U S SEL
MOVSTIIR-VtHTABOUK. — TIJfTIiTIAO.
Il n'est peut-être pas en France de pays plus sombre et plus désert que la steppe de soixante kilomètres qui sépare Tulle de la petite ville d'Ussel. A droite et à gauche on n’aperçoit que des landes incultes, et le regard erre tristement sur ces vastes bruyères, qui semblent inhabitées, et dont quelques bouquets d'arbres battus par le vent interrompent seuls, à de longs intervalles, la mélancolique monotonie. Dans ce silencieux pay sage rien ne rappellerait la présence de l’homme, si de loin en loin n'apparaissait une pauvre cabane sur le seuil de laquelle le bruit de la voiture qui vous emporte attire des enfants déguenillés, sauvages comme leur pays. Ces cabanes cependant sont ombragées par quelques arbres vigoureux, et après peu d’années d’une inhabile culture il naît autour d’elles un
1. A. DucWesne, Antiquités des villes, châteaux et places les plus remarquables en France. 1648. — Baluze, Historiés tutelensis. — Marvaud, Histoire du bas Limousin . — Bonarenture Saiot-Amable , Annales du Limousin.
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petit pré vert et fertile. Le spéculateur et l'agronome ne devraient-ils pas voir là de précieuses indications? des essais trop partiels ont prouvé que les landes de la Corrèie se convertissaient facilement en prairies dans les vallées , en forêts sur les hauteurs. D’où vient qu'en ces temps de spéculation et de tendances humanitaires, nul ne songe è acquérir à vil prix et à exploiter avec grand profit ces vastes bruyères où la fortune se trouve plus sûrement peut-être et moins loin à coup sùr que dans les forêts de la Guyane ou du Canada? Une pareille entreprise, que le gouvernement seconderait sans nul doute, changerait tout dans la Corrèie, tout, jusqu'aux mœurs et au climat; il serait beau d’attacher son nom à tme œuvre qui ressusciterait tout un pays , mais nul encore n’y a songé. Au fur et à mesure que l'on s’avance l'horiion va s'assombrissant. A la vue de ce pays pauvre, mais imposanl dans sa tristesse, on éprouve quelque chose de semblable il l'impression que cause au voyageur l'aspect de la campagne de Home ou des plaines désertes de la Castille. Aussi est-on fort agréablement surpris, après une demi-journée de voyage, quand on aperçoit tout à coup une large vallée circulaire, verte, boisée et très-fertile, arrosée par deux rivières, la Sarsonne et la Diègc ; c’est au milieu de ces prairies, véritable oasis, qu’Us- (el est bâtie. I.a route de Bordeaux à Lyon donne seule un peu de mouvement à cette petite ville, il laquelle l'art a malheureusement fait défaut ainsi que l'industrie. Il n’y a là ni monuments ni manufactures, et si ce n’était l'agréable situation de la ville, le peintre qui voudrait la décrire serait embarrassé tout autant que l'économiste. Les rues sont étroites, tortueuses, et les maisons, hormis celles du quartier neuf,1 ont en général cette couleur sombre qui donne un caractère particulier aux villes voisines des montagnes. Quelques pierres sculptées sur les façades, des clochetons sur les toits, et dans les jardins les traces d’un large fossé , éveillent dans l’esprit des souvenirs du moyen âge et rappellent l'histoire d’Ussel, qui se lie étroitement à celle du duché de Ventadour.
