‹ Histoire des villes de FranceChapitre 81 sur 137 · CHATEAÜNEUF- DE-RAN DON · texte numérisé non relu

CHATEAÜNEUF- DE-RAN DON

Le peu de renseignements que nous possédons sur Châteauneuf-de- Randon ne remontent pas au delà du xii* siècle. Cette histoire , qui est moins celle d'une ville que d'une barounie, débute en plein moyen âge. Très anciennement un château avait, selon toutes les apparences, été bâti au faite de la montagne sur laquelle s’éleva plus tard le ChdUau-neuf; mais nous sommes dans une complète ignorance relativement aux époques auxquelles furent construites l'une et l'autre de ces forteresses. Nous n'en savons pas davantage sur les commencements de la ville de Randon. Elle dut à la forte assiette du château la haute importance qui la fit élever au rang des principales baronnies du pays. Il existe une charte de Raymond-Bérenger, comte de Barcelone de son propre chef, et d'une partie du Gévaudan par sa femme Douce, portant la date du mois d'avril 1126 : ce monument confère en fief le château de Randon ( Castrum quoi vocatur Hutulo ) aux frères Guarin et Odilon et à leurs descendants à perpétuité. Au milieu du même siècle, Guillaume de Randon , probablement leur successeur, est, avec d'autres seigneurs du pays , témoin de la cession que Paganc fait de tous ses biens à son frère Bernard-Atton , comte de Nîmes (1152). Sous l'épiscopat de Guillaume de Peire , de 1187 à 1223, les seigneurs de Randon fondent ou dotent richement le monastère de Mercoire, dans une forêt des montagnes du Gévaudan, près des sources de l'Ailier. Cette abbaye, la seule du diocèse de Mende, reçut des filles de l’ordre de Clteaux. L’évêque Guillaume de Peire eut de violents débats avec Randon de Chdteauneuf , auquel il reprochait de se porter à des actes de violence envers les paysans, ses vassaux. Les autres seigneurs de la contrée ne se montraient guèreplus humains : le prélat voulut faire un exemple; il envahit les domaines de Randon de Cbéteauneuf, lui prit dix-huit de ses châteaux et le contraignit a demander la paix.

La ville de Châteauneuf-de-Randon avait pour maître, vers 1226, Odilon Guarin, qui, d’après un monument du temps, tenait sa baronnie en fief de l’église de Mende ou de l’abbaye de Saint-Gilles ; instruit des projets d'invasion du roi de France Louis VIII, le baron de Randon lui écrivit pour protester de sa disposition à le reconnaître comme son suzerain, et à recevoir les troupes royales dans ses places fortes , si elles prenaient la route du Gévaudan. De 1233 à 1243, les seigneurs de Châteauneuf-de-Randon et de Tournel guerroient contre Pons V, vicomte de Polignac, au sujet de la baronnie de Ceissac, dont Us lui disputent la moitié comme héritiers de Guillcmette de Polignac leur aïeule : Bernard de Montaigu , évêque du Puy , rétablit la paix entre les partis opposés. C'est la première fois qu'il est question d'une alliance des Randon avec la maison de Polignac , dans laquelle ils devaient bientôt se fondre entièrement. Guillaume , seigneur de Randon, épousa, avant la fin de ce siècle, Walburge, fille aînée de Hugues, comte deRhodez, et d'Ysabeau de Roquefeuil. Sa tille

LANGUEDOC

unique fut mariée à Armand IV, vicomte de Polignac, lequel mourut en 1289; et de cette union naquirent deux fds , Armand V, vicomte de Polignac , et Guillaume, tige de la nouvelle branche des seigneurs de Randon.

La prééminence1 politique des seigneurs de Kandon était si bien reconnue qu’à l’occasion des démélés de Philippe-le-Bel avec le pape Bonifaee VIII , l'acte d’appel de la sénéchaussée de Beaucaire fut dressé au nom de Guillaume de Randon (1303). Il paraît que ce seigneur avait acquis la baronnie de Portes, puisque, en 1321 , il la vendit é Raymond-Guillaume de Budes. Châteauncuf fut une des places fortes du Gévandan dont les compagnies s’emparèrent, vers 1361 ; il tomba au pouvoir d'un de leurs chefs , Séguin de Badefol , chevalier gascon , qui courait le pays, à la tête de trois mille pillards. En l'absence du connétable de Fiennes, lieutenant du roi, en Languedoc, Garin, seigneur d'Apchier, son capitaine général dans le Gévaudan et le Velav , fit lever un subside sur les habitants de ces deux contrées , tant pour entretenir un corps de troupes que pour racheter les forteresses de Chdteauneuf et de Bande des mains du chef des routiers. En 1362, le maréchal d’ A udeneham, capitaine général du Languedoc, cédant aux instances des États, alla en personne mettre le siège devant Salgues , un des principaux repaires de ces compagnies. Il fut vaillamment secondé dans cette entreprise par Armand VI, vicomte de Polignac. Ce seigneur avait d'abord porté le nom de Randonnet ; il était (ils de Guillaume de Randon , mort à Paris , à son retour des guerres de Flandre; Armand V l'ayant institué son héritier, il réunit dans ses mains la baronnie de Randon et la vicomté de Polignac. Armand VI avait disputé, les armes à la main, la succession des domaines de la maison de Polignac è Arnaud , seigneur de la Roue ; et de part et d'autre on s’était porté à de grands excès (1357). Le maréchal d'Audcncham , pour reconnaître ses services au siège de Saignes , lui accorda des lettres de rémission, le 23 mars 1362; on y lit qu'Annand s’était fait suivre dans cette campagne par « cinq cents hommes d'armes, tant à pied qu'è cheval. » L'historien de la maison de Polignac affirme même que le contingent du seigneur de Randon ne s’éleva pas à moins de cent vingt hommes d'armes et de mille fantassins , ses vassaux , tous soldés à ses dépens.

