‹ Histoire des villes de FranceChapitre 8 sur 137 · MUN8TER · texte numérisé non relu

MUN8TER

Dans une charmante vallée que forment les Vosges, en se repliant à l'ouest de Colmar, des disciples de saint Grégoire-le-Grand vinrent, au vu* siècle, fonder un monastère , qui s'enrichit de la libéralité des princes et dont les vastes do-

1. Schoepflin, Aliatia illuitrata. — Ejusdem Altatia diplomatica. — Billiog , Patriotiseher Elsâuer. — Grandicher, Biitoire d'Alsace. — Lerse, Geichiehte dtr Reformalion :u Colmar. — De Golbéry, Mémoire tur Argentovaria. — Hunckler, Geschichte von Colmar. — • Slrobel , Vaterlândiiehe Geichiehte des E lianes.

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moines furent bientôt peuplés de nombreux colons. Au xm* siècle, il n’y restait plus à l'Empereur qu’un tiers de la juridiction et Padvocatiede l’impôt; mais, en 1235, les moines, pour obtenir une protection plus spéciale, en cédèrent une grande partie à Frédéric H. C’est à celte cession que parait remonter l’origine de Munster ( Monaiterium ), qui fut le siège de l’autorité impériale dans la vallée et forma avec les neuf autres communes, auxquelles l’abbaye avait également donné naissance , une espèce de république dont la constitution était telle que non-seulement les biens étaient indivis entre les habitants d’une môme commune, mais, encore entre ceux de la grande communauté, dont chaque membre était bourgeois de Münster cl pouvait compter, pour la défense de ses droits, sur la vallée tout entière.

L’évèque de Bâle prétendit, en 1262 , que le val Saint-Grégoire ou de Münster avait anciennement appartenu à son évêché, et il obtint de l'Empereur la restitution de ce beau domaine, sans toutefois qu'il tôt rien changé b l’ancien ordre de choses; il parait même que les évêques de Bàle ne retirèrent de cette restitution qu’une autorité purement spirituelle sur l'abbaye. En 1273 , l'année même de son avènement, Kodolphe de llapsbourg dévasta la vallée, pendant la guerre qu'il fit à l'évêque de Bêle. Vingt ans après, les habitants de Münster intervin--, rent. en faveur de l’empereur Adolphe de Nassau contre la ville de Colmar et le seigneur de Ribeaupierrc. En 1465, ayant voulu couper la retraite à quelques seigneurs de la haute Alsace, qui revenaient, chargés de butin, d’une expédition en Lorraine, dont le duc était leur allié, ils se firent battre dans cette rencontre. Plus heureux, l'année suivante, ils brûlèrent le château de Haut-Hatstadt pour venger l'injure que son possesseur, le comte de Lupfen , avait faite à la ville de Turckheim.

La confusion des droits réciproques de la ville et de l’abbaye ayant souvent donné lieu à de vives contestations, on avait essayé d’y mettre fin, en 1339, par une transaction qui nous fait connaître la condition des hommes de l'abbaye.

Il nous suffira d’en citer quelques articles ; chacun d'eux devait à l'abbé trois jours de travail avec le hoyau, deux jours avec la hache, un avec la charrue, deux avec la faux, et un avec les chevaux. A chaque corvéable on donnait, chaque jour de travail, un pain; les moissonneurs seulement recevaient, de plus, un quart de fromage et un coup de vin. Les serfs libérés moyennant une redevance n’étaient plus soumis à la corvée ; mais, par reconnaissance, ils devaient faire, il la fête de saint Grégoire, une offrande de deux deniers. A la mort d'un affranchi, l'abbaye devait sonner toutes ses cloches et allumer des cierges; elle avait, en outre, droit à la meilleure pièce de bétail du défunt, et, b défaut de celle-ci, à son meilleur habit ou à son meilleur lit. Ce qu’il y a de plus bizarre, c'est qu’il était aqcordé aux hommes de métiers un jour destiné aux jeux' , b la danse et b d’autres divertissements, pendant lequel ils ne devaient être poursuivis pour aucun méfait,!; sinon pour homicide ou pour blessures graves. Depuis celte transaction . une lutte . nouvelle commença pour les habitants ; ils ne chicanèrent plus sur le plus ou le moins d’étendüe de leurs droits et de leurs charges. C’est la liberté qu’ils demandaient, et peu à peu ils recouvrèrent leur indépendance, grâce aux désordres de l’administration de l’abbaye et auski b leur accession b la ligue de. la décapote. '

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Dès 1364, l’empereur Charles IV leur accorda tous les droits que les villes de Colmar et de Sehlestadt tenaient d'Adolphe de Nassau.

La réforme, surtout, sembla présenter aux habitants de Miinster des moyens d'affranchissement. I.’nhjuration de l'iln des abbés , en 153(î , entraîna presque toute la vallée. Les habitants de Miihllmch , dont la chapelle dé|>endait de la paroisse de Miinster, abandonnèrent les premiers l'ancien culte; un grand nombre de bourgeois de la ville les imitèrent ; on fit venir des prédicateurs, et les progrès des nouvelles doctrines fuient tels, que l'administrateur séculier île l'abbaye, dans l’intérêt des droits qu'il était chargé de conserver, crut devoir se plaindre à l'Empereur (1563). Ferdinand I" défendit expressément d'admettre dans la vallée aucun prédicateur de la religion nouvelle. La même année , cependant , les magistrats de Miinster firent venir de Strasbourg le ministro protestant Paul Lcckdeig. On suivit, sans opposition, les pratiques du culte réformé jusqu'à la nomination d'un nouveau prélat, Henri de Jestetten, homme vif, opiniâtre, intolérant, qui, dès qu'il eut pris possession de son siège (1569) rétablit l’ancien culte et chassa les ministres protestants. Le dimanche, 20 novembre, les habitants prirent les armes pour rentrer de force dans leur église. Le prêtre était à l'autel : ils l'entourèrent aussitôt et le chassèrent avant que le divin sacrifice fût terminé. Puis, ayant aussi chassé l'abbé, ils firent monter Leckdeig en chaire. La lutte recommença, le dimanche 11 décembre; Henri de Jestetten fut de nouveau expulsé et , cette fois, menacé de mort. Pour éviter de nouvelles tentatives de sa part , les bourgeois détruisirent le pont qui réunissait la ville à l'abbaye. La communication ne fut rétablie qu'en 1575, à la mort de ce fougueux abbé, dont le successeur, homme sage et tolérant , rendit par ses concessions la paix à la vallée.

