K K. SI M É
à l'étranger, se considèrent comme membres de la même famille , et parlent avec bonheur entre eux leur idiome vif et coloré. L’air natal a pour tous les enfants de In Corrèze une saveur particulière ; ils le regardent dans leurs maladies comme un Spécifique souverain, et se croient guéris quand ils revoient leurs montagnes et reconnaissent l'itpre senteur des bruyères. Enfin ils sont persuadés que leur pays est le plus salubre de la terre, bien (pic les lièvres intermittentes y soient aussi communes que dans la Haute-Vienne, el qu’une sorte de malaria y sévisse ordinairement à la suite des chaleurs. »
En général, les habitants du Limousin ne diffèrent guère, à la première vue, des autres peuples avec lesquels ils se trouvent journellement en contact par bi position centrale de la province : c'est une race honnête , probe , religieuse , tempérant par la réflexion et par une gravité habituelle une nature ardente et passionnée, qui ne s’en fait pas moins jour, à chaque instant , dès que quelque sentiment du quelque intérêt vient à la provoquer. Dans le haut Limousin , le caractère moral des populations n'est pas tout à fait le même que dans le bas Limousin , et il y a aussi , pour l'une et l’autre division , une distinction a établir entre les villes et les campagnes. Cette observation est également applicable à la Marche, qui pourtant se rapproche beaucoup du haut Limousin. Les Marchois sont plus laborieux que les Limousins , qui s'adonnent au travail moins par goût . que par nécessité; les uns et les autres, d'une sobriété exemplaire, s'accommodent et vivent de peu. Malgré la chaleur du sang et la vivacité du cœur, les mœurs, douces, pures et simples, répugnent aux excès et aux crimes, particulièrement dans la Marche , où ils sont d'une rareté proverbiale. Cette moralité exemplaire, qui, dans cette dernière province , s'explique par la participation du grand nombre à la possession du sol, n’y exclut point l'esprit processif, résultat ordinaire de l’amour de la propriété. Le paysan du Limousin présente un singulier mélange de caudeur, de bonhomie, de grossièreté et de défiance ; quoi- . qu'il ait l'esprit lent et peu développé , il n'en est pas moins éveillé et propre pour les affaire*, comme si, dans l'occasion , son intérêt personnel lui donnait une seconde vue. Son penchant à l'économie dégénère trop souvent en avarice ; il est dur pour lui-même, mais non pour les autres. S'il n'a point l'affabilité des habitants des villes, il est, comme eux, hospitalier avec les étrangers : toujours charitable pour les malheureux et serviabléînVers les siens , il revoit à son foyer et y fait asseoir à-côté des enfants de la maison sesjjarcnts pauvres ou oiqihèlins; Du reste, il se souvient des services avec reconnaissance , surtout quand ils l'élèvent à ses propres yeux ; car il craint encore plus le mépris que la pauvreté. Sa gaieté est sans abandon et peu expansive, bien que son humeur soit assez railleuse. En somme, il y a là d'éminentes facultés intellectuelles qui s'appliquent avec succès à tous les travaux de l'esprit et à la science du calcul . pour laquelle les Limousins ont toujours eu une aptitude remarquable; et il va sans dire aussi que ces natures contenues et persévérantes, possèdent à un haut degré les qualités qui font les braves soldats et les bons officiers. L’intelligence naturelle des Marchois ne le cède assurément en rien à celle de leurs voisins, et, par la culture, elle devient, dans les classes instruites, de l'esprit et de la Hnesse.
fchl LIMOUSIN. — MARCHE.
Par une inconséquence apparente, le Marchois et le Limousin allient à l'amour du pays natal le goilt des émigrations périodiques. Voyei chaque année, au retour du printemps, quel mouvement se fait dans la Marche. C'est toute une colonie d'ouvriers qui, ne trouvant pas à s'employer avec assez d’avantage , à l'ombre de la maison paternelle et dans le rayon du foyer domestique , secouent la poussière de leurs souliers et s'en vont bravement chercher au loin le travail. Mais ils ne laissent pas le pays tout à fait derrière eux, ils en emportent l'esprit. Presque toujours, dans chaque groupe d'éinigrants, composé de dix ou douze compagnons, il y a un musicien rustique : celui-là, pour charmer les fatigues du chemin , a ajouté une musette à son bagage. Après une longue et péuible journée de marche , tous s'arrêtent pour reposer ou plutôt pour danser au son de cet instrument , qui semble arriver à leurs oreilles avec le souffle de la montagne.
On fait ensuite un repas parcimonieux et l'on dort riehemqnt : puis, le lendemain , on se remet en route avec une ardeur nouvelle. Les émigrants se dispersent chacun de son côté, dans les principales villes de la France; beaucoup s'installent à Lyon, et un plus grand nombre encore se cantonnent à Paris : la plupart deviennent maçons, charpentiers, tailleurs de pierre, etc.
« La puissance du mobile qui entraîne hors de chez eux les paysans marchois», dit M. (1. de Lourdoueix, dans une fraîche et charmante esquisse des mœurs de son pays, dont nous devons la communication à son obligeance, « leur fait accep- , . ter tous les sacrifices de bien-être pendant leur séjour à Paris; la stricte économie qu'ils s'imposent, afin de rapporter un capital plus considérable, maintient leurs mœurs, et préserve, par conséquent, celles des villages où ils reviennent, leurs compatriotes reçoivent d'eux, au lieu de la contagion des vices des grandes . cités, l’exemple de la sobriété victorieuse et récompensée. Pendant leur absence, on rencontre fréquemment , dans les champs, une femme tenant le timon d’une charrue traînée par deux vaches, pendant qu’une jeune fille aiguillonne le maigre attelage. Le passage des maçons dans les villes du Berry, limitrophe de la Marche , produit un certain mouvement dans les petites auberges et parmi les loueurs de voitures, car, bien que leur dépense soit fort minime, la consommation et le transport de ces masses d’émigrants ne laisse pas que d'avoir quelque importance commerciale. C'est surtout à leur retour qu'ils font usage des voitures publiques, afin d’accélérer le moment de l’arrivée. Dans cette manière de voyager, ils cherchent plutôt le bon marché que le confortable. On en a compté jusqu'à trente dans la petite diligence de La Châtre à Aubusson , qui ne contient que huit à dix places. Ils trouvent le moyen de s'entasser dedans, dessus, dessous , jusque sur le timon de la voiture ; l'incommodité de ces positions disparait au milieu de la joie qu'ils éprouvent à se rapprocher du pays natal. L'époque de l’émigration marchoisc s’appelle, dans les villes du Berry, le passage, des députés , allusion qui n'a rien de politique, et que la gaieté du peuple a puisée dans ce jeu de mots : les maçons vont à Paris travailler à la chambre. Dans la partie bocagère de la Marche, les hommes n'émigrent pas, les travaux de la culture ont plus d’importance et les retiennent dans les fermes et dans les hameaux, mais partout , l'espoir d'arriver à posséder quelques perches de terrain , est le rêve des ambitieux ».
