LA GALLE
Le brillant fait d'armes des capitaines d'Armandy et Yousouf, eu 183*2, nous avait rendus maîtres de la place de Bône. Envoyé tout aussitôt sur les lieux avec un corps d'occupation, le général d'Uzer affirmait cette conquête et, progressivement, retendait aussi loin que ses moyens d'action et les projets du Gouvernement le permettaient à cette époque.
Cependant El-Hadj-Ahmed Bey, dernier représentant de la domination turque en Algérie, se maintenait encore à Constantine et, durant cinq années, tantôt avec ses troupes régulières, tantôt par l'appel à la guerre sainte adressé aux guerriers des tribus, il ne cessa de nous susciter chaque jour de nouveaux embarras, afin d'empêcher l'extension de notre influence dans la province de l'Est.
Mais, toutes ses tentatives pour nous refouler et nous réduire à rester bloqués dans les murs de Bône furent vaines. Dans maintes sorties, nos troupes battaient l'ennemi et le général d'Uzer profitant habilement de l'effet favorable produit par ses succès sur l'esprit des populations, avait déjà poussé des pointes audacieuses dans la direction de Guelmà, de Stora et de Laf Galle, localités que nous n'occupions pas encore. C'est au point que, séduit par les protestations d'amitié et d'alliance qu'il recevait de tous côtés de la part des indigènes, las du r^ime oppresseur des Turcs, le Général, encore sous le prestige de la victoire qu'il avait remportée récemment sur les forces régulières
du Bey, proposa au Gouvernemeût d'aller s'emparer de Constantine môme.
Cette nouvelle conquête parut alors trop prématurée et on jugea préférable d'étendre d'abord notre domination sur le littoral du côté de La Galle, dont les tribus manifestaient depuis longtemps le désir de reconnaître notre autorité.
Il n'était pas moins utile de renouer les relations commerciales, entretenues pendant des siècles, entre ces tribus et les marchands de nos possessions du Bastion de France et de La Calle.
L'occupation de ce dernier point était sollicitée bien davantage encore par les marins se livrant à la pèche du corail : depuis la destruction de l'ancien établissement et, faute de protection sur la côte, les corailleurs avaient été obligés de faire leurs dépôts à rile de Tabarque. puis à B5ne et de s'y réfugier par les gros temps, courant aiôsi de nombreux dangers et perdant, en outre, un temps précieux dans leurs opérations. Le Maréchal Clauzel ordonna donc l'occupation de La Calle.
Yousouf, nommé récemment Bey de Constantine,(l) fit au mois de mai 1836, à la tète de tous ses spatiis, une première reconnaissance de La Calle.
Le 14 juillet suivant, le Capitaine de spahis Beithier de Sauvigny partait du camp de Clauzel (2) avec quarante cavaliers indigènes, et, le lendemain malin, reprenait possession de La Calle que nos pères avaient occupée durant trois cents ans.
« Lo détachement, écrivait aussitôt cet officier, n'a » rencontré aucune résistance. Un groupe d'A^rabes
(1) Un arrêté du Maréchal Clauzel aTaii nommé Yousouf Bey m pûrtibv^ de CoDStaotine en remplacement d'El-Uadj Ahmed. (3) Le camp de Clauiel établi à Dréan dans la plaine de Bdne.
» sans armesi assis paisiblement sur les ruines de » cette ville française, attendait l'arrivée de ses an- » ciens maîtres, dont ils reconnaissaient les droits. » Nous avons trouvé La Galle dans l'état ou l'incen- » die du27 juin 1827, l'avait laissée. Les poutres car- » bonisées, les murs debout, mais calcinés, les rues » couvertes d'herbes prouvent que les indigènes » après y avoir mis le feu ne s'en sont plus inquiétés.. » Ils ont abandonné, aux botes fauves, les restes de » ces demeures de pierre qu'ils dédaignent pour > eux-mêmes. »
Le môme jour, trente ouvriers du Génie, sous les ordres du Capitaine Carette, envoyés de Bône sur le brick le Cygne, débarquaient aussi à La Galle, et ce navire saluait de ses bordées le drapeau de la France qui n'avait pas flotté sur cette plage depuis l'incendie de 1827. Aujourd'hui, -il était arboré non plus comme pavillon de commerce, mais comme signe de la conquête.
Les ouvriers se mirent immédiatement à Tœuvre ; on /îommença les travaux par ceux du moulin, situé à une petite portée de fusil du mur d'enceinte et qui est le point le plus important de la position. On mit ensuite à l'abri d'être escaladées les brèches existant à cette enceinte et Ton aménagea, aprè«,un logement pour la garnison dans l'ancienne maison du Gouverneur, dont on crénela les murs |îour en faire un réduit.
La mer étant devenue grosse, plus de soixante bateaux corailleurs, voyant le drapeau tricolore arboré, accoururent aussitôt se réfugier dans la petite crique de La Galle. Pendant les deux jours qu'ils y séjournèrent, ils fournirent volontairement une partie de leurs équipages pour aider nos travailleurs à déblayer
cet amas de décombres et manifester ainsi tour {oie . de voir ce point rèoccupô.
Disons, dès à présent, que La Calle n'était jadis ni une ville ni môme un village. C'est un petit port de 320 mètres de long sur 120 de large, situé à environ dix lieues à T^st de Bône, entre la côte et un rocher sur lequel la Compagnie d'Afrique forma, en 16?!, un premier établissement. Elle y comptait, déjà, plus de 300 hommes en 1635. Elle en augmenta les édifices et les moyens de défense en 169i et y transporta le principal siège de tous ses comptoirs, précédemment fixé à 4 lieues plus à TOuest, c'est-à dire au Bastion do France , point que Tinsalubritô du lieu et le manque d'un abri convenable pour ses navires la contraignirent d'abandonner.
La presqu'île de La Calle a environ 400 mètres de longueur E. et O. ; — 80 mètres de largeur et à peu près 12 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Elle est jointe, par son extrémité orientale, à une langue de terre de 150 mètres de long par laquelle on y arrive et qui forme le fond du port. Au-delà de cet isthme, était une petite anse peu profonde où se jette un ruisseau qiie les Français nommaient Tanse et le ruisseau St-Martin.
Les constructions de La Calle, tant sur le^ rocher qu'en terre ferme consistaient, jadis, en un grand nombre de bâtiments et tout ce qui était nécessaire, enfin, pour contenir des approvisionnements et mettre rétablissement à l'abri d'un coup de main et des atteintes de la peste fréquente à cette époque.
L'escarpement du rocher, les constructions qui en occupaient le périmètre et les murs qui les unissaient entre elles, formaient une enceinte fermée à la gorge et qu'on avait,par cette raison, décorée du nom de Bas-
ston. Oa y pénétrait par trois portes, toutes trois placées dans le Sud et appelées Tune : la porte de terre, Tautre la porte du Sud et la troisième la porte de la marine. Ce petit corps de place était défendu par une batterie à chaque extrémité du bastion et par une autre située au Midi, entre la porte du Sud et celle de la terre. Il y avait, jadis, en tout pour la défense, IGpiècesde canon, les unes de 6, les autres de 4 livres de balles, y compris celles de la batterie du moulin dont il sera parlé ci-après.
En entrant dans le bastion par la porte de terre, sur laquellese lit encore la date de 167 7, gravée au fronton, OD trouvait, à droite, un poste militaire pour vingt hommes, avec un logement de Commandant et salle d^armes ; à gauche, le corps de garde, la prison, la cuisine du poste, le logement des deux drogmans et la maison de l'Agence, formant une seule île d'édifice. Plus loin, derrière la batterie du Sud, le logement de lînspecteur, un magasin pour le corail, des ateliers et des logements d'ouvriers de diverses professions, dite petite matstrance, la charcuterie et dix-huit baraques de corHîlleurs.
Vis à vis la maison de l'agence se trouvaient TEglice, le Presbytère et des ateliers de voilerie ; dans une lie de maisons à côté, la boutique pour la#vente des marchandises manufacturées, le logement des hommes de peine dit grande matstrance ou frègataire ; la maison du chef ouvrier, celle du Cheikh de la mazoule et la frègataire maure.
Au Nord, en contournant la pointe de l'Est, s'élevaient cinq baraques de corailleurs, l'écurie des chevaux, la maison des otages, la boulangerie, la boucherie, un dépôt de vivres journaliers, une salle de distribution, la batterie de l'Est, des moulins à ma-»
nége, une tonnellerie, le magasin des bacnais et Tècurie des mulets.
Par la porte du Centre ou du Sud on avait, devant soi, un corridor couvert, de grands magasins à blè et divers autres entrepôts, composant le magasin général, dont le premier étage était de niveau, du côté du Nord, avec la plate-forme du bastion. Si Ton arrivait par la porte de la Marine on voyait, à gauche, une petite caserne ou poste militaire pour dix hommes et vingt logements de corailleurs ; en face,lesétablesà bœufs, des magasins à gmins, et, au-dessus de ces derniers, des magasins particuliers pour les agrès des corailleurs.
En revenant au Nord de la plate-forme, près de l'Eglise, on trouvait dix baraques de corailleurs, l'hôpital neuf, la maison ou pied-à-terre du Kald de Bône et de la Behira tunisienne, la bergerie, le vieil hôpital, le cimetière, les hangars et enfin la batterie de rOuest.
L'entrée du port était protégée, au Sud, par une batterie construite sur le rivage, sur une hauteur de 50 à .^5 mètres d'élévation. Cette batterie appelée la batterie, du moulin, simplement entourée d'une mauvaise enceinte, n'était armée que de quatre pièces de canon. Son enceinte renfermait, en outre, un terreplein ; un moulin à vent le surmontait, servant en môme temps de tour de signaux pour les pécheurs et de casernement commode pour 10 ou 12 hommes. Près de là, étaient quelques étables à porcs, ainsi qu'un jardin potager et, un peu au-dessous, vers le Sud, un petit lazaret extérieur.
Au Sud-Est du port et conséquemnient en terre ferme, une enceinte de murs en pierres renfermait des chantiers de construction et de radoubs, des hangars
pour la récolte des grains, en temps de peste de lazà* ret, une aiguade ; trois excellents puits d'eau douce, un corps de garde et un casernement pour 10 hommes; une buanderie, un poulailler, des ëtablesà porcs, un jardin potager et une mosquée. Cette enceinte s*appuyait, à l'Ouest, à des rochers escarpés situés au bas de la hauteur du moulin. Elle s'étendait, à l'Est, jusqu'au ruisseau de St-Màrtin et en longeait un peu le cours en descendant vers l'anf-e.
L'entrée de tout l'établissement, en venant de l'intérieur du pays, était dans la partie Sud de cette enceinte, et on la traversait pour aller du bastion à la batterie du moulin. Deux épaulements avaient été élevés sur le bord de la route, tant pour défendre extérieurement la partie Sud-Ouest de l'enceinte que pour faciliter, au besoin, la retraite des hommes de garde au poste du moulin.
Nous sommes entré dans tous ces détails descriptifs afin de montrer, dés à présent, ce qu'était notre établissement de La Galle, à l'époque de sa prospérité, c'est-à-dire avant sa première destruction, en 1798 et celle plus récente, de 1827, dont nous aurons à reparler plus loin.
Au moment où le capitaine Berthier reprit possession de ces ruines, il existait encore 110 maisons dans le genre dé celles de Provence, dont 40 en bon état et qui, bien que noircies par l'incendie, ne demandaient que la toiture et la menuiserie pour être habitables. La grande maison dite du Gouverneur et quelques magasins étaient bien conservés ; les rues, toutes tirées au cordeau, bien pavées et d'un facile entretien. Mais tout ce qui était d'un transport facile: fers, boiserie et tuiles avait disparu, pillé et emporté par les Arabes» depuis l'abandon de 1827.
Ainsi donc, un détachement de quarante hommes venait de traverser vingt lieues de pays sans être obligé de tirer un seul coup de fusil, et, après avoir été bien reçu partout, s'installait paisiblement à La Calle. Les indigènes des environs se montraient, dès le premier moment, fort satisfaits de notre venue. Ils amenaient des boeufs, apportaient de la cire, des cuirs et d'autres provisions ; le tout fut acheté sans qu'il y eût la moindre collision, et, spontanément, ils rétablissaient, sur la plage, un grand marché, le Dimanche, parce qu'ils avaient Thabitude, autrefois, de venir, ce jour-là, vendre leurs denrées et traiter les affaires commerciales avec la Compagnie française.
Tousouf, que le Maréchal Clauzei, avons-nous dit, avait déjà nommé Bey in partibus de Constantine, en attendant la conquête de cette place, organisait alors, au camp de Clauzel (Dréan) les corps indigènes destinés à former la future armée de son beylik. Dès que son Lieutenant, M. Berthier, se fut établi à La Calle, il se rendit lui-même sur les lieux et prit toutes les dispositions qui pouvaient assurer la sécurité de ce nouveau poste.Il rendit les Cheikhs du voisinage responsables de la tranquillité du pays et, après avoir acquis la certitude que Toccupation ne pouvait pas être inquiétée, il rentra à son camp, en visitant les tribus alliées qu'il rendit responsables de la prospérité future de La Calle.
Quarante ans se sont écoulés depuis la reprise de possession, et il faut reconnaître que des progrés sensibles se sont réalisés dans cette localité. La presqu'île ne suffisant plus à son installation, une petite ville qui a une étendue triple de l'ancienne, s'est créée sur la terre ferme, en ligne parallèle à l'entrée du port. On y voit, aujourd'hui, un bel Hôpital fondé
par la reine Marie-Amélie, une Eglise et des Ecoles au milieu de jolies maisons, habitées par une population stable d'environ quatre mille âmes, la plupart d'origine italienne.
dette population double presque au printemps et en été, par Taffluence des nombreuses barques de pêche et des personnes employées à cette industrie : négociants de corail, saleurs de poissons, tonneliers et autres. Depuis notre occupation, La Oalle a toujours eu un Commandant supérieur et une petite garnison.
Le 31 déceipabre 1842, elle a été érigée en Commissariat Qivil^ et en 1856 en Commune ; elle possède donc tous les représentants des Administrations civiles et militaires.
La ville qui manquait d'eau est, aujourd'hui, alimentée par un canal de quatre biilométres et demi, allant aux sources de Boulifa.
La commune de La Calle s'étend à 12 kilomètres à l'Est, de manière à englober la mine de Oum-Teboul, et de 6 à 10 kilomètres dans les autres directions. Au-delà de ces limites, commence le territoire militaire qui comprend une bien phis grande superficie et se trouve sous l'administration du Commandant supérieur du Cercle. Les environs sont cultivés, presque exclusivement, en jardins potagers et fruitiers, auxquels succèdent, à ta distance la plus grande de 2 kilomètres, les forêts appartenant aux Compagnies Montebeilo et du Bouchage, cfki en extraient l'écorce du chêne-lîége et du tanin. Ces deux forêts occupent la presque totalité du territoire civil, et pénètrent, sur plusieurs points, en territoire militaire. Leur superficie est de 11,000 hectares environ. Le chène- Zan (mirbek), les chênes-liéges, les ormes, les frênes, les cèdres blancs, les thuyas y abondent. On y trouve
Surtout beaucoup de bois courbes pour les membru^res des navires. Les palmiers, les agaves, les caroubiers, les cactus qui domineat dans la campagne d'Alger, et lui donnent une physionomie tout africaine, ne se rencontrent que rarement ici ; avec quelques maisons éparses dans le paysage, on se croirait dans les forêts de la Bourgogne. (1).
Les prairies naturelles existant dans ces forêts alimentent de nombreux troupeaux.
La principale ressource de La Galle, qui est pour ainsi dire la raison d'être de cette ville, se trouve dans la pêche du corail et des sardines.
L'exportation des produits naturels ne serait que très-minime sans le plomb argentifère de la mine d'Oum-Teboul, et les écorces des concessions forestières qui ont ouvert de nouvelles voies aux transactions.
On évalue à plus de 600,000 francs la valeur annuelle du plomb extrait de la mine par la Compagnie marseillaise qui l'exploite, depuis 1849, à l'aide d'une centaine d'ouvriers italiens et arabes. Cinq à six cents barques pèchent dans les eaux de La Galle, t'eûtes italiennes de fait, quoique le tiers à peu près soit couvert du pavillon français.
Les produits de la pêche, corail et sardines, peuvent s'évaluer en moyenne à cinq millions de francs, et cette somme augmentera considérablement si la pèche du poisson suit fis rapides progrès. qui se font depuis quelques années.
Huit balancelles, jaugeant ensemble à peu près 230 tonneaux, font un trafic très-actif entre La Calle, Bône et même Philippeville, d'où elles tirent les marchandises françaises.
(t) Bande.
Les collines élevées, qui bordeut la ville, soat couvertes d'arbrisseaux, et l'on y remarque, au-dessus du port, un groupe de magnifiques mûriers; ils ont dû être plantés par des mains françaises, et, cette trace du passage de nos devanciers est un gage d'avenir. Ces collines ne se distinguent par aucun accident pittoresque, mais, de leur sommet se déroule le plus magnifique panorama. Le terrain s'abaisse doucement, au Sud, vers le lac El-Garâ-Oubeïra, et, à l'Est, jusqu'au lac Kl-Hout; leurs eaux baignent de verdoyantes prairies : de riches vallées s'étendent entre les montagnes boisées, dont les sommets variés se projettent, ici, sur l'azur du^ ciel, là, sur les flancs sombres du Dejebel-Khoumir.
Ces lacs, dont nous défigurons les noms arabes, ont longtemps eu des noms français : le Guelta-el-Malah était V Etang du Bastion ; — le Guelta-el-Garâ-Oubelra, l'étang de Beaumarchand (i), et le Guelta-el- Hout, l'étang de Tonègue ; la plaine voisine de celuici était la plaine de Terraillane. L'imposition des noms à une contrée est un des caractères de la prise de possession, et je demande à restituer, à celle-ci, ceux que lui firent porter nos pères pendant plus de deux siècles. Le territoire de La Galle est donc enceint par trois lacs dont deux, celui de Tonègue et celui du Bastion, se déversent dans la mer, et dont le troisième ferme presque l'espace que laissent entre eux les premiers. (2).
Le cercle de La Galle, situé à la limite orientale de l'Algérie, touche, par conséquent, aux possessions tunisiennes. Il est compris entre la mer et le Djebel Mecid,d'une part, et de rautre,entre la frontière de Tunis
(1} Da nom arabe Bou-Mercbein, qal appartient à la plaine (ondiant le lae, «n en fit Beaumarchand.
et la Mafrag. Il touche, par canaèquent, aux Cercles de Bône, de Guelma et de Soukahras. Le mouvement orographique le plus remarquable de cette région maritime est une grosse chaîne de montagnes courant du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest, qui, actuellement, est à la fois la frontière et la ligne de partage des eaux entre la Régence de Tunis et le territoire algérien, Cela posé, le Cercle de La Calle est très nettement divisé en trois bassins fort distincts :
l** Le petit bassin du Tonga, lac d'eau douce se déversant dans la mer par TOued Mecida, au pied du Kef Chetob (Monte Rotondo). Les principaux afHuents sont rOued el-Heurg qui réunît différentes sources au Nord et à TEst du Kef Oum Teboul ; l'Oued Zitoun, rOued el-Hout qui prend sa source à Ei-Aloun et sur le plateau de Skhouna. Les principales montagnes de ce bassin sont le Djebel Oum en Nahal (cap Roux), le Kef-Chab, le Koudiat Selougui, le Kef Hammam Labrek, le Kef Oum Teboul et le Kef Chetob. Cette chaîne, vue de La Calle, ofifre des bosses dentelées qui les font ressembler à des crêtes de coq. Pélissier rapporte, dans sa description de la Régence de Tunis, qu'un petit volcan se rouvrit, en 1836, dans cette région, %u Djebel Batouna.
2<> Le bassin de l'Oued el-Kébir, qui est le plus considérable des trois, prend sa source en Tunisie dans la chaîne de la frontière, entre par un passage resserré entre le Kef Chah et le Djebel Adissa, se nomme Oued Melila jusqu'à Kanguet Aoun, au-dessous de Roumel*Souk, et, là, prend le nom de Oued el-Kébir jusqu'à sa rencontre avec l'Oued Bou Namoussa ; près de son embouchure, cette dernière partie se nomme alors la Mafrag.
Les principaux affluents sont l'Oued Leben, l'Oued
Mekimen, l'Oued Bougous, qui a sa source au Hammam Sldi Trad où il prend ce nom et dans le Djebel Dir; l'Oued el-Guergouï, l'Oued Halloufa, qui, aux Oulad-Nacer, porte le nom de Oued Zitoun et, plus haut, celui de Oued Oulidja aux Chiebna ; l'Oued el- Hammam venant de la Chefia où il prend le nom de Oued Mahris. Les principales montagnes sont le Djebel Tegma, R'oura, El- Dir, le Kef Rouali, le Djebel Oum Ali, Oudei el-A.ssel, Ouard^, Ras el-Drida et Bou Abed.
3* Le bassin de l'Oued bou Hadjar qui se nomme Oued el-Kebir, à hauteur des Beni-Salah et Oued bou Namoussa, dans la plaine, avant de se jeter dans la Mafrag. Les principaux affluents sont TOued Rel- Tala qui se nomme, aux Oulad Aziz, Oued Roumaly ; lOued Iroug, l'Oued Soulg, l'Oued el-Kebir qui se nomme, plus haut. Oued Mezra et reçoit l'Oued bou Allag ; les Oued Ali ed Dib, Zitoun, Konfoudi et Bou Tebel ; un affluent, venant de la Oheûa, l'Oued Semsem.
Les principales montagnes sont le Mecid, point le plus élevé de la grosse montagne des Oulad Mesaoud, le Guern Alcha, le Djebel el-Ouest, le Souani, le Bou Abra, Bl-Berd, Hanania et Bou-Abed.
La frontière actuelle avec la Tunisie, à partir du Segleb ou cap Roux, suit la crête du Djebel Haddada, remonte la vallée de l'Oued Djenan, revient au Kef Chab, suit les flancs du Djebel ASdissa et du Djebel Tagma, jusqu'au Djebel Khçura et au Djebel Guelche ; Aloun Ouchane, Aïn Rihana, Sidi Ali El-Hamissi, Argoub Ez Zârour, Oued el-R'oul, Sidi el-Roribi, Oued Zitoun, Fedj Meraou, Fedj el-Sefâ, Djebel Oambarka, Ohâbet Ain Sidi Youssef, Oued ez Zemals,,
Djebel el-Haraba, Fid-ez Zaouch^ Saf el-Malah. On voit, par ce qui précède, qu^ cette région frontière est extrêmement montagneuse et tourmentée ; elle est en outre coupée de ravins profonds, remplis d^impénétrables broussailles, repaires du lion etde la panthère,
et où se rencontre également le cerf.
Trois routes aboutissent à La Galle; ce sont: lo Tancienne route de Bône par la plaine marécageuse qui s*étend entre la Seybouse et la Mafrag, longeant la mer dont elle est séparée par des dunes de quelques centaines de mètres de laiigeur et arrive à ta Mafrag qu elle traverse, à l'aide d*uû bac, à mille mètres environ en amont de son embouchure.
La route remonte ensuite le bassin de TOued el- Kebir jusqu'au Bordj Ali Bey. Puis elle suit cette série de collines peu élevées qui séparent le bassin de rOued el-Kebir du bassin du lac El-Malah ; passe entre le lac El-Malah et le lac Oubeira, la plaine de Bou Merchem et arrive à La Galle, à environ 80 kilomètres de Bône. Gette voie de communication est presque à plat jusqu'à Bordj Ali Bey, elle est difi5cile à entretenir à cause de la nature même du terrain à la fols marécageux et sablonneux. Entre Bordj Ali Bey et La Galle elle traverse de belles forêts de chônes-liéges.
2" Une autre route, récemment tracée, passe par le Tarf, le Guergour et se dirige directement sur Bônô, en traversant les Béni Amar et les Béni tJrgine.
3* La troisième route longe la mer et aboutit à Oum TebouU vers l'Est, dans la direction de Tabarka située à 25 kilomètres de La Galle
La route de La Galle à Bou Hadjar, longe la frontière Tunisienne à quelque distance ; elle traverse rOued el-Eebir, la plaine d'Ain Khiar, gagne le
bordj du Tarf, traverse ensuite le pays accidenté du Guergour et arrive à Bou Hadjar, à 70 kilomètres de La Galle. Cette route est très-importante puisqu'elle coupe tout le Cercle et que deux embranchements 3*y rattachent : celui de Roum-el-Souk, au camp des Faucheurs, et du Bordj du Mexenna â celui du Tarf.