Au xvir siècle , l'occupation de Miinster par un corps de troupes de l’électeur de Brandebourg faillit devenir funeste à l'abbaye Saint-tîrégoire. Rom Marchand, le premier abbé d’origine française et le restaurateur du monastère, ne pouvant entretenir tous les religieux , en fit un jour jvartir deux pour la Lorraine. Des bourgeois , ses ennemis, persuadèrent au commandant qu'il avait appelé les Français pour faire main-basse sur les Impériaux , pendant la nuit , au premier signal que donnerait la cloche du couvent. La garnison se tint sur ses gardes, prête , en cas d'alarme, à brûler l'abbaye et à égorger les religieux. Heureusement dom Marchand fut prévenu; il s'abstint de faire sonner les matines, et s’empressa, le lendemain , d'expliquer au commandant les motifs du départ de si*s moines. Dans là seconde moitié du xvnf siècle, les magistrats, afin de prévenir la dévastation des forêts, établirent un règlement qui produisit un effet fâcheux : les habitants se croyant lésés dans leurs droits, recoururent uux voies de justice. Après avoir épuisé toutes les juridictions, ils se révoltèrent contre l'autorité. On fut obligé, pour les soumettre , d'envoyer dans la vallée un corps de troupes qui y vécurent aux dépens des bourgeois. Indignés d'un tel déni de justice, ceux-ci députèrent deux d’entre eux vers le roi, en 1765; mais après dix-huit mois d’instances, ces deux mandataires furent arrêtés et transfères au l’ont-Couvert, à Strasbourg , où on les laissa languir pendant trois ans. Soixante nouveaux députés partirent de la vallée, en 1770; reçus par le roi, ils furent emprisonnés le lendemain. Alors de nouvelles révoltes éclatèrent, et l'autorité envoya plusieurs chefs aux galères. Neuf

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ans après , cent bourgeois se mirent encore en route pour Paris , mais ils ftirent arrêtés à Provins et reconduits en Alsace par la maréchaussée, à l’exception des célibataires qu'on dirigea sur Rochefort pour y être embarqués sur les vaisseaux du roi. Ce n’est qu 'après la prise de la Bastille, que les bourgeois purent enfin se venger, et les membres de l'ancien Magistrat ne durent leur salut qu’à l’intervention de quelques citoyens dévoués.

La ville et la vallée se trouvant ainsi sans administration , les communes établirent, de leur propre mouvement , une municipalité. Les députés de huit villages se réunirent à Munster et confirmèrent le pacte de leur vieille union, l'pe seule des communes de la vallée prétendit d'abord se soustraire à l’indivis, mais elle s’y soumit quelques années plus tard. Le gouvernement ayant approuvé cet état de choses, le préfet du département confia l'administration des biens communaux aux maires des dix communes qui se réunissaient, deux fois par mois, sous la présidence du maire de Munster pour voter ensemble le budget de chaque municipalité : toutes les dépenses , même extraordinaires , étaient à ta charge de la caisse générale. Le seul changement apporté dans la constitution , fut l’adjonction à chaque maire, de deux conseillers pris alternativement. Ce régime se maintint jusqu'en 1833, époque à laquelle le ministre de l’intérieur ordonna le partage des biens indivis d'après la population de chaque commune.

Les habitants de la vallée de Miinster s’occupent surtout de l’élève des bestiaux. Ils font un commerce considérable de fromage que l'on peut comparer à celui de Brie. Une papeterie, où Voltaire trouva pendant quelque temps un refuge (1753- 1754) fournit des produits remarquables. Mais les établissements industriels les plus importants , sont les diverses manufactures de MM. Hartmann, lesquelles réunissent tout ce qui tient à l'industrie cotonnière, depuis les filatures jusqu'à l’hnpression des indiennes. Miinster, dont la population s'élève à près de 4,000 âmes, figure dans l'arrondissement de Colmar comme chef-lieu d'un canton formé de l'antique vallée de Saint-Grégoire. Ce canton a produit quelques hommes distingués, entre autres le médecin Kàmpf; et Lamtij, disciple et collaborateur de Schoepflin. M. Lucé , pasteur de Miinster, y a composé, au commencement de ce siècle, un bon traité sur l'éducation des abeilles. Dora Calmet , abbé de Senones , était, en 1704, sous-prieur du monastère de Saint-Grégoire, dont il a écrit l'histoire restée manuscrite. '

1. Schoepflin. — Vues pittoresques de l'Alsace, par Wallher. — De Golbéry el Schweigbaeuser, Antiquités de l'Alsace.— Antonin, Notes et documents sur la ville de Miinster.— Ch. Bartboldi t ftoticc historique sur la vallée de Miinster {Journal de la société de statistique , tome X\r). — Codex diplomatique de la décapote, man.

TURCKHEIM

La petite ville de Turckheim , ou mieux Turingheim , dénomination qui parait formée du nom d'homme Turing et de hcim , habitation , est située sur la Fecht , à l'entrée de la vallée de Munster. Turckheim était déjà connu, comme village impérial, au ix* siècle; mais bientôt plusieurs des droits que l'Empire possédait sur ce fief furent aliénés au profit des abbés de Munster et des seigneurs du llaut-Landsberg, qui les conservèrent même après que Turckheim eut été érigé en ville impériale et en place forte, par un diplôme daté de Pise (1312). Les habitants étaient divisés très-inégalement entre les trois seigneuries ; ce ne fut qu'en 1485 que cette illégalité disparut : alors on convint, par la médiation de la ville de Strasbourg, que tous les habitants, soit nobles, soit roturiers, ne relèveraient plus que de l'Empire. Cependant les seigneurs du Haut-Landsberg et l’abbé de Saint-Grégoire conservèrent encore quelques droits : ce dernier surtout, qui, indépendamment du tiers des revenus des biens communaux, avait encore la jouissance de la taille et la moitié des amendes, et auquel la ville devait une espèce de droit de joyeux avènement. Dans les derniers temps, il ne lui restait plus d’autre avuntage qu’une rente annuelle de quarante mesures de vin. Les habitants étaient parvenus, après de longs efforts, à s’affranchir des autres charges. Ce n’est pas, non plus, sans peine qu’ils avaient secoué le joug des seigneurs du Haut-Landsberg : le comte Jean de Lupfen avait surtout défendu les anciens droits de sa seigneurie avec beaucoup d'acharnement. Pour punir les habitants de Turckheim d'avoir tous, indistinctement, prêté serment au bailli impérial, il pénétra dans la ville, pendant la nuit, par escalade, y établit une garnison, et traita ses sujets avec la dernière rigueur. Heureusement les neuf autres cités de la décapole prirent les armes, et après avoir délivré leur alliée, elles la vengèrent en dévastant les domaines du comte, principalement la petite ville d’Ammerschwihr qui avait aidé son seigneur dans cette entreprise libcrticide.

