CH AT E AUNE UF- DE- R A N DON
par le maréchal, le capitaine anglais consentit enfin à se rendre. Quand il fut introduit auprès de Du Guesclin , pour lui présenter les clefs de ChAteauneuf-do- Kandon , il s'étonna de le trouver mourant. D'après une autre version , que son invraisemblance même a fait adopter par la plupart des historiens, le gouverneur anglais , bien qu'instruit de la mort du héros français, n'en vint pas moins déposer chevaleresquement les clefs de la place sur son corccuil. L'historien Villaret ajoute que toute cette scène se passa dans la lenle du connétable , où il fait défder le commandant ennemi avec sa garnison. Pour nous , nous sommes enclin à ajouter foi au supplément de l’ancienne Chronique de Du Guesclin, qui présente les faits sous un jour bien différent et d’une manière plus vraisemblable. Le capitaine anglais, comme il convenait à un chef de routiers, ne se piqua point d'honneur. Instruit de la mort de Du Guesclin , il n’aurait eu aucun égard aux sommations du maréchal de Sancerre ; il aurait répondu en homme délié de ses promesses. Bref, le maréchal ne serait parvenu à faire tomber la herse du château devant la bannière du connétable, qu'en menaçant de sc venger, par le supplice immédiat des otages, et sous les yeux des assiégés, de la mauvaise foi de leur chef.
Ce qui parait acquis à l'histoire , c'est que Du Guesclin vécut encore assez pour être témoin de ce dernier avantage de ses armes. Après sa mort , le maréchal de Sancerre conduisit l’armée royale au siège de Montferrand : il eut soin, avant de s'éloigner, de laisser une troupe de gens d’armes et d'arbalétriers, en garnison à Chàleauneuf-de-Randon. Le corps du connétable fut embaumé, et, sous la conduite d'Olivier de Mauny et d'Alain de Beaumont, transporté d'abord au Puy. Il y resta exposé pendant un jour dans l’église des Jacobins de cette ville, dont les habitants firent célébrer un service solennel, le 23 juillet suivant, es l’honneur de l'illustre mort. De là, le cortège funèbre se remit en marche pour traverser la France et recevoir, partout sur son passage, les marques les plus éclatantes du respect et des regrets des populations en deuil. Le clergé, les ordres monastiques, la bourgeoisie, allaient processionnellement au-devant de ces « glorieux restes» ; puis, après les avoir entourés de quelque hommage religieux, dans l’église principale de la ville, ils les reconduisaient hors des murs à la lueur des torches. En présence même de ces funérailles presque royales, les esprits répugnaient à se familiariser avec la pensée que Bertrand Du Guesclin avait cessé de vivre. 11 y a un tel rayonnement d'immortalité dans ces grandes natures, qu’on a peine à croire qu’elles sont, comme les autres, assujetties à la mort. Le cortège funèbre , avant qu'il pût arriver en Bretagne , fut , on le sait , contraint de rétrograder, sur un ordre de Charles V : le roi fit déposer la dépouille mortelle du connétable dans les caveaux de Saint-Denis, aux pieds du tombeau qu'il s’était fait élever et où il fut enseveli lui-même vers le milieu du mois de septembre de la même année. L’église des Jacobins du Puy avait gardé les entrailles de Du Guesclin : celle des Dominicains de Dinan eut son cœur. Il nous serait difficile de préciser l'âge auquel mourut ce héros : les savants auteurs de l'Histoire du Languedoc disent qu'il avait soixante-six ans ; c'est trancher la question de sa naissance , et la rapporter à l'année 1320. Quoique nous nous soyons aussi arrêté à cette date, dans notre notice sur la ville de Rennes, elle n'est point, nous en convenons, généralement admise. Parmi les biographes du Du Guesclin, ceux-ci le font naître
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en 1311, ceux-là, en 1314, et d'autres même en 1324; de sorte qu'entre les deux opinions extrêmes, il se trouve une différence de treize années en plus ou en moins.
