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rois, et l'histoire d’une ville est forcément celle d’un château. De la ville on écrirait les annales en quelques lignes ; mais la résidence royale remplirait de souvenirs des volumes entiers, en remontant de nos jours à Louis VII, qui, le premier, goûta le charme de ces lieux. Cette vaste forêt voisine de Melun qu’il habitait, les riantes vallées qu’elle cache au fond de scs solitudes, les bêtes fauves qui la peuplaient , ces roches aux formes bizarres qui l’enrichissent d'aspects si pittoresques, les hauteurs d'où l’oeil embrasse le plus magnifique horizon, les sources si pures et si fraîches qui donnèrent leur nom & Fontaine belle eau, justifiaient assez le choix de Louis VIL
Après la guerre les rois de France n'avaient point, alors, de plus doux passetemps que la chasse. Ils s'y livraient avec passion. Mais leurs croyances avaient de beaucoup le pas sur leurs plaisirs. La religion sanctifiait leurs guerres , leurs traités, leurs séjours, et jusqu’à leurs amusements. Des moines s’étaient élevé un monastère dans ces lieux isolés. Louis VII prit d’abord un pied à terre dans ce -, '■ pieux asile. Ce n'était rien qu'un rendez-vous de chasse ; mais les plus grandes choses ont souvent une humble origine : Home sortit d’une cabane et Fontainebleau d’une chapelle. Louis VII 1a fonda en 1 169. « Je veux, dit-il dans ses lettrespatentes , qu'on donne au chapelain , quand la cour sera dans ce lieu , deux deniers pour sa table, quatre pains, un demi-septier de vin, plus une toise de chaudelle : pro cogumana duos denarios, et tesum candetœ. » Ouvrez Ducange et son glossaire, vous y verrez comment, à cette époque, les offices royaux mesuraient la chandelle à la toise. Saint Louis a daté plusieurs lettres de nos déserts de Fontainebleau. Vrai désert, en elTet, puisque lui-même, éloigné de sa suite, y fut surpris par des voleurs, et ne leur échappa qu’après avoir sonué deux fois du cor. Il bâtit à Fontainebleau le pavillon qui porte encore son nom ; mais il bâtit aussi un hôpital pour les pauvres malades des environs, lieux arides et saurages, dit-il dans l'acte de fondation, De circum adjacentibus locis aridis et deserlis.
La charité , pour lui , était compagne inséparable de la grandeur. Il voulait que les plaintes du pauvre fussent près de l'oreille des rois. On y porta, plus tard, d'autres plaintes. C’est & Fontainebleau que la femme d’Édouard II, roi d'Angleterre, Isabeau de France, vint trouver son frère Charles IV et lui dit : a Sire frère, je me viens me douloir avec vous des faits du roi mou baron, qui, par le conseil d'un traître, m'a chassée mauvaisement hors de sa terre » (1326). Le roi de France la retint au château pour l'y traiter avec magnificence. Leur père à tous deux, l’hilippe-le-Bel , s’y était fait transporter, quand, précipité par son cheval contre un arbre de la forêt, il lui convint mourir en 132V, comme dit la Chronique de Flandre mise en lumière par Denis Sauvage.
« Aulcunes foiz, au temps d’été, dit Christine de Pisan , le roi Charles V, aioil s esbatre en ses villes et chàteauls , hors de Paris, lesquels moult richement avait Tait réparer de solemuels édifices ». Nul doute qu'alors il ne vint visier Fontainebleau, quoiqu’il fût plus songeur que chasseur. Toujours est-il qu'il y fit belle assemblée dé notables livres, moult bien escrilps et richement adomez, et sans cesser, y eut maislres qui grans gaiges en recepvoient , de ce embesongnies. Tels soins étoient dignes d'un roi si plein de prudhomraie. Après lui, Isabeau de Bavière, la folle femme, l'épouse infidèle, la mère dénaturée, habita
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longtemps Fontainebleau , et se plut à l'orner de beau* travaux en maçonnages. Des lettres de Charles VII insérées au Recueil des ordonnances sur les eaux et forets en font foi. On y lit, « qu’en la forêt de Bière , au lieu dit Fontainebleau, étoit un très-bel bétel, où les rois venoient pour courre la chasse, et que la dite dame Isabeau vouloit réédifier tout à neuf, des deniers du domaine et des aides levés à Melun. » Peut-être que ces aides levées par la reine avaient passé , de ses mains, dans celles de Boisbourdon son grand maître. Si ce grand maître l'occupa trop, pour son repos et sa réputation, ce qu’on ne peut nier, c'est chose avérée du moins, qu’elle s'occupa fort aussi des réparations à faire à Fontainebleau.
