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l'administration , ilonl la résidence habituelle était Haguenau. Il y as ait encore les landgraves (comtes provinciaux} ; mais depuis la chute de l'autorité ducale, ce titre n’était plus guère qu'honorifique. Il devint bientôt héréditaire avec la landvogtey, comme les autres charges de l'Empire.
Kichard de Cornouailles avait succédé è Guillaume de Hollande. Après les deux années d'interrègne qui suivirent sa mort, le héros des villes liguées contre l'évoque de Strasbourg, le fumeux Rodolphe de Hapsbourg, lequel descendait d'ailleurs d’Eticho, comme les HolienstauiTcn, fut élu empereur d'Allemagne (1273). Il remédia en partie, par sa sagesse et sa vigueur, aux maux qui désolaient l'Empire; mais c'était surtout en Alsace, où Rodolphe avait lui-même attisé le feu de la révolte, que des réformes étaient nécessaires. A Mulhouse, les habitants divisés s'entr'égorgeaient ; Tuickeim et Colmar étaient è la merci des seigneurs du voisinage ; des brigands s’étaient établis dans les chAtcaux de Schoneck et de Itcichenstein. Affligé de ces désordres . l'Empereur vint dans cette malheureuse province (1281). Son premier soin fut de raser les repaires des brigands titrés qui désolaient le pays. Sa présence rétablit aussi dans les villes un calme apparent, et il crut assurer la paix en nommant son lils Rodolphe landgrave de toute l'Alsace; mais il ne fut pas plutôt parti que les révoltes recommencèrent: Colmar, Haguenau, Lauterhourg, se soulevèrent contre le landvogt, et la haute Alsace devint le théâtre des brigandages d'Anselme de Rappolstein. Rodolphe fut donc obligé de faire un second voyage dans le landgraviat de son tils pour y combattre l'anarchie. A sa mort. Colmar secoua de nouveau le joug. L'évêque de Strasbourg la fit facilement rentrer sous son obéissance; mais il voulut la soustraire à celle du nouvel empereur, Adolphe de Nassau ; et celui-ci, pour la conserver, fut obligé d'entrer en Alsace à la tête d’une nombreuse armée (1293}. L’évêque , ainsi que tous les seigneurs qui l’avaient secouru , obtinrent leur pardon, ce qui ne les empêcha pas de former contre l'Empereur, dont ils avaient combattu l’élection, un vaste complot. Ils le tirent détrôner (1298) et mirent à sa place leur candidat, Albert 1" d’Autriche, Ois aîné de Rodolphe de Hapsbourg et landgrave d'Alsace. Pendant que les conjurés nouaient leurs intrigues, les villes de Strasbourg et de Haguenau se faisaient la guerre, et l'évêque défendait ses possessions contre le comte de Ferrettc, son ennemi. Cet évêque était le fameux Conrad de Lichtenberg, qui, ayant passé le Rhin pour secourir son beau-frère dans une guerre injuste contre les Fribourgeois , fut tué d'un coup de lance au moment où, armé de pied en cap, il se précipitait au milieu de l'ennemi. Du reste, ces guerres privées de ville à ville, de chAteuu à château, devinrent plus fréquentes et plus terribles que jamais à la On du xin* siècle et au commencement du xiv* : les villes de Strasbourg, de Bâle et de Fribourg, rapprochées par un intérêt de conservation, formèrent donc une confédération défensive de puis Porentrui jusqu'à SelU (1329). C’est à cette même époque, qui est aussi celle de ('affranchissement de la Suisse, que les Strasbourgeois ayant secoué le joug de l’aristocratie, instituèrent dans leur cité une espère de république sous la protection immédiate de l'Empire. Il y eut des mouvements semblables dans plusieurs autres villes de la province, mais avec des résultats bien différents
Cette fièvre de liberté qui travaillait alors l’Alsace ne rnlma pas les dissensions
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intérieures, et lu guerre civile s’y maintint encore jusqu'au milieu du siècle suivant, malgré les confédérations des villes et les efforts des Empereurs On exerça d'abord contre les juifs d'odieuses persécutions, comme on le verra dans notre histoire de Strasbourg : à Colmar, à Mulhouse , partout, on les expulsa après les avoir rançonnés. Charles IV laissait faire; il se flattait, à la faveur des troubles, d'imposer de nouvelles charges à l'Alsace ; mais il rencontra une vive opposition de la part des Strasbourgeois, les principaux gardiens de la liberté alsacienne. Pour détruire les bandes anglaises qui se jetèrent sur le pays après la bataille de Poitiers, il fallut ensuite une ligue de toutes les villes, depuis Belfort jusqu'à Wissembourg. Pour comble de maux , la famine et la peste étaient venues a la suite de ces pillards. L’Alsace fut à peine délivrée de tous ces fléaux, que les prétentions surannées d'Enguerrand de Coucy, gentilhomme français, petit-fils d'Albert I,r, y rallumèrent la guerre (1375). Les bandes anglaises y rentrèrent avec lui; elles y mirent tout à feu et à sang, jusqu'à ce que le manque de vivres edt forcé leur cher à les licencier. Cependant la tranquillité ne fut pas rétablie : les vieilles haines, qui n'avaient été qu’assoupies, se réveillèreut après le départ de l'ennemi commun ; les villes se cou fédérèrent contre la noblesse, les nobles contre les villes (1385). Les campagnes furent dévastées et cent cinquante villages devinrent la proie des flammes. Cette terrible lutte de l'aristocratie contre la démocratie, suspendue momentanément par un traité de paix, recommença bientôt avec une nouvelle fureur; elle se termina, dans les cantons suisses, au désavantage de la noblesse alsacienne, qui fut décimée à la journée de Sempach (1386). Mais la haine des deux partis n'en resta pas moins vive, et six ans après on la vit éclater de nouveau dans une querelle où il s'agissait cependant de la protection accordée par les bourgeois de Strasbourg à un gentilhomme de leur cité. Ce n'est qu'en 1429, après de nouvelles prises d'armes , que la paix publique fut conclue entre les princes, seigneurs, villes, prélats et abbés de l'Alsace, avec la ratification de l’Empereur. Sigismoud venait de confirmer tous les droits des villes impériales, et comme elles étaient séparément trop faibles, il les avait engagées à rendre permanentes les alliances que le danger leur faisait sans cesse contracter pour la paix publique et la conservation de leurs privilèges, l'ne ligue défensive fut, en effet, conclue pour dix ans, et, après avoir été plusieurs fois renouvelée, elle donna naissance à la fédératiou des dix villes de Haguenau, Strasbourg, Colmar, Kayserberg, Munster, Turckeim, Schlestadt, Wissembourg, übernay et Hosheim, laquelle subsista, même après la réunion de l'Alsace à lu France, sous le nom de dccupo/e ou landvogleij de Haguenau.
Les Alsaciens croyaient enfui jouir de quelque repos, lorsque les Armagnacs de France vinrent se ruer sur leur pays, qu'ils ravagèrent pendant cinq semaines (1437). Quand ces premières bandes se furent retirées, le Dauphin Louis en ramena de nouvelles, qu’il dirigeait contre les confédérés de la Suisse, au secours de Frédéric V. On connaît le résultat du combat de Saint-Jacques, si fatal aux héros de l'Helvétie. Le jour même de cette sanglante rencontre, un seigneur d’Alsace qui avait eu la lâcheté de servir de guide au Dauphin, disait, en parcourant le champ de bataille couvert de sang, qu'il se baignait dans les roses. Au même instant, un capitaine d’I’ri, se levant avec effort du milieu des cadavrps, lui brisa le vi. 2
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crâne d'un coup de pierre. Louis, effrayé de la victoire qu’il venait de remporter, se hâta de signer ia paix avec les cantons  Ensisheim. A son retour dans la haute Alsace, il fut obligé de prendre d’assaut les villages, où il cantonna ses troupes. A Dambach il reçut une blessure au genou. Mulhouse ne put être forcé, et les brigands, poursuivis par les paysans, rentrèrent en France, non sans avoir laissé derrière eux un grand nombre des leurs. Mais près de vingt mille Alsaciens avaient aussi péri , et quelques-uns nu milieu des plus horribles tortures. On prétend que le Dauphin avait la mission secrète de s'assurer s'il serait possible nu roi de France de s'emparer de l'Alsace et d'étendre ainsi jusqu'au Rhin la limite de son royaume ; mais il ne trouva de sym(>athie que parmi les seigneurs du Sundgaw, qui s'exposèrent, en favorisant les brigandages des étrangers, à d’horribles représailles de la part des villes.
Cette nouvelle guerre civile sépara pour un instant l’Alsace del'Empire. La ville de Mulhouse fut la cause de ce changement. Son isolement è l'extrémité de la province l'exposant, presque sans secours, aux coups de l'ennemi, elle avait recherché l'alliance des Suisses. Sigismond d'Autriche tenta de vains efforts pour la faire rentrer sous sa protection, et après une longue lutte, incapable de se venger des alliés de la ville rebelle, craignant d'ailleurs de nouvelles défections sur les deux rives du Rhin, il prit la résolution désespérée de céder, à la condition de les pouvoir racheter, le Landgraviat, le Sundgaw, le Brisgaw et le comté de Ferrette è l’ambitieux Charles-le-Téméraire, moyennant quatre-vingt mille florins (1470). Cette aliénation indigna toute l'Alsace, et elle se révolta quand elle apprit que Pierre de Hagenbach, dont la violence et la haine contre la bourgeoisie étaient bien connues, devenait grand bailli. Charles accourut avec cinq mille cavaliers; mais les révoltés n’étaient pas gens à se laisser intimider ; ils s'adressèrent à Sigismond et lui offrirent les quatre-vingt mille florins, qu'ils empruntèrent en grande partie aux villes de la Suisse; et comme les négociations pour le rachat traînaient en longueur, ils en précipitèrent l’issue en poussant â l'insurrection les habitants de Brisach, où résidait le bailli. Hagenbach fut fait prisonnier, condamné par un tribunal extraordinaire et décapité â la lueur des flambeaux. Cbarles-le-Téméraire , qui faisait alors le siège de Neuss, sur le territoire de Cologne, envoya six mille hommes pour venger la mort de son gouverneur; mais la présence des Suisses, qui étaient acconrus au secours de leurs voisins, suffit pour les mettre en fuite. Poursuivis jusqu'en Bourgogne, ils furent battus à Héricourt et perdirent la petite ville de Blamont. Ainsi les Alsaciens rentrèrent sous la domination autrichienne, et bientôt ils montrèrent à leurs alliés , sur les champs de bataille de (îranson et de Moral, qu'ils n’avaient pas secouru des ingrats. La mort du duc de Bourgogne (1477) préserva l’Alsace de la vengeance de ce terrible ennemi. Ces événements nous rapprochent du xvi* siècle, époque ù laquelle les paysans alsaciens se préparaient déjà à la grande lutte de la réforme par des conspirations contre le clergé et la noblesse. La plus célèbre fut la ligue du toulier, ainsi nommée parce qu'elle avait pris pour signe de ralliement un soulier au bout d'une perche, avec un drapeau représentant un paysan agenouillé devant l’image du Christ en croix ; le mot d'ordre était : Rien que la justice de Oie». Cette coalition fut bientôt dissipée par des gens armés, et les chefs furent
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écartelés. Si , pendant les deux siècles que nous venons de parcourir, les Alsaciens s'étaient distingués en faisant de nombreux sacrifices pour conserver leurs libertés, ils n'avaient pas moins brillé par leur amour pour les arts, les sciences et les lettres. Ils avaient alors, et surtout a la fin du xv' siècle, leurs peintres, leurs sculpteurs, leurs musiciens, leurs poètes, leurs professeurs ; l’art typographique, au milieu de ce grand mouvement des esprits, venait d'être inventé en Alsace.
En 1518, les thèses de Luther étaient déjà connues à Strasbourg; mais sa doctrine n’y fut publiquement préchée que deux ans après. Elle y trouva de nombreux prosélytes et se répandit de là dans plusieurs autres villes et même dans la campagne, ne rencontrant d’opposition sérieuse que là où le gouvernement autrichien avait quelque influence et où le clergé dominait. Cette apparition subite de la liberté religieuse dans un pays où la liberté civile avait déjà jeté de si profondes racines, devait nécessairement raviver la vieille haine du peuple contre l'aristocratie. La guerre des Ktulauds (paysans) contre la noblesse et le clergé reprit avec une nouvelle fureur ( 1525). Les châteaux, les couvents, les églises, furent pillés; mais le duc de Lorraine étant intervenu, il se fit un terrible massacre des révoltés, bientôt après parurent les anabaptistes , qui vinrent proclamer en Alsace l’égalité parfaite entre les hommes. Ils ne manquèrent pas de partisans, bien que ces hommes paisibles fussent obligés de tenir leurs assemblées dans les bois. On les persécuta, et, sur un ordre du roi Ferdinand , six cents d'entre eux subirent le dernier supplice. Ces persécutions, ces châtiments, n'empèchaient pas le protestantisme de faire des progrès, et déjà tous les chefs de l'église évangélique alsacienne avaient adopté la doctrine de la confession d’Augsbourg , lorsque Calvin , fuyant de Genève, vint fonder à Strasbourg l'église française réformée. La publication de l'intérim, qui prescrivait le rétablissement du culte catholique dans un grand nombre d'églises où il avait été aboli (1548), donna lieu à quelques troubles; mais ils ne furent pas de longue durée, car les succès des protestants d'Allemagne rendirent bientôt meilleure la position de leurs coreligionnaires d'ouIre-Rhin, malgré les efforts faits par l'évêque de Strasbourg pour augmenter la puissance morale de son clergé. Les Alsaciens, qui avaient été déjà froissés par l'armée française, lorsqu'elle surprit l'Empereur dans le Tyrol ( 1552), et par celle que Charles-Quint conduisit en Lorraine, le furent encore par le passage des Allemands auxiliaires appelés d'outre-Khin au secours des huguenots de France.
