‹ Histoire des villes de FranceChapitre 21 sur 137 · TH TE RS · texte numérisé non relu

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de Louis XIII; elle mourut en couches en 1627. Sa fille, mademoiselle de Montpellier, hérita de In seigneurie de Tliicrs. En 1081 , elle en fil donation au duc de Lnuzun. Il la vendit, en 171V, au fameux financier Crozat. Son fils, qui avait épousé Louise-Augustine de Montmorency, eut une fille unique; elle fut mariée au comte de Béthune, et, après avoir été longtemps veuve, elle mourut en 1809. Ses héritiers vendirent ce qui restait de l'antique seigneurie. La Révolution avait supprimé la juridiction et les redevances féodales, qui formaient le très-petit revenu de la terre de Thiers. Elle ne consistait plus qu’en une vieille tour, qui depuis longtemps servait de prison ; une maison attenante, où était le greffe du tribunal; des fours, qui autrefois avaient eu le droit féodal de banalité; une tour et un pré situés dans la commune de Péchadoire.

L'histoire de la seigneurie de Thiers n’est donc pas d’un grand intérêt; ce n’était pas un fief important, ni le manoir d'aucun seigneur puissant, mais un domaine appartenant, aux époques anciennes , à de puissants vassaux, qui n’y résidaient point. L’histoire de la ville commence tard. Elle reçut sa première existence communale par des privilèges que lui concéda son seigneur Guillaume VIII, en 127-2. Mais elle demeura longtemps petite, pauvre et inconnue. Treize bonnes villes , dont plusieurs étaient et sont restées des bourgades , envoyaient leurs députés aux Étals de la province, qu’il n'était pas encore question de Thiers. Ce privilège ne lui fut accordé qu’en 1588. Le faubourg du Moutier, qui ne faisait point partie de la seigneurie, avait eu, dès 1319, une justice royale, par suite d’un arrangement entre les moines du couvent qui possédaient primitivement cette juridiction , et Alphonse , frère de saint Louis, qui avait reçu l'Auvergne en apanage.

Au xvi* siècle , l’Auvergne fut pendant près de trente ans ravagée par les guerres civiles et religieuses. Thiers eut sa grande part dans ces calamités ; en 1568, les catholiques ayant perdu une bataille assez importante à Cognât, près de Gannat, toute la partie orientale de la province se trouva sans défense, et livrée aux protestants vainqueurs; ils pillèrent les églises, fondirent les cloches, emportèrent les ornements. Les habitants furent cruellement traités et rançonnés. Le procès-verbal de ces violences existe encore aux archives de la ville, et une inscription dans l'église de Saint-Genès rappelle l’incendie de 1568. Les protestants étaient au nombre de quinze mille et commandés par les vicomtes de Borniguel et de Monans.

C’est à peu près vers ce temps-là , c'est dans le cours du xvi- siècle , que Thiers commença à prendre de l'importance. Ses progrès furent rapides. Le commerce avec l’Italie et l’Espagne y amena, en peu d'années, beaucoup de richesse et une population , qui , depuis , a plutôt diminué qu’augmenté. C’est sans doute à cette époque que la ville reçut le surnom populaire, oublié maintenant, Thiers le peuplé. Plusieurs familles devinrent considérables. Les relations commerciales étaient étendues et donnaieut aux négociants de Thiers des occasions de voyager et de connaître le monde : il y eut un mouvement des intelligences et des capitaux, qui promettait un avenir plus grand que ne l'ont réalisé les générations successives. Le commerce de Thiers consistait alors, comme depuis, en coutellerie, quincaillerie , tannerie, et surtout papiers et cartes à jouer. Les papeteries de Thiers vi. 43

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furent longtemps célèbres. Montagne, en revenant de son voyage d'Italie, en 1581, passa àTliiers. «C’est, dit-il, une petite ville fort marchande et bien peu- « plée. Ils font principalement trafic de papiers et sont renommés d'ouvrages de