Une autre route, dite* stratégique, côtoie toute la frontière jusque près de Guern Aïcha et relie, entre eux, les Bordjs construits pour surveiller nos turbulents voisins. Elle part du Segleb ou cap Roux, passe à OumTeboui, Bordj El-Aloun, au marché de Roum* eUSouk, Bordj Mexenna et Ain El-Kebira ; sur ceg différents points nous avons établi des Bordjs ou PQ§r tes-frbntiéres tels que : la Smala de spahis de Bou* Hadjar, qui tient en re^ect la tribu remuante des Oiichtata, et celle du Tarf au pied du Djebel OuraAli, qui commande toute la plaine jusqu'à Aïq Khiar et au lac Oubeira ; les Bordjs d'El-Aloon, de Roum-el^ Souk, de Mexenna, d'Ain Kebir, d'El-GuitouD, dç Sidi Trad et de Bou Hamra.
Nous avons également un Poste à la mine de Oum Teboul. Oum Teboul n'est autre qu'un piton, dptniné lui-même par les hautes crêtes rocheuses des mon-^ tagnes de la frontière Tunisienne, distantes de 4 ki-^ iométres. Tous les contreforts de la principale .chaîne^ séparés, pour la plupart^ par de profonds ravins, pa* raissent mal soudés ensemble, et semblent plutôt se heurter que se soutenir mutuellement. Toute cette partie montagneuse est admirablement boisée.
C'est au pied du piton d'Oum Teboul qu'existe, aujourd'hui, le village de ce nom, bâti autoQr de TEta-* blissement de la mine, et alimenté par les eau)^ de rOued el-Heurg, dont les eaux de très bonoe qjuaUtô sont amenées par un canal.
Quatre marchés hebdomadaires se tien neot dans le Cercle :
Celui de Bou Hadjar, tous les dimanches ;
A. Roum-el-Souk (marché couvert) le mardi ;
Au Tarf, le vendredi ;
Le quatrième aux Oulad Ali Achicha, sur Textrôme frontière, a lieu le jeudi.
Nous allons maintenant décrire la côte : Le cap Roux forme l'extrémité orientale de nos possessions Algériennes, ce sera donc notre point de départ. Ce cap, placé par 36* 57, de latitude Nord et et 6o^0 de longitude, n'est que le prolongement des pentes abruptes du Djebel Segleb. Le cap Roux se compose de rochers d'une couleur roussâtre, escarpés de tous côtés. On distingue dans la masse du promontoire une large entaillure, partant du sommet et descendant jusqu'à la mer : autrefois, les navires venaient mouiller auprès du cap et, par cette tranchée, l'ancienne Compagnie d'Afrique y faisait descendre les blés achetés aux Arabes. Sur un rocher abrupt qui, vu de la mer, apparaît inaccessible, on aperçoit encore les restes du magasin que la Compagnie y avait fait construire, (i) Après avoir dépassé les falaises du cap Roux, on trouve le Monte Rotondo, Kef Chetob. des Arabes, montagne conique que son isolement rend très remarquable. A partir de ce point la côte prend la direction O.-S.-O. bordée par des pentes rapides recouvertes de broussailles et d'arbustes, jusqu'à Tembouchure de l'Oued Mecida qui sort du Gara ou Guelt el-Hout, (lac des poissons). Le ruisseau de Mecida coule au pied de la montagne et vient déboucher à la mer, dans une crique où les barques des corailleurs peuvent trouver un abri. Plus loin, la
^1) Blie de la Primaodaie.
côte devient de plus en plus basse et forme ce qu'on appelle la grande plage qui ne présente plus que des dunes et des sables mouvants jusqu'à La Galle. On compte quatre milles du Monte Rotondo à La Galle.
Nous avons déjà parlé de la situation de cet Etablissement, il nous reste à dire quelques mots de son Port.
« A la dififérence des autres Ports de l'Algérie, dit ringénieur de la marine Lieussou, qui n'offrent que des anses plus ou moins ouvertes et qui regardent !*E.-S.-E.. celui de La Galle consiste dans un petit bassin oblong dont l'entrée regarde l'O.-N.-O. Ge bassin, resserré à son entrée, a 120 métrés de largeur moyenne sur 300 mètres de longueur. Il est limité ; au Nord, par un quai récemment construit le long de la presqu'île de rocher sur laquelle est établie la petite ville ; au Sud, par la côte formée par des falaises escarpées ; à l'Est, par un isthme de sable de 130 métrés de largeur.
9 Ge petit Port n'est pas accessible aux bateaux à vapeur, il n'est praticable que pour des caboteurs et des petits navires marchands Le peu de largeur de la passe et le brusque ressaut de fond qu'elle présente, y occasionnent, dans les gros temps, une barre ou brisant difficile à franchir. Gette disposition rend l'entrée dangereuse. Ge mouillage, ouvert en forme d'entonnoir, dans la direction d'où viennent presque toutes les tempêtes, n'est pas tenable en hiver, et n'offre, en été, qu'une sécurité incomplète (1). »
La hauteur des lames refoulées par le fond du Port y détermine un ressac auquel les bâtiments ne peuvent résister qu'avec beaucoup de précautions et en
il) Ueastou. — Btndes sar les porU de TAlgérie, 18M.
à'amarrant solidement à chaque bord, d'un côté, à de vieux canoûs plantés à cet eîTet, sur le bastion, dans les môles, et de l'autre, à des rochers qui ont été taillés, pour le môme usage, en terre ferme. Des bâtiments surpris par les vents de N.-O, pendant leur chargement, ont résisté, par ce moyen, à de violentes tempêtes ; néanmoins, la Compagnie cT Afrique évitait, autant que possible, que les bâtiments stationnassent dans l'intérieur du Port : ils allaient attendre, soit à Bône, soit à l'Ile de la Galite (1) que leurs chargements fussent prêts et ils repartaient aussitôt qu'ils étaient chargés (2).
La pointe Ouest du rocher de la presqu'île et un autre rocher à fleur d'eau qui se trouve à 60 mètres au pied de la côte, sous le Poste du moulin, forment les deux musoirs du port de La Galle. Il n'y a que six métrés et demi d'eau au milieu de la passe, sur un fond de roches mêlées de sable. Un peu en ar-
(1) Cette ile, siluée sur le banc de La Calle, à 8 ou 10 tienes à FBst derélablUsemenl, est presque vis-à-vis de la limite des deux Régences. Ce n^est qu'un rocher autour duquel on trouve un abri mooeniané contre certains vents.
(S) Favte d'^avolr pris cette précaution, iieaueoupde bfttiment8.se sont laissés surprendre et ont péri depuis que nous occupons La Calle. Les bateaux corailleurs ont également éprouvé des perles. A la louange des habitants de La Crile, nous devons mentionner ici que chaque fols qu'un sinistre maritime s'est produit, toute la population a porté secours anx naufragés avec un dévouement ex- Irême.
le ne citerai qu'un homme entre tous qui, dans «ces pénibleâ circonstances, »'est le plus fait remarquer, c'est Luigi Aquilinl| d'origine maltaise. Jadis capitaine d'une flotille de barques de corailleiirs, U est le premier européen qui s^établit h La Calle, en. 1836 11 serait long d'énumérer tous les services rendus par Aquilina pour Taire prospérer La telle au point de vue du commerce, de la pèche do corail et delà colonisation. Bornoas-nons à rappeler, ici, les nombreux sauvetages qu'il a faits et les victimes qu'il a arrachées au péril de sa vie à la fureur des flots, c'est après le sauvetage de l'équipage du bâtiment de TElat le Boberafo, que le gouvernement français décerna au Maltais Aquilina, la croix de Chevalier de la Légion d^BoBMu?.
rière de ces pointes, il s'en trouve deux autres entre lesquelles il n'y a que 85 moires de distance. La profondeur moyenne du port est de 10 à 12 pieds au milieu ; on voit doncqu'il ne pourrait recevoir des bà- • Uments de plus de 100 tonneaux. Les gros navires s'arrêtent au large, mais ils ne doivent pas y séjour^ ner : ils sont exposés à tous les vents sur un fond pierreux et de mauvaise tenue (1).
Cent bateaux corailleurs et plus encore, peuvent trouver un refuge à La Galle, se hâler sur la plage sablonneuse du fond, être radoubés et préservés de tout danger dans les gros temps et pendant la mauvaise saison.
Il n'y avait qu'un mètre et demi d'eau dans l'anse de Saint-Martin, qui s'ouvre à TE., mais la plage qui l'entoure est assez grande pour contenir 80 bateaux Goratileurs. Ils y étaient jadis mis à terre sous la protection de la batterie de l'Est. Il est très regrettable que cette anse ait été ''comblée ; on aurait pu la faire communiquer, par un petit canal, avec le fond du Port, et on aurait créé ainsi un arrière-bassin parfaitement calme dans les plus grandes tempêtes.
Plusieurs projets ont été présentés pour améliorer le Port de La Galle ; celui de la Commission présidée par le Commandant Mouchez, et connu sous le nom de port de Boulif, sera sans doute adopté. Il a l'avantage incontestable de favoriser l'agrandissement de la ville et sa prospérité future ; de pouvoir abriter sûrement, par tous les gros temps et par tous les vents, les plus forts vaisseaux, et, enfin, de devenir un Port de refuge pour tous les navires qui, par les vents d'Ouest, ne peuvent gagner Bône. Le port de Boulif, à
(1) Dabouchage. — Etodes sur les ports de la province de Cods- Uiiiliie,lKO.
rOuest de La Galle, n'aurait pas moins de 80 hectares, et serait fermé par une jetée partant de la pointe des Carrières.
L'isthme, ou plutôt la petite plage qui sépare le Port de La Calle, a été élargie, jadis, par des moyens artificiels. La mer la surmontait, autrefois, par les moindres coups de vent du N.-O., et la communication du rocher avec la terre était interceptée. Pour peu que le gros temps se prolongeât, on y manquait d'eau douce, la citerne n'en contenant pas assez pour suffire longtemps à la consommation. Pour remédier à C3t inconvénient, on construisit, du rocher au continent^ un mur qui arrêtait les sables poussés par les vagues ; ils eurent bientôt surmonté et enfoui cette muraille, et la plage reçut un prompt acccroissement.
Maison futensuite obligé de la diminuer pour prévenir un ensablement au fond du Port. Dans les temps calmes et à loisir, onenleVait les sables du pied delà muraille et on les jetait du côté del'anse deSt- Martin. Le premier coup de vent du N.-O., qui venait ensuite, poussait de nouveaux sables à la place de ceux qu'on avait enlevés. On parvenait ainsi à entretenir, au fond du Port, la profondeur d'eau nécessaire au tirant d'eau des bateaux de la Compagnie.
L'abandon où La Calle resta durant de longues années, ayant suspendu cette opération, il fallut, après notre prise de possession de 1836,procéder à quelques travaux de curage dans le fond du Port ensablé.
Il y avait, jadis, une belle calle d'embarquement entre la porte de la Marine et celle du Centre, et une autre, plus petite, au-dessous de la maison de l'Agence. L'action des vagues les avait dégradées aussi.
A l'Ouest de La Calle, la côte se prolonge au S.-O.
et est bordée d*escarpements ; elle laisse, devant elle, la petite île de FAbondance, forme une plage, dite Plage Romaine ^ se relève aussitôt vers le N.-O., avec des pentes très raides, pour aller passer au Cap Gros.
La plage romaine, appelée aussi quelquefois Rade des fiomains, a près d'une lieue de longueur et facilite singulièrement l'entrée du port de La Galle. Elle n'offre aucun abri contre les vents du large, mais les bateaux corailleurs qui, dans le cas d'une réunion générale, n'auraient pu trouver place dans l'intérieur du port, pourraient, quel que fut leur nombre et l'activité de la pôcbe, se rassembler sur ses bords. Malgré sa grande distance, la saillie du Cap Gros abrite parfaitement contre leis vents d'Ouest fréquents dans ces parages
Lacôtesedirigeensuiteàl'O.-N.-O.parleCapMezara et on découvre les ruines d'une tour. Elle s'élève sur un escarpement rougeâtre, au-dessus d'une petite anse bordée de sable blanc, aujourd'hui déserte, mais, il y a moins de deux siècles.pleine d'animation et de bruit. Cette tour est tout ce qui reste de l'ancien Bastion de France, El-Bastioun, comme les Arabes l'appellent encore. Le pays environnant, dont la prodigieuse végétation excitait autrefois l'admiration du Père Dan, a conservé le même aspect : une riche verdure couvre les vallées,et les montagnes sont toujours revêtues d^épais taillis avec quantité de bois de haute futaie.
La côte descend ensuite vers le S.-O., en présentant alternativement des falaises taillées à pic et de petites plages. A un peu moins de deux milles du Bastion, elle semble se creuser brusquement. On y remarque une déchirure profonde, semblable à l'embouchure d'une rivière, mais il n'y a là qu'un chenal
par lequel la mer communique avec le lac connu des marchands français,aux derniers siècles, sous le nom de Etang du Bastion .
C'est le Gara ou Guelta el-Malah des Arabes, dans lequel, autrefois, les coraîlleurs pénétraient souvent et qui servait de Port à leurs torques pendant Thiver. M. le Lieutenant de vaisseau Duboucbage s'est livré à une étude très-intéressante, pour démontrer Tutilitè d'établir, au lac Malab, un Port qui aurait surtout une certaine importance militaire... Ce lac, dit-il, est situé entre le Cap Gros et le Cap Rosa. C'est un bassin de 867 hectares d'étendue, dont le point le plus rapproché de la côte en est à 250 mètres. Il a actuel lement une communication avec la mer par un canal tortueux, dont l'embouchure est exposée en plein aux vents de N.-O. et repose sur un lit de roches. Tous les dépôts amenés par les eaux du lac, et les sables entraînés par la mer du N.-O, se sont en conséquence amoncelés à cette embouchure jusqu'à la combler. Elle est côtoyée sur la rive E. par un monticule dont l'élévation est d'environ 30 mètres. Ce monticule, en s'avançant dans lajner, foFme,sur son autre côté, une petite baie qui abrite des vents d'Ouest. C'est dans cette baie qu'aboutirait la passe à creuser pour faire communiquer le lac avec la mer par «la plus courte distance qui les sépare.
Le lac a une profondeur qui varie entre quatre et cinq mètres ; lorsque sa communication avec la mer sera ouverte, les navires du commerce pourront donc entrer dans un port vaste et parfaitement abrité, par une passe dont la direction serait du N.-N.-E. au S.-S.-O. où, par conséquent, on entrerait toujours largue par les vents du large, qui sont les vents régnants.
Il y a, du Cap Gros au Cap Rosa, une étendue de
neuf milles de côtes avancées dans la mer et facHes à reconnaître très au large. Lorsqu'on approcherait, on aurait pour l'entrée du Port un point de reconnaissance certain dans le monticule dont j'ai parlé, qui indiquerait le côté Ouest de la passe.
On voit qu'en creusant simplement un canal de communication qui aurait 250 mètres de long entre le lac et la mer, on aurait un Port sftr et meilleur, pour le séjour des navires du commerce, qu'aucun de ceux qui existent sur la côte d'Afrique.
Mais si l'on se bornait à creuser celte passe, on n'aurait fait qu'un travail incomplet. Elle doit être protégée contre l'envahissement des sables par deux jetées : l'une, appuyée sur la pointe du promontoire, qui la prolonge à l'O. et dirigée vers TE.-N.-E., la protégera au N.-O.; Tautre, de 150 mètres, partant du milieu de la baie, A 300 mètres de la rive E. du canal d'entrée et dirigée au N.-N.-O., la protégera du côté de l'E.
L'utilité de l'établissement d'un Port au lac Malah, est fort grande, au point de vue du commerce et de la colonisation. Le Cercle de La Calle est, je ne crains pas de le dire, une des parties les plus riches de T Algérie ; son sol est d'une très grande fertilité ; il est couvert de bois de toutes essences, et contient des mines de fer, de cuivre et de plomb argentifère, dont l'exploitation donnerait de splendides résultats s'il y avait un bon Port à portée. De plus, placé sur la frontière de Tunis, il doit attirer à lui tout le commerce de la Régence par les marchés de la lisière, et notamment par celui de Roumel Souk. Et puis, une chute d'eau de 30 métrés de hauteur, produite par le déversement du Lac Oubeïra dans le Lac Malah donnerait de puissantes ressources pour établir, sur le lieu môme de l'embarquement, des usines de toute sorte.
Ce Port aurait donc, pour alimenter son commerce, tous les produits tunisiens, outre l'exploitation de la contrée dans laquelle il est situé. Enfin, il deviendrait le centre du commerce du corail, lequel commerce pourrait y prendre Une grande extension (1).
Au-delà de TEtang du Bastion, la côte se prolonge avec la môme alternative monotone de falaises abruptes et de plages étroites ; puis on rencontre le Cap Rose, le Ras bou Fahal des Arabes, terre peu élevée et couverte seulement de broussailles, sans la moindre culture. Le géographe Edrissi mentionne ce promontoire sous le nom de Tarf. Il est aussi représenté sur toutes les anciennes cartes nautiques. L'Atlas catalan de Ferrer lui donne le nom de Cap de la Rosa et le portulan de Visconti celui de Cavo di Rosso,
Au moyen-âge, le Cap Rose était souvent visité par les marchands européens. C'était* une des meilleures stations pour la pèche du corail. Aujourd'hui encore, pendant la belle saison, c'est-à-dire depuis le commencement d'avril jusqu'à la fin de juillet, les parages du Cap Rose sont trés-fréquentés. Les pécheurs assurent que ses bancs de rochers donnent toujours le corail le plus beau et le plus riche de la côte d'Afrique et qu'on n'est pas obligé d'aller le chercher à une trop grande distance ; on le trouve à une profondeur de quarante à cinquante brasses.
Les Français avaient formé en ce lieu un établissement, a où demeurait un caporal avec huit soldats et un interprète pour le négoce ; » mais ce que le Cap Rose donnait au commerce, était peu considérable ; on n'en tirait guère annuellement que trois ou quatre mille mesures de blé et mille à douze cents cuirs. Ce
(1) Dobouchage. — Elude sar les poru de commerce de la prof ince de ConiUnUoe, 1859.
poste, considéré comme peu utile et d'un entretien trop coûteux, fut abandormé en 1677, la même année que le Bastion de France.
La forteresse du Cap Rose était bâtie sur un rocher escarpé au Sud d'une petite anse connue sous la dé« nomination de Cale du Prisonnier. Cette crique, située à rOuest du Cap, était un lieu de rendez-vous pour les pécheurs de corail . Le pays qui Tavoisine, entièrement inculte et inhabité, leur donnait la faci« lité de faire de l'eau et du bois, sans crainte d'être surpris par les Arabes.
La partie opposée du promontoire présente une autre baie, que les cartes du siècle dernier désignent sous le nom de Port Canier, et qui était appelé PoHo délie Candie par les corailleurs italiens. Les bâtiments de La Calle et du Bastion, chassés par les vents d'Ouest, y trouvaient un refuge momentané. Le Cheikh de la Mazoule était tenu de veiller à leur sûreté, pendant qu'ils séjournaient dans cette baie. Un ruisseau, remarquable par ses roseaux, d'où lui vient le nom arabe de Oued el-Kçob ~ le Ruisseau des Roseaux — Canier des Provençaux — qui croissent sur ses riv^s, coule au fond du havre et forme, sur le bord de la mer, uneaiguade d'un abordage aisé.
Entre Thabraka et Hippo Regius, Ptolémée n'indique aucun lieu ; mais, l'itinéraire d'Antonin signale deux stations : Nalpotes et ad Dianam. Ce dernier point est le Cap Rose. Un temple de Diane, dont quelques débris subsistent encore, s'élevait autrefois sur le sommet du promontoire. (1)
Après avoir tourné le Cap Rose, nous arrivons à la partie orientale du Golfe de Bône, et, en continuant à suivre le bord de la mer, nous marchons;, au S.-O ,
(1) BUe de U Primtadrtie.
sur les pentes abruptes da Djebel bou Fahal, et nous arrivons ensuite à un rivage fort bas, parsemé de dunes ; c'est le territoire de la tribu des Oulad Dieb, jusqu'à Tembouchure de la Mafrag, qui marque la limite du Cercle de La Calle.
Le Cercle comprend deux Kaldats : celui de l'Ouedel-Kebir et celui de Bou Hadjar, ayant ensemble une population d'environ vingt mille âmes.
Le Kaïdat de rOued-el-Kcbir se compose des tribus dont voiîi les noms : Culad Dieb, — Benl Âmar, — Sebâ, — Oulad Youb, — Brabtia, — Souarakh, — Lakhdar, — Oulad Arid, — Aouaoucba, — Sebeta et Oulad Ali Acbicba.
Le Kaldat de Bou Hadjar comprend : Oulad Nacer, - Chafia et Oulad Sidi Bekri, — Chiebna, — Oulad Messaoud.
Avant d'entrer dans quelques détails sur ces diverses tribus, il convient d'indiquer . leur origine. La population primitive des environs de La Calle appartenait aux Berbères Masmouda et Aureba, que les Haouara, autres Berbères venus des environs de Tripoli, subjuguèrent à Tépoque des premières invasions musulmanes. On sait que ces Haouara, alliés aux Arabes Solelm, ont fondé la puissante tribu des Hannencha, qui, jusqu'à l'époque moderne, a eu l'omnipotence sur tout le pays frontière depuis La Calle jusqu'au Sud de Tebessa. La branche des Solelm, dite des Mirdas, que nous retrouvons encore à proximité de La Calle et de Béne sous le nom moderne de Merdes, vint, au XI* siècle, se mêler à la famille Berbère des Oulhassa occupant déjà ce pays.
Au XVÎ* siècle, après le renversement de la grande confédération des Chabbia, qui occupait la majeure
partie de la Tunisie el dé la provioce de Constantlne, un bouleversement générât se produisit parmi !c9 populations. Chaque groupe prenant les armes pour son eompte personnel, c)>oisîs8ait remplacement qui lui convenait et s'y installait après en avoir refoulé ceux qui le gênaient, jusqu'à ce qu'il fût chfiffisé luimême par un voisin plus puissant. Tous ceux qui avaient rempli auprès des Chabia un rôle officiel quelconque furent, après la chute de ces seigneurs religieux autocrates, en butte aux persécutions des populations qui avaient jadis subi leur autorité ; tels sont : les Nehed, les Khoumir et autres groupes des environs de La Calle, d'origine arabe et jadis collecteurs d'impôts, pour le compte des Chabia, dans le Sahara, les Zibans et le Djerid. Traqués comme des bêtes fauves^ à cause de la haine que leur ancienne oppression avait inspiré, ils furent forcés d'abandonner le Sud et de se réfugier vers les montagnes du littoral où nous les voyons aujourd'hui complètement mêlés aux anciens habitants Berbères ou Arabes de la première invasion qui, de gré ou de forcé, les admirent parmi eux.
Ainsi, les Nehed, que nos compatriotes du Bastion de France appelaient jadis les Nadis, appartiennent à la grande tribu Arabe de ce nom, qui, en passant en Afrique, au XI*^ siècle, laissa en Arabie plusieurs de ses branches, où on les retrouve encore sous le nom de Nahad.
Je ne sais si les Khoumir ont également laissé des frères en Orient. Quoi qu'il en soit, ces groupes de nomades, forcés d'adopter la vie sédentaire, en s'installantdans la région montagneuse, durent se morceler. Chaque chef de famille devint le chef d'un groupe distinct, auquel il donna son nom patron imique, et c'est ainsi que se formèrent les tribus du Cercle de La
Calle et de leurs voisines, aajourd'tmi en territoire Tunisien, désignées collectivement sous le nom générique de Nehed, mais connues sous les noms distinctifs de Oulad Dleb, fieni Amar et autres que j'ai indiqués ci-dessus.
Chose étrange, la langue arabe, quoique considérablement atteinte dans sa pureté, a prévalu et s^est conservée parmi les Nehed ; mais, au contact des montagnards, ils ont. fini par adopter leurs mœurs rudes et leurs coutumes sauvages. Nous verrons, bientôt, leurs relations avec la Compagnie d'Afrique et le caractère particulier des différents groupes.