Mais si le nom de Turckheim est célèbre dans l'histoire, c'est surtout par la bataille que Turenne y livra ( 1675.) aux Impériaux et qui arrêta leur invasion en France. A la fin de la campagne précédente, le maréchal avait feint d'être obligé par les grandes forces de l’ennemi, de se retirer en Lorraine. Ses adversaires, pleins de confiance, s'étaient aussitôt répandus dans toute l'Alsace, établissant leurs quartiers à Schlestadt, à Turckheim, à Colmar, à Ensisheim. Ils avaient, en même temps, envoyé sommer le prince de Montbéliard de se soumettre, et ils pressaient vivement le siège de Brisach. Turenne attendait le moment où les Impériaux se croiraient le plus en sûreté. Enfin , vers le mois de décembre 1G74 , il partagea son armée en plusieurs corps qu'il fit passer séparément dans la province, en leur assignant Belfort pour lieu de rendezvous. I.es corps les plus avancés des lm|>ériuux se replièrent aussitôt sur Altkirch; vi. 10 '

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mais le combat de Mulhouse (29 décembre), les força d'évacuer entièrement le Sundgaw. Quant au duc de Bournonville , il se retira près de Colmar, où il rejoignit l'électeur de Brandebourg qui y tenait sa cour. Turenne ne tarda pas à le suivre avec toutes ses forces, qui s'élevaient à trente mille hommes, tant infanterie que cavalerie , commandés par des officiers d'une expérience consommée.

Le 4 janvier 1675, il arriva , le soir à Plaffenheim. Toutes les forces de l'ennemi y étaient réunies. Les Impériaux avaient pris position entre Colmar et la I.auch, à gauche, la Fecht et les Vosges, à droite; devant eux se trouvait le Logelbach, canal dérivé de la Fecht, derrière lequel leur front prenait un développement d’une lieue. Au jugement des hommes de l'art, il était difficile de choisir un poste plus avantageux. Ils l'avaient encore rendu plus formidable , en élevant des parapets le long du Logelbach , et en y établissant des batteries. Persuadés que l'armée française ne pouvait venir à eux qu'en passant sous les murs du Colmar, ils avaient aussi placé quelques canons sur les remparts de cette ville, pour prendre en flanc tous ceux qui oseraient paraître dans la plaine. Mais Turenne, à qui ses campagnes précédentes avaient donné une connaissance parfaite du pays, forma sa droite sous le commandement du comte de Lorges, et fit avancer son aile gauche en serrant le pied des montagnes , à travers les vignes , jusqu’auprès de Turckheim. Ce point venait d'être dégarni : l'ennemi trompé par le mouvement du comte de Lorges, avait renforcé sa gauche. Dès qu’il vit le lieutenant-général Foucault se diriger vêrs la rivière, il détacha douze bataillons, six canons et de la cavalerie pour défendre cette ligne. Mais tous les efforts des Impériaux furent inutiles : le général français, qui avait reçu l'ordre de n'attaquer qu’une heure avant la fin du jour, essuya le feu de l'ennemi avec intrépidité, et le soir, ayant reçu un renfort de quatre bataillons, il força le passage. Turkheim fut pris. Un soldat posté au haut de la porte de la ville ayant blessé Foucault à mort, cette perte exaspéra les vainqueurs, et, dans la première chaleur de l'occupation, la ville fut pillée. On tua même plusieurs habitants dont les noms sont inscrits sur un registre conservé dans les archives communales. Le lendemain , Turenne s'avançant le loug du Logelbach vers Colmar, apprit que les ennemis avaient fait dédier leurs bagages cl leur artillerie, et qu'à minuit toute l'armée avait décampé en désordre, en prenant le chemin de Strasbourg. On trouva à Colmar trois mille blessés. Sans s'arrêter dans cette ville , le maréchal se mit à la poursuite de l'électeur et de Bournonville, moins pour leur livrer bataille que pour précipiter leur retraite ; en effet, le 11 janvier, ils repassèrent le Rhin à Kehl.

Les habitants de Turckheim jouissaient de plusieurs privilèges : ils avaient obtenu , en 1325; de l'archiduc Léopold , landgrave d'Alsace , In faveur de ne pas être cités devant des tribunaux étrangers. En 1347, Charles IV les avait affranchis de toute juridiction autre que celle du bailli provincial , et sept ans après il avait confirmé le diplôme de son prédécesseur Henri VII, qui accordait à Turckheim tous les droits et privilèges dont jouissait Colmar. Quoique placé entre celte dernière ville et celle de Munster;, Turckheim était resté étranger aux troubles religieux du xvi' siècle. Son importance fut presque nulle, au xvnr, et aujourd'hui l'ancienne cité impériale n'est pas même un chef-lieu de canton , bien que le curé cantonal y fasse sa résidence. L’industrie de Turckheim , dont lu popidatioH nt

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dépasse pas le chirfre de 3,800 âmes, s’est longtemps bornée à l'exploitation de la vigne; mais on y a construit, de nos jours, une filature et une papeterie. La famille des Wickram qui a joué un grand rôle en Alsace, est originaire de cette petite ville, ainsi que celle des Kôsselmann, les célèbres prévôts de Colmar. 1

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NEUFBRISACH. — HUN1NGUE.

