagèrent, on ne sait dans quelles proportions , son royaume. Comme chacun d'eux voulait avoir la ville de Paris, ils convinrent de la posséder tous trois par indivis, sous la condition qu'aucun des trois n’y entrerait sans le consentement des deux autres. Au mépris de cette convention , Chilpéric I" y résida presque toujours. En 583, selon Grégoire de fours, ce roi habitait tranquillement Paris, où il donnait des spectacles au peuple dans le cirque romain , qu'il avait fait réparer, lorsqu'un scrupule du serment violé lui survint tout à coup. Il sortit brusquement de la ville, et crut sanctifier son usurpation en y rentrant bientôt précédé d'une procession de reliques. Les principaux faits du règne de Chilpéric, qui appartiennent à notre sujet , sont la convocation dans l'église de Sainte-Geneviève du concile où fut dé-

I’ARIS

posé Prétextât, évêque de Rouen , victime des vengeanees dp Frédégonde (577); une inondation de la Seine, qui causa de grands désastres entre la cité et l'église Saint-Laurent, et faillit engloutir la ville (583); les violences exercées par le roi sur les familles parisiennes de son -domaine, pour les forcer à suivre en Espagne sa fille Ringonde, qui allait épouser Reccared, fils de I.cuwigilde, roi des Visigoths (58V); l'arrestation de Leudaste, comte de Tours, par l'ordre de Frédégonde, au moment où il parcourait la Place du commerce, dans la Cité, visitant les boutiques des joailliers et des orfèvres, pour choisir les objets précieux qu'il voulait offrir en présent à la reine; enfin la fondation de l'église de Saint- Germain l’Auxerrois, attribuée, à tort, par quelques auteurs, à Childehert.

Dans les premières années du règne de Chlotaire II , nous voyons Frédégonde, après l'assassinat de Chilpéric, se réfugier avec ses trésors dans l'église cathédrale de Paris, et y trouver un asile inviolable (58V). On place il la mémo époque un vaste incendie qui dévora une grande partie des maisons de la Cité , et ne laissa debout, si l'on en croit le chroniqueur, que les églises et les habitations qui en étaient voisines. L’unique historien de ces temps obscurs nous manque , à partir de l'année 591. C'est à cette date que finit l’ Histoire ecclésiastique des Frank s de Grégoire de Tours, source précieuse de faits et de notions instructives sur l'histoire de Paris pendant la période mérovingienne. Nous n'avons plus ensuite, jusqu'au temps de Charlemagne, qui- de sèches annales ou des chroniques sans autorité, qui nous seront d’un faible secours.

Le pouvoir se centralise à Paris et aux- environs , dès le moment où ('.(dotai re II, devenu maître de l’Austrasie et de la Bourgogne, réunit ces royaumes à la- Neustrie. Depuis la mort de Charibcrt, s’était établie cette grande division de la France en Neustrie, ou France de l'Ouest, et en Austrasie, ou France de l'Est ; division basée sur les différences de civilisation et de races, qui entraînèrent des luttes si opiniâtres. Paris était considéré comme la ville principale de la Neustrie. Chlotaire II ÿ assembla le grand' concile de GI5, où., indépendamment des règlements ecclésiastiques, il publia les ordonnances purement civiles appelées pour la première fois Capitulaires, c'esGà-dire statuts disposés par chapitres. L'année suivante, il convoqua à Bonneuil-sur-Marne les leudes qui lui avaient donné la victoire, pour leur payer le prix de leur assistance; et peu de temps après, c’est dans le (valais de Clichy, Ciippiacum , qu’il réunit les évêques et les grands de la Neustrie et de la Bourgogne afin de discuter les intérêts des deux royaumes. Dagobert I", qui a laissé plusieurs témoignages remarquables de ses efforts pour introduire quelque civilisation parmi ses sujets, «mus appartient comme fondateur de la grande abbaye de Saint- Denis. De son temps , l’habile Orfèvre Éloi, lequel fut aussi un ministre , un évêque et un saint , orna d’or et de pierreries les chasses de Saint-Germain, de Saint-Séverin, de Sainte-Geneviève, et fonda hors des murs de Paris deux églises : Saint- Martial et Sainl-Panl. Sous Chtodwig II , saint Landri , évêque de Paris , acquit une renommée de popularité et de bienfaisance qui s'est perpétuée jusqu’à nous. Pendant une disette, il vendit sa vaisselle , ses meubles et jusqu'aux vases sacrés de son église afin de nourrir les indigents (038-056). Avant lui, Paris ne possédait encore pour le soulagement des pauvres malades qui1 les Matricules , asiles soutenus par les aumônes

ILE l>K FRANCE.

tiüti

viagères des riches. Landri fit le premier pour Paris ce que lès constitutions des empereurs avaient fait pour l'empire romain. Il fonda , avec des revenus fixes et assurés, un établissement longtemps appelé l'hôpital Saint-Christophe, et auquel le moyen âge donna le beau nom d’ilôtcl-Dieu. A saint Landri revient aussi l'honneur d’avoir fait exécuter par le moine Marculfece célèbre Recueil de formules, véritable répertoire de la jurisprudence du vil* siècle, où tous les auteurs qui se sont occupés de l’histoire des races franques ont trouvé d'abondants matériaux...

Les derniers descendants de Chlodwig, ne résidèrent que rarement à Paris, bien qu'une tradition consacrée par la poésie veuille qu’ils, y soient venus quelquefois promener leur indolence dans un chariot traîné par des berufs. Les palais que leurs prédécesseurs avaient élevés aux environs de la ville étaient leur séjour habituel '. Quelques actes originaux marquent le lieu des grandes assemblées du mois de mai, où les rois mérovingiens paraissaient tous les pus. Les assemblées se tenaient le plus ordlnairemant à Nugcnt, à i.uiarrhes , à Compiègne. Les véritables mailres du pouvoir, Pépin d'Héristal et Charles Martel , n'ont rien fondé à Paris Sous leur longue domination, l’histoire de cette ville est à peu près inconnue ; à peine sait-on le nom de ses évêques ; et il est douteux qu'on puisse ajouter foi à un diplôme de Childcbert lit, suivant lequel Paris aurait eu pour comte, à cette époque, un seigneur nommé Garin, qui avait usurpé certains droits de la foire de Saint-Denis, transférée alors, pour la sûreté du commerce, entre les églises de Saint-Laurent et de Saint-Martin.