« couteau» et cartes à jouer J’y fus voir faire les cartes chez Palmier. Il y a

« autant d’ouvriers et de façon è cela qu’à une autre bonne besogne. Les cartes « ne se vendent qu’un sol les communes et les fines deux. »

Celte prospérité de la ville de Thiers se maintint et s'accrut pendant le xvn* siècle. Mais, en ll>93, elle fut visitée par un terrible fléau, qui semble avoir mis un terme à son activité et à ses progrès. Des propriétaires riches, et des commerçants, qui , sans doute, avaient vu en Piémont combien y est profitable la culture du riz, tentèrent de la transporter à Thiers. La Durole, après être descendue de rochers en rochers, comme un torrent à travers la montagne, coule en quittant la ville sur une plage unie, alors sablonneuse et stérile ; n’étant plus contenue par ses rivages, elle se divisait en beaucoup de canaux, dont chaque inondation faisait changer le cours; de sorte que depuis Thiers jusqu'à la Dore, où va se jeter la Durole, c’était un vaste espace, stérile, marécageux. On fit venir des ouvriers piémontais; on acheta le sol aux possesseurs; l'hôpital , qui en était propriétaire pour une partie, a encore conservé les actes de vente. Des digues furent élevées. La rivière fut retenue dans les différents canaux qui furent tracés. Entre les digues, de grands espaces furent réservés pour semer le riz. Des écluses et des vannes servaient à élever le niveau de l’eau afin de la répandre sur les cultures et les tenir inondées , ainsi que cela se pratique en Piémont. Tout allait bien ; la récolte était abondante ; mais lorsque arriva le moment de la moissonner, lorsque l’eau eut été retirée des rizières, la fange de ce marais répandit de telles exhalaisons, qu'une épouvantable épidémie s’empala de la population et la décima cruellement. Le faubourg du Moutier, qui est au bas de la ville , fut presque entièrement dépeuplé ; la tradition donne pour certain que jamais Thiers ne s’est bien relevé de cette calamité.

Les travaux d’endiguement, qui avaient eu un si triste résultat, ont été par la suite très-utiles. La plage a cessé d’être marécageuse, le cours de la Durole est devenu plus régulier ; de superbes prairies, bordées de grands arbres, d’une végétation toujours fraîche et v erte, occupent maintenant les enceintes enfermées dans ces digues, qui avaient été si funestes lorsqu'on avait voulu leur faire produire des récoltes destinées à un autre ciel et à un autre climat.

Toutefois Thiers continua a être une ville d’industrie et de commerce ; sans être très-riche, sans s’agrandir, sans compter parmi ses habitants des négociants de premier ordre et de puissante fortune, elle renfermait une population heureuse. Les capitaux et les affaires n’étaient point concentrés entre les mains d’un petit nombre de commerçants ou de fabricants ; on n’y était pas accoutumé aux grandes entreprises ; on ne recherchait point des profits excessifs , point de luxe, point de dépenses, point de vanité; les relations avec l'Italie, l’Espagne et le Portugal n’avaient point cessé; mais elles ne donnaient plus au commerce le même mouvement que dans leur nouveauté. On ne voyait plus les enrichissements rapides du siècle précédent. Chacun se contentait d’augmenter son avoir, lentement, par l’économie autant que par le gain. Tout habitant un peu aisé avait aux

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environs de la ville quelque petite propriété, une maison de campagne, ou une métairie dans laquelle deux ou trois chambres étaient réservées pour le logement du maître; là on venait en famille faire les vendanges, et, dans le courant de l'année, on y passait le dimanche. Les ouvriers même, dès qu'ils avaient un peu d'aisance, achetaient une vigne ou un jardin. Les mœurs étaient simples, on ne voyageait guère; beaucoup d’habitants de Thiers ne s’en étaient jamais éloignés de vingt lieues ; les femmes surtout ne bougeaient pas; elles étaient simplement des ménagères. Aucun établissement de magistrature , aucune institution considérable d'enseignement public , ne donnait aux esprits le mouvement et l'émulation. La vie de famille, le commerce exercé avec probité, nulle ardeur à changer de position et à s'élever au-dessus de son étal : tel était le caractère des Thiernois. Peut-être leur avait-il valu le sobriquet dédaigneux, dont ils avaient été affublés en Auvergne ; on disait les butors de Thiers; sans doute parce qu'on ne reconnaissait pas en eux cette âpreté montagnarde au soin de son intérêt, cette énergie au travail, qui distingue l’Auvergnat. C’est qu’en effet cette population de la vallée de la l)ore , plus douce , plus paresseuse que les habitants de la Limagne, semble appartenir plutôt à la race voisine, qui habite le Forez.