Nous n’aurions jamais fini si hous voulions nommer tous ceux qui prirent de semblables soins. Fontainebleau est è lui seul une histoire de France illustrée, un abrégé chronologique presque- aussi exact et. bien plus attachant que l’abrégé du président Hénault: son château ou plutôt ses châteaux réunissent, dans leur vaste enceinte ,■ tous les temps, tous les règnes, tous les soüvenirs, tous les genres d’architecture. I js politique, les arts, la puissance, la religion, la galanterie, la gloire, ont tour à tour marqué Fontainebleau de lepr empreinte. Comment des esprits polis, ornés, sensibles au charme des lettres, épris des souvenirs du passé, ne se plairaient-ils pas dans un si beau séjour? J'en connais, et de trèsdistingués , qui s’y plaisent fort. Mais de tant de souverains qui prirent à tâche d’embellir ces lieux , dans des temps déjà loin de nous , nuis n’y appelèrent avec plus de magnificence les peintres, les statuaires, les architectes de la riche Italie, nuis n’y portèrent plus loin le goût des arts, que François I", Henri H. et plus tard Henri IV. Beaux-arts de la Renaissance, que. vos inspirations étaient poétiques, que votre imagination puissante mettait de variété, de vigueur -ou de grâce dans ses œuvres! Que vos productions, bronzes , tableaux, statues, monuments, ont bien le caractère d’un génie libre, abondant, créateur, que la solitude grandit, et que la méditation féconde. Toutes vos croyances étaient vives et fortes! Vous aviez foi dans la mythologie presque autant que dans la religion du vrai Dieu; c’est le secret de votre supériorité dans tous les genres. Le mauvais goût, la barbarie , le temps, qui est souvent le moins destructeur des Barbares, auraient, partout ailleurs, anéanti vos chefs-d’œuvre, que Fontainebleau, restauré sous l'Empire et depuis Juillet, par des mains savantes, suffirait presque seirt à votre gloire. - -
La reine Isabelte avait voulu réètlfier le château tout à neuf. Ce projet qu’elle avait rêvé, François Ier le réalisa. Après Maiïgnan, et de retour en France, ce prince, dans l’ivresse de la puissance et de la gloire, ne croyait pas de femmes ou de provinces à l'abri de ses conquêtes, et mille jeunes guerriers nerêvaient, à sa suite, que glorieux ou galants exploits. Le mot de galanterie cependant va mal au caractère de l’époque ; une civilisation trop hâtive avait atteint la corruption sans passer par la politesse. L’Italie nous prêtait des artistes , mais les arts qu'on abaissait, en les protégeant , étaient forcés de complaire à mille fantaisies déréglées. Ils ciselaient pour les plus grands seigneurs des coupes d'or et d’argent chargées de licencieuses figures , et ces seigneurs forçaient des femmes à boire, à table, dons ces vases obscènes. De pareilles surprises laites à la pudeur, quand la pudeur était surprise, excitaient les éclats d’une joie grossière. Ceci se
FONTAINEBLEAU, passait à la cour pins qu’en tous lieu». Il n'y avait point, dans tout Fontainebleau, de salles ou de bosquets auxquels on ne pût rattacher des souvenirs de même nature. Au fond de ces jardins , car ces jardins ont aussi, comme vous le verres leur célébrité, des narrateurs moins discrets que nous vous arrêteraient devant un bâtiment où se voyaient encore, il y a peu d’années, des satyres. Ces dieux champêtres gardaient l'entrée de la grotte des bains, sous François I”. La pudeur avait là de singulières sentinelles. On prétend même , ce sont les satyres qui l’ont dit, que ces bains dangereux , ces grottes perfides, cachaient de secrets points de vue dont le prince et scs favoris abusaient. Trouvaient-ils donc si nécessaire de recourir à de semblables ruses? La comtesse de Chateaubriand n’était-elle pas aimée à la fols du roi , de Charles de Bourbon , l'altier connétable, et du beau, du présomptueux Bonnivet? Aucun, dit-on, n'était malheureux, mais le roi n’avait pas la préférence. Une plus grande dame encore osait davantage : l.onise de Savoie, la mère du jeune monarque, faisait amener, la nuit, citez elle, après mille détours, cet heureux Bonnivet, qui avait un bandeau sur les yeux, et ce mystère que recommandait Louise servait à la fois son avarice et ses dérèglements. . - . . • . ■