On n'évalue pas à moins de vingt-cinq mille, par année, le nombre des ouvriers émigrants : la campagne ne finit qu'au moment où les premiers froids leur donnent le signal du départ; alors ils retournent au pays, après une absence de huit mois, chargés de quatre à cinq millions de francs eu numéraire. Tel avec ses économies achète une maison , tel outre un pré ou quelque maigre parcelle de terre. Beaucoup de cultivateurs des environs de Bellac et de Rochcchouart abandonnent aussi annuellement leurs foyers pour aller couper les foins et faire la vendange dans le Berry, la Saintonge, l'Angoumois et le Poitou. Autrefois les émigrants du Limousin se rendaient jusqu'en Espagne, d'abord à l'époque des labours, et , un peu plus tard, au temps de la moisson, afin de recueillir les biens de cefte même terre qu’ils avaient ensemencée. Sans doute, le caractère et les mœurs des habitants des deux provinces ont été modifiés par l'influence de ces voyages, et par la fréquentation des populations étrangères; mais les croyances et les traditions populaires n’y ont rien perdu de leur empire. La superstition a toujours une grande puissance sur les esprits dans les campagnes, et partout s'y manifeste le goût des cérémonies religieuses : à Limoges même, le peuple se porte avidement à la célèbre procession septennale de l'Ostension , ainsi qu'aux pompeux spectacles que donnent, à certaines époques, le clergé, les confréries de pénitents et les autres congrégations de la ville. Les fêtes patronales des saints les plus vénérés n'attirent pas moins la foule : il y a de bonnes fontaines, dont les eaux, grâce au patron du lieu, sout douées d’un pouvoir miraculeux les pèlerins y accourent de tous côtés pour en obtenir la guérison de leurs, maladies. Dans la plus grande partie du Limousin, on voit, chaque année, se rallumer, le •23 juin , les feux antiques de la Saint-Jean ; s’ils ne brillent plus dans les rues de Limoges, c'est que la police, par crainte des incendies, en a prudemment défendu l'usage. Dans la Marche , les superstitions ont un caractère tout à fait poétique : « On n'est pas peu étonné d’v retrouver, selon l'observation de M. de Lourdoueix, la fable allemande du Marnais Chasseur, poursuivi dans les bois par sa meule aboyante toujours prête à le dévorer. »
Les paysans du Limousin porteut . pour la plupart . les cheveux longs et Bottants sur leurs épaules; un chapeau rabattu ou relevé , à trois cornes, leur couvre la tête; l'habit-vestc des jeunes gens fait place , chez les vieillards, à l'habit carré de l’ancienne mode ; enfin, de gros souliers, et, le plus souvent , des sabots ferrés, chaussent les pieds des uns et des autres. La couleur de prédilection pour les habillements des hommes, à Limoges, Bellac, Rochechouart , est, comme dans toute la Marche, le bleu, soit clair, soit foncé; tandis qu'à Saint-Yrieix ainsi que dans le voisinage du Périgord, on préfère le gris et le brun. Dans le bas Limousin, au contraire, on recherche par-dessus tout le vert et le rouge. Quant aux femmes, elles se revêtent, l’été, d'un justaucorps appelé brassières, auquel se rattache un jupon assez court; l'hiver, elles s'enveloppent dans les plis d'une capote , espèce de cape , garnie d'un capuchon. Dans les districts montagneux de la Marche et du Limousin , par exemple à Felletin et à Usscl, un petit chapeau de paille, coquettement orné de velours noir, garantit la tête du froid, de la neige et des pluies glaciales. La coiffure ordinaire deç Limousines est un bonne.t à longues ailes qui se relèvent sur le front ou s'arrondissent sur les tempes.
LIMOUSIN. — MARCHE
Le Limousin a mieux qu'un patois, il possède une langue consacrée par huit siècles d'existence, connue au loin et d une vive originalité. Née de l'alliance du latin et du celtique, auxquels se mêlèrent un petit nombre de mots grecs, dus au voisinage de la colonie grecque de Marseille, elle était complètement formée dès les premiers temps du moyen (lge : dans les xr, xn* et xin* siècles, elle avait ses troubadours , comme la langue provençale , et les œuvres de ses poêles, répandues dans toute la France, y popularisaient la langue romane et faisaient les délices des papes d'Avignon, dont plusieurs, comme on sait, furent originaires du pays des anciens Lémovices. Parmi les troubadours du Limousin figurèrent alors les Bernard de Ventadour, les Gaucelin Feydit, les Puylibot, les Ebles de Coinborn et les deux Arnaud Daniel , ces illustres pères de la poésie française.
On sait, à n'en pas douter, que vers 1212, l'idiome limousin avait pénétré en Catalogne, à Valence, à Majorque, à Minorque, et dans la Cerdagne et le Roussidon, où on l'appelait etou-on l’appelle encore lingua lemotina. Les alliances des ducs d’Aquitaine et des vicomtes de Uumges , avec les comtes de Barcelonne et plusieurs autres puissants seigneurs de l'Espagne; la fréquence des rapports et des visites, de part et d'autre; et surtout l'usage où les Espagnols furent pendant longtemps deJaisser aux émigrants limousins le soin de labourer, d'ensemencer et de moissonner leurs champs : tout contribua à répandre et à vulgariser la langue limousine au delà des Pyrénées. Elle s’enrichit même en Espagne, par contre-coup, de mots et de formes du terroir qu’il est encore facile de reconnaître aujourd'hui à leur allure toute castillane. Raymond Lullc écrivit , en dialecte limousin, sa Philosophie d'amour (1298). Pierre IV publia dans cette langue, les lois de son royaume d'Aragon (1344). Un autre roi d'Aragon, Jean I", envoya, quarante-sept ans plus tard, une ambassade au roi de France pour lui demander quelques beaux esprits limousins , qui pussent lui composer des ouvrages en vers dans leur idiome natal , d’autant plus propre au chant, disait-il, qu’il n’avait point d’e muet. Le fameux apôtre de l'Espagne , saint Vincent Fermer, mort en 1419, se servit égalemeut de ce même dialecte pour son traité de las ceremonies de la Missa. Aussi Gaspard Escorano n’hésite-t-il pas à dire, dans sou Histoire de Valence, «que la langue limousine est la troisième des maîtresses langues de l’Espagne, et qu’elle y est la plus répandue après la castillanne ».
Quoique h; temps ait altéré et corrompu cet idiome , il est encore, intelligible pour les deux peuples qui font parié autrefois: pendant les guerres récentes de la Péninsule, les soldats limousins se firent comprendre sans peine des Espagnols; et réciproquement les prisonniers castillans , conduits dans cette province, saisirent avec la même facilité le langage de ses habitants. Mais le temps n’est pas éloigné, où la langue limousine ne sera plus guère en usage qu’au delà des Pyrénées et sous la forme que lui ont donnée les Espagnols en se l’appropriant. Déchue de sou antique gloire, elle s'efface tous les jours devant l’idiome national. Comme patois, elle a encore une infinité de petites nuances qui ne sont sensibles qu’aux oreilles les plus exercées. Cela n'est pas vrai seulement des campagnes ; à Limoges même, la ville, le faubourg, et la banlieue, ne parlent pas tout à lait le même
dialecte ; il n’y a point jusqu'au quartier des bouchers qui , dans cette cité, n'ait son langage particulier. Nous ne dirons rien du patois de la Marche, formé aussi du latin et du celtique : il est encore fort ré|>andu parmi les Marrhois, et souvent on rencontre, dans les villages, des femmes qui ne parlent point d’autre langue.
