‹ Histoire des villes de la province de ConstantineChapitre 8 sur 15 · TRAITÉ DE PAIX · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE PAIX

Fait entre le Royaume de France et la Ville et Royaume d'Alger.

» L'an 1666, le dix-septième jour de Mars du règne » du très chrétien, très puissant, très excellent et » invincible Prince Louis XIV du nom, par la Grâce » de Dieu, Empereur de France et de Navare. Le » sieur André François Trubert, getitilhomme ordi- 9 naire de la maison de 8a Majesté et Commissaire » Général de ses Armées Navales, envoyé par le très 9 haut et très puissant Prince Monseigneur François » de Vendôme, Duc de Beaufort, Prince de Martigues, » Pair, grand Maître, Chef et Surintendant Général » de la Navigation et Commerce de France.

» En conséquences des lettres écrites par le très » illustre Pacha, Divan et Milice de la Ville et Royau- 9 me d'Alger, par lesquelles ils auraient témoigné » être en volonté de rétablir l'ancienne amitié et

» bonne correspondance qui étaient autrefois entre » les sujets de sa Majesté et eux, se serait présenté en » cette Ville d'Alger où après avoir rendu les Lettres » de créance de son Altesse en réponse, les dits très 0 illustres Pacha, Divan et Milice en expliquant les 0 ordres du Grand Seigneur et en exécutant la Capi- » tulation ci-devant faite entre les Empires de deux 0 si grands Monarques, auraient d*un commun conj> sentement résolu de rétablir et même de conserver » et maintenir à l'avenir une bonne paix et amitié et 9 pour cet effet sont convenus des articles qui sui- » vent.

» I. Que les Capitulations faites et accordées entre » les deux Empereurs et leurs prédécesseurs, ou » celles qui seront accordées de nouveau à TAmbas- » sadeur de France envoyé exprés à la Porte du » Grand Seigneur pour la paix et repos de leurs Etats, » seront exactement et sincèrement gardées et obscrw vées, sans que de part et d'autre il soit contrevenu » directement ou indirectement.

V II. Que toutes courses et actes d'hostilités tant par » mer que par terre cesseront sans qu'à l'avenir les » Corsaires du Royaume d'Alger rencontrant les navi- \' res et autres bâtiments Français, tant de Levant que » de Ponant, ensemble tous les Négociants sous la » Bannière de France sujets de Sa Majesté, puissent » visiter, prendre ni toucher aux personnes, robes, » vaisseaux et marchandises, ni' autre chose leur ap- » partenant, ayant passeport de l'Amiral, de France 9 Et pour appuyer d'autant plus le présent Traité qui • n'a été rompu que par des particuliers Armateurs, » leslrés-illustresIPaclia, Divan et Milice leur ordon- » neront de n'y contrevenir en aucune manière que » ce soit et seront obligés avant de sortir de leurs

• Ports, de preûdre un Certificat dil Consul Français 1 résidant en la dite Ville d'Alger pour être reconnus 0 des navires galères et bâtiments de France, aûn que » les Corsaires de Tripoli et autres de Barbarie ne » puissent se prévaloir de la conformité de la langue » eldeTEtendard.

» III. Comme aussi ne sera permis que dans les » Ports de France soient armés aucuns vaisseaux pour 9 courir sur ceux d'Alger et en cas que les Sujets de 0 Sa Majesté se missent au service d'autres Princes et fassent la course sous la Bannière d'iceux, Sa Majesté les désavouera et ne leur donnera aucune retraite dans ses Ports pour y conduire les Turcs des dites ville et Royaume, et si tant est qu'ils y abordent, Sa Majesté les fera mettre en liberté avec leurs navires et facultés. De même s'il était mené par les Corsaires des autres Royaumes Qt pays de la domination du Grand Seigneur quelque Français par force dans la Ville et Royaume d'Alger, il leur sera donné à l'inçtant la liberté, avec une entière restitution de leurs facultés.

> IV. Que tous les Esclaves Français qui«soot dans rétendue du Royaume d'Alger, pris sous quelque Bannière que ccrsoit ou qui pourraient être pris à l'avenir, de quelque qualité et condition qu'ils soient, sans en excepter aucun, seront mis en liberté et rendus de bonne foi, ainsi que les Janissaires qui sont en France, pris sous la bannière, dans les vaisseaux de la Ville et Royaume d'Alger, seront pareillement rendus.

> V. Les navires, galères et autres bâtiments, tant de guerre que de marchandises de part et d'autre, se rencontrant à la mer, après s'être reconnus par tes Patentes de TAmlral de France et par le Certi-

» ficat da Consul des Français, qu'ils feront voir réj» ciproquement par le moyen de leurs chaloupes et » de leurs bateaux, se donneront nouvelles et seront » reçus dans tous leurs Ports et Havres comme vrais » et bons amis, et leur sera fourni tous les vivres, » munitions et marchandises dont ils auront besoin, * en payant au prix courant des marchés publics et » les droits ordinaires.

« VI. Et pour travailler à l'établissement d'un com- » merce ferme et stable, les très illustres Pacha, Di- » van et Milice envoyeront, s'il leur plaît, deux per- » sonnes de qualité d'entre eux résider en la Ville » de Marseille pour entendre, sur les lieux, les plain- » tes qui pourraient arriver sur les contraventions au » présent Traité, auxquels sera fait en la dite ville » toutes sortes de bons traitements. Comme aussi le » Consul des Français fera le môme office en la Ville » et Royaume d'Alger.

» VII. Le dit Consul jouira des mômes honnêtetés, » facultés et pouvoirs dont il doit jouir en consé- » quence des capitulations qui ont été faites, ou qui » le seront ci-après entre les deux Empereurs, et, à » cet effet, avec la prééminence sur tous les autres » Consuls, il aura chez lui l'exercice libre de la Reli- » gion chrétienne, tant pour lui que pour tous les » Français qui se trouveront en la dite Ville. Il aura » aussi le privilège de changer de Trucheman, quand » il le jugera nécessaire.

» VIII. Qu'icelui Consul ni autre sujet de Sa Ma- » jesté ne sera contraint de payer les dettes d'aucun » Français ou autre, s'il n'y est obligé par écrit et » que toutes les autres Nations qui négocieront en la » dite Ville et Royaume d'Alger, et qui n'auront point- » de Consul, reconnaîtront celui de France et lui c payeront les droits accoutumés sans difficulté.

9 IX. Que les étoffes et vivres que le Consul Français fera venir pour son usage ou pour présent seulement, ne payeront aucuns droits ni impôt, non plus que ce qu*il achètera sur les lieux, pour la provision de sa maison. Que si quelque Français ou autre étant sous sa protection, meurt dans l'étendue du Royaume d'Alger, son bien sera mis entre les mains de celui en faveur de qui il aura testé, sinon entre celles du dit Consul, pour en rendre compte à qui il appartiendra et, en cas qu'il arrivât quelque différend tel qu'il puisse être, qui causât la rupture du présent Traité, il sera permis au Consul Français de se retirer où bon lui. semblera et d'emmener les Marchands Français et ses domestiques qui se trouveront dans la Ville et Royaume d'Alger, avec tous leurs biens et équipages en toute sûreté. »

» X. Que si un Vaisseau ou autre Bâtiment Français fait naufrage aux Côtes des dites Villes et Royaume d'Alger, il sera secouru par mer et par terre des habitant? des Côtes, et les Marchandises et les Bâtiments remis à qui ils appartiendront, ou entre lès mains du Consul ; et que tant celles-là que les autres, qui ne seront point conduites dans la dite Ville d'Alger, ne payeront aucuns droits, quoiqu'elles aient été déchargées ; non plus que les Vaisseaux et Barques qui reprendront les Marchandises non vendues, ne payeront point d'ancrage pour leur sortie, et. en cas qu'il arrivât le même accident aux Vaisseaux et autres Bâtiments du Royaume d'Alger sur les Côtes de France, ils recevront un traitement pareil.

» XI. Si quelqu'un des Sujets de Sa Majesté frappe 9 OU maltraite uq Turc ou un Maure, on pourra le

» punir après en avoir donné avis au Consul ; mais » en cas qu'il se sauve, on ne pourra s'en prendre au » dit Consul ni à aucun autre. On demeure d'accord

> aussi que nul des Turcs ou Maures qui ont des Es- » claves Français, ne pourront les contraindre ni for- » cer à changer de religion, ni leur faire aucune me- » nace pour les y obliger.

» XII. Que les Marchands Français, négociant dans » tous les Ports et Rades du Royaume d'Alger, seront » traités pour les levées et impositions autant et plus » favorablement qu'aucune autre Nation étrangère.

» Et si, à l'avenir, il arrivait de part et d'autre » quelque action qui put être prise pour un sujet de

> mécontentement, il ne sera pas, pour cela, permise » celui qui s*estimera offensé d'user de force et d'hos- » tilité, jusqu'à ce que Ton ait refusé de faire justice » à ceux qui se plaindront. Et, pour le surplus, se- » ront les Ciapitulations ci-devant faites, ou qui le m seront ci-après, entre les deux Empereurs, comme » le présent Traité, observées de part et d'autre, de » point en point, selon leur forme et teneur.

.9 Et afin que nul Sujet des deux Empires n'y puLs- » se contrevenir, on les fera publier dans toute leur » étendue, incessamment et le plus tôt qu'il se pourra.

» Le tout ayant été accordé dans une Assemblée j» générale^ ainsi arrêté et signé en présence du Di- 9 van, et scellé et tapé en l'original de la Marque » du Pacha Ali, et signé André-François Trubert. »

Le Dey d'Alger voulut donner en cette occasion des preuves de sa reconnaissance au siëur Arnaud. Il lui permit de rétablir, en son nom, le Commerce du Bastion de France et de ses Dépendances, et de relever les Murailles que les Maures avaient abattues après la fuite du sieur Picquet.

li l&llait donc t^pteret tous les Bâtiments et lés Mchrailles, il fallait pourvoir le Fort d'ArtiMerie et dé Munitions de guerre et de bouche, y mettre une Garnison convenable et faire un Fond pour rétablir le Commerce dans son ancien état. Arnaud n*était pas asBBS riche pour entreprendre seul ce grand Etablissement. Il obtint la permission du Dey d'aller en France pour former une Compagnie qui fournit les fonds nécessaires. Cette Compagnie était composée des siears Jacques le Masson de la Fontaine, Contrôleur Générai des Gabeltes de France, du Seigneur de Lalo, CoaseUter an Parlement de Grenoble, et du sieur de La Font, de Lyon. Tous ces gens étaient sages et fort riches; ils passèrent l'Acte de leur Société à Marseille, en réglèrent les fonds et H fut convenu que Arnaud irait au fiastion en qualité de Gouverneur. Le Dey Tagréa et lui donna toutes les expéditions dont il avait besoin pour s'y éta(Mlr de la manière que la nouvelle Compagnie pouvaît lé désirer. De La Font s'établità Marseille en qucditéde Directeur pour la corresponâttice des affaires qu'Arnaud ferait an Bastion. La Fontaine demeura à Paris aussi eti qualité de Directeur, et 4e Lalo, égaleiâent Directeur, aUalt tantôt & Paris, tantôt A Marseille et même au Bastion, seloB l'exigence des afil&Ires.

Amawl avait emmené avec lui le sieur de 81-Jacques, son gendre, autrefois Conseiller au siège de Maraelile. Il le fie Capitaine de La Cane, où il mourut quelque temps après. Arnaud voulut donner cet emploi au fils atné du défunt. Mais de La FOHt,.Dlrectem* à Marseille, avait promis la place à une de ses créatures et l'envoya à La Calle sans avertir Arnaud qui, s'en trouvant choqué, ne voulut pas le recevoir et le renvoya en France. De tk, un premier oenfltt de

poavoirs, bientôt suivi d'une querelle qui alla toujours s'envenimant

Averti que le Directeur de Marseille, qui avait une grande envie d'ôtfe nommé Directeur du Bastion, sollicitait sa destitution des autres associés, Arnaud songea à se maintenir à son poste, malgré la Compagnie. Mais, pendant ce temps, ses associés cherchèrent à trouver des raisons pour colorer le projet qu'ils avaient formé ; ils observèrent ce qui se passait dans la famille d'Arnaud, restée à Marseille, et crurent voir qu'on y faisait grande chère et que les dépenses de sa maison venaient des profits particuliers que leur Gouverneur faisait à leurs dépens.

Madame Arnaud prit feu là dessus et donna à son mari tous les avis qu'elle jugea nécessaires. Ces avis le déterminèrent à ne pas se laisser dépoisséder sans coup férir, après les peines qu'il s'était données pour la Paix avec le Gouvernement d'Alger et le rétablissement du Commerce du Bastion dont on lui avait toute l'obligation. Il résolut donc de s'y maintenir par la faveur du Dey et de la Milice qui avaient beaucoup de considération pour lui, de sorte que les ordres des trois Directeurs de France étant arrivés au Bastion par la barque du Patron Légier, il répondit qu'il ne quitterait point son poste et leur écrivit toutes les raisons qu'il avait d'en user ainsi. Elles parurent justes aux gens désintéressés, mais la Compagnie n'en jugea pas si favorablement.

L'animosité augmenta beaucoup au retour de là barque de Légier. Les Directeurs eurent recours à M. de Colbert qui leur promit sa protection, et sur ïexposé qu'ils lui firent de la conduite d'Arnaud et de sa prétendue malversation, il leur donna une lettre de cachet et les ordres du Roy, qui furent portés au Bastion par un Vaisseau de guerre aux frais de la Com-

pagnie. Arnaud répondit qu'il ne pouvait quitter ses Places dans Tètat où elles étaient, sans préjudiciér aux intérêts du Roi et du Gouvernement, qu'il obéirait aux ordres de Sa Majesté dés qu'il le pourrait, et le Vaisseau revint ainsi sans avoir rien avancé.

Cependant, le Commerce avait été interrompu, parce que de La Font, espérant réduire par la famine Tobstiné Gouverneur, avait fait défendre aux Navires Français d'aller au Bastion.

Arnaud, sans se laisser émouvoir par cet espèce d'interdit qu'il avait prévu, ouvrit les Ports du Bastion de France et de La Calle aux Négociants de Gé- Q^ et de Livourne, et se maintint avec leur aide.

La Compagnie le fit condamner comme rebelle aux ordres du Roi et résolut d'envoyer d'autres Bâtiments à Alger. Le sieur Turpin et M. de Martel allèrent demander au Dey de leur livrer Arnaud qui était alors à Alger; mais la Milice demandant à être payée et ne recevant point d'argent, refusa absolument de le rendre, disant qu'Arnaud était un honnête homme, que c'était à lui seul qu'elle avait donné l'Etablissement du Bastion, et qu'on ne connaissait pas le prétendu Directeur de Marseille ou ses associés.

Le sieur de Lalo alla ensuite à Alger et offrit au Dey une somme pour obtenir la destitution d'Arnaud, De lia Font avait été une première fois au Bastion, et pendant ce voyage, on l'accusa d'avoir promis vingtmille piastres au Bey de Constantine pour faire tuer le Dey d'Alger et son gendre, qui étaient les protecteurs d'Arnaud. Cette accusation s'était ébruitée, de soite que quand de La Font retourna à Alger, il n'osa mettre pied à terre et resta toujours sur son Vaisseau, craignant qu'on le fit mourir comme on l'en avait menacé si on pouvait le prendre.

Les a£Eres de Lalo De lurent point écoutées, de sorte qu'il fut obligé de se retirer skns avoir pu rien faire. Arnaud retourna au Bastion sous la protection du Dey et de la Milice, laissant à Alger le sieur Estelle, son beau-frère et son agent qui continua à le soutenir puissamment contre tous ses ennemis qui, ies uns après lès autres, furent contraints de s*^ retourner à Marseille, après avoir fait inutilement de fort grandes dépenses.

Les trois associés de France be sachant plus que faire pour contraindre Arnaud à se retirer du Baétion, s'avisèrent d'an étrange moyen. Ils demandèrent et obtinrent des ordres du Roi pour se saisir de sa famille. Sa femme et sa fille furent arrêtées et enferâiées dans la Citadelle de Marseille, où elles demeu^ Tèteùt fort longtemps; les associés espérant que l'état de ces deux malheureuses femmes toucherait le sieur Arnaud et l'obligerait à obéir aux ordres du Roi. « Où ferait des volumes entiers, ajoute le Cbe^ valier d'Arvieux, des procédures qui ont été faites dans cette uSaàte. » Ce singulier abus de pbuvoh' n'eût pas le succès qu'on en attendait. Arnaud ne céda pas. Toute sa fortune était engagée dans cette malheureuse spéculation et il savait bien d'ailleurs qu'on ne pouvait pas, sans la plus rév dltanie înfnstice, rendre sa famille responsable de son obstination. Au bout de quelques mois, en effet, sa femme et sa fille furent remises eu liberté.

Cependant le Gouvernement français qui v<yulait terminer cette ridicule affaire, fit partir pour Alger, en janvier 1674, le Chevalier d'Arvieux, l'autei^ des mémoires dans lesquels nous trouvons le récit des àvtaements dont 11 est question ici.

À ce moment, le Consulat d'Alger se trouvait vacant parce ciue le Dey avait renvoyé en France le Oonsul du Bourdieu sous le prétexte qu'il avait favorisé l'évasion de plusieurs Esclaves qui s'étaient sauvés à bord des vaisseaux de guerre Français qui passaient quelquefois à Alger. Cela avait causé une sédition dans la Milice barbaresque qui était prête à rompre la paix.

On en était venu jusqu'à refuser le salut à des vaisseaux du Roi de France et à ne pas leur donner les provisions de bouche dont ils avalent besoin La mission du Chevalier d'Arvieux était donc extrêmement délicate: il s'agissait, pour lui,de régler non-seulement les affaires du Bastion, mais encore celles du Bol. Il fallait entretenir avec les Algériens une paix qui était indispensable au commerce, que la quantité de Corsaires, sortant de leurs Ports, aurait pu troubler.

Avant de quitter Marseille, le Chevalier d*Arvieux proposa un accommodement aux divers intéressés de

la Compagnie du Bastion. Grâce à sa médiation, on finit par toml>er d'accord et la transaction était signée chez un Notaire. Arnaud s'obligeait à remettre le Bastion à de La Font, et Estelle à quitter Alger et repasser en France. La Compagnie s*obligeait à donner douze mille écus à Arnaud comme dédommagement, à obtenir son amnistie en bonne forme et à payer toutes les dettes de l'Etablissement. — Tout semblait terminé, mais de La Font allait secrètement chez un Notaire faire une protestation contre la transaction qu'il avait signée, sous prétexte qu'il avait été violenté et forcé â faire cet accommodement. Il obtint ensuite des Lettrès de Rescision quelque temps après le départ de d'Arvieux, qui ne parurent que quand celui-ci fut ar^ rivé à Alger et qu'il y fut arrivé lui-même, pocir se

mettre ea possession du Bastion et de La Galle. Cela remit les affaires dans le même état qu'elles étaient auparavant.

Le Chevalier d'Arvieux raconte maintenant dans ses Mémoires les intrigues ourdies contre lui, dès son débarquement à Alger, par des compatriotes indignes qui, pour sauvegarder leurs Intérêts, eurent Tinfamie de faire subir au Consul» représentay t de leur Nation, Taffront d'être renvoyé par le Gouvernement barbaresque. Cet incident est un curieux tableau de mœurs de l'époque, que je n'hésite pas à relater ici en donnant le récit textuel de d'Arvieux :

« Parti de Marseille, le 1" septembre 4674, la barque sur laquelle était d'Arvieux touchait à Bougie, le 6, où elle s'arrêta deux jours.

» Le 10, ajoute-t-il, nous arrivâmes à Alger, vers les trois heures de Taprès-midi. Nous mouillâmes et saluâmes la Ville, et un peu après le Dey passa auprès de nous dans un petit bateau, accompagné seulement de deux personnes. Nous le saluâmes de cinq coups de canon. M. Le Vacher, Vicaire Apostolique, vint me saluer avec Sid Ail, Renégat, Jannissaire et Trucheman de notre Nation. IJ me dit de la part du Dey que j'étais le bienvenu et que je pouvais débarquer avec mon Equipage.

» Je lis mettre quelques bardes nécessaires dans la chaloupe ou je m'embarquai avec mes gens, M. Le Vacher, le Trucheman et quelques Marchands. La barque me salua de toute son artillerie, et je fus salué de tous les Bâtiments Français, Anglais et Livournais qui tirèrent chacun cinq coups de canon. J'avais mon épée au côté, ma canne à la main et nn habit assez propre pour être distingué de tous ceux qui n^'accompagnaienl.

» Nous mîmes pied à terre à la Porte de la Pêcherie, et ayant traversé la grande rue da Marché, nous entrâmes dans le lieu où se tient le Divan de la Milice. Ils Tappellenl la Maison du Roy (l'ancienne Janina sur la Place du Gouvernement), non pas qu'il y ait un Roy à Alger, mais parce que la Milice du Grand Seigneur y reçoit sa paye, qu'on y traite les affaires de l'Etat et que le Pacha, qui représente sa personne, y fait sa résidence.