Aux Khoumir, nous trouvons une grande pauvreté, un patois plus rude encore que celui des Nehed ; des manières et des habitudes tellement brutales qu'elles font le sujet des conversations et des épigrammes des Nehed môme, car ceux-ci se posent en civilisés, comparativement à leurs voisins d'en haut. Point de justice, point de garanties pour le faible. Dans les tentes, les coutumes accordent tout à l'homme fort, appuyé sur son iusil. De douar à douar, on ne connaît que la force brutale. De religion, il n'en est pas question : on tue, on mange le sanglier. Pour déchiffrer une lettre, il faut assembler une grande réunion ; amour passionné d'une indépendance qui n'a jamais été brisée ; fractionnement par quatre ou cinq tentes ; pays tout de montagnes. Voici ce que Poiret disait, au siècle dernier, en comparant les Nehed aux Khoumir :
... Il est d'autres arabes dont la vie est encore bien plus dure et plus misérable. Ce sont tes hordes indomptées qui n'habitent que les lieux inaccessibles. Elles n'ont aucune possession, aucun asile fixe. Si quelquefois elles ensemencent une mince portion de
terre, si elles ont des troupeaux, comme elles De peuvent éviter de se âxef dans les plaines, elles ne tardent pas à être dépouillées. Ces malheureux se retirent alors dans des bois épais et impénétrables, dans les gorges affreuses des montagnes ou dans le creux des rochers. Ils vivent séparés les uns des autres et sont obligés, pour ainsi dire, à brouter l'herbe des champs. Les Iruits sauvages, les racines tendres, les jeunes pousses des plantes leur servent de nourriture. La plupart ont des armes à feu ; c'est le plus précieux héritage qu'un père puisse laisser à ses enfants : ils pourraient s'en servir pour la chasse ; mais comme ils ont beaucoup de peine à se procurer de la poudre et du plomb, ils les conservent pour défendre leur liberté. (1). Ils préfèrent l'indépendance et la misère, à un genre de vie plus tranquille et dont ils ne pourraient Jouir qu'en se soumettant, comme les autres, au despotisme des Turcs. Ces arabes sont les plus cruels de tous. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il n'y ait parmi eux des antropophages, tant ils sont affamés et avides du sang humain. Personne n'ose pénétrer dans les gorges de leurs montagnes. Les souverains du pays y ont quelques fois conduit des camps, assez considérables, mais ces entreprises n'ont jamais eu de succès. Ou les troupes ont été égorgées dans les défilés, ou les Arabes se sont dispersés dans rintérieur de leurs montagnes.
Quelquefois, ils descendent dans les plaines, ils viennent dépouiller les nations voisines. J'ai rencontré plusieurs de ces arabes : ils sont maigres, décharnés, couverts de lambeaux et dégouttants par leur malpropreté.
(1) La poudre et les armes ne leur nan^pieDl pas aujourd'hui, grlee aux coulrebaodlers qui ies eu appi»fisioiMiep4 el c'est ainâ qu'ils se mainUeuDeot Indépendants,
Cet état extrême de sauvagerie existe encore dans la partie Est des Khoumir..Là, dans les retraites les plus cachées, dans d'épaisses forêts, vit une race qu'on appelle Mogod, qui est une véritable espèce de sauvages. Les Mogod vivent par famille isolée ; l'homme ou plutôt le mâle, la femelle et les petits sont nus, sauf un morceau d'étoffe héréditaire qu'ils portent à la ceinture et qui se renouvelle quelquefois aux dépens du voyageur égaré ou surpris. Pas de tentes ; quelques branchages et un vieux lambeau de tissu de tente, noir et crasseux, appendu aux broussailles, composent l'habitation. Quelques chèvres sont toute la richesse. On dit d'un Mogod que lorsqu'il veut changer de gîte, il appelle sa femme, sifïle son' chien et marche jus^u^à ce qu'il trouve un réduit qui lui plaise. Un proverbe local dit aussi :
c Oelui qui pénètre chez le Mogod y reste. »
Allusion au sort qu'ils réservent, sans exception, aux gens qui s'avisent de passer chez eux, ou aux marins que la tempête jette sur leurs côtes.
Chez le Nehed comme chez les Khoumir, le père < ou le plus proche parent dispose de la jeune fille et
la donne en mariage, sans consulter celle-ci, et . moyennant dot ou plutôt achat. Les parents intéressés, de part et d'autre, ayant fait les conventions, on abat une vactie et le marché est conclu. C'est là l'acte de mariage. On se reporte toujours dans la suite, à ce jour de la debaha (l'abattage de la vache), pour rappeler les conditions de l'union. La dot moyenne est de 300 francs et de cinq ou six vaches. Mais nous devons ajouter que ces conditions se sont beaucoup modifiées depuis que la domination française est établie dans le Cercle de La Callei oa y ob-
serve, aujourd'hui, les lois' en vigueur dans tout le reste de TAlgérie, et les mœurs en ont subi les conséquences en les adoucissant.
Pour savoir se faire respecter de ces populations remuantes, la Compagnie ne négligeait pas les mesures qui pouvaient efifacer aux yeux des indigènes, la différence de croyance et d'origine.
Il n'existait de Bône à Tabarque qu'une seule mosquée : c'était celle que la Compagnie avait fait bâtir sur la plage de La Calle.
Obligée d'acheter la tranquillité des Nehed et des Khoumir, tribus turbulentes, qu'elle ne songeait pas avec ses cinquante soldats à rédtire par la force des armes, elle était convenue de leur payer une Lezma en instruments d'agriculture, et ces mômes Nehed, de leur côté, s'étaient soumis à payer un léger tribut tantôt au Bey de Constantine, tantôt à celui de Tunis à condition qu'ils les laisseraient librement commercer avec nous.
Tout n'est donc pas à dédaigner dans l'expérience acquise par^nos devanciers et si le Capitaine Berthier, qui occupa La Calle au début de la conquête, se fut écarté de leurs exemples, il n'aurait pas maintenu avec quelques zouaves indigènes et sans la présence d'un seul soldat français, la tranquillité autour de La- Calle.
Au XVII' siècle, les tribus de La Calle, en en comprenant d'autres telles que les Khoumir, Mazen, 0. Ali, Meragna, Ouchtata, Ouarka, 0. Sedira, Charen et poussant au Sud jusqu'aux Oulad bon Ranem et Frachich, que la délimitation des frontières a laissées en territoire Tunisien, faisaient partie de la Confédération des Harar, Seigneurs des Hanencha, grands
vasBaux da Pachalik d*ÂJger (1). J'aurai, plus loin, à raconter Ténergie avec laquelle le Chef féodal des Hanencha expulsa les Turcs de Constantîne, en i638, parce qu'ils s'étaient permis de venir, avec leurs corsaires, détruire le Bastion de France, ce' qui ruinait le commerce des tribus placées sous son protectorat. Un siècle plus tard, quand la domination turque se fut établie plus solidement et qu'elle eût abattu, comme Louis XI, la puissance des grands Seigneurs, elle fit rentrer les tribus de La Galle sous son autorité directe ; mais cette autorité ne fut jamais exercée que sur les tribus de la plaine et par conséquent saisissables. A l'approche des troupes du Bey, le vide se faisait aussitôt, et les populations s'enfuyaient dans les montagnes bravant, là, toute agression . Quand la uécessité les obligeait à sortir de leurs forêts, ils payaient un léger impôt tantôt à Alger, tantôt à Tunis, mais le plus souvent à personne, se disant Algériens ou Tunisiens selon les circonstances.
Les tribus des Khoumir et des Nehed n'appartenaient, comme disent les Arabes, qu'à Ahl el-Rolb, c'est-à-dire à ceux-là seulement qui avaient la force de les vaincre. Bou Metir, le dernier Cheikh sous la domination turque, des Oulad Dieb, tribu Nched que les Beys de Constantine avaient constituée Makhzen pour maintenir en respect les autres Nehed et les Khoumir eux-mêmes, Bou Metir, dis- je, a souvent pénétré dans les montagnes des Khoumir, les a battus et les a forcés à lui payer tribut en signe de soumission. C'est au Souk el-Khemis, chez les Oulad Ali, qu'il allait dresser sa tente pour percevoir cet impôt.
Il faut observer que toutes ces tribus frontières sont cernées de cordons de montagnes qui leur servaient
(1) Voir ma notice tar les Barar, Seigneuri des Banencba. Revice africaine f 1875.
de refuge ; aussi, selon les circonstattces, se ietaientelles tantût du côté de Tunis, tantôt du côté d'Alger, laissant généralement un intenralle vide asses grand entre elles et l'autorité qu'ils avaient à redouter ; c'est ainsi que les Khoumir, à certains moments, ont reconnu la domination du Cheikh des Oulad Dieb, dont la domination s'est souvent étendue jusqu'à Tabarka.
Bou Metir saisissait ordinairement l'époque des herbages d'hiver, que ces tribus étaient obligées de venir chercher dans la plaine pour leurs nombreux troupeaux. Il regardait le refus de payement comme une bonne fortune et prétexte à razias, aussi n'y avaît-il pas d'année qu'il ne préparât une course de ce genre tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre pour s'enrichir. Quant aux Tunisiens ils voulurent un jour réduire, eux aussi, ces rudes montagnards, mais ils furent si bien défaits qu'ils n'ont plus osé tenter de se mesurer avec eux. Berl>ouch, Rahîadu Kef et Bou Nahr, Kahïa de Beja, réunirent leurs forces et se dirigèrent vers leurs pays. Les Khoumir attaquèrent avec vigueur le calnp des deux fonctionnaires tunisiens et les mirent dans une déroute complète. Un Marabout de Beja, nommé Semati, extrêmement vénéré dans le pays, sollicité par les deux KahTa, se rendit chez les Khoumir, demanda aux notables de la tribu de rendre les prisonniers, les chevaux et tous les effets enlevés aux deux colonnes qui avaient été battues.
Son caractère de Marabout, la réputation dont il jouissait, eurent assez d'influence sur les Khoumir pour les engager à restituer leurs prises, moyennant un assez fort cadeau en argent, mais ils ne firent aucun acte de soumission et jamais depuis n*ont été soumis. Naguères encore une tentative a été faite à ramiable ; un agent Tunisien s'est présenté chez eux. Que viens-tu faire ici, lui a-t-on dit?
Neêsellek. — Percevoir Timpôt.
Eh bien : Sellek rohok, sauve ta tête, lui ont répondu les Khoumir en le congédiant sans se fâcher.
Ceux qui comprennent Tarabe apprécieront la portée du jeu de mots.
Ainsi donc les Khoumir, enclavés entre les deux territoires Algérien et Tunisien, continuèrent à vivre indépendants.
Les Tunisiens, tournant leurs montagnes par le Sud, profitèrent, en 1830, de l'anarchie qui suivit la chute de l'ancien Gouvernement Algérien pour asseoir leur domination sur plusieurs tribus frontières; ils poussaient même leui*s prétentions plus loin et auraient fini par retendre sur la plus grande partie du territoire actuel du Cercle de La Calle, si Toccupation de ce point par les troupes françaises, en 1836, n'était venu les ar* rôter.
Nous reviendrons, ailleurs, sur cette question de limites, voyons maintenant les tribus du Cercle.
OuLAD-DiBB. — Cette tribu occupe le pays situé sur le littoral, à peu près à mi-chemin entre Bône et La Calle. Le sol, dans sa partie Nord, est couvert de vastes dunes broussailleuses servant au pâturage en hiver. Il se développe, au Sud, en une vaste plaine sablonneuse, que les inondations de TOued-el-Kébir transforment presque complètement en maraisà Tépoque des pluies, et qui, durant l'été, offre d'excellentes prairies naturelles, Ces conditions expliquent l'aisance dont jouissent les Oulad Dieb, qui se livrent, sur une 1res grande échelle, à l'élève et au commerce du gros bétail, à la culture de tabacs estimés et à des travaux de jardinage assez importants.
Les massifs forestiers des Oulad-Dieb présentent un peuplement et un caractère fort différents, suivant
qu'ils sont Bitaés sur les ressauts de terrain ou danfl les parties basses et marécageuses. Ils portent, dans ce dfemier cas, le nom générique de Nechaû, basfonds humides ou vaseux.
Dans la première situation, on trouve surtout le chène-iiége; dans la seconde, la végétation, très vigoureuse, est formée principalement d'aulnes et de saules, et, accessoii^ement, de frênes et d'ormes.
Le merveilleux qui a, ordinairement, la plus grande part dans les origines des tribus, ne fait point défaut à celle des Oulad-Dieb. La tradition nous fournit une légende assez curieuse que le temps et la super-^ siltion ont consacrée :
A la tète de Tun de ces clans d'Arabes sahariens fugitife, dont nous avons parlé, était un Ohef nommé Tahar. Arrivé sur la plage, entre Bône et La Galle, arrêté par la mer et ne pouvant, par conséquent, aller plus loin, TahRT prit possession de ce territoire, dont il expulsa, ou soumit à son autorité, les habitants berbères qui Toccupaient. Afin de perpétuer le comman^dement dans sa famille et empêcher, dit la légende, qu'il passât dans des mains étrangères, il épousa quatre femmes, espérant aVoir d'elles beaucoup d*en<fants.
La fortune avec laquelle il n'était pas encore réconcilié ne tarda pas à le frapper par de nouvelles épreuves. Il eut une douzaine de fils, mais tous, sans exception, mouraient au moment du sevrage ou pendant la dentition. Accablé par tant de calamité, il allait déjà se livrer au désespoir, lorsqu'un jour, à la chasse, il prit vivante la femelle d'un chacal (Diba) et Femmena à sa tente. Celle-ci devint de Jour en jour plus douce et familière. Au bout de quelque temps elle mil bas. Une des quatre femmes de Tahar venait au même moment de donner le jour à un nou-
veau fils ; cellenci craigoant de le voir mourir comme ses frères, lui fit boire du lait de la femelle du chacal qui s'attacha bientôt à Tenfaot au point de délaisser pour lui ses propres petits.
Ce fils grandit, prit une grande influence sur les habitants de la tribu ; avec leur aide, il força les popu* iations voisines à vivre en bonne intelligence avec la sienne et il fut nommé Chef de tout le Canton dont les habitants, en reconnaissance des services qu'il avait rendus, prirent le nom de Oulad^Dieb — les enfants du petit chacal à cause de la manière extraordinaire dont leur mettre avait été élevé (1).
On ne s'attendait guère à trouver, en Algérie, cette parodie de la louve romaine.
Le Cheikh des Oulad Dieb jouissait d'un pouvoir absolu sur ses administrés, mais il reconnaissait, luimôme, la suzeraineté des Cheikhs des Hanencha, ses puissants voisins. Il avait néanmoins, sous ses ordres, un Makhzen de deux cents cavaliers, un cérémonial et une musique comme les grandes familles féodales du pays en raison du caractère religieux attribué à sa famille. En sa qualité de protecteur de la Compagnie française, le Cheikh des Oulad Dieb figure sur quelques actes anciens sous le titre de Prince de La Calle et plus souvent sous celui de Cheikh de la Mazoule.
Ce nom de Mazoule, qui va reparaître fréquemment dans cette étude, a une grande importance historique et mérite de fixer immédiatement toute notre attention
(I) l>«DS les tribus algérienoes, à Alger même, la sapenUiloo aiirlboe au chacal la terta de protéger la fie dea enfaDis surtout à rèpoqae deladeotiUon. Aussi foyous-oous la peau, la queue, le crâue même d*nn chacal recherché par les jeunes mères pour le placer daos le berceau de leurs poupons, en guise d^amnleites garantissant de tons maux qui atteignent lea enfanta en bas âge.
parce qu'il explique, à lui seul, la situation de ce que Ton était conveou d'appeler les Concessions français ses d'Afrique, Le mot arabe ^•^<^ — signifie sépa' ré, détaché, qui fait scission. Or, d'après les renseignements que m'ont foutuls les plus anciens habitants du pays, le nom de Mazoule était donné auK localités de La Calle cédées ou plutôt vendues aux Compagnies françaises ;.nous pourrions traduire l'expression par terrain aliéné (1)^ c'est-à-dire sur lequel les indigènes n'avaient plus de droits à faire valoir.
La Compagnie, outre la somme qu'elle donnait, au Dey d'Alger et au Bey de Constantine, lui payait une somme de 6,600 réaux et ce Chef employait une partie de cette somme à solder des hommes qui, sous le nom de Truchemans, veillaient à la sécurité des Etablissements français. Le Cheikh de la Mazoule, recevait de* la Compagnie les droits de cachet ou de joyeux avènement, lors de ^n entrée en fonctions, et, toutes les fois qu'une construction nouvelle s'élevait à La Calle, le Gouverneur ne manquait pas de lui* envoyer un nouveau cadeau.
Lorsque la Compagnie eût abandonné l'ancien Bastion de France, à cause de son insalubrité, pour transporter son établissement à La Calle, vers 1677, les Nehed à l'Orient de La Calle, revendiquèrent la possession de ce point ainsi que la somme annuelle qui était donnée précédemment au Cheikh de la Mazoule. Mais celui-ci ne voulait pas renoncer à ses bénéfices ; dès lors, une guerre assez longue éclata
(1) Encore actaellemeDt, daoft la profince dt Coottantlne les lerraint dti aui oa matoal, sont des propriétéa tombées en d^shéreiMe el enlréeiF dans |e domaine de rEiet.
entre les Nehed et leurs frères, les Oulâd Dîeb, et ne se termina que lorsque les' deux partis convinrent que chacun d'eux prendrait la moitié de la somme et cette convention eût son effet jusqu'à la destruction de rétablissement Les Nelied étaient tenus d*employer une partie de cet argent à payer, comme le Cheikh de la Mazoule, des Truchemans mis à la dispositions de la Compagnie. Malgré le traité qui précède, et à cause de ce traité môme, les Oulad Dîeb vivaient en état d'hostilité constante avec les Nehed ; la plage dé La Calle était souvent le théâtre de rixes à coups de pierre et de bâton entre les deux partis; aussi les Arabes devaient-ils déposer les armes avant d'y pénétrer. Le puits qui est dans l'intérieur de cette enceinte, était considéré comme un point limite entre les deux tribus ennemies ; le mur, partant du puits et divisant la plage en deux côtés, construit comme nous l'avons dit plus haut, pour retenir les sables, marquait la séparation.
Les Oulad Dieb qui venaient à La Calle* pour commercer, devaient se tenir à l'Ouest de ce mur et les Nehed à TEst : chacun restait ' ainsi dans son pays.
C'est ce qui, à une certaine époque, servit de prétexte pour fixer la limite des Régences d'Alger et de Tunis, au puits ou plutôt au mur qui longe la plage de La Calle. Nous reviendrons, plus loin, sur cette question assez curieuse.
Mais reprenons, pour le moment, l'histoire de Trad el-Dieb, le nourrisson de la femelle du Chacal. Peyssonriel, voyageur français qui visita La Calle en 1725, raconte ce qui suit à son sujet:
Ahmed Ben Belabés, Chef de la Mazoule, aux environs de La Calle, était iils de Belabés et petit-fils de Sidi Trac (Trad). Ce dernier était un Marabout en
odeur de sainteté mahométane et qui. depuj&sa mort, a fait* plusieurs miracles^ dont voici un des princi^ paux :
La marmite, dont il se servait pendant sa vie, était en grande vénération ; on venait de tous côtés Tem-. prunter pour y faire cuire le festin des noce$, auxquelles elle donnait un succès heureux Après les noces, on mettait la marmite hors de la cabane et elle partait et retournait d'elle-même à la mosquée du saint. Ce miracle était cru et le serait encore, mais, par malheur, un Marabout vivant, aussi grand saint que Sidi Trad mort, ayant emprunté la marmite pour ses noces la garda et oncques on ue la vit plps retourner miraculeusement.
Le grand saint SIdi Trad habitait dans les montagnes diji Tarf, auprès d*uae souro^ d'eau chaude, dont les environs sont les meilleurs terrains et les plus fertiles de la contrée.
Il avait bâti, dans cet endroit, un oratoire; sur la fia de sa prière, il sq mettait une corde au cou, passait le bout de la corde à une pièce de l^ois, s'y suspendait jusqu'à ce qu il fût presque étranglé; alors il lâchait la corde, tombait évanoui et restait quelque temps immobile jusqu'à ce qu'il eut repris la respiration. Notez qu'il y avait des Arabes auprès de lui qui lui étaient la corde du cou et qui se retiraient, après, pour laisser le Marabout en conférence avec le Prophète Mahomet qui venait le trouver; quelquefois ils se disputaient ensemble. Il en imposait ainsi, et non-seulement il passait pour saint, mais encore* il avait par ce moyen le commandement absolu de tout le pays. Les ruses en dévotion sont souvent très-utiles et font bouillir la marmite des imposteurs qui les mettent en pratique et qui en imposent ainsi au peuple ignorant et crédule.
Sidi Trad vivait vers l'an 1680 ; il eût plusieurs enfants desquels Belabès, Taînô de tous, succéda au Commandement du pays. Celui-ci se maria et eût, d'une négresse, Ahmed ben Belabés dont nous devons parler.
Ahmed parut dans sa jeunesse fort brave et remuant. Ses oncles conçurent de la jalousie contre lui et son père ne pût faire autre chose que de lui donner un petit douar à commander.
Lorsqu'il' se vit maître d'un douar, il proposa à ses camarades et amis d'aller en maraude. Il se trouva plusieurs braves qui le suivirent. Ils ne vivaient que des vols qu'ils faisaient sur leurs voisins et tous les jours c'étaient de nouvelles gcuies, c'est-à-dire des courses pour enlever des bœufs et des bestiaux. Une vie si douce en apparence, qui les exemptait du travail que les Arabes haïssent extrêmement et qui leur donnait les moyens de vivre aux dépens de qui avait le malheur d'être attaqué, lui attira encore quantité de braves qui se joignirent à lui et qui firent connaître et craindre Ahmed ben Belabés de tous les arabes ses voisins. La jalousie de ses oncles augmenta encore plus et Belabés le père étant mort, le pays et toute la nation de Mazoule furent divisés. Les oncles prétendirent commander ; le neveu le voulait aussi. La guerre s'alluma * plus de Chef principal, et beaucoup de Chefs particuliers brouillés les uns contre les autres.
Belabés fut un jour attaqué et surpris prés de la rivière de Boubias(sans doute Bougons) par quelques uns de ses oncles ; il reçut, dans le combat, un coup de fusil dans la cuisse. Il ne fit alors que descendre de cheval et se banda la plaie avec un demi turban qu'il avait, puis, étant remonté avec un courage de lion, feignit d'avoir beaucoup de monde peu éloigné de lui, appela les plus braves et les plus connus,
poursuivit ses oncles, les mit en fuite et se sauva par cette ruse, avec très peu de cavaliers, d'un pas où il devait absolument périr, sa mort ayant été jurée.
La guerre ne finit point là. Quelque temps après, «es parents lui donnèrent encore dessus. Il eut alors le malheur de perdre son frère un des plus braves de sa troupe.
Oe dernier coup Tobligea à faire la paix ; mais comme il gardait sur le cœur et la mort de son frère et quantité de blessures qu'il avait reçues de ses parents, il fit si bien qull trouva le moyen d'empoisonner deux de ses oncles des principaux de la Mazoule. Il arriva quelque temps après que les Maures, sous de mauvais prétextes, firent laguerre aux Françaisde la Galle et qu'un jour ayant surpris dix Français qui étaient à la chasse, ils en tuèrent cinq et blessèrent les cinq autres. M. de Marie qui commandait alors à La Galle, voulut avoir raison de la mort de ces cinq hommes. Le comptoir avait fait de grosses avances aux Ghefs de cette nation pour se la conserver en paix, car elle seule était capable d*empécher tout le négoce qu'on y faisait.
Ahmed ben Belabès avait toujours été ami des chrétiens, car on observe qu'il ne leur a jamais fait de mal ; au contraire, pendant qu'il était brouillé avec eux, un bateau corailleur ayant fait naufrage sur ses côtes, il sauva tout l'équipage et le renvoya à La Galle avec les agrès et les coraux sauvés du naufrage, Belabès vint donc offrir de venger le sang des morts, à condition qu'on le ferait le seul Ghef du pays, ce qu'on lui promit.
M. de Marie envoya de son côté, au Bey de Gonstantine, demander justice pour la mort des Français et l'on y conclut qu'il fallait faire périr huit des prin*
oipau^ d^ oe$ petite Cbefs et aïeUre Belabës à ha. tôtp de la oaUoa de la Mazoule pour empêcher lea désor» dres qui suivent la multitude des Chefs et pour la sCireté de la vie des chrétien^.
Il s'agissait dexôcuter le projet et de saisir ceux que la politique avait fait epadamoer, quoique peutêtre innocents de la mort des Français.
Pour y réussir le Bey demanda une somme considérable qu'aucun oe voulut payer du sien. Mais Belab^ qui les trahissait tous, les porta à venir em^ prunter la somme nécessaire, soi - disant que lés chrétiens qe la leur refuseraient pas lorsqu'ils la demanderaient tous ensemble.
Ils furent donrc tous à La Galle, et M. de Mario, qui avait ordre de les arrêter, leur chercha une querelle d'Â.Uemand, les fit d'abord désarmer et, en môme temps, environ trois cent^ Maures qui les avaient sui* vis. Il emprisonna les Chefs et en fit donner avis au Khalife du Bey, C'est à cette occasion que Ton a établi l'usage, qui subsiste encore, qu'aucun Maure ne peut entrer avec des armes dans la place de La Calie Qt du Cap Nègre» Ils Qont obligés de laisser jusqu'à leurs couteaux à la porte, sans quoi on leur donne fort bien la bastonnade si on les trouve armés.