La Révolution, sans modifier beaucoup les mœurs de Thiers, en leur laissant cette simplicité honnête et tranquille , a imprimé de l'activité aux esprits. Les opinions n’y sont pas envenimées par l’esprit de parti, encore moins par les antipathies de classes. Le mouvement de nos institutions s'y fait sentir; l'établissement du tribunal comporte un entourage d'hommes instruits et occupés , des juges éclairés , des avocats qui ont fait de bonnes études et qu'anime le désir de se distinguer.

Les communications habituelles avec Paris, les voyages qu’on y fait, ont été à la ville son caractère d’isolement et de sauvagerie ; le commerce y a toutefois conservé les mêmes habitudes, et n’a reçu que peu de développement. Une des circonstances qui le maintient tel qu’il est, c’est la manière dont est pratiquée la principale industrie , la coutellerie. Il n'y a point de vastes fabriques ; les ouvriers ne sont point réunis dans des ateliers. Chacun travaille chez soi , selon la commande du négociant ; souvent même le coutelier vend directement ce qu'il a fabriqué. Rarement, toutes les pièces d’un couteau sont façonnées par les mêmes mains. Les gens de la campagne environnante, surtout les paysans de la montagne, à leurs moments de loisir, lorsque l’hiver suspend les travaux de culture, s’occupent à fabriquer des pièces de coutellerie. Ils ont chez eux une petite forge, des marteaux , des limes , et travaillent pour le compte d'un coutelier. Il en résulte que la population ouvrière est plus morale, plus douce, plus absorbée dans l'esprit de famille que partout ailleurs. En outre, nulle combinaison ne saurait donner le travail à aussi bon marché ; ce n’est peut-être pas la meilleure manière d'arriver à une exécution très-soignée , mais il s’en est suivi que , généralement parlant , et sauf exception, le succès du commerce de Thiers est fondé sur l'infériorité des prix et sur les petits profits.

En 1802, après la paix d'Amiens, il y eut à Paris une exposition des produits de l'industrie française. M. Chaptal , alors ministre de l’intérieur, y avait conduit M. Fox, et lui faisait admirer les beaux produits des manufactures françaises.

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M. Fox aperçut, sur un modeste étalage, de petits couteaux à manche de buis; le prix était indiqué à sept sous la douzaine. « Voilà , dit-il, ce qui est plus curieux « et plus dangereux pour nous. »

Le commerce de coutellerie n'a point cessé de prospérer à Thicrs. Il fait encore , non point la richesse , mais l'aisance du pays. Les autres industries , qui ne sont pas dans les mêmes conditions , ont eu moins bonne destinée. La tannerie a disparu; la papeterie a fort diminué; il n'est plus question de cette fabrique de cartes, si renommée du temps de Montagne , et qui alors était comme un monopole : maintenant on fait des cartes partout.

Cette décadence provient de ce que la ville et le commerce de Thiers sont demeurés au même point, lorsque tout a changé dans le inonde commercial. Avec de petits capitaux , sans esprit d'association, sans émulation, sans activité À s'enrichir, avec cette honnête prudence, qui ne veut rien risquer, comment soutenir la concurrence d’une industrie perfectionnée' Comment des papeteries, où ne sont pas encore introduits les mécanismes ingénieux et économiques usités partout ailleurs, pourraient-elles subsister devant cette rivalité? si des spéculateurs s'avisaient de cette étroite vallée , où un torrent resserré offre aux fabrications un moteur moins coûteux que la vapeur, où la main-d'œuvre est encore è bas prix ; si les capitaux et l'activité arrivaient du dehors, une vie nouvelle viendrait ranimer ce demeurant d'un autre âge.