Nous voici arrivés à la guerre de trente ans. Elle commença en Alsace, en 1609, lors des divisions qui eurent lieu entre les princes allemands à l'occasion de la succession de Juliers , et elle ne se termina qu'après le traité de Westphalie. Dès la première année, le pays fut dévasté par les troupes que l’Union Évangélique et la Ligue Catholique y réunirent. Dix ans après , la révolte de Bohême vint de nouveau l'agiter, et lorsque ensuite le comte de Mansfeld chassa les Espagnols du Palatinat, ce fut sur la basse Alsace qu’ils se jetèrent; ils y exercèrent des cruautés inouïes, pillant les campagnes et rançonnant les villes. Ce ne fut pas tout. La conduite des cités impériales dans cette occasion ayant paru suspecte à l'Empereur , il envoya des commissaires qui taxèrent les habitants à des
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sommes énormes. Les protestants étaient surtout opprimés, lorsque la bataille (le Leipzig ( 1631 ) vint raffermir leur courage. Déjà un grand nombre de villes s'étaient déclarées pour Gustave-Adolphe; d'autres avaient été contraintes par la force de recevoir les Suédois ; le général Horn enleva encore Colmar aux catholiques , Belfort, Altkirch , Ferrette , et vint mettre le siège devant Brisach , place importante que les Autrichiens étaient décidés à garder, à quelque prix que ce fût. Sa conservation fut l'œuvre des paysans qui, zélés catholiques, s’indignèrent enfin de voir les protestants dominer dans leur pays et se levèrent en masse contre eux. Ils firent la guerre de partisans, égorgeant sans pitié tous les soldats qu’ils trouvaient dispersés, tandis que les Suédois, de leur côté, pendaient les paysans par centaines. Horn ne pouvait continuer cette guerre atroce, et il se hâta de passer en Souabe. C’est alors que la France prit ouvertement la direction de la guerre contre la maison d'Autriche. Le duc de Saxe-Weimar entra en Alsace avec dix-huit mille hommes [ 1 C37 ) , battit l’armée impériale près de Strasbourg , et bloqua ensuite la forteresse de Brisach, qui tomba en son pouvoir, après un long siège et malgré les efforts désespérés des généraux de l'Empire. Ceux-ci comprenaient que cette conquête allait amener la soumission de l’Alsace et assurer à la France le libre passage du Rhin.
C'est ainsi que cette province fut do nouveau et pour toujours réunie à la France , dont elle était séparée depuis huit siècles. Le landgraviat de la haute Alsace appartenait, depuis le commencement du xn" siècle, à la maison de Hapsbourg-Autriche ; celui de la basse Alsace, après avoir été occupé par diverses familles du pays , avait été acheté, en 1359, par l’évèque de Strasbourg, des comtes d’OEtlingen. Le traité de Westpholie sanctionna la cession de ces deux pays au roi , en stipulant qu’il ne serait rien changé à leur situation féodale, administrative et religieuse; mais Louis XIV convertit bientôt en souveraineté les simples droits de protection qu'il venait d'acquérir sur les anciennes villes impériales. Cependant la conquête était loin encore d’être assurée : la guerre de Hollande, dans laquelle l'Empereur se déclara contre la France, remit tout en question. Les villes mécontentes se révoltèrent, tandis que les Impériaux passaient le Rhin , et il fallut les nombreuses victoires de Turennc, de Condé, de Créqui , pour (aimer la sédition et chasser l'étranger hors de la nouvelle province qu'il voulait ressaisir. Restait Strasbourg, qui se prétendait indépendant parce qu'il n'avait pas été nominativement compris dans la cession ; il persista dans son isolement jusqu'à la paix deXimègue (1679) ; alors se trouvant abandonné de l'Empire et incapable de se défendre seul , il fut forcé d'obéir aui injonctions de la chambre de réunion établie à Brisach pour l'exécution des traités. La place capitula , le 31 septembre 1681, et Louvois vint en personne en prendre possession ; les magistrats prêtèrent à Louis XIV le serment de fidélité qu'ils avaient jusque-là refusé aux Empereurs eux-mêmes, et à cette condition tous les droits, privilèges et libertés des habitants leur furent confirmés. La conquête était complète : elle fut encore consolidée , au xvm' siècle, par les exploits de Villars et du duc d'Harcourt, dans les deux guerres de succession contre la maison d’Autriche. Mois comme il faut plus de temps pour nationaliser une province que pour la conquérir, les Alsaciens restèrent Allemands jusqu’en 1789. La fusion ne date que de la Révolution, et mainte-
HISTOIRE GÉNÉRALE, riant elle est à peu près entière : on ne pourrait en excepter que quelques ramilles protestantes de la basse Alsace que leurs croyances religieuses attachent encore à l’Allemagne. Depuis qu'il ne peut plus y avoir en Alsace la moindre sympathie publique pour les institutions allemandes, le sentiment national s'y est développé: la langue française y a fait d’immenses progrès; les mœurs changent, et l'ancien costume n'est plus porté que dans quelques montagnes éloignées des grands centres de population. La suppression de l'ancien régime et l’assimilation de l’Alsace au régime commun à toutes les autres provinces, n'ont pas peu contribué à cette heureuse transformation.
Lorsque la Révolution éclata, l'Alsace était encore organisée comme autrefois sous la domination autrichienne. Seulement on avait institué un conseil souverain de la province, dont le siège était à Colmar. Sous le rapport religieux, on avait continué A y jouir de la plus grande tolérance, et la révocation de l’édit de Nantes n'y avait provoqué aucune persécution. Les différentes sectes vivaient en paix. Les anabaptistes , en petit nombre, cultivaient la terre; les juifs étaient les plus maltraités : on ne les tolérait pas partout , et ils ne pouvaient posséder des terres pendant plus d'une année ; encore étaient-ils tenus de payer au roi et è leur seigneur des droits de protection. Les luthériens avaient leurs consistoires; les réformés étaient divisés en sept communautés, et les calvinistes, qui se trouvaient dispersés, devaient faire baptiser leurs enfants par les prêtres catholiques. Quant aux catholiques romains, formant la partie la plus nombreuse de la population , leurs paroisses étaient réparties entre les cinq évêchés de Strasbourg , Spire et Metz, pour tout le nord de la province; de BAIe, pour une partie de la haute Alsace, et de Besançon pour le Sundgnw. L’Assemblée constituante détruisit cet ancien ordre de choses. Elle organisa les communes sur une base uniforme et divisa l’Alsace en deux départements, séparés, comme les anciens landgraviats, par le Landgroben, et qu’elle appela départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin. Accordant A tous les cultes une égale protection, elle appela tous les citoyens, sans distinction, A la jouissance des mêmes droits. Les Alsaciens applaudirent à tous ces changements, excepté dans quelques localités, où curent lieu des séditions qui furent promptement apaisées; et pour manifester les sentiments patriotiques dont ils se sentaient alors pénétrés , les habitants des deux départements célébrèrent A Strasbourg une fête de la fédération du Rhin, A laquelle ils invitèrent les gardes nationales de tous les départements voisins. Mais la prestation du serment civique occasionna , de la part des prêtres catholiques, des troubles sérieux , d’où naquirent les funestes divisions qui bientôt répandirent le deuil sur un grand nombre de villes : A Strasbourg surtout, les partis luttèrent avec un terrible acharnement.
C'était dans le moment où l'armée des puissances coalisées menaçait d'envahir la province; le tocsin retentissait dans toute l’Alsace; on se porta sur la frontière, mais on ne put empêcher l'ennemi de forcer les lignes de Wissembourg. Heureusement il fut repoussé, quelques mois après, et les Français rentrèrent en possession des places qu’il avait prises. Cependant les Alsaciens ne furent tranquilles qu'après la paix de BAIe (1795). Les opérations de .Moreau A Kehl et à Huningue ne troublèrent que pour quelques instants leur repos, et pendant tout
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le règne de Napoléon ils jouirent de la paix la plus profonde. Un grand nombre dos leurs s'illustra sur les champs de bataille : les Kléber, les Ilapp, les Kellermann, étaient Alsaciens. C’est à cette époque, comme nous le verrons plus tard, que l’industrie commença à se déveloper en Alsace, aussi celte province tranquille et heureuse, se fit-elle remarquer, en 181V, par sa fidélité à l’Empereur. Elle fut des premières ù souffrir de la seconde invasion -. elle était presque sans troupes, de sorte que les alliés y pénétrèrent facilement, malgré les courageux efforts de llapp et des braves accourus à sa voix. I.e héros alsacien se voyant forcé sur toute la ligne, sc replia sur Strasbourg, où il soutint un blocus de trois mois ; il ne livra la ville qu’après avoir reçu l’ordre du gouvernement de licencier son armée. Le dommage causé à l’Alsace dans cette dernière guerre fut immense, et la France entière en gémit encore. Huninguc fut détruit de fond en comble, par injonction de l’étranger; Landau, avec tous les cantons situés entre la Lauter et la Queich, réuni à la Bavièrp; Délémont et Porentrui incorporés A la Suisse, avec les communes environnantes; et, pour comble d’humiliation, les places de guerre des deux départements occupées pendant trois ans par les troupes de l’Autriche : tels furent les déplorables résultats de nos désastres militaires dans l’Alsace. Sous la Restauration , cette province a, dans plusieurs circonstances, donné des preuves de patriotisme, et, devenue toute française, elle a salué avec joie la nouvelle ère de 1830. Nous nous réservons de parler, dans notre notice sur Strasbourg, de la tentative du prince Louis-Napoléon.
La population de l'Alsace, qui n’était, après la guerre de trente ans, en 1697, que de 260,000 âmes environ, avait déjà atteint, en 1789, le chiffre de 500,000 habitants; elle est aujourd'hui de 900,000. Cette province formoit, avant 1789, un gouvernement général militaire, et portait le titre de Landgraviat , ou comté. Quant au gouvernement civil , le pays tout entier ressortissait au conseil souverain de Colmar; il y avait, en outre, un conseil supérieur d’Alsace où venaient les appellations des juges royaux, des seigneurs et des magistrats des villes, et même celles des tribunaux ecclésiastiques, qualifiées d 'appels comme d’abtit. Les justices royales n’étaient, d’ailleurs, qu’au nombre de sept : savoir les bailliages et prévôtés de Neubrisach , le bailliage et préfecture de llaguenau , le bailliage de Wissembourg, celui de Laudeck, la prévôté de Huningue et celles de Ensisheim et le Fort-Louis. Le droit romain , auquel on ne dérogeait que pour quelques statuts ou usages locaux , était suivi dans toute province. La division de la généralité, ou intendance, comportait mille cinquante-deux paroisses afTouagées. ‘
I. B. Hertzog, Chronique d'Alsace ( Edelsasser chronick). — Le P. Laguille, Histoire d'Alsace. — ScbœpOin , Alsatia illustrait!. — Ejusdcm Alsatia diplomatica. — Grandidier, Histoire d'Alsace. — Chauflour, Histoire d’Alsace. — ExpUly, Dictionnaire des Gaules. — De Golbéry el Schweighæuser, les Antiquités de l’Alsace. — Aufschlager, l’Alsace. — Slrobel , Histoire d’Alsace ( Vaterlændische geschichte des EUasses). — Annuaire* des deux départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin.
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STRASBOURG
Strasbourg , situé sur la rivière de l’Ill , à peu de distance de son embouchure dans le llhin, est traversé par deux des principales voies de communication de la France avec l'Allemagne. Une position si avantageuse, sur la frontière même des deux pays , rendra toujours cette ville l'une des plus importantes de l'Europe : son passé est sur ce point un garant certain de l'avenir qui lui est encore réservé.
César ne mentionne pas Strasbourg. Ce n'était encore, probablement, qu'une localité trop peu considérable ; mais il ne peut y avoir de doute sur son existence antérieurement a la conquête des Gaules. Le nom primitif de Strasbourg, Argenlornt, que les Romains essayèrent en vain de latiniser, est évidemment d'origine celtique. Nous trouvons, au u* siècle , Argentorat indiqué par Ptolémée, qui nous apprend que la huitième légion y tenait garnison. L'itinéraire d'Antonin en parle comme du point de jonction de la route de Milan aux Vosges, parles Alpes grecques; de celle de Milan a Mayence, par les Alpes pennines; de celle de Leyde à Strasbourg, et de celle de la Pannonie à Trêves. Sur la carte de Pcutingcr, Argentorat est marqué avec deux tours , signe des villes les plus importantes. Dans la notice des provinces et des cités de la Gaule, il est nommé immédiatement après Trêves, métropole de la Germanie première. Enfin la Notifia dignilatum nous apprend qu’Argentornt était la demeure d'un comte préposé à l’administration militaire , et le siège d'une manufacture d'armes. L'importance acquise par la vieille ville gauloise, lui valut , dès le îv* siècle, le titre de municipe : un passage d'Ammicn Marcellin en fait foi.
La position d'Argenlorat, derrière la seconde limite naturelle de l'Empire, justifiait les faveurs que les maîtres du monde lui accordaient. Mais ni les grands travaux de défense exécutés par les Romains sur les deux rives du Rhin , ni la valeur des légions, ne purent protéger le municipe contre les Alamans. En 35G, Argentorat fut pris et pillé: Julien , à qui Constance venait de confier le gouvernement des Gaules, accourut aussitôt , et les Alamans, vaincus dans les lieux même témoins de leur triomphe , furent rejetés au delà du fleuve. L'année suivante, Julien eut encore à les repousser. La défaite de Rarbalion , l'un des généraux des Romains, avait accru le courage des barbares. Le jeune César les rencontra à peu de distance d'Argenlorat. La victoire fut rudement disputée; mais la discipline romaine l’emporta encore une fois sur la fougue désordonnée des Alamans, et sii mille des leurs restèrent sur le terrain, sans compter ceux qui se noyèrent en traversant le Rhin. Leur roi, Chnodomar, fut fait prisonnier et conduit à Rome. I n monument élevé, en 3G0 , par les citoyens d’Argenlorat, en l'honneur du vainqueur, transmit à lu postérité la reconnaissance des hubitants de la province.
Lorsque, après la défaite d'Attila dans les plaines de Chdlons (451), les Huns se replièrent sur le Rhin, l'Alsace fut complètement dévastée sur leur passage, et
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au milieu de ce bouleversement de toute la province, Argcntoral perdit jusqu'à son nom. Les Franks, en reconstruisant la cité, l'appelèrent Stratiburg; ils lui laissèrent tous ses droits de municipe : sa curie, scs officiers municipaux , élus par la curie, et son défenseur de la cité, nommé par l'assemblée générale des citoyens, constitution à laquelle les institutions chrétiennes allaient porter de graves atteintes. Fondé au iv* siècle, l’évêché de Strasbourg fut doté, dès la fin du vil*, de possessions temporelles. Il obtint des rois d’Austrasie le riche domaine du RuITgau, ou pays de Roulfach , et bientôt , comme défenseurs de la cité, les évêques réunirent en leurs mains la juridiction civile et criminelle dans les affaires ordinaires. Ils y joignirent encore la monnaie et les péages, ainsi que l’atteste une bulle du pape Adrien , à la date de 775. l.a concession du pouvoir temporel aux évêques fut une grande révolution dans In cité, qui se trouva dès lors administrée par leurs fidèles. Ces prélats remplirent d’abord scrupuleusement leurs devoirs de défenseurs de la ville épiscopale. En 776 , nous voyons Heddon l’un d'eux, obtenir de l'empereur Charlemagne, pour ses diocésains, le privilège de commercer en sécurité dans toute l'étendue du royaume sans acquitter de péage. Dès cette époque, la ville de Strasbourg entretenait des relations commerciales très- étendues; elle devait à sa position rapprochée du Rhin l'avantage d’expédier au nord de l’Europe toutes les richesses du sol de l'Alsace. Plus tard, elle * servit, en outre, au transit des marchandises précieuses que Venise tirait du Levant. A cette importance commerciale, Strasbourg réunissait l'importance politique : on sait, en efiet, que ce fut dans cette ville que Charles-le-Chauve et Louisle-ficrmanique s'allièrent, en 8V2, contre leur frère Lolhaire.