Nous traversâmes une grande cour où nous ne trouvâmes personne, la garde étant déjà retirée et le Dey étant encore à la Marine. Son gendre, appelé Baba Hassan, y était assis dans un coin. Je trouvai ua homme de fort mauvaise mine et habillé d'une manière peu convenable à une personne qui était la seconde deTEtatet réellement la première en puissance et en autorité à cause du grand âge et de la faiblesse du Dey. Je ne Taurais jamais connu pour ce qu'il était si le Trucheman ne me Tavait dit et si je n'eusse pas remarqué les révérences que lui faisaient ceux qui l'approchaient. Après que je l'eus salué, il ne se donna pas le temps d'écouter mon compliment. Il m'en fit un de fort mauvaise grâce et fort impoli, mais qui convenait à un homme de son caractère, brutal, emporté, et n'ayant que les manières d'un vrai paysan, tel qu'il était. Il se leva sans regarder personne et se mit dans une colère furieuse contre Sid Ali, le Trucheman, de ce qu'il m'avait fait débarquer sans attendre qu'on eût délibéré avec le Dey si on devait me recevoir, parce qu'il savait que, sous prétexte d'exercer le Consulat, on ne m'envoyait que pour favoriser les pernicieux desseins de la Compa* gnie du Bastion contre leur bon ami Arnaud et pour établir le nommé de La Font qui avait conspiré contre la vie du Dey et la sienne. Le Trucheman demeura

si interdit qu'il ne put répondre ua mot. Je pris la parole et je lui dis qu'on ne recevait point ainsi les gens qui venaient,à Alger, de la part du Boy» sous la lionne foi de la paix, et je lui tournai brusquenient le dos appelant mes gens pour m'en retourner à la barque. Baba Hassan se repentit sur le champ de sa brutalité. Il envoya le Trucbeman après nu)! et pria M. ho Vacher de me radoucir et de me mener à la maison Consulaire, et que le lendemain j'aurais audience du Dey.

Nous arrivâmes à Ja maison Consulaire. J'y fus complimenté de tous les Français, du Consul' d*A.n-r gleterre, des Pères Mathurins Portugais qui étaient à Alger pour le rachat des Esclaves de toutes sortes de nations ; car les Esclaves ont toujours recours au Consul de France, selon les capitulations, parce qu'il est censé Consul de toutes les nations qui n'en ont point auprès de cette République de Larrons,

J'appris qu'avant mon arrivée le sieur Estelle, instruit par les lettres de la dame Arnaud de mon voyage, avait fait entendre au Dey et à son gendre que, t)endant mon séjour à Marseille, j'avais brouillé les affaires du sieur Arnaud ; que j'étais entretenu par la Compagnie du Bastion ; que le Consulat qu'on m'avait donné n'était qu'un prétexte que le Roy prenait pour se servir de mol contre les intérêts de la République d'Alger et qu'on ferait fort bien de me renvoyer au lieu de me recevoir.

Ces raisonnements tout défectueux qu'ils étaient, avaient engagé le Dey d'écrire au Roy et de le prier de ne point me donner cette Commission si je devais ouvrir la bouche pour lui parler du Bastion et de sa Compagnie, et que si Je sieur de La Font y venait, il en ferait un exemple et qu'il l'enverrait pieds et

poings liés oomiDe un criminel qjaî avait attenté à sa vie la dernière foie qu'il était venu dans le pays.

Le sieur Estelle vint, le naéme jour, iqe faii^ ees froids compliments sur mon arrivée. Je les lui rendis de la même manière et sans entrer dans aucun déitail avec lui, mais je ne pus m'empôcher de lui dire que si je m'apercevais qu'il me traversât, j'en donnerais avis à la Cour et qu'il pourrait s'en repentir.

Le jour suivant, 11 septembre, M. le Vacher et le Truchemaii s*en allèrent voir le Dey, de grand matin, et lui parlèrent assez vigoureusement sur la manière dont son gendre m'avait reçu en arrivant Ils )ui firent connaître que j'étais dans le dessein de me rembarquer, et qu'il en pourrait arriver du désordre, et rassurèrent que je ne me souciais plus d'avoir audience, après ce qui m'était arrivé le jour précédent

Le bonhomme appelé Hadji Mohamed, âgé de plus de quatre vingts ans. lui répondit que son gendre n'avait été en colère que parce que le Trueheman m'avait fait débarquer sans attendre qu*il fut de re* tour de la marine, dans l'intention où il savait qu'il était d'envoyer au devant de moi les Of&ciers du Divan pour me recevoir en cérémonie et bootorer ma personne et mon caractère tout autant qu'il dépendait de lui et qu'il me priait de le venir voir aussitôt que je pourrais.

En efiet, le Chevalier d'Arvieux fut reçu en au-* dience par le Dey et le Pacha.

t Le sieur Estelle,ajoute -t-il,vint ensuite me propo* ser des moyens pour mettre de La Font en possession du Bastion et l'y établir à la place d'Arnaud ; mais je connaissais trop cet homm^pour m'ouvrir avec lui ; je lui dis pour toute réporoe que je ne me mé* lais point de ces affaires*là.

Le 15, renvoyai mes présents au Pacha, au Dey et à Baba Hassan. Ils consistaient en draps de Hollande couleur de feu, en brocards de soie et en bottes de confitures, qui valaient chacun envh*on 200 piastres. Outre cela, j'envoyai une veste couleur de feu au Kiliala du Pacha. Tous ces présents furent bien reçus, mais comme le Dey et Baba Hassan voulaient être distingués du Pacha et avoir leur présent en argent,, ce qui est contraire à la coutume, ils me renvoyèrent le môme jour les draps et les brocards, disant que cette couleur n'était pas à leur usage, qu'ils ne me demandaient rien et que les confitures suffisaient pour régaler leurs petits enfants. Je leur fis offrir d'autres étoffes, ils me remercièrent en disant qu'ils me parleraient de cela dans une autre occasion.

Un des domestiques du Dey, à qui j'avais fait une gratification, vint m'avertir que le sieur Estelle voulant me rendre désagréable au Dey, l'avait dégoûté de mes présents, en lui disant que, selon les apparences, je ne venais pas de la part du Roy, puisque je lui faisais un présent si médiocre ; que je n'étais qu'un homme que la Compagnie du Bastion avait supposé pour en chasser Arnaud. Le Dey et son gendre le crurent et m'envoyèrent le Trucheman me faire défendre de me mêler de ces affaires, parce qu'ils ne voulaient rien avoir à démêler avec leur ennemi irréconciliable, de La Font. Je leur envoyai dire que je ne m'en mêlerais jamais de mon chef, mais que si le Roy me l'ordonnait, je serais obligé de lui obéir.

Le 16, dans une audience, je représentai au Dey que j'étais surpris qu'il m'eut renvoyé mes présents après les avoir reçus, que je voyais bien par là qu'on nie rendait de mauvais offices auprès de lui, et qu'on lui voulait persuader que î'étais d'intelligence avec

des gens qu'il croyait être ses ennemis, ce qui n'était point.

Le Dey me répondit qu'il était mattre du Bastion : qu'il le donnerait à qui bon lui semblerait ; qu'il était content du sieur Arnaud, parce qu'il avait de l'amitié pour lui et qu'il lui tenait parole sur tout ce qu'il lui avait promis ; qu'il n'y souffrirait jamais le sieur de La Font, à cause de sa conspiration, et que je ne devais me mêler que des choses qui regardaient ma charge, si je voulais bien vivre avec eux.

Le 21 on reçut nouvelle du Bastion que le sieur Arnaud y était mort le iO du mois précédent: une iiévre violente avait emporté l'opiniâtre Marseillais. Le sieur Estelle vint me le dire et me demanda mon sentiment sur ce qu'il y avait à faire pour la conservation de ce commerce. Je lui répondis que le Dey m'avait défendu de m'en mêler, mais que s'il m'en parlait le premier, je verrais ce que j'aurais à lui répondre. Je fus bien aise de trouver cette occasion de mortifier le sieur Estelle pour les embarras qu'il m'avait causés depuis mon arrivée. La mort d'Arnaud faisait croire que la querelle entre les associés était finie; mais on se trompait.

Le sieur Estelle était allé porter cette nouvelle à Baba Hassan, parce que le Bey était absent : celui-ci lui dit qu'il fallait faire venir, à Alger, l'aîné des enfants du défunt et qu'on l'investirait à la place de son père ou qu'on l'y mettrait lui-même. Estelle répondit qu'ils n'avaient pas assez de bien l'un et l'autre, ni assez d'expérience pour se charger de ce fardeau.

Le Trucbeman qui avait accompagné le sieur Estelle, vint me rendre compte de ce qui s'était passé à cette audience. Je le renvoyai représenter au Dey que de la Font était connu pour un honnête homme dans toute

la Franoe,que i'êtaia bien îûtiaé de voir cet Etablisse^ ment à la veille d'être perdu par les impressions malignes que ses ennemis avaient données de lui; que s'il était une fpis abandonné» il n'y aurait plus personne, en France^qui osât entreprendre ce commerce et qu'il y avait lieu de le donner au sieur de La Font» après les dépenses que lui et sa Compagnie y avaient faites.

Le Pey m'envoya prier de venir au Divan et me demanda ce que je croyais qu'il fallait faire du Bastion» puisque Arnaud était mort. Je lui répondis qu^U était le mattre du Eiastion» comme il me l'avait dit plusieurs fois et qu'il en pouvait faire tout ce. qu'il voudrait. Il me demanda si Je ne connaissais pas quelqu'un à Marseille qui put entreprendre ce commerce. Je lui dis qu'il n'y avait point de particulier assez riche pour cela et que personne n'y songerait dès que la Compagnie l'aurait abandonné.

c Le Dey répliqua qu'à défaut des Français» il y avait assez de gensàGénesqui s'empresseraient de faire ce commerce et qu'il était résolu de le leur donner. Je répondis à cela que ce commerce était depuis très longtemps entre les mains des Français» que c'étaient eux qui l'avaient établi» qu'ils avaient fait des dépenses immenses pour mettre les forts du Bastion et de La Calle en Tétat où ils étaient ; qu'il n'avait été rétabli qu'en considération d'une paix dont il semble être le lien et que j'aurais peine à croire qu'il pensât à éta* blir dans ces Postes des gens qui n'ont jamais été amis de la République.

Le bonhomme,aprés avoir rêvé quelque temps» me dit qu'il était de justice de le laisser à la Compagnie française, mais qu'il ne pouvait se résoudre à y placer un homme qui avait attenté à sa vie» en promettant vingt mille piastres au Bey de Constahtine pour le faire mourir avec $on gendre» et qu'il me le prou*

vendt en me montant tes àti^UMax ded UMtéA qoè <le La Font avait écrites à œ Bey.

Je lai répartis que dane le poste où Dieu Tairait élevé, il devait rendre ta môme jostice aiiK Etrangers qu'il voulait que l'on ût à ses Sujets. Qu'il fttlkiit entendre les parties avant de les condamner. Quie le Roy n'aurait pas accordé sa |flrotection au sieur de La Font, s'il l'avait cru cai>able d'une semblable lâcheté et de la perfidie dont il était accu^ et qu'après que la Compagnie du sieur de La Font avait dépensé près de cent mille écus pour l'établissement de oe commerce, il y aurait de rinji]»tice k rempécher de revenir à son fonds et d'en retirer quelque profit.

J^joutai que selon la transaction qui avait été passée à Marseille, le sieur de La Font et ses associés s'étaient chargés de toutes les dettes et de toutes les dépenses, qutre les douze mille écus dont ils élaîent convenus pour le dédommagement de feu 'Arnaud, et qu'il exposerait sa famille à les perdre s'il faisait passer le Bastion et son commerce en d'autres mains qu'en celles de la Compagnie et qu'enftn les redevan*> ces qu'AJger en retirait étaient assez cionsidérables pour le faire penser sérieusement t la conservation de ce commerce.

Le Dey m'interrompit et me dit que quand le Bastion avait été abandonné, la Milice n'avait pas latosé d'^re payée et qu'il lui paraissait que {'étais un bon ami du sieur de La Font Je lui dis que les membres de cette compagnie étant Français et mol te Consul de la Nation, le devoir de ma change mV>bligeait de prendre soin de ieurs intérêts que te Roy m'avait recommandés très expressément.

Le Dey me pressa encore de lui dire mon sentiment sur ce qu'il devait faire pour la satisfaction des deux parties et pomr Ut sienne. Je te priai de considérer que

le Bastion ne pouvait subsister qu'entre les mains de la Compagnie du sieur de La Font. Que, si on Tabandonnait, les enfants de feu Arnaud perdraient les douze mille ëcus de la transaction et seraient punis comme étant la cause de la perte de ce commerce et qu'on se pourvoirait contre eux pour les dommages et intérêts. Je lui dis ensuite que si le sieur de La Font avait pu lui parler la dernière fois qu'il était venu à Alger, il n*aurait pas eu de peine à se laver de cette fausse accusation, mais qu'il n'avait pas osé débarquer pour ne pas s'exposer aux premiers mouvements de fiaba Hassan qui ne le menaçait de rien moins que de la mort.

Après que le Dey m'eût écouté avec beaucoup d'attention, il me dit ces paroles : « Eh bien, puisqu'il i> faut pardonner et rétablir les affaires, écrivez-lui » de ma part qu'il vienne, que l'accusatiop soit vraie » ou fausse, le passé est passé ; j'oublie tout cela et » je vous en donne ma parole qu'il ne lui arrivera » rien, ni en sa personne, ni en ses biens. Dépêchez » incessamment la barque du patron Légier pour le » faire venir et pour porter en France la lettre que » j'écrirai au Roy sur les affaires présentes. »

Cela ayant été ainsi terminé, le Dey me retint encore pour me parler d'autres affaires qui n'étaient pas moins importantes. Après les avoir expédiées, il me chargea d'écrire à la Cour que quand les vaisseaux du Roy voudraient toucher à Alger, ils y seraient les biens-venus et qu'on ne^leur refuserait rien de tout ce qu'ils pourraient avoir besoin; mais que s'ils recevaient les esclaves qui se sauveraient chez eux à la nage ou autrement, on les ferait payer au Consul dès le lendemain de leur départ.

Le 23 septembre, Baba Hassan m*envoya chercher

et me remit trois lettres pour le Roy. Elles étaient écrites en Turc, de la part du Pacha, du Dey et de la Milice, toutes trois de la même teneur. Il me dit avec sa grossièreté ordinaire que j'écrivisse selon leurs intentions et que j'en fisse, venir la réponse au plus tôt. Il me déclara en môme temps aue si la réponse ne venait pas dans un temps raisonnable qui devait être court, vu le peu de distance qu'il y a de Marseille à Alger, je n'aurais qu'à rentrer en France.

J'eus une autre prise avec ce brutal sur ce qu'il ne voulait pas que son Secrétaire donnât la qualité de Padischali, qni veut dire Empereur au Roi. Il prétendait que leur conscience et leur loi ne leur permettaient pas de donner cette qualité aux Princes Chrétiens; et je lui fis voir que le Grand Seigneur la donnait au Roi de France. A la fin, je l'emportai après une longue contestation et je ne voulais point recevoir les Lettres à moins qu'elles ne fussent dans des bourses de satin. Il fallut y venir et les trois Lettres furent mises dans les bourses de satin blanc avec les qualités convenables. En voici la teneur :

c Au plus glorieux et plus majestueux Prince de la croyance de Jésus, choisi entre les grands, magnifiques, honorés dans la Religion Chrétienne, arbitre et pacificateur des affaires qui naissent dans la communauté des peuples Nazaréens; dépositaire de la grandeur, de l'éminence et de la douceur; possesseur de la voie qui conduit à l'honneur et à la gloire, l'Em- I)ereur de France, Louis. Dieu veuille le combler de prospérité et de bonheur et affermir ses pas dans les sentiers de la droiture. Après avoir donné le salut à celui qui a suivi le Conducteur (1).

(1) Le GoRDucnuB n'«tt autre que BUbomet, de sorte que le lalut m l'iidroiM qu'au MnfeiUioaDB,

c Votre Majeatô aaum <|U0 TOtie tervitéor, le GoIeisul d'Anrieux, est heureosement arrivé en eette vflle d'Alger, dans les premiers jours da mois de septembre de notre année 1085. Il est le bienvenu. Nous le recevons avec plaisir et à notre contentement. Nous le reconnaissons pour Consul. Tout ce qu'il tait nous est agréable, parce que tous ceux qui viennent de la part des Qrands doivent être considérés comme la personne de ceux qui lesenvoyent. Mais noiES n'avons la paix qu'avec vous et non pas avec les autres Nations. Nous n'avons rien à voir sur vos narres, et nous ne consentons pas aussi qu'aucun de nous les trouble et les inquiète. C^endant vos vaissaux reçoivent des Chrétiens étrangers dans leurs bords, qu'ils transportent de cdié et d'autre; il n'y a personne de • nous qoi soit content de cela. Si on trouve deux on trois étrangers dans un vaisseau Français, on ne leur dira rien ; mais s'il y en a davantage nous prendrons nos ennemis sans toucher au chargement où nous ne prétendons irien.

» Nous vous avertissons aussi que vos Sujets naviguent avec les vaisseaux de Livourne, de Gènes, de Portugal, d'Espagne, de Hollande et de If alte ; si nous les trouvons dans les navires de nos ennemis, nous les prendrons, parce quf Is se battent contre nos gens et en blessent et en tuent. Lorsque nous en trouverons en cet état, nous ne leur donnerons pohit de quartier et les ferons esclaves. Nous ne tes considérerons pins comme vos Sujets, d'autant que depuis vingt ou trente ans qu'ils ont passé dans ce pays-là, ils s'y sont mariés et habitués; ils servent nos ennemis et font la course avec eux. Nous vous déclarons donc que nous-en prendrons tout autant que nous en trouverons de cette manière. Nous vous avons écrit deux ou trois Lettres sans recevoir de réponse.

» Ainsi, dès que cette Lettre sera arrivée en votre présence, faites-nous savoir en diligence, par une autre Lettre de votre part, quelle est votre intention lAdessus, afin que nous prenions nos mesures et que nous sachions si vous désirez que nous soyons en paix. Le moyen de raffermir est que vous fassiez défendre à vos Sujets de recevoir dans leurs bords plus de trois Chrétiens qui ne soient pas de nos amis, et que vos Sujets ne naviguent point dans les vaisseaux de nos ennemis, parce que ce procédé pourrait être cause de quelque rupture qui serait, en ce cas, contre notre volonté.

• De votre part, quand vous prendrez quelques vaisseaux sur vos ennemis, comme ceux de Salé et de Tripoli, s'il se trouve quelqu'un qui se réclame d'Alger, nous le désavouerons et nous ne le reconnaîtrons point.

» Au surplus, si vos navires venant dans le por^ d'A Iger pour avoir de l'eau, du biscuit et autres provisions dont ils auront besoin, les ayant reçues et étant sur le point de partir, reçoivent dans leurs bords les Esclaves des particuliers qui s'y réfugient avec des chaloupes ou à la nage et les emmènent avec eux, leurs patrons viennent ensuite nous faire enrager, c'est ce que nous ne pouvons souffrir en aucune manière, et pour ce sujet aussi défendez-leur qu'ils n'enlèvent aucun des Esclaves de cette ville quand ils y viendront.

x> li y a aussi des Turcs qui se sauvent de Gênes, de Livourne, d'Espagne et d'autres Pays où ils étaient captifs et s'en vont dans votre Royaume, à cause de la paix qui est entre nous. Nous ne consentons point aussi que vous les fassiez Esclaves et qu'on les mette aux galères. Nous finissons en vous souhaitant une ongue vie, pleine de félicités.

f Ecrit dans les derniers jours de la lune de Djoumad; le second de l'enaée 1085 (23 septembre 1674). »

Lorsque Baba Hassan me remit ces Lettres, il me recommanda d'écrire au sieur de La Font que s'il allait au Bastion avant de passer à Alger, il prit bien garde de ne commettre aucune violence contre qui que ce fut, s'il voulait s'établir dans un pays où il n'était point aimé.

J'obligeai le sieur Estel le d'écrire à de La Font, en conformité de ce que le Dey m'avait dit, et ayant fait un état de tout ce que le Bastion devait à Alger, qui se montait à douze mille piastres, j'envoyai le tout par la barque de Légier.

Le 27 septembre. Baba Hassan m'envoya dire qu'il prétendait que Légier allât en droiture à Marseille, sans toucher au Bastion ni en aucun lieu de la côte, afin que la réponse des Lettres arrivât plus tôt; qu'il voulait l'avoir dans un mois, qu'autrement il nous déclarerait la guerre, étant extrêmement fatigué de nos longueurs, et qu'il lui convenait de rompre une bonne fois avec? nous cl me renvoyer en France.

Estelle demeurait à Alger en qualité d'Agent du Bastion, avec deux mille piastres d'appointements; mais il était caution de toutes les redevances et de toutes les dettes de la Compagnie. On l'accusa d'avoir dit au Dey que la barque de Légier avait un fond considérable qui appartenait aux associés d'Arnaud, et qu'il était à propos de le prendre à compte de ce que le Bastion devait à la République d'Alger. Quoique cela fut faux, cela flattait trop l'avidité du Dey et de son gendre pour le négliger. Il m'envoya chercher avec le patron Légier, à qui il ordonna de mettre à terre les fonds qu'il avait appartenant à la Compagnie du Bastion, et, sans lui donner le temps de répondre, U lui dit, et à moi aussi, qu'il ne voulait point (ie remontrances et qu'il fallait obéir sur*le*champi

Je ne laissai pas de lui dire que la Compagnie du Bastion n'avait rien sur la barque de Légier, que si le Bastion devait quelque chose à Mger, c'était à Estelle à qui il fallait s'adresser, puisqu'il en était l'agent et la caution ; qu'on ne pouvait rien prétendre du sieur de La Font qu'après qu'il aurait été rais en possession du Bastion ; qu'il était inouï qu'on enlevât par force les biens d'un marchand pour payer les dettes d'un autre; que cette violence se répandrait de tous côtés et empêcherait qu'on osât venir trafiquer à Alger ; que le patron Légier serait entièrement ruiné s'il ne rapportait les fonds qu'il avait empruntés pour employer en marchandises à Alger et à la côte, et, enfin, que le Roy ne manquerait pas de s'en formaliser.