Ces deux petites villes, situées sur le Rhin, n'ont pris naissance que depuis la réunion de l’Alsace à la France. Huningue était d'abord un village qui, après avoir appartenu aux comtes de Hapsbourg, avait été cédé à la noblesse de Bâle; le landvogt l’avait dévasté et brûlé, au commencement du xv* siècle, pendant une guorre d'intérêt privé entre In maison d'Autriche et les Râlois. En 1680, Vauban, sur l'ordre du roi, le convertit en une place forte, et les travaux furent conduits si activement que tout fut terminé en une année. Quelque temps après, les Français jetèrent sur le Rhin un pont qu'ils couvrirent en élevant une redoute sur le territoire allemand ; mais ces derniers travaux durèrent peu, car le traité de Rysxvick en ordonna la démolition (1697). r.e même traité exigeait, en outre, la restitution de Brisach à l’archiduc, et c’est afin de compenser cette perte, lout en assurant la défense de la haute Alsace, que Louis XIV fit bâtir Neufbrisach. Pour faciliter le transport des matériaux , Vauban dériva de la Laurh , de la Thur et de l'Ill, un canal qui existe encore. La place forme un octogone régulier: toutes les rues sont tirées au cordeau; toutes les maisons ont la même hauteur; au centre est une place d’armes, carrée et plantée d’arbres, du milieu de laquelle on aperçoit les quatre portes. A une demi-lieue de Brisach, sur les bords du Rhin , s'élève le fort Mortier : il menace le Vieux-Brisach, que son feu ruina en partie, dans le cours des guerres de la Révolution. Brisach renferme à peine 2,000 habitants.

Louis XV fit rétablir, en 1741, le pont de Huningue, qui fut détruit dix ans après. On le reconstruisit encore , pendant la période révolutionnaire , avec uu ouvrage à cornes dans l'Ue des Cordonniers. Les travaux n'étaient pas terminés, lorsque les Autrichiens, sous les ordres de Furstemberg, vinrent camper en vue de la ville (1797). Le général Abattucci, chargé spécialement d'empêcher le passage du Rhin , ne fit aucune réponse à une première sommation. Alors le feu commença (27 septembre), et bientôt les pontons dont se composait le nouvenu pont furent rompus et entraînés par le courant. Une deuxième sommation fut aussi mal accueillie des républicains; cependant, attaqués par toutes les forces de Furstemberg, et ne pouvant, après des efforts incroyables, se maintenir dans la

’1. Sthoepflin , Alsatia l lluitrata . — CbauiTour, Histoire d’Alsace. — Histoire de Turenne.

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demi-lune, ils se retranchèrent dans l'ouvrage à cornes. Abaltucci, protégé par le canon de cette redoute, qui, tant qu'on s'était disputé les ouvrages avancés, n'avait été d'aucun usage, fît une sortie à la tâte de quelques grenadiers, et repoussa l'ennemi au delà de la ligne, avec un perte de dix-huit cents hommes ; mais il tomba blessé mortellement dans cette affaire et mourut, quelques jours après, à l'âge de vingt-sept ans. Les jours suivants, on se canonna de part et d’autre, sans avantage réel. Kehl ayant succombé (9 janvier), les Autrichiens envoyèrent devant Huningue une partie de l’artillerie qui leur avait servi dans le siège de cette place. Les travaux furent repris avec une nouvelle ardeur; toutefois le feu des assiégés obligea l’ennemi de recourir à la sape, et deux sorties du général Dufour, qui avait remplacé Abattucci , les interrompirent encore. Le 1" février, pourtant, la tranchée était poussée à quatre-vingts pas des ouvrages extérieurs de la tête du pont; et comme l'intention du gouvernement n'était pas qu'une résistance trop prolongée compromit la garnison de la ville, le général capitula. Il fut convenu que les Français évacueraient l’ouvrage à cornes, le 5 février, avec ormes , bagages et munitions ; que les Autrichiens ne tireraient point sur Huningue, et détruiraient tous les travaux qu'ils avaient exécutés de l’autre côté du Rhin.

Huningue fut encore assiégé, en 1811; mais le siège le plus mémorable est celui de 1816. La place se trouvait dans le commandement de Rapp : le général Barbanègre, auquel il en confia la défense, n'avait à sa disposition que cent canonniers, une trentaine de soldats de différents corps, cinq gendarmes et cent quarante militaires en retraite, lorsque farchiduc Jean vint l’attaquer avec trente mille hommes des troupes alliées. Quinze cents braves citoyens accourus, à l'approche de l'ennemi, s’étaient, en outre, réunis aux habitants pour le service intérieur. C’est dans cette extrémité que te commandant apprit la défaite de l'armée du Nord et l'abdication de l’Empereur. Néanmoins un conseil de guerre décida à l'unanimité qu’on se défendrait en cas d’attaque. Bientôt les alliés franchirent le Rhin et se répandirent dans les environs de Huningue, où les bataillons suisses qui s’étaient joints à eux , se signalèrent par des excès de toutes sortes. La garnison, indignée, demanda à grands cris le bombardement de Bâle. Comme il était nuit, le général différa ce châtiment jusqu'au lendemain ; mais dès la pointe du jour, malgré la disproportion des forces et le peu de munitions qui restait, tous les mortiers des remparts tonnèrent contre la ville coupable.

Les Suisses S’étaient jetés dans ta plaine et avaient fait avancer les tirailleurs jusque sous les glacis ; il suffit d’une poignée de Français, sortis de la place, pour les repousser. Les Bâlois se vengèrent en détruisant un moulin qui, dans toutes les guerres précédentes, avait été respecté; tristes représailles dont Barbanègre réclama le dédommagement. Ses adversaires ayant joint dans la réponse l’ironie à la mauvaise foi , le général ordonna un second bombardement. De grands mouvements de troupes continuaient toujours autour de Huningue et l’archiduc réitérait indirectement ses sommations. Voyant toutes ses opérations inutiles , il essaya d’intimider le gouverneur en lui faisant dire que toutes les villes frontières avaient ouvert leurs portes et que les traitements les plus sévères étaient réservés aux commandants de place qui persisteraient encore à se dé-