Les arts demandent grâce pour les moeurs de cette époque. Tous ces maîtres célèbres que le goût et les bienfaits du roi attiraient de l'Italie en France, s'empressèrent, à sa voix, d'orner Fontainebleau. Serlio élevait la façade de la cour des Fontaines ; le Kosso peignait la galerie qui a pris le nom de F rançois I" ; Benvenuto Cellini y exposait, avec orgueil, le Jupiter d'argent dont il a parlé dans ses cyniques mais très-curieux récits, et déjà se trouvait bâtie rette salle de bal que , plus tard , le Primatice , aidé de Nicoio del Abate , acheva et décora de si délicieuses peintures, sous le règne de Henri II. Dans cette réunion, j’ai presque dit dans cette confusion, de cours, de pavillons, de galeries, où tout a de la majesté mais manque d'ensemble, il y a des salles, des cabinets, longtemps délaissés, dont un religieux respect des vieux temps a , de nos jours , ordonné la restauration. Quelques curieux, nous étions du nombre, visitaient, il y a vingt ans, à Fontainebleau , une vieille salle ouverte à tous vents, qui avait servi de corps de garde sous Louis XV, et de magasin dans les temps qui suivirent; on y apercevait , de loin en loin , des fragments de boiseries sculptées , et des traces , à peiue visibles, de peinture à fresque; un plafond de bois de noyer, enrichi de cadres, de, frises, de corniches, do chiffres en relief et dorés, attirait aussi les yeux : mais le temps , l'abandon, l'oubli, le froid, le cliaud, avaient effacé ces fresques, lézardé * ces boiseries, souillé ces dorures. C'était la salle de Uenri II, et ces peintures étaient du Primatice. Aujourd'hui, dans cette salle, quel changement! quelle surprise I quel éclat! quel accord dans toutes les parties de ce vaste ensemble 1 c’est le xvi' siècle tout entier dans la splendeur de sa puissance , de son godt , de ses arts, de son luxe. Que de confidences sérieuses ou de tendres aveux ont dû se faire dans l'embrasure de ces longues fenêtres, si favorables aux doux entretiens! que de vertus rebelles ont cédé peut-être à la séduction de ces peintures, chastes il est vrai cette fois, mais qui n’en représentaient pas moins tous les dieux amoureux de la fable. Plus ou regarde, plus l'illusion devient complète, et bientôt on croit assister aux fêtes données par Henri IL
m ILE DE FRANCE.
Des flambeaux de cire rose éclairent toute la salle; les portes chargées de moulures , profondément ciselées , roulent avec lenteur sur leurs gonds ; des Suisses , avec leurs vêtements mi-partis de jaune et de rouge , le casque en tête et la pertuisane à la main , se tiennent des deux côtés de l'entrée : Le roi , Messieur »! alors vous voyez arriver, avec Henri II , Catherine de Médicis le sourire sur les lèvres et la haine dans le cœur; Élisabeth et Marguerite, scs deux jeunes filles, qui devaient régner, l’une à Madrid , l’autre sur la Navarre ; Marie Stuart , épouse d'un enfant , et qu’attendaient un jour, hors de France , un trône et un échafaud ; puis Diane de Poitiers , plus reine qu'elles toutes , Diane dont la beauté trompait, bravait le temps, Diane qui n'avait de la chaste déesse que te croissant, mais dont le croissant , la devise et les chiffres , rehaussés d’or, frappaient en tous lieux les regards, Vous voyez entrer les Guises, ambitieux dans leurs vues, fiers dans leur maintien , mais si nobles dans leurs manières, qu’auprès d'eux les autres princes paraissaient peuple. Vous voyez entrer Montmorenci, vaillant chevalier, chef inhabile; Brissac, toujours brave et toujours amoureux; Tardent Tavanes, le prudent Coligny, Turnèbe le savant, Ronsard le poète , et cette foule de courtisans, de belles, de héros, que l’ambition, l’intrigue, l'amour et le plaisir attachent aux pas du monarque. N’est-ce pas que c’est un beau spectacle? Et notez bien que le sire de Bourdeilles , Brantôme , s’y trouvait, pour mieux peindre un jour capitaines et dames galantes.