Toutefois il est résulté de cette constance dans les vienx procédés une sorte de privilège pour la ville de Thiers. Toutes ces machines , en fabriquant le papier d'une façon si facile et si prompte, ont l'inconvénient de broyer et de diviser beaucoup trop le chiffon , qui en est la matière première ; de sorte que le papier a moins de consistance , moins de corps. Au contraire l’ancienne fabrication , où le chiffon est trituré dans des auges de pierre par des maillets , que fait mouvoir la rivière, laisse subsister les filaments du linge; ainsi le papier n’est pas seulement une pète desséchée , mais une sorte de feutre , qui se casse moins , qui est usé moins vite , qui résiste mieux à l'action des presses d'imprimerie ; il a surtout la solidité nécessaire aux papiers qui doivent passer de mains en mains. Il y a donc quelquefois un motif de préférer le papier de Thiers à tout autre pour des impressions soignées. Jusqu'ici aucun autre n'a pu être employé pour le papier timbré destiné aux transactions privées. Tel est le dernier avantage qui conserve à Thiers un reste de cette industrie jadis si florissante.

Il semblait, depuis beaucoup d'années, que la population de Thiers restait à peu près la même. Les dénombrements successifs reconnaissaient toujours un peu moins de dix mille habitants ; au-dessus de ce nombre , le tarif des patentes aurait subi une augmentation. Le dénombrement de I8i6 a été fait avec plus de soin, et Thiers sera une ville de quinze mille habitants : la statistique ne compte pas toujours exactement.

Aucun monument moderne n’embellit la ville; le tribunal et l'hôtel de ville, constructions récentes , n'ont rien de remarquable. Les vestiges des siècles passés méritent plus d’attention et ont été étudiés avec soin par M. .Mérimée. La vieille tour, seul reste du château seigneurial , a été tronquée et défigurée. Elle s'élève encore au-dessus des batiments du tribunal , dont elle est enveloppée. L'église de

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Saint-Genès fut, a ce qu’il semble, construite, ou du moins entreprise par Guy, seigneur de Thiers, au xi* siècle. 11 en subsiste encore quelques parties bien conservées, qui portent le caractère de l'architecture romane et byzantine; mais il faut les chercher, car l'aspect général de l'édilice ne rappelle pas cette époque; tant il a été modifié par les achèvements et les réparations. I, 'église du Moutier dépendait jadis d'un monastère de Saint-Symphorien , fondé au vm* siècle. On retrouve encore des constructions souterraines ou enfouies, qui datent vraisemblement de sa première origine. Le même Guy, dont le nom est attaché à l’église de Saint-Genès, fit aussi bâtir au Moutier une église sur les ruines de la première. Comme dans beaucoup d’autres édifices religieux , le projet primitif a été ou dénaturé par les constructeurs qui ont eu à le terminer, ou réparé sans aucun soin d'en conserver le caractère.