Toutes mes raisons, qui auraient été bonnes pour tout autre que pour un barbare brutal, ne firent aucune impression sur Baba Hassan. Il envoya le Trucheman avec le Gardien du Port, visiter la barque et apporter au Divan tout l'argent qu'ils y trouveraient et se contenta de répondre à mes oppositions que, puisque la barque de Légier ne s'en allait que pour revenir, il voulait que l'argent demeurât à terre entre les mains de M. I^e Vacher,

J'envoyai chercher le sieur Estelle, et, après lui avoir reproché qu'il était l'auteur de cette avanie, dont il ne put disconvenir, je lui fis mes protestations en forme, qu'il serait responsable en son propre et privé nom de tous les événements. Nous étions encore ensemble quand on vint l'appeler de la part du Pacha. Il y alla et ne revint plus me retrouver.

Je sus quelques heures après, que le patron Légier était de retour de sa barque et qu'on avait apporté au Divan tout l'argent qui s'y était trouvé, consistant en neuf cents piastres, y compris les fonds particu-

liersdcs matelots. J'allai promptcment au Divan y renouveler mes oppositions.

Baba Hassan voulut alors tourner les clioses en raillerie, pjirce cjue Estelle lui avait dit que je l'avais menacii. Jl ttie dit qu'on n'avait pas troiivù grand argent dans la barque de Légicr et qu'il fallait nécessairement qu'il m'eût remis les trois mille piastres de la Compagnie tin Bastion.

Le se'rond jour d'octobre I67i, je menai le patron Ugier au Divan pour prendre congé du Dey, selon la coutume d'Alger, Je trouvai qu'Estelle nous avait suscité de nouvelles lirouiîlcrics. En effut, Baba-Hnssan dit au patron Lùgiur qu'il l'envoyait en France pour porter ses Letlreri et lui en rapporter la réponse dans un -mois nu plus lard, et que pour assurance de sa parole, il fallait f|u'il laissât ses fonds entre les mains du trésorier du Divan.

J'eus là- dessus un démêlé terrible avec ce brutal, nous nous poussilmes à bout réciproquement et comme il voulait ri'.niportor absolument, je le quittai brusquement, en lui proleslantque s'il s'obslinait à retenir les fonds de cette barque, le patron et la barque ne partiraient point du port d'Alger, que ce procédé mettrait ta confusion dans la place de Marseille et qu'il n'en viendrait plus personne et que les fonds de celte barque étant arrêtés par les intrigues d'Estelle, on les lui ferait payer à Marseille avec les dëdommagemenL'i, ou sur ses, biens, ou sur les douze mille écus promis û feu Arnaud par ia transaction. Cette dernière raison frappa vivement Baba-Hassan. Il donna congé au patron Légier, lui souliaila un bon voyage et le congédia. Il fut A bon bord et en moins d'uiie lieure il mit à l8 voile.

Baba-Haâsan s'étant trouvé avec le Dey, ils voulurent entrer dans une autre matière. Ils me demandèrent si je n'avais jamais exercé des Consulats ou d'autres charges publiques. Je leur répondis que je n'avais jnmais fait autre chose et que j'avais vu toutes les Echelles du Levant. Ils dirent alors que tous les pays que j'avais vus étaient bien différents d'Alger et qu'il y fallait vivre d'une manière toute autre. Ils ajoutèrent que c'était grand dommage que je fusse Chrétien, et qu'on ferait de moi un bon Gouverneur si j'étais assez heureux pour embrasser leur religion. Je reçus cela comme une raillerie et je leur répondis que la justice devant être égale partout, je ne m'apercevrais point de cette différence quand ils voudraient nous la rendre et qu'alors je trouverais les mômes agréments à Mger que j'avais trouvé partout ailleurs Qu'à regard du changement de religion, qu'outre le Baptême, (|ui est commun à tous les Chrétiens, j'avais encore une Croix et un caractère qui m'obligeaient à une plus étroite observance, et que je souhaitais de tout mon cœur d'avoir l'occasion de les leur faire connaître.

Le 5 octobre, Estelle employa l'autorité du Dey pour faire enlever trois cent cinquante piastres appartenant à un Espagnol, qui étaient en dépôt à là Chancellerie, à cause qu'un Majorquîn devait pareille somme à feu Arnaud.

Je dis à Estelle que la Chancellerie était un lieu sacré où tout ce qu'on y déposait devait être en sûreté. Que s'il continuait à faire agir la violence des Turcs, je serais obligé de faire un procès-verbal contre lui.

Le 12 octobre, le Dey m'envoya chercher pour me

dire que le terme des paiem^snts du Bastion étant expiré, il voulait que Je lui trouvasse de l'argent. Je lui répondis que j'étais Consul et que je n'étais ni agent, ni intéressé dans la Compagnie du Bastion. Je vis bien que c'était un tour du sieur Estelle qui cherchait toutes sortes de moyens pour me brouiller avec les puissances d'A.lger.

Je dis au Dey que je m'étonnais qu'il eût oublié qu'Estelle était l'agent et la caution de la Compagnie du Bastion, et que, par conséquent, c'était à lui qu'il se devait adresser.

Le Dey me répliqua qu'il était informé, avant mon arrivée, que je soutiendrais les intérêts de la Compagnie qui me donnait trois mille piastres par an, que l'exercice du Consulat n'était qu'un prétexte, et qu'ayant la connaissance des langues orientales, je n'étais pas obligé de m'en rapporter aux Truchemans. Qu'il savait que j'avais apporté dix mille écus du Bastion, et qu'il voulait que je lui trouvasse de l'argent, sauf à moi à m'en faire rembourser par de La Font ou par les héritiers d'Arnaud.

Je lui dis qu'Estelle l'avait instruit très mal contre la vérité et seulement pour me brouiller avec lui. Qu'il était vrai que je m'étais mêlé des différends qui étaient, entre Arnaud et ses associés, terminés par la transaction sans laquelle le Bastion aurait été abandonné. Que ceux qui avaient visité mes bardes par son ordre et contre les droits et les privilèges de tout temps des Consuls, n'avaient trouvé qu'un sac de cinq cents piastres pour ma dépense personnelle.

Le Dey me congédia après ces paroles, en disant qu'il aviserait à ce qu'il aurait à faire. Que les soldats ne connaissant que Dieu et leurs intérêts, n'entendaient pas raillerie sur l'argent qui est destiné à leur paye et qu'ils auraient bien le moyen de m'en faire

rouver ou de me renvoyer en France. Oc dernier compliment, qui était la conclusion ordinaire de toutes mes audiences, ne m'effraya pas beaucoup.

Le 14 octobre, le sieur Arnaud, fils alnô du défunt, arriva à Alger. Il fut voir le Dey qui lui promit de lui tenir lieu de père. Il me vint voir ensuite, accompagné du sieur Estelle, et après son compliment, il m'assura que son père avait des sentiments de moi bien opposés à ceux que son parti avait, tant à Alger qu'à Marseille, et qu'il était mort avec le regret de n'avoir pu me remercier des soins que j'avais pris pour leur accommodement.

Le 28, le Consul Anglais, qui l'est aussi des Génois, eût une audience secrète du Dey, dans laquelle il lui proposa, de la part du sieur Lomellini, Génois, Gouverneur de Tabarque, de ruiner le Bustion de France et de le lui abandonner, aux offres de lui payer toutes Itîs sommes qu'il recevait des Français.

On avait fait précédemment la môme proposition à Arnaud, avec des dédommagements avantageux.

Cela donna occasion au Dey de m'envoyer dire par le Trucheman que ses soldats voulaient être payés ; qu'il ne se souciait plus que de La Font vint ou non, puisqu'il tardait tant à veniret qu'il était dans la résolution de donner le Bastion à des gens qui lui offraient de plus grands avantages.

II y avait longtemps déjà que je voyais le Dey et la Milice dans la résohition d'accepter ce parti. Je chargeai le Trucheman de dire à son Maître de ma part qu'il n'avait pas encore lieu de s'impatienter depuis que nous avions écrit à de La Font; que les Lettres de Tabarque marquaient qu'on le croyait déjà arrivé au Bastion avec un secours considérable; que je savais les offres que les Génois lui faisaient, mais que j'étais

bien âsduré qu*il n'oserait les exécuter, parce que le Roy, qui protégeait la Compagnie, ne manquerait pas de lui faire sentir les effets de son ressentiment. Le Dey ne répliqua rien et ne m'en parla plus.

On fit venir Estelle au Divan. Le Dey lui dit qu'il y

aurait trois termes échus à la fin de la lune courante

et qu'il lui fallait trouver de l'argent pour la paye des

soldats. Il lui répondit qu'il n'avait plus de crédit depuis la mort d'Arnaud, et que tout ce qu'on pouvait

faire était d'envoyer le jeune Arnaud au Bastion pour rapporter tout le corail et tout l'argent qu'il y trouverait. Cet expédient ne plut point au Dey qui lui donna jusqu'à la fin de la lune pour le payer. D'ailleurs, le jeune Arnaud ne voulut point aller au Bastion, craignant d'y être malade, et que, pendant son absence, de La Font arrivât et que son oncle Estelle ne gâtât toutes choses par ses vivacités.

Le 22, de La Font aborda à Bougie sur le vaisseau du capitaine Colin. Il m'écrivit par un exprès et me pria de voir le Dey et d'obtenir la confirmation de ce qu'il m'avait prorais pour lui. Le messager alla d'abord chez Estelle qui prit la lettre qui m'était adressée, l'ouvrit, la lut et lui ordonna de me l'apporter sans enveloppe, et de me dire pour excuse que les Maures de la campagne la lui avaient prise et l'avaient ouverte, croyant qu'il y avait de l'argent dedans. •

J'allai d'abord au Divan porter cette nouvelle au Dey et à son gendre qui la savaient déjà, parce qu'Estelle les en avait instruits et leur avait montre la lettre avant de me l'envoyer. Ils me dirent que la nouvelle que je leur donnais leur faisait bien plaisir, que de La Font pouvait débarquer sur l'assurance qu'ils m'avaient donnée et qu'ils me confirmaient encore, et *

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quô quand il ne voudrait pas demeurer à Alger, il lui serait perniis de se retirer, sous la bonne foi avec laquelle il était venu.

A larrivée de de La Font à Alger, j'allai prier le Dey de lui permettre de débarquer. Je pris ce temps pour lui dire les raisons qu'il avait eues de ne pas exécuter la transactioa avant de partir de Marseille, la première desquelles était que les facultés du Bastion avaient été enlevées; la seconde, qua les créanciers d'Arnaud avaient fait saisir les douze mille écus, et la troisième, Tincertitudc où était la Compagnie si elle soutiendrait ou abandonnerait le commerce du Bastion.

Le Dey et son gendre reçurent de La Font comme ils me l'avaient promis, et peu après ils m'envoyèrent dire de ne plus me mêler des ait'aires du Bastion, puisque de La Font était à Alger. On convint dans ces audiences que de La Font payerait toutes les redevances échues, trois mille piastres de présents pour la paye des soldats, deux mille piastres de gratification au Dey et à son gendre, mille piastres au Dey dues par Arnaud, etc.; toutes ces sommes montaient àliuit mille cinq cents piastres, et de La Font ayant donné sa parole pour ces paiements fut proclamé Capitaine du Bastion.

A ce moment, il était c^û trois mille piastres à Estelle pour ses appointements, environ huit mille pour les redevances échues, vingt mille aux Maures du Bastion et de Bôneet aux garnisons, sans les munitions et autres choses néce>ssaires à l'Etablissement, ccqui montait à environ quarante mille piastres. De La Font n'en avait apporté que six mille qui furent bientôt employées, car le Dey lui lit payer trois mille piastres pour les redevances échues et deux mille pour le présent qu'il lui avait promis.

Il ne restait à de La Font que mille piastres et on le pressait de payer le restant. Ce fut le commencement de l'embarras où il se trouva. Pour y remédier, il envoya chercher un Juif nommé David Seyari, Censal de la Nation, pour lui en faire trouver. Toute la journée se passa à cela inutilement et de La Font commença à se désabuser de son prétendu crédit.

Estelle, qu'on allait consulter sur les emprunts, dépeignait la situation des affaires de de La Font, sa conduite et son honneur, d'une manière qui lit fermer toutes les bourses et cela obligea ses créanciers de le pousser encore plus vivement. Ce fut alors, que de La Font commença d'éclater contre moi. Il vint me trouver en disant que, faute d'être sa caution dans ses emprunts, je serais cause que le commerce du Bastion périrait. Que comme Consul, j'élais obligé de lui faire trouver de l'argent, selon la promesse que j'avajs faite à M. de Colbert de protéger et de soutenir les intérêts de cette Compagnie.

Après que j'eus réussi à réconcilier Estelle et de La Font, ils trouvèrent quelques sommes d'argent et,par ce moyen, ce dernier continua à payer ce qu'il avait promis.

Le 12, il alla prendre congé deBabaHassan, accompagné d'Estelle et d'Arnaud fils, qui avait un emploi au Bastion. Baba Hassan recommanda î\ de La Font les intércHs d'Arnaud et la transaction, et à Arnaud lils de revenir sur ses pas, si on ne lui tenait pas exactement la parole qui lui était donnée tant pour l'emploi qu'il aurait au Bastion que pour la transaction

Nous devons maintenant relater un nouvel incident qui fut, après l'affaire du Bastion, la question la plus sérieuse que le Chevalier d'Arvieux eût à traiter pondant son séjour à Alger.

Dans l6 courant du mois de novembre précédent, un yaisseau corsaire d'Alger, commandé par Hussein Raïs, surnommé Mezzo-Morto, le môme que nous verrons bientôt jouer un grand rôle politique, amena deux prises qu*ii avait faites; Tune d'un vaisseau génois et l'autre d'une barque de Livourne. Cette barque était partie de Marseille, et vingt Français qui voulaient voir les cérémonies de la Semaine-Sainte, à Rome, s'y étaient embarqués et 1 avaient préférée à d'autres bâtiments Français, craignant d'être pris par les Espagnols. Le Corsaire rencontra la barqu« si près de Livourne quelle aurait pu aller à terre. Dès qu'il eût examiné les passeports de nos Français, Mezzo- Morto leur dit qu'il tâcherait de les mettre à terre. Mais ces gens, peu instruits des manières des Barbaresques et croyant qu'on aurait plus de respect et d'attention pour eux s'ils se disaient tous gens de qualité, s'avisèrent de se traiter entr'eux de Marquis et de Chevaliers, comme, en elïet, l'étaient quelquesuns d'entr'eux, et étant d'ailleurs tous très bien vêtus, avec des boucles de pierreries. L'équipage les prit pour des Chevaliers de Malte, ne connaissant point d'autre Chevalerie, et protesta au Capitaine que s'il les relâchait, sa tète en répondrait au Divan et à la Milice d'Alger. Mezzo-Morto fut donc forcé de les conduire à Alger; mais il les-traita bien et les assura qu'ils ne seraient point Esclaves, et que, dès qu'il serait arrivé, il ferait avertir le Consul de France, afin qu'il les réclamât comme nationaux.

Dès qu'ils furent arrivés, dit d'Arvieux, j'envoyai mon Chancelier à bord, afin d'être informé de leur qualité et de quelle manière ils avaient été pris, afin de les réclamer; entr'autres, un sieur Vaillant qui se qualifiait d'Homme du Roy, parce qu'il allait à Rome chercher des médailles par ordre de M. de Colbert.

li prétendait) par cette qualité, se faire distiûguer des autres, et il ne prenait pas garde que c'était le moyen de rendre sa délivrance plusdifUcile et sa rançon plus considérable.

Je pdai M. Le Vacher de m'accompagner au Divan Le Dey n'attendit pas que je lui parlasse, il se décliatna d'abord contre moi disant qu'il m'avait recommandé d'écrire en France que leur intention était de prendre tout ce qu'ils trouveraient sous la bannie* re'dc leurs ennemis. Que puisque le mépris que nous avions pour ses sentiments le rendait odieux à la Milice, il voulait faire Esclaves les passagers pris par Mezzr-Morto, afin que, par cetexjemple, ils cessassent une bonne fois de s'embarquer avec leurs ennemis ; ainsi que je n'avais qu'à me retirer.

Je lui représentai que la crainte des Espagnols et la confiance que ces passagers Français avaient eue à la Paix d'Alger et do Tunis, les avaient obliges à préférer cette barque, de Livourne; qu'il ne devait pa3 être défendu aux Français de passer sur les navires de leurs amis puisque les Turcs se servaient bien des nôtres. La preuve de cela était que, depuis deux jours, une barque Française venait de lui amener une quantité de Pèlerins de la Mecque, embarqués à Tripoli de Barbarie, qui n'avaient pas voulu se servir de bâtiments de leur nation à cause des Corsaires de Malte et de Livourne ; donc qu'il ne pouvait pas retenir ces passagers ni les faire Esclaves sans rompre la Paix et s'attirer tout le ressentiment du Roy.

Le Dey répondit qu'il se souciait peu qu'ils fussent matelots, soldats ou passagers, qu'il lui suûisait seulement pour les faire esclaves qu'ils fussent Franrdis pris sous la bannière de leurs ennemis.

M: Le Vacher s'apercevant que nous commencions à nous échauft'er bien fort et que je protestais

que je ne sortirais point du* Divan qu'on ne m'eût rendu ces Français, proposa un expédient qui fut agréé sur le cliarap, qui lit que ces passagers demeureraient en dépôt dans le bagne de la- Douane, jusqu'à ce qu'on vit, par Ja réponse du Roy, si nous aurions la Paix ou la Guerre et juger par là de leur sort. Le Dey s'y rendit d'abord, à condition que je leur fournirais leur subsistance, sinon qu'il en ferait vendre quelqu'un pour donner du pain aux autres. Les passagers furent donc envoyés au bagne de la Douane; leur dépense fut réglée par eux-mêmes.

Le 1" février 1G75, je reçus, par la barque du patron Légier, les dépêches de la Cour. On me renvoya la Lettre du Dey apostilléeà chaque article, avec une lettre du Roy pour le Dey. On remit mon audience au lendemain parce que c'était un jour de Divan où toute la milice serait assemblée et que le Dey était bien aise qu'elle fut présente à l'ouverture des Lettres.

Je lraduisis,en turc, la lettre du Roy, les articles des Traités dont j'avais ordre de demander l'exécution plus expressément et les autres choses que je devais communiquer, afin que je pusse faire lire toutes ces pièces tout de suite par un des secrétaires du Divan.

Je fus appelé le jour suivant. J'entrai au Divan ayant la Lettre du Roy à la main. A peine Baba Hassan me donna-t-il le temps de saluer le Dey et de m'asseoir qu'il me demanda de quel Seigneur de France étaient les Lettres que je portais.

Ne vous trompez pas, répondis-je. Il y a en France quantité de très grands et très puissants Seigneurs, Mais la Lettre que je porte est de l'Empereur mon maître, auquel le Sultan Mehemed, votre maître, donne le tHre d'Empereur de France. Ce grand Prince,par la ^rûce de Dieu et ses armes \ictorleuse8, est connu et

respecté de tous les potentats de la terre, et vous de vez craindre que vos mauvaises manières ne vous le fassent connaître fort ù vos dépens. Ces paroles excitèrent un grand murmure dans cette assemblée tumultueuse, dont le bruit fut si grand que je ne pus entendit ce qu'on dit.

Voici la Lettre du Roy au Dey :

0 Illustre et magnifique Seigneur, nous avons reçu » les Lettres que vous nous avez écrites au mois de » septembre dernier, et comme nous avons chargé le » sieur Chevalier d'Arvieux, notre Consul en votre » ville d'AIger,de vous faire savoir nos intentions sur » tous les poins qui y sont contenus, nous sommes » bien aise de vous dire que vous pouvez donner une » entière confiance à tout ce qu'il vous dira de notre » part et que nous ne doutons pas que vous ne main- » teniez exactement las articles des Traités qui ont été >. faits avec vous, en notre nom, par notre cousin le » Duc de Beaufort, en 1666 et en ^670, par le Marquis » de Martel, lieutenant-général de nos armées nava- » les. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait, illustre » et magnifique Seigneur, sn sa sainte garde.

» Ecrit en notre chiUeau royal de St-Germain en » Laye, le 4 décembre 1674.

B Signé : Louis.

Kt plus bas : » Colbert. »

Je quittai la conversation dans laquelle Baba Hassan m'avait voulu engager, je m'adressai au Dey son boau-père, je baisai la Lettre du Roy et je la lui présentai. Il la reçut avec respect, me la rendit et me pria de la lire tout haut Je la lus et,après la lui avoir rendue, je lui ils connaître que j'avais beaucoup de choses A lui dire sur ce qu'il avait écrit au Roy et que

je les avais transcrites afin que tout le Divan en put avoir connaissance. Je lui remis mon cahier et il le fit lire à haute haute voix à l'assemblée par le premier secrétaire du Divan.

Je m'attendais que cette Lettre causerait beaucoup de bruit; cependant, cette troupe tumultueuse ne dit rien jusqu'à l'article des Français qui seraient trouvés sur les vaisseaux étrangers : alors le Dey prit la parole et déclara qu'il ferait Esclaves tout autant de Français qu'on lui en amènerait. Je lui montrai les articles des Traités et je lui demandai si la Milice était dans la résolution de les observer ou non.

Le Dey me répondit que ces articles n'avaient point été faits de son temps et que tous les Traités qu'il voulait observer consistaient dans un seul article, sans s'embarrasser l'esprit de tant d'écritures inutiles, qui était que la Milice d'Alger avait la paix avec la France et qu'elle ne toucherait point aux Français ni à leurs effets, ni aux bâtiments qui portaient la bannière de France ; mais que voulant avoir la guerre avec toutes les autres, ils prendraient indifféremment tous les Français qu'ils trouveraient avec elles sans distinction, parce que les soldats et matelots Français se voyant pris, ne manquent pas de se dire passagers pour éviter l'esclavage, et les contestations qui surviennent à ce sujet troublent les bonnes relations qu'ils prétendaient conserver avec nous.

