GUÉRET
En 732, Eudes, roi d’Aquitaine, battu et poursuivi par la grande armée sarrazine d’Abdel-Rhamann , s'enfuyait vers la Loire. Près de Tours, il rencontra Charles-Martel qui venait le secourir, et qui n'ayant pu se hâter assez pour lui épargner une défaite, lui préparait du moins une vengeance éclatante. On sait avec quelle rapidité , avec quelle vigueur Charles écrasa ce nombre immense de Sarrasins , dont rien n’avait pu arrêter les invasions successives , et qui avaient désolé toute l' Aquitaine. Quelques bandes échappées au carnage et cherchant à regagner les provinces méridionales , s'engagèrent dans les contrées montagneuses de la Marche. Là, après avoir brûlé plusieurs villes, pillé plusieurs abbayes sur leur passage, les Sarrazins arrivèrent dans un lieu nommé le Bourg-aux-Moincs, où s’élevait un monastère fondé par le saint moine Pardulphe. Us se préparaient à. forcer l'entrée du cloître , lorsque , dit une légende , Pardulphe se présenta seul devant eux, et, faisant un signe de sa main , les frappa tous de cécité.
Cette tradition populaire se présente sous d’autres formes dans Y Histoire ecclésiastique de Fleury : « Le bruit courant que les Sarrazins viendraient à son monastère, Pardulphe dit à ses moines : Mes enfants, s’ils viennent à la porte de cette maison, donnez-leur à boire et à manger; car ils sont fatigués du chemin. Les moines lui préparèrent un chariot couvert pour le mettre dans un lieu de sûreté ; mais le saint homme déclara que de sa vie il ne sortirait du monastère. Tous les, moines s'enfuirent, et il demeura seul avec un courage intrépide. Seulement, un serviteur nommé Euphrnsius se cacha pour voir ce qui arriverait. Comme il aperçut ou crut apercevoir de loin les ennemis , il courut dire au saint abbé : Mon père, ne cessez pas de prier, ils approchent. Pardulphe se prosterna et dit : Seigneur, dissipez cette nation qui aime la guerre, et ne la laissez pas pénétrer aujourd'hui dans ce monastère. Ils s'arrêtèrent tout d'un coup, et après avoir parlé ensemble en leur langage, ils continuèrent leur chemin. »
Le monastère du pieux cénobite Pardulphe, fondé en 720, sur un terrain concédé par Lantharius, comte de Limoges, réunissait déjà plus de cent moines. Les habitations groupées autour du couvent se multiplièrent , et ce lieu devint au * moyen Age, sous le nom de Waractum [Gucret), la principale ville de la haute
t. Manuscrit de 1030. — TripOii, Historique monumental de l'ancienne province du Limoutin. — Dictionnaire it'F.x|uUy. — RniiHicr-Oiatcucl , Statistique de la Haute-Vienne.
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Marche. Mais il faut le dire , Guéret no parvint jamais à une grande importance historique. Aucune famille puissante ne s'y établit, et il ne s'y rattache aucun de ces souvenirs qu'ont laissés dans tant d'autres villes les maisons féodales du moyen tige. Les comtes de la Marche, presque tous possesseurs de grands tiefs, soit dans le Poitou et l'Angoumois, comme les seigneurs de Charroux , soit en Normandie, comme les Montgoinmery, soit en Saintonge, en Berry et en Touraine, comme les Lusignan, n'ont guère laissé de traces de leur passage sur cette pauvre et infertile frontière de l'Aquitaine. Cependant Guéret possède un monument qui rappelle une des plus puissantes familles par lesquelles ait été gouvernéeda Marche : l'église paroissiale de la ville est, dit-on, l'oeuvre du l'un des comtes de Montgommery. Le style architectural de l'édifice confirme cette opinion traditionnelle. II présente, en effet, le mélange du style roman cl du style ogival qui caractérise les constructions du milieu du xn* siècle. Entre deux nefs latérales, voûtées en plein-cintre, s'ouvre la nef principale à ogives lancéolées. Au rentre du transept, s’élève une tour octogone d'une bonne architecture romano-byzantinc. Cette église , curieuse surtout parce qu'il nous reste peu de monuments de l’époque ou elle a été construite, est, à l'extérieur, d'un aspect lourd, sévère et nu. Ses matériaux de granit se prêtaient peu à l'ornementation capricieuse de la sculpture. Du reste, elle n’existera probablement bientût plus; le temps et une longue incurie ont conduit le vieil édifice à un état de dégradation maintenant irréparable.