Les archéologues, trompés par la similitude des noms, ont voulu voir dans Ussel une cité romaine; c’était , d'après eux , l'Uxellodunum dont parle César ; et quelques débris trouvés dans les environs paraissent d'abord confirmer cette conjecture. Mais quand il fut bien établi qu'Uxellodunum était en Quercy et non pas en Limousin, d'autres savants cherchèrent dans la langue latine l'étymologie du mot. Le ciel d'Ussel étant fort beau, les Romains, pensèrent-ils, avaient pu dire: Hue calum faustum i or, en supprimant le dernier mot il restait hue cœlum , dont la corruption avait aisément donnée Ussel. Elle en a fait bien d’autres. On ajoutait que le climat des environs était très-salubre , et on le comparait à celui de l’Ile de Sainte-Hélène, dont l'air seul, assurait-on, guérissait les malades. Cela s’imprimait en 1810, dans Y Histoire delà ville ttVssel, parM. Delmas. Je relève à dessein ce point de comparaison qui ne se présentera plus jamais à la mémoire d'un historien, et auquel le climat de Sainte-IIélène a donné un démenti qui vivra autant que, le monde. La langue française du moyen âge fournit une autre étymologie, moins ingénieuse peut-être, mais à coup sùr plus raisonnable, huis scel , scellé (porte fermée), nom qui fit donner à la ville ses armes partantes, qui sont : une porte d’or clouée et ferrée de sable, accompagnée de trois étoiles en champ d’azur. La première étymologie déraisonnable écartée, que reste-t-il
IrSSEL.
pour confirmer la supposition d'une origine latine ? rien absolument , sinon les traces d’une voie ferrée, une aigle colossale en pierre 1 , comme les Romains en plaçaient sur leurs routes pour marquer les distances, quelques urnes, quelques médailles, enfin une phrase très-vague des Commentaires de César: Quitus gestis,
( œsar duos legiones in Lemoi icvm finibus cottocavit, non longe ab Arvemis. Non loin de l'Auvergne. Cette indication est peu précise , et le Limousin tout entier peut la revendiquer. Ajoutons que si le campement de ces deux légions devint une ville, il serait plus judicieux de la placera Tintiniac, près de Tulle, où les fouilles malheureusement insuffisantes mettent à découvert une \ ille avec scs rues, ses citernes, ses arènes, qu’à l’ssel, où elles amènent des débris épars, comme ou eu trouve dans toute la France.
Quoi qu'il en soit, l'ssel paraît avoir joui, dès le xi* siècle, des droits de commune , droits illusoires , sans nul doute , car elle les partageait avec ses coseigneurs les vicomtes de Yentadour, qui firent plus tard, de la ville, alors bien fortifiée, le chef-lieu de leur siège ducal. Cette occupation fut-elle une usurpation féodale , ou bien les habitants, trop faibles pour lutter, préférèrent-ils la protection de ces seigneurs à une résistance impuissante? cela est difficile à décider. Toujours est-il que les sires de Yentadour possédaient, dans la ville, un château situé sur l'emplacement actuel de la halle. £n 1371 , le château était au pouvoir des Anglais , lorsque DuGucsrlin, qui allait au secours de Montpcnsier, voulut, en passant, s’emparer de cette citadelle. Il fut repoussé, la neige qui surviut le força d’abandonner le siège, et il alla mourir à Châleauneuf-Randan. Les Anglais ne furent pas toujours aussi heureux; chassés de la ville, ils se retirèrent souvent dans les châteaux de Charles-le-Pailloux et de Saint-Exuperi , qu'ils avaient fortifiés et d’où ils venaient harceler les habitants (1344-1355). Us mutilèrent l'aigle romaine colossale, et de leurs ravages naquirent, dans le pays, cet effroi et cette haine des Anglais, qui s’est transmise de génération en génération, jusqu'à nos jours, dans le cœur des paysans limousins. Ils avaient pourtant leurs adhérents; un religieux, nommé Pierre Seguin, d'I'ssel, d’autres disent de Mcymac , professeur de théologie à l'université de Poitiers « bien maigre homme », dit 1a chronique, fit partie de la commission qui cherchait a trouver dans Jeanne d'Arc une sorcière du diable. 11 lui demanda en son français limousin, dons quelle langue s’était traduite la voix céleste: «Meilleure que la vôtre» , répondit doucement la jeune fille.