Une opinion dans laquelle nous a confirmé l'examen attentif de la carte archéologique, c'est que les monuments celtiques ont pu servira délimiter les possessions des différents peuples de la Gaule. On remarque, en effet, sur toute la ligne qui sépare les Lemovices des Petrocorii, des Santones, des Pirtavi et des Biluriges, un grand nombre de pierres levées et de tumuli. Ainsi, en se dirigeant du nord au sud, par l'ouest , on trouve les monuments de Folles, de Fromental, d'Azat-le-Riz, de Mailhac, de Breuil au Faz, de fierneuil, de Nouic, et de Fayac prés de Chfltcau-Gbervix, ainsi que le Mont-de-Mercure, Proche- l’Abeille, qui suivent la même courbe que la frontière de la Haute-Vienne. Les plus remarquable de cçs vestiges dans U' bas Limousin sont le dolmen de Clairfaye, le roc de Vie, la pierre de. Treignac, les tumuli de Chamberel, les forts de Pauline et de Chastellux, et le pculven situé près de la route de Tulle à Beaulieu vers la frontière des Cndurci La Marche présente également les restes de quelques-uns de ces monuments dans le voisinage des Boïi, des Bituriges et des Arverni ; tels que ceux de Belle-Fuye, de Mérinchal, de Mantes, de Saint-Alvar, de Felletin et de Toulx-Sainle-Croix , où l’on voit les pierres d’JSp-A’e/ et les piètres Juin ni lires dont il a été déjà plusieurs fois question, soit dans la notice sur Boussae, soit dans le Résumé des trois provinces du Bourbounais, du Berry et du Nivernais. Ijvdapeyre ( Cala Peint ) et Pierre-File ( Petra-t'ixa ) ont pris leur nom de pierres semblables , disparues aujourd’hui de leur territoire. Enfin , plusieurs médailles d'argent gauloises ont été découvertes à la Jante, près de Limoges, à Tintiniac, dans la Corrèze, et à Bénévcnl, dans la Creuse. Un amateur de Limoges a enrichi son cabinet du dessin d'une statue en pierre delà divinité gauloise (lltrovinita, et de tètes attribuées à ï'eulutès et Arduenna par Reauinesnil.
Quant aux antiquités romaines, les monuments des grandes villes n'ont presque nulle part résisté aux bouleversements politiques; aussi n’en existe-t-il guère de traces visibles que dans les lieux écartés. Quatre principales voies partant d’/tuguxlnntum ( Limoges), se dirigeaient sur Augiistonouietuw (Clermont), sur Avnricum (Bourges), Medwnalum Sanlunitm (881011*5) et Limonum (Poitiers) : on en distingue encore aisément les vestiges, de même que les voies secondaires qui aboutissaient à Ussel, Tintiniac, Brives, Tulle, Evaux et Aubusson. Nous avons parlé des antiquités de Limoges, dons notre notice sur cette ville : nous ne rappellerons ici que ses Arènes dont les ruines ont encore quelque importance ; celles de l amphithétllre de Tintiniac s’effacent chaque jour du sol. Toutefois l'antiquaire peut encore visiter, dans le Limousin et dans In Marche, une imposante série de monuments romains : preuve incontestable de la longue oenqialion des deux provinces par le peuple-roi, et des travaux considérables qu'il y avait exécutés. Nous mentionnerons seulement les tours d’Issandon, de Turenne, de Crocq, de Chtllus et de ChAteau-Chervix ; les ponts de âaint-Priest-sous-Aixc et de Verneuil ; les bains des Thermes, près de Saint-Paul de Limoges ; le Sncrnrium
LIMOUSIN. - MARCHE
de Saint-Saturnin , non loin de Larché , dans la Corrèze; les constractions de Montfrialoux et de Bord-Saint-Georges, dans la Creuse ; l'aigle colossale de granit d’Lssel , et le Sphinx de Limoges fait de la meme pierre ; la mosaïque de Condat ( Jocuntiaeum ) ; les camps ou retranchements d'Ambazac, de Lanrière, de Masseret, de Chamberet , d'Ussel, d’Issandon et de Chambon. N’oublions pas pon plus les médaillons de marbre, à l'effigie des empereurs, recueillis dans le musée de Tulle et le château du marquis de Cromières; les statues de divers métaux, les vases en belle terre rouge , ornés de reliefs , et les haches en pierre et en brome, qu'un antiquaire limousin, M. Maurice Ardant, de Limoges, a réunis dans son cabinet: ainsi que les curieuses médailles d’or, d'argent, de bronze, que chaque mouvement de terrain met au jour, tant à Limoges que dans tout le pays environnant.
Les souvenirs de la féodalité vivent encore dans les monuments quelle a laissés sur cette terre si souvent foulée par les Austrasiens, les Normands et les Anglais, ét qu'ont ensanglantée, en dernier lieu, les guerres de religion du xvi* siècle.
Les châteaux ruinés , en tout ou en partie, d'Aixe, de Chalusset et de Châlus, des Cars , de Turenne, de Cromières, de Courbefy, d’Isle, de la Vauguyon , de Pierre*- Bussière, de Rochechouart, de Laroche-1' Abeille, d'Ayen, de Malernort , de Ségur, de Boussac, d'Aubusson, etc., rappellent les noms des barons ou chevaliers les plus célèbres du Limousin et de la Marche. Les abbayes de Grandmont et de Mortemar; la chartreuse de Glandier ; les moutiers d'Ahun, de Felletin et de Koseille; les monastères d'Évaux, d’Aubepierre, de Bénévent; les belles églises de Limoges, d’Eymoutiers , de Saint -Yrieix, de Brivcs, de Tulle, d'Uzerche, de la Souterraine , etc. , attestent en même temps la piété des riches et puissantes familles, dont la dévotion envers les saints nombreux des deux provinces, et quelquefois aussi de secrets remords, déterminèrent les libéralités. Plusieurs pierres tumulaires, tirées de l'abbaye de Saint-Martial; le sceau d’un vicomte de Limoges: des émaux, des cuivres ciselés, des missels, des manuscrits enluminés et dorés ; des Chartres et titres en vélin , des verres peints et des bois sculptés : telles sont enfin , pour le Limousin et pour la Marche, les richesses scientifiques du moyen âge, qui ont échappé à la dispersion d'une quantité de ces objets dans les musées des villes voisines, avant qu'on eût formé , à Limoges, le musée départemental, vers la fin de l'année 18io. Nous ne terminerons point ce résumé sans nommer au moins les émnillcurs Léonard et Jehan Limousin; Jean Court dit . Vigier; Jehan , Pierre et Suzanne Courte js; et les Nouailher , dont les brillants chefs-d'œuvre font l'ornement du musée du Louvre et de beaucoup de cabinets particuliers. ‘
1. Notes historiques sur Limoges et le Limousin , par l'abbé Nadand, cuit* de Teyjac. — Barny * de Romand, Histoire de Limoges et du haut Limousin. — A. Leymcrie, le Limousin historique cl Heeuoil de pièces pour l'histoire Au Limousin. — L'abbé Devoyon , Calendriers civils et ecclésiastiques du Limousin. — Alluu , Description des monuments des différents âges observés dans le département île la Haute- Vienne. — Tri|>on, Historique monumental. — Eougier-Chàlenet , Statistique de la Haute- Vienne. — Annuaire» de la Haute- Vienne, de la Corrèze et de la Creuse.
— Noie» manuscrites par M. U. de Lourdoueix sur la Marche. — Notes inédites uir le Limousin , par M. Alexis de Valon.
ROUSSILLON f'ROI'KK. — VAI.ESPIR. — CONPLin. — CAPSIR. — CEHIIALNK FRANÇAISE. — VALLÉE DE CAEOL.
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE.— HISTOIRE GÉNÉRALE
Nous voici de nouveau à l’extrémité méridionale de la France, dans une contrée qui en fait encore partie, mais qui n'en a pas complètement la physionomie. Nous sommes au pied de la chaîne la plus orientale des Pyrénées : devant nous s'ouvre un magnifique amphithéâtre de montagnes coupé par trois grands bassins, et s’abaissant graduellement du sud à l’est jusqu’à la mer ; c'est le Koussilion avec son aspect pittoresque , scs mœurs fortement tranchées et son langage presque catalan. Cette province, mêlée de vallées profondes et de montagnes d’une grande élévation , variée dans son aspect , sa température, ses productions, est en général d'une rare fertilité.