Quels furent les accroissements de Paris sous la première race? C’est ce qu'il est à peu prés impossible de déterminer d'une manière exaclo. La grande inondation de 583, dont nous avons parlé, les incendies auxquels les constructions légères de cette époque fournissaient Un aliment facile, l'avaient ruiné à plusieurs reprises, et des guerres désastreuses , sans cesse renouvelées, avaient retardé encore les développements que lui aurait donnés une population active et déjà industrieuse. Les documents contemporains u'attestent guère (pie la construction de nombreuses églises qui durent changer complètement l'aspect de la ville de Julien. Dans la Cité, ceinte de murailles, un voyait, pendant cette période, la cathédrale primitive , sous le vocable de saint Étienne ; la seconde cathédrale, élevée, vers 523, par Childebrrt près de la première, ri dédiée à Notre-Dame, ri le Palais épiscopal ou plutôt la maison de l’évêque, située près de l’église Saint-Étienne sur une partie de l'emplacement qu'a occupé de nos jouis la première cour de l'archevêché. L'hôpital Saint-Christophe, nommé depuis l’ilôtel- Dicu, avait été fondé par saint Landri au lieu où il est encore aujourd'hui. La chapelle Saint-Christophe s'élevait à l'angle de la rue de ce nom et du parvis Notre-Dame, l'oratoire de Sainte-Cresreuce, près de Saint-Étienne, ri la chapelle baptismale de saint Jean-Baptiste , connue depuis sous le nom de Saint- Gmnain-le- Vieux, rue du Marché-Neuf. Deux outres églises se groupaient autour de Notre-Dame : Saint-Jean-le-Rond, chapelle baptismale , près de la tour

1. Un i)<s plus connus est celui de Chelles, près duquel sainte Ralhilde , mon* de C.ldotalre III , fonda nu monastère célébré dont l'église fut consacrée en 0fli.

PARIS

septentrionale, et Saint- Denis-du-Pas , bâtie au chevet de la cathédrale. L’abbaye de Saint-Martial, fondée par saint Éloi, occupait l'espace compris entre les rues de la Barillerie, de la Calandre, aux Fèves, et de la Vieille-Draperie. Saiut- Denis-dc-la Cliartre, rue de la Lanterne, à l’angle septentrional de la rue du Haut-Moulin ; la chapelle Sainte-Catherine, remplacée ensuite par l’église Saint— Symphorien-de-la-Chartre, appelée plus récemment chapelle Saint-Luc, rue du llaut-Moulin , complètent l’énumération des églises de la Cité sous la première race. A l'extrémité occidentale de l’Ile, on remarquait le palais destiné, sous les Kopiaius, aux autorités municipales, et qui servit ensuite de demeure aux rois; enfin, une vaste place du commerce s'étendait de l'église métropolitaine au palais des rois; le .Marché-Neuf parait en être un reste. La route qui conduisait du Petit-Pont au Grand -Pont, placé à peu près où est aujourd’hui le Pont-au-Change , traversait obliquement la Cité en suivant la direction des rues du Marché-Palu, de la Calandre et de la Barillerie. Ilors de la ville et sur la rive gauche de la Seine, s’élevaient les basiliques de Sainte-Geneviève, de Saint-Vincent ou Saint-Germain-des-Prcs, les petites églises de Saint-Julien-lo Pauvre, de Saint-Marcel, de Saint-Bacchc, depuis Saint- Benoît, et deSaint-Séverin; sur la rive droite , Saint Germain-l’Auxcrrois , Saint-Martin-des-Champs, Saint- Laurent, Saint-Paul, Saint-Gervais, et la chapelle Saint-Pierre , depuis Saint- Merri. Un passage des Gestes de Dagobert, où il est question d'une porte de Paris placée sur le chemin qui est aujourd'hui la rue Saint-Martin, semble prouver qu’une enceinte enfermait dès lors les faubourgs de la ville. Si cette enceinte existait , elle était sans doute d’une construction peu solide , puisqu'on ne voit pas qu'elle ait apporté le moindre obstacle aux fréquentes inondations de la Seine , ni la moindre résistance aux attaques des Normands pendant la période suivante.

Avec la seconde race commence, pour l’histoire de Paris, une période de décadeure. L’ancienne capitale de la Neustrie négligée par les rois et les empereurs de raceaustrasienne, abandonnée par eux aux Barbares, ne devra son salut qu’à scs héroïques efforts ; mais quoique sa longue résistance ait peut-être sauvé alors l'empire frank, elle n’en sera pas moins comme oubliée, pendant plusieurs siècles, au milieu des désordres de ta féodalité naissaute, jusqu’à ce qu’elle donne à la France sa troisième dynastie royale et devienne définitivement le centre de l’autorité souveraine. Les historiens de Paris ne citent le nom de Pepin-le-Bref, le premier roi de la race carlov ingienne , que pour rappeler que peu de temps après son avènement au trône , il assista, dans l’église de Saint-Vincent, à la translation du corps de saint Germain. Il vint rarement dans la capitale des rois mérovingiens , et moins encore son Gis Charlemagne , dont on connaît la prédilection pour les villes germaniques, surtout pour Aix-la-Chapelle. Cependant le glorieux règne de ce prince eut sur les destinés de Paris une grande influence; et s’il n’est pas exact de dire qu’il y ait fondé l’Université, du moins il est hors de doute qu’il y flt, comme sur tous les points de son empire, de nobles efforts pour ranimer le mouvement intellectuel. La célèbre école qu’il avait fondée dans son palais, sous les auspices d'Alcuin, et dont ses enfants , sa sœur et ses conseillers intimes suivaient les leçons, se tint quelquefois à Paris, au palais des Thermes, vi. 83

quoique plus fréquemment à Quiercy, à Thionville, à Worms, à Aix-la-Chapelle. L'impulsion donnée par l'Empereur à l’élude des lettres détermina un progrès rapide dans les écoles ecclésiastiques. A Paris , il en existait une depuis longtemps pfés de la cathédrale, et peut-être dans la maison de l'évêque ; deux autres s’ouvrirent, sous le règne de Charlemagne , la première à Saint-Germain-des-Prés , la seconde à Saint-Germain-l'Anxerrois. Ces écoles où l’on enseignait la grammaire. In rhétorique, la dialectique, la géométrie, l'astronomie et la musique , exercèrent une influence plus durable qu'on ne le pense généralement. Lorsque l'édifice social et politique que Charlemagne avait élevé de ses puissantes mains se fut écroulé sons ses successeurs, rien ne put étouffer complètement le germe de la civilisation naissante, et grâce à l'essor donné par ce grand homme, les lettres furent cultivées, sinon avec succès, du moins avec une ardeur persévérante , même pendant les effroyables calamités du siècle suivant.