Nous sommes arrivés à une époque fameuse non-seidement dans les annales du Gévaudan mais dans l'histoire de la France. La vie d'un illustre capitaine qui avait rempli le monde de son nom , vint s'éteindre , comme un météore , au pied des murs de Chétcauneuf-de-Randon, à la lin du xiv* siècle. Ce sol reçut alors la consécration religieuse que donnent, à quelques parties privilégiées de la terre, la naissance ou la mort des grands hommes. En 1380, plusieurs compagnies, moitié anglaises, moitié gasconnes, favorisées par les incursions des troupes du roi d’Angleterre, Édouard III, s'étaient cantonnées dans les châteaux des frontières du Languedoc , de l'Auvergne et du Limousin. Entre autres places fortes , elles occupaient Châteauneuf-de-Itandon. Les communes du Languedoc députèrent au roi de France , Charles V, pour le prier d’envoyer à leur aide un capitaine expérimenté offrant d’ailleurs, de subvenir aux frais de la guerre au moyen d'une taxe de trois francs d’or par feu, et de dôme deniers par livre de marchandise, outre la levée d’une double gabelle. Le roi ordonna à Bertrand Du Guesclin

CHAXEALNEIF-DE-RANDON. 509

d’aller prendre le commandement de la proyince. Le connétable ouvrit la campagne en Auvergne, dans les premiers jours du mois de juillet 1380, par la prise du château de Challier, à laquelle le duc de Berry assista. Pénétrant ensuite dans le Languedoc, par les défilés du Gévaudan, il mit le siège devant Cbateauneufde-Randon. l)u Guesclin était entouré d'un brillant cortège de chevaliers. Ou distinguait parmi eux le maréchal Louis de Sancerre, Alain de Beaumont, messire Olivier de Mauny, et plusieurs autres capitaines de renom ; mais le frère d'armes de Du Guesclin, Olivier de Clisson, ne l’avait point suivi dans le Languedoc, comme l'affirme à tort l'historien Villaret, sur la foi d'une ancienne chronique. Quelques seigneurs de l'Auvergne et du Velay envoyèrent leurs vassaux pour grossir les troupes du connétable. Ce grand preneur de châteaux pouvait donc croire qu'il ne serait point arrêté longtemps devant la forterressc de Chàteauneuf-de- Randon.

Mais il touchait au terme de sa glorieuse carrière, et il sembla que toute cette armée1 n'avait été réunie que pour assister à sa Qn et honorer ses derniers moments. Du Guesclin allait, en effet, mourir au milieu de ces gens d'armes dont il était le père, et qu’il avait si souvent conduits à la victoire, et plus souvent encore nourris ou soldés à scs frais avec une patriotique générosité , et comme s’il n'eût acquis son immense fortune personnelle que pour la dépenser au service de l'État. Cependant il pressait le siège de Châteauneuf-de-Randon. Le gouverneur de la place, dont la garnison était nombreuse et bien pourvue « de vivres et d’artillerie , » avait refusé de se rendre. On cria à l'assaut dans le camp des Français, et les gens d'armes se précipitèrent vers le château, qui «fut moult fort assailli; » mais le capitaine anglais, à la tête des siens, attendit les assiégeants de pied ferme et les repoussa plusieurs fois. Du Guesclin s'irrita de cette résistance. Il jura que «jamais il ne partirait (Tillec , qu’il n'eût le chastel à son plaisir : » et le maréchal de Sancerre signilia en son nom au gouverneur anglais que lui et ses gens seraient passés au fil de l'épée, si la place était prise d’assaut. L'Anglais demanda une trêve de vingt-quatre heures, et se rendit au camp des assiégeants. Il s'engagea à remettre au connétable les clefs de Châtcauneuf-dc- Randon, à un jour déterminé, si, dans l’intervalle, il ne lui survenait point de secours. Pour gage de sa promesse , il donna des otages.