Thiers n'a pas à se gloriGer de beaucoup d'hommes illustres. La liste n'en sera pas longue. Saint Étienne de iluret ou de Grandmont, è tait fils d'Étienne III, vicomte de Thiers. Son père l'emmena en Italie à l'Age de douze ans et le laissa chez Milon , archevêque de Bénévent, qui était aussi de la maison d'Auvergne ; élevé parmi les habitudes cléricales, Étienne se livra à une piété ardente, entra dans un couvent et suivit dans toute son austérité la règle de saint Benoit. Après la mort de Milon, il obtint du pape Grégoire VII la permission de fonder un nouvel ordre monastique et se retira en limousin , dans un lieu désert nommé Muret, où quelques ermites vinrent, comme lui, mener la vie des anachorètes de la Thébaîde. Il y vécut cinquante ans. l’eu de temps avant sa mort , deux cardinaux, légats du pape, arrivèrent dans cette solitude sauvage : * Êtes-vous chanoines, moines ou ermites? demandèrent-ils à Étienne. — Nous sommes des pécheurs qui faisons pénitence, répondit-il. » Il ne voulut jamais 'être plus que diacre, comme avait été son patron saint Étienne, premier martyr. Il mourut en 1124. Après lui, la propriété du sol où étaient leurs ermitages fut contestée à ses successeurs. Alors ils s'établirent dans un lieu voisin appelé Grandmont ; l'ordre en a gardé le nom, mais il était plus connu sous sa dénomination populaire, les Bans-Hummes. En 1188, Étienne fut canonisé pur le pape Clément III. On raconte qu’il se faisait beaucoup de miracles sur son tombeau ; aussi était-ce une affluence continuelle, qui troublait les moines dans leur solitude et leur recueillement. Ils y étaient, disaient-ils, aussi dérangés que dans les foires ou marchés publics. Us conjurèrent leur patron de ne plus faire tant de miracles, désormais inutiles pour prouver sa sainteté; disant même que s'il continuait à attirer ainsi la foule, ils se verraient contraints, d’après la règle qu'ils tenaient de lui, à jeter ses ossements dans la rivière. On a de saint Étienne un livre de maximes chrétiennes et la règle de son ordre. Il y avait à Thiers une maison , établie seulement en 1681 , qui dépendait des moines de Grandmont. L'ordre fut supprimé en 1785, d'accord entre le roi et le saint-siège.

Guiltet de Saint- Georges , qui était né à Thiers en 16-25, n'a point laissé grande renommée. Il a écrit l’histoire de l'Académie de peinture , qui , pour l'en récompenser, l'admit dans son sein. Il a laissé d’autres livres non moins ignorés ; Dictionnaire du gentilhomme , qui traite de l'art de monter à cheval, de fart de la guerre et de la navigation ; Histoire de Castrucio Castracani, traduite de Machia-

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vel ; Athènes ancienne et nouvelle; Etat de l'empire de Turquie et Vie de Mahomet IV ; Lettres sur une dissertation de Spon. (juillet n'était jamais allé dans le ' Levant et avait écrit sur les notes de son frère, qui y avait voyagé. Spon releva beaucoup d’erreurs dans les écrits de Guillet ; In controverse s’anima et Guillct fit preuve de beaucoup d'esprit; M. de Châteaubriand, dans son Itinéraire , a rappelé cette querelle oubliée, et sans donner raison à Spon, montre que Guillet connaissait très-mal la Grèce. La population de Thiers, chef-lieu de sous-préfecture du département du Puy-de-Dôme, s'élève à près de 10,000 âmes ; l'arrondissement en renferme 70,61 1 . '

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Depuis trois siècles déjà , treiie villes de la basse Auvergne jouissaient du droit do représenter le tiers-état à l’assemblée de la province, qu'Ambert n’était encore qu’un simple canton de l’élection d'Issoire. En 1558 seulement , un arrêt du conseil d'Etat l’appela , avec quatre autres cités, à prendre rang parmi les premières. Petite ville , vivant de commerce et d'industrie, mais de cette industrie et de ce commerce dont 1a probité est tout le mérite et l’aiguillon , elle-eût continué longtemps à tisser, dans une obscurité profonde, scs étamines et ses camelots, si les agitations politiques et religieuses qui font grandir les villes comme les hommes, quand elles ne les tuent pas, ne fussent venues donner un peu d’expansion è la vie monotone de ses habitants.