Sous Louis-le-Débonnaire, on voit l'Empereur visiter les églises de Paris, après son couronnement (814), et assembler dans la cathédrale de Notre-Dame deux conciles, en 820 et 829. Plus tard, lorsque ce malheureux prince, victime pour la seconde fois de l’ingratitude et de l'ambition de ses fils , est déposé dans le plaid tenu è Compiègne, en 833 , c'est à Paris que Lothaire le conduit prisonnier. Mais le nom de cette ville ne se trouve mêlé aux grands événements de la secondé race , qu’après la mort de Louis-le-Débonnaire. Nous avons surtout à signaler la puissance naissante des comtes de Paris et les invasions normandes. On a inutilement essayé de faire remonter l'origine de res comtes jusqu'à la domination romaine. L'histoire ne nous a transmis aucun renseignement préris sur les officiers chargés de l'administration de la justice, à Paris, sous les Romains et sous la première race. Fescenninus Sisinnins, qualifié préfet de la ville, prwfectu x urbii, dans les actes du martyre de saint Denis, était seulement le chef des troupes romaines cantonnées'à Paris ou aux environs. Le même titre est donné par Grégoire de Tours au comte Mummole, qui vivait sous Chilpéric I"; mais ce Mummole était en réalité comte des domestiques, ou maire du palais du roi. Peut-être avait-il en même temps l'administration de la ville. Quoi qu’il en soit, le titre de comte acquit une haute importance, sous la seconde race; les comtes de Paris , comme tous les magistrats des principales villes du royaume, étaient nommés par le roi. Marculfe nous a conservé la formule de leurs provisions. Ils étaient obligés de connaître les lois et de tenir leurs audiences régulièrement et à des jours marqués. Ia;urs fonctions n’étaient pas uniquement judiciaires ; ils avaient l’administration politique et le commandement des troupes. Les deux tiers des droits qui se percevaient dans la ville étaient pour eux, et le dernier tiers pour l’évêque de Paris. L’étendue de leur juridiction , le comté , répondait au pagus des Gallo-Romains et se subdivisait en plusieurs juridictions inférieures. Les magistrats des autres villes de la contrée, qui portaient également le titre de comte, lui étaient subordonnés. Ainsi le comte de Paris avait sous ses ordres les comtes de Corbeil , de Montlhéry, d’Étampes et de Dammartin. Après ces comtes subalternes venaient les centeniers, qui rendaient la justice dans ce qu'on a appelé depuis les châtellenies, et enfin les cin-

PARIS

quanteniers ou dizainiers, juges du dernier degré, qui résidaient dans les villages.

Le premier comte de Paris nommé dans les documents historiques est , comme nous l'avons dit, (îarin, lequel vivait au commencement du vnr siècle. Garin eut pour successeur Gairefroy, dont l'administration se rapporte à l’interrègne qui suivit la mort de Thierry IV (737); puis vient Gérard, qui, le 28 juillet 775, assista à une sentence rendue, après l'épreuve du jugement de Dieu par la croix, contre l'évèque de Paris, en faveur de l'abbaye de Saint-Denis. A Gérard succéda, après l'an 779, Étienne, que Charlemagne honora du titre de misais dominiius : un édit contenant plusieurs ordonnances pour la sûreté publique et l’administration de la justice, lui est adressé, avec ordre de le publier dans la ville de Paris, à son audience, et de veiller à son exécution (803). Le comte Étienne et sa femme Amattrude furent au nombre des bienfaiteurs de l'Église de Paris, et donnèrent, par un acte de 81 1 , des biens immenses aux monastères de Saint-Denis , de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Marcel, de Saint- Germain-le-Neuf, de Saint-Cloud, de Chelles et des Fossés. Cette énumération peut donner une idée de la richesse des comtes de Paris. Après Étienne, vient Begon mort en 816; puis Gérard qui, en 837, prit parti pour Lothairc, malgré le serment de fidélité qu’il avait fait à Charles-lc-Chauve, et qui fut mis en fuite par ce prince dans une rencontre, peu de jours avant la bataille de Fontenay. Conrad, successeur de Gérard- 1 869), guerroya, de concert avec l'abbé Gozlin, contre les fils de Louis-le-Bègue. A sa mort se manifesta le premier exemple de l'hérédité dans l'office de comte de Paris, amovible jusqu’alors. Eudes, fils aîné de Robert-le-Fort , obtint le comté, comme petit-fils de Conrad par sa mère, et y joignit bientôt le duché de France. Ces deux titres, de comte de Paris et de duc de France, ne furent plus dès lors séparés; ils passèrent successivement il Robert, frère d’Eudes (922), à Hugues-lc-Grand (913), puis à Hugues Capet (956), lequel les réunit l'un et l'autre i la couronne (987). Le comte de Paris avait uu lieutenant qui, sous le uom de vicomte, gouvernait la ville et y commandait les troupes. Les seuls vicomtes dont les noms nous soient connus sont d'abord Grimoard , Theudon et Rurchard : ils exercèrent ces fonctions, le premier sous Charles-le-Siinpic, en 900; le second en 926 et 937; le troisième en 981. Le titre de vicomte survécut peu de temps à celui de comte de Paris: Adelelme, neveu du roi Hugues Capet, et Foulques, Falco, mort en 1027, sont les derniers qui en aient été revêtus.