Ces beaux jours passèrent trop vite. A ces fêtes assistait aussi Montgommery , dont l’imprudente adresse tua le roi dans un tournoi. Sous ses fils, la guerre civile , née des rivalités de» grands , attisée par le fanatisme , sanglante , terrible , impitoyable, effraya les arts qui prirent la fuite ; c'est tout au plus si la poésie osa rappeler encore les souvenirs de Fontainebleau. Henri III y était né, le lfi septembre 1551. Le vieux poëte Desportes, faisant à ce sujet parler le prince, lui prête les vers suivants adressés aux nymphes :
Nymphes de ces forêts, mes fidèles nourrices.
Tout ainsi qu’en naissant vous me fûtes propices.
Ne m’abandonnez pus :
Quand j'achève le. cours de ma triste aventure ,
Vous flics mon berceau, faites uia sépulture El pleurez mon trépas I
Les nymphes de Saint-Cloud virent la tin de la triste aventure. Henri III y mourut. On sait quel fut son successeur. Avec la sécurité qu'il fit enfin renaître en France, Henri IV ramena les beaux-arts à Fontainebleau. Le château lui doit les bâtiments de la cour du Cheval-Blanc, l’appartement des bains, en forme de grotte rustique, qui faisait suite à la galerie d'Ulysse; la galerie des Chevreuils," qui n’existe plus: la galerie des Cerfs qui fut, comme nous le dirons bientôt, le théâtre d’une si tragique histoire ; puis ta galerie de Diane , décorée h neuf sous Napoléon. Dans les jardins, le grand canal , des terrasses et des parterres, sont autant d’ernbellissements-qne Henri IV dirigeait lui-même. 1T ouvrit des avenues pour la promenade dans quelques parties de la fopét ; à d’autres fl laissa leur sombre profondeur, plus favorable aux hasards de la chasse.
Ces futaies , ces taillis ont, comme toutes les vastes forêts , leurs superstitieuses
traditions, leur rhasseurnoir, leur Robin des boit. Celui de Fontainebleau s'appelait le Grand Veneur, point méchant, point provocateur, mais chasseur heureux, et railleur impitoyable pour ueux qui ne l'étaient pas. l'a jour Henri IV revenait de loin â travers la forêt; il était mécontent ; deux fois sa meute et ses veneurs avaient manqué le cerf. A la chasse , à la guerre , en amour, il aimait à vaincre. Tout à coup il entend, à vingt pas de hii, le galop des chevaux, les aboiements des chiens , et le son des cors dont les fanfares célèbrent la victoire... v Quel est l'audacieux ! * dit-il Vingt courtisans se sont élancés déjà dans le bois. On en vit
sortir une espèce de fantôme, un homme d'une taille démesurée, tout vêtu de noir, au visage pâle, au rire moqueur ; « if entendez-vous? » dit-il d'une voix tonnante. Fuis au même instant, il s'abîma dans lepaisseur de la forêt. Chacun resta frappé de surprise. Henri IV, préoccupé, rêveur, mélancolique, regagna silencieusement Fontaineldeau. Dans ses pressentiments tout n était pas vaines terreurs, illusions, fantômes!