Si l'on en croit un archéologue versé dans la connaissance des antiquités locales de la Marche , non loin de l'église dédiée à saint Pardoux , le pieux fondateur du Bourg-aux-Moines, s'élevait un chitteau bAti également par les comtes de Montgommery. Il reste peu de vestiges de ce monument sur lequel d’autres édifices ont été successivement construits; mais l’histoire prouve indubitablement que la grande famille anglo-normande d> s Monlgommecy établissait quelquefois sa résidence à Guéret. Mirabilis , femme d'Adelbert IV, habitait cette ville pendant l'absence de son mari, occupé b guerroyer en Aquitaine; c’était l’époque des luttes sanglantes entre Richard d'Angleterre et ses frères Henri et Geoffroy. Le comte de la Marche, comme le roi de France, se prononça contre Richard, non sans doute que son droit lui parût contestable , mais parce qu’il le regardait romme un voisin dangereux. A son retour b Guéret, Adelbert répudia sa femme, sur la dénonciation d'nn de ses gardes : on accusait Mirabilis d'avoir eu des intelligences secrètes avec un chevalier nommé Geoffroy Paret, et d'avoir profité, pour se ménager une entrevue coupable, des fêtes solennelles de la Semaine sainte. A la suite de ce malheur domestique, Adelbert perdit son fils. Ce dernier événement le décida à s’exiler d’un pays où il ne pouvait trouver que de tristes souvenirs. Il prit la croix et partit pour la Terre-Sainte, l'an 1177. En passant au magnifique et célèbre monastère de Grammont , il vendit le romlé de la Marche au roi d'Angleterre, moyennant six mille marcs d'argent, vingt mulets et vingt chevaux. Mais cette vente ne reçut pas sa pleine exécution. Aidée du roi de France, la maison de Lusignan fit prévaloir, par la force des armes, son droit d'héritage sur les domaines d'Adelbert.
Pendant les dernières années du xn' siècle, Guéret , comme les autres villes
fil'KHET.
do la province , fut ravagée par lus cofteraux, routiers et pnilliers venus pour se mettre à la solde des primes anglais en Aquitaine. On sait que pour repousser les landes des pillards , une vaste association s'organisa sous le titre de confrérie de là paix, nupâciferi. Les communes de la comté de la Marche réunies, attaquèrent, prés de finérct, au mois d’août 1183, les pnilliers qui se dirigeaient vers te Berry, chargés du butin des églises et suivis , dit la chronique du Vigeois, d’au moins quinze cents courtisanes. Plus de dix mille furent tués ; leur chef, Curbaran , fut pris et pendu avec cinq cents dos siens qui avaient échappé au premier massacre. Nous ne possédons aucun document historique sur les événements arrivés à Guéret, pendant le \iv“ siècle; mais la situation de toutes les provinces à cette époque de guerre et de troubles civils, était à peu près la même, et il est certain que pendant le règne désastreux du roi Jean , la frontière de France et d'Aquitaine fut le théâtre de luttes continuelles et sanglantes.
Guéret ne parvint qu'assez tard à la vie communale. II y avait déjà plus <T un siècle que la plupart des villes de la Marche possédaient leurs chartes d’affranchissement et leurs privilèges, lorsqu’au mois de juillet U06, Jacques!) de Bourbon signa, au château de Montaigut en Combrailles, l’acte qui permettait aux habitants de Guéret de se réunir et de choisir, tous les ans, quatre consuls pour gouverner la ville et « traiter Us besongnes et affaires de l'union ou université d’icelle». Selon la teneur du contrat, les dits habitants purent lester et codiciUr, donner, changer, permuter leurs héritages, fonds et propriétés librement, à la charge de payer, chaque année, à la fête de Saint-Michel, vingt livres tournois de taille franche, et, de plus, trente livres aux quatre cas : à savoir nouvelle chevalerie, le mariage de la fille du seigneur, la prison de corps et U pèlerinage d’oulrc-mcr.
En 1 140 , les troubles de la Pragucrie appelèrent Charles VII dans la Marche. Les rebelles, battus en Poitou, avaient trouvé refuge dans le Bourbonnais, et de là, tentaient de soulever toutes les provipces méridionales. Charles Vil demeura à Guéret pendant un mois, et le 2 mai il adressa de cette ville des lettres à la province du Dauphiné, pour l’engager à ne pas suivre les ordres du Dauphin révolté. La Combrailles, qui appartenait en fief à Louis VI de Montpensier, avait pris parti pour la Praguerie. Le roi fit marcher ses troupes , commandées par Xaintrailies, et Bernard d'Armagnac, contre la ville de Chambon, qui fut prise, et dont les habitants, réfugiés dans le couvent de Sainte- Valérie, eussent été, dit Alain Chartier, passés au fil de l’épée , sans l’intervention du connétable Arthur de Richemont. On voit encore à Guéret la maison où résida Charles VII, et qui parait avoir été construite’ sous Jacques II de Bourbon : c’est un élégant édifice , dont le style et les ornements rappellent à la fois la façade de l'hôtel de Cluny et celle du château de Mcillanl.