La première apparition des Normands sous les murs de Paris, date du règne de Charles-le-Chauye. En 815, une (lotte de cent vingt bateaux venue directement du Jutland, sous la conduite de Ragenaire, entre dans la Seine, arrive à Paris, le jour de Pâques, et y débarque une foule de pirates qui se jettent avec fureur sur les faubourgs et n'y laissent que des ruines. Charles-le-Chauvc était à Saint-Denis: il transige avec les Barbares , et obtient leur départ moyennant sept mille livres pesant d'argent. On raconte qu’à son retour en Danemark , Ragenaire présenta en triomplie au roi Iloric la serrure d'une des portes de la ville et une poutre de l'église de Saint-Germain-des-Prés. En 856 et 857, les Normands reparaissent, mettent le feu au faubourg méridional et réduisent en cendres l'église Sainte- Geneviève. Celle de Saiut-Étienne-des-Grés, elles abbayes de Saint-Germain et de

ütiü

Saint-Denis ne se rachètent du pillage qu’ep payant des sommes considérables *.

Attirés par la Facilité du butin, les Normands remontent la Seine pour la troisième fois, en 861, rompent le Grand-Pont qui interceptait le passage de leurs barques, entrent dans la Marne, saccagent en passant l'abbaye de Saint-Maur, et se divisant ensuite, vont piller en môme temps Meaux et Melun. Effrayé de ces calamités, Charles-lc-Chauve établit des postes militaires sur les rives de l’Oise, de la Seine et de la Marne, et ordonna la construction d'un grand pont soigneusement fortifié, mine firmilatis, afin de prévenir de nouvelles attaques. Ce pont devait être muni de forts à ses extrémités ; mais la tour du nord n'était pas achevée , lorsque les Normands se présentèrent de nouveau devant Paris , en 885. Cette fois , les Barbares avaient réuni tous leurs efforts pour ruiner la France dans sa ville principale. Leur armée , forte de trente à quarante mille hommes , était commandée par Sigcfréd et trois autres rois ou chefs de leur nation; ils amenaient avec eux sept cents grandes barques et un nombre si considérable de petits bateaux, que la rivière en était couverte dans un espace de plus de deux lieues. « Comme au temps des vieux Gaulois, » dit Aimoin, « Paris, déjà pillé trois fois, n'était plus qu'une lie au milieu de la Seine. » Néanmoins cette ville leur opposa une résistai) ce aussi imprévue que vigoureuse. De tous ses défenseurs , le plus célèbre , celui dont le nom est resté le plus populaire, est Eudes, comte de Paris, qui, plus tard, dut à sa belle conduite la couronne, au préjudice des descendants de Charlemagne. Il était dignement secondé par Ebles.abbé deSaint-Gerinnin-des-Prés,et surtout parGozIin, évôque de Paris depuis l’année 883. Celui-ci, à la première nouvelle de l’approche des pirates , fit achever aux flambeaux la tour de bois du pont de Charles-le- Chauve.

Avant d'attaquer la ville, Sigefred promit de la respecter si Eudes consentait à lui livrer passage, en faisant abattre de nouveau le Grand-Pont pour faciliter sa marche vers la haute Seine. Le comte de Paris ayant rejeté avec mépris cette proposition, le siège commença. Huit assauts furent donnés successivement à la place ; mais les Parisiens se défendirent avec une constance , une ténacité que les Normands ne purent lasser, malgré la persistance et les combinaisons multipliées de leur mobile tactique. Le comte Eudes, l’évôquc Gozlin et l’abbé de Saint- Germain-des-Prés, toujours à la tète des assiégés , dirigèrent pendant un an leur énergique résistance. Cependant , pressés par la famine et découragés peut-être par la mort de Gozlin, qu'ils perdirent durant ce long siège (mai.886), les Parisiens demandèrent du secours à Charles-le-Gros , qui leur envoya Henri, duc de Saxe. Mais une sortie malheureuse fit perdre aux assiégés les avantages qu’ils auraient pu tirer de ce renfort : Henri fut tué et ses troupes défaites. Eudes se rendit alors lui-même auprès de Charles, qui était à Metz, pour demander un nouveau secours, tandis que les Parisiens continuaient, sous le commandement de l’abbé Ebles, une

1. Cette seconde invasion, marquée par plus de ruines que la première, inspira des plaintes amères à Paso hase Rabdert, abbé, de Corbie, auteur contemporain. «Qui eût jamais pu croire», s’écrie-t-il , «que des pirates seraient venus humilier un royaume si glorieux , si puissant , si populeux? Aucun roi etranger, aucun habitante la terre n'aurait pensé que jamais un ennemi pût entrer dans notre Paris. » Ainsi, daas l’opinion générale , Paris était toujours la capitule du royaume des Franks.

PAKIS.

(Hit

lutte héroïque contre leurs opiniâtres ennemis. Les Normands, dans l'intention d'empécher le retour du comte, avaient placé une garde en face de la tour qui servait de porte à Paris. Eudes lança son cheval A pleine course, s'ouvrit un chemin avec son épée, et passa au milieu de leurs rangs. Charles-le-Gros s'avança bientét à la tête d'une armée : mais au lieu de profiter de ses forces pour faire payer aux Normands leurs continuelles déprédations , il acheta leur éloignement au prix de quatorze cents marcs d’argent, honteux traité, dont la mémoire de ce lâche empereur restera à jamais flétrie (30 novembre 888). Il leur permit, én outre, de transporter leurs barques au-dessus de Paris , et de les remettre ensuite à flot pour continuer leurs courses dans le pays arrosé par la haute Seine.