Il ajouta que si Sa Majesté n'était pas contente, elle pouvait prendre tel parti qu'il lui plairait. Qu'ils allaient lui écrire encore une fois leur dernière résolution, après quoi il n'y aurait plus à répliquer. • La Milice opina après que le Dey eut achevé de parler, c'est-à-dire qu'on entendit de tous côtés de grands cris d'applaudissements qui durèrent longtemps. Le tumulte appaisé, je voulus parler, mais

m'étant aperçu que ces brutaux se mettaient en fureur, je fus obligé de nio taire et de ne point parler des vingt-cinq Français qui étaient en dépùt, de crainte que quelque misérable n'eut demandé qu'ils fussent vendus, et je n'aurais pas été en état de Tempécher. Ainsi je fis ma révérence et je me retirai.

Mais ayant appris, le lendemain matin, que le Dey était seul avec son gendre dans la salle du Conseil, je l'allai trouver et je lui disque la réponse du Roy étant venue comme il l'avait désiré, je venais le faire souvenir de me rendre les vingt-cinq Français passagers qu'il tenait en dépôt. Il me répondit crûment qu'il voulait les vendre. Je lui dis q^j'il avait trop de prudence pour le faire pendant que nous avions la paix, que ce serait la rompre que d'en user ainsi au préjudice des Traités et de la parole qu'il m'avait donnée de les mettre en liberté dès que le Roy lui aurait écrit de quelque manière que ce fût. Je lui représentai que sa résolution, si elle était sincère, ne pouvait avoir que des suites funestes à la Régence d'Alger, par le ressentiment que le Roy serait obligé d'en avoir, à moins qu'il ne voulût nous déclarer la guerre par cette action.

Nous nous échaufl'âmes terriblement dans ce long entretien, et quoique je me'^urassc toutes mes paroles, le Dey et son gendre me dirent que jamais Cousul ne leur avait parlé de celte manière et qu'il semblait (}U'on m'avait envoyé exprès pour les faire enrager. Baba Hassan me menaça de me faire mettre en pièces et, me montrant du doigt une pierre de marbre qui est au milieu de la cour : « Voilà, me dit-il, un lieu où l'on a mis en pièces des Consuls comme vous, et vous méritez qu'on vous en fasse autant. »

Les Ofliciers du Divan et quantité de Turcsqui s'é*

tai^Qt assâBibléB, crièreot qu'il fallait se d^faû^ da mpl et me tailler ^en pièces, et ie ne sais oommeat lia ne le ûrent pas. Tous les Français qui m'avaient ac^ compagne se retirèrent plus vite que le pas et furent dire ;& M. Le Vacher qu*ii n*avait qu'à prier Dieu pour moi et, qu'assurément, je n'étais plus en vie. Je crus moi-même être arrivé à mon dernier moment; ipais sans faire paraître la moindre faiblesse, je dis à Baba Hassan : t (Je dont vous me menacez est une loi que tous les hommes doivent subir ; tôt ou tard, il faut y venir: ma consolation est que je mourrai en ser« vaotmon maître. Il a plusieurs millionsd'hommes dans aon Empire qui envieront mon sort. Voyez-vous, lui dift-je, en ouvrant mon juste-au-corps avec violeace, voyez-vous cette croix et ce ruban oCi elle est atta.ohée, l'Bmpereur, mon maître, me l'a donnée, afin de me faire souvenir que ^e dois répandre mon aanq pour ma religion et pour son service; c'est ce que je lais en défendant les intérêts de mes compatriotes et la gloire de mon maître. Après une telle déclaration^^ qu'attendez- vous? Je suis prêt et je mourrai content. »

Le Dey et son gendre me laissèrent parler tant qu^ je voulus ; ils m'écoutèrent aitentivement en me regardant fixement pour connaître si la crainte n'opérerait point quelques changements sur mon visage, et n'y remarquant pas la moindre altération, ils dirent à ceux qui étaient proche d'eux : « C'est un Dely, c'est-à^^Ure un fou. » Ce t^me n'est pas injurieux chez les Turcs ; il signifie, dans un sens figuré» un déterminé qui ne craint pas la mort.

Après qaeliiaes moments de silence, le Dey médit que je pouvais me retirer chez moi et qu'ils verraient ee qu'ils auraient à faire*

Je m» r^rftt dooe et Je surpris t^iea du oumde ; oq

m'avait cru mort: mes amis vinrent me faire compliment et me conseillèrent de mieuK ménager ma vie qui, assurément, n'était pas en sûreté parmi ces gens. Les Turcs et les Juifs, qui s'étaient trouvés au Divan, publièrent par toute la ville ce qui s'était passé, de sorte qu'on ne m'appelait plus que le Consul Dely.

Deux heures après, le Dey envoya chercher le Trucheman et le gronda fort de ce qu"il m*avait laissé parler. Ce pauvre homme s*excusa sur ce que je savais la langue du pays, que j'avais toujours parlé seul au Divan et qu'il ne venait avec moi que par cérémonie. Il lui commanda de me venir dire que si ces vingt-cinq passagers voulaient lui donner quinze mille piastres pour la paye des soldats, il les mettrait en liberté.

Je lui envoyai dire qu'il n'y avait point de justice à les faire Esclaves ni exiger une rançon, et qu'ils étaient trop pauvres pour lui pouvoir faire un présent, que J'en donnerai avis au Roy et que j'attendrais ses ordres.

Cette démarche du Dey me fit connaître que ma fermeté avait produit un bon effet sur son esprit, mais elle me fit conjecturer que mes envieux en profiteraient pour obliger ces Barbares à me chasser et la suite m'a fait voir que ma conjecture était bien fondée,

L^ 5 février 1675, nous apprtmes par les lettres du Bastion que de La Font avait oublié tout ce qu'il avait promis au Dey et à Baba Hassan, protecteurs desenfants de feu Arnaud. Dès qu'il se vit établi au Bas^ tion, il songea à en chasser les enfants Arnaud et un sieur Villacrosse, qui avait été chargé, par le Dey, d'administrer l'Etablissement après la mort d'Arnaud père, et, pour oet effet, il s'entendit avec quelquei

commise! soldats de la place, et les accusa d'avoir voulu le faire empoisonner. L'accusation était grave, mais il en était Fauteur et s'en fit lui-même le juge. Il décréta contre eux, les fit arrêter, et, sans garder aucune des (ormes ordinaires de la justice, il supposa qu'il n'était pas en sûreté dans la forteresse. Il fit dresser de longs procès-verbaux et il les fit emt)arquer bien enchaînés dans la tartane du patron Prudent, et les envoya à Marseille pour ô^re mis dans les prisons et leur procès leur être fait sur les pièces qu* il envovait.

C'était débuter d'une manière bien maladroite et, pour satisfaire une vengeance personnelle, compromettre Tavenir de l'Etablissement.

La tartane, qui portait les Arnaud et Villacrosse« ayant été prise par un Corsaire Majorquain, celui-ci mit en liberté les prisonniers et l'équipage et.les débarqua en Sicile. Villacrosse y mourut; l'atné des fils Arnaud y fut malade à la mort, et le cadet passa à Livourne avec les lettres et toute la procédure de La Font que le Corsaire lui avait rendues.

De La Font m'écrivit une longue lettre dans laquelle il m'exposait la conspiration des accusés en me priant d'en instruire le Dey. Cela était inutile ; Estelle, qui avait été instruit de toutes choses avant moi, en avait informé le Dey à sa manière ordinaire, c'està-dire en irritant le Dey et Baba Hassan contre moi et de La Font.

Baba Hassan m'envoya appeler et me reprocha, en termes très durs, ce que j'avais fait pour le réconcilier avec un fourbe, et, après bien des discours fâcheux auxquels je répondis, il me dit qu'on m'enverrait chercher le lendemain au Div^n où on me parlerait çi] prince de M. Le Vacher et d'Estelle,

Eh effet, Je fus appelé lê jour suivant. Lel)eymê déclara que c'était sur mes instauces qu*on avait reçu de La Font et que, puisqu'il manquait de parole, il. voulait lechasser du Bastion et me renvoyer en France, ît se mit ensuite à crier qu'il voulait donner le Bastion aux Génois et qu'il allait envoyer chercher leur Consul pour cela.

A la fin, le Dey et son gendre convinrent d*écrire au ïloy et à de I a Font comme }e leur conseillais de le faire.

Voici d'abord la lettre â de La Font :

Au Capitaine de La Font, Consul du Bastion : que Dieu veuille le mettre dans le chemin du salut,

< Nous vous faisons savoir qu'étant venu dernièrei ment de votre pays en cette ville d'Alger, et vous » étant trouvé en notre présence, après avoir fait as- » sembler le Divan et toute la Milice, où était aussi le

* Seigneur Dey et Baba Hassan, vous fûtes, par déll- 1 bération du Conseil^ établi Gouverneur du Bastion, i après avoir oui vos raisons et vos propositions sur » ce que vous nous promîtes, conformément à Tac-

* cord que vous avez fait, en France, de payer aux 9 enfants d'Arnaud les douze mille piastres que vous » leur devez. Vous nous avez témoigné que vous étiefe » dans cette résolution, comme votre propre Consul 9 le sait bien, et vous nous avez réitéré les mêmes » assurances dans le temps de votre départ pour al- » 1er au Bastion.

» Après tout cela, nous voyons que vous avez ou- » blié ce que vous nous avez promis et tout ce dont » nous étions convenus avec vous. Vous avez non- » seulement abandonné les enfants d'Arnaud, mais 9 VOUS leur avez fait resâentir les effets de votre in* J^ dignation et de votre inimitfé. Au Iteu de les M^

Idr et tld leur ioonçr de t;emplot, vous laa avez m{$ en çrrét et renvoyè3 en France de votre chef, sane qou9 avertir et sans nous consulter. C^est de quoi nouB aonime^ fâchés* et mécontents au dernier point, vous déclarant que nous ne pouvons consentir à ce que vous avez (ait. Donc, ayant reçu cette Lettre, il faut que, sans y contrevenir en aucune façon, vous payiez entièrement aux enfants d'Arnaud douze mille piastres que vous leur devez, selon votre ac« cord et la parole 'que vous nous avez donnée, sang leur retenir un sol de cette somme. Si par votre ré«ponse nous^ voyons que vous exécutez votre promesse selon nos intentions, nous vous considérerons comme le Consul du Bastion. Conformément à nos accords et à nos délibérations, nous vous tiendrons la parole que nous vous avons donnée et vous serez le Gouverneur du Bastion.

» Que si, au contraire, vous n*exécutez pas ce que nous vous demandons, qui est de payer aux enfants d'Arnaud la ^»me de douze miUe piastres, vous savez nos affaires, nc^s vous expulserons du Cas* tion et n'en donnerons jamais le gouvernement ni à vous, ni à aucun de votre nation, et nous le donnerons aux Génois ou autres, et il sera trop tard de voijis en repentir dans la suite. Si par ce que vous avez écrit ou écrirez en France, il arrive quelque mal aux enfants d'Arnaud, soyez assviré que nous le ferons tomber sur vous-même, dés que nous en aurons reçu la nouvelle, car ce sont des gens qi;ii opt servi cette République avec beaucoup de fidélité ; nous les aimons et nous ne voulons pas qu!il leur arrive aucun mal. Enûn, écrivez en France, et biesn diligemment, qu'on n'inquiète en aucune façon les enfants d'Arnaud, et recommandez-le bien fortement de peur que vous ne ressentiez vous-^mêine

- su-

> tout le mal qd*on leur (era« SI vous ne faites ce que 1 nous vous ordormons, nous écrirons en France pour » avertir Sa Majesté de toutes nos raisons et de vos B actions, d'une manière que vous aurez sujet de • vous en repentir.

» De la part du Divan et de la Milice d'Alger. »

Le Dey, ajoute d*Arvieux, voyant que je ne demandais plus d'audience m'envoya un Juif appelé Aaron Cohen, son ministre secret. J'eus une conférence secrète avec lui qui dura plus de deux heures. Il me dit que le Dey serait ravi de bien vivre avec moi, qu'il ne trouvait pas mauvais que je lui ûssse des instances, puisque le devoir de ma charge m'y obligeait, mais que je devais considérer aussi que sa tête n'était guère en assurance dans le rang qu'il tenait parmi une Milice brutale et dangereuse, qui n'avait ni honneur ni religion. Que je devais savoir que toutes les affaires ne se terminaient, à Alger, qu'avec de l'argent et que, par conséquent, je devais suivre cette route et songer à terminer l'affaire des passagers avaat que la Milice se mit en tête de les exposer en vente.

Cette démarche m'obligea d'entrer en négociation avec le Juif. Après plusieurs allées et venues, il me vint dire à la fin que le Dey modérait sa demande de quinze mille piastres à onze mille, à cause de moi. A la un, nous demeurâmes d'accord à quinze cents piastres.

I-ie lendemain^ Aaron Cohen vint me dire que le Dey ne voulait plus tenir le Traité que nous avions fait le jour précédent et, qu'outre les quinze cents piastres, il voulait qu'on ftt venir tous les Turcs qui étaient aux galères de France, si je voulais qu'il mît en liberté les passagers Français.

Ld Dey m'envoya ensuite cbereber en particulier i il me dit qu'il n*était pas le maître des soIdaUs qui gouvernent la République comme il leur plaît Que la Milice lui avait signiâé plusieurs fois qu'elle ne souf* frirait iamaisque ces passagers s'embarquassent avant le retour de tous les Turcs retenus eu France ; que sans cela il me les aurait rendus pour les quinze cents piastres dont nous étions convenus, mais qu'il ne pouvait pas Jouer sa tête et qu'il en était au désespoir. • Ce discours me fit faire des réflexions : Je vis sans peine que tous mes raisonnements étaient inutiles avea des gens qui ne cherchaient qu'à nous déclarer la guerre ; qu'il fallait leur passer quelque chose et gagner du temps, pour pouvoir avertir le Roy de l'état des aâaires, aûn que s'il Jugeait à propos de déclarer la guerre à ces canailles, ils n'eussent pas la gloire de ravoir prévenu. Je considérai encore le mal qui en arriverait au commerce, s'ils prenaient ce parti les premiers, parce qu'ils saisiraient nos bâtiments qui, ne devant pas s'attendre à une rupture, seraient pris au dépourvu. Tout cela m'obligea de parler doucement au Dey et de lui représenter,en termes poUs,que ces innovations ne pouvaient pas être du goût de Sa Majesté, et qu'il fallait attendre qu'elle s'expliquât là dessus. II en convint avec mol et me dit qu'il allait en écrire au Roy, et que je devais écrire de mon côté et faire préparer une barque pour porter nos paquets dans iiuit jours.

Le 17 février, le Dey me remit sa Lettre pour le Roy; mais, maigre toutes mes Instances, il ne voulut point la mettre dans une bourse de satin, ni avec la suscription que le Grand Seigneur a coutume d'y mettre, me disant, pour dernière excuse, que ces sortes de céré* moules étaient inutiles et qu'ils ne devaient pas chan« ger leur ancien style. En voici la traduction ;

c Àutrta<pttiMmt«iiire les-Oraods <les CbrèUea i t'ie Rorde^-Franoe, qui est l'appui et le tooMeDdeia » magnificence dans la religion fde ié8U8. Dieu veuille » le diriger dans les aenHers de la Juskiee. • Après-avoir supplié Votre Majesté d-agrtar. nos très humbles saluts, si Bile est bien aisedeaavoir l'état où nous sommes, nous lui dirons que nous fouissons d'une santé parfaite, grâce à Dieu très . haut.

» Ensuite, nouç représentons à Votre Maje^ que, grâce à Dieu, nous avons la Paix avec Elle. Il n'a pas permis que depuis que cette Paix a été contrao* tée jusqu'à présent, il se soit rien passé entre nous qui ait pu la rendre défectueuse. Nous espions, s'itplatt à Dieu, qui! en sera de même à l'avenir. Cependant, il s'est trouvé vingt-einq de vos Français dans les navires de nos ennemis que nosi^isseaux ont amenés à.Alger : nous les avons arrêtés, non pas dans l'intention de les vendre, parce que nous avons un Traité de Paix avec nous. » Votre Majesté sait que le Pays est gouverné par une Milice dont l'emploi est de le servir par mer et par terre. Présentement, Tintentionde cessoldat8,nos enfants, est fondée sur ce raisonnement.* Ils disent : il y a quantité de nos frères Musulmans esclaves en France; nous désirons qu'on les mette en liberté; qu'on nous les amène ici et, aussitôt, nous nelâcherons ces Français, afin que l'amitié étant augmentée de part et d'autre, notre Paix soit d'autant plus » affermie; c'est ce dont nous devons avertir Votre B Majesté par cette Lettre d'amitié. Ainsi lorsque, s'il » plaît à Dieu, elle aura reçu cette Lettre, nous la » prions de nous déclarer ce qu'elle trouvera bon et » convenaible de faire 4à dessus, de sorte qu'H ne soit » pas besoin d*attendre pour cela une seconde réponse p pour terminer cette affaire.

-tl7-

» Ali Mtt^ltts* le iiaur ie La Fonti mAètùÊ iu}tti qui «8t fena ki4e la pont deVotfe ViiMté pcNir,ètre Gouyeroeur da ^asttoa, 6tant arrivé en ttoii:e pr6«« .seoee» nous a promis de payer aux enlaats d'Ai> Daud douse mille-piastres, qui sont dues à leur père pour raccord qu'ils .ont fait ensemble en France. Stant ensuite arrivé au Bastion, il n'a satisfait à aucune de nos conventions, ni exécuté ce que nous lai avions recommandé. Au contraire, H a arrêté les enfants d'Arnaud d*une autorité violenle et ies a nenvoyés en France ppur ne leur pasdon^oer satisfàstion.

t Nous avons recommandé au Consul d'infirmer Votre Majesté de ce qui se fiasse là dessus et de lui déclarer que si ^e La jPout ub paye pas ces douse inille piastres aux.en(ants d'Arnaud, nous le chasserons du Bastion et nous le donnerons à qui il nous plaira.

Enfin, ppur conclusion, il y a xle nos frères M usulicans.dans lesgalèrçe de France qui écrivent oon- Unuellement ici à leurs parents, et ceoxrCi .demau* dent que nous n'élargissions point les Français détenus, ici,que généralement tousxMs Turcs ne soient revenus ici. C'est >de quoi Votre Maieaté sera averr tie de la part de votoe parfàitami.

» Mohammed, Dey d'Alger. •

- On voit,aJoute d*Arvieux, par la Lettre qui préoède, lagrossîèroté et l'impolitesse de ces gens qui sem- Ment traiter de pair avec un des plus grands Monar^ ques du monde ; que l'on juge par le de ce qu'un Consul a à souffrir dans un Pays où les. traités, les 'paroles» les raisonnepieots, les promesses, les n^ena^ ces touiae .tDopme en défaut. ^11 n'y a que la poissanoe du Boy qui^puisee )ixer eps peuples di les conirainctoa

àddveûir un peu moins â6rai8onn£U)Ie6. Uais^ pouf cela, il ne faut pas se contapter de leur montrer les verges, en faisant promener sur leurs côtes des Esca* dres en éiat de les châtier, il faut les obâtier réellement, leur enlever leurs bâtiments k mesure qu'ils sortent et ne pas souffrir leur piraterie.

Le 21 avril, ajoute d'Arvieux, j'allai au Divan, j'y trouvai le Dey et son gendre ; je lui dis qu'il s'était répandu le bruit dans la ville qu'il avait résolu de me renvoyer en France, et que comme il n'était pas juste que je demeurasse à Alger contre son Inclination, je le priais de s'expliquer sur cet article et de vouloir bien me dire quels sujets de plaintes il avait sur ma conduite, afin que je me préparasse à m'en retourner avec les mômes agréments et sur la même bonne foi que j'étais venu.

Le Dey, après avoir beaucoup rêvé, peigné sa barbe avec ses doigts et rongé ses ongles, me pria de me retirer chez moi et d'attendre qu'il me les fit savoir. Je lui avais parlé avec un visage ouvert et riant, il me répondit de môme.

Deux heures après, il m'envoya dire, par le Trucbeman, que puisque j'étais venu sur la bonne foi de la Paix, il souhaitait que je m'en retournasse de môme, que je fisse eml)arquer mes bardes promptement et qu'en me donnant congé il me dirait ses raisons.

Le lendemain, je commençai à faire emballer mes meubles et à mettre ordre à mes affaires. Baba Has~ san m'envoya dire secrètement qu'il ne prétendait pas que je quittasse le pays sans lui donner les présents que je lui avais destinés, et que j'eusse à lui envoyer deux cents piastres ou qu'il m'en ferait don ner deux fois autant avant de m'embarquer. Cette de* mande incivile, dans un temps où je m'étais défait de

tottt ffloû argent, m'aurait embarraiêé fti ]è n'avais eu à ma disposition la bourse du Consul d'Angleterre, et J'envoyai les deux cents piastres à ce brutal.