En 1521, Anne de France, comtesse de la Marche, réunit à Guéret les trois États du comté pour s’entendre avec eux sur la rédaction et la publication des nouvelles coutumes. Les consuls des villes affranchies se rendirent à cette assemblée , bien que les officiers de justice du Poitou prétendissent que la haute et la basse Marche relevaient de la coutume de leur province. Sous Henri II, la convention en vertu de laquelle le comté de la Marche se trouva affranchi de l’impôt sur le sel , moyennant une somme considérable, fut conclu à Guéret par Amablc
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de Saint-Georges, sénéchal de la Marche, et Jean Feydau , lieutenant général de
la basse Marche (1519).
Les guerres de religion du xvr siècle n’épargnèrent pas cette province. Cependant la nuit de la Saint-Barlhélerai n’y fut point renouvelée , comme dans quelques grandes villes voisines. La noblesse reçut seulement l'ordre de s'assembler et de veiller i la tranquillité publique. Un peu plus tard, des partis de calvinistes venant de la Saintongc firent souvent des excursions dans le pays et prirent d’assaut plusieurs petites forteresses. Guéret était alors entouré de hautes et solides murailles, et n’eut à repousser aucune tentative de siège. En 1588, le gouverneur de la ville, le sieur de Saint-Priest, sortit avec des troupes à la poursuite d’une bande de calvinistes, qui avaient essayé de surprendre Ahun, au milieu de la nuit, et avaient été repoussés avec perte. Il fut tué dans cette courte expédition ; mais un grand nombre de protestants furent massacrés. Voici la narration de cet événement , telle qu’on la trouve dans un petit écrit contemporain présentant tous les caractères d’une relation officielle, o Après leur échec sous les murs d’Aliun , les protestants partirent euidans se sauver. Mais ils ne furent guère loin qu’ils ne furent aussitôt poursuivis par la noblesse et commune du pays, tant de la ville d’Ahun que des villes circonvoisines, à savoir Guéret , le Busson, Fclletin et Cbencrailles, et ayant été joints h un bourg nommé la Chapelle Taillefer, distant de quatre lieues de la ville d’Ahun, ils furent brusquement chargés et vraiment taillés en pièces par le fer et le tranchant des épées des sieurs de Clieron, de la Roche-Aymon, de la Villeneuve, Saint-Priest , capitaine Merigot et autres, tant qu’il en demeura plus de cent sur la place, et entre autres le capitaine Piedmontois entre le grand nombre des blessés. Et lesquels perdirent du moins deux à trois cents chevaux, cinquante ou soixante cuirasses , grande quantité de rondachcs, mousquets, pétards et autres armes. Puis rompus et mis en route, furent contraints se ranger et barricader dans le bourg de Pontarion, où ils furent assiégés par ledit sieur de Charron , et autres dessus dits , avec les compagnies des capitaines Prosil et la Faulie, qui se barricadèrent pied à pied d’eux et les tinrent assiégés durant trois jours. Et n'y eut è la poursuite et charge d'iceux personne tué du côté des gentilshommes et communes dudit pays, fors le sieur de Saint-Priest avec deux ou trois soldats seulement , ni même aucun blessé fors le sieur de Piedge et ledit capitaine Merigot. Enfin , ne pouvant plus tenir dans le bourg de Pontarion, sur le soir dudit jour de mardi ( 14 juin 1588) , ils furent, par grande humanité, reçus i composition ; et de six à sept cents qu’ils étaient, ne se trouvèrent que deux cents tout au plus. Tellement qu'ils s'en allèrent avec ce petit nombre, ayant tous la mèche éteinte, sans battre le tambour, et avec protestation et serment de n’entrer et ne porter jamais les armes audit pays de Marche. »
A la lin du règne de Heuri III, Guéret se déclara pour la Ligue. Foucaut de Saint-Germain , qui occupait au nom du roi les principales places fortes de la Marche, fut obligé de livrer plusieurs combats aux ligueurs. Il fallut môme, après l'avénement d’Henri IV, que le grand prieur Charles d'Orléans vint se poster avec des troupes et des canons devant Guéret, pour que cette ville se décidât à reconnaître le nouveau roi. Les ligueurs se renfermèrent alors dans Chenerailles, et ils