Situé à l'orient d’Issoire, dans une position agréable, séparé du Fore* et cia Velay par un seul rideau de montagnes, Ambert , tout exigu qu'il était , avait été la capitale du pays de Livradois ou Livadois. Il est vrai que ce pays n’était ni un empire ni une province, qu’il n'avait ni monuments, ni renom ; cependant , on nous permettra d’insister un instant sur ce sujet , qui n’a pas laissé île provoquer les conjectures des érudits. Vulgairement, le mot de Livadois passe pour être une corruption de Liberatus ah aquis (délivré des eauxl; des écrivains ont prétendu même que tout le bassin formé par la Dore, depuis Ariane, à trois lieues et demie d’Ambert, jusqu'aux environs de Tour-Goyon, hameau au-dessous de la ville, avait été couvert par les eaux d'un lac, et que vers le xf siècle ce lac, s'ouvrant une issue à travers ses rives rocheuses, avait laissé ce bassin à sec ; circonstance qui Ini avait valu le nom de Livadois. Maison répond qu'au xr siècle, l’histoire , qui se bornait à enregistrer les fléaux du ciel , n’eût pas manqué de noter leruption d’un lac. Aussi cette tradition a-t-elle été abandonnée pour une autre plus glorieuse.

l'ne colonie phénicienne ayant échappé, dit-on, aux dangers d'une difficile tro-

t. Documents particuliers et notes manuscrites de l'auteur.

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versée, serait arrivé»' en Gaule cents ans après celle qui avait fondé Massilia.

Elle espérait trouver, chez ses frères d'origine , hospitalité et richesse ; mais Mas- |

siliu regorgeait tellement d'habitants que le roi des Anomies, au pouvoir duquel était alors la ville phocéenne, dirigea les nouveaux venus vers ses états hérédi- i

taires et les cantonna dans des lieux déserts et incultes du territoire de Gergovie.

Ambertos était le nom du chef de ces étrangers; Ambert fut le nom qu'on appliqua à la réunion de maisons qu'ils se construisirent. Quant à eux , ils appelèrent du nom fortuné de Livadois , la terre hospitalière où il leur était enfin donné de se reposer des fatigues et des périls de la mer. Ce qui semblerait donner quelque ‘

consistance ù cette version, c'est l'usage immémorial où sont les habitants d’Ambert de célébrer, une fois l’an, des simulacres de naumachies. Iles galères, suspendues au milieu des rues et glissant sur des cordes tendues d'une maison à l’autre, furent plus tard, à Ambert, un des principaux ornements des processions de la Fête-Dieu. Les galères à rames des Phocéens sont cliangées, aujourd’hui , eu vaisseaux de guerre à voiles. Une nouvelle preuve , ajoute-t-on , de l'origine maritime des Ambertois, serait leur goût immémorial pour le commerce et surtout pour la fabrication des étamines à pavillon , flammes et banderoles de vaisseaux , grosses toiles à voiles, goût assez difficile à expliquer autrement dans un vallon séquestré de tout mouvement commercial par des montagnes et éloigné de tous ports de mer. Quelques auteurs ont voulu faire honneur à Ambert de l'invention du papier, qui date du xiiP siècle; y aurait-il encore là quelque preuve de son origine phocéenne ? nous ne savons.

Quoi qu'il en soit, au xm* siècle, Ambert faisait partie, avec le Livadois, de la seigneurie de Baffie; en 1239, il reçut d'un membre de cette maison , nommé Guillaume , le droit de consulat et de commune. Un article de la charte qui conférait ce. droit, portait que les habitants d'Ambert ne (levaient ni titres , ni bailles , ni cliarrois ou manœuvres d’hommes , de bœufs , d'dnes, ni exactions quelconque» sous quelque dénomination qu'on voulût l'exiger, ui prêt violent, ou moisson de portefaix ou de serviteurs : on lisait dans un autre article, qu'il ne serait pas contrevenu aux us et coutumes de la ville; le seigneur et les habitants jurèrent de les observer inviolaldcmcnt. Quels étaient donc ces us et coutumes que toutes les villes d'Auvergne semblaient mieux aimer encore que la liberté qu'on leur donnait? Sons doute, les traditions du gouvernement et de la curie des Romains perpétuées ici à travers les invasions passagères des Barbares.