La couche de terre végétale y est cependant peu profonde : le terrain des plaines consiste en un dépôt de matières calcaires et granitiques arrachées des montagnes par les pluies et les eaux torrentielles; il en est résulté des atterrissements successifs qui ont exhaussé le sol et opéré peu a peu une grande conquête sur la mer, laquelle a laissé dans la Salunque des intervalles uon comblés qui ont constitué plusieurs étangs aux environs de la côte. Aujourd’hui encore ces étangs sont au nombre de cinq ; le plus considérable est celui de Salses, dont la longucAjrest de quinze mille mètres environ et la largeurdeneuf mille. La végétation dans le Roussillon offre un aspect different, suivant les dispositions et les degrés d’élévation du sol; cette diversité est la conséquence naturelle des variations de la température. Dans la plaine , où le ciel est le plus souvent clair et pur, la sécheresse se prolonge pendant les trois quarts de l'année ; la température, ardente en été (30 à 35“ centigrades), y est sujette à de brusques changements; l'hiver y est généralement doux , la neige franchit très-rarement le pays montagneux. Dans toutes les saisons, mais surtout en été, les grandes averses sont fréquentes dans cette région ; en peu d'heures elles gouttent les rivières mal encaissées, les font sortir de leur lit, presque toujours desséché, et les précipitent sur les moissons et les plantations. Mais les vents ont bientôt enlevé l'humidité de ces inondations passagères : ils soufflent en grand nombre dans le Roussillon ; les plus communs sont ceux du nord-est et du sud-est qui déterminent les saisons et la qualité des récoltes ; celui dû nord-est , connu sous le nom de Trnmontana ( Transvi. • 38
ROUSSI LLON
Montanut ), est d'une violence extrême: ses résultats, parfois désastreux, sont rachetés par l'influence salutaire qu’il exerce sur l'atmosphère; sec et vif, il emporte les miasmes de la plaine et contribue à y entretenir une constante salubrité; celui de l'est et du sud-est , après avoir passé sur la Méditerranée, arrive chargé de vapeurs et tempère les chaleurs dévorantes de l’été.
La partie montagneuse commence à trente-six mille mètres du rivage tle la mer, dans son rayon le plus étendu; elle est à la plaine dans le rapport de sept à un. Les collines, d'abord peu élevées, s’exhaussent successivement et forment comme les degrés d'un vaste amphithéâtre dont la dernière enceinte est le Canigou et les montagnes de Masset. Le Canigou a deux mille sept cent quatre-vingt-cinq mètres d’élévation. Les fleuves et rivières dont la source est dans la province sont la Sègre, qui coule en Espagne, l’Aude , qui roule dans le département de ce nom , la Tel et le Tech, qui traversent le Roussillon, l'ne quatrième rivière, l’Agly, prend sa source dans l'Aude et parcourt dans toute sa largeur la partie septentrionale du Roussillon. L'Agly, la Tel et le Tech se grossissent dans leur course de nombreux torrents et ruisseaux produits par les sources et les affluves des monts voisins. Aucune de ces rivières n’est navigable.
Le nom du Roussillon vient de la plus ancienne cité de ce pays dont le souvenir nous soit resté : cette cité se nommait Rouskino , selon les Romains et llouskinon , d'après les Grecs , qui paraissent l'avoir connue avant la conquête des Gaules par Jules César. De Rouskinan, par corruption , on a fait d’abord Ruscino , puis Rossellù, en langue catalane. Ce nom de Roussillon ne désignait anciennement que le comté qui s'étendait sur le littoral de la mer, depuis Salses jusqu’à Collioure, en embrassant la partie des terres appelée les Aspres. Depuis, on comprit sous la même dénomination les comtés de Valespir et du Contient, et une partie de la Cerdagne. Le Roussillon occupait une si petite place sur la carte de l’ancienne France, que pour en foi-mer le departement des Pyrénées-Orientales, il a fallu y ajouter la vallée de Carol , le Capsir et une partie du Fenouillet. En tenant compte de ces additions mêmes , la superficie de la province ne dépasse pas cent soixante trois lieues carrées. Du reste, on n'a qu'à porter Ira yeux sur sa conformation géographique pour comprendre que c’était là un champ de bataille sur lequel devaient se heurter les prétentions rivales de deux nations. Iji chaîne des monts pyrénéens se bifurquant avant d'arriver a la Méditerranée, chacune de ses branches forme un des côtés d'un triangle irrégulier dont la mer fait le troisième côté. L’un de ces deux rameaux de montagnes, qui va déclinant jusqu'au cap de Leucate , a pris le nom de Corbières ; l'autre , qui forme le cap Cervère , s’appelle les Arbères. A Leucate était jadis la limite ancienne de la France et de l'Aragon; au cap Cervère la limite des Gaules et de l’Espagne. On dirait donc nn pays neutre , une de ces portions du sol qui semblent destinées à former une république indépendante, et par leur position intermédiaire, à empêcher le contact immédiat de deux grandes nations et à prévenir les dangers qui en résultent naturellement.
Les anciens Roussillonnais se nommaient Sordona. Parmi les historiens, les uns ont de ce peuple une émigration tyrienne, les autres veulent qu'il soit venu de Sardaigne : les deux opinions peuvent être soutenues avec une apparence (■gale
de raison. Le mot de Sortlones peut être dérivé soit de Sor, lu premier nom qu'ait porté la ville de Tyr, soit de £otfio, nom que les Grecs donnaient à l'ile de Sardaigne. En passant légèrement sur ces laits, perdus à peu près dans le lointain des âges, on arrive à une époque où l'on peut , avec Tite-Live , commencer l’histoire véritable du Roussillon ; et déjà l'on voit, comme caractère saillant, se dessiner dans ce peuple l'esprit d'indépendance et de nationalité. Lorsque Annihal sortit d'Espagne pour faire cette immortelle campagne qui lit trembler l'empire romain jusque dans ses larges fondements, les chefs gaulois qui habitaient le jaiys se réunirent à Ruscinou , leur principale ville, afin de répondre à l’appel des ambassadeurs romains qui demandaient que les Gaulois refusassent le passage aux Carthaginois. Tite-Live raconte ainsi cette entrevue : « Arrivés à Ruscinou, un spectacle nouveau , effrayant , frappa les regards des Romains. Les Gaulois, suivant leur usage, étaient venus tout armés à l’assemblée. Dans un discours où ils vantaient la gloire, la valeur du peuple romain et la grandeur de l’empire, nos envoyés demandèrent aux Gaulois de ne pas donner passage sur leurs terres et par leurs villes aux Carthaginois qui allaient porter la guerre en Italie. On entendit alors des éclats de rire si violents et de tels murmures d'indignation, que les magistrats et les vieillards purent à peine calmer les jeunes guerriers. — Quelle impudence! quelle sottise ! s'écriait-on. Demander que nous attirions sur nous la guerre, pour l'empécher de passer en Italie! que nos campagnes soient dévastées , pour préserver du pillage celles de l’étranger 1... Le tumulte enfin apaisé, on répondit aux ambassadeurs : qu’on n’avait ni à se louer des Romains, ni à se plaindre des Carthaginois , pour servir la querelle de Rome contre ses ennemis. I-oin de là , on savait que le peuple romain chassait les Gaulois du territoire et des frontières de l'Italie et leur faisait payer des tributs et dévorer mille outrages. »
Après avoir ainsi résisté aux prétentions des Romains, les Sordones se posèrent avec la même fierté devant Annibal. Ils savaient que l’Africain avait placé des garnisons redoutables dans toutes les places déjà conquises par ses armes ; mais la crainte d'un sort pareil n’eut point d'accès dans leur âme. Les chefs se réunirent encore à Ruscinou en conseil de guerriers. Annibal leur envoie de son côté des ambassadeurs : o C’est comme hôte et non comme ennemi que je me présente, leur fait-il dire; si les Gaulois le veulent, je ne tirerai pas le glaive avant d’étre arrivé en Italie. » Les Gaulois consentent à son passage ; des présents sont échangés, et Annibal, qui est descendu jusqu'à Illibéris (Elne) avec cinquante mille fantassins, neuf mille chevaux et trente-sept éléphants, défile tranquillement le long des murs de Ruseinon , dont on ne lui permet môme pas l’entrée. ( L’an 218 avant Jésus-Christ.)