Le 28 juin, J'allai prendre congé du Dey et de son gendre; Je menai avec moi le Trucheman, le patron Lôgier, les sieurs Estelle et autres, afin qu'ils vissent de quelle manière se passerait cette dernière audience, et j'afifectai de parler toujours français. Je leur dis que n'ayanl plus rien à faire dans la ville, J'étais bien aise de m*embarquer et d'attendre le beau temps sur le vaisseau qui était dans la rade, mais que Je les priais de me dire pour quel sujet ils me renvoyaient en France sans attendre que le Roy en fut informé. Ils me répondirent qu'ils n'avaient rien à dire ni sur ma personne, ni sur ma conduite. Qu'il était vrai que, depuis mon arrivée, je les avais fait enrager, qu'ils ne le trouvaient pas mauvais, parce que le devoir de ma charge m'obligeait à soutenir l'intérêt de ma Nation comme ils soutenaient celui de leur République ; qu*ils étaient satisfaits de moi pour ' tout le reste et que cela ne me devait point chagriner;

que cet emploi était trop peu de chose pour un homme comme moi; qu'ils espéraient encore me revoir à Al- * ger avec une commission bien plus considérable et plus convenable à ma qualité; que M. Le Vacher leur suffisait pour le Consulat et pour tout ce qu'il y aurait à faire; qu'ils espéraient que mon absence ne gâterait rien, et que ce qu'ils avaient à me recommander était d'assurer tout le commerce de leur bonne volonté pour la conservation de la Paix. Ils me prièrent ensuite de travailler fortement pour faire renvoyer les Turcs que la Milice demandait au Roy, afin qu'ils renvoyassent promptement de leur côté les passagers qui étaient en Dépôt.

Baba Hassan ajouta, avec un visage plus riant qu'A

VfVàlwix$, 9a*^lAllAtt partir po|ir (alm I/bl mpr^ fW^

quer Orao (pecmpè par lea ^piS^ol#) par iQ^r, 41 \^ 9eQQa4e^it ai \^n par terre ^*il eo» «erait bieiitôt le i^ire, €ft G|ua co^i^e nous aerioçs alors plua voifioa, 9Qua agrippa pteutrâtre inefUeurs ^ipia.

Je ipe levai et m>vi^Qçai vers le Dey pour le aahier. lie toohomnfte m*ei^brassa eu jb^ dieaot : c A,<^leu« 190D enfant, Dieu voue conduiae, souvenezvous de mol. » Spn i^endre en ât autant, et comme }e (ua au mimu de la cour, lia appelèrent le Truchen^n et lui dirent de faire porter à bord des poules et des moutons pour Le présent de mon bon voyage.

Je revins ainsi chez moi avec ceux qui m*avaient accompagné, qui ne s'attendaient pas que je duase être tmi^ ai bonnétement. Le dépit et la confusiLon paraissaient sur leur visage.

J'allai prendre congé d'Ismaél ^acba sur le aoir. II se mêlait si peu <jLes affaires, quHl fut extrêmement surpris quand je lui dis que je m*en retournais en France. Il ffie mena dans son jardin et me dit certaines cbofs^, qui lui étaient revenues, qui me eopûrmèrept toute Tintrigue d'£steUe et de ses associés. B me conita ensuite ses chagri^is particuliers qui Tavalent obligé d'écrire à la Porie et de demander son rappel. Il Tatteodait avec impatience pour être délivré de l'esclavage od il ét^t, qui ne conveni^it ni à lui, ni au Sultan djoot il devait ^présenter la personne.

Le 29, je fis dresser le Procès-verbal de ce qui s'é-* tait passé à n^a dernièiTe aOfdieoce du Dey dont je lis faire daux copies <»'iginaJie8. J*en déposai une à la Cbaoceilerie et je portai l'autre avec moi pour la présenter au Roy et aux Ministres. S(lçs furent a^ées ^e M- l^ V^ber et 4e, tpas ceux qui m'av^ent ac-

èl M Bégfolr6& der M Cbttttcdlferlé â M; Le Vaeh^^ àfiD (}Ulî fil faire ma patenta de sttvté et M auM» depcdieo*

Dànd 6et intdfvalîe» je reçOB an paquet ded Aeeoolto dû Bastion, par lequel je comios que les faux «vte*dti siéer dé Laf Font m'avafetit brouillé areo eux cotuttié BsfeHè ftï'a^it bi<dunié avec là Régence d'AIigpBr.

tie 4 lAai, le tempe né fut point propice pour ptartlr. LeIDey, s'apercevant qvie lttttitlceoomfmenç«il à mur-' m^iér de ce qu'on m*avaU fait emtarcfuer et jugeant qtie mon déj6at, dafts la rade d'Alger, pouvait causer qtféique souièvemenft, envoya le Truchématf duf Oon« sul Anglais commaûder de da r^art, au Oa^itÀiUé du vaisseau, de mettre à la voile. Le Capitaine s'en étant excusé sur ce que le vent était tout à fiadt contraire, il vintd'aùfrès Officiers lui dire que, s'fl n'obéissait pas, on anait le couler bas. Alors, il fit mettre dix de ses meilleurs hommes dans sa chaioUpe, avec une gi^oëiief ancre qif Ils jetèrent au large, sur laquelle le resté de' l'équipage se toua. Pendant qtfon était oécupé à ce rude travail, le vent changea tout d'un coup avec tant de ^iolenlce, d'éclairs, de tonnerre et dé pfdie qu'il fallut couper les câbles, abandonner les deux gros^ ancres et, enfin, la chaloupe avec ceux qui étaient dédans, que nous ne pûmes jamais Reprendre, de so^ qné nous fûmes forcés de mettre à la voile, n étant plus que doute hommes pour conduire ce gros bâtiment: Mais, malgré le peu d'agrément que j'ai eu à Alger et le chagrin que moû départ précipffé me de* vâlt donner, j'aN^ais, avec le témoignage de ma conS« cienoe et celui de tous les honnêtes g^nSi le plaltfil' â'Me hotft do plot mMVbis endroit quil y ilt HUf iftottd».

La QOivn&issance du Pac^a et de quelques autres Turcs, la langue et les coutumes des Turcs que je savais depuis bleu des années, jointes aux fourberies de certaines gens, m'avaient rendu si suspect aux puissances du pays que je ne faisais pas un pas dont ils ne se crussent en devoir de se formaliser, de sorte que je ne sortais de ma maison que pour aller au Divan essuyer quelque bourrasque ou pour m'opposer aux injustices continuelles de ces brutaux. J'aurais été réduit à ne voir que les murailles de ma maison, si le Consul anglais ne m'eut fourni les moyens de voir les environs de cette mauvaise ville. Le Dey et Baba Hassan s'en formalisèrent à la fin. Il est vrai que ce fut un peu tard, et j'avais pris toutes les connaissances que j'avais envie d'avoir du pays.

A peine d'Arvieux venait-il d'arriver en France qu'il reçut une lettre du Père Le Vacher, annonçant qu'il avait dû payer quatre cents piastres, le lendemain de son départ, pour un esclave qui s'était sauvé étant à Tunis sur un vaisseau algérien. Mais ce qu'il y avait de plus sérieux dans ses nouvelles, c'est que la Milice d'Alger avait envoyé un de ses Ofïiciers au Bastion pour se faire payer ce qui lui était dû par de La Font, et, en cas de refus, ils avaient l'intention de le ramener à Alger. C'est, en effet, ce qui arriva. De La Font, arrêté pour dettes, fut conduit à Alger où on lui donna la ville pour prison ; après avoir cherché inutilement les moyens de s'échapper, il écrivit des lettres à M. de Colbert et à de Lalo, son associé, dans lesquelles, après plusieurs invectives contre M. Le Vacher, contre Estelle et contre le Chevalier d'Arvieux lui-même, il indiquait les moyens de prendre les yaisHcaux corsaires d'Alger et pour brûler la ville. Mais le bâtiment portant cette correspondance fut pris, et

le Dey s*étant tait lire les lettres de de La Font et Toyant ce que celui-ci tramait contre soa Etat renvoya aussitôt chercher, le maltraita très fort et voulut ensuite le mettre à la chaîne. Le Vacher ûttant par ses prières qu'il réussit à lui éviter cette peine et à le garder dans la maison du Consulat.

Ici se terminent les renseignements que le chevalier d'Arvieux nous fournit dans ses Mémoires. Nous ajouterons, seulement, qu'arrivé à Versailles, 11 obtint du Roi la mise en liberté des Turcs que nous avions à bord des galères; et qu'il les fit renvoyer à Alger en échange des passagers Français gardés en otage, au sort desquels il s*était tant intéressé (1).

Sous Tadministration de de La Font, les affaires du Bastion et de La Cal le n'avaient pas prospéré. Les Arabes s'étaient éloignés peu à peu de leurs marchés; « ils ne voulaient plus, disaient-ils, faire de négoce avec un homme qui n'avait pas de parole. » Au lieu d'essayer de les rappeler à lui par de bons procédés, de La Font, dont la présomption était extrême, avait achevé de tout perdre par une fierté déplacée.

En 1679, la Compagnie se vit obligée de céder son privilège à un sieur Denis Dussault, qui venait de constituer une nouvelle Société. Ce dernier, ayant obtenu Taulorisation du Divan d'Alger et conclu, avec lui, un nouveau Traité de commerce, vint s'installer à La Galle, où Tancien Gouverneur de La Font s'était vu forcé de transporter le siège de TEtablissement, à cause de Tinsalubritè du Bastion de France. La merci) Le Cbenlier Uoreot d'Art leux, de Marseille, ancien Conral de France à ConMtiitUiople, Tonit , Alger, Alep« moonii le M eeiebre tm, * rif» de 17 an». Il fut enterré à réfllie de CtMet, prèi Mer-

tttUéâVaifâttst grande pebdaûtutràeàljélfif, qver cte jkhté'dé ^^mtr&néné» hommes, ilrCen itcnt r^sté qm êiùb.

Lapofiitfdft de La CaHe a*était pa» beaucoup plus salubre ; la fièvre y enlevait' dea himitiies, en moine de quatre jours, à cause des miasmes plUudéens des lacs voisins (1).

Grâce à la pradetaoe du Vicatre^AposU^lque Lé Vacher, chargé du CoasUlat api^ès le départ de d'Ar- Vieux^ la Paix, si souvent coihph>mlEiè et sur le point d'être i^oinpue, se maiiU!int entre là France et Alger ; ii obtint Biôme* que les Français, nariguniit sous un* pavillon étranger, fussent rendus à la lît)erté, et leur arrivée à Alger. Pendant que les vaisseaux de la France slironnaîént en sûreté les mérë. rÀngtéterre it'éftiit ptns éti Paix àvèe Alger depuis' le mois db mai ^674 ; la Hollahdë venait de se la voir refusée en fé^ vrier 1676, malgré lés sacrrficéd considérables qufelle' était disposée â faire, et teintés les autres Nations dé rEiiiropé^sé trouvaient ^lénieht en hostilitéë ôUVërtes avec Alger.

Le Divan avait senti la néœësilé de faire la gnerre à Tune des Puissances qui comptait le plus de navires dé'commërcé sur la Méditerranée» aùn de satisfstfre ïeÉ Corsaires qui ne cessaient de se' plaindre du chômage de* la piraterie ; en conséquence, il avait mis de nouveau en question si l'on romprait avec la Prïmce, ôu sTii ne convenait pas plutôt .de la faire à rAngléterre. Le ConSéiT balançait lorsqu'un soldat s'avisa def faire' observer que les Français pouvaient faites cuire leur soupe dans leut pays et venir la wwrnger à Alger. La maiorité se. prononça alors contre les ▲ngiai8.(2).

(1) Emm» da MoliyMi, (. IV, f t Sli« 4« U primitidaii. (19 iapf I fîMh

A part quelques actes de piraterie, inévitables sous un Gouvernement comme celui des Algériens, et qui étaient réparés le mieux possible par les soins de Baba Hassan, bien intentionné envers la France, notre commerce était libre depuis bientôt trois ans et tout faisait espérer que la bonne entente des deux Gouvernements se maintiendrait, tant qu*il ne surviendrait pas de révolution dans celui d'Alger. Malheureusement, comme par compensation et par manière de représailles, de part et d'autre on se montra peu fidèle aux conventions, et, les réparations se faisant attendre, les bonnes relations firent place à Tanimosité. La France se plaignait qu^on retenait en Esclavage les passagers nationaux qui se trouvaient sur les bâtiments étrangers. De son côté, le Divan reprochait au Gouvernement français d'employer sur les galères les Algériens échappés d'Espagne, qui se réfugiaient en France ; d'acheter des Turcs à Gènes et à Livourne pour ses galères, et de retarder le paiement des redevances qui lui étaient dues par la Compagnie du Bastion ; plusieurs fois, les Chefs d'Alger avaient adressé «des Lettres au Roi et leurs Lettres étaient restées sans réponse.

A l'effet d'obtenir le redressement des griefs dont il avait à se plaindre, le Gouvernement de la France envoya de Tourville avec quelques vaisseaux devant Alger, où il arriva le 12 mai 1679. Il salua par sept coups de canon et on lui répondit par neuf et à balles, honneur qui n'avait pas été accordé jusqu'alors, même à un Prince. Il envoya demander les Esclaves Français qui, au préjudice du Traité, se trouvaient retenus en captivité. Baba Hassan répondit que depuis la paix on n'avait pris que ceux qui étaient sur des bâtiments étrangers et prétendit que cela leur était p^rmia par Lettre de Sa Majesté i d'Arvieux, Consul.

i Voyant, dit Le Vacher àsLnë sa lettre du 30 mai > 1619, au Ministre, qcte cette réponse était sans ré- » plique et qu'elle n'était qu'un prétexte pour refuser » honnêtement de satisfaire aux ordres du Roy, bien » que le dit sieur de Tourville ne m'ait rendu aucune » Lettre de Votre Grandeur, ni ordre porté du Roy, » néanmoins, pour pouvoir obtenir des Puissances de » ce Pays tout le bon eflfet des volontés de Sa Majes- » té, je représentai au Divan que le principal pour » lequel il avait plu au Roy d'envoyer le Che\'alîer dé » Tourville, à Alger, était d'obtenir, conserver et » ratifier la Paix, selon la forme et teneur des Traités, » salis diminuer ni augmenter, t

Le Divan ratifia le Traité sans difficulté, et de Tourville put réprendre la mer, le 13 du même mois. Malgré les promesses de se conformer au Traité, les Corsaires continuèrent à s'emparer des Français naviguant sôus pavillon étranger, et, dés le 21 août 1679, le Consul porta à la connaissance de Colbertque nonseulement toute satisfaction lui était refusée sur ce point, mais (juft le Divan lui avait répondu j[)lusieurs fois que tout Français pris sur un bâtiment qui ne serait pas de sa Nation serait fait Esclave.

Les relations devenaient trop tendues pour rester longtemps dans cet état, surtout avec la pensée arrêtée de la part du (Gouvernement Français de ne pas traiter avec les Algériens et de ne pas rendre les Esclaves Turcs, croyant « qu*il était indigne de ta grandeur du Roy de traiter avec la tanaitle et des Corsaires, » (Lettre dé Dussault.)

Cependant, ce ne fut que le 31 janvier 1681, que parut, à Alger, Hayet, Commissaire de la Marine à Toulon, accompagné d'un Gentilhomme, député du Commerce de la ville de Marseille, « pour demander BU Dey et DlV^a d'Alger^ Texteutloû des Traités que

Sa Majesté leur a ci-devant accordés, et la réparation des contraventions qui y ont été faites, et de les faire convenir que les Français qui seront pris et menés à Alger, ne pourront être Esclaves de quelque manière qu'ils aient été arrêtés; de son côté, le Roy s'engage à ne pas souffrir qu'il soit acheté aucun Turc d'Alger pour la chiourme de ses Galères. »

Cette négociation eut tout le succès désirable et Colbert en témoigna sa satisfaction à Hayet. Celui-<2i avait promis que les conventions seraient agréées et, sous peu, exécutées. Telle était également l'intention de Colbert ; mais la détermination du Boy était subordonnée au nombre de Français esclaves dotit il désirait avoir le rôle, celui des- Turcs ne s*élevant qu'à 83. « On' ne doit pas attendre, disait Hayet, le rôle de M. Le Vacher, à cause de l'impossibilité de le faire exact ; les Algériens cachent les Esclaves qu'ils font. j> Le Roy fit alors écrire à tous les Officiers de l'Administration Maritime de dresser un rôle des matelots pris par les Corsaires et qui étaient retenus à Alger.

Le mois suivant, les Algériens assemblèrent extraordinairement le Divan et y appelèrent le Consul. On donna lecture des lettres des Turcs et des Maures qui se trouvaient en France, se plaignant que, depuis que la liberté leur avait été accordée, on les avait contraints de faire trois voyages sur les Galères.

« Sur ces griefs, écrit Le Vacher, le 18 octobre 1681, » les Puissances et le Divan, d'un mutuel consente- » mept, résolurent la rupture de la Paix avec la Fran- > ce; ils l'ont tous dit et publié d'une même voix en » ma présence, ce que je n'ai pu empêcher quelque » instance que j'aie faite. Nonobstant cette rupture, • tous les bâtiments marchands Français qui vient droQt négocier à Alger, y seront les bien venus; U9

» me permettront de repasser en France quand il » plaira au Roy de m*en envoyer Tordre. Les Algè- » riens arment tous leurs vaisseaux qui sont dans le » port, pour courir sur les Français. «

Le Consul s'empressa de donner communication de cette nouvelle au Bastion et à Marseille. Baba Hassan prévint aussi Dussault qui se trouvait pour lors au Bastion, afin de le rassurer, lui reprochant, néanmoins, de ne s'être pas Interposé pour faciliter l'échange; le Divan, un mois auparavant, lui avait écrit dans le même sens. Dussault exposa au Ministre de France le préjudice énorme que cette guerre allait faire au commerce, que la plgpartdes bâtiments Corsaires étaient montés par des Renégats (I). Ces prévisions ne tardèrent pas à se réaliser, et, dés le 29 novembre, les Algériens avaient fait vingt-neuf prises françaises, estimées deux cent cinquante mille francs, et trois cents Esclaves. Les Anglais, depuis la rupture de leur Paix, avaient perdu trois cent cinquante navires et avalent, à Alger, cinq à six mille matelots esclaves.

On conçoit qu'après les pertes si considérables subies depuis le mois de mai 1674, les Anglais aient eu à cœur de renouer les relations d'amitié avec les Algériens ; toutes leurs tentatives avalent échoué jusqu'alors, lis n'auraient pas été plus heureux dans la suite sans la rupture faite avec la France, bien que TAmiral Nolbert eût ordre de son Gouvernement, au rapport de Dussault, de faire la Paix à quelque condition que ce fût. Cédant à des instances aussi vives, pour ne pas être en hostilité avec toute l'Europe, les Algériens finirent par accorder la Paix aux Anglais, le 22 avril 1682.

(t) DaiMolt, pHocipal iniénêU au ftailioo. adretM daa Méflololref à M# 4e ScIffiieUy, qui diH|f ah tes AtfalfM éiratogérei, povr dém^i* irt r Ilot U |uf rrt àfH A^r r«iMrali wit9 êvmvmf «irltlstr

t I(s 86 sont (aoilement démis des satisfactions eon« ■ sidérables auxquelles ils pouvaient Justement pré*

• tendre des Puissances et du Divan de ce pays, écrit » H. Le Vacher ; ils leur ont lâchement accordé de

> donner toute la quantité de poudre, de boulets de » canon, d*arbres, de gomme et de cordages et, géné«

• ralemerit, tout ce qu ils leur ont demandé pour Tar-

• mement de leurs vaisseaux corsaires, et cinquante

> Turcs, gratuitement, des plus considérables de cette

> ville, que le Général Anglais avait à son bord, sans *» que ce Général ait pu obtenir un seul Esclave de sa » Nation, ni grâce ou faveur aucune pour les Anglais » esclaves qui sont en très grand nombre en cette i ville; les susiites Puissances et le Divan ayant remU

• l'ajustement des prix et sommes de leur rachat aux » prétentioq^ de leurs patrons.

» Pour ce renouvellement de Paix avec les Anglais,

• il a été accordé que les bâtiments marchands de t cette Nation, qui seront rencontrés à la mer par les

> Corsaires d'Alger, seront par eux visités, i

C'est là cette Paix que Le Vacher appelait la plus honteuse qu'on puisse imaginer.

Celle que les Hollandais avaient conclue trois ans auparavant (le !«' mai 1680) n'était guère plus honorable ; ils s'engagèrent à fournir huit canons de fonte, avec les affûts et tout le matériel nécessaire, quarante mâts de navires, cinq cents barils de poudre, cinq mille boulets de canon, un vaisseau chargé de câbles, à payer les Esclaves à leurs patrons,et à envoyer tous les ans des munitions de guerre et des mâts de navires. Moins d'un an après ces conventions, Baba Hassan tenait le Consul de Hollande eu prison dans sa maison.

Louis XIV était à ce moment â l'apogée de sa gloi-

re ; il venait» après des guerres brillantesi de conclure le fameux Traité de Nimègues ; il avait une armée nombreuse et aguerrie, et ses flottes, commandées par d'Estrées, Martel, Vivonne, Duquesne, Tourville, s'étaient couvertes de gloire dans plusieurs rencontres avec Tennemi. Il ne pouvait donc ajourner sa lutte contre les Algériens pour la liberté du commerce..

L'expédition dont Duquesne fut chargé se composait de onze vaisseaux de guerre, quinze galères, cinq galiotes à bombes, deux brûlots et de quelques tartanes. C'était la première fois que, sur mer, on allait se servir de mortiers à bombes. La proposition on avait été faite par un jeune Navarrais, nommé Renaud d*Eliçagarray : on croyait que des mortiers ne pouvaient être posés que sur un terrain solide.

La proposition révolta. Renaud essuya les contradictions et les railleries que tout inventeur doit attendre; mais sa fermeté et son éloquence déterminèrent le Roi à lui permettre Tessai de cette nouveauté contre Alger.