NEUFBRISACH. — HUNINGUE. 77

fendre. Barbanègre ne se laissa pas effrayer, et l’ehnemi convertit le blocus en siège. La tranchée fut ouverte , le H août ; le feu commença , sept jours après : la ville, battue par cent seize pièces de canon, ne fut bientôt plus qu'un monceau de ruines. Les défenseurs de Huningue n'en demeurèrent pas moins inébranlables: « Soldats, hommes, femmes, enfants, vieillards, rivalisaient de patience et d'intrépidité. Pendant que la troupe régulière défendait les approches de la place, les habitants, organisés en compagnies d'incendie, exécutaient avec sang-froid, au milieu des projectiles lancés sur eux, les divers travaux ordonnés par l'artillerie et le génie. Les femmes et les enfants affrontaient la mort, en transportant des magasins les munitions nécessaires aux remparts et aux portes. » tin usait de ruse pour faire croire aux assiégés que la garnison était nombreuse Deux soldats veillaient seuls à une porte et se reconnaissaient mutuellement, comme s’il y eût eu des rondes et des patrouilles nombreuses et fréquentes ; souvent même un seul factionnaire déguisait sa voix et se répondait il lui-méme. Une seule caserne dans la ville était à l'abri des boulets et des bombes ; à l'extérieur, aucun des travaux n'avait été enlevé. L'ennemi , honteux , accorda les honneurs d’une attaque régulière à une petite redoute qui ne renfermait que deux pièces de quatre , servies par trois canonniers. Il réussit dans cette opération hasardeuse et l'annonça avec éclat dans ses bulletins : quelques soldats de la place ne tardèrent point à lui reprendre une si brillante conquête , qu’ils ne voulurent pas môme garder, se contentant de ramener les deux canons à Huningue. les assiégeants profitèrent de cette position pour resserrer le feu des Français, qui dès lors n’atteignirent plus que difficilement la ville de Bêle. les alliés eussent échoué peutêtre devant Huningue , s'il ne s'était trouvé un traître dans scs murs. Grâce aux lumières de tous genres qu'il fournit à l'ennemi , le feu des assiégeants devint plus terrible encore, et l’archidnc envoya une dernière sommation. La ville était presque entièrement détruite par l’incendie. Barbanègre répondit qu'il faisait sa soumission à Louis XVIII, et on accorda une suspension d’armes (15 août), durant laquelle le générai passa en revue sa petite troupe, qu’il n’avait encore pu réunir depuis le commencement du siège. Puis il capitula, sous l'expresse condition que ses soldats auraient la liberté dè se joindre aux débris de l'armée retirés derrière la Loire, tin accourut des environs pour assister au délilé de cette héroïque phalange ; mais de quel étonnement furent frappés les spectateurs quand ils Virent sortir des murs fumants de la place une cinquantaine d'hommes la plupart blessés. Transportés d’admiration , ils firent éclater de toute part des cris d’enthousiasme , et l'archiduc lui-même témoigna son estime au vaillant général qui marchait à la tête de ces braves.

Un article des traités de 1815 imposa â la France le sacrifice de Huningue, • dont toutes les fortifications furent détruites : ce n’est plus actuellement qu'un village renfermant à peine 800 âmes. Les Alsaciens sont persuadés que, dans la discussion de cet article, l’or des Bâlois a été plus puissant que les considérations politiques. On voit près de Huningue le tombeau du général Abattueci. '

I. Chauffour, Butoir» d’Alsace. — Aufscblager, i Alsace. — Victoirei et conquêtes.

MULHOUSE

La ville de Mulhouse Ç Malilausen ) a eu pour origine un moulin construit sur les bords de l’ill , au pied des riantPS collines dont presque tout le Sundgaw est couvert. On trouve ce moulin mentionné pour la première fois, au vin* siècle, et déjà WolfThell avait fait entourer de murs la cité nouvelle.

Mulhouse, ainsi que la plupart des villes de la province, essaya ses premières forces contre les puissants évêques de Strasbourg. L'un d'euv , Henri de Stahleek , parvint à s'en emparer tandis que Guillaume de Hollande disputait l'Empire à Frédéric II. Les prélats, ses successeurs , la gardèrent jusqu’au moment où Rodolphe de Hapsbnurg l'arracha à leur autorité. Waltber de Géroldseck, aidé de l'évêque de Bille, essaya vainement de la reprendre; il fut repoussé, et Rodolphe, devenu empereur, s'empressa de déclarer Mulhouse ville impériale (1273 ). Les habitants obtinrent, à la même époque, le droit de ne pas être cités devant les tribunaux étrangers ; Adolphe de Nassau compléta l'œuvre de son prédécesseur, en promulguant en faveur de la ville un code municipal , qui renferme la plupart des dispositions législatives et des privilèges déjà accordés aux autres villes impériales ( 12931. L'Empereur s'engageait à ne point nommer de prévôt qui ne fût bourgeois; il accordait à la ville le pouvoir législatif, le droit d'admettre des étrangers dans la bourgeoisie et celui d'avoir des mesures et des poids particuliers. A Mulhouse , comme à Colmar, les bourgeois nobles étaient affranchis des charges communes, et, avaient la haute main dans l'administration. la lutte entre' eux et la classe non privilégiée commença dès le xiv- siècle. Le peuple, indigné du secours que les nobles avaient prêté à l'arehidur Albert d’Autriche, lorsque ce prince s'empara de la ville, en 1320, les chassa une première fois de Mulhouse, vingt-deux ans après; mais ils ne tardèrent point à y rentrer, grâce à leur alliance avec le bailli provincial.