Les premières luttes entre la ville et l’évêque remontent au \* siècle. On n'en connaît pas bien l'origine; mais, dès l'an 901, Louis-l'Enfant , fils de l'empereur Arnould, fut obligé de venir rétablir l’ordre. A la mort de Louis III (912). la rivalité de Charles-le -Simple et de Conrad de Franconie fut l’occasion d'une nouvelle rupture. La cita prit parti pour ce dernier, tandis qu’Otbcrt , dans l'espoir sans doute de fortifier son autorité temporelle, se déclarait pour le roi de France. Il y a tout lieu de croire que le prélat facilita la prise de Strasbourg par une armée de Lorrains, partisans de Charles, lesquels pillèrent et incendièrent la ville. Olbcrt la quitta, l'année suivante, en lançant sur elle l’interdit ; mais les habitants le poursuivirent et l'obligèrent de se réfugier dans le château de Rothenbourg, où il fut tué. Le successeur d’Olbert, appuyé de Charles-le-Simple, fit expier le crime aux coupables en leur imposant une forte amende.
L’évêque Erkanbold, qui avait accompagné l'empereur Olhon II en Italie, obtint de ce prince , en 982 , la confirmation de la juridiction temporelle sur la ville épiscopale. I.n discorde erssa dès lors pour quelque temps. Erkanbold entoura, d'ailleurs, l'administration de la justice de formes protectrices parmi ceux qui étaient devenus presque scs sujets; il leur donna des garanties nombreuses et détermina l'exacte limite des droits attribués à l’évêque. Le code qu'on lui doit, et qui renferme des dispositions remarquables, semble même avoir été rédigé avec le concours de la cité. « A l'exemple d'autres villes, » porlc le préambule, « Strasbourg a été fondé dans ce but, que tout homme, indigène ou étranger, y aura sa paix en tout temps et auprès de tout le monde. » Le criminel qui
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s'y sera réfugié , jouira du droit d'asile , en se conformant au* lois de la cité, il ne pourra, du reste, y transporter un objet volé, à moins de le rendre, à la première demande, et celui qui mènera un prisonnier dans l'intérieur de la ville devra le livrer au juge ou au prévôt. Tous les magistrats relèvent de l’évêque , qui les institue par lui-même ou par ses ofQciers ; il ne pourra les choisir que dans la famille de son Église. Personne, dans la cité, n'a le droit de juger, si ce n’est l'Empereur, l’évêque, ou ceux qu'il a commis è cet effet. L'administration de la ville est confiée à cinq ofQciers : l’avoué, le prévôt, lo comte du palais, le péager et le maître de la monnaie. Les fonctions de chacun d’eux sont détermir uécs. L’avoué juge tous les crimes qui sont punis par l’effusion du sang ; mais comme un ecclésiastique ne peut lui conférer ce droit , l'avoué , à son entrée en charge , demande à l'Empereur le droit de glaive. Comme exécuteur des * jugements , le bourreau est le vicaire de l'avoué , qui , du reste , ne peut juger que dans le palais de l’évêque; et celui-ci ne peut conférer l’avouerie, si ce n'est de l’aveu du chapitre , des ofQciers de l'évêché et des bourgeois. Le prévôt juge toutes les affaires concernant les vols, les injures et les dettes-, ainsi que les autres ofQciers, il tient de l’avoué le pouvoir de faire exécuter ses jugements.
Sa juridiction s'étend sur tous les citoyens de la ville et sur tous les sujets de l'évêché qui y résident, à l'exception des membres de la famille de l'Église.
Le prévôt s’adjoint deux assesseurs, sous le nom de juges, lesquels connaissent des matières de dettes. Il nomme de plus les trois heimburge, ou chefs de la police de la ville, ainsi que le geôlier de la prison. Le lieu des assises du prévôt et des juges est la place publique. Le geôlier fait les citations ; il désigne le demandeur, et somme le défendeur de vive voix et partout où il le rencontre. Il est responsable des prisonniers qui lui sont confiés ; s'ils viennent à s'échapper, il devra subir les peines qu’ils auront méritées, à moins que les coupables n'aient été enlevés de force. De plus, il sert d'aide au bourreau dans les exécutions. Les supplices consistent à être condamné au gibet, écorché vif ou épilé, è perdre la main, les yeux, à subir la castration, la décapitation. Nul bourgeois ne peut faire arrêter un de ses concitoyens au moment où celui-ci est sur le point de se mettre en voyage. Dans un cas d'injures publiques, si les deux parties consentent à s’en rapporter au jugement du peuple, le juge décidera suivant ce que le peuple aura prononcé. Si celui qui a injurié nie le fait, le plaignant pourra le prouver par la voie du duel. La plus forte amende pour injure est de trente sols. Si quelqu'un viole le domicile d'un citoyen, il paiera une amende an juge et compensera au triple le dommage qu'il aura causé. »
Nous continuons cette curiensc analyse du code d’Erkanbold. Il y est encore dit que « le comte du palais nommera les maîtres des différents corps de métiers de la ville; jugera tous les délits auxquels l’exercice de ces métiers donnera lieu ; et qu'il rendra ses jugements dans le palais de l'évêque , lequel prononcera en dernier ressort sur les appels. En outre, le comte du palais percevra des droits de péage sur certaines marchandises : par exemple , sur les épées vendues avec leurs fourreaux au marché, et sur l'huile, les noix et les fruits, pourvu que ces denrées soient échangées contre de l’argent comptant. I.c péager général entretiendra les ponts, de concert avec le comte du palais, contrôlera les vi. 3
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mesures publiques , nommera les mesureurs jurés . et jugera toutes les contraventions en matière de mesures. Les membres de la famille de l'Église seront seuls exempts de péage. Quant au maître de la monnaie , il présidera à sa fabrication et jugera, d'après les lois de la ville, dans toutes les affaires de fausse monnaie. Le corps des monétaires sera tiré de la famille de l’Église. La monnaie devra toujours être d'un poids uniforme, et frappée dans un lieu déterminé, afin que tout le monde puisse être témoin de sa fabrication. »
Indépendamment de ces droits que l’évêque exerçait par les agents à sa nomination, il y en avait qui lui compétaient directement. Ainsi le corps des marchands était tenu de mettre à sa disposition vingt-quatre messagers, à chacun desquels il pouvait faire faire, tous les ans, trois voyages. Tout bourgeois lui devait, en outre, cinq jours de corvée par an. Tel fut le régime intérieur de Strasbourg sous l’administration de ses évêques. Ce code que nous venons d'analyser, favorable sur plus d'un point au développement de l'industrie et du commerce, consacre, il est vrai, beaucoup de dispositions contraires aux libertés primitives du municipe romain ; mais il faut reconnaître que les bourgeois de Strasbourg jouissaient de droits que la plupurt des peuples modernes n'ont obtenus que bien tard. Erkanbold avait bien compris les intérêts de l'épiscopat, en les leur accordant. Lors de la rivalité de Henri II et de Hermann, duc de Souabe et d’Alsace, son compétiteur à l'Empire, Strasbourg, la seule ville de toute la province qui, poussée par son évêque W'crnher, eût embrassé le parti de Henri II, fut prise d'assaut, pendant la nuit, par le duc de Souabe et livrée au pillage (juin 1002). Le vainqueur ne respecta pas même la cathédrale , la dépouilla de ses trésors et y mit le feu. Dans le désordre causé psr l'incendie, les soldats de l’évêque attaquèrent les soldats d'Hermann, et en tuèrent un grand nombre; mais l'édifice , monument admiré des contemporains, fut entièrement détruit. Il commençait à se relever de ses ruines, grâce à l’activité du prélat, lorsque la foudre vint arrêter sa reconstruction ( 1007). On la reprit bientôt, et de cette époque datent les premiers travaux du prodigieux monument qui fait aujourd'hui l’orgueil de Strasbourg. Le fondateur de cette église , Wernher, envoyé en ambassade b Constantinople, mourut en 1029 prisonnier de l'empereur grec.
Cependant la ville de Strasbourg manquait d’institutions municipales , car le code d’Erkanbold n’y avait pas pourvu ; tous les magistrats relevaient de l’évêque, et c'était en son nom qu'ils exerçaient leurs fonctions. Un nouveau code , attribué 6 l'évêque Otton de Hohcnstauffen , qui gouvernait l’église de Slrasbourg, à la fin du xr siècle, introduisit quelques changements dans ce régime. Il fut dit que, chaque année, la ville nommerait par voie d’élection douze conseillers, ou même davantage s’il le fallait, pris indifféremment parmi les bourgeois, et que ce conseil choisirait dans son sein un président, sous le nom de maître. Après l'installation des conseillers, l’assemblée des citoyens devait en leur présence élire des échevins, dont les fonctions consistaient è servir de témoins dans les ventes, dans les achats, et dans d'autres actes analogues. Ils formaient, déplus, une sorte de tribunal auquel, si les deux parties étaient d'accord, on pouvait soumettre une affaire en litige. Leur jugement était alors sans appel. On a dû remarquer l’absence presque absolue de dispositions pénales dans le code d'Erkanbold. Celui
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d'Qtton y pourvut également. Il est d'une grande sévérité pour les délits commis par les conseillers ou par le maître. Quant au coupable fugitif, il ordonne qu'un rase sa maison, ce qui équivalait à la perte du droit de bourgeoisie ; ou, si le prévôt et le conseil y donnent leur consentement, qu’on enlève seulement les portes et les fenêtres, afin que chacun y puisse pénétrer. Une des peines les plus fréquentes est le bannissement : c'était aussi l'une des plus graves, car le coupable, chassé de la ville , trouvait rarement ailleurs aide et protection.
Otton de HohenslaulTen accorda aux habitants la diminution de l'impôt du bon vin , lequel , diminué de nouveau par l’empereur Henri V, sur les plaintes lamentables des habitants, fut enfin racheté par la ville, en 1252. Le successeur de Henri V, Lothaire de Saxe, ne fut pas moins bien disposé en faveur des Strasbourgeois. Pendant le séjour qu'il fit dans leur ville, en janvier 1129, il leur accorda le privilège de ne pas être cités devant un tribunal étranger, si ce n'est pour les biens qu'ils pourraient posséder hors de la ville. C'est ainsi que la capitale de la basse Alsace sc trouva affranchie de la juridiction des deux landgraves, et plus tard de celle du bailli provincial. Enfin, l'empereur Henri VI, en 1196, défendit à tous les sujets de son empire de saisir les marchandises strasbourgeoises que le Rhin rejetterait sur ses rives; privilège fort important pour une époque où la navigation du fleuve était si difficile, car les riverains s’étaient attribué le droit de s'emparer des marchandises naufragées.
Les empereurs de l'illustre maison de Hohenstauffen comblèrent Strasbourg de leurs faveurs; Philippe, frère de Henri VI, plaça les habitants sous la protection particulière de sa majesté royale ; c'était donner l’immédiateté à la ville. Les habitants voulurent secouer aussitôt la dépendance de l'évêque. Frédéric II condamna leurs prétentions (1214) ; mais sans se laisser décourager pnr ce premier échec, ils réclamèrent d'autres privilèges. Nous avons dit de quelle importance étaient les fonctions de l’avoué , qui , choisi par l'évêque, tenait le droit de glaive de l'Empereur lui-même. Les bourgeois intervenaient déjà dans sa nomination : ils obtinrent , en 1220 , de l'évêque Henri de Yeringen que cette charge ne serait jamais accordée à un empereur, ni à un roi ou à un duc, ni à leurs enfants , ni même à un noble. Lorsque l’évêque Berthold de Teck fit la guerre au comte de Linange, pour l'héritage de la comtesse de Dagsbourg, les Strasbourgeois n’y prirent aucune part; craignant même de voir entraver leurs relations commerciales par les hostilités , ils réclamèrent la protection de l’Empereur qui la leur accorda. Mais ce service ne put exciter leur reconnaissance ; car Frédéric ayant été excommunié (1228), ils firent alliance contre lui avec leur évêque. Cette révolte leur coûta cher. Le pays fut bientôt envahi par le jeune roi des Romains : voyant alors leur ville assiégée, la navigation du Rhin interrompue , et par suite leur commerce ruiné, ils s'adressèrent à l'abbé de Saint-GaH pour implorer leur pardon, et furent condamnés à une forte amende. Cependant on les retrouve encore, avec l'évêque, dans le parti de Henri, quand ce jeune prince se révolte contre son frère. Le généreux Frédéric, à son retour de la Terre-Sainte, leur accorda un nouveau pardon et ajouta même de nouveaux privilèges à ceux que leur avaient octroyés ses prédécesseurs. 11 espérait, par tant de générosité, s'être attaché les cœurs des Strasbourgeois, lorsqu'il eut la douleur d'apprendre que les
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séductions de la cour de Rome les avaient entraînés à une troisième révolte.
A l'évéque Henri de Stahleck qui, de concert avec les habitants, avait ajouté quelques nouvelles dispositions aux anciens codes , succéda le fameux Waithcr de Geroldseck (1261). Sa violence , la raideur de son caractère , son ambition , son esprit irréfléchi, étaient bien connus : aussi prévit-on tout d'abord les embarras que sa nomination allait causer dans les circonstances où l'on se trouvait, et surtout en présence des efforts continuels que les habitants faisaient pour leur complet affranchissement. Il commença pourtant par montrer de la modération , de la patience même; il toléra quelques usurpations sur ses droits. Mais enfin cette condescendance enhardissant de plus en plus les prétentions de la ville, il mit le Magistrat en demeure de se conformer aux anciennes coutumes, en le menaçant & la fois de sa puissance temporelle et de l’excommunication. Les bourgeois ne répondirent à cet avertissement que par la dévastation du château épiscopal de Ilaldenburg; alors Walther ordonna au clergé et è ses vassaux d'abandonner la ville , sur laquelle il jeta l'interdit. Les habitants se vengèrent sur les demeures des clercs et des séculiers fugitifs.