A quelque âge que le vainqueur de Cocherel ait fini sa noble carrière, il laissa un vide immense autour de lui. L’armée française fut dissoute de fait par sa mort, comme le corps tombe en décomposition après que l'âme l’a quitté. Jamais capitaine n’avait plus aimé ni mieux servi la France, jamais plus grand génie ne s'était rencontré avec un plus grand cœur; son esprit profond avait plié les hasards de la guerre aux premières règles de la stratégie et créé cette école militaire d’où sont sortis nos plus fameux capitaines. Si les rois de France n'eussent pas oublié ses leçons , ils n'auraient point perdu ies batailles d’Azincourt, de Pavie et de Saint-Quentin. Il y a moins loin qu'on ne le croit, abstraction faite des temps , de Du Guesclin à Turenne , autre caractère héroïque avec lequel il eut d'ailleurs tant de généreuses affinités. Mais, selon nous, la plus grande gloire du connétable est d'avoir eu le sentiment de l'unité nationale avant qu'elle fût bien comprise par les peuples , et d'avoir travaillé toute sa vie à la constituer, même au prix de scs plus chères affections comme Breton. Admirable sentiment auquel il s’éleva par la supériorité naturelle de son âme , et dont il faut lui savoir d'autant plus de gré. que, dans les siècles suivants, et jusque de nos jours, il s'est trouvé des écrivains, parmi ses compatriotes, qui lui ont fait un crime de s’ètre montré plus dévoué à la grandeur de la France qu'aux intérêts de la Bretagne.
Après un tel souvenir, les événements de Châteauneuf-de-Randon, qui nous restent à raconter, paraîtront bien petits. En 1385, Armand VI, vicomte de Polignac , ne se voyant point d'héritier direct , laissa par testament tous ses domaines à Randon, son frère : à savoir les baronnies de Châteauneuf, de Randonat, de Solignac, de Ceissac, de Saint-Paulhan , de Saint- Agrève, de Scrvissas et de Molin-Neuf. Randon, vicomte de Polignac et baron de Châteauneuf, sous le nom d'Armand VU , servit avec distinction dans les armées et fut nommé par le dauphin, depuis Charles VII, son capitaine et lieutenant-général dans le Vélay, le Gévaudan, le Vivarais et le Valentinois (4 février 1418). Armand VII mourut en 1421 , après avoir légué ses domaines à Armand de Montlaur, né du mariage de sa fille Marguerite avec Louis, seigneur de Montlaur en Vivarais; mais un héritier de la maison de Chalençon, s’appuyant sur une clause de substitution du testament d'Armand VI, dont il était le petit-fils, disputa à Armand de Montlaur la vicomté de Polignac, la baronnie de Châteanneur-dc-Randon et les autres seigneuries de leur dépendance. Cette contestation , qui occupa le parlement de Paris de 142t à 1464, se termina à l'avantage de Guillaume-Armand de Chalençon, arrière-petit-fils de Guillaume de Chalençon et de Wal purge de Polignac, sœur d'Armand VI et d’Armand VIL Dans la personne de Guillaume Armand, qui prit le nom et les armes des Polignac, commença la branche des Chalençon- Randon. Cependant, au milieu des débats qu’occasionnait la succession d'Armand VII , un aventurier, André de Ribes, s'était emparé de vive force de Châteauneuf-dc-Randon (1426) : il en avait donné la garde à un détachement du corps de brigands dont il s’était fait le chef et à l'aide duquel il pillait tes séné-
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chaussées de Beaucaire et de Toulouse. André de Ribes prenait le titre de bâtard d Armagnac, quoiqu’il n’y eût aucun droit, encouragé sans doute par la protection du comte d’ Armagnac, qui favorisa ses criminelles entreprises. Louis XI n’oublia point la conduite de ce dernier seigneur, et l'alTaire de Châteauneuf-de-Randon figura vingt ans après au nombre des accusations qu'il lit peser sur sa tête et pour lesquelles il lui accorda des lettres d’abolition (1V*5).