Eu revanche, Baluze, en son histoire de Tulle, a enregistré les noms des seigneurs qui firent la plus rude guerre aux Anglais. C’étaient les seigneurs de Maumont, de Saint-Angel, d’Anglars , de Mirambel, et surtout les seigneurs de Ventadour, -dont l'histoire que nous allons résumer, absorbe, avons-nous dit, toutes les annales d'L'ssel. A une égale distance d'I'ssel et d’Egletons, petite ville dont le nom seul ( Eagle Town ) révèle assez l’origine anglaise , on voit s'élever encore, au milieu des sombres bruyères , les ruines magnifiques du château de Yentadour. Parmi les débris du passé qui couvrent la France, il n'est rien, peut-être, de
1. Un maire d'Lsscl , M. Lacoste, a eu l'excellente Idée de faire restaurer cette aigle et de l’ériger sur un piédestal dans la ville.
plus imposant que ce manoir solitaire , que la puissance féodale posa , comme un nid d'aigle, au milieu des landes, sur des rochers inaccessibles; il fut le siège d’une cour d’amour. Cest, en effet, de ce château que partit cet infortuné troubadour dont le sire de Coucy fit servir le coeur à sa femme. Là vécut encore ce brillant trouvère, Bernard de Vcntadour, dont l'histoire a consigné les amours. Fils d'un meunier des environs et élevé dans le château, il se fit bientôt remarquer par son esprit et par son extrême beauté. Il osa adresser ses premiers hommages à la vicomtesse de Ventadour; la fortune, qui aime l’audace , le récompensa; mais cet amour trahi finit par un drame. Le vicomte de Ventadour fit enfermer sa femme dans le donjon du château. Bernard partit pour la Terre- Sainte , et là , plus ambitieux encore , il écrivit pour Éléonore de Quercy de doux virelets, que les chroniqueurs nous ont conservés, et auxquels la belle reine ne fut pas insensible.
Cependant, les sombres murailles de ce manoir, sur lequel pèsent aujourd'hiii le silence et l'oubli , retentirent plus souvent du cri des hommes d’armes que du chant des ménestrels. Dans le xiv* siècle, parmi les capitaines les plus redoutés des grandes compagnies on comptait : Amérigot Marcel et Geoffroy-Tête-Noire. Le premier s’était successivement emparé des châteaux de Chalusset, d'Aloise, de Valon et de Mercoeur; le second , qui • était un Breton», dit Froissart, « le plus erueulx et le plus austère de tous, très-mauvais homme, n'ayant pitié de nullui, qui aussi bien mettoit à mort un ecuyer ou un chevalier quand il le tenolt pris, tout comme il faisoit un vilain » , s’empara par trahison de Ventadour, et il y régna pendant douie années.
En 1376, le comte de Ventadour et de Montpensier, vieillard sage et paisible, quitta son château pour quelques jours. En son absence Pons-l)ubois, son intendant, se laissa séduire par Geoffroy-Téte-Noire , et lui livra Ventadour moyennant six mille livres; le vieux seigneur, à son retour, trouva la porte close, le capitaine maître de son foyer, et il dut se retirer à Montpensier, en Auvergne. Geoffroy, après avoir fortifié le manoir déjà formidable et en avoir fait, dit Froissard , « un des plus forts châteaux qui soient au monde » , dévasta le pays et commença de mener joyeusement , avec ses compagnons, l'existence seigneuriale. Cela dura jusqu'en 1387. A cette époque , la France se relevait de ses misères et se reconstituait. Au début du règne de Charles VI , on entreprit de purger le royaume des compagnies qui l'infestaient encore, et le duc de Berry, gouverneur de l'Auvergne, du Quercy et du Limousin, voulut avant tout reprendre Ventadour. Il confia cette mission à deux chevaliers, Guillaume de Llgnac et Jean Bonne-Lance, qu'il mit à la tête de quatre cents hommes d'armes. Pendant une année entière, ces deux chevaliers bloquèrent inutilement ce château qui renfermait des provisions pour sept ans. Geoffroy et ses compagnons raillaient lés assiégeants du haut de leurs remparts ; ils faisaient des sorties par des issues secrètes, et livraient parfois des combats sanglants. Dans uue de ces escarmouches Geoffroy reçut à la tête un trait d'arbalète, il en serait guéri sans les excès, dit Froissard , « auxquels il se livra, et que cher acheta, car il en mounit ». Sentant sa lin approcher, le bandit rassembla autour de lui sa compagnie et désigna pour ses successeurs Alain et Pierre Roux, ses neveux. Puis, montrant du doigt un coffre qui