L'avéneinent au trône du comte Eudes, après la déposition de Charles-le-Gros (887), est d'autant plus mémorable pour les annales de Paris, que ce prince fut le premier roi de race franque élu librement par les Français. Son élévation fut saluée , selon les chroniqueurs contemporains , par des acclamations universelles. « La France atlstrasienne, ■> dit Abbon, «s’en réjouit quoiqu'il filt Neustricn, parce qu elle ne trouvait parmi ses enfants personne qui lui fût comparable, et la Ncustrie, paix* qu'il faisait sa gloire. » Le règne d'Eudes ne fut qu'une lutte continuelle contre les mêmes ennemis. Les Normands revinrent assiéger Paris ! 889 ) , mais sans succès; de là ils remontèrent la Marne, incendièrent Troyes et portèrent la dévastation jusqu'à Toul et Verdun. C'est pendant cette excursion que dixneuf mille d’entre eux furent rencontrés par Eudes, dans l’Argonne, et détruits entièrement. D'autres alors descendirent la Seino, sè présentèrent encore devant Paris, et nepouvantprendre la ville ni forcer le passage du fleuve, tirèrent à bras leurs barques jusqu’au-dossous de la place, et se rendirent par l'Océan dans le Cotentin, où ils furent encore défaits (890). Les invasions normandes se renouvelèrent, après la mort du roi Eudes, leur plus redoutable ennemi ; nous signalerons celles des années 900, 903, 910 et 91 1 . Enfln elles ne cessèrent entièrement que par le traité de àaint-Clair-sur-Epte , qui livra la Neustrie à leur chef Hollon(912).

Sous Charles-le-Simple et ses successeurs, jusqu’à la fin de la seconde race , les destinées de la France se cèglent à Paris. La féodalité naissante, représentée par les ducs de France, comtes de Paris, arrache le pouvoir aux mains affaiblies des descendants de Charlemagne, pour le livrer aux (ils de ttobert-le-Fort, que des services réels et une immense popularité appellent enfin au tréne, en la personne de Hugues Capet (987). Le x' siècle, qui prépare ainsi et assure à jamais dans l'avenir l'influence politique de Paris , est pourtant marqué dans les annales de cette ville par une série de calamités, line cruelle épidémie, appelée le feu sacré, le mal des ardents, la maladie d'enfer, vint, on 945, désoler la population. Dans les années 940 et 975, la disette fut si horrible, que les hommes se dévoraient entre eux. Flodoard, qui nous a laissé le récit de ces misères publiques, ajoute que plus d’une fois les ducs de France nourrirent à leurs dépens les pauvres quand ils venaient implorer, dans la cathédrale de Paris, le secours de la sainte Vierge. Le dentier de ces ducs, Hugues Capet, qui à la possession du duché de France et du comté de Paris joignait les titres d’abbé de Saint-Denis et de Saint-Germain-des- Prés, mérita aussi, avant son avènement au tréne, la reconnaissance des Pnri-

I I.K DE FRANCE

siens. En 978, l'empereur Othon II, en guerre contre le roi Lothaire, s'était avancé jusqu’aux portes de Paris, avec une armée de soixante mille hommes; il avait brûlé te Faubourg du nord , et après avoir, par une vainc bravade, frappé de sa lance une des portes de la Cité , il était venu se placer sur la colline de Montmartre, où il faisait chanter Y AUeluia, lorsque Hugues, réunissant ses troupes à celles de Lothaire, surprit l'armée impériale, la mit en fuite et poursuivit l’Empereur jusqu'à Soissons. L’administration de ce prince, comme comte de Paris, fut signalée par la suppression d'un des plus singuliers abus de cette époque ; la direction des monastères par des seigneurs laïques. Il rendit à des abbés réguliers, choisis par les religieux et parmi eux, les abbayes de Saint-Germain-des-Prés et do Saint-Denis, que ses pères lui avaient transmises en héritage.

Quoique la dynastie carlovingienne l'eût un moment délaissé , Paris ne cessa pas, comme Dulaure l'a prétendu, d’être la capitale de la France. A l’époque du siège de 885, cette ville était regardée comme le principal rempart de l’empire, et le moine Abbon, historien de ce siège, dit formellement que de la conservation de Paris dépendait le salut de la monarchie : excidium per eam ret/num non </uàd paliatur... sed quo i salnetur per e im. Sa topographie dut peu changer, avant, que tes Normands eussent ruiné les faubourgs du nord et du midi. Les Barbares renversèrent la faible enceinte qui protégeait Paris sur les deux rives, ravagèrent l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés et le palais des Thermes, et démolirent l’aqueduc de Chaillot. Les ponts, construits en bois comme les maisons, étaient fortifiés à leurs extrémités par clés tours également en bois, entourées de fossés. Celui qae Charles-le-Chauve avait fait élever, en 861, était probablement situé entre l’extrémité occidentale de la Cité et l’emplacement où a été depuis le For l’Évêque. Dans l'intérieur de la Cité existait toujours la place du commerce, ainsi que la route qui allait du Petit-Pont au Grand-Pont. Le palais de l'ile de Ja Seine était habité par les comtes de Paris. Aucun monument important ne fut élevé pendant cette période de destruction. Aux édifices construits dans la Cité sous la première race, il faut ajouter cependant l’église de Saint-Barthélemy, fondée en 890, et celles de Saint-Landry etde Sainl-Pierre-des-Arcis (926). Sur la rive droite s'élevèrent les églises de Saini-I.eufroy (898), de Saint-Magloire et de Sainte- Opportune; sur la rive gauche, celles de Saint-Étjenne-des-tïrés (avant 857) et de Notre-Dame-des-Champs. La plupart de ces églises furent construites après la retraite des Normands, en l'honneur des saints dont les reliques avaient été déposées dans la Cité pour les dérober aux Barbares.

La substitution d'une royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête est un des caractères qui font de l'avénement de la troisième race un fait bien plus important que celui de la seconde race. « Dès lors », a dit un écrivain célèbre, « notre histoire devient simple ; c'est toujours le même peuple qu'on suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans les mœurs et la civilisation. » Ajoutons que la concentration du pouvoir obtenue par les efl'urts des premiers successeurs de Hugues Capet est l'origine de la puissance de Paris et de son action constante sur les destinées de la France. L'événement le plus important du règne de Hugues Capet, c'est-à-dire la lutte de ce prince avec