La ligue des villes de la décapote, à laquelle Mulhouse adhéra tout d’abord, fui pendant quelque temps pour la commune un gage de sécurité, jusqu’à l’arrivée des Armagnacs. Les nobles n'eurent pas honte de faire alliance avec eux : le peuple, irrité, se souleva et les expulsa de nouveau. Ceux-ci en appelèrent aux armes, et Mulhouse, isolée à l'extrémité de la province, ne pouvant recevoir d’assistance de ses alliés, fut obligée, pour se défendre, de s'adresser à l’étranger. Les hostilités commencèrent , d’ailleurs, sous le prétexte le plus futile. En I ’»05 , un garçon meunier, nommé Hermann Kléc, demandas ses maîtres six deniers de Bâle qui lui restaient dus sur ses gages. On prétendit ne lui en devoir que trois, et le Magistrat, saisi de la contestation , donna gain de cause aux maîtres. Hermann eut alors recours à Pierre de Reguisheim , seigneur voisin de la ville, lequel promit de défendre les intérêts du réclamant. Aussitôt, un grand nombre de nobles firent alliance avec Pierre et on déclara la guerre à Mulhouse. Le danger était

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extrême. Le Magistrat s'empressa d'en informer les autres villes de la déeapole; mais aucune ne put lui envoyer de secours : partout les nobles faisaient la guerre aux communes. Il invoqua donc l'appui des villes de la Suisse. Berne et Soleure, d’abord , puis sept autres cantons firent une alliance de vingt-cinq ans avec lu cité impériale; des secours arrivèrent de toutes parts, et Mulhouse fut sauvée. Les nobles, vaincus aux châteaux d'Eguishcim et de Huut-Hattstadt , se virent réduits à demander la paix.

On avait à peine posé les armes, que, pour un motif tout aussi frivole, les nobles se liguèrent de nouveau contre la ville. Cette fois encore la décapote resta neutre, et le Magistrat s'adressa aux cantons helvétiques. Soleure ayant envoy é deux cqnts hommes, on ravagea le territoire des coalisés , on hrülu leurs villages, leurs châteaux; et bientôt les archiducs d'Autriche, qui voyaient à regret cette république intervenir en Alsace, faisant cause commune avec la noblesse, la guerre devint nationale pour les Suisses. Des troupes arrivèrent de Berne, de Frihourg, de Kienne; et dès que les nobles, campés à Habsheim, entendirent les vallons retentir du son des trompes de Sempach , ils se dispersèrent , abandonnant le pays aux troupes fédérales, l’endant quinze jours, le fer et le feu dévastèrent les campagnes du Suudgaw : cent villages et onze clvâteaux furent réduits en cendres, La victoire de Sempach avait frappé les nobles dans leur race : un siècle plus tard, ils étaient frappés dans leui's richesses. L'archiduc Sigismoud fut obligé de signer, en 1468, la |»iv de Waldshut, jvar laquelle il reconnut l'indépendance des cantous et celle de Mulhouse, et promit de payer dix mille florins pour les frais de la guerre. En 14G9, se. reconnaissant incapable de lutter confre la confédération suisse, il engagea au duc de Bourgogne ses’ domaines du Sundgaw et du Brisgaw, moyen- . liant une somme de quatre-vingt mille florins. Le nouveau gouverneur, Pierre de Uagenbach, entreprit aussitôt de réduire Mulhouse, tuujours en butte aux hostilités de la noblesse et fort obérée par la dernière guerre : il lui offrit la protection du duc, les trésors de la Bourgogne, insinuant que son maître, idolâtre du beau pays de l'Alsace, viendrait fixer sa cour dans cette ville; mais en même temps il avertit les bourgeois que si l’on ne prêtait l’oreille à ces propositions, le duc les traiterait comme il avait traité ceux de Liège, et qu’il n'épargnerait ni femmes ni enfants.

Hagenbarh n’obtint qu'une réponse évasive. Bientôt le duc de Bourgogne arriva lui-même à Ensisheiin, où il trouva des députés de la haute Alsace, moins ceux de Mulhouse; mécontent, il écrivit au conseil, le 2 janvier 1474, qu’il allait se rendre devant les murs de la place, et que, s’il n’obtenait sa soumission, il fei-ait pendre le Magistrat, égorger les habitunts et détruire la ville de fond en comble.

Le conseil . consterné, ordonna des prières publiques; puis il réunit les bourgeois et demanda leur avis. Il n'y eut aucune bésitatiou : tous se prononcèrent |>our la résistance, et Charles, à son arrivée, trouva les portes de la ville fermées. Il était tard : l'assaut dut être remis au lendemain. LUI, enflée par les pluies et la fonte des neiges, déborda pendant la nuit; et quand le jour parut, le duc, qui s'était porté sur une colline, afin de reconnaître la place, aperçut Mulhouse entourée d'un lac immense. Furieux, il se retira vers Montbéliard , se promettant une vengeance terrible, qu'il ne devait pas accomplir, car il perdit bientôt toute son auto-

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rité en Alsace. Les guerres de Bourgogne n'avaient fait que resserrer l'alliance de Mulhouse avec les cantons helvétiques ; les guerres d'Italie la consolidèrent encore, et, après la bataille de Mnrignan, les Mulhousiens, aussi bien que les Suisses, se mirent à la solde de François I". Enfin, en 1515, la petite république renouvela son traité d'union perpétuelle avec les cantons, en promettant, comme garantie de sa fidélité, de n’entreprendre aucune guerre et de n’accepter aucun secours étranger sans leur consentement.

Ces rapports constants avec la Suisse, et surtout avec Bâle, la ville la plus rapprochée , ne furent point sans influence snr Mulhouse , au moment de la réforme. Dès l’année 1520, nous y voyons trois ministres, institués sur la recommandation d'OEeolampade et de Capiton. Leurs idées se propagèrent rapidement, et, en 1523, le Magistrat ayant ordonné diverses mesures d'ordre et de discipline, avertit l'évéque de Bâle de ne plus faire citer les bourgeois à son tribunal. L’établissement de la réforme ne souffrit point , d'ailleurs , de difliculté; la population l'embrassa presque tout entière. Le changement de religion devait pourtant, un demi-siècle plus tard , causer de graves désordres à Mulhouse. Les premiers troubles éclatèrent en 1579. La famille des Finninger, l’une des plus considérables de la cité, avait été lésée dans ses intérêts par une sentence du Magistrat. Les cantons protestants , dont elle implora l'appui , ne la défendant point , elle abjura le protestantisme et s’adressa aux cantons catholiques, insinuant que, sur les plus faibles instances, les Muihousiens étaient prêts à changer de religion. Des députés arrivèrent sur-le-champ à Mulhouse : mais ce fut en vain qu’ils demandèrent à parler directement au peuple , et le Magistrat , blessé de la jactance des Finninger, fit arrêter toute la famille.