Pendant ce temps , l'évêque avait assemblé des troupes : son oncle l’archevêque de Trêves lui envoya dix-sept cents hommes; l’abbé de Murbach, celui de Saint-Gall, Rodolphe de Hapsbourg et toute la noblesse des environs, vinrent à son secours. Plein d'ardeur et de conflanee, il alla lui-même metlre te siège devant la place. Un ménestrel, nommé Ritterpflel, qui se trouvait à Strasbourg, ayant fait avec le plus heureux succès , à la tête de quelques bourgeois , une sortie sur les troupes de l'archevêque de Trêves , cet échec inattendu exaspéra les assiégeants. Ils se portèrent en grand nombre sur l'une des portes de la ville, que l'on espérait surprendre durant le dîner des gardes; mais ils trouvèrent une résistance vigoureuse et perdirent soixante chevaux. C'était le 12 juillet 1261 ; le lendemain , on convint d’un armistice jusqu’après la moisson. Les gens sages croyaient en profiter pour calmer les esprits. Mais toutes leurs tentatives furent inutiles, et, le délai expiré, Walther de Geroldseck mit de nouveau ses troupes en campagne. Cependant la ville avait considérablement accru ses forces ; elle avait fait des traités avec Colmar et Bêle ; quelques seigneurs , mécontents du peu d’égards qu'on avait pour leurs services dans le camp épiscopal, avaient aussi pris parti pour les bourgeois, entre autres Rodolphe de Habsbourg, qui se mit è leur tête , et garda le commandement jusqu’à l’époque où il monta sur le trône impérial.
Une première rencontre eut lieu, le 29 décembre. Les bourgeois avaient fait une sortie pour s'emparer du château de Breuchwickersheim; mais quelques soldats s'étant répandus dans les caves aussitôt qu'ils furent arrivés dans le village , cette imprudence paralysa leurs forces, et ils furent obligés de se retirer devant les épiscopaux, qui égorgèrent une vingtaine de traînards. Au mois de mars 1262, Strasbourg envoya quelques troupes sur Mundolsheim, pour attaquer l'église fortifiée, qui, par sa position, commandait les routes de Haguenau, Brumath et Saverne. Walther marcha sans retard à la défense de ce poste important. Les épiscopaux, avaient cinq mille hommes d’infanterie et trois cents chevaux : leurs adversaires paraissaient plus nombreux , mais ils étaient moins
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aguerris. Lorsque les deux armées furent en présence , l'un des chevaliers de Strasbourg poussa son cheval et offrit le combat singulier. Un noble l'accepta , et courut à la rencontre de son adversaire avec une telle impétuosité, que les deux chevaux furent tués par le choc. De part et d'autre, les rangs s’ébranlèrent aussitôt. La mêlée fut affreuse; mais l’infanterie de l'évêque, tenue en respect par les archers de la ville, ne put donner, tandis qu’au contraire, les artisans de Strasbourg entouraient les cavaliers ennemis et les démontaient. Près de soixante-dix restèrent sur le carreau , tous nobles , parmi lesquels se trouvaient le frère et Tonde de l'évèque. D'autres furent pris, et les vainqueurs les emmenèrent liés avec les cordes même que les épiscopaux destinaient à leurs ennemis. L'évêque avait vaillamment combattu. Il eut deux chevaux tués sous lui; un troisième lui servit à fuir. Contraint de faire la paix, il reconnut aux habitants la jouissance des droits et bonnes coutumes qu'ils possédaient , confirma tous les privilèges de la ville, leva l’interdit dont il l'avait frappée, et s’engagea à ne jamais construire de fort dans un certain rayon autour de ses murs.
Les Strasbourgeois, après avoir imposé ce traité, ne furent pas encore satisfaits : iis continuèrent leurs expéditions contre les domaines ecclésiastiques. Plusieurs villages furent pillés et brûlés. Enfin, l'empereur Richard intervint; il entoura la ville de l'inviolabilité du saint-empire, et s'engagea à faire exécuter le traité imposé à l’évêque. Wallher étant mort de chagrin , le 12 février 1263, le chapitre , sur la prière des bourgeois, lui donna pour successeur Henri de Geroldseck , lequel s’était toujours montré partisan des réformes , quoique cousin du dernier évêque. Le nouveau prélat approuva ce qui avait été fait, confirma tous les privilèges, toutes les immunités des habitants, et fit avec eux une transaction, qui , tout en assurant l'indépendance du conseil , rendit la juridiction souveraine, et permit aux bourgeois de prétendre à quelques-unes des charges épiscopales. Aussi les voyons-nous bientôt exercer au dehors tous les droits d’un état souverain : seconfédérer avec le chef de l’Empire, avec les villes et les seigneurs , prendre les armes pour garantir leur indépendance , protéger leurs alliés, frapper monnaie, admettre dans leur communauté les sujets fugitifs, malgré les réclamations des seigneurs , et administrer, en concurrence avec les cours épiscopales, la justice civile et criminelle. L’importance de la ville de Strasbourg était telle alors , que l'empereur Albert , fils de Rodolphe de Hapsbourg, vint en grande pompe remercier les habitants des secours qu’il avait reçus d'eux contre son compétiteur au trône, Adolphe de Nassau.
Quoique les nobles, dont se composait en grande partie le conseil, fussent pleins de condescendance pour l’évêque, quelques discordes troublèrent de temps en temps l'union de la ville et du prélat, sans avoir pourtant les graves conséquences des précédentes querelles. Citons un fait. En 1287, le Magistrat avait défendu aux couvents d'accepter quelque part que ce fût de l’héritage des bourgeois, et de recevoir des novices Agés de moins de dix-huit ans , sans l'agrément des familles. Les Dominicains ayant refusé de se conformer à ces prescriptions, les bourgeois indignés se portèrent en foule à leur couvent et les expulsèrent. Sur l’ordre du légat, l'évêque Conrad de Lichtenberg mit la ville en interdit; mais il traita l'affaire avec tant de ménagements , que l'excommunication fut bientôt levée, et
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qu’il put donner satisfaction aux religieux sans indisposer les bourgeois contre son autorité.
Depuis que Strasbourg avait conquis sa liberté, la condition delà majorité des habitants n’était devenue que plus dure. Les nobles seuls avaient recueilli les fruits de la victoire. Maîtres de l'administration municipale et en possession des grands offices épiscopaux, ils usaient despotiquement de leur immense pouvoir et vendaient aux artisans une sorte de patronage pour leurs personnes et leur industrie. Le peuple essaya, plusieurs fois, de briser le joug, mais toujours inutilement ; l’oppression ne retomba que plus lourde sur les malheureux qu'elle accablait. Dans une seule sédition, en 1308, plus de quatre-vingts personnes furent condamnées au bannissement perpétuel. Heureusement pour le peuple, la division se mit entre ses maitres ; ce fut l'occasion de sa délivrance.
Les nobles avaient célébré, le 22 mai 1332 , l'une de ces fêtes où se trouvaient réunis tous les plaisirs du temps, un tournoi, un bal, puis un repas. Le soir, les dames s’étant retirées, les hommes allèrent terminer la journée dans leurs tribus respectives. Partout, alors, on parlait de la rivalité des familles de Zorn et de Miilnheim, de leurs dissentiments politiques et de leurs succès divers. Les discussions des tribus achevèrent de monter les têtes échauffées déjà par le vin. Des paroles on passa aux coups : chacun défendit son parti , chacun s'arma ; et les écuyers s’étant joints à leurs maitres , en un instant s'engagea dans les ténèbres une mêlée sanglante qui se répandit dans la rue , et ne se termina que par la mort de sept membres de la famille des Zorn et de deux de celle des Miilnheim. Mais on s' était menacé, en se séparant; on voulait, de part et d’autre, faire appel à la noblesse des châteaux voisins: une querelle privée allait produire une guerre générale. Cette situation était des plus dangereuses pour la ville. Le peuple le comprit , et les membres les plus influents des corps de métiers se rendirent auprès du Magistrat. « Nous ne pouvons, » dirent-ils , « laisser nos intérêts les plus chers entre les mains d’hommes qui viennent d'ensanglanter la ville et qui sont prêts à renouveler leur lutte; c’est aux artisans à veiller à la sûreté publique; ils doivent conserver le sceau et la bannière. » Le Magistrat ayant cédé à cette manifestation, les artisans profitèrent du pouvoir qui, tombé entre leurs mains, ne devait plus en sortir, pour rendre la constitution de la ville plus favorable au peuple. Ils nommèrent un nouveau conseil, dans lequel toutes les tribus eurent leurs représentants, et non plus, comme autrefois, les seules tribus nobles. On réduisit le nombre des maîtres de quatre à deux, et l’on plaça à leur tête l’Ammeisterou maître des artisans . lequel prit aussitôt les mesures les plus énergiques contre ceux des citoyens qui avaient troublé l’ordre. Il assigna aux deux partis , dans l’intérieur de la ville, une limite que ni l’un ni l’autre ne put franchir; défense fut faite de porter toute espèce d’armes, et ceux qu'on reconnut coupables de la mort des victimes de la sédition furent condamnés au bannissement.
Cette révolution ne troubla nullement la bonne harmonie entre les bourgeois et l’évêque. En 1333, ils unirent leurs forces et agirent de concert, avec les villes de la Suisse et du Brisgnw, contre Gauthier de Tubingen, lequel, posté dans son château de Schwanau , sur les bords du Rhin , pillait les bateaux qui sillonnaient le fleuve et rançonnait les passagers. Ce repaire , situé au milieu d’un
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marais , devait à sa situation une force redoutable et était, en outre, défendu par une nombreuse garnison. Les confédérés l'ayant investi , lancèrent dans la place, à l'aide de machines de guerre, des matières infectes, en si grande abondance, que le séjour en devint insupportable, dépendant les brigands résistaient encore , lorsque la chaleur de la saison fit tarir le seul puits qui leur fournissait l'eau. Le chef de la garnison parvint à s'échapper; ses compagnons, forcés dans le donjon , au nombre de soixante , furent tous passés au III de l’épée. Le commerce de Strasbourg tira de grands avantages de la destruction de Schwanau, et, à la même époque, les habitants obtinrent encore de l'Empereur une foire d'une durée de quinze jours avant et de quinze jours après la Saint-Martin, avec la protection impériale pour tous ceux qui s'y rendraient.
Vers le milieu du xiv* siècle, lorsque la peste noire ravagea l’Europe, le Magistrat de Strasbourg fut le seul de toute l'Alsace qui protégea les Juifs, accusés d'avoir empoisonné les puits (1319). La malveillance prétendit que le conseil s'était laissé gagner par leurs trésors. Ce bruit prit bientôt même une telle consistance, que les bouchers vinrent un jour jusque dans la cour de l’Ammeister le prier ironiquement de faire part aux corps de métiers des sommes qu'il avait reçues, ün voulut arrêter ces insolents ; mais la populace les défendit, et l'Ammeister, les deux maîtres et tout le conseil furent obligés de se démettre de leurs fonctions. On rendit annuelles celles de l'Ammeister, et l'on porta de nouveau le nombre des maîtres à quatre. Cette nouvelle révolution communale donna pleine justification aux nobles qui, pour se venger de la dernière, s'étaient mis à la tète du mouvement. Mais la cause des juifs était perdue. On éleva un vaste échafaudage dans leur cimetière, sur l'emplacement occupé de nos jours par la préfecture , et on les y entassa tous , au nombre de deux mille ; puis , après les avoir prêchés, on brûla tous ceux qui ne voulurent pas recevoir le baptême; on arrachait, malgré la résistance des parents, les enfants du milieu des flammes pour les baptiser. Celte horrible exécution annulant de fait toutes les créances des juifs , le conseil partagea leur fortune entre les corps de métiers.
Le ciel se chargea de punir ce fanatisme ignorant et barbare. Quelques mois après, la contagion envahit l'Alsace ; et à Strasbourg seulement , dans les neuf paroisses, on enterra communément de quatre-vingts A quatre-vingt-dix personnes par jour. la; tiers de la population succomba. Les Israélites essayèrent bientôt de rentrer à Strasbourg; mais, sur l'ordre de l’Empereur, ils furent encore expulsés, quarante ans après. Pendant ces troubles, Charles IV (1347), afin de s'attacher les puissants feudataires de l'Empire, peut-être aussi pour subvenir aux besoins du fisc impérial , avait concédé A plusieurs seigneurs des bords du Rhin le droit de lever des péages sur les bateaux qui passaient sur le fleuve. Les Strasbourgeois, quand la tranquillité fut rétablie dans leur ville, réclamèrent contre ces innovations, et, conformément au privilège par lequel Louis IV les avait autorisés A user de la force contre tous ceux qui causeraient quelque dommage à leur commerce , ils interrompirent durant deux années la navigation A l’aide d'un barrage. Les possesseurs des nouveaux droits se décidèrent enfin A renoncer à leurs prétentions. Le barrage fut aussitôt rompu, et dans le premier mois on compta près de cent bateaux lourdement chargés qui
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descendirent le Rhin. Ce n'est pas, du reste , dans cette seule circonstance que la ville se permit de résister è Charles IV. Par un article de sa bulle d'or, l'Empereur avait défendu à toutes les villes d'admettre au droit de bourgeoisie toute personne qui n'aurait pas sa résidence dans leurs murs. Strasbourg protesta énergiquement contre cet article , dont l'exécution eût porté une grave atteinte à son influence , et Gnit par obtenir la confirmation d'un droit qui lui était si cher.
Il était d'usage alors parmi les nobles de Strasbourg de prétendre ne pas être bourgeois, dès qu’on voulait les soumettre aux charges communes; mais quand ils avaient besoin de protection , ils ne manquaient jamais de se prévaloir de cette qualité. En 1372, le Magistrat, pour faire cesser un pareil désordre, mit les nobles en demeure de prendre le droit de bourgeoisie dans le délai de deux ans. Cette mesure causa un grand mécontentement. Jean Erbe, descendant d'une famille d’ofliciers épiscopaux, refusa de s’y soumettre , et, condamné à un bannissement de dix ans, répondit è la sentence par une déclaration de guerre. Ayant enrôlé sous sa bannière les plus hardis pillards de la province , il attaqua sur toutes les routes les habitants de Strasbourg, qu'il rencontrait sans défense, et établit sa troupe dans le château de Herrlishcim , dont il s’empara d’assaut. Cet excès d’audace indigna toute la contrée : le bailli provincial mit sur pied les forces des villes de l'Empire ; Strasbourg y réunit ses propres soldats. Le château fut repris et l'on punit de mort les défenseurs. Cependant la guerre continua, car Jean Erbe, avec l’aide de ses parents et de ses amis, put résister longtemps encore aux forces réunies de toutes les villes de l’Alsace. L'Empereur lui-même dut intervenir.
Au milieu de ces troubles, le conseil ne négligeait ni les intérêts du commerce delà ville, ni ceux du parti qu'il représentait. C'est en 1358 qu'il fit construire le premier kaufhaun, vaste magasin servant d’entrepôt aux marchandises étrangères. En 1362, il obligea certains métiers qui jusqu'alors avaient été classés dans les tribus nobles, de les quitter et il leur rendit ainsi la jouissance de droits que l'influence des patriciens ne leur permettait guère d’exercer. Quelques années plus tard , Strasbourg encourut la colère du roi des Romains, Wenceslas, Gis de Charles IV, pour avoir bravé la défense que le chef de l’Empire avait faite au Magistrat d'accueillir un noble du BAle et ses adhérents, coupables de plusieurs violences sur les terres de l'archiduc d'Autriche. Wenceslas, courroucé, annula tous les privilèges de Strasbourg. Le conseil dut s'humilier : le roi des Romains se laissa fléchir, et, en 1381, rétablit les habitants dans tous leurs droits.