Après avoir passé dans plusieurs mains par vente, héritage ou conquête, le Livadois fut engagé à la couronne, en 1558, par un arrêt du conseil d'Ébit. A celte époque, les habitants d’Ambert jouissaient paisiblement de l'exercice des charges municipales et des bénéfices de leur petit commerce, lorsque des missionnaires protestants vinrent prêcher parmi eux la réforme. Soit insouciance, soit conviction, les Ambertois ne s’émurent que fort peu de celte nouveauté et laissèrent prêcher à son aise le pasteur Massin, qui était venu s’établir à Ambert, en 1575. Un jour, les réformés se réunirent en grand appareil , sortirent de la ville en agitant des bannières, vinrent au-devant de leur ministre , et l'escortèrent jusqu'à la place du Portel qui retentit de bruyantes démonstrations de joie. Il n'y eut point de collision encore. Mais les protestants, devenant chaque jour plus exigeants et deman-

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dant à grands cria la publicité de leur culte, le clergé , rendu au sentiment de ses dangers, excita de son côté Ira catholiques. Au premier prêche qui suivit la démonstration de la place du Portel , des jeunes gens de la ville , s'étant attroupé* au son du tambour, vinrent huer les calvinistes et les poursuivirent à coups de pierres dans le lieu où ils faisaient leurs exercices religieux. La municipalité se mêla de l'affaire et menaça de la prison quiconque se plaindrait. Les catholiques , se trouvant en majorité, voulaient éviter une lutte armée. Pendant une absence de Massiu , qui était allé prêcher dans un village des environs , ils mirent des sentinelles aux portes de la ville, afin de l'empêcher d'y rentrer, persuadés que c’était le meilleur moyen d'en finir avec la réforme. Les sentinelles avaient ordre de le coucher en joue s'il essayait de pénétrer de force. Vers le soir, Massin se présenta et reçut l’injonction de s'éloigner. Quelques protestants allaient prendre parti pour leur pasteur, mais celui-ci les calma et obéit. Il se retira vers le château du Lac , dont le seigneur, grand partisan de ta réforme et déjà fort irrité contre Ambert, pour s'en être vu chassé quelques jours auparavant, courut aussitôt à Issoire afin d’v préparer sa vengeance.

Chavagnac et Merle y étaient : l’attaque d'Ambert fut résolue. Du Lac, de son clntteau-fort, commença les hostilités, et le 15 février 1577, Merle arriva devant la place , animé de cette espèce d’ivresse furieuse que lui causait toujours la vue d’une ville fermée. On était en carnaval ; les habitants, un peu alourdis par les folies et les repas qui accompagnent d’ordinaire les jours gras , dormaient profondément pondant que les échelles se dressaient contre les murs , à la faveur d’une nuit obscure et d’un épais brouillard. Le bruit des assiégeants cependant réveilla les sentinelles, et on accourut de toutes parts vers les remparts; mais les huguenots avaient eu le temps de se cacher, et leur immobilité faisant croire à une fausse alerte, le froid devenant de pins en plus piquant, le brouillard plus épais, les bons bourgeois s'en allèrent retrouver leurs lits encore tièdes : deux heures après. Merle était maître de la ville. La garnison avait capitulé sous la condition de vie et bagues sauves.

La prise d'Ambert ne s’était pas toutefois effectuée sans quelque résistance, et Merle avait perdu à l'escalade un de ses meilleurs officiers; aussi ne respirait-il que vengeance. Trente habitants notables de la ville avaient été faits prisonniers ; le terrible partisan , quoiqu’il ne fût que le lieutenant de Chavagnac, et que celui-ci fut présent , ordonna qu'on entraînât ces malheureux sur In place du Portel , où se rendaient en même temps Du Lac , Chavagnac et Massin , à la tête d'un détachement. Merle fait aussitôt corner la place par ses arquebusiers , interroge les prisonniers, et les taxe à quinze cents écus en hlm; , qu'ils devront immédiatement payer, s’ils veulent sauver leurs jours. A cette énorme somme, ceux-ci se récrient, pensant qu’on ne veut que les elfrayer; alors Merle, se retournant vers ses arquebusiers, leur commande; Haut l’arquebuse, en joue. Chavagnac, Massin et Du Lac, indigné*, entourent aussitôt le capitaine et veulent s’opposer à une barbare exécution. Mais cette résistance ne fait que l'irriter davantage. Arrachant son chapeau, il le jette par terre, et le trouant de rage avec ses éperons : « Voilà comment je vous Imiterai vous aussi, s’écrie-t-il ; et quant à vous, mossire Chavagnac, vous êtes le commandant d’Issoirc, et moi je le suis à présent d'Ambert,