Le Klhalile envoya prendre ces huit Chefs, et, pour recevoir le présent promis pour leurs têtes, il les fit périr tous les huit, donna le titre de Schick à Belabès qui, se voyant alors Chef absolu, renouvela ses cruau-^ tés et l'on compte quatre-vingts de ses parents qu'il a assassinés, empoisonnés ou tués de sa propre main ou par ses satellites. Il a rendu, aujourd'hui, sa Nation trés-puissante, et gouverne tranquillement et absolument, massacrant qui bon lui semble et mettant les impôts qu'il juge à propos. Il est haï, et, craint des
Tiurcs qui, en outre qu'ils ne peuvent souffrir pair politique un Chef puissant et brave, se ressouviennent encore des vols et des pillages «que Belabès a faits aux Douars de la plaine de Bône, dont les Turcs sont les Chefs.
Il reste quelques fils de ses parents assassinés, que le sang de leurs pères révolte et porte à la vengeance. Ils font tous les jours des courses sur la Nation de Belabès. Ils ont tué deux de ses fils et, retirés dans les montagnes, ils chagrinent souvent notre Belabès.
« Lorsque nous étions avec lui au Telf (Tarf), où je fus herboriser le long du ruisseau d'eau chaude et près de l'hermitage de Sidi Trad, Belabès* offrait mille piastres au Catd de Bône pour l'obliger à couper la tête à trois de ses neveux et à deux Chefs qui les avaient reçus et qui les protégeaient. Telle est la politique de ce pays : les Caïds et les Chefs vendent à prix d*argent la tôte des hommes et les font mourir sans forme de procès, ni raison apparente.
Les Arabes ne se poussent, ne deviennent Chefs et ne se soutiennent que par des voleries, des rapines, des meurtres, des assassinats et des crimes semblables, et Ton est ensuite obligé de ménager et de feindre estimer de semblables coquins dignes des plus affreux supplices, qui sont cependant Princes et maîtres absolus de leurs pays.
La politique veut que les Français soient amis de Belabès et le soutiennent, parce que tout méchant qu'il est, il entretient la paix dans le pays, étant craint et redouté, et en état de soumettre les autres nations qui voudraient faire tort au commerce et à la tranquillité des Français établis à La Calle, et, qu'outre cela, en changeant on trouverait peut-être pis (i), »
(1) P^xmoomL
L'abbé Poiret, qui visita La Calle soixante ans après Peyssonnel, c'est-à-dire en 1785, nous fournit sur le môme sujet quelques détails assez curieux ; voici l'ex- . Irait d'une de ses lettres :
» Les Maures, qui habitent la Mazoule, vivaient d'abord comme les Nadis (Nehed) leurs voisins, sans lois et sans frein, n'ayant d'autre dépendance qu'un léger tribut qu'ils payaient au Bey de Constantine. Ils faisaient alors beaucoup d'excursions qui troublaient le commerce et portaient le désordre dans les Comptoirs français. Pour se mettre à l'abri de leurs hostilités, la Compagnie fit représenter au Divan d'Alger, que puisqu'elle était lismataire, c'est-à-dire que puisqu'elle payait les droits convenus pour la tranquille possession du pays, il était juste qu'Alger la garantit des vexations des Maures de la Mazoule.
Le Divan promit d'y remédier en donnant un Schick (un Chef) à ces différentes nations, qui répondrait de tout le mal que les Maures de la Mazoule feraient à la Compagnie, mais qu'il fallait que la Compagnie fit les avances nécessaires pour obliger ces nations à se soumettre au pouvoir d'un seul ; qu'il fallait encore assigner à ce Schick certains revenus sur les différents objets de commerce. Tout fut accordé.
Le Divan donna au Bey de Constantine le droit de nommer un Schick à la Mazoule. Il choisit Belabès , un des principaux du pays , et le mit en possession de sa place à la tète d'un camp considérable. La loi du Divan était alors que ce Schick ne serait reconnu tel que du consentement du Gouverneur de La Calle; mais après la mort d'Abdallah, qui succéda à Belabès,leBey de Constantine s'attribua seul ce droit. Ce premier Schick, après
avoir soumis quelques nations rebelles eut un régne assez tranquille,
Abdallah lui succéda. Ce monstre, élevé et nourri dans le crime, ne signala que par les plus horribles forfaits un régne de plus d*un de|ni-siécle. Il ne manquait pas de courage, mais c'était celui des Cartou^ che et des Mandrin, Il ne s*en servait que pour dépouiller ses voisins et se révolter contre le Bey de Constantine, auquel il refusa très-souvent de payer
tribut. D'une ambition démesurée, il était si jaloux de son autorité que tout ce qui y portait le moindre ombrage était à l'instant sacrifié. Deux de ses frères en furent les malheureuses victimes. Ils vivaient d'abord avec lui dans une union parfaite ; mais Abdallah s'i» magina qu'ils avaient intrigué auprès du Bey de Constantine, pour avoir le gouvernement de la Mazoule. Il ne lui en fallut pas davantage pour le déterminer à s'en défaire. Ses frères furent heureusement instruits des projets de ce furieux ; ils s'éloignèrent au plus tôt. Quelque temps après, Abdallah paraissant entièrement revenu de ses soupçons, écrivit à l'un des deux pour l'engager à venir vivre avec lui : il lui jura par tout ce que la religion, le sang et l'amitié ont de plus sacré, qu'il le traiterait comme un frère chéri, et qu'il reconnaissait combien ses soupçons avaient été injustes. Oelui-ci, séduit par ces vives protestations, se rendit auprès du Schick son frère : il en fut accueilli avec la plus tendre affection. Tous deux, en s*embrassant, versèrent des larmes de joie. Ce ne furent pendant plusieurs jours que festins et divertissements. Cependant, le frère d'Abdallah ne se livrait qu'avec réserve à la confiance que celui-ci voulait lui in^irer. Il n'osait sortir du douar. Abdallah lui en fit un jour de tendres reproches et, à force de caresses, l'engagea à faire une promenade avec lui. Ce frère, trop confiant, se laissa séduire par ces protestations d'amittô. Il» sortent ensemble, suivis de quelques cava^
— métiers: mats à peine à qoelques portées de fusil da d-'j^iar, AMa!laii ordoane ife tira* sur lui. Cet înlor- Uf;^ se saoTe vers itfie mosqoée, tieu sacré et prifUé- ^îé, m^ate i^aw les p!QS grands cnaoes. Abdallah ne resfiecte pi as rîeo ; il eu arrache soo frère ianoceot et le (ait massacrer soas ses yeox. Il lai eo restait encore on antre, réfugié dn dAè de Tnois. Abdallah fait un ytpjai^e daus ce pays. Il lai envoie des présents et t'engage à le venir voir. Celni-ci crut n avoir rien â craindre en se ren«iant à ses instances. Il arriva ; mais tandis qa'ils se donnent réciproquement le baiser de paix, Abdallah tire un poignard de dessous son burnous et égorge son frère sur ses propres genoux. D'après ces traits de cruauté, vous jugez aisément, mon cher Docteur, tout ce dont ce monstre était capable. Il se baignait dans le sang sans aucun remords ; tout était sacrifié à ses passions. Li\Té aux plus grands excès de la débauche, il la porta jusqu'à abuser par force de ses propres filles.
Ayant un jour fait violence à une jeune mauresque qu'il avait attachée â un arbre, sa brutalité satisfaite, il poignarda cette malheureuse de ses propres mains, pour avoir osé résister à ses instances. A Tâge de quatre-vingts ans, il avait épousé une jeune femme de quinze. Celle-ci interrogée par ses compagnes sur les plaisirs qu'elle pouvait éprouver avec le vieil Abdallah, leur témoigna combien un mari de cet âge la dégoûtait. Malheureusement, elle en est entendue: il sort furieux de sa tente et plonge impitoyablement un poignard dans le sein de cette infortunée qui embrassait ses genoux.
Presque toujours ses crimes étaient dirigés par une
politique des plus fines, quand il se croyait obligé
d'y avoir recours. Vous en jugerez par ranecdote suivante qui m*â été racontée à La Galle. Abdallah Joignait à tous ses vices une sord A avarice. Malheur à celui de ses sujets qu'il soupçonnait être riche ! Il fallait ou qu'il déclarât et abandonnât ses richesses, ou qu'il périt sous les coups et dans les plus afifreuses tortures. Un des principaux de la Nation avait amassé de grandes richesses par son industrie et son travail. Abdallah les convoita ; mais comme le possesseur était très considéré, il n'osa faire un coup d'éclat. Il lui tendit un piège bien difficile à éviter.
« Mon ami, lui dit-il,tu sais combien j'ai de confian- 9 ce en tes conseils ; je t'ai toujours regardé comme » mon père et mon meilleur ami. Les Chrétiens de D La Galle m'ont trompé dans le commerce ; j'ai eu i patience ; mais leur mauvaise foi, leurs injustices » augmentent de jour en jour. Ne serais-tu pas d'avis 9 que je les punisse, que je tombe sur leurs troupeaftix » et que j'arme contre eux les nations voisines ; c'est » mon dessein ? »
Abdallah, entier dans ses volontés, ne consultait jamais les autres, que pour leur ordonner d'être de son avis. Cet Arabe courtisan trouve que rien n'est plus juste que la résolution du Schick. Abdallah ajoute qu'il veut, pour le lendemain, assembler son Conseil et mettre la chose en délibération ; mais^ en attendant, il lui ordonne le plus grand secret. Le lendemain, l<^s principaux Arabes se réunissent sous la tente d'Abdallah qui leur tint ce discours :
« Vous savez tout le bien que nous recevons des » Clirétiensde La Galle, et combien ils s'efforceU de • rendre le commerce florissant : vous savez par quels » serments je me suis engagé à les protéger et à les >» défendre. Que mérite un homme assez audacieux
» pour m'engager à violer mes flerments et à trahir *» les Chrétiens? »
Tous ensemble rôibndirent : la mort.
Abdallah nomma TArabe opulent, qui fut massacré avant d'avoir eu le temps de se justifier.
Je vousrapporie ces traits, mon cher Docteur, non pas comme ceux d'un simple particulier livré à la scélératesse, mais comme appartenant aux mœurs de la Nation et même comme un titre d'éloges aux yeux de ces barbares.
Tant de cruautés donnèrent au Schick Abdallah une grande réputation. Il l'augmenta encore et termina une vie pleine d'atrocités par un voyage à la Mecque. Il mourut, à son retour, à moitié chemin, âgé de plus de quatre-vingts ans. On lui dressa une mosquée où il est honoré comme un Saint.
Abdallah avait deux âls : Ali Bey et El-Bahy. L'atné, Ali Bey, avait souvent essayé de se défaire de son père, au moins de le chasser de sa place. Il réussit enfin à s'en emparer ; mais ses succès furent de peu de durée. Abdallah reprit sa première autorité, et comme il aimait ce fils rebelle, il se contenta de l'envoyer dans les prisons de La Galle. A son départ pour la, Mecque, Abdallah remit son fils au pouvoir du Bey de Constantine et céda toute son autorité à El-Bahy, son second fils.
Celui-ci, sans mœurs, a^ns probité, ne se montra pas moins cruel et sanguinaire que son père. Avant la contagion actuelle (la peste), il venait souvent à La Calle, où il s'enivrait avec les soldats et les manœuvres. Sa figure est douce et prévenante, mais son cœur est celui d'un tigre Je ne voua citerai de lui que ce seul trait, pour ne point davantage souiller ma phune par le récit de nouvelles horreurs. Une nègres-
se, ettdave d'Bl-Bàby, s'était abandonnée à un Maure. Elle en était enceinte. El-6ahy en fut instruit ; il lit saisir cette infortunée, et ordonna qu'on lui écrasât les mamelles entre deux grosses pierres. Après quoi il lui ouvrit lui môme le ventre.
L'on m'a assuré qu'il avait assisté, eu riant, à oe spectacle d'horreur. Incrédule par libertinage, il se moque de la loi de Mahomet et se livre tout entier aux excès de la plus infâme débauche. Je Tai vu, à Bône, après sa disgrâce, continuer le même genre de vie et sans cesse environné de compagnons de son libertinage.
Cependant Ali Bey, renfermé dans les prisons de Constantine, sollicitait vivement le Bey de cette ville de lui accorder le gouvernement des Maures de la Mazoule, auquel il avait droit par sa naissance. Il appuya cette demande en promettant de payer des tributs bien plus considérables que ceux que payait son frère. Ses offres furent enfin acceptées.
Le Bey de Constantine, à la tète d'un camp considérable, vint fondre sur le douar d'Bl-Bahy qui n'eut que le temps de prendre la fuite. Dés ce moment, Alt Bey fut reconnu pour Schick.
Ces révolutions arrivèrent peu après mon arrivée en Afrique.
PaU'et ajoute dans une autre lettre :
Les contrées que j'habite sont devenues un théâtre sanglant de cruautés et d'horreurs. AU Bey fait, depuis quelque temps, des excursions fréquentes sur plusieurs hordes Arabes de son voisinage. A la faveur de la nuit, il fond â la tête de ses cavaliers sur les troupeaux et les tentes, en chasse les habitants, s'empare de leurs poasessions et emmène en captivité leurs feomies et
leurs enfants. Ces malheureux, livrés à la brutalité du soldat, sont traités comme des bêtes de somme jusqu'à ce quils soient Tachetés par leurs parents ; plusieurs expirent par la disette ou sous les coups, au milieu des gémissements et du désespoir. Ceux qui survivent n'en sont que plus à plaindre. . .
Parmi les Nations dépouillées, il s'en est trouvé une, les Bénit Selems, qui faisaient un commerce annuel avec la Compagnie. Ces Arabes étaient pauvres, incapables de racheter leurs femmes et leurs enfants ; ils ont eu recours, dans cette extrémité, au Gouverneur de La Calle, espérant qu'Ali Bey, déterminé par des intérêts de commerce, aurait quelques égards pour la Compagnie. La négociation a eu lieu, et, moyennant un certain nombre de piastres que l'on offrit à ce Chef, il consentit à rendre la liberté aux Bénit Selems.
... Ali Bey était depuis près d'un an privé de ses femmes et de ses enfants, que le Bey de Constantine gardait en otage jusqu'à ce que ce Chef lui eût payé environ 30,000 piastres qu'il lui avait promises pour avoir la libre possession du pays à la place de son frère El-Bahy. Cette somme ayant été acquittée, le Bey de Constantine a renvoyé au Chef de la Mazoule ses femmes et ses enfants. »
Dans la correspondance du Directeur de La Calle, nous verrons des détails encore plus précis et qui appartiennent à l'histoire môme des anciennes Concessions. Seulement, afin de suivre cette famille, nous dirons qu'en 1817, au moment de la reprise de possession do La Calle, par les Français, le Schick de la Mazoule, Metir Ben Ali Bey, venait d'être assassiné par ses parents; la même année, Mohammed Ben Me-
tir, fllsdu défuoii était nommé à sa place. C'est celui* ci qui, par ordre de Hassein-Paclia, incendia La Calie, en 1827. Le Gouvernement turc lui avait donné un pouvoir absolu sur ses administrés, on peut en juger par sa justice qui fait encore le sujet des conver* sations; il faisait ficher en terre, par un épieu lui traversant la poitrine, tout voleur des montagnards Nehed ou Ehoumir qu'il saisissait.
Lorsque Yousouf prit possession de La Calle, au nom de la France, plusieurs enfants de Ben Metir se trouvaient aux Oulad Dleb et avaient déjà fait leur soumission. Mais ces jeunes gens, mafgré les sages conseils de leur tuteur, un certain Ben Djedid, qui avait épousé leur mère aussitôt son veuvage, finirent, les uns et les autres, assez tristement
Abdallah Ei-6ahy, le cadet, caractère faible et sans dignité, ne sut pas conserver la fortune que lui avait laissée son père. En 1834, il se rendit à Bône offrir sa soumission au Général Ç'Dzer, puis, peu de temps après, il alla à Constantine pour faire la même démarche près d'Ahmed Bey, qui lui fit cadeau d'un cheval et d'un équipement complet.
Nommé par nous une seconde fois Cheikh des Oulad Dleb, après l'occupation de La Calle, en raison du prestige de sa famille^ il fallut le destituer peu de temps après; son frère aîné, qui avait été fait Officier de Spahis auxiliaires et dont on était très-content, fut presque aussitôt assassiné à la porte de Bône. Abdallah passa aux yeux des Arabes -corn me l'instigateur de ce crime. Il n'aurait fait, du reste, que suivre l'exemple de ses ancêtres, parmi lesquels on compte plusieurs fraticides. — Le plus jeune frèi'e, Ferhat, qui, avec les Nehed montagnards, se livrait à des incursions fréquentes sur les Tribus soumises qu'il dé-
pottUlait, (ai pris et gardé en prison ; •- il y a longtemps qu'il n*est plus question cVeux dans le pays.
A 18 kilomètres au Sud -Ouest de La Calle se trouve, aujourd'hui, un groupe de population nommé les Oulad Dieb d'Ain Khiar. Au moment de la conquôte,^ ce territoire était inoccupé, il avait servi comme apanage ou terrain Malcliezen, aux anciens Cheilchs des Oulad Dieb. Nous y installâmes d'abord un détachement de Spahis pour la police du pays, puis, peu après, des gens de toutes les Tribus limitrophes y furent placés et s'y fixèrent définitivement. La fusion de ces éléments hétérogènes est maintenant complète ; U serait difficile, après quarante ans de croisements successifs entre ces familles, de reconnaître les origines des divers habitants ; mais cette circonstance nous rappelle une particularité qui mérite d'être mentionnée. Yousouf avait donc créé, à Aïn Khiar, un poste de Spahis auxiliaires chargé d'assurer la sécurité des environs. Un jour que les hommes inscrits sur les contrôles de cette troupe se présentaient pour toucher leur solde, il en arriva, en même temps, à peu près quatre fois autant d'autres tribus que l'on ne connaissait pas, ayant la prétention d'être payés aussi. Que voulezvous, leur demanda-t-on ? Etre payés pour la paix que nous vous accordons et la protection que nous donnons à vos Chrétiens de La Galle. C'était la coutume de l'ancien Comptoir que nous voulons voir conserver !
Yousouf leur répondit : « Que la France payait les services qu'on lui rendait, mais n'achetait pas la paix. »
La manière énergique dont celte explication fut donnée suffit, et jamais plus on ne souleva de pareilles exigences.
BBKl-ÂifÀX^ — dette Tribu est située à Î6 kilomètres au Sud-Est de La Oalle, sur les deux rives de rOued £i-Kebir. D'après la tradition locale, elle tire son nom d'un Chef d'origine Arabe qui partit du Sud à la tête d'un certain nombre de cavaliers et vint conquérir le pays aujourd'hui occupé par lesBeni-Amar; mais ils reconnaissaient la suprématie des Ou lad Dieb. Du reste, leur origine et leurs traditions sont les mômes, comme branche de Ja famille des Nehed.
Sbba. ~ La Tribu des Seba, dont le territoire occupe toute la plaine comprise entre la mer, les dunes des Oulad Dieb, le grand marais de Mekbaddou et 1^ 'Mafrag, est d'origine Arabe. D'après les traditions locales, elle tire son nom de sept frères (sebâa) qui vinrent s'installer auprès de la source d'Ala Saboun, où Ton voit encore leurs sept tombeaux.
Quoique issus de sept marabouts, les Seba passent pour avoir été très-guerriers, et ils ont conservé des habitudes laboriei^ses qui tranchent avec leur origine religieuse.
Leur territoire est traversé, de l'Ouest à l'Est, par rOued el-Kebir qui déborde souvent en hiver et inonde les trois quarts des terres. Cette circonstance a pour effet de rendre le sol marécageux et malsain en été. La zone Nord, formée des dunes fixes, recouvertes de broussailles, est Impropre à la culture ; la partie Sud est essentiellement marécageuse et n'est bonne qu'au pâturage; la zone intermédiaire est seule cultivable, aussi les céréales récoltées ne suffîsent-elles pasà ralimentation des habitants: ils sont obligés d'acheter le complément. Mais ils se livrent à l'élève du bétail, sur une grande échelle, et cultivent du tabac estimé.
OuLAD YouB. - Les Oulad Youta, îsdos d'une Colonie de la Tribu Tunisienne des Djendouba, aujourd'hui encore établie en Tunisie, sont installés depuis une époque trés-reculée dans le pays qu'ils occupent aujourd'hui, à 19 kilomètres au Sud de La Galle.
Administrés par un Chef nommé Youb Ben A.li, les émigrants Tunisiens prirent son nom et eurent la sagesse de se maintenir en paix avec leurs voisins. Ils furent d'abord obligés de reconnaître l'autorité du Chef de la ville du Kef, relevant lui-même de Tunis; mais bientôt le Cheilfh A^lgérien des environs de La Calle les rangea sous sa domination et. depuis plusieurs siècles, ils font partie de l'Algérie.
Ils firent leur soumission à la France, en 1845; turbulents d'abord, ils s attirèrent plusieurs châtiments exemplaires. Leur situation sur la ligne frontière explique ces agitations des premiers temps de la conquête.
Le territoire des Oulad Youb est entouré, de tous côtés, par des montagnes dont les plus hautes s'étendent vers la Tunisie, les autress'abaissant dans ladirection du Nord. Au milieu se trouve un énorme massif broussailleux qui partage la Tribu en deux parties sous le rapport des terres de culture.
Vers la Uégence, les terr s arables sont de meilleure qualité ; celles du côté opposé, enclavées dans rOued El-Kebir et l'Oued Bougous, sont principalement réservées pour les cultures du printemps et poifr les pûlurages La majeure partie du sol est couverte de forêts et de* broussailles qui offrent des ressources précieuses pour l'élevage des troupeaux. Le commerce des bestiaux y est considérable. Son miel est très-reclierché.
Cette tribu possède, à peu de distance du Bordj du Mexenna, une source d'eaux chaudes de peu d'importance.
Chez leô Oulad Youb existe la famille des Ben Ha-
lim, qui prétend être une branche descendant du Marabout SIdi Trad, ancêtre des Oulad Dieb.
Brabtia. - Les Brabtia occupent le bord de la mer à rO. de La Calle. Leur territoire est formé en partie des plaines marécageuses qui reçoivent, en hiver, le tropplein des lacs Malah, Oubeïra et Tonga. L^autre partie se compose de massifs montagneux généralement recouverts de forêts et de broussailles. Les terres, propres aux céréales, y sont trés-favorables h la culture du millet^ du maïs et du tabac. Des prairies naturelles et le pâturage dans les fgrêts, permettent aux Brabtia d'élever un grand nombre de bestiaux.
Cette population, en majeure partie d'origine Arabe, reconnaissait la suprématie des Oulad Dieb.
Les ruines de la vieille Calle ou Bastion de France sont sur son territoire.
SouARAKH. —Cette tribu est située à l'extrémité de l'Algérie, à 9 kilomètres de La Calle, sur la frontière de la Régence de Tunis. Comme beaucoup d'autres populations des environs, elle n'était autrefois qu une fraction de la grande tribu deâ Nehed Les Souarakh par suite de leur voisinage avec la Tunisie, n'ont pas toujours eu le même sort, ni suivi la même fortune que les autres Nehed. Ainsi, quelques années avant l'occupation française, par suite de la chute du Pacha d'Alger et de$ embal'ras du Bey de Constantine qui ne pouvait guère les surveiller, un de leurs Cheikhs voulant régulariser sa position, alla se faire investir par le Bey de Tunis et lui paya une certaine redevance ; mais ce fut le seul acte de vassalité de la part de ce fonctionnaire et de ses administrés qui se pré-
tendatont iodëpeDdauts. A l'époque de l'occupation
de La Oalle, les Souarakh nous firent quelque opposition et tentèrent même divers coups de main contre notre nouveau poste. Ce n'est guère que trois ans après que les notables de la tribu vinrent faire leur soumission définitive entre les mains du Commandant de Mirbek.
Le territoire des Souarakh est formé» pour sa plus grande partie, du bassin de TOued El-Heurg, qui se jette dans le lac Tonga. Le sot, d'une fertilité médiocre, est peu propre à la culture des céréales, mais il convient bien au tabac, au sorgho et au millet. Entre rOued El-Heurg et la mer, s'étend une bande sablonneuse, stérile, parsemée çà et là de pitons rocheux et couverts de chétives broussailles. C'est là que se trouvent les principaux terrains de parcours de la tribu. Cette zone s'arrête à la Mecida, rivière canalisée qui sert de déversoir au lac de Tonga, coulant à la mer. Il y existe aussi une source d'eaux chaudes de peu d'importance dite Hammam-Labrek.
Le pays des Souarakh est très accidenté ; le point le plus remarquable est le Kef d'Oum-Teboul, qui renferme dans son sein de riches mines de plomb argentifère. Ces mines en pleine exploitation par une Compagnie française, sont une source de richesse pour la tribu, qui y trouve une main-d'œuvre permanente et convenablement rétribuée. Une population européenne une s'est également installée sur ce point; elle habite le bel établissement de l'exploitation des Mines et le village constitué par décret du 10 Décembre 1869. Les ruines de l'ancien Etablissement de la Compagnie française du Cap Roux ou ^eglab, sont sur le territoire des Souarakh.