C’est à Fontainebleau qu'il acquit la preuve des complots tramés contre son État. par Biron; à Fontainebleau que les plus généreuses instances ne purent arracher un aveu au cœur endurci du coupable ; à Fontainebleau qu'on l’arrêta pour le conduire à la Bastille (1602 s. L'avenir d'un (ils, carie rpi venait d'en avoir un, ne lui permettait pas de livrer le royaume à tous les hasards des conspirations. L’ancienne monarchie attachait, avec raison, la plus haute importance à la naissance des princes qui se trouvaient, en ligne directe, appelés au trône. Souvent on ondoyait l'enfant , et les solennités pieuses, les réjouissances, avaient lieu plus tard. Le fils aîné de François Ier, né le dernier février 1517 , ne fut baptisé que le 25 avril 1518, et porta le nom d'Orléans. Le baptême, ou, comme on disait, le chrétiennement , se lit au château d'Amboise ; <t et néanmoins que le baptême eut lieu de nuit, il y faisoit aussi clair que le jour pour le grand nombre de lumières qui s'y trouva. » Mais les solennités les plus magnifiques eurent lieu au baptême du fils aîné de Henri IV, le Danphin, depuis Louis XIII, qui, né en 1601 , ne reçut le premier-sacrement que lo 16 septembre 1606, à Fontainebleau, avec deux de sos sœurs. De vous dire ce qu'on vit figurer, dans cette cérémonie, de princes, princesses, chevaliers des ordres, grands dignitaires, seigneurs, pages, archers de la garde et Suisses, serait chose impossible. On avait apporté, de la chapelle du bois de Vincennes, à Fontainebleau, les fonts baptismaux qui servent aux enfants de France; à savoir, une cuve faite comme un grand bassin à l'antique, car elle a été fabriquée en Van huit ernt n onnan'e sept. « En cette journée le temps fut fort clair et serein , dit le procès-verbal du baptême , mais les tocques, les boutons et les épées des princes et seigneurs , couverts de pierreries , éclataient pins que ne te faisoit le jour. La garde seule de l'épée du duc d'Éperuon valoit plus que trente mille écus; mais surtout paroissoit la robe de la reine, étoffée de trente-deux mille perles et trois mille diamants... Le lendemain fut donné le plaisir de la bague. Aussi le duc de Sully, ayant fait faire un château artificiel , plein de fusées , boettes et autres artifices à feu , le fit assiéger, battre et prendre par des satyres et sauvages. » L'attaque d’un fort défendu par des canons , et pris par des satyres , paraîtrait aujourd'hui fort étrange.
Quoique né à Fontainebleau, Louis XIH u'nppréria guère, de ce beau séjour.
que ses épais taillis , ses bêtes fauves, et le plaisir^ tristement facétieux, d'y faire manger des pâtés de loup aux filles d’honneur de la reine'. Pendant la minorité qui suivit son règne, avant et après la Fronde, Mazarin s'occupa beaucoup plus d'enrichir son palais que de restaurer ceux du roi. Mais il permit que Christine de Suède, en 1657, habitât celui de Fontainebleau, souvenir funeste et présent à tous les esprits 1 Des appartements qu'elle occupait , on aperçoit la forêt , scs rochers grisâtres, ses voàtes de verdure. Hâtons-nous de les parcourir; bientôt le vent d'automne aura jonché la terre de feuillage. Sur la lisière du bois, ce premier village est Avon. 11 existait longtemps avant Fontainebleau. Mais comme les hommes, les lieux ont leur destinée : Avon n’est qu'un pauvre hameau bien obscur. Deux hommes , de mérites très-différents , Bezout et Uaubanton', reposent sous le porche de son église. Dans l'église même, au pied du bénitier, sur une pierre étroite, que lisez-vous, en vous baissant un pentCy git Monade Isa. Ces seuls mots rappellent sa tragique histoire , son long assassinat , ses terreurs , ses supplications, l'inflexible, vengeance d'une femme , et le zèle chrétien du religieux , qui tantôt embrassait les genoux des meurtriers , tantôt revenait exhorter la victime. Quel souvenir de pitié, de reconnaissance ou de haine, a désigné sa sépulture dans cette première inscription dont les caractères sont du temps? Qui, de nos jours , a pris soin de faire graver celle qui suit ? « Le ïametli tO novembre 1657, à cinq heures Irait quarts du soir, ont été déposés près du bénitier , tes restes du marquis de Monaldeschi , grand écuyer de ta reine Christine de Suède, mis à mort dans la galerie des Cerfs du château de Fontainebleau , à trois heures trentequatre minutes du soir. » Enfin quelle main, ou vindicative ou Adèle, mais invisible et puissante , a pu, comme tout porte à le croire , rouvrir cette tombe pour chercher les restes qu'on croyait y trouver? •