Un siècle environ après le passage d’Annibal, vers l'an 100 avant J.-C., ce pays fut soumis à la domination des. Romains. Il ne tarda pas à être troublé par l'irruption des Cimbrcs, qui traversèrent deux fois le pays pour envahir l’Espagne, et qui , repoussés par Fulvinus, se rejetèrent dans la Gaule où Marius les écrasa dans les plaines d’Orange. Après la grande ligure d'Annibal, on voit d'abord ap[>arattre au sommet des Pyrénées celle de Pompée. Le général romain , vainqueur de Sèrtorius, construisit sur un point élevé de ces montagnes une colonne
HOUSSILLON.
triomphale 1 { l'an 71 avant J.-C. ). César y vint après lui ; mais, plus habile dans son orgueil, il y marqua son passage1 en faisant dresser en face du trophée élevé à la vanité d’un homme un autel consacré au culte des dieux. Ainsi Annibal, Pompée et César sont comme trois phares immenses qui illuminent les époques éloignées de l'histoire du Roussillon.
(Juand vint l’invasion des hordes barbares, le Roussillon, placé sur la roule de l’Espagne, eut à subir sa part de malheurs et de ravages (i08). Les Vandales, les Suèves, les Alains, y passèrent tour à tour comme une lave , jusqu'à ce qu'enfin les Visigoths, sous la bannière d’Euric, envahirent la Gaule et la Péninsule. Elne, déjà érigé en diocèse, devint alors une des sept villes épiscopales de la Septimanie. Sous le règne du roi goth Wamba, Paul, l’un de ses lieutenants envoyé dans la Septimanie pour y étouffer une révolte , s'était lui-méme réuni à ceux qu'il avait mission de combattre, et proclamé roi d’Orient (673). Wamba partit de Tolède , le siège de son empire , et marcha contre le rebelle. Son armée, divisée en trois corps , descendit dans le Roussillon : le premier prit la vallée de Carol, et s'empara de Sordonia ( la tour Ccrdagne); le second, sous les ordres de Wamba, passa par le Pertus et enleva les deux châteaux de la haute et de la basse Cluse i Clausura ) ; enfin le troisième, entrant par le col de la Massana, assiégea le château de Vulturavia ( t lturn ) , et s'avança jusqu'à Caucoliberis (Collioure). Après avoir dispersé les partisans de Paul et s’être reposé deux jours dans les plaines du Roussillon , Wamba marcha sur Narbonne et sur Mmes, où enfin Paul lui fut livré , et de là reconduit à Tolède , chargé de chaînes et la tête honteusement rasée. A son retour Wamba s'arrêta encore une fois dans le Roussillon, et sa présence eut une heureuse influence sur le pays ; il s’occupa à régler la délimitation des diocèses et il laissa quelques ordonnances, parmi lesquelles on remarque celle qui oblige les prêtres à prendre les armes pour la défense du sol.
Bientêt l'empire gothique subit à son tour l'invasion des Maures ou Sarrasins , et le Roussillon fut naturellement leur première conquête de ce côté des Pyrénées (719). Ce fut Zama, gouverneur de l'Espagne sous l'autorité des califes de Damas, qui pénétra dans la Septimaine. On sait que les Sarrasins ne purent s’y établir solidement ; mais cependant ils possédèrent le Roussillon et Narbonne. Par un hasard assez singulier, on trouve dans l'histoife de la conquête du Roussillon par ce peuple, un fait qui a de l’analogie avec la trahison de Paul sous la domination gothique. Munuza, l'un des généraux d'Abd-er rahman , commandait une armée dans les Pyrénées ; il avait conclu une trêve avec Eudes , duc d'Aquitaine » et en avait même épousé la fille, Lampegie. Sur ces entrefaites il reçoit de l'émir l'ordre d'attaquer les chrétiens, mais il répond qu'il a signé une trêve, et qu'il veut la maintenir ; Ahd-er rahman lui fait dire que lui seul a le droit d’accorder une trêve à des ennemis; l'émir des croyants a appris que son lieutenant vient d’épouser une femme infidèle , il s'inquiète et lui renouvelle l'injonction de marcher. Munuza est forcé d'obéir ; mais il fait prévenir secrètement son beau-père de prendre ses précautions, et il se borne à quelques démonstrations sans vigueur.
1. Cette colonne était sur la montagne du Pertus, sur l’emplacement occupé aujourd’hui par le fort de Bellegarde.
Histoire générale.
Alid-cr rahman , indigné, envoie un autre chef, Gedlii, pour punir le lieutenant qui exécute mal scs ordres; Munuza , renfermé dans l.ivia, Initie alors au haut de 1a colline où l’on voit encore ses ruines, s’v défend quelque temps avec vigueur, et n'en sort enfin que pour tomber, fugitif et harrassé de fatigue, sous les coiqis de Gedhi , en défendant sa femme, qui est prise et conduite à Damas nu sérail du calife (731 ).
De l'autre côté du Roussillon , dans une petite vallée des Corbières , entre Villefalsc et Sigean, un souvenir historique marque encore le passage des Sarrasins, et forme le dernier épisode de la grande défaite de Poitiers. Charles-Martel a abattu Abd-er rahman; mais, repoussés au delà des Pyrénées, les Arabes osent franchir encore ces monts. Charles est aux environs de Narbonne; il se présente devant les soldats d'Amoros, les repousse et les noie dans l'étang. Mais vainqueur en rase campagne , le chef des Erauks ne peut s'emparer de la capitale de la Narbonnaise : cependant le RoussiHon s'est débarrassé des soldats de l’islam ; et ses habitants , pendant que Pépin fait le long siège de Narbonne, se donnent, ainsi (pie ceux du Confient, au fils de Charles-Martel.
Quand Charlemagne traversa les Pyrénées, une de ses armées passa par le Roussillon (778 j ; et après sa seconde invasion , il divisa en comtés la Marche d'Espagne; morcelant les diocèses et formant de celui d’Elne les trois comtés de Roussillon, de Confient et de Valespir. A peine institués, les comtes de ce pavs affectèrent une indépendance extrême , comme ceux du reste de la monarchie , et quand les comtes de Toulouse s’efforçaient d'arracher à la couronne de France toute la partie méridionale des Gaules, la première difficulté qu’ils rencontrèrent, fut la fierté et l’esprit indépendant de tous ces petits souverains de terres morcelées, qu'ils ne purent jamais rallier ni discipliner. Le premier comte de Roussillon, dont les chroniques nous aient conservé le souvenir, est Gaucelme ou Gaueion , frère de Bernard, duc de Septimanie, et fils de Guillaume, qui avait été battu par les Maures, près de Carcassonne. Gaueion avait pris parti pour Pépin, dur d'Aquitaine, contre Louis-le-Débonnaire, son père. lorsque Louis fut parvenu à réduire ses fils à l'obéissance, il dépouilla le comte de Roussillon de ses dignités. Celui-ci lit de vains efforts de dévouement pour reconquérir les bonnes grâces du monarque ; une mort misérable l’empêcha d'y réussir. En combattant poulie service de Louis-le-Débonnaire, il tomba aux mains de l.othaire , qui lui fit trancher la tête, tandis que sa sœur, prisonnière comme lui, fut enfermée dans un tonneau, et jetée dans la Saône.