Le bien-être des communes avait pris, à cette époque, sa plus grande extension. \& jalousie des nobles s’en émut d'autant plus, qu'ils voyaient leurs richesses diminuer sensiblement. Pour sortir de cette situation , les seigneurs féodaux de la Souabe et de l’Alsace se liguèrent, sous le prétexte spécieux que les villes s'arrogeaient le droit de recevoir, parmi leurs bourgeois non résidents, les vassaux des grands feudalaires. Pendant cette levée de boucliers, les Strasbourgeois, alliés des villes de Souabe, contre lesquelles les efforts des seigneurs se dirigeaient principalement, eurent de fréquentes luttes à soutenir, et ils rendirent tout le mal possible aux nobles, qui ne faisaient de la guerre qu'une longue série de brigandages et de dévastations. La lutte continua ainsi , avec des alternatives de succès et de
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revers, jusqu'à ce que les deux partis, las de leurs excès, convinrent entin de poser les armes ( 1389) Les résultats île cette malheureuse guerre furent désastreux pour les villes : leur commerce eut peine à se relever, et peut-être faut-il voir dans les troubles si graves de la fin du xiv* siècle la première cause de la décadence de Strasbourg.
En 1383, le seigneur Brunon de Ribeaupierre s'était fait admettre au nombre des bourgeois externes [ausburger]-, son ambition et sa mauvaise foi lui avaient attiré de nombreux ennemis, et il voulait obtenir contre eux l'appui de la redoutable commune. Toutefois la ville ne lui avait promis de secours que dans les luttes dont les causes ne remonteraient pas au delà de la date de son admission. Au printemps de l'année 1 381, il avait surpris et fait enfermer dans le château de llaut-Rappolstein le chevalier John Harleston , dont il avait reçu plusieurs outrages à la cour des ducs de Bourgogne , et qui , accompagné de trois autres sujets du roi d’Angleterre , se rendait à Rome en passant par l'Alsace. La rançon de Harleston fut fixée à trente mille francs en or; mais à peine Brunon eut-il reçu un fort à-compte sur cette somme , qu'il porta ses prétentions plus haut et refusa de relâcher ses prisonniers. Richard II, roi d’Angleterre, informé de cet attentat , écrivit aussitôt au Magistrat de Strasbourg pour le prier d'intervenir; mais la ville prétendit que cette affaire, étant antérieure à l'admission de Brunon, ne la regardait point. Celui-ci , appréciant mieux le danger qui le menaçait , chercha un nouvel appui auprès du roi de France , Charles VI , tandis que l'Empereur et le pape joignaient leurs réclamations à celles du roi d’Angleterre. Le mandement impérial était surtout menaçant; il ne parlait de rien moins que de diriger les forces de l'Empire contre le vassal rebelle. Brunon ne se laissa pourtant pas intimider par le mandement impérial ; il résista même aux conseils des Strasbourgeois, qui, plus éclairés enfin sur leurs véritables intérêts, lui conseillaient de rendre les prisonniers.
La ville de Strasbourg n'en supporta pas moins seule les conséquence de la résistance de son bourgeois. Une cour de justice, réunie dans le château de Burglitz, en Bohême, la mit au ban de l’Empire, et bientôt on apprit de toutes parts quo plusieurs de ses marchands avaient été arrêtés comme déchus de leurs droits à la protection impériale. Strasbourg envoya aussitôt des députés à l'Empereur, qui refusa de les recevoir, tandis que le seigneur de Ribeaupierre, soumis d'abord à la même peine que la ville , en fut relevé dès qu’il eut relâché son prisonnier dont la captivité avait duré six ans. Cette conduite, d’une iniquité révoltante, était le résultat des intrigues de la noblesse, laquelle cherchait tous les moyens possibles de se venger des bourgeois ; la plupart des nobles de la province s’étaient empressés de prendre les armes pour faire exécuter l'interdit; l’évêque s’était joint à eux, et Brunon de Ribeaupierre n’avait point eu honte d'entrer dans la ligue. Les forces des seigneurs, réunies à celles de l'Empire, sc répandirent d’abord autour de Strasbourg { septembre 139-2), dévastant les propriétés des habitants, pillant et brûlant les villages qui appartenaient à la ville. Le 22 septembre (un dimanche), ils attaquèrent Strasbourg. Leur armée était divisée en deux corps : le premier, dirigé contre la place ; le second , plus faible et placé au delà du Rhin, destiné il s’emparer du pont que les habitants avaient jeté sur le fleuve. La première attavi. V
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que n'ayant pas eu de résultats, grâce à l'artillerie de la ville, tous les efforts se concentrèrent sur le second point. Le Magistrat avait heureusement posté une garnison dans la maison du péage, et elle lit un feu si bien nourri contre les assaillants, qu'ils ne purent approcher.
On essaya alors d'incendier le pont ; mais quelques bourgeois se jetèrent dans des barques et parvinrent à détourner les brûlots qui descendaient le courant. Une autre tentative faite pour renverser quelques-uns des pilotis, ne réussit pas mieux. Saisies alors d’une terreur panique , les troupes placées sur la rive droite se débandèrent , et leur fuite mit fin au combat. Les hostilités n’en continuèrent pas moins , malgré l'intervention de quelques villes du Rhin et de quelques seigneurs bienveillants; car les prétentions de l’ennemi étaient trop grandes pour que la ville pût s'y soumettre. Strasbourg obtint souvent l'avantage. On se lassa de guerroyer et l’on fit des ouvertures à la ville , qui s'empressa d'envoyer des députés â la diète de Nuremberg, et de là à Prague auprès de l’Empereur. Les sollicitations de plusieurs princes et celles des cités amies calmèrent le ressentiment de Wenceslas : le premier jour de l'année 1393, il publia un mandement par lequel il leva le ban dont Strasbourg avait été frappé ; en même temps il confirma les privilèges des deux partis, et promit l'oubli de tous les désordres qui avaient été commis. Quant aux points litigieux, il les renvoya à une commission judiciaire; mais la ville fut condamnée à payer au trésor impérial trente-deux mille florins. L'irritation des bourgeois contre leur évêque , allié des nobles, était si vive, qu'il fut obligé de résigner ses fonctions. Son successeur, l'évêque d’Utrccht, pour calmer les esprits, décida que dorénavant les prélats, à leur avènement, jureraient de respecter les privilèges de la cité; il s'engagea, de plus, à donner accès en tout temps aux habitants de Strasbourg dans ses villes et châteaux , et à n'aliéner aucun des forts dépendant de l'évêché , sans l'aveu du Magistrat. Ces concessions, et d'autres encore, satisfirent momentanément la commune. Comme elle avait surtout souffert de ces longues querelles, le Magistrat ordonna quelques réformes pour la relever. Il transféra à la Saint-Jean la grande foire, qui se tenait à la Saint-Martin; il admit toutes les marchandises et ne les soumit qu'à de faibles droits; il institua même des courses de chevaux : une pièce de drap était le prix du vainqueur ; enfin il autorisa l'établissement de certains jeux de hasard.
Mais de nouveaux désordres devaient éclater bientôt à Strasbourg. Depuis quelques années, les bourgeois nobles semblaient faire gloire de ne se soumettre ni aux règlements particuliers de la ville ni même aux plus simples lois de la justice. Ils pillaient les boutiques en plein jour, ils maltraitaient les marchands et les hommes de métiers, et enlevaient les barques des pêcheurs. Malheur au pauvre créancier qui leur aurait demandé de l'argent. Les agents inférieurs de l'autorité étaient eux-mêmes en butte à ces violences ; les femmes recevaient les plus honteux outrages, et les couvents n'obtenaient plus de respect : c’était une révolte ouverte contre les plus saintes lois de la société. Le conseil prit enfln des mesures pour réprimer les excès de la noblesse. Il commença la réforme, en remettant en vigueur son règlement de 1372, lequel obligeait les nobles à se faire lecevoir hourgenis et à promettre obéissance au Magistrat. A peine
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celte résolution fut-elle devenue publique, que la plupart des membres de la noblesse se retirèrent à Haguenau avec leurs familles. Ils formèrent une ligue, sous le nom de Noblesse- Unie hors de Strasbourg. Le Magistrat ayant fait comparaître quelques-uns de ces émigrés aün de connaître leurs prétentions, Bnrkard de Miilnheim se plaignit, au nom des confédérés, que tout le pouvoir appartint aux corps de métiers et à l'Ammeister, et que les nobles eussent été dépouillés de leurs fiefs de prévôt, de comte du palais, de maître de la monnaie, dont ils avaient été investis par les évêques, tandis que les charges de maîtres des corps de métiers, auxquelles ils pouvaient encore prétendre, n’étaient que des charges de valets de l’Ammeister. Rurkard conclut en disant que la noblesse avait perdu la plupart de scs privilèges, et les perdrait tous, si elle se soumettait plus longtemps aux usurpations de la commune. Le Magistrat répondit à res allégations en rappelant que les nobles cux-mèmes avaient reconnu la nécessité de confier le pouvoir aux artisans, étrangers à leurs dissensions; et qu’on avait, du reste, conservé aux familles nobles et aux bourgeois les plus distingués autant de places dans le conseil qu’aux hommes de métiers. Ces arguments ne convainquirent point Burkard et ses alliés. Ils déclarèrent la guerre à Strasbourg, dans les premiers jours de l'année 1420; l'évèque Guillaume de Diest se joignit à eux, et les hostilités commencèrent. Deux ans après, la lutte fut terminée par une convention : la ville consentit à recevoir de nouveau les nobles parmi ses bourgeois, moyennant le paiement des droits ordinaires et la prestation du serment; quant à la constitution du Magistrat, elle fut maintenue telle qu'elle se trouvait avant les troubles.
A mesure que le conseil acquérait davantage la science de l'administration , de nouvelles institutions en simplifiaient le travail. Ainsi, en 1405, on confia les affaires militaires anx soins d'un comité de dix membres, lequel se réunit plus tard au collège des Treize, chargé des relations extérieures. Le petit conseil, qui prononçait dans toutes les affaires de dettes, de propriétés et d'héritages, n'excédant pas cinquante livres de valeur, fut porté de douze à dix-huit membres, dont six nobles, et les autres plébéiens; et il obtint le droit de juger les procès pour toutes les sommes ne dépassant pas deux cents livres. En 1433, sur la demande du collège des Treize, on institua la chambre des Quinze, composée de cinq nobles et de dix membres des corps de métiers ; on lui attribua le soin de veiller au maintien de la constitution, è l'exécution des lois, à l'administration des finances et à la monnaie. Le nouveau conseil prononçait, en outre, dans certains cas d’appel , et ses membres étaient inamovibles. L'empereur Sigismond se montra favorable à ces mesures ; il accorda même à la ville et aux habitants le droit .. de posséder des fiefs , et autorisa le Magistrat à établir de nouveaux péages dans l’intérieur de la cité et jusqu'à la distance d'une lieue de ses murs. Il fit de Strasbourg un lieu de refuge pour tout individu mis au ban de l'Empire. Enfin, en 1435, il affranchit la commune de la juridiction du tribunal de l'Empire et de la chambre impériale; la décision des litiges était réservée aux villes de Bâle, de Worms et de Zurich, en qualité A'ausirègues ou d'arbitres. C’est à cette époque que la construction de la cathédrale fut terminée (1439).
Nous passerons sous silence les guerres que les Strasbourgeois curent à soutenir vers le milieu du xv* siècle; elles se ressemblent toutes, et d'ailleurs aucune
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ne mil. la cité dans un véritable péril , tout en causant à ses habitants de grands dommages. Les bourgeois, à l'abri de leurs murailles, défièrent les Armagnacs et les routiers de Louis XI, lorsque la France essaya, pour la première fois, de rentrer en possession de l’antique Austrasie. Cette période est , du reste , moins célèbre dans l’histoire de Strasbourg et du monde entier, par les efforts de la guerre que par les travaux de la paix. Un gentilhomme mayençais , Jean Gensfieisch de Gutenberg , chassé de sa ville natale, en 1420, par suite des dissensions survenues entre les bourgeois et les familles patriciennes, était venu se fixer à Strasbourg ; il logeait dans le voisinage du couvent de Saint-Arbogaste. On lui était resté redevable , à Mayence , d’une somme de trois cent treize florins qu'il ne parvenait pas à se faire payer; las de réclamer en vain, il fit arrêter en 1434 le greffier mayençais Nicolas, qui se trouvait alors à Strasbourg, et ne lui rendit la liberté que sur l’intervention du Magistrat de sa nouvelle patrie. Trois ans plus tard , Jean Gcnsfleisch épousa la damoiselle Annette Ziider-Isscrin-Thür, d’une famille noble de Strasbourg. Dans les loisirs de l’exil , il s'était occupé de divers essais; il taillait des pierreries, polissait des glaces, et, frappé de la reproduction des manuscrits par l'impression xylographique, il cherchait un moyen de rendre cette reproduction encore plus aisée, à l’aide de caractères mobiles. Ces expériences devinrent bientôt trop onéreuses pour le pauvre exilé ; il s'associa trois bourgeois, André Drizchn, Jean Riff et André Heilmann. Drizehn s’intéressa vivement aux tentatives de l’inventeur; nul sacrifice ne lui coûtait; mais il mourut au commencement de l'année 1438, en prévoyant sans doute toute l’importance de la nouvelle découverte , car à sa mort il avait chez lui la première presse, munie d'une feuille en forme prête à être imprimée. Cette ingénieuse machine existait encore à Strasbourg, dans la seconde moitié du xvi* siècle; l’architecte Jean Specklin la vit, ainsi qu'une forme composée. C’étaient des lettres, des syllabes, des mots entiers sculptés en bois, percés de trous et enfilés à un cordon de manière à former des lignes. Il y avait loin de là aux œuvres des Didot. Jean Gutenberg retourna dans S8 patrie, en 1444. Il avait emprunté, au denier vingt , une somme de quatre-vingts livres du chapitre de Saint-Thomas de Strasbourg; en 1458, il cessa d'en payer même les intérêts, triste preuve de la misère qui poursuivit l'inventeur dans sa vieillesse. Mais son œuvre s'était fait connaître. De Mayence, les ouvriers de Faust et de Schœffer répandirent l'imprimerie dans toutes les parties de l'Europe. Strasbourg reçut alors, perfectionné, l'art dont les premiers essais avaient été faits dans ses murs. Jean Mentetin, Henri Eggestein, y établirent des presses nombreuses ; leurs produits remarquables font encore l’admiration des bibliophiles.