les renseignements donnés sur le jour et l’heure , dans la seconde inscription, sont bien exacts, mais l'expression de mis à mort est bien timide : c’est assassiné qu'il fallait dire ; assassiné à trois reprises par nne reine étrangère, dans un pala» du roi de France; assassiné au mépris du droit des nations et de l'humanité, par lés ordres en quelque façon et sous les yeux de Christine, qui pouvait entendre et compter les deniers soupirs du grand écuyer! Christine n’a point droit aux ménagements, elle qui se vengeait d'nne infidélité comme Richelieu n'eût point osé punir un crime d’État! Héritière et fille de Gustave-Adolphe , Christine- reçut une éducation trop au-dessus de ses forces et de son caractère. Ses instituteurs en voulurent faire un héros : la nature n’en avait fait qu'une femme d'infiniment d’esprit, mais capricieuse, hautaine , vindicative, inconstante, implacable. Elle abdiqua le trône et voulut le reprendre ; de protestante elle devint catholique, et n'édifia ni Rome par sa piété , ni la cour de France par sa conduite. Elle dégrada son titré de reine et sa dignité de femme dans des galanteries obscures. Elle eût voulu changer de sexe aussi facilement que de foi, mais ne pouvant prendre des hommes que le costume , elle offrait un ridicule mélange de jupes et de justeaucorps, de coquetteries féminines et de façons cavalières. Christine , reine sans
1. Il fil construire, on 163i, à Fontainebleau, par Jacques Lemerclcr, le fameux escalier On for à cheval, dans la cour d'honneur. s -. *
grandeur, femme sans retenue, chrétienne sans croyance, fut, à Fontainebleau, mai tresse jalouse et sans pitié. Une si cruelle vengeance, mise à fin dans un des palais royaux , eût irrité tout autre que Mazarin; mais il comprenait mieux les avantages que la majesté du pouvoir.. Trois mois après, Christine osa, dans Paris, au carnaval, au milieude la cour, dans un bal où dansait le jeune roi, apporter une qdeur de meurtre et de sang. Celui de Monaldeschi laissera, pour jamais, uue tache à sa mémoire.
Enfin Mazarin meurt : la scène cliange. Des ministres qui se disputaient en espérance l’autorité souveraine, sous un roi de vingt ans, sont étonnés, dès le premier conseil, de plier sous la main d'un maître. La soumission rentre dans tous les cœurs, et quelque chose de servile y rentre avec elle. Qu’il avait fallu peu d’années pour changer les hommes! A Fontainebleau , dans ce pompeux séjour, embelli par tant de rois, Louis XIV, épris de La Vallière et goûtant à la fois les premières douceurs de l'amour et de la royauté , ivre de son bonheur, le faisait partager è ceux qui l'entouraient. Des promenades au fond de la forêt, des chasses que les dames suivaient en calèche, des. jeux, des carrousels, galante image des anciens tournois, occupaient tous les instants du jour. Le soir, d'harmonieux concerts retentissaient sous les ombrages. Au bord du canal, des femmes charmantes, des seigneurs empressés se promenaient sur les gazons, à la clarté de mille flambeaux , tandis que , sous leurs yeux , une barque élégante se balançait mollement sur les eaux. Elle portait Louis XIV, la reme-mère, la jeune reine , la tendre La Vallière, et cette aimable Henriette d’Angleterre, enlevée trop tût aux hommages d’une cour dont elle était l'ornement. On y servait une collation aux princesses ; mais la barque petite et le souper somptueux ne permettaient pas au service ordinaire d’y avoir accès. Le grand Condé, le duc de Beaufort, ces héros de la Fronde, si factieux alors , aujourd'hui si soumis , s'empressaient à l'envi de servir le prince qu'ils avaient combattu. Tous deux, l'un par le devoir de sa place, l'autre par zèle, recevaient les plats tour à tour et les posaient euxmêmes sur la table : « Faisant voir, dit un auteur du temps, en pariant du prince de Condé, qu'il étoit aussi grand par son humilité que par ses victoires. » La postérité, qui voit avec d'autres yeux, pourrait trouver le prince plus grand sous les lauriers de Fribourg que dans ses fonctions de grand maître; mais elle admirera du moins l'habile politique d’un jeune roi qui, donnant aux régies de l'étiquette, un empire inconnu jusqu'à lui, ne comptait déjà plus que d’humbles serviteurs dans les princes de sa famille. Qui eût dit que , dans ces mêmes lieux, quarante ans plus tard , il expierait le» galants plaisirs de sa jeunesse dans une dévotion .sombre, étroite, intolérante, auprès de la veuve de Scarron?