Guillaume-Armand II, vicomte de Polignac et baron de Châteauneuf-de-Randon, prit part à la guerre du Bien public et se porta avec un corps de troupes au secours du bâtard de Bourbon, évêque du Pu y, lorsqu'il tenta sans succès de se rendre maître de cette ville. Sa révolte fut punie de la prison et de la saisie du château de Polignac; mais il fit sa paix avec le roi, en donnant son (ils en mariage a la fille du vicomte de Dammartin , grand maître de France , et en consentant à l'union d'une de ses tilles avec le sire de Lafayctte (1W55). L'ancienne baronnie de Üluttc;umcuf-de-Randon avait conféré nui Polignac-Chalençon le droit de siéger dans les États du Languedoc; ce privilège leur fut conservé, quand , à la fin du xv' siècle, on diminua le nombre des députations baronialcs du fîévaudan. En 1533, François-Armand, vicomte de Polignac et baron de Kaudon, alla à Brioude, suivi de cent gentilshommes, ses vassaux, au-devant de François I". Le roi, escorté par lui, se rendit au château de Polignac, où il passa la nuit du 17 juillet. Pendant les troubles de la Religion et de la Ligue, les seigneurs de Polignac et de Kandon se rangèrent du côté de l’Église et soutinrent ensuite le parti du roi. Cependant, Claude- Armand , issu du premier mariage de Fran- Cois- Armand, irrité contre son père, qui voulait le contraindre à embrasser l'état ecclésiastique, pour laisser ses domaines au jeune Louis, son frère, né d’un second lit, se joignit, pour se venger, aux calvinistes, et conduisit leurs troupes sur les domaines de sa famille. Claude-Armand prit la ville de Genouillac , y massacra les moines du couvent des Jacobins fondé par ses ancêtres, rasa entièrement ce monastère, et pénétrant les armes à la main dans les baronnies de Itandnn et de Itandoùat, s'en saisit et s’y porta à toutes sortes de violences. François- Armand se hâta de réunir ses vassaux , sc mit h la recherche de son fils, le rencontra et le battit; mais accablé de chagrin , il ne survécut pas longtemps à ce triste avantage (1562). Claude-Armand, après la mort de son père, prit possession de tous les châteaux et de toutes les terres des maisons de Kandon et de Polignac, A l'exclusion de son frère Louis. Il mourut, en 156i, sans postérité, laissant sa succession A son beau-père, Claude-Juste, seigneur de Tournon; toutefois, cette donation fut infirmée parle parlement de Toulouse, dont Louis avait invoqué la justice, et qui se déclara en sa faveur (1671).
I j» considération des seigneurs de Polignac et de Kandon ne parait pas avoir peu souffert de ces dissensions intestines ; on put s'apercevoir de cette espèce de déchéance morale aux États particuliers du Gévaudan, tenus A Mende , en 1605. IX vicomte de Polignac, comme baron de Kandon , y disputa la préséance au comte d’Apchier; ce dernier, par la décision de ses pairs, l'emporta. Villefort , frère du ronde de Polignac, homme d'un caractère violent, ne peut souffrir cet affront. Le lendemain, suivi de quelques gentilshommes, ses amis, et de ses 'domestiques les plus dévoués, il attaque d'Apchicr en pleine messe, dans l'église VI. , 65
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cathédrale de Mende, et le laisse, sur la place, blessé mortellement ; mais trois des gentilshommes de son parti et deux de ses domestiques sont tués dans eette rixe. Villcfort expia, peu de temps après, le meurtre de d’Apchier, à Toulouse, où, par sentence du parlement, il eut la tète tranchée sur la place Saint-Georges. A ce tragique événement finissent nos notes sur la baronnie de Randon , qui, à partir du xvii* siècle, se perd dans l'histoire généalogique de la maison de Poli- Riiac. (Juanl à la ville, nous n’avons pu constater, malgré tes recherches les plus minutieuses, si elle prit quelque part aux guerres civiles du Gévaudan, sous le règne de Louis XIII. Il nous a été également impossible de trouver la date de la destruction du château : probablement il fut rasé , comme tant d’autres forteresses, après la pacification de la province. De ce vieux château, dont le souvenir vivra éternellement dans notre histoire, il ne reste plus que des ruines. Châteauncuf-de-Kandon, un des chefs-lieux de l’arrondissement de Mende, compte aujourd'hui un peu plus de IKK) habitants. Un simple monument, érigé en 1820, dans le hameau de la Bitarelle, est tout ce qui y rappelle la mort de Bertrand Du Guesclin. Neuf foires, fréquentées par les marchands du pays, et où il se fait un commerce assez considérable, donnent périodiquement à cette petite ville un aspect animé. '