La flotte parut devant cette ville vers la fin d'août 1682. La grosse mer en empêcha l'attaque pendant quelques jours, il fallut attendre le calme pour que les galiottes pussent se poster convenablement. La mer étant devenue moins houleuse, les galiotes allèrent s'embosser et le feu s'ouvrit: mal dirigé d'abord, il fit peu de mal à Tennemi. Ce mauvais début ne découragea pas Renaud; il désirait un second essai : il le proposa à Duquesne et l'obtint. Reprenant le commandement des galiotes, il les fit approcher plus près de terre, ayant remarqué que les premières bombes n'avaient pas produit grand efl^et â cause du trop grand éloignement. Ce second bombardement dura

toute la nuit sans accident, dirigé sur un des points les plus fortifiés ; à la pointe du jour, il eut la saftis-

faction de le voir abaodqQOé Jt toutes les batteries démpatôes. La nuit suivante, donnant une autre direc* tlon au tir, il l^nça Icb bombes avec tant do Ju^te^ et de préc|8ion,sur la ville/iue pas une ne lut perdji^e. Les habitants, qui n'avaient pas encore vu des bom* bes, apprirent dès lor^ à les craindre. La cop^temation des Algériens fut extrême à la vue des désastres que faisaient les projectiles. Ils voulaient fuir une ville sous les ruines de laquelle ils étaient menacés d'être ensevelis ; mais la crainte de trouver, dans la fuite, la mort qu'Us voulaient éviter les retint encore. Le jour suivant, le mauvais temps força rAmiral A rompre ses lignes; mais, le 3 septembre, il y eut un nouveau bombardement, plus terrible que les précédents Ce fut alors que les habitants, saisis d*épouvaute. allèrent en foule au palais du Gouverneur pour forcer le Dey à demander la Paix. Cédant aux murmures et à l'exaspération de la multitude, le I)|ey lit arborer le drapeau blanc sur la terrasse de son palais et envoya, le 4, au soir, M. Le Vacher faire des pi'opositions d'accommodement. DuquesQe, apprenaot que le Consul venait pour traiter de la Paix, refusa.de Ten tendre et fit dire aux Corsaires qui l'accompagnaient que, s'ils avaient quelques propositioQs à lui soumettre, ils devaient se présieater eux mêmes à soo bord.

Alors Le Vacher i^ pria de suspendre du moins un bombardement qui plongeait la ville dans la consiteriiatipn; plus de cloquante maisons avaj^nt été abattues, on comptait déjà cinq cents morts. Dijquesï^e vit dans ce pre,mier résultat une raiSjOn pour continuer une attaqne si heureuse et, la n^it suivante, ses galiotes reprirent le^rs postes. Cette fois, on la^ça les bombes sur le port, aûu de détruire les navires qu'il reafern^t.

Le lendemain, un changement subit dans Tétat de Tatmosphère obligea les vaisseaux et les galères d*appareiller pour gagner le large. La saison avancée, le mauvais temps de plus en plus à craindre, le danger de la côte, tout, rendait nécessaire une prompte retraite, et Dnquesne reprit la route de Toulon.

H. Le Vacher fit part du danger qu'il avait couru, pendant ce bombardement, dans une lettre du 10 septembre :

< Le Seigneur ma préservé, ainsi que le Frère » François Francillon . qui est avec moi, quoique la » peste, qui est dans cette ville, y ait lait mourir neuf » cents esclaves Chrétiens cette année, et que n'ayant » pu trouver une maison à louer pour faire un hôpi- » tal afia de les y retirer, j ai reçu la plupart de ces » pauvres affligés en ma maison, où il y avait plu- » sieurs chirurgiens qui visitaient les pestiférés et » pansaient les pauvres malades qui y venaient et » avec eux plusieurs Turcsfrappés aussi de ce mal. J'ai 1 donné tous les secours spirituels et corporels que » j'ai pu aux pauvres esclaves Chrétiens, sans que ni » moi, ni les personnes de la maison en ayons été at- » teints. Mais je n'ai pas été aussi préservé du feu que » M. Duquesne a jeté dans la ville. L'Amiral a jeté > trois fois des bombes et des carcasses qui ont ren- 1 versé quelques mosquées, maisons et boutiques. Il » est tombé une bombe chez nous qui a enfoncé deux 1 chambres avec un fracas extraordinaire. Aucune » personne de notre logis n'a été blessée, grâce au » Seigneur. Les trois quarts des habitants sont sortis » de la ville et sont allés aux jardins pour se sous- » traire aux projectiles ; il y en a eu plusieurs qui sont » morts sous les décombres de leurs maisons que les » bombes et les carcasses ont renversées. Les Puis- » sances du pays ont trouvé bon de m'envoyer seul

» vers M. Duquésne pour voir ce qu'il désirait, cé » que je fis» tout incommodé que je suis; mais M. Du- » quesne me témoigna qu'il ne pouvait le déclarer » qu*aux personnes du pays que les Puissances trou- » veraient bon de lui envoyer, ce que je leur rappor- > tai ; et elles en demeurèrent là, sans lui envoyer i personne. Les Turcs et autres habitants du pays » sont extrêmement irrités contre nous et contre tous • les Chrétiens, à cause des mauvais traitements qu'ils » reçoivent de M. Duquesne (1).

Durant ces hostilités, cependant, il n'en résulta rien de fâcheux pour le Comptoir de La Calle, considéré par les deux Nations comme une espèce de terrain neutre. Le Divan .d'Alger, autrefois si prompt à s'en prendre aux marchands du Bastion, ne chercha pas k se venger, sur l'Etablissement français, de la guerre terrible que Duquesne lui faisait en ce moment.

On aurait tort, toutefois, de penser que cette modération inaccoutumée avait pour motif la crainte de la France ou le désir de ne pas compromettre les avantages d'un commerce favorable. Les causes qui avaient aidé si puissamment au rétablissement des Echelles françaises, en 1640, continuaient à protéger les marchands des Concessions. Les Turcs, en les épargnant, ne faisaient que respecter la volonté des Arabes de la Province de Constantine, qu'ils se sen taient forcés de ménager (2).

Pendant que le Roi de France faisait faire les pré-

(1) Hémoires delà Coogrégalion de la MlMion.

Nous apprenons que M. Oclate Teitsier Yieni d'adresser au Comité des Soeiétés savanles de France la copie de quinze lellros inédiles do P. Le Vaclier, relatires à la rupture de la paii en 1681. Ces docoments soni extraits des archives de la Chambre de Commerce de MarseiUe.

(i) Rotilller et Elle de la Prtmaadaie,.

pmtita pour un second boimbardemônti Baba Hassan appela auprès de lui DuasauU, Directeur du Bastion, et le chargea d'aller exposer, à Louis XIV, les circonstances qui l'avaient porté à déclarer la guerre, et à demander les conditions auxquelles la Paix pourrait être rétablie entre les deux Etats. Dussault lui répondit de Paris, sous la date du 2 février 1683 :

« J*al fait connaître au Ministre les raisons que » vous croyiez avoir de déclarer la guerre: que c'était j) parce qu'on n'avait pas répondu à vos Lettres, qu'on » n'avait pas rendu vos Esclaves. On m'a répondu p qu'on avait intention de renvoyer les Esclaves et que » le message de Hayet confirmait assez que comme » il y avait plus de Français esclaves, vous étiez plus » nanti.

» On m'a dit que, d'après le Traité, voua ne pou- » viez retenir les Français sous quelque pavillon qu'ils » naviguassent. J'ai répondu que vous n'étiez pas le » maître de le faire exécuter par vos Corsaires.

» J'ai représenté,au Ministre, qu'un mouvement po- » pulaire vous avait obligé de déclarer la guerre sans » en apprécier les conséquences, qu'une partie de vo- » tre République n'avait pas été de cet avis, et que » vous m'aviez chargé de l'assurer qu*on voulait lui » donner satisfaction. Le Ministre m'a dit que c'était » vous qui aviez commencé, qu'il n'avait jamais man- » que de parole à ses Alliés dans tous les Traités, et » qu'il était surpris que, dans un temps où toutes les » Puissances de l'Europe lui sont soumises, votre •Ré- » publique lui ait déclaré la guerre; que pour réparer » cette insulte il fallait une satisfaction proportion- • née; que c'était à vous à examiner sur cela; que la » force de ses armes lui en donnerait une dont il se- » rait parlé à la postérité; que les traités honteux faits

t par les ÂDglato et Hollandais ne fesalent que ion* 9 ner plus d*éclat à sa gloire, bien loin que vous de-* » viez vous enorgueilir pour ce qui le regarde

9 Je lui ai dit qu'étant obligé de vous répondre, je » ne manquerai pas de vous faire connattre la satisfac- » tion qu'il demande s'il voulait me la dire.

» II a répondu que c'était à vous à proposer la sa- » tisfaction suivant la différence que vous pouvez faire » de vos forces avec les siennes, et que s'il la trouvait » raisonnable^ il l'accepterait.

• Alors, ne pouvant rien obtenir de précis, je me • suis avancé de moi-môme pour savoir si on a en

0 vue le vaisseau commandé par M. de Beaujeu ou un

> autre qui le vaille, avec les mêmes armes qu'il » avait lors de sa prise, suivant Tétat qu'il en four- B nira, sur lequel on embarquera tous les Sujets du » Roy, qui sont Esclaves, pour les passer en France » sans qu'il en coûte rien.

• Que la République payera le montant de tout ce

> qui a été pris sur les Français lors de la rupture,

> suivant ce qui en sera réglé à l'amiable.

1» Qu'elle enverra un Ambassadeur en France pour » faire excuse, avec pouvoir de renouveler le Traité

1 fait en 1664. «

Dussault représente que le Roi n'a pas présentement d'autre ennemi à vaincre que la République d'Alger ; que les arsenaux sont pleins; que Duquesne promet de mettre en poudre la ville et la marine d'Alger, et, qu'à la suite d'une deuxième Expédition, on fera payer les frais de la guerre.

Le Vacher fit part à Dussault, le 26 mai, du bon effet que sa Lettre avait produit sur les Puissances ; il fut même prié par Baba-Hassan de lui en témoigner toute sa satisfaction, dépendant cette négociation n'eu

pas d'autre rèsultati paroe qu'ea France on était dé* cidé à assurer la liberté des mers.

Le Consul ajoutait :

c La plupart des habitants de cette ville Tont aban- » donnée, ils se sont retirés aux jardins et aux mace- » ries avec leurs familles, non tant à cause du mal » contagieux qui continue en celte ville, que pour » Tappréhension qu'ils ont du retour de Tarmée de » France. Le Seigneur Baba-Hassan est le seul qui » paraît intrépide: il fit armer une galère pour la 9 course au commencement de ce mois ; elle a rendu

• le bord sans aucune prise, ce qui ne Ta pas con-

• sole.

» Quatre ou cinq vaisseaux stationnent à la vue de » cette ville. On croit que c*est une escadre d'Occl- B dent qui attend Tarrlvée de celle qui doit venir de y> Provence. Tous les vaisseaux corsaires sont préseii- » tement dans le port, à la réserve de deux caravelles 9 et de deux barques qui sont sorties depuis quelques 0 jours en course. »

c SI les Puissances de ce pays, écrivait encore » Le Vacher, le V mal 1683, eussent envoyé en France > pour obtenir du Roy la Paix, comme je leur en ai » plusieurs fois fait Instance, elles ne seraient pas » daiYs l'appréhension où elles sont, ainsi que tous les » habitants de cette ville qu} se retirent avec leurs » familles aux métairies et aux jardins, à cause du » puissant armement qu*on dit se faire à Toulon et » devoir être envoyé ici sans tarder. »»

Parti, le G mai 1683, de Toulon avec six vaisseaux de guerre, Duquesne arriva de nouveau, le 20 juin, (levant Alger; Il y trouva une Escadre de cinq navires, commandée par le Marquis d*Amfre\ille. Ce ne fut que dans la nuit du 26 au 27 que les galiotes, pou-

vant prendre leur poste de combat, commencèrent ùl lancer des bombes.

Le 28, le temps, qui semblait d'abord annoncer Torage, 8*étant remis, les galiotes continuèrent le feu pendant deux heures et jetèrent encore cent vingtsept bombes dans la ville. Leur effet fut désastreux ; sept ou huit cents personnes demeurèrent ensevelies sous les ruines des maisons, le désordre se mit dans la ville, et les magasins, à moitié détruits par les bombes, furent pillés. Un grand nombre de femmes dt'^solées allèrent trouver le Pacha, le Dey et les principaux Officiers ; les unes portaient leurs enfants eS' tropiés, les autres les bras et les tètes de leurs maris ou de leurs parents qui avaient été tués par les bombes. La Milice, émue contre Baba Has.«^n, lui reprocha, avec menaces, qu'il était la cause du malheur de la ville, puisqu'il Pavait excitée à rompre témérairement la Paix avec la France. Les principaux de cette Milice disaient que si on les voulait mener à la guerre contre les ennemis, ils étaient prêts à hasarder leur vie, mais qu'ils ne voulaient pas être tués dans leurs maisons où ils n'étaient plus en sûreté, et ils crièrent qu*il fallait demander la Paix au Général de la flotte de l'Empereur de France.

Ils allèrent aussi à la maison du Pacha, le priant d'employer son autorité pour faire punir Baba Hassan et pour conclure la Paix avec la France. Le Pacha, se voyant appuyé par les principaux de la Milice, fit assembler le Divan, le lendemain, 28, de grand matin. Il y parla à Baban Hassan avec une fierté extraordi* naire et lui demanda, avec indignation, si les Ijatteries, dont il promettait de si grands effets, avaient empêché les approches des Français et la désolation de la ville. Il dit ensuite qu'il fallait demander la Paix

MU Général de la flotte, que c'était le seul moyen de

préserver la ville d'une entière ruine, et que si, par opiniâtreté, il persistait à empêcher la Paix, il était résolu de se retirer à Tunis et d*écrire au Grand Seigneur que Baba Hassan était la cause de la destruction d'Alger, et qu'il l'avait mis dans l'impossibilité de payer le tribut accoutumé.

Les principaux du Divan et la Milice firent les mé^ mes plaintes contre le Dey. Emu de ces discours, effrayé des menaces du peuple et des murmures de la Milice, Baba Hassan fit amener en toute hâte, devant le Conseil, un Capitaine de vaisseau français. Esclave de l'Amiral d'Alger, et le pria de leur donner un bon conseil en échange de la liberté qu'il allait recouvrer. Beaujeu, c'était le nom de cet officier (1), répondit fièrement qu'il ne leur restait qu'à se soumettre à l'Empereur de France et à demander pardon. « J'aimerais mieux, s'écria Hassan, voir Alger réduit en cendres ! « Mais tant de résolution était difficile à soutenir devant une Milice mécontente et un peuple lâche et révolté; aussi, peu d'instants après, démentant la fierté de ses paroles, il fit venir M. Le Vacher, et tout le Divan résolut, pour prévenir les suites d'un commencement si funeste, d'envoyer promptement demander la Paix au Marquis Duquesne.

Ils firent partir dans une chaloupe, avec le pavillon blanc, un Député, ami de Baba Hassan, et un Interprèle, et ils obligèrent Le Vacher à les accompagner. Ce Député, M. Le Vacher et l'Interprète arrivèrent, vers les neuf heures du matin, le long du bord du vaisseau Amiral. Le Marquis Duquesne leur fitnotifier qu'ils n'abordass nt pas, et que s'ils avaient quelque chose à dire, lis allassent à la poupe de son vaisseau et qu'on leur parlerait de la galerie. Ils y allèrent et

(1) Beaujeu avaU éié pris, en l6St, dans una reconoaifiaoee quil #Yall été cbargé de faire do pbrl d'Alger avec dlren lD|éBlearf«

Le Vacher dit que c'était un Envoyé de Baba Hassan, du Divan et de la Milice d*Algèr qui désirait parier au Général ; ii lui demanda ce qu*il voulait. Le Député répondit qu*il venait pour lui demander la Paix et savoir à quelles conditions il la voulait accorder. Duquesne, qui savait par une longue expérience combien les réponses fâcheuses sont peu fidèlement rapportées au Divnn par ses Députés, ne voulut répondre que par écrit; il donna au Député ces roots signés de sa main :

« Le Général de TArraée de l'Empereur de France, » qui est présentement à la rade d'Alger, dit pour ré- » ponse à l'Envoyé de la part des trois Puissances et » Gouverneur du Koyaume d'Alger, qu'il n'enten- » dra aucunes propositions de Paix que les susdites û Puissances n'aient auparavant mis en liberté et ren« » voyés francs et quittes à bord des vaisseaux de l'Ar- » mée, généralement tous les Français et autres Su- » jets de Sa Majesté et même tous autres de quelque • que Nation qu'ils soient, qui ont été pris sur les M vaisseaux de France, sans en excepter pas un.

• Fait à bord du vaisseau de l'Empereur de France, » ce 8 juin 1683. >

« DUQUBSNB. »

Duquesne déclara à l'Interprète quUl ne voulait point recevoir d'autre réponse, sinon une prompte exécution de ce qu'il exigeait, saus laquelle il n'y avait pas de Paix à espérer.

Le Député fut fort surpris, et il demanda, avec étonnement, si on pouvait encore leur faire la guerre nprès qu'ils auraient relâché les Esclaves; mais il fut obligé de s'en retourner sans pouvoir obtenir d'autre réponse.

Dem; heures' après, le Député revint encore avec le

pavillon blanc et il apporta une lettre de M. Le Vacher. Mais Duquesne ne voulut pas la recevoir et lui répondit qu'il pouvait s*en retourner, puisqu'il s'agissait d'exécuter ce qui lui avait déjà été déclaré par écrit et non de capituler.

Le même Député revint vers sept heures du soir et dit à Duquesne, de la part de Baba Hassan et du Divan, qu'ils le suppliaient de ne pas lancer de bombes la nuit suivante, et qu'on réunissait les Esclaves Français dispersés en plusieurs lieux, pour les remettre entre les mains de ceux qu'il enverrait pour les recevoir. Duquesne lui fit entendre qu'il voulait qu'ils les amenassent eux-mêmes, et le Député promit qu'ils seraient amenés le lendemain avant midi. Duquesne lui dit qu'il ne tirerait pas de bombes la nuit suivante, et il lit. à la prière du Député, tirer un coup de canon pour faire savoir à ceux d'Alger qu'il leur accordait cette grâce. On ne laissa pas de travailler toute la nuit pour retirer les amarres et pour se mettre en état d'agir s'ils manquaient d'exécuter leur promesse.

Le lendemain, 29, ils amenèrent cent quarante-un Esclaves à l'heure qu'ils avaient promis, entr'autres de fieaujeu, qui avait été acheté onze mille deux cents piastres; le même Député les accompagnait, et il assurait qu'on assemblait tous les autres Esclaves Français et tous ceux qui avaient été pris sous la bannière de France pour les renvoyer incessamment. 11 demanda aussi, de la part de Baba Hassan, la liberté des Rais et des Algériens qui avaient été pris sur le vaisseau que le Chevalier de Lhéry avait enlevé sur sa route.

Le 3O4 ils amenèrent cent vingtHjuatre Esclaves, et, lel" juillet^cent cinquante-deux; le Député fit de

pouvelldft instancds, au nom de Saba HassaO; pour

obtenir au moins la liberté des Raïs ; Duquesne le lui accorda enfin, lui déclarant qu'il les relâchait en considération de Baba Hassan, auquel il voulait faire ce présent sans conséquence.

Dès les premiers jours de juillet, il y eut tradition d'otages réciproques. L)uquesne demanda Mezzomorto, Amiral de la flotte Algérienne et Aly Raïs, de la Marine. Sa demande fut accordée avec d'autant plus d'empressement que Baba Hassan connaissait la cabale que Mczzomorlo organisait contre lui.

M. Le Vacher fut prié, par le Dey, de conduire les otages. La longue expérience que l'exercice du Consulat avait donnée h Le Vacher du caractère des Algériens et de la manière de conduire les affaires, la bonne volonté dont il savait Baba Hassan animé, au milieu des graves difïicultés qu'il avait à surmonter, lui faisaient désirer, dans l'intérêt de la Paix, de la Religion et de la France, que Duquesne ne poussât pas les choses à l'extrême. Mais Duquesne ne ménagea rien.

Les jours suivants, les Algériens continuèrent à amener d'autres Esclaves jusqu'au 9. Il ne restait plus aucun Esclave Français à Alger, ou autre qui eût été pris sous la bannière de France ; le nombre de ceux délivrés allait à cinq cent quarante-six. La Paix paraissait donc une chose assurée, puisqu'elle était désirée de part et d'autre ; il ne s'agissait que de s'entendre sur les articles du Traité. Cependant, on touchait à une rupture éclatante et la guerre, un instant su^endue, allait recommencer avec une fureur nouvelle.

Le peuple, si ardent pour la Paix quand les bombes menaçaient la ville, avait bientôt oublié ses terreurs, et, furieux de voir qu'on lui avait enlevé ses Esclaves sans lui donner môme Tespoir d'une indemnité, pa*«

raissait disposé à se révolter pour la guerre comme il Venait de le faire pour la paix. Cette disposition mit Baba Hassan dans un grand embarras au sujet des cinq cent mille livres que Duquesne réclamait comme compensation des prises faites sur ses compatriotes ; après bien des pourparlers, qui n'amenaient aucun résultat par l'impossibilité où était Baba Hassan de faire consentir la Milice à Tindemnité, Mezzomorto, qui voulait à tout prix sortir de la position où il se trouvait, engagea Duquesne à le laisser aller à terre, en lui disant : « Dans une heure, fen ferai plus que Baba Hassan dans quin:fe jours, » ' Duquesne, ne comprenant pas le double sens de ces paroles, lui accorda la faveur qu'il demandait. Au moment où il quittait le vaiaseau français, il toucha la main de l'Amiral, lui promettant bientôt de ses nouvelles,

A peine de retour en ville, il se rendit dans les cafés, parcourut les groupes des Janissaires, ranima leur mécontentement et souffla partout le feu de la révolte, a Baba Hassan, disait-il, ne méritait pas de commander à l'invincible Milice, il la déshonorait par une Paix honteuse, et déjà il avait ruiné l'Etat et les particuliers en restituant les Esclaves aux Français qui, par un mépris intolérable, refusaient eux-mêmes de rendre leurs compatriotes, enchaînés à bord des galiotes! n Ces discours et d'autres semblables ayant porté au comble la fureur des Janissaires, ils se répandirent en petits groupes dans la ville, et, le soir, à dix heures. Baba Hassan, en rentrant chez lui, tomba frappé de quatre coups de feu, et Mezzomorto était élu Dey d'une voix unanime. Duquesne, croyant encore aux dispositions favorables de Mezzomorto, le fit aussitôt complimenter et, sur sa demande, lui en* voya les ooadltloDS de la Faix.