Louis XV et Louis XVI n'ont rien laissé d'eux à Fontainebleau. La Dévolution y passa comme un. torrent dont Napoléon répara les ravages. Il restaura, il agrandit, il embellit. Des hûtes illustres vinrent l'y visiter. Il y reçut deux fois Pie VII , la première fois comme un pontife . dont il attendait en quelque façon l'huile sainte, et la seconde comme un captif, comme un prince du monde auquel ii voulait arracher ses biens temporels. L'Empereur disait sur ce sujet à M. le comte de Narbonne, dans un premier mouvement de colère : « Je veux séparer la France de Home , établir un primat des Gaules et commander à la nouvelle Église, * A
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quoi M. de Narbonne répondit avec un bon sens plein d’esprit « Sire , nous n’aron.i pas, en France, anses de reFgian pour en avoir deu r. » Plus tard, l'Emperetir céda : la persévérance du pieux vieillard l'emporta sur la volonté la plus absolue de l'Europe. L’étoile du conquérant avait pâli- dans le Nord ; il fléchissait devant la fortune. Deux fois le sort le vit à Fontainebleau dans des situations diverses. Vainqueur après Wagram, il y épousait une archiduchesse d’Autriche; vaincu à Leipzig, en France, et jusque sous les murs de Paris , malgré la défense la plus héroïque, il y abdiquait et prononçait les plus touchants adieux à son armée. • • - ' *. ■
Sous Louis XVIII et sous Charles X, même mdiflférence que 'sous Louis XV, leur aïeul, pour les galeries, les arts, les souvenirs de Fontainebleau. Après la révolution de 1830, tout y reprend au contraire une splendeur nouvelle. Dans le château, un goût éclairé rendant aux constructions de chaque époque le style et le caractère de leur temps, y est occupé, non du soin de leur rajeunissement, mais du soin de leur rendre une vénérable vieillesse. Dans les jardins, dans la forêt, mêmes soins; et c’est ici l'occasion d’ajouter un mot nécessaire. A ces arbres séculaires, à ces rochers, à. ces limpides eaux dont l’enrichit la nature, Fontainebleau joignit les dons d'iine culture industrieuse. Les" raisins de Fontainebleau sont célèbres dans l’Europe entière. François I" en lit apporter les plants des premiers vignobles de France ; l’art de les cultiver fut porté fort loin, non pas seulement dans les treilles royales, mais dans les lieux voisins, et surtout au petit village de Tomery, sur Ips bords riants de la Seine. Les jardins de Tome ry, petit- hameau, laborieux et riche, s’élèventen amphithéâtre sur le coteau de la rive gauche. A Tomery, les-rues sont des vorgers et les maisons des treilles. C'est de Tomery que nous vient ce chasselas fameux auquel Fontainebleau ne donne véritablement que sou nom. Le long des murs nombreux , qui croisent en tous sens le coteau , de petits toits abritent le raisin contre la pluie; des mains adroites en détachent les grains trop serrés; l’osièr le renferme, la bruyère le protège; et six mille paniers descendent ainsi la Seine, chaque semaine , pour être , k Paris , l’ornement de nos tables. En trois mois , arrivent ainsi soixante-douze nulle paniers qui se vendent trois francs chacun. Le travail d’un petit hameau lui rapporte, par an, deux cent seize mille francs ■
En quittant les rives de la Seine, on revient sous des allées de feuillage; on toit ces chênes, ces hêtres vénérables, qui, rois eux-mêmes de la forêt, prennent le nom de Bouquet du roi ou de la reiue ; on voit la route royale , d’où le panorama de la ville et du château se dessine admirablement sur un fond de verdure ; on voit le Nid de l' aigle, la tranquille et rêveuse vallée de la Sole, les lointains qu’on découvre du rocher des Deux Sœurs, enfln les rochers de Franchard qu’ont rendus célèbres les ermites qui s'y réfugiaient', et les brigands qui ont assassiné ces ermites. On peut voir aussi, près des murs du parc, la fatale avenue dans laquelle la vengeance personnelle d'un insensé pensa commettre un odieux attentat (18W). Rentrons dans le château par la ville. Lesrueseu sont larges : elle est régulièrement bâtie. Longtemps elle ne fut qu'une dépendance de la petite paroisse d'Avon. Dans l’église, que Louis XIII fit enfin construire, en lti2i , la paix fut jurée entre la France et l’Angleterre, en 1629. D'assez beaux édifices ornent lis