Mais revenons à l'histoire générale. Aux invasions des Sarrasins succédèrent celles des Normands, qui -trouvèrent d'ailleurs le pays déchiré par ses divisions intestines. Ce fut au milieu de cet effrayant concours de calamités, que deux conciles tenus à Toulouges, petite ville du comté de Roussillon (IÜ41 ), proclamèrent la trêve de Dieu , pour donner quelque répit au monde. Par cette trêve , il était défendu de commettre aucune violence dans une église et aucun lieu sacré, d'attaquer les clercs, les religieuses, les veuves, de saisir les juments et les poulains au-dessous de six mois , les vaches , ânes et autres bestiaux utiles à l'agriculture, de brûler les maisons des paysans, de tuer même pendant certains jours de la semaine, au temps du carême et dans les octaves des grandrs
ROUSSILLON
rôles. Celte mesure n'était pas particulière au Roussillon ; tous les évêques des Gaules s'étaient efforcés de l'introduire dans leurs diocèses. Mais le concile de Toulouges, où siégèrent des laïques, fut le premier qui, infligeant des peines temporelles aux contrevenants, jusqu'alors frappés seulement de condamnations canoniques, décréta que chacun avait le droit de tuer quiconque était reconnu avoir violé la trêve de Dieu ; et plus tard, pour stimuler l'ardeur des vengeurs de la justice , un déclara même que ceux qui auraient puni un homme condamné phur ce fait, recevraient le titre de zélateurs de la cause divine. On ne distingue plus, parmi les comtes de Roussillon de cette période, que des noms qui se rattachent à la fondation de quelque monastère ou à la dédicace de quelque église, jusqu’à ce qu'on arrive à Goinard ou Gérard de Roussillon, qui part pour la Palestine à l'époque de la première croisade, et se couvre de gloire au siège d'Antioche. Guillaume de Tyr. le cite, en elTet , comme étant monté un des premiers à l'assaut de Jérusalem. Mais, peu après ce comte glorieux, nous voyons un autre Guinard qui, au lieu d’aller guerroyer au loin, se met en révolté contre son propre père Gausfred 111. Uni avec un de scs oncles, il parcourt et ravage le Roussillon, tellement que l'évêque d’Elne, l'dalgar, eu est réduit, dans un concile tenu à Narbonne, à solliciter les grâces de la sainte assemblée , en faveur des habitants de son diocèse. Toute la Septimanie chrétienne vint, en effet, par l'aumône, au secours du Roussillon désolé. Le père et le (ils se réconcilièrent enfin, car Gausfred III, en mourant, laissa ses domaine à Guinard. Ce Guinard fut le dernier de ces premiers comtes de Roussillon ; il mourut sans héritiers, et légua ses domaines au roi d’Aragon, Alphonse II (1172). Ainsi fut détaché le Roussillon de la monarchie française , à laquelle il avait été incorporé par Charlemagne.
Alphonse II fit tout pour rompre les liens qui unissaient le Roussilluu à la Narbonnaise ; il conlirma la coutume de Perpignan et donna des privilèges et des libertés à la province, dont il eut l’art de se faire aimer. Le règne de ce prince est l’ilge poétique et chevaleresque de l' Aragon et du Roussillon : nobles hommes et troubadours contribuèrent à y jeter un éclat qui ne s'est pas tout à fait dissipé. Guerrier et troubadour lui-même, le roi d’Aragon encouragea tout ce qui savait manier une lance ou une lyre. Il fut l'ami du célèbre troubadour roussillonnais, Guillaume de Cabestanh, dont le nom est resté entouré d'une légende romanesque et tragique, dans laquelle nous retrouvons toutes les circonstances de la fameuse histoire de Raoul de Coucy et de Gabrielle de Vergy. Suivant la chronique, Guillaume s'était épris de la belle Saurimondc, femme du comte Raymond de Castel Rnsseliô, dont il était page. Il célébrait son amour dans ses vers, qui excitèrent l’admiration de tous , honnis du comte Raymond ; et tout fait croire que Saurimonde s’y était montrée sensible, l'n jour qu’elle était à table, pensant peutêtre à ce gentil troubadour, le comte l'invita à manger d'un plat préparé avec un soin extrême. Après qu’elle eut satisfait à ce désir, Raymond se leva tout à coup avec un mouvement de joie féroce, et faisant rouler sur la table la tête encore sanglante du malheureux page : «Ceci est sa tête, » dit-il, «et vous venez de manger son coeur. La tête est belle, Madame; dites-moi, vous qui le savez, si le cœur est bon? — Si bon, monseigneur,» répondit Saurimnnde en se levant.
« que jamais nuire manger ne m’en Otera le goût. » Elle |iassn aussitôt dans une tour et s’élança par la fenêtre. La légende ajoute que le roi d’Aragon , furieux de la mort du poëte dont il applaudissait les vers, envoya des hommes d'armes qui mirent à mort Raymond de Castel Kossellô, et brûlèrent son château, ne laissant subsister qu'une tour qu'on voit encore aujourd'hui debout.
Berenger de Palazol, Raymond Ristor, Pons d'Ortaffa et Forinit de Perpignan forment la pléiade roussillonnnise dont les doux chants adoucirent les mœurs de cette rude époque. Alphonse II ne donna pas tous ses soins à la poésie et à l’amour; il créa de nouveaux comtes de Roussillon, et il eut soin de les tenir près de son autorité. (I agrandit Perpignan, où il mourut le 25 avril 1196. C'est sous forme d'apanage que tout le pays de deçà les Pyrénées avait été donné par Alphonse à son frère Don Sanche, prince vaillant ; Nu nez Sanche, fils de ce dernier, lui succéda. Sanche régna depuis 1185 jusqu’en 1217, Nufie'z depuis cette dernière époque jusqu'en 1241. Le peuple s'accoutumait à vivre sous l'obéissance île comtes aragonais , qui , pour lui , étaient absolument ce qu’avaient été ses anciens seigneurs jusqu a Guinard. Aussi après ces deux comtes (ce dernier était mort sans enfants), le roi d’Aragon, Don Jayme, crut-il que l'œuvre de réunion était accomplie et jugea-t-il inutile de déléguer des souverains particuliers au Roussillon, qui devint partie intégrante del'Aragon.