Deax jours se passèrent sans que rA.miral Français reçut aucune réponse. Certain alors qu'il n'avait plus rien à attendre des négociations, il hissa de nouveau le pavillon rouge, qu'il appuya de deux coups de canon à boulet; les Algériens réppndirent par un nombre de coups pareil et hissèrent à leur tour le pavillon de guerre. En renvoyant l'otage français, Mezzomorto lui déclara que, si on continuait à bonabarder, il ferait mettre à la bouche du canon tous les Français qui se trouvaient à Alger. Cette nouvelle reprise des hostilités pouvant donner à la guerre un caractère d'acharnement qu'elle n'avait pas encore eu, Duquesne jugea prudent de mettre à Tabri de tout danger la population qui occupait les Etablissements de La Calle ; il y envoya donc quatre galères sous les ordres de M. de Breteuil, qui revinrent, peu de temps après, chargées de quatre cents personnes qui furent évacuées sur Toulon (1).

La nuit qui suivit cette déclaration de guerre, Duquesne ât reprendre l'attaque et ce fut avec une vigueur nouvelle; indépendamment des bombes ordinaires, il ordonna cette fois, de lancer ^r la ville des carcasses incendiaires. Les mortiers furent servis avec la plus grande activité, et, chaque nuit, on tirait jusqu'à trois cents bombes ; bientôt même, faisant preuve d'une hardiesse extrême, les Français embossèrent de jour la moitié des gaiiotes sous le canon de l'ennemi et, tirant sans relâche, ne laissèrent aucun repos aux inûdéles. Ils leur firent ainsi éprouver des pertes d'autant plus cruelles que la population, qui se retirait la nuit à la campagne, rentrait, dès le matin, dans la ville. De leur côté, les Corsaires continuaient

(1) C*etl k ton que certains hlstorieDi ont •fBrmé que lei eom* iMrçanis de La CaHe te saoTèrent à Tabarque» qui était occupée alori y«r lea QdnoU, ieurj ooncorreuttei mino l«ori «nMmla«

à diriger-sur les gdiiotes un feu des plus vifs qui causait peu de dommages.

Cependant, les Corsaires acquéraient un peu d'expërience; la nuit, ils Allumaient de^ feux qui servaient à diriger leurs coups, et, dans chaque attaque, les Français éprouvaient quelques pertes en officiers et en soldats.

Mais, bientôt, les moyens ordinaires de défense ne suffirent plus aux Algériens, et, laissant enûn éclater cette fureur et cette barbarie qui semble toujours former le fond de leur caractère, ils donnèrent à la guerre une face nouvelle. Un Renégat, voyant du linge que Ton faisait sécher sur la plate-forme de la maison du Consul, le dénonça à Mezzomorto comme donnant un signal à l'armée du Roi pour tirer les bombes ; Je Dey commanda aussitôt qu'on allât le prendre et qu'on le mit à la bouche d'un canon, heureux de satisfaire ainsi une animosité qu'il nourrissait depuis longtemps contre le Vicaii^e-Apostolique. L'occasion de cette rancune nous est révélée par une lettre de M. Montmasson, écrite, d'Alger, le 20 octobre 1686. Mezzomorto, dans une de ses courses, avant la guerre, avait pris une femme de Majorque, fort jolie, dont il voulut abuser plusieurs fois par force ; cette dame en écrivit secrètement à M. Le Vacher qui, se transportant aussitôt à la maison de Baba Hassan, gendre du Dey, qui était Gouverneur et gouvernait plus que son beaupère Mohamed, et lui fit ses plaintes contre Mezzomorto. Baba Hassan réprimanda Mezzomorto qui en fut si choqué, qu'il ne voulut jamais pardonner cette dénonciation ù, M. Le Vacher, et, aussitôt qu'il fut Dey, il saisit avec empressement l'occasion de lui faire éprouver tout son ressentiment, c L'ordre donné d'amener Le Vacher tut & rinstaat môme eiiécuté et

sa maison livrée au pillage ; mais comme le Consul ne pouvait marcher/ on le mit sur les épaules d*un portefaix et on le transporta ainsi chez le Dey (i), » Une autre relation dit qu'il fut porto dans sa chaise. Ces forcenés, connaissant les intentions de leur maître, conduisirent, dit un écrivain du temps, cette innocente victime ù la mort quMls voulaient lui faire souffrir sans autre formalité, car l'ayant mené sur le Môle, le dos tourné à la mer, on le mit à la bouche du ca- Qon.

« — Tu ne mourras pas, lui dit le Commandant de la troupe, si tu veux arborer le turban. »

« — Garde ton turban, lui répliqua le vieux missionnaire 1

Il était connu des Turcs pour un homme d'une piété, d'une douceur et d'une charité sans exemple; aucun d'eux ne voulut mettre le feu au canon. Un malheureux Renégat, plus cruel que tous les autres, se chargea de l'exécution ; il mit le feu, le canon creva^ mais il avait eu tout l'eiTet qu'on en attendait

Ainsi s'envola, le 29 juillet 1683, dans le sein du Seigneur, cette âme généreuse et si bienfaisante, après avoir consacré trente-six ans de son existence au soulagement des pauvres Esclaves Chrétiens de Tunis et d'Alger, et près de vingt ans à soutenir l'honneur de son Roi, qu'il représentait sur cette terre barbare. Sa maison, c'est-à-dire le Consulat de France, fut livré au pillage, et c'est ainsi que nos anciennes Archives disparurent.

Le meurtre du Consul fut suivi de celui de vingtdeux autres Chrétiens, qui périrent de la même manière. « Ces inutiles cruautés, dit Rotalier, déshono-

(1) lléUitalieintderélépbanUuU depuis qD*il •^aileu U petto à Tunis.

rèrent la dëfease des Algériens ; elles sont da petit nambre des faits dont se souviennent les peuples (1). »

Les attaques durèrent ]usqu*au 18 du mois d*aoùt, et des centaines de bomt)es lancées sur la ville où elles causèrent de grands désastres. Plus d'une fois Tesprit de révolte reparut et Mezzomorto fut obligé de de défendre, Tépée à la main, le pouvoir qu'il avait gagné par une conspiration. Le sang coula dans les rues d'Alger et ces fureurs intestines ajoutèrent de nombreuses victimes à celles de la guerre.

Cependant la persévérance du nouveau Dey ne se démentit point, et Duquesne ayant épuisé toutes ses bombes, fut obligé de songer à la retraite, sans avoir obtenu la Satisfaction qu'il était venu demander. Toutefois, en renvoyant une bonne partie de sa flotte à Toulon, Duquesne resta lui-même en croisière dans les eaux d*Alger pour empôclier les Algériens de reprendre des courses dont les profits les eussent promptement dédommagés des pertes qu'ils venaient d'essuyer.

Le bombardement n'ayant pas obtenu le résultat qu'on avait principalement en vue, la liberté des mers, dès le milieu du mois d'août 1683, Dussault, un des principaux intéressés dans le Bastion de France, fut autorisé à entreprendre des négociations officieuses. Duquesne s'opposa au projet dQ Dussault, qui dût eu référer à Colbert, pour qu'il fit part de ses intentions' à l'Amiral français; le 14 septembre, celui-ci était informé par le Marquis de Seignelay, successeur de

(\) Les restes de son corps furent ramass^'a par des ( hrcliens. Ses habits furent conservés cooime de soinics reliques; il y eut même des Turcs qui en voulurent avoir pour se ressouvenir dt':s vertus de cet homme de bido.

Cdberti réoemment décédé, qoli venaU d'écrire à Puquesne & ce sujet.

Le 8 octobre, Du8sault fut reçu par le Dey à la Mai« son du Roi, en présence du Pacha et des Secrétaires. Le Dey accusa Duquesne d'avoir manqué à sa parole et déclara que la République ferait toujours la guerre plutôt que de traiter avec lui, qu'il avait trompé son prédécesseur dont il avait occasionné la mort Du reste, il était disposé à recevoir les intentions du Roi de la main d'un particulier, ce qu'il ne ferait jamais de celle de Duquesne avec toutes ses forces.

Dussault quitta Alger, le 10 octobre, pour retourner à Marseille, persuadé que le Chef de la Régence entamerait volontiers des négociations pour la Paix s'il avait à traiter avec un autre que l'Amiral. Le Ministre, instruit de ces dispositions, rappela Duquesne, donna commission à de Tourville de le remplacer de^ vaut Alger et à Dussault de poursuivre sa négocia ^ lion.

Le 2 avril, Tescadre de Tourville parut en rade d'Alger, et Dussault engagea le Dey à lui envoyer deux Capitaines pour lui demander la Paix. Après bien des tergiversations, sous prétexte d'impossibilité, Mezzomorto se détermina à faire des avances ; mais ses représentant^;, admis en présence de Tourville, se bornèrent à des compliments sans rien demander. Dussault s'étant plaint au Dey de la fausse démarche qu'il lui avait fait faire^ celui-ci répondit qu'il y avait moyen de tout réparer en écrivant au Commandant de TEscadre et le pria de porter l^i-méme la lettre.

Le lendemain, Tourville répondit à Mezzomorto qu'il enverrait un Commissaire au Divan pour dire les intentions du Roi, et lui expliquer que sa dernière résolution était de lui demander les Sujets de Sa Ma-

jeâtè et les Etrangors pris sous son paviUoii, cinq cent mille écus pour Tindemnitè des prises et les fonds qui s*étaient trouvés ctiez M. Le Vacher.

A ces propositions, le Dey répliqua : a II est inutile de parler davantage sur ce sujet ; tout ce qu*ou peut faire, c'est d'oublier le passé de part et d'autre; il nV a pas d'indemnité à espérer pour les prises, tous les Français seront rendus à la condition qu'on rendra tous les Turcs ou Maures de la dépendance d'xVlger qui sont sur les galères ; ces propositions étant de nature à aigrir le Divan plutôt qu'à le rendre favorable, il est inutile de donner des otages. »•

Cédant aux instances de Dussault et de Tourvillc, le Dey assembla le Divan pour qu'il eût à se prononcer sur la convenance de la Paix ou de la Guerre avec la France ; le premier avis ayant prévalu, on livra des otages de part et d'autre. Le Dey pria Dussault d'avertir le Commissaire de ne pas paricrdes fondsqui se trouvaient chez M. Le Vaciior, lui promettant de les lui donner de la main ù la main, afin que le public ne le sut pas.

Le Commissaire se borna à mentionner au Divan la rcslitution réciproque dos Captifs esclaves, l'engageant à s'en rapporter, pour les détails et les autres propositions qui pourraient être mises en délibération, à la sagesse du Dey, du Capigy, du Bachi et du Pacha, comme seul moyen d'arriver à une conclusion. La pluralité des suffrages se prononça dans ce sens.

Après le Divan, Mezzomorto prélendit que les Français.déJH livrés h Duquesne, devaient entrer en compte dans réchange; ce qu'apprenant, Tour ville renvoya l'otage Turc et demanda son Commissaire. La négociation était rompue.

Dussault fit alors deraander,à Tourvillc. s'il pouvait

se désister des fonds de M. Le Vacher, pour avoir oc* casion de renouer cette affaire si c'était possible. La réponse fut aflirmative.

Le 17 avril, le Commandant de TEscadre, ne recevant pas de nouvelles, écrivit au Dey pour lui annoncer son départ. Le lendemain, le Dey envoya en réponse k ïourville la lettre suivante dans laquelle il lui faisait savoir tout ce qu'il pouvait faire :

« Au Général de l'arpfiée de France, M. le Chevalier

• de Tourville, qui est l'exempledes Grands des Chré- 9 tiens et le soutien de la gloire du Seigneur de la rc* » ligion de Jésus, que votre prospérité soit augmen- » tée.

» Nous vous donnons avis, avec toute sorte d'ami- » tiés, que l'agréable lettre que vous nous avez écrite » est heureusement arrivée vers nous qui sommes vos » amis ; nous l'avons lue d'un bout à l'autre et nous » en avons parfaitement compris la teneur, par la- » quelle vous nous donnez à connaître les moyens de > finir la guerre qui est entre nous, la changer en

• bonne union et amitié, et mettre en repos et en paix » l'un et l'autre Parti. Sur quoi, je vous dirai, comme s à mou bon ami, (luc si Votre Excellence souhaite » une fois la Paix, nous la voulons et désirons dix » fois davantage. Vous n'avez qu'à demander au Gen-

• tilhomme Dussault, du Bastion, de quelle manière » i*ai employé, pour cette affaire, tous mes soins et » toute mon étude; il vous dira ce qui en est et comme » tout s'est passé, afin que vous n'en doutiez nulle- » ment.

» Ensuite, vous marquez dans la vôtre que nous » rendions tous les Esclaves pris sous le pavillon de » France; ces sortes de demandes ne sont pas à faire

• dans des Lettres pipur parler de Paix, parce qu'il

1 n'est pas à propos» ni à vouh ni à knol, de parler de » ce qui sVst passé.

» Ce qui est arrivé est arrivé, et ce qui est passé

> soit passé, il n'y faut plus songer; il faut traiter les

> ciioses sur le même pied que si Alger n*avait jamais

> eu, jusqu'à présent, ni paix, ni connaissance avec la » France, et, qu'aujourd'hui, l'un et l'autre Parti sou- » Imitant la Paix, formassent mutuellement le dessein • de contracter amitié ensemble; et faisons le compte

> que nous voulons faire la Paix la première fois. A » ce sujet, je vous dirai, comme à mon ami, que la » dernière résolution à laquelle nous nous sommes » arrôtés,en présence de tous,est que vous apporterez, » à Alger, tous les Esclaves Mahocnétans qui nous ap-

> partiennent, soit les Janissaires, soldats du pays, » soit les Maures ou Arabes, et nous ferons échange » de tous vos Esclaves, tète par tète, et Esclave par 9 Esclave ; si les nôtres se trouvent en plus grand

> nombre que les vôtres et qull en reste quelques- » nos, nous les rachèterons au prix que vous estime-

> rez juste et raisonnable ; et si les vôtres sont en 0 plus grand nombre, on vous les rendra au prix au- » quel ils ont été achetés; c'est à quoi l'on a conclu.

> Cependant, mon cher ami, quelque soin et diligen- » ce, quelque peine et exactitude que vous observiez » à l'égard de cette Paix, je sais que votre parole est » écoutée favorablement chez le Roy, et môme que ce » que vous dites ne manque pas d'avoir son effet ; de

> quelque manière que la chose réussisse, après avoir

> fait toutes vos diligences. Votre Excellence n'a point » de prétextes, ni d'excuses à chercher, ni des dis- » cours des uns et des autres à craindre, parce que » toutes ces aHaires ont été remises à votre disposi- » tioti, et il donnera son consentement à tout ce que

> vous ferez.

» Ce que noos venons de dire a été reçu de toute la » victorieuse Milice, nos enfants, qui sont à présent

• dans Alger ; ils y ont consenti et donné leur parole. 9 Pour ce qui est de nos autres enfants qui sont de* 1 hors.au Camp victorieux, nous leur avons écrit une

• Lettre pour leur faire savoir en quel état sont les m affaires de cette Paix, afin qu'ils soient informés et V participahts de ce qui se passe. Nous en aurons, s'il 1 platt à Dieu, une réponse dans cinq ou six jours, » et alors nous ferons la Paix avec vous, et il est très » assuré et certain que notre union et amitié sera » plus grande et plus stable qu'elle n'a jamais été. Le » salut de Paix vous soit donné. •

Après avoir étouffé énergiquement une conspiration formée par Barberousse, appuyé sur une fraction opposée à la Paix avec la France, Mezzomorto Ht publier une Ordonnance prescrivant aux particuliers d'amener les Français Esclaves à la Maison du Roi, pour savoir ce qu'ils avaient coûté et chercher les moyens de rembourser les patrons quand on les rendrait.

Les ennemis des Français faisaient toujours courir des bruits mensongers pour susciter de nouveaux obstacles au Traité de Paix ; dans le but de soulever la populace, ils disaient que, dans l'échange, le Dey ne stipulait que celui des Janissaires. A cette nouvelle, les Maures se rendirent en tumulte auprès du Dey pour lui offrir une somme égale à la valeur des Esclaves Français, soutenir la guerre et se procurer la. satisfaction de mettre eux-mêmes les Chrétiens à la bouche du canon, si l'Armée du Roi venait encore à lancer des t>ombes.

De leur côté, les Marabouts assiégeaient le Dey, pour lui répéter sur tous les tons que le Coran défend de rendre les Chrétiens sans argent.

Au milieu de celte elfervesccnce, les Consuls à.nglais et HollaDdais ne restaient pas inactifa -, ils menaçaient le Dey, s'il conclitait la Paix aux conditions proposées par Ja France, de rompre avec lui et de la forcer d'accorder A leurs Souverains les mômes avantages : du reste, ils mettaient à sa disposition tout ce qu'il demanderait pour soutenir avec honnaur la guerre contre la France. Mczzomorto renvoya le Consul Augiaisavec menaces et dit au second qu'il redoutait le Roi da France et qu'il ne craignait pas son maître.

La réponse de Tourvilie, du 19 avril, lut qu'il ne pouvait accepter les conditions proposées et qu'il s'en ' t«nait A celles qu'il avait déjà transmises ,

Le lendemain 20, à la suite d'une conférence, entre le Dey, le Oapigy, le Baclii et l'Amiral Algérien, il fut résolu que Dussault serait dépêché au Roi de France avccuneLettrcau sujet du différend qui divisait les parties contractantes ; Mezzomorlo avait une telle confiance dans fa Justice du Roi de France, qu'il disait qu'il en passerait par tout ce qu'il plairait ù Sa Majestù.

Ce môme jour, le Commandant Français envoya sa chaloupe à Dussiiult, ût tirer le coup de parlance et mitii la voile. A l'instant, Dussault se rend auprès de Tuurville, lui tait part de la Contérenco qui venait de se tenir, et le prie d'accorder une Trêve de i5 jours pour remplir la Commission dont il se trouve chargé auprès du Roi.

Tourvilie y consenlit, mais le Dey voulut trois mois, ce & quoi ne consentit pas le Commandant Français. Alors le Dey lui ayant fait dire qu'il serait plus content de la Paix que de la Trêve, il reçut une copie en Français et en Turc de l'Artic!« 4, qui était le sujet do la contestation ; en la remettant au Dey, Dussault lui dit que Tourvilie avait promis de le rayer, s'il n'en

était pas conlent, et qu*ainsi il De s'agissait plus de Trêve, mais de Paix. Le Dey accepta l'oflfre, et, ayant lu le Traité en entier, il fit insérer l'Article 4 et donna à DussauU un otage pour le conduire à bord (i).

Le 23 avril, l'otage fut mené auprès de Tourville. Le Commissaire Français, accompagné de De la Croix, Interprète du Roi, vint à terre et fut intrcjjïuit au Divan général ; après la harangue du Commissaire, le Dey demanda dans quel temps l'échange se ferait et qui se chargerait de l'exécuter. A quoi Dussault répondit que c'était lui qui en était chargé. Alors De la Croix lut tout haut le Traité par ordre du Dey, afin que personne n'en ignorât.

A aucune époque, il n'y eut une joie plus grande parmi le peuple que dans cette circonstance ; il promit de maintenir inviolablement la Paix, disant : « qv,e les enfants de leurs enfants se souviendraient qu'il ne faut jamais faire la moindre insulte au pavillon de France. »

Le marquis d*Amfreville ayant désiré descendre à terre,aprés la signature du Traité, le Dey le reçut avec la plus grande distinction, ainsi que tous les officiers qui raccompagnèrent.

Le Traité de 1684, en 29 Articles, renouvelant les clauses des anciens Traités, se termine par la mention suivante :

« Fait et publié en la Maison du Roy, à Alger, le » Divan assemblé où étaient les très illustres et magni- » fiques seigneurs Ismatl Pacha, Hadj Hassein Dey 9 Gouverneur, l'Agha de la Milice, le Muphti, les deux

(1) Voir Gl«deisu8, p«g9 171, le Traiié de 1660 et les (emei de cet •rUcle 4.

» Cadis, les gens de la loi et de ju8tice et de toutes les 9 victorieuses Milices, en présence du sieur Hayet,

• Conseiller du Roy en ses Conseils, Commissaire

> général des Armées navales de Sa Majesté, au lieu » et place de Monseigneur le Chevalier de Tourvllle.

» Dussault, propriétaire du Bastion et de la Croix, » ^^rpréte de Sa Majesté, es langues orientales, qui a

• lu le présent Traité au Divan, le jour de la publica- », tion de la Paix, le 8'* de la lune de Djouad el-ouel. » ran de l'Hégire de Mahomet 1095 qui est le 23 avril 9 1684.

» Notre foi et notre parole avec le seing et le sceau » du Pacha et du Dey.