Strasbourg, ainsi que les autres villes de l’Alsace, fournit des secours aux Suisses dans leurs guerres contre le duc de Bourgogne. Charles- le-Téméraire avait des vues particulières sur la capitale de la basse Alsace, dont la possession lui eût livré tout le cours du Rhin : mais les batailles de Granson et de Morat, plus lard celle de Nancy, où le contingent militaire de Strasbourg rendit les plus grands services, firent bonne justice de ces prétentions. Les bannières enlevées aux Bourguignons, glorieux trophées appendus dans la cathédrale, rappelèrent longtemps aux bourgeois la part qu’ils avaient prise à la victoire. Quelques changements
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dans la constitution de la ville précédèrent ou suivirent de près la guerre de Bourgogne. Dès l'année 1457 , les fonctions des conseillers avaient été rendues bisannuelles; en 1482, les tribus furent réduites de vingt-huit à vingt, et par suite les corps de métiers n’eurent plus dans le conseil que vingt représentants contre dis nobles. La même année, la formule de serment imposée aux bourgeois reçut une rédaction définitive, dont le texte devint pour ainsi dire la charte de la commune. Chaque année , le premier mardi après l'élection des nouveaux membres du conseil, on en donnait lecture aux corps de métiers rassemblés sur la place de la cathédrale, et ceux-ci juraient de s'y conformer. Un troisième collège, celui des Vingt-Un, fut institué en 1487 : il donnait son avis dans les cas extraordinaires, et, réuni au grand conseil, dirigeait l’administration municipale et formait le principal corps judiciaire. Les trois comités , des Treize , des Quinze et des Vingt-Un, siégeant ensemble, prirent le nom de Chambre secrète ou de Régence immuable. Joints au grand et au petit conseil , ils composaient ensemble tout le pouvoir exécutif de la république. La puissance législative était entre les mains du corps des échevins, nommés par les tribus, au nombre de trois cents. Ainsi, comme on le voit, la constitution de Strasbourg reposait sur le principe de la division des pouvoirs. Sous le rapport politique, la ville jouissait de tous les avantages des cités immédiates de l’Empire : une voix à la diète ; le droit de contracter des alliances, même avec l’Empereur ; le privilège de ne point lui rendre foi et hommage, et le droit de recevoir de nouveaux bourgeois. Crainte et respectée, riche et puissante, la ville de Strasbourg voyait donc approcher avec calme et confiance l’ère nouvelle que le xvt siècle devait ouvrir aux travaux de l'intelligence. L’élite de sa jeunesse s'était empressée d'accourir aux leçons de l’école de Schlestadt, et, après avoir épuisé toute la science des célèbres professeurs qui y enseignaient, elle avait tourné ses regards vers l’Italie. Peu d'entre ces jeunes hommes avaient pu s’y rendre; mais, à leur retour, ils avaient abondamment répandu parmi leurs concitoyens les trésors qu’ils avaient amassés, doublions pas de nommer le célèbre Pierre Schott, dont les leçons et les conseils ont formé tant d'hommes éminents. Les lettres grecques et latines étaient, d’ailleurs, déjà populaires en Alsace, bien avant qu'elles le fussent dans le reste de l'Allemagne , peut-être même avant que l'Univcrgité de Paris eût adapté ses études aux besoins nouveaux des esprits.
Jacques Wimpheling devint le chef de ces hommes qui lurent , les premiers en Alsace , Homère et Virgile , Horace et Pindare , Hérodote et Tite-Live. Ils formèrent à Strasbourg la plus ancienne société littéraire de l'Europe moderne. Leurs connaissances se développèrent par de fréquents rapports ; leur esprit se forma au contact de tous les chefs-d'œuvres de l’antiquité ; ils s’habituèrent à penser et apportèrent des lumières toutes nouvelles à l'étude de la théologie, qui était alors l'unique but de la science littéraire. Les dogmes du catholicisme furent respectés ; mais ses institutions subirent de terribles attaques , lorsque Wimpheling se fut allié à Érasme pour combattre les abus.
Les hommes que leur intelligence mettait à la tête de la cité, étaient donc tout préparés à ne point laisser tomber le défi porté à Rome. Le peuple, éclairé par les conférences du célèbre prédicateur Jean Geiler de Kejsersberg, était dans les
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mêmes dispositions. Aussi Luther trouva-t-il , dès l'origine, des partisans ii Slrasbourg. En 1518, des bourgeois affichèrent à la porte de la cathédrale les fameuses propositions contre les indulgences; en 15-20, on prêchait déjà les doctrines nouvelles dans l’église de Saint-Picrre-le-Vieux. Elles ne tardèrent pas à être adoptées par Mathieu Zell, curé de la paroisse de Saint-Laurent, ainsi que par le prédicateur de la cathédrale ; et, malgré l’opposition de l'évêque et de la majorité du clergé , les novateurs furent maintenus dans leurs fonctions , grâce à l'appui du grand doyen, le comte Sigismond de Hohcnlohe, grâce surtout à la tolérance du Magistrat qui ne voyait dans la religion nouvelle rien de dangereux pour l'existence de la république. Les hommes les plus distingués s'empressèrent de suivre l’exemple de Zell : Iledion, Capiton, Martin Bucer et d’aulres encore ; leur concours forma cette célèbre église des réformateurs de Strasbourg, dont Bossuet lui-même loue la science et la discipline. Le Magistrat les autorisa, en 1523, à prêcher la parole de Dieu, suivant le texte des évangiles; ils renoncèrent aussitôt nu dernier lien qui les rattachait à Rome, en se mariant. Matthieu Zell commença, en 1521, à célébrer les offices en allemand et à administrer l'eucharistie sous les deux espèces. Mais les nouvelles doctrines faisaient des progrès si rapides, que la célébration de la messe fut entièrement interdite; les fêtes furent supprimées, les anciens autels détruits, et peu à peu le Magistrat abolit les dernières pratiques qui rappelaient le cuite de Rome. Strasbourg , ayant dès lors adopté le luthéranisme pour religion officielle , s'unit aux autres États protestants d'Allemagne. En 1530, le Magistrat, de concert avec les villes de Constance , Memmingen et Liitdau , présenta à la diète d'Augsbourg une profession de foi particulière; puis il entra dans la fameuse ligue de Smalkaldcn.
Pour soutenir dignement la lutte avec Rome, la nouvelle Église sentit la nécessité de fortes et sérieuses études. Wimpheling , dès l’année 1501 , avait soumis au Magistrat de Strasbourg le plan d'une école publique. Les réformateurs reprirent ce projet. Ils appelèrent de Paris Jean Sturm , et le 22 mars 1538 fut faite , sous sa direction, l'ouverture du gymnase, dont on assura bientôt l'existence avec les biens des communautés religieuses supprimées. En 156G, l'empereur Maximilien II érigea l'école de Strasbourg en académie, et , sous Ferdinand II , en 1621 , elle devint une Université, que des professeurs éminents ont longtemps rendue célèbre. I.o gymnase a survécu à toutes les révolutions : il existe encore.
Lorsque Charlcs-Quint résolut d'agir contre les États protestants de l'Empire, Strasbourg envoya pour son contingent aux confédérés de Smalkalden deux mille hommes et douie canons, sous les ordres du comte Guillaume de Fürstenberg. Après la bataille de Mühlberg ( 15V7 ) , la ville fut condamnée à payer une amende de trente mille florins et à livrer douze pièces d'artillerie avec des munitions. Charles-Quint ne la soumit pourtant pas avec rigueur aux dispositions de l’ Intérim , il y conserva aux protestants quatre églises pour la célébration de leur culte. En 1551, Strasbourg entra dans la ligue formée par Maurice de Saxe contre l'Empereur. Leroi de France, Henri H, dont les états protestants avaient imploré le secours, s’étant emparé de Metz, de Toul et de Verdun , la ville de Strasbourg, qu’il devait occuper aussi , se prépara à défendre son indépendance ; et lorsque
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l'armée française se répaudit en Alsace, ce ne fut pas sans difficulté que le Magistrat accorda le passage à ce prince, pour lui et une faible suite. Il en fut de même lorsque Charles-Quinl franchit le Rhin , afin de reprendre Metz : il dut se soumettre au\ formalités que le Magistrat lui imposa. La ville, déchue de scs droits d’état de l'Empire par I7nfenm, fut de nouveau admise à la diète, avec ses alliés, en vertu de la convention de Passau. La paix d’Augshourg lui fut encore plus avantageuse : l'Empereur ( 1 55.» J ayant accordé enfin la liberté des cultes et affranchi ses sujets protestants de la juridiction épiscopale , l'ancien défenseur de la cité, l'évèquc, ne conserva plus aucun droit sur les bourgeois (1555).
La réforme ne tarda pas à rendre plus fréquents les rapports de Strasbourg mec la France. C’est dans ses murs que les huguenots persécutés cherchaient un refuge; c'est de là qu'ils lançaient leurs pamphlets. Ils avaient même formé une petite église, laquelle fut, pendant quelque temps, dirigée par Calvin, exilé de Genève (1538). Les troubles religieux de la France réagissaient, en outre, sur l'Alsace, et Strasbourg se ressentit plus d'une fois cruellement de l'indiscipline des reltres qui traversaient le pays pour aller au secours des rcligionnaires. Mais les troubles intérieurs de la cité lui furent surtout funestes. Dès l'origine, le chapitre de la cathédrale s'était divisé; les chanoines restés catholiques , dépouillés par les chanoines protestants de toutes les propriétés communes, avaient dû quitter la ville ; et le Magistrat, après avoir essayé vainement de garder la neutralité, s'était déclaré enfin pour le parti vainqueur.
La mort de l'évêque Jean de Manderscheid ( 159-2), décédé dans son château de Savcrne, devint le signal des désordres les plus graves. Sur le refus des chanoines catholiques de procéder, avec leurs collègues protestants, à l'élection d’un nouveau prélat, ceux-ci nommèrent le marquis Jean-George de Brandebourg. Les catholiques, de leur côté, choisirent le cardinal Charles de Lorraine, déjà évêque de Metz. Les deux rivaux en appelèrent aux armes. La régence d'Autriche , le duc de Würtemberg, l'évêque de Bàle, les cantons suisses et la ligue des dix villes, offrirent en vain leur intervention ; elle n’eut d'autre résultat qu’une courte suspension d'armes. Les hostilités reprirent bientôt avec plus de fureur. Les forces de Strasbourg s'étaient augmentées de trois mille hommes que la Suisse avait envoyés à son secours, et dont le prince d'Anhalt avait pris le commandement. La guerre continua, avec des résultats divers , jusqu'au mois de février 1593; les deux partis se combattaient, en même temps, par des mémoires imprimés. Enfin, le 27 février, on convint de déférer la contestation aux princes de l'Empire , en admettant , jusqu'à leur décision, le partage égal des revenus de l’évêché entre le cardinal de Lorraine et le marquis de Brandebourg. Strasbourg avait dépensé huit cent mille florins dans l'espace de huit mois; son trésor était vide, son commerce ruiné : les bourgeois, pour faire face aux frais d'administration, furent obligés de livrer leur argenterie et leur vaisselle. La convention provisoire devint, du reste, définitive, faute de pouvoir s’entendre, et Henri IV s’en porta garant. Un état de choses qui laissait tout dans l’indécision n’avait guère de chances de durée. Les hostilités recommencèrent, en 1003; mais la ville défendit expressément aux bourgeois d’intervenir, et cette sage neutralité mit fin aux troubles. L'évêque protestant résigna, moyennant une somme de cent trente
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mille florins , une fois payée , et neuf mille florins de pension viagère. On abandonna , pendant quinze ans, aux chanoines de son parti la jouissance des revenus qu'ils s'étaient attribués , en leur imposant la condition de laisser inoccupés les canonicals qui deviendraient vacants.
En 1610, Strasbourg avait adhéré à l'union des états protestants d’Allemagne . Cette résolution indisposa l’Empereur, et lorsque la guerre qui devait durer trente ans fut déclarée , lorsque l’Alsace fut devenue le théâtre de la lutte des deux partis, Ferdinand II demanda formellement à la ville de renoncer à ses engagements. La neutralité que Strasbourg s'imposa, afln de sauver son indépendance, n’était pas sulflsante pour l'Allemagne. La ville craignait, de son côté, les desseins que les Impériaux formaient contre elle; et quand le duc de Lorraine la pressa trop vivement, elle s'allia avec le roi de Suède, alliance peu solide d'ailleurs, car les bourgeois , sacrifiant leur dignité à leur intérêt, rompirent ou resserrèrent les liens qui les unissaient à leurs coreligionnaires , selon que l’un ou l’autre parti obtenait l’avantage. De cette manière, la petite république se ressentit beaucoup moins que d’autres états des maux de la guerre. Grâce à sa bonne administration, les denrées y étaient plus abondantes que partout ailleurs et la sécurité assez grande pour que les plus puissants seigneurs de l'Alsace et de la Souabe vinssent avec leurs familles y chercher un asile. Les Français, qui voulaient établir leur influence à Strasbourg, avaient aussi donné l'ordre formel de respecter le territoire de cette ville ; ils poussaient les attentions jusqu’à ne confier généralement les armées envoyées en Alsace, qu’à des protestants : les deux Caumorit de la Force, Rohan, Turenne. C'est encore grâce aux cours de Suède et de France , et malgré l’Empereur, que les villes furent admises à prendre part aux négociations qui devaient terminer la lutte. On sait quelles furent les dispositions du traité. L’Alsace presque tout entière fut soumise au protectorat de la France; Strasbourg seul conserva, comme état- de l'Empire, un semblant de oette vaine indépendance qui lui était si chère (16A8).
Les Strasbourgeois ne connurent bien qu’après la guerre les pertes qu'ils avaient faites. Leur part dans l’indemnité que l'Alsace paya à la Suède les ruina. L'industrie, le commerce, entravés si longtemps, ne se relevèrent plus; car les relations avec Venise étaient nulles depuis que la Hollande et l’Angleterre avaient profité des troubics du continent pour s'approprier tout le commerce de l'Inde; le Magistrat dut aliéner quelques-uns des domaines de la communauté. En même temps que tarissaient les sources de la prospérité publique , les charges de la population augmentaient. Pour surcroît de malheur, on ne retrouvait plus entre les bourgeois et le Magistrat cette union, cette confiance réciproque qui avaient permis d'accomplir autrefois de si grandes choses.