PARIS

Charles, duc de la basse Lorraine, dernier représentant de la dynastie de Charlemagne, ne se rattache pas au sujet tout spécial que nous avons à traiter. Les réformes religieuses que Hugues entreprit, à la sollicitation du clergé, intéressent plus directement l'histoire de Paris. C'est en effet dans son domaine propre, c’est-ti-dire dans le diocèse de Paris, qu'il s’occupa d’introduire la réforme monastique, notamment dans les abbayes de Saint-.VIaur-les-Fossés , de Lagny et de Saint-Denis, lin roi qui avait renoncé pour lui- même au\ immenses biens ecclésiastiques qu’il tenait de ses pères, pouvait, sans trop de rigueur, exiger qu’on suivît son exemple: aussi ces changements si importants pour l’amélioration des mœurs, s’opérèrent-ils sans beaucoup d’obstacles. Ils n’étaient d'ailleurs accompagnés d'aucune violence, d’aucune spoliation. Le riche et voluptueux Mninard, obligé de quitter le monastère deSaint-Maur, dont il était abbé, reçut comme indemnité les revenus de l'abbaye de Glanfeuil, et en jouit jusqu’à sa mort. Hugues Capet, lorsqu'il fut roi , continua de résider à Paris, et habita, comme la plupart de ses prédécesseurs, le palais de la Cité. On sait qu’au X' siècle, c’était une croyance universelle dans la chrétienté que le monde devait finir l’an 1060 de l’incarnation. Nous n'oserions dire avec un ingénieux écrivain que le moyen âge « aspirait à l’ordre et l'attendait dans la mort; a mais il est certain que, surtout dans les dernières années de ce sièele, l’attente d’une fin prochaine, frappant de terreur tous les esprits, arrêtait toute pensée d’avenir. Aussi remarque-t-on qu'aucun monument ne fut fondé à Paris sous Hugues Capet.

Le règne de Robert (996-1031 ), l'un des plus stériles de notre histoire en événements importants , ne nous fournit guère que des traits de mœurs. On sait à quel degré d'obéissance ce malheureux prince fut réduit, lorsque, sur son refus de répudier la reine Berthe, le pape eut excommunié’ les deux époux et mis le royaume en interdit. On vit alors, disent les chroniqueurs, un étrange spectacle : tout le monde fuyait la présence du roi ; il ne lui restait plus pour le servir que deux domestiques qui faisaient passer par le feu tout ce qu’il avait touché. Robert, ainsi délaissé, ne pouvait même implorer Dieu dans les églises, dont l’entrée lui était défendue. Il venait faire ses prières sur le seuil de la chapelle Saint-Barthélemy, voisine de son palais. Après l’an 1000, lorsque la terreur qu'inspirait cette époque fatale eut été dissipée, le roi Robert fit rebâtir le palais de la Cité, auquel il joignit la chapelle de Saint-Nicolas, et éleva la seconde église de Saint-Germainl'Auxerrois sur les ruines de la première. Ce fut aussi avec ses libéralités que l'abbé Morard entreprit la reconstruction de Saint-Grrmain-des-Prés.

Le roi Henri I", sous le règne duquel (1031-1060) Paris fut désolé par la famine et par un vaste incendie (1035), convoqua deux conciles dans cette ville : le premier, en 1050, pour juger l'hérésie de Bérenger sur l'eucharistie ; le second, en 1053, pour constater l'authenticité dos restes de saint Denis déposés dans l’abbaye de ce nom par ordre de Dagobert. On a une charte de ce prince par laquelle il donne à l'évêque de Paris , Imbert , quatre, églises situées dans les faubourgs, savoir : Saint-Étienne-des-Grés, Saint-Julien, Saint-Séverin et Saint-Bacehe (depuis Saint-Benoît), lesquelles avaient été ruinées pendant la guerre (1050). Henri P' est le restaurateur de l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs ; il a laissé son nom à une rue comprise dans l’ancien enclos de ce monastère. Philippe I" , son

successeur ( 1060-1 10S), resta spectateur indifférent des grands événements qui s'accomplirent de son temps; mais les annalistes de Paris le signalent comme le bienfaiteur de l'abbaye de Saint-Martin-des-CImmps, et le réformateur de celle de Saint-Magloire.

l'ne institution importante dont l'histoire fait mention pour la première fois sous le règne de Philippe I", est celle du prévôt de Paris, qui avait remplacé les anciens vicomtes , et exerçait les mômes fonctions, sauf quelques différences signalées par Brusscl dans son Traite des h'iefs. Le prévôt de Paris, qui était magistrat d'épée , siégeait au Châtelet. Il était chargé du gouvernement politique et financier dans toute l'étendue de la ville, prévôté et vicomté de Paris, où il représentait le roi o pour le fait de la justice, » Il connaissait des privilèges des bourgeois et était conservateur né de ceux de l’Université. Os hautes fondions ne furent d’abord confiées qu'au mérite, mais pendant la minorité de saint Louis, les besoins de l’État les firent comprendre dans les fermes du roi. Il en résulta de graves abus. Saint Louis s'efforça de les détruire' en ordonnant (1255) que cette dignité , ne serait plus donnée à ferme , mais en garde pour le roi , et le prévôt de Paris prit depuis le titre de Garde de la prévôté de Taris. Le prévôt était tenu d'exercer la justice en personne; toutefois Charles VIII, en 1493, et Louis XII, en 098, ayant • ordonné que les prévôts de Paris fussent docteurs ou licenciés en droit, ceux-ci abandonnèrent l'administration de la justice a un lieutenant civil, et ne gardèrent pour eux que celle de la ville , et le droit de commander l'arrière-ban de la noblesse. Le prévôt de Paris jouissait du droit d'assister aux États généraux, comnve premier juge ordinaire et politique de la capitale. Il conserva la juridiction en dernier ressort jusqu'à la création des présidiaux par lleuri II (1551). Il était considéré comme le premier dans la ville « après le roi et messieurs du Parlement »; il marchait toujours escorté de douze gardes, et avait sous lui, dans les derniers temps, outre le lieutenant civil, un lieutenant général criminel, un lieutenant général de police, et trois lieutenants particuliers. La liste des prévôts de Paris commence à Étienne (10112- tOCO), et se tiTminc à Anne- Gabrielle-lIenri-Rernard de Boulainvilliers (1766- 1792).