Dans la tribu des Souarakh existe une famille dite des Oum-Hani qui, jadis, était au service de la Compagnie française de La Calie, oix ils se fainient em*
ployer comme Truchemans. — Le dernier personnage un peu marquant de cette famille, a été Djabailah ben Oum Hani, qui se mita notre service dès notre arrivée dans le pays. Nommé Kaïd de tout le Cercle, il garda le Commandement jusqu'en 1847.
Les Lakhdar et les Aouaoucha sont deux petites tribut contiguôs l'une à Tautre, situées sur la frontière de Tunis; la première à 13 kilomètres au S.-E.; la seconde, à 18 kilomètres à TE. de La Calle. Elles faisaient partie de la grande tribu des Nehed et avaient une existence en quelque sorte commune.
L'éloignement de cette tribu des centres de l'autorité de l'Algérie et d^ la Tunisie lui avait permis de conserver une indépendance presque absolue. Elle ne payait des Impôts que lorsqu'on venait les réclamer à la tête d'une colonne de troupes, et encore fallait-il les surprendre dans la plaine ; alors elle les acquittait tantôt au Bey de Tunis, tantôt à celui de Constantine, suivant que la colonne qui parcourait le pays appartenait à l'une ou l'autre des deux régions. Il leur est même arrivé de payer à la fois l'Impôt aux deux Régences dans le courant d'une année.
Le territoire des deux tribus présente des conditions topographiques à peu près semblables, il est légèrement montagneux ; les vallées et les plaines sont très favorables à la culture des céréales, du maïs, du sorgho, du tabac. Deux rivières, l'Oued Leben et l'Oued El-Hout prennent leur source chez les Aouaoucha et arrosent les deux territoires.
Les hauteurs sont couvertes de massifs de chêneslièges. Les deux tribus possèdent chacune des Eaux thermales. Un Marché couvert, très important, existe à Roumel Souk et se tient le mardi ; il est très fré-
iiuenté; môme par les Tunisiens. Des ruines Romaines
connues sous le nom de Ain El-Kasser, couvrant une superficie d'au moins un hectare, se voient chez les Aouaoucha. Le lac de Tonga, dont il a déjà été question, est sur le territoire des Lakhdar. Il occupe une superficie de 2,000 hectares environ.
La tribu des Oulad Arid est de race Arabe et tire son nom d'un certain El-Aridi, originaire de la tribu des Sahari de Bitam dans le Hodna, et dont les habitants émigrent chaque année vers le Tell pour y chercher les pâturages qui, en été, leur font défaut sur les hauts plateaux.
La tradition rapporte qu'à une époque très reculée, un certain nombre de nomades ayant à leur tôte El- Aridi et conduisant de nombreux troupeaux, vinrent camper sur le territoire compris entre le lac de Tonga et le lac Oubéïra. L'eau et les forêts qui offrent, en toute saison, d'excellents pâturages devaient exciter la convoitise d'un peuple pasteur par excellence. Aussi les émigrants s'y installèrent-ils sans la moindre opposition de la part des habitants du pays qui, du reste, étaient alors peu nombreux . C'est toujours la tradition desNehed.
Les Sebeta sont frères des Oulad Arid. Le territoire de ces deux fractions qui, bien que portant un nom différent, forment une seule tribu, est situé à 6 kil. au Sud de La Galle . Il est traversé de TEst à rOuest par une ligne de hauteurs peu accentuées qui s'abaissent, au Nord, vers les lacs Oubeïraet du Tonga et, au Sud, sur l'Oued El-Kebir.
Ces hauteurs sont couvertes de forêts qui occupent les trois quarts de la surface de la tribu. Les terres de culture sont disséminées en plusieurs groupes; elles produisent surtout du tabac.
Nous voici aux tribus du Kaldat de Bou Hadjar. La première, celle des Oulad Nacer se compose, d'après la tradition locale, d'une partie des descendants du Marabout Sidi Irad, dont nous avons raconté la merveilleuse histoire en parlant des Oulad Dieb. Il existe sur ce territoire, à Textrôme frontière, une source thermale très abondante qui porte encore le nom ée Hammam Sidi Trad, et donne 50 litres à !a
minute.
On voit, là, des pans de murs qui sont, sans aucun doute, les restes d'un Etablissement romain. A leur soitie du sol les eaux sont d'une température d'environ 70degrés ; refroidies elles sont très potables. Cette eau est fort renommée dans le pays contre les douleurs, les affections de la peau. Elle ne se prend qu'en bains à l'exception dû jeudi et du vendredi, jours où, suivant les Indigènes, elle est d'une température insupportable.
L'Etablissement actuel est tout à fait primitif ; il consiste eu une sorte de grotte à travers la voûte de laquelle l'eau tombe en douches sur le patient, et un monceau de branchages sur lesquels le malade dûment enveloppé de buissons, s'étend pour prendre des bains de vapeur. A 25 mètres environ, tout près de la rivière, coule, d'une fissure de rocher, une seconde source d'une odeur sulfureuse prononcée, dépôt abondant de soufre et mélangé^ d'incrustations calcaires. Sa température est de 48** et le débit approximatif de 10 litres à la minute.
C'est sur le territoire des Oulad Nacer quQ l'on rencontre le plus grand nopubre d'anciens pressoirs A bulle.
Les Chib0^A; de même que les OutAD MBSAOtJD
n.'appartiennent pas au groupe collectif des Nehed qui peuple presque tout le Cercle de La Calle. Du reste, leur arrivée dans ce pays est récente puisqu'elle ne remonte qu'à Tannée 1816. A cette époque, la peste ayant détruit presque totalement la population de la contrée où nous les voyons aujourd'hui, les Chiebna et les 0. Mesaoud vinrent de la Tunisie et s'y installèrent.
Les gens de la Chbfia et des Ou lad Sidi Bekrisont, la plupart, d'origine religieuse et se donnent pour ancêtres des Marabouts qui ont plus ou moins accompli de miracles ; plus fanatiques que leurs voisins ils nous furent longtemps hostiles et ne firent leur soumission que les derniers, profitant des difficultés que présente leur pays accidenté et couvert de forêts.
Dans la Chefia, au pied du Bou Abed, on trouve une source thermale, avec des vestiges d'Etablissement Romain. Cette eau, d'une température de 30 degrés environ, a un débit d'une cinquantaine de litres à la minute, et jouit d'une grande réputation contre la gale, réputation attestée par les nombreux rxvoto qui recouvrent une partie des ruines. Cette source s'appelle indifféremment Hammam Sidi Djal>- Allah du nom d'un ancien Kald et, plus souvent, par celui de Ain Naga, nom primitif.
Dans la Chefia existe une famille connue sous le nom de Ben AbdEl-Ouhab qui avait une certaine influence dans cette région. Quand nous parûmes dans le pays, son représentant était El-Hadj Abd El-Ouhab, auquel nous donnâmes le titre de Cheikh. Il passa son Commandement à son fils afin d'accomplir le pèlerinage de la Mecque. A son retour» il partit pour
la Kabylie sous le prétexte de s'y faire traiter d*une maladie d*yeux ; en réalité, il ne fit que s'y livrer à des prédications malveillantes que lui facilitait son titre de Marabout et y pousser à la guerre sainte. Puis il revint dans le Cercle de La Galle au moment de l'insurrection des Béni Salali, dans laquelle il se lança ouvertement en cherchant à entraîner les fractions sur lesquelles il avait quelque influence : Chiebna, 0. Nacer, O. Mesaoud ; pris les armes à la main, il fut tué en Juillet 1852 et guéri pour toujours du mal d'yeux qui servait d'excuse à ses voyages et de l'envie de se livrer à la propagande insurrectionnelle.
Nous avons vu le Capitaine Berthier prendre possession des ruines de La Calle et s'y installer au mois de Juillet 1836. Comme je l'ai dit ailleurs, ce pays avait été complètement délaissé depuis 1830, et les Tunisiens avaient cherché à s'y implanter; aussi, deux cavaliers du Bey de Tunis arrivèrent-ils aussitôt pour s'assurer de quelle manière nous occupions ce point. C'étaient les avant-coureurs d'un visiteur plus important, qui, suivi d'une escorte nombreuse, vint visiter M. Berthier sous le prétexte que se trouvant près de lui il avait voulu le saluer. Son but était, avant tout, de satisfaire sa curiosité et de voir comment nous prendrions son voyage, mais il voulait aussi intimider par sa présence les Arabes des environs de La Calle, puisqu'il leur défendit de porter leurs denrées au marché en ajoutant môme qu'il y avait lâcheté de leur part de laisser occuper ce point important par des Chrétiens, sans tirer un coup de fusil. Ces excitations furent mal reçues par les indigènes; mais, sans cesse renouvelées, elles produisirent néanmoins, un mauvais effet sur les esprits, puisque le 6 Octobre 1837, pendant que le Corps expéditloonalrç
du Général DanrémoDt attaquait Constantine, des groupes nombreux, parmi lesquels étaient beaucoup de Tunisiens firent une tentative contre La Galle pour nous en chasser. Malgré Tinfériorité des troupes dont disposait M. Berthier, les ennemis furent repoussés, et le calme se rétablit promptement par la nouvelle de la prise de Constant! ne.
A partir de cette époque, une petite Colonne mobile sous les ordres du Chef d'Escadrons de Mirbek, rayonna dans le pays pour y étendre notre influence et déjouer les intrigues d'Bl-Hassenaoui qui, installé chez les Chiebna et à la Chefia, nous suscitait fréquemment des embarras. M. de Mirbek accomplit admirablement sa mission et, par sa politique à la fois sage et énergique obtint, de 1838 à 1839, plusieurs soumissions et fit respecter aussi bien par les rebelles que par les Tunisiens, le territoire dont la surveillance lai avait été confiée. En 4839, le Général Gulngret qui commandait à Bône, fit une Expédition dans le Cercle de La Calle et châtia quelques tribus rebelles.
L'année 1840 se passa d'une façon assez tranquille et la paix semblait assurée ; aussi le Capitaine d'Etat-Major Saget recevait-il la mission d'aller faire le levé topographique du Cercle de La Calle. Cet Officier, escorté de douze Spahis, se trouvait à la limite du Cercle en môme temps que le Kaïd Mahmoud des Béni Salah, chargé de percevoir l'Impôt dans cette Tribu. A cette époque, les Béni Salah, sans être complètement soumis, reconnaissaient cependant notre autorité, et leurs Cheikhs recevaient le burnous d'investiture des mains du Comm*andant de Bône. Mais leurs montagnes et leurs forêts étaient toujours un repaire de voleurs où se retiraient tous les récalcitrants du pays Algérien on Tunisien. Il avait été dif«
âcile, jusquas-lâ, d'aller châtier et réduire oee ipopalations farouches. La Tribu, prôohée par deux Marabouts, résolut, en pleine assemblée^ d'assassiner Toffîcier Français ; et ce qui contribua le plus à cette détermination, ce fut la croyance où elle était que les cantines du Capitaine contenaient l'argent de l'Impôt. Pour mettre ce projet à exécution, le Cheikh Ahmed Chalb offi it à déjeûner, pour le lendemain, au Capitaine et au Kaîd, dans un site délicieux des Oulad Ahmed, couvert d'arbres séculaires. Ils se rendirent l'un et l'autre à cette invitation ; puis, sous prétexte de les mieux traiter, on dispersa les Spahis d'escorte dans plusieurs tentes. A un signal donné, chaque Spahi est désarmé, dépouillé et renvoyé nu. Le Capitaine et le Kaïd sont massacrés.
Pour venger cet assassinat, le Général Guingret, Commandant à Bône, marcha contre les Oulad Ahmed, au mois de Décembre 1840, avec trois Colonnes, dont les mou vements combinés avaient pour but d'envelopper l'ennemi. La première, sous les ordres du Général Guingret lui-môme, partit de Bône, fit à Guelma sa jonction avec les renforts envoyés de Constantine et se dirigea de manière à tourner la montagne des Béni Salah et à les prendre à revers du côté des Hanencha. La deuxième, sous les ordres du Commandant De Mirbeck, de La Calle, pénétra, par la plaine, dans le pays ennemi. Enfin, la troisième, chargée d'appuyer les mouvements, se dirigea plus à l'Ouest, par les montagnes des Talha.
Ces dispositions eurent une réussite complète, les Oulad Ahmed furent sévèrement châtiés. Ali ben Djaballah, l'un des Marabouts qui avait prêché l'assassinat, fut pris et décapité, son Douar entièrement saccagé. Le Cheikh Ahmed Chalb, son complice,
réufleit à m sauver chez les Ouchtata Tunisiens, mais plusieurs membres de sa famille, fils, frères ou neveux étaient parmi les morts On retrouva chez lui les dépouilles, les armes et le cachet du Kaïd Mahmoud, ainsi qifune partie des instruments du malheureux Capitaine Saget (1).
Beaucoup de fanatiques des Tribus du Cercle de La Calle, qui étaient allés prêter ieure concours aux rebelles des Béni Salah, périrent dans cette affaire et tout le pays resta sous l'impression de la terreur en voyant le rude châtiment infligé aux assasins.
Au mois de Septembre 18H, le Colonel Senilhes, à la tète d'une petite colonne de 500 hommes,allait camper à Aïn Khiardans Tintention de réduire les Chiebna toujours insoumis. Parti à 8 heures du soir, il se trouva, après avoir franchi des montagnes très dilliciles et à la pointe du jour, en vue du pays ennemi.
Les Spahis appuyés par de l'Infanterie, marchèrent alors rapidement sur les Douars cherchant à sauver leurs troupeaux, mais qui, après une résistance insignifiante, les abandonnaient. La Colonne campa sur ce point et y passa la nuit sans être inquiétée.
Le lendemain, les Cliiebna et les Oulad Mesaoud demandaient Taman et taisaient leur soumission.
La marche de nos troupes, à travers la Chélia, pré-
(1) Lés officiers qui te distinguèrent le plus dans celle expédition et que le Général cita ù Tordra de l'armée étaient :
Le Lieutenant-Colonel llerbilloo, Commandant supérieur de Guelma.
Le Cher d*Escadron de Mirbeck, Commandant supérieur de L^ Calle.
Les Capitaines Vercly et Jarras.
LeLieutenanid'Btat-Major Vaubert de Genlis, stagiaire au ^ de ligne.
«enta ensuite des inctdents remarquaMés. La population qui, jusque là, avait échappé à notre autorité, se porta partout au devant de la colonne qu'accompagnaient les Cheikhs des Tribus nouvellement soumises, et les troupes furent par elles rassasies, au Bivouac, de couscous de Diffa .
Depuis le châtiment que le Général Guingret avait infligé aux Béni Salah, Nehed et à leurs alliés, les Khoumir, qui venaient piller nos tribus, le Cercle de La Calle avait été assez calme. Cependant, nos voisins revendiquaient sans cesse telle ou telle partie de notre territoire. En 1842, le Général Randon eût pour mission de s'entendre avec les envoyés du Bey afin de régler la question de frontière, entre nous et la Régence, d'une façon définitive. Mais la mauvaise iôl des Cheikhs intéressés empêcha de donner une solution à l'affaire, et la frontière resta, pour nous, ce qu*elle avait été auparavant. Cependant, les Béni Mazen, qui s'étalent reconnus Algériens et nous avaient déjà payé l'Impôt, restèrent en dehors de nos limites. La frontière était continuellement infestée de brigands qui recevaient asile chez nos voisins, et l'état des choses dura jusqu'en Octobre 1844. A cette époque,une partie des Nehed Algériens étalent sous l'autorité d'un Cheikh qui avait jugé à propos d'aller se faire donner un burnous d'Investiture à Tunis. Le Cheikh fut sévèrement châtié et ses gens, notamment les Aouaoucha, le désapprouvèrent en nous faisant leur soumission.
La situation politique se maintenait calme ; deâ actes de brigandages, seuls, venaient de temps en temps troubler la tranquillité sur la frontière, les coupables trouvant toujours un asile chez nos voisins Les mines d'Oum Teboul commencèrent alors à être
exploitées et les travaux prenaient tous les jours plus de développement; mais quelques ouvriers et des soldats furent assassinés et il fallut prendre des mesures énergiques pour arrêter c^8 brigandages suscités par les Souarakh.
Vers rautomne 1849, le Kahïa du Kef prévint le Commandant supérieur de La Galle, qu'il allait se porter sur la frontière pour châtier quelques tribus qui, bien qu'en Tunisie, n'obéissaient à personne et donnaient asile à tous les bandits.
Présumant que ce mouvement ferait rentrer chez nous un grand nombre de gens dont nous avions à nous plaindre, le Commandant supérieur se mit à la tête des Nehed de La Calle et saisit 3,000 têtes de bétail envoyés sur notre territoire, par les Oulad AH, récalcitrants à toute autorité La frontière fut peu après alarmée par les manœuvres d'un certain Ben Selama de Tunisie, auquel on avait promis un Commandement s'il parvenait à nous arracher les Nehed.
Ben Selama, le 2 Juin 1850, aidé des Khoumir« attaqua nos tribus, mais il fut repoussé avec pertes par notre Kaïd Labrelc . Cependant, il régnait dans cette région une agitation sourde, parce qu'on avait insinué que nous allions être chassés. En effet, au printemps 1851, le Kahïa du Kef, avec quelques milliers de gens mal équipés et mal montés, vint jusqu'à la frontière, sous le prétexte de réduire des tribus Tunisiennes désobéissantes qui refusaient l'impôt, mais au fond, il voulait faire croire qu il n'avait pas renoncé à ses prétendus droits sur les Nehed. Cette manœuvre insidieuse fut arrêtée à temps. Néanmoins l'agitation avait gagné dans tout le pays montagneux. Les Oulad Dhan et les Béni Oudjana, donnèrent les premiers l'exemple de la révolte ; bientôt les Béni
Salah , les Hanencha et les tribus d'Aïn Beïda et de Tebessa se lèvent. Le Bordj de Souk-Ahras, défendu par une section d'infanterie du 10* de ligne et quelques ouvriers, est assiégé pendant quatre jours. A la nouvelle de l'Insurrection, les montagnards de TEdough prennent les armes et attaqvient le camp des déportés politiques à Fedj Trad. Le Cheïkh de cette tribu et sa famille se joignent à notre petite troupe qui pût l3attre en retraite, vers Bône. Le Marabout Bou Maïza réussit à faire rentrer dans le devoir toutes les populations de l'Edough, sans qu'il fut nécessaire d'y envoyer des troupes. Cette agitation était la conséquence des affaires de la frontière.
Pendant que le Générai de Mac-Mahon châtiait les rebelles à Galaât Senan, il avait envoyé le Colonel de Tourville le long de la frontière ; cet Officier supérieur faisait ouvrir une route de Roumel Souk à La Cal le, quand il apprend qu'un prétendu Cher if a rassemblé autour de lui les Oulad Mouraen Tunisiens, et appelle les Croyants à la guerre sainte. De Tourville part soudain, tombe sur les Oulad Moumen et anéantit le foyer de l'Insurrection.
1854 se passa sans événements. L'année suivante, le Colonel Perigot rassembla une colonne et continua les travaux de route ouverts par de Tourville. Pendant ce temps, les Oulad Moumen 'assassinaient leur Cheïkh, et, aidés de leurs amis Tunisiens, attaquaient.le camp Perigot à Sidi El-Hamissi. Ils furent rudement châtiés de tant d'audace et jamais plus, depuis, ils n'ont osé se mesurer avec nos troupes.
m CONCESSIONS FR4NC4iSES DAFRIOUE
Le Bastion de France et La Calle, considérés succès* sivement comme centres des Pêcheries de corail et de l'ancien commerce, font l'objet principal de cette étude. Dans mes reclierches sur l'existence de ces Etablissements, j'ai dû, par conséquent, remonter aussi haut que possible pour connaître l'époque probable de leur fondation. Beaucoup de documents les concernant sont très rares, d'autres sont perdus, le Ministère de la Marine en possède probablement ; il est certain que les archives de Marseille renferment aussi à ce sujet, des pièces importantes qui fixeraient des points historiques restés douteux. E.spérons que M. Octave Teissier, l'infatigable et érudit correspondant de cette ville, les livrera quelque jour à la publicité.
Nos archives Algériennes — peu nombreuses — contiennent également des papiers inédits d'un haut intérêt que je me suis empressé de mettre en œuvre ; mais ils n'embrassent malheureusement que la période écoulée pendant les deux derniers siècles. Notre regretté confrère et ami Albert Devoulx, qu'une mort prématurée a enlevé récemment à ses études favorites, a déjà signalé, en publiant les archives du Consulat de France à Alger, les causes de la disparition des documents antérieur.^ au xvir siècle : Ils furent, dit-il, détruits par les Algériens lors du bombardement de leur ville par Duquesne. Comme preuve de ce fait, il transcrit la note suivante mise en* tète du plus ancien ilcs registres de la Cliancellerie qui ait été retrouvé :
« Arrangement des registres, minutes, documents « de la Chancellerie du Consulat de France à Alger,
« depuis le Consolât de M. André Piolle en i686. tons « les autres documents et papiers antérieurs des c greffes des premiers consulats établis à Alger ayant « été saccagés et pillés par le peuple, lors dos armées « navales envoyées par le Roi, pour les bombardec ments des 8 Août 1682 et 26 Juin 1683, sous les or- < dres de Duquesne. »
Faisons connaître, dès à présent, ce que nous avons ici, cola aidera toujours à combler les lacunes existant dans les archives de France. *
Pour Tinteiligence des événements, qui maintenant vont se dérouler sous les yeux du lecteur, il est utile d'indiquer sommairement Fétat politique du pays et les diverses révolutions intérieures qui modifièrent si souvent la situation de nos commerçants en Afrique. Nous prendrons pour point de départ la longue domination de la dynastie des Béni Hafès, qui gouverna la Tunisie et la majeure partie de l'Algérie du xiiP au xvr siècle. A cette dernière période, le Souverain Tunisien avait déjà donné une part d'autorité aux divers Princes de sa famille et c'est ainsi que nous voyons des Rois à Bône, à Constantine et à Bougie.
Cette.diversité de pouvoirs lit, par la suite, éclater dans le royaume Hafside de nombreuses rivalités et des dissensions intestines. Pendant que les membres de la famille royale se disputaient la suprématie, les tribus Arabes et Berbères proclamaient leur indépendance. D'un autre côté, les Espagnols se rendaient maîtres de Bougie, et, pour mettre te comble à la confusion, les corsaires Turcs Aroudj et Kheireddine,que les Européens ont appelé les frères Barberousse, faisaient leur apparition à Tunis. Aroudj occupait bien-
tôt Oigelli et s'emparait, en 1516, de la Soaveraineté à Alger en assassinant Salem-el-Toumi, Cheikh de cette ville. Voilà le point de départ de la domination Turque en Algérie, sous laquelle nos Etablissements du Bastion de France et de La Galle eurent à subir le plus de vicissitudes, tantôt avec les Pachas, tantôt avec les Aghas et ensuite avec les Deys, qui gouvernèrent ce repaire de forbans. Je crois utile de donner avant tout la liste chronologique de ces tyrans Barbaresques, afin que l'on puisse mieux s'expliquer les fréquentes révolutions de ce pays.