Cependant la possession de l’Alsace était loin d'être bien assurée pour les Français. On craignait surtout une invasion parle pont du Rhin, et il était évident que la ville de Strasbourg ne pourrait le défendre. Condé le fit détruire (1672). Le conseil se plaignit au roi; mais Louis XIV, tout en disant que la mesure avait été prise à son insu , défendit expressément de le relever, promettant toutefois de concourir aux frais de réédification, dans des circonstances plus favorables. Il eût été prudent de céder; mais le Magistrat se laissant entraîner par l’opinion, fit
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jeter un pont volant, qui fut bientôt remplacé par des constructions sur pilotis» Ce n'était pas impunément que i on se jouait de la puissance du grand roi : sur un ordre parti de Versailles, tous les bateaux strasbourgeois furent arrêtés. Le conseil, alarmé, s'empressa de faire détruire le nouveau pont, malgré l’opposition des bourgeois , qui accusèrent le Magistrat de trahison. On eut beaucoup de peine à les calmer, et de cette lutte il resta une haine profonde contre la France. Turcnne, connaissant cette malveillance, appréhendait une défection : pendant la campagne de 1074, il se proposait de garder lui-même ce passage; mais le conseil s'y opposa, et les habitants, réunis au bruit du tocsin, prirent les armes pour défendre leur liberté. On hissa le drapeau rouge sur la tour de la cathédrale; quatre cents hommes furent placés sur le Rhin, et on établit une artillerie formidable dans, la redoute qui protégeait l'ancien pont , que l’on se héla de reconstruire. Ce ne fut pas tout : dans la crainte des Français, on livra passage aux Impériaux. Turenne , qui s’était retiré à peu de distance de Strasbourg pour surveiller tous ces mouvements, attendit l’ennemi à Ensheim, et l'empêcha de passer en Lorraine ; puis après l'avoir battu à Turckeim, il In refoula au delà du (leuve. Louis XIV pardonna aux Strasbourgeois, qui cependant livrèrent encore le passage à Montecuculli, après la mort de Turcnne. Alors leur prétendue neutralité ne fut plus respectée.
En 1078, le maréchal de Créqui dirigea les premières hostilités contre la ville; au mois de mai, il s’empara des forts qui protégeaient le Rhin sur les deux rives, et brûla le pont ; dès lors l'Allemagne n'eut plus rien à attendre de Strasbourg. La paix de Nimègue (10791 permit à Louis XIV d'exécuter les desseins qu'il avait formés depuis longtemps contré cette république, pour laquelle rien n’avait été stipulé. La chambre de réunion que le roi avait établie à llrisaeh afin d'examiner Tes droits de sa couronne et de les faire valoir ( 1080), somma le Magistrat de prêter le serment de fidélité pour les possessions de la ville situées hors des murs. Le conseil n’avait plus d’allié : il dut céder et rendit à Louis XIV un hommage que l’Empereur même n'avait jamais obtenu. Ce ne fut pas le plus douloureux sacrifice. Bientôt (juin et juillet 1081) on vit dans toute l’Alsace des mouvements extraordinaires de troupes ; les Strasbourgeois comprirent le danger qui les menaçait : il était clair qu’on en voulait à ce qui restait de leur indépendance. Le général Montclar arriva enfin sous les murs de la ville , et intercepta tous les passages. Il déclara aux députés du conseil, qu’aux termes des traités le roi était appelé à exercer sur la ville tous les droits de la souveraineté ; droits dont il voulait jouir sans retard, ajouta le général, parce qu'il était informé de l’approche d’un corps considérable d’impériaux , et qu’on lui avait exprimé des craintes sur la fidélité des habitants. Les ordres étaient positifs : le commandant des troupes avait , en outre, déclaré la défense impossible. Que faire 1 Le Magistrat ordonna des prières publiques ; mais déjà Louvois, qui avait quitté Paris, sous prétexte d'une partie de chasse, était arrivé à llkirch, au quartier général. Le conseil lui adressa de nouvelles représentations : Louvois répondit qu’il n’était point venu ponr négocier, mais bien pour exécuter les ordres du roi. « Si les chefs de la Cité , dit-il aux magistrats , n'ont pas rendu hommage à Sa Majesté avant sept heüres du soir, je ferai donner l'assaut , et la ville ne sera plus traitée
mi ennemie, mais en rebelle, je la livrerai au pillage. Si, au contraire, vous vous soumettez, je vous promets la conservation de vos privilèges. » Cependant le conseil obtint un délai jusqu'au lendemain à midi , et comme toute résistance était impossible, il employa ce temps à rédiger un projet de capitulation qui fut soumis au ministre et signé par les deux partis.
Le 30 septembre , la ville reconnut la souveraineté de la France ; les privilèges, franchises et bonnes rouluines dont elle jouissait au moment du traité de Westphalie, furent conflrmés : on lui laissa le libre exercice de la religion protestante, mais la cathédrale dut être rendue h Pévèque ; le Magistrat perdit le droit de juger en dernier ressurt les affaires où il s'agissait d'une somme valant plus de mille livres, et l’on désigna pour cour d'appel le conseil souverain d'Alsace; on laissa au Magistrat l'administration des revenus, mais il dut livrer .l'artillerie de la place, scs armes et ses munitions de guerre ; enfin, le roi accorda une amnistie générale pour tous les actes qui avaient précédé la capitulation. Le même jour, h quatre heures du soir, l'armée française prit possession de la ville. Le 23 octobre, Louis XIV fit son entrée solennelle à Strasbourg, et après que les habitants eurent été désarmés, il donna les ordres nécessaires pour la construction d'une citadelle, qui fut terminée le 2G mai de l'année suivante, les travaux n'ayant été faits qu’en terrassement et à la hfttc, dans la crainte d'une révolte. Le roi nomma syndic de la ville et chef de sa chancellerie, l'ancien greffier Christophe Giintzer, lequel reçut en même temps un don de cinquante raille florins, prix d'une trahison, suivant quelques historiens; mais M. Strobel, qui a sincèrement examiné cette question, soutient formellement le contraire.
La ville de Strasbourg regretta longtemps ses libertés, car on ne prit aucun ménagement pour lui faire adopter des formes auxquelles elle n'était point accoutumée. L'orthodoxie de Louis XIV était encore un motif d'éloignement. L'ordonnance de révocation de l’édit de Nantes ne fut point , il est vrai, enregistrée au consçil souverain d'Alsace; mais la cour usa de toutes les manœuvres pour rendre Strasbourg au catholicisme. Si ou lui épargna les dragonnades, on lui envoya des Jésuites. Quelquefois même on eut recours à la persécution. Le professeur Dietricli, vieillard de soixante-dix ans, fut , pour une simple brochure, exilé pendant dix ou douze années à Perpignan. Toutefois, il faut le dire, les moyens de conversion les plus ordinaires étaient la controverse des Jésuites, des promesses, des pensions, des places. C’est ainsi qu'LIrich Obrecht, Y Epitome omnium scientia^ rum , pour nous servir de l'expression de Bossuet, fut investi, en 1685, de la charge de préteur royal. Le prêteur assistait aux assemblées municipales , participait aux délibérations et devait empêcher tout acte contraire aux intérêts du roi. Cette influence devint surtout funeste à la ville de Strasbourg, sous François-Joseph de Klinglin, qui, pendant une administration de vingt -cinq ans, dilapida les revenus de la commune à son profit. Ses honteuses concussions ne furent dévoilées qu'en 1752; il fut arrêté, mais sa mort, survenue pendant sa ■ détention à la citadelle, le sauva d'une condamnation justement méritée.
La Révolution trouva les Strasbourgeois parfaitement disposés è adopter les principes qu elle venait proclamer ; ils s'inscrivirent pour près d’un million de dons patriotiques. Quelques violences furent commises par les bouchers , à la
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nouvelle de la prise de la Bastille. Prenant pour prétexte une protestation contre certaines mesures administratives, ils envahirent l'hôtel de ville, et le livrèrent au pillage (21 juillet). On s’empressa d’organiser une garde nationale, afin de prévenir le retour de semblables désordres. On procéda ensuite à la nomination d’un nouveau Magistrat, mais non plus sous les noms germaniques à.' Ammeister et de Stallmeisler. Un maire occupa la place de ces anciens officiers, et le choix des citoyens tomba sur le célèbre minéralogiste Dietrich. Le 13 juin 1790 , la fête de la fédération du Rhin fut célébrée avec une grande pompe à Strasbourg. La ville ne tarda pas à être divisée en plusieurs partis : outre les royalistes, les jacobins et les feuillants, il y avait la faction allemande ou fédéraliste, dontTurkeim fut longtemps le chef. Celle-ci, plus attarhée aux intérêts et aux franchises de l'Alsace qu’aux principes révolutionnaires, se proposait de la constituer en république indépendante. La perte des lignes de Weissembourg par l’armée française, que les Autrichiens poursuivirent jusque sous le canon de Strasbourg, vint un peu plus tard accroître encore les périls de la situation. La municipalité de la ville, dominée par les opinions des feuillants, s’était prononcée contre le mouvement du 10 août 1792; et , sur la proposition du maire Dietrich, elle avait voté, le 15, une adresse pour demander l’inviolabilité royale. Quelques jours après, le 19, quatre commissaires du gouvernement arrivaient à Strasbourg, et du même coup suspendaient le corps municipal et ordonnaient l'arrestation de son chef. Dietrich attendit plus d'un an dans les prisons l’arrêt du tribunal révolutionnaire de Paris, qui l’envoya à l'échafaud , le 28 décembre 179?. On regretta lamort de cet homme de bien, dont la mémoire devait être bientôt réhabilitée par la Convention nationale.
Aux premiers envoyés du gouvernement central avaient succédé les représentants Saint-Just et Lcbas, lesquels, en arrivant à Strasbourg, prirent le titre de commissaires extraordinaires près l'armée du Rhin (novembre 1793). Une de leurs premières mesures fut de lever sur les habitants les plus riches de la ville une contribution de neuf millions payables dans les vingt-quatre heures : la presque totalité de cette somme servit à fortifier la place ou à payer la solde arriérée de l’armée du Rhin. Les administrateurs du département étaient accusés d'avoir des intelligences avec les ennemis ; les deux proconsuls les lirent arrêter tous, au nombre de quarante; mais sur les représentations du maire Monet, douze d'entre eux furent presque aussitôt rendus à la liberté- Il serait trop long d'enregistrer les autres actes des représentants Saint-Just et Lebas: ils remplirent, en général , leur mission diflicile avec autant d'énergie que de désintéressement ; et, selon l’expression d'un historien , n ils eurent la gloire de sauver l'Alsace sans qu’aucune goutte de sang eût été versé sur l’échafaud. »
Ce n’est pas que la révolution eût été exempte d'excès et de violences à Stras- ' bourg; une parfaite modération n'était ni dans les passions ni dans les circonstances du moment. Plus de cent terroristes, appelés dans cette ville, y formèrent une société de propagande révolutionnaire. Lun d’eux, le Lyonnais Tétcrei, proposa d'abattre lu flèche de la cathédrale, comme rappelant au peuple ses anciennes superstitions; on se borna, par voie d'amendement, à la coiffer d'un immense bonnet rouge en tôle. Il avait été aussi un moment question d'abattre
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les statues «le pierre qui déçurent le vieux monument, mais mi n'eu Dt rien, grâce è l'ingénieuse idée qu'eut le maire Monet de les couvrir de planches sur lesquelles les actes de l'autorité publique furent allichés. Quoique la guillotine eût été mise en permanence à Strasbourg, ou n'y compta que deux exécution» capitales, lin ancien prêtre, Eulogc Schneider, accusateur du tribunal révolutionnaire, promena le terrible couperet dans les campagnes; homme de mœurs dépravées et d’un caractère violent, il fut pourtant encore moins un objet de terreur que de dégoût pour les Alsaciens ; parmi les dix accusés dont il Ut tomber les têtes , plusieurs étaient innocents. Les ignobles désordres de Schneider soulevèrent enfin une telle indignation, que les représentants Saint-Just et Lebas l’envoyèrent à Paris devant le comité de salut public. Avant son départ de Strasbourg, il fut exposé sur l'échafaud pour avoir déshonoré la révolution, comme le portait un écriteau suspendu au-dessus de sa tête. Nous tenons cette dernière particularité d’un de nos amis, savant académicien, lequel l’a recueillie lui-même de la bouche de feu le général Donzélot, qui, à l'époque de la Kévolution, était en garnison dans le chef-lieu du département du Khiu.
Les conquêtes de la République et de l’Empire, au delà du Rhin , en amenant la pacification de l'Allemagne, éloignèrent de la frontière de l’Alsace les bruits, et les alarmes de la guerre. Les habitants de Strasbourg n'eurent donc pas lieu de regretter les sacriûces qu'ils avaient faits à la défense du pays. Protégés par une sécurité profonde , l'industrie et le commerce de la ville ne tardèrent pas à prendre un rapide essor; le blocus continental, loin de contrarier ee mouvement de prospérité, ne lit que lui donner une nouvelle impulsion ; et la plupart des négociants strasbourgeois s’élevèrent à une brillante fortune. Après le désastre de Leipzig , l'invasion étrangère menaça le chef-lieu du Bas-Rhin ; mais ne pouvant réduire cette place par la force , elle là soumit à un blocus qui dura près de quatre mois (6 janvier — 13 avril 181VJ. La déroute de Waterloo ramena les troupes de la coalition en Alsace, et le lieutenant-général Itnpp , quoique vainqueur dans plusieurs rencontres où nos soldats déployèrent une bravoure héroïque, fut obligé de s'enfermer dans la ville, qui fut cernée une seconde fois (28 juin — 15 septembre 1815).
Pendant le blocus (22 juillet), un armistice avait été conclu. Quelques jours après, sur un ordre parti de Paris, où I.ouis XVIII venait de rentrer, le général voulut procéder au licenciement de sou armée , qu’il ne s’agissait de rien moins que de renvoyer sans armes et sans solde dans ses foyers , bien qu'on lui dût un arriéré de plusieurs mois. Uapp promit cependant d’adresser de vives réclamations au nouveau gouvernement pour la solde ; mais les soldats , pleins de défiance, refusèrent de poser les armes. I.cs relations inévitables de Rapp avec les alliés, au sujet d’une livraison de dix mille fusils qu'il lui était enjoint de faire aux Russes, les avaient profondément irrités contre lui : ils méconnurent son autorité et investirent de. tous les pouvoirs militaires un sergent au T léger, nommé Dalouzy, qui prit l’engagement d'obtenir l’arriéré dans les vingt-quatre heures. Dalouzy fit aussilût consigner chez eux les anciens officiers , et . malgré les reproches et les menaces du général, le retint prisonnier lui-même dans son hûtcl, ou il posta une compagnie de grenadiers. Il s'attacha ensuite à rassurer les
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habitants, alarmés de cette révolte , en adoptant diverses mesures de police et de discipline; défense fut faite à tout militaire d'entrer dans un cabaret, sous peine de mort , et la même peine fui prononcée contre ceux qui seraient coupables du moiudre attentat envers les personnes et les propriétés. Les collègues de Dalouzy l'aidèrent, du reste, admirablement dans cette partie si difUcHe de sa tâche. Butin le conseil municipal, convoqué par le chef que l'armée s'était choisi, lui accorda une avance du sept cent mille francs, somme à laquelle montait l'arriéré. Dalouzy réunit sur-le-champ lus troupes , leur adressa une harangue pleine de fermeté à la fois et de modestie, leur lit distribuer la solde , et se démit sans désemparer du commandement. Les anciens ofticiers ayant alors repris leurs épées, le licenciement s’effectua sans opposition. Le roi fit grâce à Dalouzy, en récompense de l'intelligence qu’il avait montrée , et lui conserva son grade dons une des légions qui remplacèrent les régiments de ligne.