Louis-le-Gros, fils de Philippe 1" (1108-1137), eut constamment les armes à la roafn pendant la première partie de son règne, et ce fut presque toujours contre les barons qui relevaient de l'ancien duché de France. « Il fut quelque temps, » dit un historien contemporain, « tellement pressé par ces seigneurs, qu'il ne pouvait sortir de Melun, ni , quand il résidait à Paris, se rendre de celte ville à Corbeil , parce qu'il était menacé de ce côté par les troupes du comte Eudes. Voulait-il aller de Paris <\ Ètampes, il en était empêché par les forteresses de Montlhéri, de Chôteaufort et de la Ferté-Paudouin; S'il se rendait d’Étainpes à Orléans, il trouvait un obstacle dans la garnison du château du Puiset. » Mais l’infatigable activité qui lui valut les surnoms de batailleur et d'cveillé , lui lit surmonter tous ces obstacles; il attaqua’ successivement et réduisit à l'obéissance Philippe, sou frère, comte de Mantes, seigneur de Montlhéri, que Ilertrade, sa mère, voulait mettre sur le trône, avec l'aide des barons de Plie de France; Gui, comte de Itochcfort, seigneur de Chevreuse , l ame de ce parti, et l'ennemi des Garlande , favoris du roi; Hugues de Crécy, auquel Louis imposa de dures conditions, après s’être

PARIS

empare do son château de l.a Fcrté-Baudouin (1108); et llugucsdc-Rcau, soi— gueurihi Putsot, dont la forteresse fut démantelée par ordre du roi, après an siège célèbre où ce prince signala son intrépidité (1 1 1 1).

Les cinq villes de Paris, K lampes, Orléans , Melun et Coçipiègne fournissaient à Louis-le-Gros toutes ses ressources et le peu d'argent dont il disposait. Il avait donc un grand intérêt à favoriser des cités aiivquelles il devait ses seuls moyens de lutter contre la turbulence des barons. Il protégea leur commerce de tout son pouvoir, et il faut remarquer que l’origine des hostilités qu’il engagea avec ses vassaux fut presque toujours la justice qu'il voulait faire rendre aux commerçants pillés par ces seigneurs, ivtampes obtint en 1 123 des exemptions de tailles et des garanties pour ses gens de métier. C’est (réajustement que l'histoire a fait honneur à Louis-le-tiros du premier établissement des communes. 11 octroya, à prix d'argent, il est vrai , mais enfin il octroya à plusieurs villes de ses domaines des chartes contenant des privilèges qui les délivraient de tout assujettissement féodal; le peuple commença dès lors à naître dans les villes par les bourgeois, dans les campagnes par les serfs affranchis et par la recomposition 'graduelle -de la propriété. Paris, dit M. de Chateaubriand, ne fut jamais une commune., parce qu'il était franc par la seule présence du roi l.es Parisiens obtinrent cependant de Louis-le-Gros quelques prérogatives qui ne sont pas sans importance. On • cite, entre autres, une charte de 1134, qui favorise les bourgeois dans les moyens r de poursuivre leurs débiteurs. Quelques années auparavant Gerbert, évéque de Paris ( 1 1 16-1 lî'i ) avait reçu du roi la confirmation des anciens privilèges de la cathédrale et du chapitre, en ce qui concernait leur famille , C’est-à-dire leur» serfs et leurs domestiques.

Les études firent de très-notables progrès sous le règne de LoHis-le-Gros.

A son avènement, en 1 108, tl n'existait à Paris que quatre écoles publiques: celles de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Gerinain-l’Auxerroi», dont nous avons parlé ; celle de l'abbave de Sainte-Geneviève, et la grande école de la cathédrale ou du Punis, nommée par excellence Schola Parisiensit. Celle-ci, illustrée dès le x* siècle par le savoir d'iluchald et de ffemi d'Auxerre, avait alors pour professeurs Pierre Lombard, le maître des sentences, Pierre le mangeur (comestor), Adam du Petit-Pont, Pierre le chantre. Mais le plus remarquable d’entre ces professeurs était Guillaume de Champeaux , dont l’enseignement avait élevé l'école dp Paris au-dessus de celles de Kcims, d'Orléans et de Chartres, ses rivales. L’ab-< baye de Saint-Victor venait d'être fondée par Louis-le-Gros (1113) ; Guillaume de Champeaux s'y retira et y créa une nouvelle école où il enseigna, avec le même succès qu'au Parvis, la rhétorique, la dialectique et la théologie. Mais la réputation de Guillaume fut bientôt effacée par celle de son disciple et de son ardent adversaire Pierre Abailard, qui, dans le même temps (1118), établissait à Paris, d'abord dans la Cité, ensuite sur la Montagnç-Saiute-Geneviève, cette autre école plus célèbre encore, on le moyen âge vit pour la première fois appliquer aux éludes tbéologiqucs l'esprit de discussjon et d'indépendance. Nous ne raconterons pas ici, après tant d'autres, la vie d' Abailard, Je fondateur de la scholastique. l’homme de génie qui, selon M. Cousin, fut, avec saint Homard, dans l'ordre intellectuel, le. personnage le plus éminent du xir siècle. Nous nous borvi. 81

nerons à rappeler que son éloquence attirait à ses leçons une telle affluence d'auditeurs, qu'il était presque toujours obligé de professer en plein air. Un écrivain sérieux , Étienne Pasquier, prétend même que souvent, le nombre de ses disciples surpassait dpiis Paris celui des habitants. Cette école fameuse , de laquelle sont sortis un pape (Céleslin II), dix-neuf cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, et un grand nombre de hardis novateurs, entre autres Arnaud de Brescia, a imprimé aux intelligences un mouvement qui ne s’est plus ralenti. Les autres écoles de Paris, notamment celle de Saint-Victor, qui conserva nne grande influence après la mort rie tiuillaunie de Champeaux, contribuèrent aussi au progrès des idées et préparèrent l'établissement de l’Université, qui ne fut constituée que sous saint Louis

Paris doit à Louis-le-Gros, outre la fondation de l’abbaye de Saint-Victor, celle du monastère de Montmartre (1133). Sous son règne s'élevèrent plusieurs édifices religieux : dans la Cité, la chapelle Saint-Aignan (1120); Sainte-Geneviève des-Ardeuts; Saint-Pierre-uux-Bœufs ( 1136) ; Sainte-Croix (1136); sur la rive droite, avant 1119, Saint-Jacques-la- Boucherie, dont la tour est une des plus belles ruines du vieux Paris; Saint-Nicolas-des-Champs, chapelle en 1119, érigée en paroisse l’an 1176; l’hôpital ou la léproserie de Suint- Lazare, en faveur de laquelle le roi établit la foire du même nom; la chapelle Saint-Bon , mentionnée pour la première fois en 1136; sur la rive gauche,- lu petite église Saint- Martin près Saint-Marcel. Il est probable que Louis-le-Gros fut aussi le fondateur , du Grand-Chàtelet, sur l'origine duquel on n’a aucune notion certaine, et qui, sous Louis VII, dit le Jeune, servait déjà de demeure au prévôt de Paris. Le Petit-Chatelet , qui était situé de l’autre côté de la Seine, au bout du Petit-Pont, fut également construit sans doute à cette époque.