Les cmlmrras incessants de la couronne de France ne lui avaient pas permis de réclamer contre l'usurpation opérée par les rois d’Aragon ; mais le droit subsistait toujours. Louis IX se montra moins ferme dans son envie de reprendre les possessions de scs pères que dans sa résolution de conquérir le tombeau de son Dieu ; par le traité de Corbeil, qui eut lieu en 1258, il renonça en faveur de Jayme I" au Roussillon et à la Cerdagne, ainsi qu’à toutes les conquêtes de Charlemagne dans la Marche d'Espagne. Don Jayme l,r avait agrandi encore l’Aragon des lies Baléares et du royaume de Valence ; ces exploits lui valurent le titre de Conquérant [et Conquistador) ; mais à la fin de son règne , Don Jayme 1" d'Aragon Ht deux parts de ses possessions, dont il fit deux royaumes distincts ; Don l’èdre lit, son (ils allié, eut l'Aragon, Valence et la Catalogne; Majorque, les comtés de Roussillon, de Confient, de Valespir, de la Cerdagne ; et la seigneurie de Montpellier, avec la vicomté de Carlat, en Auvergne, échurent à Don Jayme . et formèrent le royaume de Majorque. Ce royaume date de 1262, et il fut de courte durée, tant à cause des éléments hétérogèn* s qui le constituaient que par suite du mécontentement des seigneurs aragonais et catalans ; la ville de Majorque en devint la capitale nominale, mais Perpignan fut la résidence habituelle de ses rois. Pèdre III ne tarda pas à déclarer d'abus et nul le morcellement opéré par son père ; et , après une guerre entre les deux frères , le roi de Majorque fut obligé de se reconnaître feudatairc de celui d'Aragon ( 1279). Quelques années après, le roi d'Aragon, frappé d'excommunication , vit donner son royaume A Charles d'Anjou; Jayme, qui voulait s'affranchir de la suzeraineté que lui avait imposée son frère, s'unit à Philippe-le-Hardi , lequel passait en Espagne avec une forte armée (1285).
La campagne s'ouvrait sous de favorables auspices pour Philippe ; il avait triomphé de tous les obstacles naturels et balayé devant lui les Almogavares des fron-
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tières*. Mais bientôt une horrible maladie s’étend 4qr le camp français : le t j plius décime l'armée , frappe les chevaux , et Philippe est forcé d'abandonner (iironne et de se rejeter en fugitif et mourant sur le Roussillon, où il espère trouver unair plus pur, un ciel plus dément. Après avoir perdu toute son arrière-garde au passage du Pertus, il est forcé de se réfugier à Perpignan, où il meurt le S octobre 1283. Pèdre III ne survécut pas longtemps au roi de France, et cet événement retarda la chute du royaume de Majorque. Les Iles Iîaléares tombèrent au pouvoir d'Alphonse III, fils et successeur de Pèdre; et Jayme I" de Majorque, son neveu, dépouillé, puis réintégré, à des conditions plus onéreuses que celles qu’il avait souscrites une première fois, mourut dans sa capitale, ilgé de soixante-huit ans, laissant la réputation d'un roi plus honnête que capable, après trente-cinq ans de régne (1311 ). Le royaume de Majorque eut encore deux rois : Sanchc, second fils de Jayme I" ( l’aîné s’était fait moine ) , et Jayme II. Sanche , d'un caractère modéré, sut se maintenir presque toujours en paix avec les rois de France et d’Aragon. 11 mourut sans postérité , è Fomiiguières, où il s'était retiré pour éviter une maladie contagieuse qui s’était déclarée dans le Roussillon (1321). Il légua bien des troubles au pays par son testament, qui désignait pour son successeur Jayme, fils de son frère Ferdinand; et après lui, s'il mourait sans postérité, le second de ses neveux : la branche aînée ne devait venir à la succession qu'en dernière ligne.
Jayme II régna d'abord assez tranquillement, mais bientôt la lutte commença entre les deux royaumes rivaux ; Pierre IV, dit le Cérémonieux , vainquit Jayme et le fit juger par les pairs d'Aragon, en l'accusant d'avoir voulu l'enlever, lui et toute sa famille, au sein même de sa cour. Jayme fut déclaré félon et déchu du trône. Les Roussillonnais prirent parti pour leur roi ; Don Pèdre, irrité, franchit les Pyrénées, s'empare des places, ravage le pays, enfin entre à Perpignan après avoir vu l'infortuné Jayme, agenouillé devant lui , dans son camp devant Elnc. Plusieurs fois le roi de Majorque tenta de reconquérir sa couronne perdue, et les Roussillonnais firent toujours de grands efforts pour le seconder et s'arracher de la domination aragonaise; mais Jayme fut tué en descendant dans les Iles Baléares. Son fils, plus tard, voulut en vain reprendre sa l.lche ( 1374) : la chute du royaume de Majorque était consommée.
Le Roussillon resta quelque temps paisible sous la domination aragonaise; mais une révolte qui éclata en Catalogne, sous le roi d'Aragon Jean II , fut l'occasion de nouvelles guerres. Pour étouffer la rébellion, Jean fit demander au roi de France sept cents lances, qui devaient demeurer au service de l'Aragon jusqu’à la soumission de la province rebelle. Il fut convenu que les lances françaises, quoique au service de l’étranger, seraient à la solde du roi de France, moyennant deux cent mille éeus qu'il recevrait de l'Aragon. Or, ce prince c’était Louis XI, qui n'avait l'habitude de mettre ni ses soldats ni son argent au service de ses alliés. Il demanda le Roussillon et la Cerdagne en nantissement des sommes qu’on ne put lui donner ; Jean, à bout de ressources, fut forcé d’accepter ces
1. Almogavarei, Sometens cl MiqueUls sont tes trois désignations successives de ce* liomiucs hardis, qui, à toutes les époques, furent prêts à défendre les Pyrénées.
. HISTOIRE GENERALE. aos
conditions. Il lie pouvait«guère sortir qu’une guerre d'un truité où il y avait un piège tendu de part et d'autre. I.es troupe s françaises envoyées au secours de Jean 11 furent reçues en ennemies dans le Roussillon , et forcées de conquérir à main armée le pays engagé à leur roi. Celui-ci, qui ne pouvait payer sa dette, mais qui regrettait toujours les deux comtés qu'il avait mis en gage, entretenait < liez les Itoussillonuais l’esprit de révolte et de haine contre la France. Il s'empara même de Perpignan par surprise , et s'efforça de chasser les troupes françaises de toutes les places fortes du pays. Mais Louis XI n'était pas roi à se . . résigner facilement à perdre ainsi le gage de son prêt : il envoya trente mille hommes autour de Perpignan, et comme le siège n'eut pas le succès qu'il en attendait, il employa le moyen qu'il affectionnait le plus et qui si souvent lui réussit , la négociation. Après une trêve de deux mois, le 14 septembre 1473, fut signé un traité par lequel toutes les pinces fortes du Roussillon devaient être évacuées, et le pays mis sous l'autorité d’un gouvernement provisoire, indépendant des deux rois. Au bout d'une année, le Roussillon devait revenir au roi d'Aragon, s'il avait payé sa dette au roi de France.
Si proche que fût le terme, Louis n’en attendit pas la fin pour entrer en Roussillon; il prit Elnc, et s'empara aussi de Perpignan, après huit mois de siège (1474-1475). Ce pays, acquis au prix de tant de soldats, d'argent et de ruses, C.harh s YIU le céda, même sans rembourst ment, au fils de Jean II d'Aragon , à Ferdinand de Castille, par le traité conclu à Barcelone, le 19 janvier 1493. Le jeune roi fut, dit-on, la dupe de deux moines qui, gagnés par le lits de Jean II, l'effrayèrent sur le sort de l'âme de son père. Charles VIII accomplit la restitution du Roussillon malgré l'avis de son conseil et malgré les gouverneurs de la province qui, plusieurs fois même, refusèrent d'obtempérer à l'ordre du roi et de rendre le pays à l'étranger. Enfin, en septembre 1493, toutes les places leur ayant été remises, Ferdinand et Isabelle firent leur entrée à Perpignan. Le roi de France ne tarda pas à reconnaître la faute qu'il avait commise; car Ferdinand, loin de lui savoir gré d'un si grand sacrifice, s'opposa, de tout son pouvoir, uu succès de la campagne des Français dans le royaume de Naples. Il profita même du poste avancé du Roussillon, qu'on lui avait livré avec tant d'imprudence, pour lancer des troupes dans le Languedoc, et y faire commettre des pillages qui furent l'occasion de représailles cruelles pour les Roussillonnais. L'abandon du Roussillon par Louis XII, en échange du royaume de Naples, sembla devoir donner un peu de tranquillité à cette malheureuse province ( 1500). Toutefois, le calme fut de courte durée. Louis XII, joué aussi par Ferdinand, envoya une année contre le Roussillon, en 1503, et le château de SaLses, situé sur les fausses limites des deux peuples, eut à subir un siège de cinquante jours. Plus lard, les rivalités de François I" et de Charles-Quint transformèrent encore ce pays en champ de bataille ( 1543).