Les députés se retirèrent aussitôt : « c'est au milieu des glaives nus qu'on nous a offert les vins », dirent-ils à leurs commettants, en leur rendant compte du peu de succès de leur mission. La guerre ne fut détournée que par l’intervention des cantons protestants, qui obtinrent du Magistrat la liberté de la famille rebelle et sa réintégration dans la bourgeoisie. Mais les catholiques, auxquels cette concession ne [ta rut point suffisante, renvoyèrent à Mulhouse, le 14 novembre 1586, l’acte d'alliance, dont ils avaient détaché leurs sceaux. Les Mulhousiens destituèrent leur Magistrat et se jetèrent , dans la crainte d’une rupture définitive, en pleine réaction contre le protestantisme. Ils refusèrent même la médiation des cantons réformés. C'était laisser les catholiques maîtres dé la ville : ceux-ci imposèrent, en effet, comme principale condition du maintien de l'alliance, le retour des habitants aux anciennes croyances. Les Mulhousiens reconnurent alors leur faute, mais trop tard. Déjà un corps de dix-neuf mille hommes, du parti protestant, sous les ordres de d'Erlach , était en marche pour empêcher la scission ; il arriva, le 10 juin 1587, sous les murs de la ville, et, après quatre jours de pourparlers inutiles , le commandant ordonna l’assaut. Tandis qu'une fausse attaque occupait les assiégés, d’un côté, d'Erlach se porta lui-même avec quatre cents hommes sur un autre point et pénétra facilement dans la place. La mêlée fut affreuse , la victoire resta aux Suisses. Le massacre et le pillage durèrent toute la nuit, et, le lendemain, lorsque le calme fut rétabli, lorsque l'ancien Magistrat eut repris ses fonctions, on prononça des condamnations en masse, et tous les chefs du parti vaincu furent passés par les armes.

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C'est au début de ces troubles (octobre 1580), (|ue Michel de Montaigne > isita Mulhouse, lors de son voyage en Italie. « Il prcit un plesir infini . » pour citer ses expressions, a à voir la liberté et bonne police de cette nation, et son hoste du ftcisin revenir du conseil de laditte ville, où il «voit présidé, pour servir ses hostes à table. » La maison d'Autriche, heureuse de semblables divisions, éprouva un vif dépit du retour de l'ordre. Elle pensait que les cantons, s'épuisant ainsi d'eux -mêmes, retomberaient facilement sous son obéissance. Trompée dans son espoir, elle reprit le cours de ses manœuvres liberticides contre Mulhouse; mais les cantons soutinrent leur alliée, et quand les demandes de l'Autriche devinrent plus pressantes, ils recoururent à la protection de la France.

La guerre de Trente ans fit justice sans retour des vieilles prétentions de l'Autriche, et les traités de Westphalie assurèrent à la ville de Mulhouse, ruinée il est vrai dans la lutte, une entière indépendance.

A partir de cette époque, les Mulhousiens s'engagent dans une nouvelle voie : à la vie politique succède chez eux la vie industrielle, où ils ne déploient pas moins d'énergie. Cependant leurs premiers essais sont encore entravés par des complications extérieures, et cent ans se passent à résister aux efforts de la France, qui, afin de compléter son unité territoriale, convoitait la possession du petit état enclavé dans une de ses provinces. Enfin, vers 1746, MM. Kœcklin et Schmattzer, aidés du peintre Dollfus, fondent à Mulhouse la première manufacture de toiles peintes. Malgré les 'règlements presque prohibitifs et les lois fiscales de la petite république, malgré les lignes de douanes et les compagnies à monopole de la France, l'établissement qui devait être le berceau de l'industrie cotonnière du Haut-Rhin, prospéra rapidement. D'autres s’élevèrent bientôt, et leurs produits trouvèrent des débouchés faciles en France, en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Italie. On tirait alors les toiles dont on avait besoin, de la Suisse, d'Orange et de l'Inde. Mulhouse introduisit la filature du coton à la main dans les vallées des Vosges, et, en 1762, Risler créa dans la ville même le premier atelier de tissage. Cette industrie resta stationnaire, pendant quarante ans, jusqu'à l'invention des filatures mécaniques. Depuis lors toutes les branches de l'industrie cotonnière ont pris dans le llaut-Rhin des développements prodigieux; Mulhouse est devenue une place de commerce de premier ordre, et, en son genre, elle ne peut trouver de rivale qu'en Angleterre.

Cependant, les prétentions de la France sur Mulhouse ne faisaient que croître avec la prospérité de la petite république. Le gouvernement trouvait, d’ailleurs, souverainement injuste que les Mulhousiens jouissent à l'avenir, comme ils ne cessaient d’en former le souhait, des mêmes droits que les Alsaciens, sans par- • ticiper en aucune façon aux charges qui pesaient sur les habitants de la province ; aussi cherchait-il, par des prohibitions, à effectuer une réunion volontaire. Les industriels de Mulhouse, ‘en effet, ne participaient pas à l'entretien des routes de l'Alsace , si utiles à leur commerce ; leurs manufactures rendaient le combustible de plus en plus rare et établissaient une concurrence redoutable pour l'industrie du pays ; bien plus, les citoyens français (fêtaient pus admis à vendre sur le territoire de l'enclave, et à l'époque de fa Révolution les assignats y furent refusés.

Cette situation était intolérable : les Mulhousiens n'en persistèrent pus moins dans vi. . Il

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leur isolement jusqu'à la dernière extrémité. En 1791, des entraves plus étroites ayant été imposées à leurs relations avec le département du Haut-Rhin, ils réclamèrent et obtinrent un traité qui, tout en maintenant l'ancienne ligne de douanes, leur permettait de s'approvisionner de matières premières sur le territoire français, d'expédier leurs produits par les bureaux de Habsheim et de Saint-Louis, et de se servir d'ouvriers résidant en dehors de leur territoire. Ce traité devait durer un an : il fut renouvelé pour six mois ; mais à l'expiration du nouveau délai , la France, qui avait moins de ménagements à garder envers la Suisse, dont la neutralité avait été violée , en revint à la rigueur de son premier système, et déclara que la ville de Mulhouse devait renoncer à sa souveraineté , si elle voulait jouir des mêmes droits que les nationaux. Ce fut là un coup de foudre pour les Mulhousiens : ils n'hésitèrent plus pourtant, et les conseils convoqués par le Magistrat se prononcèrent , à la presque unaitfmité , pour la réunion ; puis on consulta les bourgeois, et sur six cent soixante-six votants, quinze seulement se prononcèrent pour cette liberté conquise par leurs ancêtres, au prix de tant de sacrifices. L'acte de réunion fut signé, le 9 pluviôse an VI [28 janvier 1798) : il accordait la qualité de citoyen français aux habitants de Mulhouse et autorisait ceux qui ne voudraient pas l’accepter à se retirer en Suisse ou ailleurs. Les membres des conseils de l'ancienne république s'assemblèrent une dernière fois, le 10 mars, pour rédiger le programme de la fête de la réunion, fixée au 15: ils se séparèrent les larmes aux yeux. Enfin, le 20 du même mois, le commissaire du gouvernement, précédé d'un arbre gigantesque de la Liberté, vint en grande pompe apporter à la nouvelle municipalité les insignes de ses fonctions.