Aroudj Barberousse, appelé par les habitants d'Alger, assassine leur Cheikh Salem El-Toumi et s'empare du pouvoir 1516
Khelreddine, frère de Aroudj, lui succède... 1518
Hassan, Agha 1533
El Hadj, Pacha intérimaire . . : 1 545
Hassan ben Khelreddine 1546
Saffa, Pacha intérimaire (22 Septembre) 1551
Salah Raïs, Pacha (Avril) 4552
Hassan Corso, Pacha intérimaire.... (Juillet) 1555
Mohammed Kurdorli, Pacha (Octobre) 1556
Yousouf, intérimaire (Décembre) 1556
Yahïa, intérimaire (Janvier) 1 557
Hassan ben Khelreddine, Pacha (deuxième
fois) (Juin) 1560
Hassan, Agha intérimaire 1561
Ahmed Bostandji ben Salah Raïs, Pacha 1562
Yahïa, intérimaire (2« fois) (Mai) 1 562
Hassan ben Khelreddine (3* fois) (Juin) 1562
Mohammed ben Salah Raïs, Pacha. . (Février) 1567
Ali El-Euldj El-Fortas. Pacha (Mars) 1568
Arab Ahmed, Pacha (Mars) 1572
Ramdan, Pacha, Renégat Sarde. ...... (Mai) 1574
Hassan Venesiano, Pacha, Renégat Vénitien
( J ui n) 4 57 7
Djaffar, Pacha. Renégat Hongrois (Août) 1580
Hass^ Venesiano, (2* fois) (Mal) 158*2
Mami Arnaut, Pacha (Mars) 1583
Ahmed, Pacha (Juillet) 1586
Kheder, Pacha (Août) 1589
Châban, Pacha (Août) 1592
Moustapha, Pacha . . (Juillet) 1595
Kheder. Pacha (2' fois) (Octobre) 1595
Moustapha, Pacha (2* fois) (Septembre) 159G
Daly Hassan, Pacha •. . . . 1598
Kheder, Pacha (3* fois), est étranglé par son
successeur ^. .• 1603
Koussa Moustapha, Pacha (Mai) 1605
Redouan, Pacha 1607
Koussa Moustapha, Pacha (2* fois) 1610
Cheïkh Hossein, Pacha 1613
Moustapha, Pacha 1616
Cheïkh Hossein, Pacha (2* fois) 161 7
Kheder, Pacha H 1621
Cheïkh Hossein, Pacha (3- fois) 1622
Ibrahim. — Le peuple, mécontent, se révolte et attaque le palais ; Ibrahïm s'enfuit chez les
Kabyles 1623
Cheikh Hossein, Pacha (4- fois) 1624
Younès, Pacha 1629
Cheïkh Hossein, Pacha (5* fois) 1631
Yousef, Pacha, assassiné par son successeur. 1634
Yousouf Zenagui 1640
Merad, Pacha (Il s*enfuit d'Alger à Rhodes). 1641
Yousouf Zenagui, (Pacha 2' fois) 1642
Amar-Pacha (chasse Yousouf) 1642
Yousouf Zenagui, Pacha, 3« fois 1647
Mohammed El-Alem, Pacha. ... , 1652
Ahmed, Pacha (chassé de son palais, se réfu^
gie au Fort de la Marine où il reste un an). . . . 1654
Ibrahim, Pacha, (usurpateur) 1655
Ahmed, Pacha 2* fois, (renverse Ibrahim qui,
à son tour, se réfugie à la Marine) 1056
Ibrahim (2* fois remonte sur le trône) 1657
Ramdan, Agha (tué par son successeur) • 1600
Ibrahim. Agha (gouverne 3 jours) 1661
Chàban, Agha 1661
El-Hadj Ali, Agha (tué) 1664
El-Hadj >foharamed Tariaki, Dey 1671
Baba Hassan, Dey (tué par Mezzomorto, pendant le bombardement des Français, en 1682. . 1681
Hassein Mezzomorto, Dey 1682
Ibrahim Khodja, Dey 1686
Châban Kliodja, Dey. 1689
Omar, Dey (tué par son successeur). . . 1690
Moussa, Dey 1692
Châban Khodja, Dey (étranglé) 1694
El-Hadj Ahmed, Dey 1695
Hassan, Dey 1698
Ali, Dey 1699
Baba Hadj Mustapha, Dey 1700
Hosseïn Khodja, Dey 1705
Mohammed Baktach, Dey 1706
Dely Ibrahim (assassiné un mois après) 1710
Baba Ali, Dey (1) 1710
Mohammed ben Hassen (ne savait ni lire ni
écrire) 1718
Baba Abdi, Dey , 1724
Baba Ibrahim Effendi, Dey 1732
Baba Ibrahim, Dey (étranglé) 1745
(1) Sont Baba Ali, un Pacha du nom de Charkao Ibrahim, fût envoyé de Conalantinople; maii il mourai à GOUO0& il irall relâchi^ p»r Mile 40 nanral^ ieoM>0,
Mahammed bsn Beker, Dey (tué par son suc-
cesseur 1748
Baba Ali, Dey 1754
Baba Mohammed bon Osman, Dey (règne 25
ans).- 1766
Hassan, Dey ....• 1791
Baba Moustapha, Dey 1798
Ahmed Khodja, Dey 1805
Ali Dey. Dey 1808
El Hadj Ali, Dey 1809
Mohammed, Dey *... 1815
Omar, Dey. . 1815
Ali Khodja, Dey 4817
Hussein, Dey (dernier Dey détrôné par les
Français, en 1830) 1818
Revenons niaintenant à notre sujet, et voyons les relations commerciales antérieures avec les Barbaresques qui, par la suite, amenèrent la fondation définitive de nos Etablissements d'Afrique.
D'après la table de Peutinger, La Galle occuperait l'emplacement de la station romaine de Tuniha ou Tuoiza, sçlon une autre lecture. Mais les monuments épigraphiques découverts jusqu'à ce jour ne nous révellent aucune particularité saillante. Constatons seulement la présence dans le pays de plusieurs gisements de vestiges antiques, d*un nombre assez considérable d'anciens moulins àhuile et, enfin, la Nécropole de la Chefia o(i le docteur Reboud a fait une si belle moisson d'Inscriptions libyco-berbères
Obligé de franchir, faute de documents,une période relativement longue, nous arrivons à l'époque Musulmane et Ibn Haukal nous apprend que Mars-el-KharaZf le port aux breloques^ nom Arabe, dooné alora
à La Galle, était habité en 960 de notre ère par des marchands très-riches et des courtiers pour la vente du corail. Un Commissaire-Inspecteur établi par le Khalife el-Mansour y présidait à la prière, recevait les Impôts et examinait les produits de la Poche. Le corail, qui entrait déjà dans la parure des dames Romaines du temps de Pline, devint également en usage chez les Musulmans.
Le géographe Arabe El-Bekri, écrivait un siècle plus tard :
« A l'Orient de cette ville (BôneJ, il y en a une autre nomn^ée Marsa^cl-Kharas (1), le port aux brelo^ qties, où se trouve le corail. La mer environne cet endroit de tous côtés, à l'exception d'un chemin très étroit; elle parvient même quelques fois à couper ce passage pendant la saison de l'hiver. Marsa-el-Kharaz est entouré d'un mur et renferme un bazar très fréquenté. Depuis peu de temps on y a établi un débarcadère pour les navires. On construit à Marsa-el- Kharaz des vaisseaux et des bâtiments de guerre qui servent à porter le ravage dans le pays de Roum (les côtes de l'Europe). Cette ville est le rendez-vous des Corsaires ; il en arrive de tous les côtés, attendu que la traversée de là en Sardaigne est assez courte pour être effectuée en deux jours. »
Vis-à-vis de Marsa El-Kharaz est un puits appelé Bir Asrag, dont l'eau est malsaine, aussi dit-on proverbialement : U vaut mieux recevoir un coup de javelot (mi:;rag) que de boire au puits d^Asrag (i). Cette ville est infestée de serpents, et l'air y est si mauvais que le teint jaunâtre des habitants sert à les dis-
(1} Qnelqoet géoffrapbes Arabes l'appeUest aoifl HarM-d-Djou •» le pori «ta foUe, le prenier MNB a préfatak
linguer de leurs voisins (1). C'est à un tel point qu'ils ont presque tous une amulette suspendue au cou. Le revenu de Marsa El-Kharaz s'élève à dix mille dinars (100,000 francs) (2).
Au moyen-âge, le corail était encore très-recherché : on remployait comme parure et il se débitait très-avantageusement: celui qu'on péchait dans le golfe d'Azkak, nom de la petite baie de La Calie, était le plus estimé. Au rapport des Géographes Arabes, il était supérieur en qualité à tous les coraux connus, notamment à ceux de Sicile et de Ceuta. On en vendait pour des sommes considérables, et, quoique explorés tous les ans par les marchands étrangers, les bancs des rochers de Marsa El-Khafaz donnaient toujours du corail en grande abondance.
Nous verrons que l'emplacement de La Calle s'appelait encore Marsa El-Kharaz — Massacarès, selon la transcription européenne, lors de la fondation des premiers Etablissements Européens.
Aux X"»' et XI"* siècles, les Espagnols avaient un Comptoir à Bône et se livraient également à la pôclie du corail. Mais les Corsaires Barbaresques ne cessaient de ravager les côtes du Midi de l'Europe par de fréquentes descentes, sans doute pour se venger de Guillaume de Provence, qui, en 975, s'étant emparé de la forteresse du Fraxinet (près Samt-Tropaz), en avait chassé les Sarrasins qui l'occupaient. Pour mettre un terme à ces déprédations, la flotte Pisane, renforcée de navires Génois et probablement aussi de
(1) Ce pusage démontre que Télang Toisin de La Calle a été dé tout temps un foyer de miasmes paludéens. En 1785, la Compagnie Française faisait déjà étudier un projet de dessèchement pour se débarrasser de la fièYre.
(S) L'Afrique, par El-Bekri, Géographe Arabe de Tan IMS de Boira ère, induction de De Slane
navires Provençaux, s empara, en 4034, de la ville de Bône qui était un réceptacle de Corsaires, et ravagea la côte de la Proconsulaire jusqu*à Carthage (i).
Malgré cette lutte acharnée, Bône conserva un fond de population Chrétienne, puisque, en 1076, l'Evôché de la glorieuse ville de Saint Augustin devînt vacant et que le Pape Grégoire VII lui donna un successeur (2).
En H52, Roger, Roi de Sicile ayant rompu le traité de paix avec les Barbaresques, envoya ses galères en Afrique sous les ordres de l'Amiral Philippe de Méhédia, Musulman converti au christianisme, que le Roi eût la faiblesse de laisser emprisonner et brûler vif, plus tard, comme faux Chrétien. Bône et quelques autres villes de moindre importance, reçurent des Gouverneurs et des garnisons au nom du Roi de Sicile, et Roger joignit dès lors à ses autres titres, celui de Roi d'Afrique. Mais il ne jouit pas longtemps de ses conquêtes. La triste lin de son Amiral Philippe, fut la première atteinte portée aux croyances des Musulmans de Sicile ; la révolte éclata partout et l'armée d'Abd-el-Moumen, venue du Maroc, s'empara de Bône et des autres villes, en 1159 ; les Chrétiens établis en Afrique, eurent alors le choix de l'Islamisme ou de la mort (3).
Malgré la sévérité de cette mesure, de nouvelles relations se renouèrent bientôt avec l'Europe. Les Pisans d'abord, puis les Génois, conclurent des traités de commerce et obtinrent la faveur de revenir sur la côte Barbaresque. Marseille, Arles, Montpellier, Nîmes, Saint-Gilles, Narbonne, associés aux Génois, qui
(1) De Ma»-La(rie, Chronig^ei PUaneê.
^8) lt»n Kbaldoan.
primaient les Pisans^y envoyaient fréquemment leurs négociants (1).
Il est probable que les clauses de ces traités étaient les mêmes pour toutes les Nations. Ainsi, dans celui de 1230, dont la durée était fixée à trente ans et que rapporte en entier Antonio Marin, dans son histoire du commerce de Venise, on garantissait aux Pisans la liberté du commerce dans les Etats du Monarque Hafside de Tunis ; la faculté d'y avoir des magasins, des maisons, des églises, des bains et des cimetières; le droit d'y entretenir un Consul avec droit et juridiction sur et entre ses nationaux,et le privilège pour ce Consul d'être admis, une fois par mois,à l'audience du Prince en quelque lieu qu'il se trouvât (2),
Sans doute que les Arabes causèrent de nouveaux dommages aux Européens, puisque, en 1286, le Gouverneur de la Sicile, Marquis Roger de Loria, agissant au nom du Roi d'Aragon, ravagea les côtes d'Afrique, battit en broche et prit d'assaut la forteresse de Marsa-el-Kharaz (La Callej. Il y mit le feu, après l'avoir pillée et emmena les habitants en captivité (3).
Le 27 Janvier 1313, Abou Yahïa, Roi de Tunis et Don Sanche, Roi de Majorque, Seigneur du Roussit- Ion, de la Cerdagne et de Montpellier, faisaient un traité de commerce qui attribuait à ce dernier tous les droits, avantages et prérogatives accordés aux autres Etat» (4).
Selon quelques écrivains, nos possessions d'Afrique remonteraient à l'Expédition que Louis de Clermont, duc de Bourbon, dirigea en 1390, contre les
(1) De Mas Latrie.
(S) Chroniques Pbanes. Voir Pélisfler.
(3) Ibn Kiialdoon.
(4) De Mai UUle.
Maures. Il descendit, disent-ils, de vive force, sur les côtes de Tunis, et alla investir Carthage. Après deux mois de siège et quatre assauts, il remporta sur toute l'armée Tunisienne, accourue au secours de la place, une victoire sanglante sous les murs db la ville. La perte de cette bataille força le Roi de Tunis à traiter ; il donna dix mille ècus d'or, somme alors très considérable, pour les frais de la guerre, rendit tous les esclaves Chrétiens et garantit aux navires Français une entière sûreté pour leur commerce et leur pêche.
Cette version, très répandue, n'est rien moins que fantaisiste et a besoin d'être rectifiée, puisque notre ChroniqueurFroissard et l'Historien Arabe, Kaïrouani, nous fournissent des documents authentiques irréfutables, démontrant d'abord que ce n'est pas à Carthage, couverte alorè comme aujourd'hui, de ruines, mais bien à Méhédia, très loin de là, que s'accomplit cette Expédition malencontreuse.
Vers la lin du XIV* siècle, en effet, les Génois se brouillèrent avec le Roi de Tunis, Abou El-Abbas, à propos de déprédations commises par des pirates Africains, que ce Prince ne put ou ne voulut punir. Les Génois n'ayant obtenu aucune satisfaction, résolurent de 8*emparer de Méhédia et de s'y établir, afin de pouvoir, de là, faire respecter leur pavillon; mais, se méfiant de leur force, ils voulurent intéresser la France dans leur querelle. A cet effet, ils envoyèrent une Ambassade à Charles VI, qui régnait alors, en le priant de leur accorder un Prince de sa famille pour commander l'Expédition. Le njoment paraissait bien choisi : la France et l'Angleterre, engagées dans une longue série de guerres, venaient de conclure une irêve de trois ans, et les Chevaliers français déjà fatigués d'un repos de quelques mois, ne demandaient pas mieux que d'aller courir les aventures.
Le duc de Bourbon, oncle maternel du Roi, eut le Commandement offert. Quatorze cents Chevaliers et Ecuyers raccompagnaient. L'Expédition partit de Gênes vers la fête de la St-Jean, 1390. Les Génois avaient fourni 18,000 hommes.
La -flotte aborda à Méhédia, le débarquement s'accomplit sans obstacle et le siège commença. Mais les Chrétiens, sans cesse harcelés par les Arabes du dehors, périssaient de chaleur sous leurs lourdes armures que ces escarmouches continuelles ne leur permettaient pas de quitter un instant. Pendant ce temps, la ville faisait bonne contenance et repoussait les assauts qu'on lui livrait. Enfin, l'hiver approchant et la désunion s'étant mise dans l'Armée, on leva le siège qui avait duré soixante et un jour et tout le monde se rembarqua (1).
Cette Expédition échoua donc complètement, et ce n'est pas en de telles conditions que les Français auraient pu obtenir le inoindre avantage de la part du Sultan Hafside de Tunis.
Aboulfeda, écrivain Arabe, parle aussi de l'importance qu'avaient les Pêcheries de corail dans les eaux deBône. Plus tard, la pèche passa entre les mains des Catalans, qui payaient, en 1439, une redevance au Roi Hafside.
En 1446, un Négociant de Barcelone avait affermé le droit de Pèche sur toutes les côtes de Tunisie et à l'Ouest jusqu'à Bougie, et l'on apprend d'une Lettre des Magistrats de Cagliari, que le Concessionnaire principal ne se contentait pas du dixième prélevé par lui sur la récolte de chaque bateau corailleur d'origine Sarde et qu'il voulait exiger le droit exhorbitant du tiers (2).
(1) Voir Pelissier, Mémoirei hiêioriqueê, (S) De Mas Latrie.
Plusieurs de nos Historiens affirment que dans des Chartes, des Bulles et des Diplômes du commencement du XV* siècle, il est déjà fait mention des Possessions du Roi de France en Mauritanie. On s'y serait établi, définitivement, vers Tannée 1450, sur les confins des Etats actuels de Tunis et d'Alger, c'est-à-dire à La Cal^e ou aux environs, dans le but d'exploiter la Pêche du corail et le Commerce intérieur du Pays. On acquit de Cheïkhs Arabes la propriété de ces Territoires moyennant une redevance annuelle ; de là, le nom de Maboule, expliqué plus haut. Il serait curieux de retrouver le Marché passé pour cette Concession; peut-être en existe-t-il des traces dans nos Archives, à Paris ou à Marseille ; mais, dès à présent, nous avons un document qui confirme les liens commerciaux existant déjà depuis longtemps entre nos Provençaux et les Indigènes du Pays de Bône.
En effet, Louis XI avait voulu, lui aussi, multiplier les rapports de la France avec la Côte d'Afrique. Le môme mouvement qui porta cet esprit actif et pratique à instituer les Postes, à fonder des Manufactures de soie, à augmenter le nombre des Foires, à négocier des Traités avec les Etrangers, l'amena à donner une protection particulière au commerce de la Provence.
Dès l'année 1482, ou à peu près, il entra en relations avec le Sultan de Tunis, Abou Omar Otman et avec son fils, qui régnait sur les Provinces de Bône et de Bougie. Le Roi de France exprimait aux Princes son désir de voir continuer et se développer à l'avantage réciproque des deux Pays, les relations qui existaient entre la Provence et l'Afrique du temps du Roi René, son oncle :
« Pour ce que, disait Louis XI au Roi de Bône, t> nous avons délibéré, à l'aide de Dieu, d'élever en
» notre Pays de Provence la navigation et fréquenter » la Marchandise de nos Sujets avec les vôtres, par » manière que s'ensuive utilité et profit d'une part et » d'autre, et que la bénivolence accoutumée entre la » Majesté du Roi de Tunis, votre père, auquel présen- » tement écrivons, et la vôtre et celle de bonne » mémoire le Roi de Sicile, notre oncle, non pas seu- » lement soit conservée, mais accrue, nous avons » voulu vous avertir en vous priant bien aflfectueuse- » ment qu'il vous plaise accueillir nos sujets, lesquels » viendront pratiquer et troquer de par delà, les trai- » ter favorablement comme vous faisie:s par le temps n que notre dit oncle vivait, car ainsi ferons-nous à » vos sujets quand le cas adviendra. »
Louis XI sollicitait en môme temps l'Emir de Bône pour que les marchandises d'un navire de Jean de Vaulx, ancien Général de Provence, naufragé sur ces côtes, fussent restituées « comme de juste » aux représentants que les intéressés envoyaient en Afrique (1).
Il est probable que les guerres entre Barberpusse et les Espagnols, qui occupaient plusieurs points du littoral algérien, jetèrent la perturbation dans notre commerce Africain ; mais, en 1528, les frères Pierre et Jean Benoist, Consuls de France au Caire et à Alexandrie, obtinrent du Sultan Selim I, le maintien des privilèges relatifs à la faculté de continuer à commercer dans l'Empire Ottoman. Ces privilèges avaient été accordés aux Français en vertu d'un commandement du dernier Sultan d'Egypte, en 1507, et Soliman les confirmait en ces termes : (2)
(1) DeMasLairie.
{fj Pritiièges de Kansoo Sultan d'Egypte de la dynaïUe circasaienne, en l'an U13 (SS Août 1507).
Uatti Chérif du SulUn Selim I, de rebia 9& (AtrU-Mai 1517) voir recaeU dea traitée de la Port« Ottomane par le baron de Testa •
« A tous oeux des Cadis, des Emirs etc. . au de- 9 vant desquels se trouvera cet ordre libéral, savoir » leur faisons que les honorés Consuls de bonne » créance Jean Benoist et Pierre Benoist, Consuls des » Catalans et des Français ont comparu en notre pré- » sence et nous ont présenté un Commandement pour » les Français et Catalans avec des conditions et des » pactes qui s'observent, et nous ont demandé un 0 Commandement en confirmation d'icelui avec les 9 articles et conditions qui y sont contenus... sui- » vent les articles.. . (1)
» Et en conclusion, pour tous leurs négoces et ac- » tions, qu'il soit procédé par la voie ancienne, sans » innovation d'autre chose suivant le sus-dit Corn- » mandement Cher if qu'ils ont en mains du 14 Rebiâ- » el-A.khir de l'An 913 (1507), en conformité duquel ■ nous commandons qu'il soit concédé tout ce qui » est écrit ci-dessus aux Nations des Français et des » Catalans et qu'il soit fait la criée et la proclamation » de toute sûreté et foi, afin qu'ils puissent vendre 9 et acheter, prendre et recevoir sans oppression et » travail aucun, qu'ils aillent et viennent avec sûreté » de leurs personnes et biens el qu'il ne soit fait dé- 9 plaisir.
1 Et que tel notre Commandement soit obéi en tout 9 et partout et mis à exécution par tous ceux au de- 9 vanî, desquels il parviendra. 9 (2).
Peut-être objectera-t-on ces Commandements ne concernaient-ils pas notre commerce avec le territoire dit Algérien, puisque cette contrée n'appartint à la Turquie qu'en 1532, lorsque Kheiredd in Barbe- Ci; Voir pluf loin le résumé de ces arUcles renooTelés dus le railé passé avec François 1*' en 1535.
^ MtDascrlIde la BibUolhèque nationale el de T Arsenal.
rousse eût fait hommage de ses conquêtes à la Porte. Nous verrons cependant par les traités postérieurs, notamment dans celui de 1604, que les usages an^ ciefinement établis sont confirmés, ce qui prouve leur existence antérieure et la reconnaissance des Propriétés françaises.
On sait que François !•' chercha k abaisser la maison d'Autriche avec le secours des Ottomans, et que cette politique fut suivie par ses successeurs jusques vers la fin du règne de Henri IV. Au printemps 1534, arriva à Constantinople le Chevalier Jean de la Forest, en qualité d'Ambassadeur de France. Il était chargé d'une double mission dont il devait assurer le succès par l'influence de Kheireddin Barberousse, que François I" promettait d'aider de son mieux à conserver Alger et Tunis, en retour des secours que Barberousse lui prêterait contre les Espagnols et les Génois. Il était enjoint à la Forest, de chercher à obtenir la confirmation des anciens privilèges de commerce, de proposer un Traité de paix, et enfin une série d'autres arrangements à propos de la politique Européenne, dont nous n'avons pas à nous occuper ici.
La Forest profitant des bonnes dispositions qu'il avait su inspirer à l'Empereur Ottoman et à son Grand Vizir, conclut en Février 1535, un Traité d'amitié et de commerce, et, peu de temps après, détermina le Sultan à contracter une alliance offensive et défensive avec François I", en vertu de laquelle U France obtenait la prééminence politique en Turquie. Il fut convenu que tous les Chrétiens, môme non Français, allant à Constantinople, aux Echelles du Levant ou de Barbarie, seraient sous la Juridiction et le Protectorat du Consul de France auprès de la Porte, où du reste à C3tte époque il n'y avait que le nôtre (1).
(1; Ateael, lettres de RicbeUeu.
Ce Traité, fait à la date du mois de février 1535 (Ohâban, 941 de l'Hégire), et qui constitue la base des relations existant aujourd'hui encore entre la Porte Ottomane et les Puissances Européennes statuait en substance ce qui suit :
« Les Français résidant dans TEmpire Ottoman ne seraient soumis qu'à la juridiction de leurs Chefs nationaux. - Les Consuls acceptés et soutenus dans leur autorité, jugeront selon leur foi et loi, sans qu'aucun Fonctionnaire Turc, Kadi Soubachi ou autre, puisse ouïr, juger et prononcer tant au civil qu'au criminel, sur les causes, procès ou différends survenus entre les sujets du Roi seulement ; et que les Officiers du Sultan prêteront main-forte pour l'exécution des jugements des Consuls. Toute sentence portée par les Kadis entre marchands français, était déclarée nulle. — En cas de contestations au civil entre les Sujets Turcs et les Français, la plainte des premiers, ne pourra être reçue par le Kadi à moins qu'ils apportent un écrit de la main du Consul et que dans aucun cas les Sujets du Roi ne pourront être jugés sans la présence du Drogman de la Nation.
En matière criminelle, les Sujets du Roi ne pourront être amenés devant le Kadi, ni être jugés sur l'heure, mais qu'ils seront conduits devant la Sublime Porte, et, en l'absence du Grand-Vizir, devant son Substitut pour que Ton discute le témoignage du Sujet Turc contre le Sujet du Roi. — Si quelque Sujet du Roi quitte les Etats du Grand-Seigneur sans avoir payé ses dettes, le Consul ni aucun Français n'en seront responsables, mais que le Roi fera satisfaire le demandeur.
La mise en liberté, de part et d'autre, des esclaves et prisonniers de guerre. — Respect réciproque des
bâtiments se rencontrant en mer, hausser la bannière et se saluer d'un coup de canon. — Dans les Ports, livrer des vivres et autres choses nécessaires contre paiement. — Recueillir les naufragés, les secourir et respecter leurs biens. — Publication du dit traité à Constantinople, Alexandrie, Marseille, Narbonne et autres localités terrestres et maritimes des Etats du Grand-Seigneur et du Roi (1). »
J'ai mentionné les diverses clauses de ce Traité, afin de mieux faire ressortir combien les Algériens s'en écartèrent souvent par la suite. Quoiqu'il en soit, notre Ambassadeur La Forest obtint l'insertion d'un Article additionnel à la copie du Traité que le Grand Seigneur notifia aux Algériens par un de ses grands Ofiiciers, afin de prévenir les brigandages de leurs corsaires. 11 leur déclarait que, si contrairement à l'ordre impérial, ils continuaient à inquiéter le commerce Français, le Roi de France pourrait les traiter en ennemis, sans que cette répression portât aucune atteinte à l'amitié qui régnait entre la France et la Turquie.