Nous passons sous silence une période de vingt-une minées , d’ailleurs sans intérêt, pour arriver h la tentative d'insurrection de Louis-Napoléon Bonaparte. Préparée de longue main par un voyage secret que le prince avait fait à Strasbourg, par ses relations avec le colonel Vaudrey , commandant du l" régiment d’artillerie . et par les intelligences qu'il s'était ménagées parmi les autres officiers de la garnison , cette tentative avait pour but de mettre lu ville la plus importante de la frontière au pouvoir du neveu de l'Empereur , qui dès lors disposant de forces considérables et d'un immense matériel , aurait marché sur Paris, Le général Voirol , commandant la cinquième division militaire, et M. Chopin d'Arnouville, préfet du Bas-Bhin, instruits depuis longtemps des sourdes menées des conjurés, en avaient averti le gouvernement: on se croyait donc sûr d'étouffer sans peine une conspiration dont les principaux agents étaient surveillés : peu s'en fallut pourtant que ce mouvement n’eût un plein succès et qu’il ne s'étendit à la France entière. Le prince arrive il Strasbourg, le "28 octobre 183C, vers les dix heures du soir. Le colonel Vaudrey et le commandant Parquin, avec lesquels il a le lendemain une conférence, consentent à entrer dans le complot; le même jour, on se réunit à huit heures du soir, alin de se coucerter. La garnison se composait en ce moment de trois régiments d'infanterie, d'un bataillon de pontonniers et de trois régiments d'artillerie. Louis-Napoléon Bonaparte, présenté par le colonel Vaudrey, le 30 octobre, dès cinq heures du matin, au* soldats du 4*. réunis dans la cour du quartier d'AuéterlItz , est accueilli avec les marques du plus vif enthousiasme. On arrête aussitôt le général Voirol et le préfet , qui restent, le premier sous la garde du commandant Parquin , le second sous celle de l'aide rie camp du prince , M. de Persigny. I.es insurgés ne sont pas moins prompts à se saisir du télégraphe ; quant à l'arsenal , le colonel Vaudrey, dépositaire des clefs, est prêt à leur en ouvrir les portes.
Tout semblait donc concourir au succès de l'entreprise. Mais le prince veut se présenter au régiment d'infanterie cascrné à la Finckmatt. Eu se dirigeant de ce côté . il se trouve séparé de son cortège, dont la tête de colonne , par un malentendu inexplicable, a pris l'étroite ‘ruelle qui lie la caserne au faubourg de Pierre : il n'en pénètre pas moins hardiment avec une partie de son escorte, dans la cour allongée de la Finckmatt , contiguë au rempart. D’abord les soldats le reçoivent
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avec des transports de joie, ir s’avance au milieu d'eux , pour achever de les gagner à sa cause, lorsqu'à l'une dos extrémités de la cour le bruit se répand que c’est le propre neveu du colonel Vaudrey et non point le neveu de l’Empereur qui ose ainsi haranguer les troupes. Un lieutenant, nommé Pleignier, profite de l'hcsitation occasionnée par cette rumeur pour arrêter Louis Bonaparte ; les artilleurs saisissent l'officier lui-même , qui se débat avec courage entre leurs mains, tandis que les fantassins s'élancent pour le dégager. Un coup de pistolet, «st la lutte était peut-être finie : le prince ne peut se résoudre à celte extrémité ; il fait relâcher le lieutenant, lequel par son obstination renouvelle et prolonge la crise. Cependant les artilleurs , se précipitant au secours de leur chef, entrent pêle-mêle avec une soixantaine de canonniers à cheval qui renversent tout sur leur passage. L’infanterie recule en désordre, puis se reforme bientôt, et, la baïonnette en avant, revient sur les artilleurs quelle accule contre la courtine du rempart. Ceux-ci, penchés sur leurs mousquets, n’aHendent phis qu’une dernière agression pour tirer : un tumulte affreux remplit la cour; au roulement des tambours, au cliquetis des armes, au piétinement des chevaux, se mêlent les cris du peuple qui , du haut des murs , fait pleuvoir sur l’infanterie une grêle de pierres. Louis-Napoléon Bonaparte aurait pu encore ressaisir la fortune qui lui échappait, si poussé avec une partie des siens , nu milieu des rangs qui lui étaient hostiles, il n’eût été fait prisonnier; ainsi que le colonel Vaudrey. Le lieutenant-colonel Taillandier, arrivé sur ces entrefaites, ordonne de tirer en l’air quelques coups de fusil qui suffisent pour disperser le peuple; et les artilleurs refusant encore de se retirer sans le prince, oh fait sortir de prison le colonel Vaudrey, dont la présence les décide; à se soumettre. Pendant ce temps, le général Voirol avait réussi à s'évader; le 5'- régiment d’artillerie et les pontonniers se débandaient a la nouvelle des événements de la Finokmatt; et le commandant Parquin y était arrêté au moment où il se présentait pour secourir le prince. I J partie était perdue sans retour. Deux joiu's après, le général Voirol et le préfet d’Arnouville entrèrent dons la prison de Louis-Napoléon Bonaparte , et sans répondre à aucune de ses questions le firent monter dans une voiture, qui l’emporte au galop sur la route de Paris. On sait le reste : l’exil du prinra en Amérique, leprocès de ses coaccusés et leur acquittement devant la cour d’ussiscs de Strasbourg.
Strasbourg était, sous l'ancien régime, la capitale du gouvernement général de l'Alsace; il y avait un gouvmieur avec un lieutenant de roi et un commandant pour la ville, et un commandant avec un lieutenant de roi pour la citadelle. L’évêché, suffragant de Mayence, possédait lui-même un sufTragant dans l'évêché «FArath en Mésopotamie, dont le titulaire remplissait ordinairement les fonctions de vicaire général cl desservait la cathédrale. L’évêque se qualifiait prince du Saint-Empire et landgrave d'Alsace ; on lui donnait toujours un évêque pour coadjuteur; son revenu , le plus considérable de tous les sièges épiscopaux de France , ne s’élevait pas a moins de trois cent mille livres. Aux chanoines capitulaires seuls appartenait l’élection de l'évêque; car, sur les vingt-quatre membres dont s«; composait le chapitre, il n’en était que douze qui eussent le droit de voter. Les autres chanoines, désignés sous le nom de domiciliaires , se fai-
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snient la plupart du temps remplacer par des délégués. Les capitulaires devaient être prêtres; ils portaient dans le clneur un battit de velours rouge doublé d’hermine et orné de boutonnières d’or, l’our entrer dans le chapitre, il fallait faire preuve de seize quartiers. Malgré la révocation de l’édit de Mantes, la population luthérienne était presque aussi nombreuse que la population catholique; on évaluait le chiffre des habitants des deux- religions il 50,000 Ames. La ville avait quatre hôpitaux, trois civils et un militaire, deux universités, lune protestante, l’autre catholique, un séminaire avec un collège, et plusieurs communautés religieuses d’hommes ou de femmes, telles que Hécutlets, Grands Capucins, Petits Capucins, Dames de la Congrégation de Moire-Dame, de Sainte-Madeleine, de Sainte-Marguerite et de Sainte-Barbe. Quant au gouvernement municipal , ce n’était jamais que. l’Ammeister- régent qui se trouvait eu fonction; il avait droit de juger chez lui les affaires du police; il sortait dans uu carrosse entretenu aux frais de In ville , et se faisait précéder par deux hallehardiers, un bedeau et un huissier.
Strasbourg, aujourd'hui chef-lieu du département du Bas-Rhin, compte plus de 61,000 habitants; l’arrondissement en contient 2284)00 et le département près de 560,200. Les catholiques ont huit églises dans In ville, et les luthériens sept. L’ancienne capitale de l’Alsace a conservé son évêché ; le culte protestant y est représenté par le directoire du consistoire général de la confession d’Augshourg , ce qui en fait la métropole des lidéles de cette communion en France. Comme place de guerre, Strasbourg a tant d’importance qu’on |’a choisi pour chef-lieu de la cinquième division militaire ; on y a établi une école d’artillerie, un arsenal pouvant suffire à l'armement de trois cent mille hommes, et une fonderie de canons d'où l'on tirerait au besoin jusqu’à six cents bouches à feu. On trouve, en outre , dans cette tille, une direction des haras, une manufacture royale des tabacs et un hôtel des monnaies (BB.), lequel fabrique, annuellement de sept à neuf millions de numéraire. Mais ce sont surtout ses institutions scientifiques qui lui assignent un rang distingué parmi les autres chcf9-lieux du royaume ; elle a une académie où toutes les facultés sont représentées, excepté la théologie catholique. Les professeurs et les élèves peuvent consulter des collections admirables , un muséum d'histoire naturelle , l’un des plus complets de la France, un cabinet d'anatomie, un jardin de botanique, des cabinets de physique, des collections d’antiquités, un musée de peinture, des bibliothèques spéciales. Cl surtout la bibliothèque de la ville , fondée immédiatement après la réforme religieuse et renfermant plus de cent trente mille volumes. Un grand nombre de sociétés savantes , où l'on s’occupe de plusieurs branches des connaissances humaines, activent le mouvement littéraire et scientifique de la grande cité.
Strasbourg est arrosé par trois bras de l'Ill, qu’on y traverse sur plus de soixante pouls; ses- rues, construites en général avec irrégularité, sont presque à moitié rouvertes par les parties saillantes des maisons; on y remurque quelques places, par exemple, celles de In cathédrale et. du château royal, la place d'armes, la place de la Comédie et la Finckmall, qui sert aux exercices militaires. La ville offre de nombreux édifices dignes de (ixer l’attention. Nous avons déjà parié de la cathédrale, bâtie sur les plans d'Ervvin de Steinbach , ci à laquelle on reproche un
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défaut de proportion entre ses diverses parties; mais rien ne peut rendre l’impression que l'on éprouve lorsque l'on contemple pour la première fois la façade et surtout la (lèche de ce magnifique monument , dont la hauteur totale n’a pas moins de cent quarante-deux mètres douze centimètres, et égale presque celle de la grande pyramide de Memphis. C'est dans la cathédrale que l'on voit la belle horloge astronomique érigée, en 1842, par M. Schwilgué. Parmi les autres édifices religieux de Strasbourg , nous citerons le temple neuf ; l'église Saint- Guillaume, dont la construction remonte vers l'an 1300; et l'église Saint-Thomas, qui date du xic siècle : ce dernier monument renferme l'admirable tombeau du maréchal de Saxe, du au ciseau de Pigale.
Depuis la révolution de 1830, le commerce a pris un développement considérable b Strasbourg : des canaux , des lignes de bateaux à vapeur, des chemins de fer y facilitent les relations. La capitale de l'Alsace communique, en effet, avec la mer du Nord par le Rhin , avec la Manche par le ranal de la Marire au Rhin, avec, la .Méditerranée par le canal du Rhône au Rhin , et avec la mer Noire par le canal Louis et le Danube. Il est permis de prévoir pour'la vieille cité, dans un avenir très-prochain , le retour de ses jours les plus brillants de prospérité. L’industrie actuelle de Strasbourg consiste en fabriques de draps, de toiles et d'étoffes de coton , de toiles à voiles , de coutellerie , de bijouterie d'acier, de papiers peints, de poêles en faïence, de garance, d'huile, de moutarde, de potasse, de savon et de produits chimiques ; on y voit , en outre , des filatures de coton , des blanchisseries de toiles , des teintureries , des brasseries , et des raffineries de sncre.
Il serait trop long de nommer tous les personnages célèbres nés à Strasbourg : nous nous contenterons de citer ceux dont la réputation est universelle , tels que Sébastien Brand, poète satirique , dont le curieux ouvrage intitulé la Nef des fous fut traduit , au commencement du xvi* siècle , dans tobles les langues littéraires de l’Europe ; Daniel Speeklin , l'un des premiers architectes militaires de son temps ; Ulrich Obrecht , que nous avons déjà mentionné ; J. -G. Scherz , auteur d'un Glossarium tnedii ttvi; J. -J. Obertin , connu comme philologue et comme antiquaire ; l’abbé Grandidier, historiographe de France ; le savant helléniste Kichard Hrunck; les naturalistes Hermann et Dietrieh; les anatomistes iMuth , père et fils; les deux Schweighaeuser; les chimistes Spielmann; les mathématiciens Arbogast et Kamp; le sculpteur Ohmaeht ; l'habile ciseleur Kirstein; les peintres Hans Baldung Grûn, élève d’Albert Durer, et Vendetin Dieterlin, auquel on attribue l'invention de la peinture au pastel; le pocte F.-G.-J.-N. Andrieux; le musicien professeur, Dutnonchau; son neveu, Auguste Dumonchau , jeune littérateur, mort à la (leur de l'égè et qui donnait de grandes espérances ; le maréchal Kcltermann, duc de V ahny , et l’illustre général J. -H. Kléber, dont on admire la belle statue sur l'une des places de la ville. Parmi les hommes distingués qui , sans être nés à Strasbourg et y ont passé leur vie , nous indiquerons Jean Geiler de Kegsersberg , célèbre prédicateur que toute l'Allemagne se disputait; Jean Slurm , l'un des plus fameux pédagogues du xvi* siècle,1 l’historien Sleidan; Jean Schiller; le jurisconsulte J.-D. Schæpjlin, dont les œuvres sont encore l'une des sources les plus sures de l'histoire de la province; Koch, continuateur de l’école diplomatique du précédent ; et Fodéré, le père de la médecine
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légale en France. Il est inutile d'ajouter que la ville de Strnïbnnrg compté Jrnn (luteiitierij au nombre de ses enfauls d'adoption; üère d’avoir donné asile à l'inventeur de l’imprimerie, elle lui a élevé une statue en bronze sur la place de son marché aux herbes. Cette belle statue est l'oeuvre de notre grand sculpteur David (d'Angers) , dont le nom et le génie vont de pair avec toutes les gloires et s'y rattachent naturellement : des fêtes magnifiques en accompagnèrent l’inauguration qu’on eut l'heureuse idée de faire coïncider avec le quatrième anniversaire séculaire de l'invention de l'imprimerie (21, 25 et 26 juin 18i0). 1