' Ce fut après avoir imposé cette capitulation aux assiégés que Du Guesclin tomba malade, au dire d'un ancien chroniqueur. Depuis quelque temps il ressentait, sans doute, les atteintes et les défaillances secrètes de la maladie à laquelle il devait bientôt succomber ; et soit qu'il entrevit sa fin prochaine , soit qu'il voulût mettre ordre â ses affaires, il fit son testament, le 9 juillet, et y ajouta le jour suivant un codicille. ISous avons sous les yeux cette pièce. « Au nom de la benoistc Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit , y est-il dit, nous , Bertrand Du Guesclin, comte de Longueville, sain de notre pensée combien que, par grâce de Dieu, nous soïons infirme de corps, sçavant qu'il n'est rien plus certain que la mort, ne rien plus incertain que l’ourc d’icelle, ne voulant pas rester intestat, faisons et ordonnons notre testament en la forme et manière que suit, etc. » Ses dispositions testamentaires sont , du reste , en petit nombre. Elles ont trait aux legs qu’il fait aux églises pour le repos de son âme; au lieu de sa sépulture qu’il élit « en

LANGUEDOC

l'église (les Jacobins de Dinan , en la chapelle de ses prédécesseurs ; »• au règlement de ses dettes et A quelques legs dont le principal assure à Bertrand Du Guesclin , fils de son cousin Olivier, une pension de cent livres. Cette dernière disposition est confirmée et amplifiée par le codicille. Le connétable désigne messire Olivier de Mauny , messire Hervé de Maunv et Jean Le Bouteiller pour ses exécuteurs testamentaires. Les dernières lignes du testament nous apprennent que Du Guesclin n'était pas campé , sous une tente , au milieu des siens , comme on pourrait le croire d'après les récits erronés de quelques historiens : # Ce fust fait, y lit-on, en la maison de noire habitation, au siège devant Chasteauneufde-Kandon , en la sénéchaussée de Beaucaire , l'an et le jour dessus dicts. »

La maladie fit de si rapides progrès que, quatre jours après, le connétable se trouvait à l’article de la mort. L'affliction était profonde dans l'armée française : chevaliers et soldats fondaient en larmes. « O honneur et chevalerie , s'écriaient les uns tant perdras quand cestuy deffinira !» — o Hélas ! disaient les autres, or perdons-nous nostre bon père et capitaine, nostre bon pasteur, qui tant doulcement nous nourrissoit et seurement nous conduisoit, et, se bien et honneur avons , c'est par luy ! » On n'entendait de tous côtés que plaintes et gémissements. L'agitation était si grande dans le camp des Français, que les assiégés la remarquèrent , du haut des murs du château , sans pouvoir pourtant s'en rendre compte. Appelés auprès du lit du connétable, le maréchal de Sancerre, qu'il tient pour u moult bon chevalier, » messire de Mauny et « la chevalerie du siège » recueillent ses derniers adieux. « Seigneurs, leur dit-il, de vostre compagnie me fauldra briefvcment partir pour la mort, qui est à tous commun. Par voz vaillances et non par moy, m’a tenu fortune et grant onneur en toute France, en mon vivant , et, à vous, en est tout l’onncur, qui mon Ame à vous recommande. Certes, Seigneurs, bien avoie intencion de briefvement par voz vaillances achever les guerres de France, et au roy Charles rendre tout son royaume en obéissance ; mais compaignie à vous ne puis tenir doresnavant. Et non pourtant je requiers Dieu, mon Créateur, que couraige vous doint toujours envers le roy , que par vous, sire mareschal, et par voz vaillances et de toute la chevalerie, qui tant vaillamment et loyaulment se sont toujours portés envers luy, ses guerres soient affinées ». Ensuite, il recommanda à ses braves compagnons d'armes, son Ame, sa femme, et toute sa « parenté ». Puis , se faisant apporter son épée de connétable, il se tourna vers le maréchal de Sancerre et lui adressa encore ces paroles : «Au roy Charles de France, mon souverain seigneur, me recommanderés et cesle espée , soubz qui est le gouvernement de France , de par moy luy rendrés ; car en main de plus loyal ne puis la mectre en garde». Il eut à peine la force d'achever, éleva la main pour faire le signe de la croix et rendit paisiblement son Ame à Dieu (13 juillet 1380).

Le connétable avait témoigné au maréchal de Sancerre le désir que la reddition de ChAteauneuf-de-Randon se fit "avant sa mort. Le maréchal somma le gouverneur anglais de remplir ses engagements, ayant soin, toutefois , de lui cacher la maladie de Du Guesclin. L’Anglais, suivant une version assez accréditée, demanda à voir le connétable, comme s'il eût conçu quelque soupçon ; mais on lui répondit qu’il se refusait à toute communication avec la garnison du château. Pressé

Page 1