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A chacun sa part ». Il se retourne une seconde vers lés soldats, et dit : Tires.' Une décharge terrible partit ; vingt-cinq des prisonniers tombèrent, les cinq autres s'enfuirent dans la chapelle voisine de Notre-Dame, où, grâce aux prières de Massin , ils ne furent pas poursuivis. La ville était dans la terreur. Le lendemain , Merle fit procéder en grande pompe aux obsèques de l'officier qu'il avait perdu. L'église de Saint-Jean fut dépouillée, pour être appropriée nu culte réformé.

La ville une fois pillée et ravagée , les huguenots s'arrangèrent pour la garder et y vivre. Le gouverneur de l'Auvergne , Saint-IIérem , se' présenta devant ses murs avec une artillerie formidable pour la reprendre. Pendant quinze jours , il jeta des boulets dans la place; mais quand les fortifications furent détruites , on ne trouva pas un soldat qui osât monter à l'assaut. Le grand courage de Merle valait à lui seul un rempart. On fit venir des soldats étrangers , auxquels on paya double solde : l'attaque commença alors , mais l'assaut n'en alla pas mieux , et les catholiques , découragés, levèrent leur camp. Quelque temps après, Merle pariait pour les Cévennes , afin d'y recruter des soldats qu'il devait conduire au secours d’Issoire. Après quelques autres coups d'audace, il se laissa, dit-on, acheter par l’argent île la cour, et du fruit de ses rapines il acquit une terre noble. Le fils du cardeur de laine d'Uzès se fit un blason et acheva paisiblement la fin de sa vie aventureuse, s’appelant fièrement le baron de la Gorce et de Salavas.

Ambert resta quelque temps la proie des guerres civiles , passant tour à tour des mains des ligueurs à celles des royalistes, jusqu'à ce qu'Urnri IV vint inaugurer dans toute la France le règne de la paix et de l’ordre. Depuis cette époque, Ambert a grandi en silence ; ses rues étroites se sont alignées et élargies , ses baraques en pisé, basses et éclairées par des châssis en papier huilé, ont fait place à des maisons plus commodes et plus solides. L’église de Saint-Jean , monument du xv* siècle, bâti dans ce style fleuri qu'on a appelé le gothique tertiaire, répara ses dégradations. Son commerce prit aussi quelque essor au xvn* siècle ; et en 1769, la ville fabriqua jusqu'à quinze mille six cents quintaux de papier; elle en produit moins peut-être aujourd’hui, car Ambert, qui était comme Thiers une des principales papeteries de France, est resté attaché aux vieilles traditions de confection. Les autres branches de commerce d'Ambert sont les étamines, les camelots, les rubans en fil , laine et coton. Lu petite capitale de l'ancien Livadois est actuellement un 'des quatre chefs-lieux de sous-préfecture du département du Puy-de-Dôme ; la ville, siège d'un tribunal de première instance, renferme 7,800 habitants, et l’arrondissement en compte 91,733. Cette ville industrielle, toute absorbée dans son commerce , a produit peu d'hommes célèbres. En cherchant bien pourtant on trouve qu'au xvii* siècle elle donna naissance au géomètre Michel Halle, que Fontenelle appela le plus illustre de nos algébristes. Le mécanicien Nourrisson , auquel est due la fameuse horloge de Strasbourg , était aussi d'Ambert. '

L D'Expilly, Dictionnaire des Gaules. — Imbertlis , Guerres religieuses. — Duché , Tableau moral, industriel, statistique du département du Puy-de-Dôme. — Chabrol, Coutume d'Auvergne. — Bcsumi de l’Auvergne , par uu Auvergnat.

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