Louis-lc-Jeune (1137-1180), trouva l'autorité royale affermie et étendue dans l'Ile de France; cependant les vassaux de ses domaines n'étaient pas tous soumis. Dès la première année de son règne. Gaucher, sire de Montjay, près de Dammartin, issu d’une branche cadette de la maison de Montmorency, crut pouvoir impunément piller les sujets du roi dans le voisinage de son château. Louis se hâta de rassembler quelques troupes avec lesquelles il vint mettre le siège devant Montjay, s’empara de cette forteresse, en détruisit les fortifications, et Ht conduire Gaucher dans les prisons de Paris. Ge prince, malgré son extrême piété , maintenail assez fermement contre le saint-siège les d roi I s de sa couronne si lentement et si péniblement acquis. Mais la violence de son caractère l'entraîna à de déplorables excès, pendant la guerre qu'il eut à soutenir, en 1142, contre le pape Innocent II et le comte de Champagne. Sans rappeler ici l’horrible incendie de Vilry en Perthois, il commit la faute de se venger de l'excommunication lancée contre lui par le souverain pontife en mettant au pillage la maison de l'évêque de Paris, et en s'emparant de tous ses biens Cependant, jamais roi ne fut plus religieux observateur des privilèges ecclésiastiques. C’est Louis-le Jeune qui dans toutes les cérémonies disait au moindre clerc en lui cédant le pas : « Par tous les saints de Bethléem , je ne marcherai point ; c’est à vous de passer devant. » l.e trait suivant, rapporté par un écrivain contemporain, Étienne de Tournay, abbé de Sainte-Geneviève, témoigne hautement de l’hnmi-

PARIS. m

lité de ce prince et de son respect pour les droits de. l’Église, o I.e roi Louis se rendait à Paris; surpris par la nuil, il soupa et courha à Creteil, Chrit'nliutn, aux dépens des habitants ; mais ce village et ces habitants appartenaient au chapitre de Notre-Dame. Le lendemain , arrivé à Paris, l.ouis VII , suivant son usage, se rendit à la cathédrale pour assister aux offices et trouva tes portes de l’église fermées. Il demanda la cause de cet afl'ront ; des chanoines lui répondirent : « Quoique vous soyec roi , vous n’en êtes pas moins cet homme qui , contre les libertés et les coutumes sacrées de l’Église, a eu l'audace de souper à Créteil aux dépens des habitants de ce village; voilà pourquoi l'Église a suspendu les offices et vous a fermé sa porte, n A ces mots, le roi, frappé de terreur, versa des larmes et s’excusa ainsi : « Je ne l’ai pas fait à dessein; il était nuit; je ne pouvais aller jusqu'à Paris; les habitants de Créteil se sont empressés de fournir à mes dépenses; je ne les y ai point forcés; mais je n'ai pas voulu repousser leurs offres bienveillantes. Qu’on fasse venir l’évêque Thibaut, le doyen Clément, et même le chanoine prévôt du village; je m'en rapporterai à leur décision sur mon innocence. » L'évêque demanda grâce pour Louis VII sans pouvoir l'obtenir. Les chanoines laissèrent le roi, k genoux , à la porte de Notre-Dame jusqu'à ce que le prélat leur eût donné deux chandeliers d’argent pour gage de la promesse que faisait Louis VII de payer à sa juste valeur le souper de Créteil ; promesse qui fut scrupuleusement remplie.

L'honneur de ce long règne est l’administration ferme et habile de Suger, abbé de Saint-Denis , qui , déjà ministre sous Louis-le-Gros, gouverna le royaume pendant la croisade à laquelle le roi de France prit part avec plus de valeur que de succès (Il 47-1 150). Cet homme illustre accomplit des réformes importantes dans plusieurs communautés religieuses , entre autres dans l'abbaye de Sainte- Geneviève, où il plaça des chanoines de Saint-Victor; nous parlerons ailleurs de la reconstruction de la magnifique église de l’abbaye de Saint-Denis, dont il dirigea les travaux. Plusieurs établissements furent fondés à Paris sous Louisle-Jeune : le Temple, habitation des chevaliers templiers, véritable palais dont les dépendances renfermèrent tout l'espace compris entre le boulevart du Temple et la rue de la Verrerie, avec une partie considérable du Marais ; la Commanderie de Saint-Jean-dc-Lalran, place Cambrai (vers 1150); l'église Saint- Médard , rue MouOTetard , mentionnée pour la première fois en I1G3; Saint-Hippolytc, quartier Saint-Marcel 11158); l'hôpilal Saint-Gervais, au pourtour de l'église de ce nom (lift); Saint-Hilaire , rue du Mont-Saint-Hilaire (11V7); l'église des -Saints-Innocents, rue Saint-Denis, à l'angle de la rue aux Fers (vers 1159); enfin le coltége de Dace ou de Danemark, rue de la Montagne-Sainte- Geneviève ( IUT). Un intérêt particulier s'attache à ce petit collège , parce qu’il est le premier établissement de ce genre fondé à Paris.

Au tempïde Louis VU , les documents historiques constatent l'existence d’une enceinte de Paris construite sous les règnes précédents, à une époque qui ne saurait être déterminée. Cette enceiute, partant de la rive droite de la Seine, dans le voisinage de Saint-Germain-l'Auxcrrois , suivait la direction des rues actuelles des Fossés-Saint-Germain-rAuxerrois, de Béthisy, des Deux-Boules, delà rue et de la place du Chevalier-du-Guet, de la rue Pcrrin-Uassclin , et aboutissait à la

Page 1