L’époque à laquelle Mulhouse fut incorporée à la France était la plus favorable ou développement de son industrie; sous l'Empire, le système continental, si désastreux pour d’autres localités, lui fut favorable. Bientôt on donna à ce grand rentre de production des moyens de communications plus faciles : on y créa , d'abord, un entrepôt du canal de jonction du Rhône au Rhin; plus récemment, on construisit le chemin de fer de Mulhouse à Thann (1839), et celui de Bêle à Strasbourg, qui a beaucoup plus d’importance (1841). Tous ces travaux ont été aussitôt exécutés que conçus. Le Mulhousicn, grand et hardi dans toutes ses entreprises , est en même temps actif et persévérant , et doit à ces différentes qualités le rang distingué qu'il occupe parmi les industriels.

C'est de la manière la plus complète que l'industrie cotonnière est représentée à Mulhouse, depuis les filatures jusqu’aux manufactures de toiles et de mousselines peintes. On y trouve encore des filatures de laine et de lin, des tissages de lin, et des fabriques de drap, les plus anciens établissements de la ville. Les besoins divers de toutes ces manufactures ont donné successivement naissance à des fonderies de fer et de cuivre, à des ateliers de construction et de gravure en rouleaux pour l’impression. N’oublions pas de mentionner les presses lithographiques, les premières qui aient été connues en France , et qui ont fourni des artistes aux principaux états de l’Europe et de l’Amérique. Tous les pays où notre commerce n'est pas entravé, accueillent avec faveur les produits du Haut-Rhin. Les filatures de coton de Mulhouse réunissaient, en 1842, 180,468 broches, et produisaient 1,714,000 kilogrammes de filés; les tissages fabriquaient 5,524,660 mètres

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de tissus; les manufactures de tuiles peintes donnaient 275,670,000 mètres.

Mais ce n'est pas sans souffrances que Mulhouse est arrivée à cet étonnant degré de prospérité; M. Villermé fait le plus triste tableau de la situation de la population ouvrière de cette ville. On divise ses dix ou douze mille travailleurs en population fixe et en population flottante; la dernière classe, composée de Suisses et d'Allemands, est surtout malheureuse. Étrangers au travail des fabriques , on ne peut les utiliser, d'abord , que dans les emplois les moins lucratifs. Mal vêtues, mal nourries, des familles entières s’entassent dans des espaces de dix à douze pieds carrés, bas, humides, mal aérés. M. Villermé calcule que, dans cette classe, la durée de la vie moyenne n'est que de quinze à dix- sept mois; et M. Penot, qui a refait les mêmes calculs, est forcé d'avouer qu'il n’est pas arrivé à plus de trois ans et dix ou onze mois. L'administration cherche, d’ailleurs, avec la plus grande sollicitude , et de concert avec l<-s fabricants, h pourvoir à tous les besoins des ouvriers. Outre les caisses d'épargne , on a institué des caisses de secours et de prévoyance. La ville a organisé elle-même l'instruction publique de la manière la plus libérale : on a ouvert des salles d'asile , et une école gratuite de dessin et de peinture a été fondée par la société industrielle. Quelques fabricants ont construit pour leurs ouvriers des logements sains et commodes, avec des jardinets où ceux-ci peuvent occuper leurs loisirs; il en est d’autres qui facilitent les marchés de leurs employés avec des fournisseurs, pour tous les objets de grande consommation.

Mulhouse, que le chiffre de sa population (38,100 habitants) met au seizième rang des cités de France, n’est pourtant qu'un chef-lieu de canton de l'arrondissement d’Altkirch ; il y a un tribunal consulaire, du ressort du tribunal de pris mière instance de cette dernière ville ; une bourse , ouverte tous les mercredis ; un comptoir de la banque de France; une sous-inspection des douanes; un collège communal ; une bibliothèque publique ; une société industrielle , l’une des plus utiles compagnies savantes de France et qui a formé, en outre, plusieurs autres collections intéressantes. Mulhouse a peu d’édifices anciens : on ne peut citer que le temple de Saiut-Étiennc avec l’hôtel de ville , construction fort singulière du xvi' siècle et que Montaigne appelle un palais très-magnifique et tout doré : on vient de le restaurer avec beaucoup de goût. Plusieurs manufactures, le palais de la Société industrielle, lë bassin du canal , le débarcadère du chemin de fer, méritent une mention toute particulière, et le nouveau quartier se compose de maisons qui sont autant de palais. Paimi les hommes célèbres de Mulhouse , nous nommerons le Minnesinyer Wachsmuth; Jacques Henric-Petri , Matthieu Mieg et le pasteur Graff, auteurs de trois histoires estimées de leur ville natale; le fameux astronome Jean-Henri Lambert, l’un des plus savants hommes du xviii* siècle, fils d'un tailleur réfugié ; le peintre Heilmann ; et Gode/roi Engelmann , qui introduisit, en le perfectionnant, l'art lithographique en France.1

I. Mieg, Histoire de Mulhouse (Der stadt Mülhausen Geschiehtt}. — Graff, Histoire de Mulhouse ( Gtsehichte non Mülhausen). — J. Henric-Petri , Les histoires de la ville de Mulhouse { Der stadt Mülhausen Geschichten ). — Villermé, Tableau de l'ëtal physique et moral des ouvriers. — Penot , Recherches statistiques sur Mulhouse. — Statistique du Haut-Rhin.

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