A travers les calamités de la guerre, on peut signaler, dans ces temps déplorables , deux révoltes sanglantes, deux pestes suivies de deux famines. Eh bien ! quelque terrible que fût le spectacle de semblables fléaux , il était encore moins hideux que relui de l'ignorance et de la superstition des peuples. Au commencement du xV siècle, un bruit se ré|>andit tout à coup dans le Roussillon et le VI. 39
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remplit d’épouvante. On disait qu'il y avait des légions de femmes maudites qui , parcourant les campagnes, jetaient des maléfices sur les hommes, les animaux et les cliamps. Il se rencontra même un homme qui prétendit s’être trouvé au milieu des sorcières et avoir assisté à leur sabbat , et qui offrit de les livrer à la justice. Par suite de ses révélations, un an-êta un si grand nombre de femmes de tout dgc dans le Roussillon, que, selon deux chroniqueurs contemporains, plus de deux cents furent jugées, convaincues de sorcellerie et pendues Le misérable dont le doigt désignait les sorcières était appelé de ville en ville par les seigneurs et par les gouverneurs ; il eût peut-être continué longtemps encore sa fuusse et terrible mission, s’il n’avait eu l’indiscrétion d’accuser quelques femmes de Barcelone appartenant à des familles puissantes. On interrompit brusquement les travaux du devin pour l’envoyer aux galères; il se nommait Laurent et il était de Basalu.
Nous voyons par le traité de paix, conclu entre Louis XII et Ferdinand, quels nombreux prétextes de guerre et quels g< rmes de disse usions existaient pour h s deux états : le roi de France, y est-il dit, se réserve les ilroils gu' il peut « voir sur guelgues provinces tt Espagne, et le roi d'Espagne, ceux guit peut tiroir sur quelques villes tle France. Malgré les arbitres, (pii seuls devaient trancher les différends, la paix établie sur un fondement si fragile ne pouvait être ni sincère ni durable. La lutte la plus longue et la plus meurtrière, celle qui décida enfin des prétentions rivales des deux puissances, commença en 16:i5, sur un point éloigné. Les Espagnols s’étant s'emparés de la ville de Trêves sans déclaration de guerre, les hostilités éclatèrent bientôt vers les Pyrénées. Les Espagnols assiégèrent le château de l.eucate, d'où ils fuient chassés par Schomberg. Richelieu, à qui on venait d’offrir la partie , l'accepta avec empressement ; car c'était une belle occasion de réparer la faute de Charles VIII. Le prince de Condé entra dans le Roussillon ; le duc d'ilnllwin l'accompagna et alla chercher, au pied dis Pyrénées, son hdton de maréchal de France. Ils soumirent Eslagel , Salses , le château Opoul , Omet et Clayra ! lOtlO ).
Il s’était élevé, en Catalogne et en Roussillon, une fermentation générale qui, surtout au delà des Pyrénées, avait éclaté en révoltes violentes. Olivarès, ministre d’Espagne, avait voulu porter atteinte aux privilèges séculaires dont jouissaient les habitants de ces deux provinces. Iles troupes castillanes furent envoyées en Roussillon , et les Pcrpignannis refusèrent l'entrée de leur ville à ces soldats, dont ils craignaient les excès (Kilo). C'était un droit qu'ils tenaient de leurs anciennes franchises. La ville fut bombardée par b- gouverneur, et traitée comme ville conquise par les assiégeants. La désaffection devint si grande que, sur les deux versants (h s Pyrénées, une même idée surgit; les Catalans et les Roussillonnnis songèrent à se constituer en république indépendante; mais bientôt , doutant du succès d'une telle entreprise, la députation générale de Catalogne envoya auprès de Louis XIII, pour se placer sous sa protection et lui offrir la souveraineté de la province. Le roi vint en personne pousser le siège de Perpignan , investi par les mnréchaux de Schomberg et de La Meilleraye. Une maladie obligea bientôt Louis XIII à abandonner l'armée; mais Perpignan capitula après un siège de trois mois; Collioure était pris déjà . le château do Salses ne tarda pas à
HISTOIRE GÉNÉRALE, avoir lu mémo sort, et tout le Roussillon fut occupé par l’armée française f I6V2).
L’Espagne venait de perdre toutes ses possessions sur le versant septentrional des Pyrénées : elle ne devait plus les recouvrer. Le traité qui termina la guerre, assura le Roussillon à la France (1659). Quoique depuis longtemps le pays eût suivi la fortune de l’Espagne, qu'il se fût fait à son régime, et à ses moeurs , on ne voit pas qu’il ait fait aucun effort pour renouer son lien brisé, si l'on en excepte, toutefois, une tentative qui a plutôt l’air de la trahison de quelques mécontents ambitieux que d'une révolte populaire. Eli 167'», la noble famille de Mars, dans le Confient, devait introduire les Espagnols à V'illefranche, et ensuite à Fort-lcsllains et à Perpignan. I.’amour d’Inès de Mars pour l’un des officiers de la garnison française lit avorter le complot. Quoique le père et le frère de la jeune fille fussent les chefs de la conspiration , elle en confia le secret à son amant pour le sauver de la mort ; l’amant ne put trahir son gouvernement, son pays, et bientôt les conspirateurs furent exécutés ou contraints de s’exiler. Inès s’ensevelit dans un cloître, après la mort de son père et l’exil de son frère. Le I V février 16S6, une ordonnance du roi régla les limites et dépendances de chacun des gouvernements des places du Roussillon ainsi divisé : Perpignan, Mont-Louis, ViUefranche, Itcllegarde, (’.ollioure, Fort-les- Bains, Prats-de-Mollo et Salses. Le pacte de famille donna à celte prov ince une longue paix et une tranquillité qui lui étaient inconnues; il sut si bien oublier scs anciens rapports avec la Péninsule et s’identifier si complètement dans la famille française, qu’à l’époque de la Révolution, lorsque les Espagnols voulurent entamer le sol de la République, les Roussillonnais soutinrent le choc de l’étranger pour ainsi dire par leurs propres forces. Les enfants du Roussillon tinrent honorablement leur place dans la défense nationale; et sous l’Empire , ils ne payèrent pas moins glorieusement la dette au pays. Les Miquelets, descendants des Almogavares et des Someltens, ces anciens ennemis de la France, firent au prolit de la commune patrie la guerre de partisans.
Le Roussillon était borné , au nord , par le bas Languedoc ; au midi , par une partie des Pyrénées; au levant, par le golfe du Lion ; au couchant , par la Cerdagne espagnole et le Donnezan. Il y avait dans ce comté, outre la cour du domaine, trois viguerics ou sénéchaussées ; celles de Roussillon , de Confient et de Cerdagne ; Perpignan avait son bailliage et sa juridiction consulaire qui s’étendait sur toute la province. Les appels de toutes ces juridictions étaient portés à la cour supérieure, composée du gouverneur, du lieutenant général et de plusieurs magistrats. Le Roussillon était régi par le droit écrit et par les anciennes constitutions aragonaises. 1
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