Il était mentionné aussi que des ordres avaient été donnés pour que les Français péchassent sur les côtes de Barbarie, entre Alger et Tunis, le corail et le poisson, suivant « Vusage anciennement établi » et que nul étranger ne devait entrer en partage de ce droit (2).
(t) Voir Docameois sur rHiitoire de France et le Recaeil des Iraiiét de la Porte OUomane, par le Daroo de Testa.
(i) Le traité original de 1535, eo langue Turque, est perdu, paraitil, ainsi que les originaux des direrses lettres patentes ou capitulations; ce qui concerne Alger est sans doute dans ce cas. Les tradactions nous restent heureusement, et nous retrouterons dans le» documents de Germigny, en 1980. et le traité de paix de t60i, U coafirmation de nos anciens priilléges dans le pays de La Calle.
Ces ordres du Sultan furent loin d'être strictement exécutés par les Algériens, car,en 155), les GAnois faisaient, eux aussi, la pèche dans les eaux de Bône, et leurs corai Heurs se mettaient à deux lieues au Nord de la ville, sous la protection du fort qui conserve leur nom. André Doria, le célèbre Amiral, ne dédaignait point d'être alors le fermier de la Pèche, et des bancs de corail qui paraissent aujourd'hui épuisés, s'exploitaient vis-à-vis la Kasba moderne.
Déjà, vers 1520, un Parisien, un Normand et un Breton, dont on ignore les noms, s'étaient fixés au Cap Nègre, pour commercer avec les Arabes et faire la Pèche du corail. Le Siège de leur Compagnie étaitau Havre (1). Nous n'avions fait jusqu'alors, sur la Pèche du corail, que quelques tentatives individuelles : telle était celle de cette Nef Af arseï/Zaese qu'une trentaine d'années plus tard Nicolas de Nicolaï rencontra visà-vis Bône, parmi les corallleurs Génois qui, eux aussi, se livraient à la Pèche du corail depuis longtemps (2).
Les premiers Français qui l'entreprirent sôrîeusement furent deux négociants de Marseille, Thomas Linches et Carlin Didier, qui s'associèrent en 4524. Autorisés d'abord par les Capitulations de Constantinople, ils acquirent des Populations Arabes le droit de s'établir, sur environ dix lieues de côtes, pour y faire la Pèche du corail et le Commerce du • blé, des laines, des cuirs et cires et d'autres produits du Pays, à la charge de quelques redevances. Ils eurent le choix des emplacements el y érigèrent des Etablissements qu'on désigna, dès-lors, sous le nom
(t) Mémoire de M. de Guys, ancien Consul général à Tunis. (2) Bande.
de Concessions d'Afrique ou de Mais ouïe, comme nous TavoDS déjà explique.
Ce territoire était compris entre le cap Roux à TEst et la rivière Seybas (l'Oued el Kebir des Seba),. à rOuest.
Ils fondèrent d'abord dans une anse du rivage, que les Indigènes nomment Bou Malek, à quelques lieues à l'Est de Bône, un Comptoir de commerce et une Station pour la Pèche du corail, connue depuis sous le nom de Bastion de Frcmce. Les Marseillais avaient d'al)ord appelé cet Etablissement lou Bastidoun , c est-à-dire, en Provençal, la petite Bastide, devenu ensuite en Français Bastion.
« Ce Bastion, dit du reste De Brèves, dans une de ses Lettres, n'était ni château ni forteresse, comme aucuns abusés du vocable pourraient croire; mais seulement maison plate, édifiée pour retraite des Français péchant le corail en Barbarie, sous couleur de laquelle Poche ils enlevaient toute sorte de marchandises (blés et autres grains), et d'autant plus librement et à meilleur prix qu'à Tabarque. Il ne s'y tenait aucuns Turcs qui l'empêchassent. »
Le petit Port de La Calle ou pour mieux dire de
Marsa El-Kharaz, car on ne le connaissait encore que sous ce dernier nom, fut également occupé par eux, .
afin que les naVires pussent, au besoin, y trouver un
abri (1).
L'ancienne ville de Marsa El-Kharaz, détruite par Roger de Loria, en 1286, n'avait pas été relevée depuis.
Le Père Ban rapporte qu'il ne restait aux environs
(1) Marsa El-Kharaz, ils rappelèrohl La GaUe, |>aree qu'elle^serfU de cale à leurs bateaux qu'ils Uraienl à terre pour les mettre à Tabri el les radouber.
qu'un Douar de Maures, habitant sous la tente. Il y avait encore, cependant, une Mosquée où les Indigènes allaient faire leurs prières, et comme cet Oratoire passait pour un des plus anciens de la côte de Barbarie, Ton y portait, pour les enterrer, des Maures de plas de quarante lieues de loin (1).
Le nouvel Etablissement eût à lutter, dans les premiers temps, contre de grandes difficultés. D'abord l'apparition des Turcs sur ces côtes avait troublé la tranquillité des établissements français. Le Bastion fut une première fois détruit, en 1551, par Salah Raïs, successeur de Barberousse. Cette agression obligea la Compagnie à traiter avec les puissances organisées, puisque les conventions avec les tribus de la Mazoule ne pouvaient leur suffire. Elle en vint en raison de la pêche du corail, à payer aux deux Régences limitrophes des redevances annuelles ; les frontières, du reste, étaient indéterminées entre Tunis et Alger. Autorisés à se réinstaller, Linches et Didier n'y firent pas de bonnes aifaîres, s'y ruinèrent même, leur commerce ayant à soutenir de nombreuses concurrences de la part des Génois et des Français du Cap Nègre, au point qu'ils durent le céder à un sieur de Moissac.
La cause majeure du peu de succès de nos Négociants provenait donc du mauvais vouloir des Corsaires Algériens et du peu de cas qu'ils faisaient de nos Traités avec la Porte, n'observant dans leurs clauses que ce qui leur plaisait et leur convenait.
La suzeraineté Ottomane, créée par Kheireddine, fut reconnue durant un certain temps ; mais après la bataille de Lépan te, le 7 Octobre 1571, cette grande défaite, dont Constantinople ne se releva jamais, l'au-
(1) Dm, raiitçire de Barbarie, p. 58.
torité des Sultans perdit son prestige et sa force; leur marine, épuisée, cessa de paraître dans les Ports Barbaresques; TËnipire de la Méditerranée leur échappait, tandis qu'Alger, la guerrière, grandissant de jour en jour, entrait en révolte contre les Gouverneurs qui lui venaient du Sérail. La Milice Turque d'Alger, tourbe indisciplinée d'aventuriers Levantins, dont les rangs s'ouvraient aux Renégats de tous Pays, s'empara, en réalité, du Pouvoir et n'en laissa plus à ses Chefs Etrangers que les stériles honneurs. Les Corr saires n'eUrent plus de loi que leur cupidité (1).
Cependant, le Gouvernement Français ne perdait point de vue les intérêts de ses Nationaux, et un Mémoire de l'Ambassadeur De Noailles, en daUî du mois de Mars 1572, le rappelle en ces termes au Roi de France, Charles IX :
• Sire, les Rois, vos prédécesseurs, ont recherché » et entretenu l'intelligence du Levant... pour établir » et conserver le trafic que vos Sujets, et singulière- » ment que ceux de Provence et Languedoc ont, de 9 tout temps, par deçà, lequel s'est tellement aug-
> mente sous le règne du feu Roi Henri et le vôtre. » qu'il y a aujourd'hui peu d'endroits en vôtre Royau-
> me qui ne profite à la commodité et profit qui en » revient, tant pour le regard des drogueries, épice- • ries, soies, laines, galles, cires, tapis et cuirs, que
> pour les camelots, cotons, mastic, alun, porcelaine » et corail, pour lesquelles denrées vos Sujets portent 9 en communication draps, carisets, toiles, canevas,
> étaln, brésil, verdet et tartre pour les orfèvres.
» Ce commerce fut premièrement dressé sous les » Soudans d'Egypte devant et durant le temps du Roi » Saint-Louis... »
(1) ChriiiUm l'AfHqoe Fraiiç«iie«
Les Coi'sâires d'Alger continuaient néannfioiQS à traiter nos marins et nos marcliands en ennemis, les pillant et les gardant comme Esclaves. D'un autre côté, d'autres Nations jalouses des préférences dont nous étions l'objet voulaient nous supplanter en obtenant des privilèges égaux aux nôtres. Cette situation motiva, de la part du Roi, Henri III, l'envoi de la lettre suivante au Sultan Mourad :
<< Du 25 Avril 1579,
» .... Au demeurant, lui dit-il, nous avons été » avertis que plusieurs Princes et Potentats d'Italie » ont envoyé à la Porte de Votre Hautesse pour né- » gocier et obtenir accès et trafic libre pour eux, leurs » amis et sujets ès-terres de votre Empire, contre les » droits et autorité de la Bannière de France et Van- » cienne coutume inviolablement observée en faveur » d'icelle.
» Ce que nous assurons que Votre digne Hau- » tcsse, ne voudra aucunement accorder pour être » si contraire et éloigné de notre commune ami- » tié, attendu les témoignages que nous avons rendu » partout, de bons et grands offices de la vouloir » étendre encore davantage. De quoi nous avons don- » né charge expresse au sieur de Germigny de faire » instance à Votre Hautesse, par vos Officiers et Mi - » nistres en la côte de Barbarie, ou par la tolération ù d'iceux dont nous avons reçu un extrême déplaisir. » Ayant bien voulu vous en avertir et prier, comme » nous faisons très affectueusement, d'y pourvoir de » telle sorte que nous puissions connaître telles cho- » ses n'être moins à contre cœur à Votre dite Hau- » tesse, indignes de Votre Grandeur, afin que suivant » la bonne et louable coutume des Empereurs vos » prédécesseurs, telles voies et manière de faire, qui
» produisent beaucoup de nmuvais fruits, soient ré- V primées et notre commune bonne amitié de tant 9 plus confirmée. • (i).
Le sieur de Germigny, Ambassadeur à Constantinople où il jouissait d'un grand crédit, obtint pleine et entière satisfaction du Sultan qui en informa Henri IIÎ par une lettre du 45 Juillet 1580, dans laquelle nous remarquons les passages suivants :
Au glorieux entre les Grands Seigneurs de la reli* gion de Jésus, Henri, Empereur de France.
» Est venu avec vos lettres, Jacques de Getmigny, B votre Ambassadeur renommé. Et au contenu des » sus dites, avec refifet de la congratulation et la cor- » roboration de l'amitié qui est entre nous, dès nos » aïeux et pères, et que aux territoires de Barbarie 0 et autres lieux, aucuns de vos vassaux ont été con- » tre justice, meurtris et faits esclaves, et leurs vais- 0 seaux, marchandises et deniers dévalisés et volés, » s'étant à vous faites doléances de semblables injus- 0 tices et torts, à ce qu'elles soient avec très bel or- » dre vues et restituées de nouveau à qui elles apparat tiennent, et que les Français pris esclaves contre » la paix et amitié, soient mis en liberté ; et avec les » causes des autorités concédées par notre heureuse » Porte à ta bannière de France, ce qu'aucuns Rois i» et Seigneurs d'Italie et autres de Franquie ont » traité par la paix
* Et pour la rénovation des Capitulations fat- » tes anciennement est apparu noire noble Com^ • mandement Il n'y a chose aucune qui apporte
(t) Pemmento lor rsiitoire â# ttmkw. If éf octaftoM émm M U* vaat.
» pèDBemeDt à voïse f^aprii, en la tertorie et auireis » lieux pour la liberté de vos Esclaves, lesquels con- » tre la sûreté promise, ont été pris et les marchan- » dises saccagées, à ce que le tout de nouveau soit » restitué à qui il appartient* . nos réitérés nobles » Commandements se sont écrits à nos Beyler-Bcy, » Sandjak^Bey et autres Gouverneurs qui sont en » ces parties. Et afin que les délinquants soient con- » venablenient châtiés, en ayant iceux réitéré vive- » ment a été avec protestation ordonné. » (1).
Deux mois après l'envoi de cette lettre par le Sultan, l'Ambassadeur rie Oermigny annonce à son Souverain les diverses questions" qu'il a traitées, parmi lesquelles nous remarquons le XXII article conçu en ces termes :
» Que pour la pratique que les Génois ont A cotte » Porte, où ils ont tenu depuis deux ans un homme » nommé Ambrosio Canetto, pour composer avec le » nouveau Vice-Roi d'Alger de la Pèche du corail et » faire avoir rappalte d'icelui en la Cale de Masca- » >*e^, de laquelle jouissent à présent les Sujets du » Roi, de la Compagnie ancienne du Corail, le dit * Ambassadeur eût un Commandement du Grand- » Seigneur, en faveur de la dite ancienne Compa- » gnie, seulement pour conserver les Sujet ? de Sa » Majesté en la possession de la sus-dite Cale et em- » pécher qu'elle ne retournât en mains étrangères et f jusqu'à ce qu'il ait plu à Sa Majesté établir sur » icelle, par Arrêt de son Conseil, un Règlement en-
(1) Doeuments sur rhi^tôire de France-tevanl.
Le Salun envoya à Alger, un sieur Paule, gentilhomme searseillaU, BTec on firman pour la restitution <l*un bâtiment prit par lea cor^ Mires.
• ire les deux Compagnies anciennes et nouvelles, » ainsi qu'icelle mande qu'elle fera par ses Let* » tres(i). »
De Germigny ajoute que, d'après les Commandements du Sultan, le Capitaine Maurice Sauron sera mis en possef^ion du Consulat d'Alger, et exercera ses droits sur la vieille el la nouvelle Compagniedu Corail, tant pour la P«^che que pour autres trafics qu'elles font k Bône et ailleurs, en empêchant les Génois de s'établir à La Calle de Mascaret, De vives réprimandes furent, en outre, adressées au Marseillais De Guiran, pour s'être permis de traiter des affaires commerciales avec le Pacha d'Alger, à l'insu et sans le consentement de notre Ambassadeur (2J.
Le Capitaine Maurice Sauron n'obtint aucun succès auprès des Algériens, et la Lettre suivante que le Pacha adressa, à son sujet, aux notables de Marseille, le 28 Avril 1579, montre combien l'idée d'admettre parmi eux un Fonctionnaire Chrétien était généralement repoussée :
4 Magnifiques Seigneurs,
9 II est venu ici un nommé François Guigigotto, 9 porteur d'une Expédition de Consul en faveur du » Capitaine Maurice Sauron dont il serait le Substitut. » Mais nous qui voulons rester d'accord avec les an- » ciennes considérations et avec l'aiTection que nous » portons à la Majesté de Henri III, notre cher ami et > votre Roi, nous ne trouvons aucun moyen pour le » mettre en place, la chose répugnant à Vesprit des
(1) Il s*agit éTidemment ici de Tancienne Compagnie do Cap Nègre do BaTre et de la nouf elle da Bastion et La Galle de Marseille.
(1) Traités de la Porte Ottomane. InstmeUons de Germigny, da 8 Septembre 1080, et Réponse d9 Henri 111 I €« sujet, du ^JgiiTler 1561,
^Ui)U
» marchands, du peuple et de tous ; ils ne veulent » pointadmettre la nouvelle Autorité que vous leur im- » poseriez et qui ferait du tort à l'Echelle d'Alger. » si elle venait à s'y établir de force ; nous serions » bien surpris que vous l'ayez permis, vos prédéces- 9 seurs n'ayant jamais eu la hardiesse de le faire et » la chose étant à votre préjudice et à notre dom- » mage.
» Lorsque vous nous demanderez des choses qui » seront dans nos habitudes et conformes à nos de- » yoirs, nous ne manquerons pas de vous montrer la » bonne volonté que nous avons de vous faire plai- » sir. Que Dieu vous accorde toute satisfaction. Sa- D luL » *
Les Algériens devinrent cependant plus trailabJes, puisque deux ans après, en ^58i, ils toléraient, chez eux, l'Etablissement d'un Consulat. Il est vrai de dire que la gérance de ce Consulat était confiée au Pèiv Boinneau, l'un des Religieux de la Trinité de Marseille, qui s'employait au rachat des Captifs. Témoins oculaires des événement? et le plus souvent victimes et martyrs de la brutalité et de la barbarie des Algégériens, ces dignes Religieux nous ont laissé des Mémoires d'une haute importance pour l'histoire du Pays. Nous y lisons qu'en 1505, M. Boinneau fut mis en prison par ordre du Pacha, et ce n'est qu'en 1507 que les Algériens consentirent h son remplacement par M. De Vias, Maître des Requêtes de Catherine de Médicis.
Dans les Archives de Marseille, M. Octave Teissier a retrouvé quelques lettres de Vias qu'il a bien voulu me communiquer.
C'est d'abord une pièce datée d'Alger, le 17 Juin
1603, où Vias annonce aux Consuls de Marseille qu'il est arrivé dans cette ville au mois de Mai de Tannée précédente et que la santé publique y était bonne alors ; mais qu'au mois d'Â.oût une maladie contagieuse sévissait à Constantine, au dire des raaripg venus du Bastion, de Bône et de CoUo.
Le 5 Juin 1604, Vias écrit encore que la cotitagion régne à Gigelli et que les habitants lU)nt abandonnée.
Lie 10 Mai 1617, il signale qu'un vaisseau Français est allé charger 42 chevaux à Stora,maIgré les ordres qui prohibent le négoce sur cette côte. Le Pacha a menacé de faire mourir les OMciers des vaisseaux qui seraient surpris, à l'avenir, sur ce point, les matelots réduits en esclavages et les marchandises conlisquées. Un vaisseau Anglais, capitaine Paige, a été pris ainsi par les Algériens qui ont vendu, à l'encan, équipage et marchandises.
Le bruit aysmt couru, à Marseille, que les Français avaient perdu le Commerce de Collo, Vias écrit encore le 7 Juillet 1617, qu'en effet, un Anglais, qui réside à Alger depuis neuf ou dix ans, facteur de la grande Compagnie de Londres, détient le Commerce deCollo. Les Cliefî^ du Beyiik ont nié le fait. Néanmoins Vias, voulant s'en assurer^a demandé à envoyer un bâtiment à Oollo pour y faire des achats.
Cette autorisation lui a été refusée et on a été forcé de lui avouer, alors, que l'Anglais avait en ^fifet loué le dit commerce pour un temps limité. Vias fait des observations aux Algériens qui ont disposé en faveur d'autrui d'un Port de commerce app^urtenant aux Franç>ais exclusivement, daprës Jes anciens Traités. »*
Henri IV s'occupa de continuer la politique Orientale inaugurée par François L Comme Roî de Na-
varre, il avait déjà eu des rapports avec Mourad IV. Monté sur le trône de France, il resserra les liens existant avec la Porte, et son A^mbassadeur, M. de Brèves, obtint du Sultan, le 20 Mai 1604, des Lettrespatentes, dans lesquelles nous retnarquons des Articles concernant le sujet qui nous occupe (1) :
« Art. 8. — Permettons aux Marchands Français, » en considération de la parfaite amitié que leur • Prince conserve avec notre Porte, d'enlever des » cuirs, cordouans, cire, cotons, saul que ce soit des B marchandises prohibées et défendues d'enlever. » Ratifions la permission que notre bisatoul Sultan » Selim et notre défunt père Sultan Mohammed en ont tt donné.
» Art. 19. — Les Corsaires de Barbarie allant par » les Ports et Havres de France, y sont reçus, » secourus et aidés à leurs besoins, voire môme de » poudre et de plomb et autres choses nécessaires à » leur navigation ; néanmoins, sans avoir égard à nos » promesses, rencontrant les vaisseaux Français en » mer à leur avantage, les prennent et déprèdent, » font esclaves les marchands et mariniers qu'ils » trouvent sur iceux, contre notre vouloir et celui du » défunt Empereur Mohammed, notre péie, lequel pom* » faire cesser leurs violences et déprédations, avait » diverses fois envoyé ses puissants Ordres et Com- » mandements et enjoindre à iceux de mettre en li- » berté les Français détenus esclaves et leur restituer t leurs facultés, sans que pour cela ils aient discon- » linué leurs actes d'hostilité.
» Nous, pour y remédier, commandons par cette » notre Capitulation Impériale qu'ils soient remis en
(t) Lellres-piteotet du 90 Mal lOM (tti don THidja. tOti de TUégire). Docaments sur rfllsioire de Franctei Recueil de» Traités.
d liberté et leurs facultés restituées, déclarons qu*en » cas que les dits Corsaires continuent teiirs *brigan- » dages, à la première plainte qui nous en sera faite » par l'Empereur de France, les Vice-Rois et Gou- » veroeurs des pays de ! 'obéissance desqaeis, iceux » Corsaires font leur demeure, seront tenus des dom- » mages et pertes qu'lceux Français auront faites et t> seront privés de leurs charges : que ne sera besoin » d'autre preuve du ma) fait que la plainte qui nous • en sera faite de la part du (ijt Empereur de France » avec ses Lettres royales.
» Article 20. — Nous consentons aussi et aurons » agréable, si les Corsaires d'Alger et Tunis n'obser- » vent ce qui est porté par cette notre Capitulation, » que r Empereur de France, leur fasse courir sus, » les châtie et les prive de ses Ports, et protestons de » n'abandonner pour cela l'amitié qui est entre nos ï) Majestés Impériales, approuvons et conlirmons les •> Commandements qui ont été donnés de notre dé- » funt père pour ce sujet.
» Article 21. — Nous permettons aussi que les » Français nommés et avoués de leurs Princes, puis- » seht venir pêcher du poisson et corail au golfe de « Stora-Courcouri, lieu dépendant de notre Royau- » me d'Alger et en tous autres lieux de nos côtes » de Barbarie et en particulier aux lieux de la juri- » diction de nos dits royaumes d'Alger et de Tunis » sans qu'il leur soit donné aucun trouble ni empêche- » ment.
» Confirmons toutes les Permissions qui ont été » données par nos aïeux et singulièrement par notre » défunt pè«*e touchant cette pêche, sans qu'elles soient » sujettes à autre confirmation qu'à celle qui en a été » faite d'ancienneté. »
Dana uq mémoire explicatif sur les Lettres palpâtes ci-dessus, M. TAmbassadeur de Brèves ajoutait : .
« Les Corsaires de Barbarie n'observeot les Traités 9 et Capitulations qu'en tant qu*il leur plait. C'est » pour cela que j'ai fait consentir le Grand Seigneur » qu'il sera licite au Roi de leur faire courir suscomy> me contre des pei*turbateurs du repos public,
» Les Sujets du Roi font un notable profit à la pê- » che du corail en la c6te de Barbarie. Je leur ai lait 9 mettre par la dile Capitulation qu'ils puissent conti- » nuer la dite pèche, mômement dans un golfe nommé » Siora Courcouri. » (1)
Ce dernier paragraphe démontre clairement que la Compagnie du Bastion, ayant étendu son exploitation, poussa ses barques de pèche beaucoup plus à l'Ouest devant Stora et sans doute jusqu'auprès de Bougie où existent également des bancs de corail.
Si le Sultan consentit en outre à autoriser les Français à se faire justice eux-mêmes pour cbûtier les Corsaires qui violeraient les Conventions, c'est qu'il ne se sentait plus assez fort pour imposer sa volonté alix Algériens.' La précaution prise par de Brèves, s'explique d'autant plus qu'il fallut bientôt recourir à celle extrémité.
Le Grand Seigneur, sur la demande de l'Ambassadeur, avait fait partir pour TAfrique un de ses ChaouchSy chargé de signifier sa volonté aux Algériens. Ceux -ci accueillirent avec de grands honneurs renvoyé du Sultan, mais ils refusèrent de se conformer à ses Commandements qu'ils prétendaient extorqués an Sultan par les intrigues des Chrétiens.
En effet, malgré les Capitulations et les Traités
(t) Le port d« Stora près duquel uous^voos bâti notre ville de PbiUppeTille.
ooneh» avec la Porte, qo garantissaient la libre navigation des vaisseaux portant le Pavillon de la France et signifiés aux Algériens par des envoyés du Sultan, eeux-ci n'en continuaient pas moins leurs courses sur tout navire, sans distinction de Pavillon et causaient au Commerce français, notamment à celui de Marseille, des pertes considérables. Les Marseillais armèrent à leur tour, contre les Pirates et retinrent prisonnier quelques Algériens échappés des Galères d'Espagne qui étaient venus cherdier un refuge en France.
Dés que la Milice eût connaissance de ces faits, elle enleva le Consul de France de sa demeure et le cbargea de chaînes ; M. de Vias n'obtint, plus tard, sa délivrance qu'en payant une forte rançon.
Mais, en môme temps qu'A Alger, notre Consul était ainsi maltraité, au lendemain de la délivrance des nouvelles Lettres patentes du Sultan, une autre injure plus violente était faite à notre Etablissetnent du Bastion, qui commençait à prospérer sous l'Administration de M. de Moissac. Au mois de Juin i604, les Turcs de la garnison de BO(>e venaient attaquer le Bastion et le détruisaient de fond en comble.
D'après certains historiens, Kheder-Pacha qui gouvornait alors à Alger, fut poussé à cette violence par une famine qui avait éclaté dans le pays et que les Arabes attribuaient aux exportations de grains que faisaient les Français. Mais l'agression des Turcs avait une autre cause ; cette famine avait seulement servi de prétexte pour envahir rEtablissement,
Depuis quelque temps, les Algériens élevaient contre la France de très vives récriminations, parce que, disaient-ils, le Roi ea accordant à certains navires
étrangers le privilège de faire le commerce sous son Pavillon, les frustrait de leur droit de course et les privait do leur bien. Le Gouvernement français ayant refusé d'écouter cette singulière réclamation, le Divan irrité, donna Tordre, aux Reîs ou Capitaines de navires corsaires, d'attaquer les bâtiments Français comme ceux des autres Nations (1).
Nous venons de dire que Henry IV, sans se laiî«er intimider par les démonstrations hostiles du Divan, ordonna à ses galères d'user de représailles contre la Marine algérienne ; en môme temps, il écrivit. à Savary de Brèves, sou Ambassadeur à Constantinople, ce qui venait d'arriver, lui commandant d'instruire le G rand Seigneur des mauvais déportements de son Vice-Roi d'Alger, et de le prévenir que celte insulte faite à la France, au lendemain d un Traité, ne pouvait rester impunie. Savary de Brèves avait ordre de demander le prompt redressement du Bastion et une indemnité convenable pour les dégâts qui avaient été commis, et pour tous les objets qui avaient été volés.
Le Sultan ordonna aussitôt à son eunuque Moustapha dit Koussa, — le sans barbe, — de se rendre à Alger. Celui-ci, à peine arrivé au but de sa mission, arrêtait le Pacha régnant, Kheder, qu'il faisait étrangler, après lui avoir fait payer six mille sequins d'indemnité.
Du reste, parmi les instructions adressées à de Brèves, nous retrouvons une lettre qui dénote la colère de Henry IV contre les Pirates algériens (2).
(1) Elle de la Primaudaie .
(S) Deas autres leitreti sur le même sujet, furent écrites par Henri IV à de Brèves. Le Recueil des Documents sur l'Histoire de France, n*en donne qu'un résumé :
Mettre du 1V> Juillet 1404, de Monceaux, lodigoatioa duEoià
a Fontainebleau. ,31 août i 604.
» Monsieur de Brèves, vous verrez par Taltestation
* du Consul d'Alger (M. de Vias), que je vous envoie,
^ Quelle obéissance et réserve le Pacha et les Janis-
^ oissaires* du dit lieu ont rendu au Commande-
* ment de ce Seigneur (le Sultan) portés par son
^ Chiaoux ; et portant quels efforts je dois dorénavant
* attendre de Tamitié et alliance de la Maison Otto-
niane, méprisée et mal obéie des siens comme elle
'*^at. Je vous ai écrit, par ma dernière, l'insolence
ces gens au rasement et pillage du Bastion de
nce, qu'ils ont exécuté avec une fureur digne
"* ^tix. Ces injures et offenses réitérées par eux, coup 'SVXTcoup. au lieu d'infinies preuves de bienveillance
>ii qu'ils ont reçues de moi, sont insupportables et » m'obligent à m'en revancher, comme vous leur dô- » clarerez a la réception de la présente, que je suis » tout résolu de faire.
» J'avais délibéré de ne voir ni ouïr un Ambassa- » deur envoyé vers moi par le Roi de Perse, arrivé > en mon Royaume, il y a plus de six semaines, afin •^ de manifester à tout le monde le compte que je fai- » sais de l'amitié de ce Seigneur (le Sultan). Le » dit Roi de Perse en ayant envoyé un autre, en » même temps, à l'Empereur, qui a été reçu par lui » somptueusement et a été par lui admis à négocier
propos de riasulte faite à la Fraoee. Le Bastion a étédémoUet dénsté. Sa Majesté demande à le faire releyer, à être indemnisé poor les dégâts qui ont été commis et tous les objets qui ont été Tolés.
)• Lettre du 4 Août 1904, de Fontainebleau. Nouvelles plaintes du Kolau sujet dn Bastion. L*Ambassadeur devra déclarer au Sultan rintenlion do Boi , d'obtenir réparation complète par 1on« les ■loyens possibles. Le Baron Solignac remplaçant de Brèves, t|oi doit prochainement psrtir pour Conslantinople, sera porteur d*iostmcdoDS très pressantes à ce sujet et sur Texécution des récentes Capitnlatlons.
» et traiter, 6t ses Conseillers fort étroitement. Mais, B puisque les Bsclaves du G. S. sont si ennemis de la » gloire et du nom de leur Prince, que de traiter ^ aussi injuaftement mes Sujets (en oe qui leur est re- » commandé de sa part) que les ennemis déclarés de » son Empire, et qu'ils méprisent ainsi son nom et » ses mandements, je changerai aussi de conseil et 0 de conduite, et me saurai bien résoudre à pis faire \) en m'aliiant de ceux qui ont conjuré la ruine de son >> Empire; si après que vous leur aurez fait ma juste » plainte avec la présente Déclaration, il ne me fait > telle justice et raison de ces traîtres et Barbares mie » i'aye occasion de m'en contenter. Au moyen de ^ quoy, selon la réponse et satisfaction que vous lui » en tirerez, vous tiendrez avertis mes Sujets qui tra- » fiquent en son Empire, et mes Officiers établis aux » Echelles d'iceluy, de ce qu'ils auront à faire pour » n'être sujets à la revanche que j'ai délibéré de re- » chercher de prendre de telles offenses et perlldtes... «... De quoi s'il faut que. je sois si mal reconnu » par l'insolence et avarice insatiable de cette ca- . » nailie d'Alger, je ne l'endurerai pas, et si quand » les nouvelles du rebut qu'ils ont fait au dit Ghiaoux .& me sont arrivées le Baron de Solignac se fût trouvé » encore ici, j'eusse rompu tout à fait son voyagé. » Mais comme il faut qu'il demeure longtemps en u chemin, avisez à lui faire savoir d'avant qu'il parte » de Venise, la délibération de ce Seigneur sur cette » affaire, afin qu'en en étant instruit, je prenne conseil
» et résolution de ce qu'il aura à faire (1)
Accompagné d'un Officier Turc, Mustapha-agha,pour la sûreté de sa personne, l'Ambassadeur Savary de Brèves se rendit dabord auprès du Pacha de Tuais
(I) Rpcaill des lettres-missives de Henri f V. Documenlt sur THistoire de France.
et lui notifia l'ordre du Grand Seigneur d'avoir à rendre tous les Esclaves français et les prises faites sur le commerce de notre Nation. Le Pacha s'écria que la milice ne pouvait consentir à sa ruine et qûUl ne fallait tenir aucun compte d'ordres extorqués par les intrigues des Chrétiens. Après bien des débats, il convint cependant de rendre les Esclaves, mais il continua à ne pas vouloir entendre parler de la restititution des marchandises. On ne put même lui faire rendre mi navire de Marseille capturé depuis que l'Ambassadeur était à Tunis Celui-ci voyant qu'il ♦^tait impossible de vaincre l'obstination de ce Corsaire entêté et ne voulant pas que les captifs en fussent victimes, dût se contenter de leur délivrance et de la promesse qu'à l'avenir le Pavillon Français serait respecté par les Tunisiens (ij.
De Brèves se rendit ensuite à Alger, où, après une pénible traversée, il arrivait le 26 Septembre 16(Mi. Mustapha Agha, l'Oflicier Turc qui l'accompagnait dans sa niission, alla présenter au Divan les Commandements du Grand Seigneur donnés pour la lît)erté des Esclaves français et la réédilication du Baslion. Les Janissaires ne tinrent aucun compte de ces Commandements et destituèrent leur Agha, parce qu'il avait émis l'avis d'obéir A la volonté du Prince; et l'Agha qui lui succéda, se trouvant dans la môme opinion, fut immédiatement cassé de sa charge, et deux autres encore successivement après lui.
« Les Janissaires, racontent le$ Mémoires de de Brèves, ûrent un grand tumulte au Divan, et ayant vomi tout plein de paroles outrageantes, en mépiûs du Grand Seigneur, s'attachèrent d'injures et de me-
(1) Totr pour les détails de ce qui se passa à Tunis, le Voifoge de 4e Brèfea — dent Roasseau a reproduit qoelquee paatages dans Kl ADMleè Tatlileaiiu.
naces au pauvre Mustapha Aglia, et peu tint qu'ils ne lui missent la main au collet ; tellement, que tout éperdu de frayeur, retiré qu'il fut â son logis, croyant que ce jour devait être le dernier de sa vie, il dépêcha un homme vers ue Brèves , qui était resté à bord, pourlayiser du péril où il se trouvait, et lui mander aussi, comme la Milice était fort animée contre sa pei*sonne, partant qu'il pourvut à sa sfireté, en fuyant au plus lot.
« Ce qui nous donne d'autant plus à penser que ce jour même, à la diane, nous avions vu charger ol pointer, contre notre navire, l'Artillerie du boulevard qui est sur le Port.
» Or, pour entendre par quels ressorts se faisaient tous ces mouvements, il convient de faire savoir que mon dit sieur de Brèves, étant â Constantinople, fit condamner aux galèref. un Chérif (ainsi appellent le^s Turcs les descendants de Mahomet), Muphtiou Grand Prêtre des Janissaires d'Alger, et ce, pour avoir donné un soutîlet au Consul de notre Nation. Celui-ci délivré peu après, à la requête du dit Seigneur, et remis en son pays, en sa première dignité, fut un des principaux boute-feux de ce tumulte. Car, la présence de M. de Brèves lui ayant rafraîchi la mémoire des torts qu'il en croyait avoir reçus et allumé ensemble un désir de s'en venger, il n'y épargna aucun artifice, tant par ses prédications que par ses dires privés et familiers, tenus entre les principaux ; il travailla de tout son pouvoir à le rendre odieux à la Milice, publiant qu'il était ennemi mortel des Musulmans, et qu'à Taide du crédit que par son beau langage il s'était acquis à la Porte, il en avait perdu et réduit à mauvaise fin plusieurs, alléguant l'exemple de Kheder Pacha et de quelques autres, châtiés à sa poursuite; exagérant principalement Tatrocit^ des injures
à lui faites, à lui, disait-il, extrait de la race du Prophète et, outre cela, Prélat de leur Eglise, conditions extrêmement révérées de ces peuples.
€ D'un autre côté, les parents, amis et serviteurs de feu Kheder Pacha, s'occupaient à " même effet, d'autant plus dangereusement qu'ils étaient en grand nombre et aimés des soldats qui, tant par compassion du désastre de leur Maître qu'en bai ne de la domination présente, les avaient admis aux charges et élevés en autorité. Le dit Kheder Pacha était Vicc- Koi d'Alger; l'Ennuquequi.y commande aujourd'hui, envoyé de Constantinople pour lui succéder, le fit étrangler à son arrivée en la ville qui fut le mois de Mai de TAn passé, l'autre s'étant de bonne foi transporté à son logis pour le saluer. Or, les gens du dit Kheder Pacha, se souvenant de quelle manière il l'avait mené à Constantinople, et contraint de rendre Six Mille Sequins qu'il avait dérobés aux Français, avec Trente Esclaves et finalement réduit à telle terme que, s'il eût voulu, il lui coupait la tête (1). Sachant qu'à l'occasion des plaintes que de Brèves avait portées contre Kheder Pacha à cause de ses pilleries, on avait ôté à celui-ci le Gouvernement et la vie, ils tachaient tous à venger sa mort sur celui-ci, qu'ils criaient publiquement en être l'auteur ; aigrissant h ce dessein la Milice contre lui. Et de ce parti étaient un Kald, Mohammed Bey Ferhat (2) et Hassen Bey, puissants de moyens et de faveur populaire, lesquels, à ce qui nous fut rapporté, avaient comploté <rempé-
. (1) Les Turcs pani» de mort étaient étranglés, on ne coupait la téie que pour les peines Inramantes.
vS} Mohammed Bey Perhat doit être le même qui rannée suivante étant Bey de Constanline troQTa la mort devant BOoe que les Fran* çais vinrent ruiner pour se venger des coriairei et de la destrQCtioA da Bastion de f rince.
cher que de Brèves ne deaoe^dii à terre, aôo, qu'eu son abseooe, iis pussent aisôment et sans eoBtredtt traverser ses affaires, ou en cas q^'U vint dans la ville, de peur que par son humanité et attrayante douceor il ne se conciliât le cœur des soldats, à k ruine et subversion de leur dessein, le faire assassiner par une troapc de Noirs.
« Cependant au Divan du lendemain, il fut déterminé qu'on Qc procéderait point à Texpédition de nos a£Eaire8 que TAmbassadeur n'eût été entendu. Sur quoi Mustapha-Agba ayant répliqué que ledit Seigneur ne descendrait pas sans sauf conduit et sûreté publique, elle lui fut accordée et le* Divan promit de la taire publier le lendemain à sa troupe, à ce qu'elle le sut notoire à tous, et qu'aucun sous peine de la vie, n'eût à nuire de fait ni de parole à lui ou aux siens. Mais comme ou l'eût présenté au Pacha pour la ratifier, il n'en voulut rien faire, s^excusant sur le peu de confiance qu'il avait en la parole dés soldats dont l'insolence effrénée ne pouvait être retenue d'aucun respect ni considération quelconque. Et disant que s'ils venaient à entreprendre à rencontre de ladite fol publique, autorisée de la sienne, de quoi leur légèrelé et perfidies ordinaires lui donnaient de justes et légitimes craintes, que son honneur et sa vie auraient à en répondre à la Porte. Que ï\xn et l'autre lui étaient trop chers pour les mettre en compromis si imprudemment. Qu'il ne s'obligerait jamais à chose qui fut hors de son pouvoir ; bref, qu'il se garderait bien de faire témérairement des promesses, dont la sincérité courrait risque, par les méchancetés d'autruî, d'être soupçonné de fraude et accusé d'avoir servi d'appât à une trahison. Que le dit Seigneur Ambassadeur avait pooT ennemis les plus puissants de la ville, gens au-
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4lacteax et enragés» lesquels ne s'abBUeftdnâeDt jamftis de lui nuire quaxid ils en verraient une si belle çcQasion. Que Mustapha-Agha, Officier de leur Prince et Porteur de ses Commandements, était capable de manier seul cette affaire» pour ce, qu*ou se contentât de traiter avec lui. En somme, il fit tant qull rompit cette résolution,et, après avoir écrit à M. de Brèves les raisons qui Ty avaient porté, lui mandant qu'il ne sortit de son vaisseau quelque instance qu'en fit la Milice.
a Ces contrastes réduisaient M. de Brèves à une grande perplexité d'esprit, car, d'une part, il voyait clairement qu'en son absence les affaires ne s'avanceraient jamais, et d'ailleurs le péiil dont il était menacé, s'il descendait à terre, le retenait^ mais plus encore la crainte qu'il avait d'irriter le Pacha en méprisant son conseil, et lui donner de là, occasion de se tourner contre lui, ifour (aire épaule à ses ennemis., à quoi il ne semblait aucunement disposé. »
Dans cet intervalle, deux Bâtiments français capturés par des Corsaires, étaient amenés à Alger, et le tout, chargement et équipage, réduits en Bsclavage, vendu à l'encan.
« M. de Brèves ennuyé de voir qu'on l'amusait en vain et que les Algériens, au lieu de prêter obéissance aux Commandements de leur Sults^n, donnés pour entretenir son amitié avec nous, commettaient tous les jours de nouvelles hostilités et maltraitaient devant lui nos malheureux Captifs, manda à Moustapha Agha qu'il eût à renoncer à solliciter cette canaille et qu'il employât seulement ses audiences à taire agréer son départ, afin qu'il put dômarrçr ^u premier bon vent.
Le dit Agha s'étant trouvé au JOiyan, U s'aequiM^ de oe que lui prescrivait de 9rii^, mais jautilem^nt
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car on le renvoya â un autre jour pour lui doimer une réponse définitive. (4) »
« Le 19 Octobre, Mourad Raïs arriva de l'Arraôe d'Orient avec ses deuxGalères que le Grand Seigneur avait honorées du Fanal (2) et auquel il avait donné le Gouvernement de la Morée où il devait se rendre dans peu de jours.
)) Dès qu'il eut mis pied à terre et appris la cause pour laquelle M. de Brèves n'était encore sorti despn navire, il en blâma les janissaires, avec plus de gravité toutefois que d*aigreur, n'ayant autorité parmi eux que par son âge et la réputation de sa valeur. Il obtint d'eux l'assurance que désirait de Brèves, laquelle il confirma de sa foi et lui envoya.
» Avec ce sauf conduit, de Brèves débarqua enfin. Le Pacha ayant réuni en son pqlais les Beys et autres personnes de qualité. Ut lire à haute voix les Commandements du Grand Seigneur. Il protesta que comme créature et esclave de Sa Majesté Ottomane, il voulait lui obéir sincèrement ou, au cas que la malice d autrui empochât le bon effet de sa résolution, renoncer à l'Administration du Royaume et reporter sa. bannière à la Porte, exhortant les Beys qui avaient le plus de crédit parmi la Milice, à témoigner en cette aftaire au service de leur Prince et travailler avec lui pour remettre les Janissaires dans la voie de l'obéissance : ce qu'ils promirent d'exécuter fidèle-: ment.
» On décida qu'au prochain Divan (il s'en tenait quatre par semaine),on expédierait d'abord l'a flaire du
(1) Je rappelle pour mémoire qae pendant ie séjour de M. de Bré- Tes dans te port d*Alger, les Jaoissaires se révoltent k deux reprises contre le Pacha, ei qu'ils sont à la veille de l'assassiner. On ne les cidme qu>n leur donnant de Targent.
(9) Lç rinil éqnlTftUU «^ PhtIIIoii d*Ain|ral. .
Basiion avant de parler de la liberté des Esclaves, de peur que les particuliers intéressés n'empêchassent par dépit et se rendissent contraires à l'autre. Ce conseil approuvé de chacun, TAssemblée se sépara.
De Brèves employa le moyen en usage parmi les Indigènes ; il gagna avec de l'argent quelques-uns des Chefs les plus factieux, pour se les rendre favorables ; ils promirent en effet leur concours. < Mais le jour, dit-il, où Taffaire devait se traiter, les fieys qui avaient promis tant d'assistance saignèrent du nés et s'absentèrent de la ville pour ne pas se trouver au Conseil, soit que leur mauvaise volonté ou que la crainte d'encourir les peines auxquelles l'Ordonnance émanée du Divan, lorsque le Bastion fut démoli, condamnait ceux qui proposeraient de le réédifier ^ les incitât.
» Tellement que Mourad Bey se rencontrant seul et abandonné des autres, il n'en osa ouvrir la bouche et demanda seulement quelle réponse il plaisait au Divan de donner à l'Ambassadeur de France. A quoi fut répliqué : que ce qui avait été déjà résolu, ne se rétractait point. Qu'ils ne voulaient pas que le Bastion se refit en aucune façon , et, pour les Esclaves, Us les rendraient quand on aurait amené les Turcs prisonniers à Marseille (1). De Brèves fut donc contraint de rentrer en France sans avoir pu assurer, en Barbarie, l'exécution complète du Traité de 1604, le plus beau titre de gloire diplomatique de cet habilts négociateur.
A partir de cette époque et jusqu'à la paix de 1628, la Piraterie prit une extension immense, malgré les défenses du Sultan qui menaçaient de mort tout Cor-
(I) Yoy«f^ d« 4« Bref et, p. 99^ %\ i«<tmii«i,
saire qui ferait sabir ia moindre avanie auxBâliments français.
Les causes de cet acharnement provenaient,surtout : de l'indépendance qu'avaient usurpée, sur les droits de la Porte, les nouveaux Etats Turcs du Nord de l'Afrique ; — de l'expulsion d'Espagne des Maures qui rapportaient en Barbarie la haine et le désir de la vengeance, enfin l'apostasie d'une foule de Chrétiens, sorte de contagion morale qui faisait alors beaucoup de ravages chez les gens de mer. Ces Renégats étaient' généralement les Corsaires les plus habiles et près-* que toujours les plus impitoyables. Au rapport d'Aranda, on en comptait, en 1640, plus de trois mille à Alger seulement. Il y avait même, surtout à Tunis, des Anglais et des Flamands qui, sans changer de religion, faisaient la Course contre les Chrétiens avec les Barbarésques (1).
Le Père Dan estime que, pendant cette période de guerre, les prises des Algériens se montèrent à plus de vingt millions. Leur Marine se composait de soixante^lix bâtiments, armés chacun de vingt-cinq à quarante canons. On calcule que, jusqu'à la paix de 1634, les Algériens prirent à la France, quatre-vingt navires. Leur valeur totale montait à 4,752,600 livres tournois. Le nombre des captifs, provenant de ces prises, fut de 1,331, dont 149 se firent Musulmans. A cette époque il y avait, dans la Régence, plus de 30,000 Esclaves Chrétiens, parmi lesquels 3,000 Français étaient dans les bagnes d'Alger. (2).
Quelques tentatives furent faîtes, cependant, par les Marines Chrétiennes, pour châtier les Barbarésques.
(1) Voyage de de Brèfei. (t) DiD, Barbarie.
Bû 1607, six Galères de Florence et cinq vaisseaux commandés par des Officiers Français, représentant une force de 2,000 hommes environ, surprirent la Kasba de Bône et taillèrent eu pièce sa garnison. Après avoir pillé et incendié la ville, ils se rembarquèrent pour Livourne emmenant en esclavage 1800 hommes, femmes et enfants. Mais cela ne se passa point sans combats ; les populations de Tintérieur amenées aussitôt devant Bône, par le Bey Ben Ferhat •qui gouvernait alors â Coustantine, attaquèrent les Chrétiens avec acharnement et les forcèrent de se rembarquer.
Le Bey Ferhat perdit la vie dans cette lutte. En 1619, le Comte de Joigny, Général des Galères de France, parcourut la mer pendant quelques mois et prit et détruisit plusieurs Corsaires. La même année, les Algériens demandèrent la Paix et en voyèrent,à cet effe^des Ambassadeurs à Louis XIII qui remit la connaissance de cette affaire au Duc de Guise. Les Négociateurs Algériens cherchant à excuser le Divan, rejetèrent les torts du passé sur Tinsubordination des Armateurs, mais ils assurèrent que le Gouvernement d*Alger avait pris, depuis quelque temps, plus de force et ferait â Tavenlr respecter les Conventions. Le Duc de Guise peu confiant dans de telles promesses, exigea qu'aucun bâtiment ne put sortir du Port d'Alger pour aller en Course, sans avoir donné caution qu'il n'attaquerait pas le Pavillon Français. Il demanda aussi que les Algérien» fussent tenus de livrer des ota« ges. Les Ambassadeurs y conseatirent et le Duc fit partir avec eux un gentilhomme appelé Pierre de Moustlers, pour aller faire ratifier le Traité par le Divan ; mais ce Sénat de Corsaires s'avisa de demander qu'avant tout, on lui rendit deux canons pris par le Flamand Danser, alors au service de France, et, corn-
me de MousUers ne put les doaner, les nègoclatioas turent rompues.
L'anoée suivante, le Divan envoya une nouvelle Ambassade pour redemander ces canons, s*engageant à ce prix à souscrire à toutes les conditions imposées par le projet de Traité du Ducde Guise. Le Roi voulut bien céder sur un point, sans Importance réelle, pour arrivera un arrangement qui paraissait offrir quelque solidité. Mais le malheur voulut qu'au moment ou l'Ambassadeur Algérien arrivait à Marseille, de retour de son voyage à la Cour de France, on reçat dans cette ville la nouvelle que l'équipage d'un navire Marseillais, capturé par les Corsaires.avait été massacré en entier. Le peuple furieux se rua sur l'Ambas* sadeur et le mit en pièces avec sa suite composée de quarante-cinq personnes (1).
Ces sanglantes et odieuses représailles ayant éloigné tout espoir de Paix, on ne songea plus, de part et d^iitre, qu'à la Guerre. Beaulieu défendit avec succès les côtes de Provence et fit plus d'une fois repentir li^ Corsaires d'avoir cherché à les insulter (2).
Ils furent battue ensuite en pleine mer par de Mantin, Vice-Amiral des mers du Levant (3). Mais comme mesure de précaution le Roi fit publier un Règlement pour la mer, conçu en ces termes :