» Signé : le Chevalier de Todrville. »

En particulier, de Tourville avait exigé l'envoi au* prés de Louis XIV, d*un Ambassadeur pour lui faire ses excuses à Toccasion de la rupture de la Paix et de rinsuite qui. lui avait été faite dans la personne de son Consul. Hadj Djaffer, Aglia, fut désigné pour ce message. Le Dey fit précéder son représentant d'une Lettre adressée au Roi de France, et de deux autres pour ses Ministres. Sur la Lettre au Roi, on lisait :

c Au plus glorieux des grands Princes chrétiens, » qui est élu par les magnifiques Souverains de la » loi de Jésus, pour médiateur des affaires qui sur-

• viennent entre les peuples Chrétiens, qui est revêtu » de la robe de la Majesté comme le possesseur de » l'honneur et de la gloire, l'Empereur de France,

> Louis, à qui Dieu veuille donner un heureux suc-

> ces en ses entreprises, et le conduire incessamment » dans les droites voies (1).

tt) ihMiblQ f«iii «Ifiiiflciit qQll embrun MentOt U religion muittlmane*

• De la part de l'illustre et magnifique Hadji Hassein Dey, de la Ville et Royaume d'Alger, Dieu augmente sa prospérité et perpétue Sa Grandeur.

> Âpres avoir souiiaité à Votre Majesté le Salut et la Paix qui accompagnent ordinairement ceux qui suivent le chemin de la vérité, nous vous disons, Sire, que le sieur Chevalier de Tourville,Lieute|||nt général des Armées navales de Votre Majesté étant venu en nos côtes, nous nous sommes attachés avec toute Tassiduité possible pour conclure avec lui une bonne Paix ; enfin, nous en sommes convenus de part et d'autre au contentement de toute la Milice et nous avons fait des réjouissances publiques pour ce sujet ; c'est pourquoi Hadji Djaffer, Sénateur de la Régence, a été choisi pour Ambassadeur d'Alger auprès de Votre Majesté. Il lui fera savoir comme notre Traité de Paix a été juré solennellement 'en plein Divan, avec un applaudissement général et qu'ainsi, il doit être permanent et stable à jamais, en sorte que ceux qui agiront au contraire seront traités de perturbateurs et traités comme tels.

> Il doit encore marquer à Votre Majesté que le Dey qni m'a précédé dans cette dignité a manqué en deux points : le premier est d'avoir rompu de lui-même la Paix avec l'Empereur de France, sans prendre conseil de personne et contre le consente* ment de tout le monde ; la seconde faute qu'il a faite, est d'avoir,par la crainte de vos bombes dont on aurait tiré environ 500 sur Alger, rendu inutilement 55 Esclaves que pous gardions entre nos mains comme un gage très-précieux ; mais cette lâche peur qui le saisit fut causée par le bon astre qui accompagne partout les armes de Votre Va* lesté.

» Il y a encore une chose à dire qui csl que celai » qui commandait eu ce temps là votre Armée nava- » le ne sut pas se servir de Finfluence de ce bon as- » tre qui formait cette favorable conjoncture pour i) conclure alors une Paix qui aurait apporté, à Votre » Majesté,une gloire immorteHe,et l'exil de mon pré- » l^cessour s'en suivit ainsi que l'assassinat de Baba » Hassan.

>» Alors, je fus élu pour être en leur place ; mais D Sire, dans l'honneur où je me trouve, je ne veux » pas encourir le malheur d'être dans la disgrdce du » plus grand Empereur des Chrétiens.

» Je fus obligé, pour me délivrer de l'importunité » d'un grand nombre de gens de notre Milice rebelle, » qui demandaient le paiement des Esclaves qu'on » leur avait ôtés, de débourser 400 mille écus, et leurs » discours aussi bien que ceux de tous les autres gens » de guerre était que celui qui commandait alors » l'Armée de Votre Majesté, ne devait pas en user » comme il lit après avoir, reçu un si bon nombre » d'Esclaves. Nous payâmes véritablement le prix des » Esclaves à leurs patrons ; mais, Sire, il ne fut pas » en notre pouvoir d'arrêter la furie de la Milice sou- » levée, ni d'empêcher l'action infâme qu'elle commit » envers le Consul de France et quelques autres, » comme vous dira bien mieux notre Ambassadeur, >» quand il aura l'honneur d'être en la présence de » Votre Majesté,

» Nous avons fait plus que notre possible pour ter- » rainer notre Paix ; Dieu veuille qu'elle soit ratifiée » et qu'elle demeure stable à jamais. Nous avons pro- * mis et promettons de rendre généralement tous les » Français qui se trouveront dans les Etats d'Alger ; » nous prions aussi Votre Majesté de nous faire la f grâce de nous renvoyer tous les Algériens qui sont

> dans les galères de France, afin que les Esclaves :» de Tun et Tautre Royaume se trouvent contents et ji rendent grâce de leur liberté. Cela étant exécuté, 9 H n'y aura rien au mon le de plus juste que la ra- » tification et la stabilité de notre Paix, puisque n*y » ayant aucune raison contraire, on sera à Tombre de » Tamitië et de Tintelligence ; et, aujourd'hui» nous

• demandons Tamitié Je la France et nous n'avons » point de plus grand désir que de l'obtenir, puisque » son Empereur est le médiateur des affaires de tous » les peuples Chrétiens, le plus puissant de tous les

• Rois, le plus majestueux et le plus formidable » comme il est marqué dans notre Traité.

» Nous supplions très humblement Votre Majesté 9 de donner foi et créance à tout ce que notre Am- » bassadeur dira de notre part et môme de ne pas lui M refuser ce dont il aura l'honneur de vous prier, » parce que nous jurons et promettons que ce Traité » de Paix a été écrit du consentement général de toute » notre Milice ; et pourvu que nos Sujets n'y contre- » viennent pas, nous tiendrons à honneur et aurons w un singulier plaisir d'être de vos amis,et de rechef, 9 nous jurons par le Dieu tout-puissant, créateur du 9 ciel et de la terre, qu'il ne se passera jamais rien 9 de contraire à cette foi que nous donnons et au » Traité dont nous sommes convenus et qui sera ob- » serve de point en point. Je prie Dieu qu'il bénisse 9 ceux qui suivent les voies de la vérité.

» Le Magnifique Hadj Hassbin, Dey d'Alger. »

L*Afnbassadeur fut accueilli, à Marseille et à Paris, avec les plus grands égards. Admis en la présence du Roi, il dit :

K Tr^ beureux; trto e^mllent, trèa putosant, trèi

» magnanime et très inyincible Prince Louis XIV, » Empereur des Français,

» Dieu perpétue ton règne et ta prospérité !

» Je viens aux pieds de ton sublime Trône impérial,

• pour t'exprimer ia joie de notre République et du » Dey, mon maître, d'avoir cotîclu la Paix avec ton *> Lieutenant, et le désir ardent qu'ils ont qu'il plaise » à Ta Haute Majesté d*y mettre le sceau de ton der- » nier consentement.

» La force de tes armes très puissantes et Téclat de » ton sabre toujours victorieux leur ont fait connaî- » tre quelle a été la faute de Baba Hassan d'avoir osé » déclarer la guerre à tes Sujets, et je suis député > pour t'en venir demander pardon et te protester que » nous n'aurons, à l'avenir, d'autres intentions que de V mériter, par notre conduite, l'amitié du plus grand 9 Empereur qui soit et qui ait jamaiis été dans la loi » de Jésus et le seul que nous redoutions.

» Nous pourrions appréhender que l'excès détesta- » ble commis en la personne de ton Consul ne fut un

• obstacle à la Paix, si ton esprit, dont les lumières 9 semblables au soleil qui pénètre toute chose, ne con- » naissait parfaitement de quoi est capable une popu-

• lace émue et forcenée, au milieu de ses concitoyens » écrasés par les bombes, où se trouvaient des pères, » des mères, des enfants et des frères, de se voir eti- 9 lever des Esclaves, le plus beau de ses biens; à qui, 9 pour comble de malheur, on refuse en échange la » liberté de ses compatriotes qu'elle avait justement

• espérée. Quelques motifs que puisse avoir cette vio- » lence, je te viens prier de détourner pour jamais tes » yeux sacrés de dessus une action que tous les gens 9 debien parmi nous ont détestée, particulièrement les » Puissances, et qu'il ne serait pas raisonnable de » leur imputer. Nous espérons, ô grand Empereur, f cetfa grâce 6e \e» bontés,

• Bt même dans la haute opinion que nous ayons » de ta générosité incomparable, nous 'n'avons garde > de douter que tu nous rendras libres tous ceux de

* nos Frères qui se trouvent arrêtés dans les fers, m comme nous remettrons en pleine liberté tous ceux » de tes Sujets qui sont entre nos mains, et même

• tous eaux qui ont été honorés de l'ombre de ton 9 nom, afin que la joie de cette heureuse Paix soit » égale et universelle.

> Et de cela que demandons-nous, sinon d'ouvrir » un plus grand nombre de bouches à ta louange, et » que dans le temps que les tiens rendus à leur patrie » te béniront prosternés à tes pieds, les nôtres se ré* j> pandront dans le vaste pays d'Afrique, allant y pu- » blier ta magnificence et semer dans le cœur de leurs » enfants une profonde vénération pour tes vertus in-> » comparables.

• Ce sera le paiement d'une éternelle Paix que nous » conserverons, de notre part, par une observance » exacte et religieuse de toutes les conventions sur 9 lesquelles elle a été établie, ne doutant point que » par l'observance parfaite que tu lui fais rendre, tes 9 Sujets ne prennent le même soin de la conserver.

• Veuille le Créateur tout puissant et tout miséri- » cordieux y donner sa bénédiction et maintenir une 9 union perpétuelle entre le très heureux, très exceU 9 lent, très puissant, très magnanime et très invinci- 9 ble Louis XIV, Empereur des Français et Nous il- 9 lustre et magnanime Dey, Pacha, Divan et invinci- 9 ble Milice. »

Louis XIV répondit au Dey le 17 juillet 1684 : >

a Illustre et magnifique Seigneur, nous avons reçu 9 par les mains d'HadjlDJaffer, Agha, que vous avez » envoyé auprès de Nous, la Lettre que vous nous avez

» écrite, et il nous a encore expliqué de bouche le dé- » plaisir que Vous et la République d'Alger avez eu

• d*avoir rompu les Capitulations qui avaient été fai- » tes par mes ordras et la ferme résolution dans la- » quelle vous ôlcs d'entretenir inviolablement celles

> qui ont été faites, en dernier lieu, avec le Chevalier » de Tourville, l'un de mes Lieutenants généraux dans » dans nos Armées navales. C'est aussi ce qui nous 9 fait oublier les justes sujets de plainte qui vous » avaient attiré les effets de notre ressentiment ; et

> comme nous avons faitconnattre audit Hadji Djaifer, » Agha, nos intentions sur ce qui vous regarde et Tap- » probation que nous donnons à ce qui vous a été » promis en notre Nom, nous ne faisons la présente » plus longue que pour prier Dieu qu'il vous ait, IIf lustre et magnifique Seigneur, en sa garde,

« Fait à Versailles, le 17 juillet 1684.

» Louis. 9

L^échange des Esclaves et la ratification, par le Boi, se firent attendre deux mois ; les Puissances d'Alger en témoignèrent plusieurs fois leur étonnement et même leur mécontentement, à Dussault, le 1*' juillet 1684 : t Nous sommes fort en peine de ce qu'il y a un » si grand retardement dans nos affaires ne sachant » point quelle en peut être la cause. Le Traité que 9 nous avons fait avec vous ne porte pas que les cho- » ses doivent aller ainsi. C'est pourquoi pressez-en » Texpôdition avec diligence, aussitôt que vous aurez B reçu cette Lettre d'amitié qui vous est écrite et pre- 9 nez soin, selon votre prudence, que tout aille bien. 9 Prenez activement garde aux choses qui vous ont été » recommandées, qu'elles ne sortent point de votre

• mémoire et ne les négligez pas. Mais surtout, mon

» cber amii si vous venes sans eux, ft la fia vous en

> porterez la peine. Au reste, le salut soit sur ceux qui 1 prennent le bon chemin . 9

A. la réception de cette lettre, Dussault demanda le i*' août 4684, au Ministre de la Marine, les ordres du Roi pour rentière consommation du Traité dont Texôcution lui était commise par l'Article 4. Il le prévint également que le Dey en exigerait la ratification par le Roi puisque c*était une des clauses exprimées dans TArticle 29 et il ajoutait : « Le Dey vous a écrit, Mon- » seigneur, sur ce qui regarde les véritables moyens » de parvenir à une entière Conciliation, qui sont, do 0 faire en sorte qu'il ne reste aucutî sujet du Roy entre

> leurs mains, ni sur les galères du Roy aucun des » leurs. 11 y a 300 Français esclaves et 246 Turcs sur » les galères, non compris 54 Turcs invalides ; ainsi

> Téckiange peut se faire sans difficulté.

» Il plaira au Roy de nommer un Consul à qui le Roy » ou le Commerce donnera de quoi subsister. . . . (1).

Après la conclusion de la Paix, de Tourville prescrivit de la part dû Roi, à Sorhaindre, Gouverneur provisoire du Bast'ion, de venir exercer les fonctions de Consul à Alger jusqu'à ce qu'il plut au Roi de nommer un titulaire, ce qui n'eut lieu qu'au mois de juin 1685,par l'envoi de Piolle qui afferma le Consulat 1,500 livres et dont les Esclaves n'eurent pas à se louer.

A cette môme époque, le Roi écrivit la Lettre suivante au Pacha d'Alger : (2)

(I) Les Algériens rendlreDt auKsi une parUe des canons que Beaufort at aient abandonnés à GigeUi.

(3) Correspondance adminisIratiTe sous Loois I^IV» T. 111, p.

c Illustre et magnifique Seigneur, les plaintes eon-" » tinuelles que nous recevons des abus qui se com- 9 mettent dans le Commerce que font nos Sujets, 9 nous ayant fait prendre la résolution d*y envoyer > le sieur portières pour établir Tordre et la police » nécessaires parmi les marchands Français qui y 9 trafiquent ou qui y sont domiciliés, nous vous fai- » sons cette Lettre pour vous en donner avis et pour » vous dire en même temps que vous nous ferez plai- » sir de donner, au dit Dortières, toute l'assistance et » protection dont il aura besoin pour Texécution de » nos Ordres et une créance entière à tout ce qu*i{ 0 vous dira de notre part.

» Louis. »

Les instructions remises à cet Inspecteur du commerce étaient ainsi conçues :

c k Versailles, le 15 août 1685.

1 S. M. ayant fait choix du sieur Dortières pour » visiter toutes les Echelles du Levant, y prendre 9 connaissance et régler les affaires concernant le 9 commerce de ses Sujets, elle veut que, sur les infor- » mations qu*il prendra de la conduite des Français 9 qui y sont établis, il fasse embarquer sur les bâti- » ments qui en partiront pour France, ceux dont les 9 mœurs pourraient causer des troubles parmi les » marchands de la Nation qui y font commerce. 9 Enjoint S. M. à tous Capitaines, Patrons de vais- 9 seaux, barques et autres bâtiments, de les recevoir 9 sans difficulté pour les repasser à Marseille et de 9 les consigner, à leur arrivée, entre les mains des 9 Officiels de l'Amirauté de la dite Ville.

9 Elirait tU l*in$truotion donnée à Dortiéreê» •

• S. M. voulant remédier par toutes sortes de » moyens aux abus et malversations qui se sont glis- » sées dans le commerce et mettre le môme ordre 0 dans les Echelles qu'elle a fait établir partout » ailleurs, elle a fait choix du dit sieur Dortiëres pour » se transporter dans tous les lieux du Levant où ses » Sujets font commerce, s'y faire rendre compte par » les Consuls de la Nation Française qui auront or- 9 dre de le reconnaître et de lui obéir, de tout ce qui B s'y passe et examiner leur conduite et celle des 9 marchands Français qui y sont établis et générale- » ment dresser des mémoires exacts de tout ce qu'il » croira le plus avantageux pour perfectionner et » augmenter le commerce des Français et détruire ji celui des Etrangers.

» S. M. étant informée que beaucoup de marchands » Français de mauvaises mœurs, après avoir fait • banquerouteen France, se retirent dans les Echelles, » où ils font non-seulement des commerces illicites, i> mais même rendent la Nation méprisable par leur > mauvaise foi et leur mauvaise conduite, a fait ren- » dre une Ordonnance qui leur défend de passer en » Levant pour s'y établir, qu'après avoir été examinés » et reçus par la Chambre de commerce établie à » Marseille, à l'exécution de laquelle le dit sieur » Dortières tiendra soigneusement la main, comme » aussi à celle qui a été rendue sur les plaintes qui 9 ont été faites que la plupart des Capitaines, Ecri- 9 vains et Matelots des équipages des vaisseaux mar- » cliauds, qui vont trafiquer au Levant, embarquent, » pour leur compte, des marchandises du crû du » Royaume; et, lorsqu'ils sont arrivés dans les Echei-

• les, les vendeDt à vil prix, pour en avoir un plus » prompt débit. Employant ensuite à des achats de » peu de cons'^quence le fond qu'ils ont retiré de la i vente de leurs marchandises, ils les font enchérir, » et obligent,par ce moyen. les principaux Marchands i à payer sur le môme prix les marchandises qu'ils » traitent avec les Turcs, ce qui étant très-préjudi- » ciable au commerce que les Français font au Le^ » vant, Il leur est défendu, à l'avenir, de traiter avec t les Turcs, ni d'acheter aucune marciiandise que » par le canal des Marchands de la Nation qui y sont » domiciliés.

Les difficultés pécuniaires n'étalent pas les seules épreuves qui attendaient Piolle au Consulat d'Alger, quoiqu'elles ne fussent pas des plus légères. Malgré le Traité récent, les pirateries incessantes des Corsaires, sur les vaisseaux Français, provoquaient de nombreuses réclamations du Consul auprès des Puissances, qui se montraient sourdes à toutes ses demandes.

Il en fut bien autrement encore lorsque Mezzomorto, au commencement de 1686, céda, pour devenir Pacha, sa place de Dey à Ibrahim Khodja, d'un caractère entreprenant, aventureux, cruel, cupide et jaloux de la faveur de la Milice.

Piolle ayant à se plaindre de son Trucheman, nommé Mercadier, Renégat de Marseille, en sollicita un autre, au choix du Dey, quoique d'après les conventions précédemment arrêtées il eût le droit de prendre qui il voudrait. Ce changement lui fut refusé obstinément.

Le Gouvernement de France, fatigué de tant d'audace des Corsaires et des plaintes des Négociants, envoya M. de Blainville avec une Escadre, à Alger, au

moSfl d'août 4686, pour exiger les satisfactions conve-f nables. Les Puissances en firent Immédiatement quelques-unes et promirent de réparer les autres griefs; mais à peine le Commandant Français eût-ii repris le lai^e, les mômes déprédations recommencèrent avec la môme violence.

La négociation entreprise par le Duc de Mortemart, dans les premiers Jours de janvier 1687, n*eût pas un meilleur effet que celle de M. de Blainville ; à cette occasion, M. Montmasson, Vicaire-Apostolique à Alger, qui, conduit par son zèle, avait quitté la cure de Versailles pour aller succéder au malheureux Le Vacher, dont il devait bientôt subir le môme sort, mandait au Ministre, le 16 janvier 1687 :

« Depuis le départ de M. le Duc, les Puissances » d'Alger se sont assemblées pour délibérer si elles » feraient la guerre à la France ou à l'Angleterre. » filles Tauraient faite aux Anglais, 8*ils ne leur eus- 1 sent fourni abondamment ce qui est nécessaire • pour la faire aux Chrétiens; depuis peu, en effet, il » est arrivé deux vaisseaux de guerre de celte Nation » qui ont déchargé quantité de poudre, de plomb et » autres choses nécessaires pour Téquipement des » vaisseaux. Je crains bien qu'après qu'ils seront bien » approvisionnés elles ne leur déclarent la guerre, » comme elles l'ont fait aux Hollandais : elles n'osent » la faire à la France. Mezzomorto ne répondit lière- » ment, lorsque les vaisseaux du Roy parurent devant » Alger,que parce qu'il craignait qu'Ibrahim Khodja, 9 qui devait arriver de Tunis avec le Camp, ne le > taxât de lâcheté. »

Le 22 avril, le Vicaire-Apostolique écrivait encore : t Le Dey a voulu deux fois déclarer la guerre à la

« Fraoee, y étant porta par las Oors^ires d'ioti qnl m 9 plaignent fort de ce qu'ils ne (ont plus rien en mer . » Mais (e Pacha s'y est toujours fortement oppos&ett i depuis peu de jours, j'ai appris d'une personne dis* » crôtequ'il lui avait demandé,- par grâce, qu1l ne par- » lât point de guerre avec la France tant qu'il vivrait, » qu'il savait, par expérience, combien on la doit re« » douter ; n)ai3 comme le Dey ne l'a point expôrimen* » tôe, je ne sais s'il s'y arrêtera. Quoiqu'il en soit, on » ne parle de rien à présent. «

Si le Dey ne faisait pas connaître ouvertement ses dispositions hostiles à la France, il n'en tolérait pas moins les actes de piraterie à cause des profits qui lui en revenaient; il faisait acheter les marchandises des Chrétiens au prix que lui suggérait son caprice, et obligeait les gens du Pays de les prendre pour une valeur bien supérieure.

Le 15 juillet 1687, les Corsaires, la plupart appartenant au Pacha et au Dey» entrèrent dans le port d'Alger, amenant 95 Français.

Vers la un de cette année, le Ministre de la Marine ordonna une chasse à outrance contre tout Corsaire Algérien qui serait rencontré dans la Méditerranée. Le Pacha, à titre de représailles, fit conduire les Français, d'Alger, au nombre de 372 et le Consul au bagne, et, le lendemain de leur arrestation, ils furent emmenés enchaînés à la montagne pour briser des pierres ; on ne leur laissa que la chemise sur le corps. Le Représentant delà France fut exposé à toutes sortes d'Insultes de la part de la populace; sa maison fut pillée, tous ses effets furent vendus, ainsi que onze bâtiments Français qui se trouvaient dans le port. Persuadé qu'une insulte aussi grave ne resterait pas impunie, le Dey fit fortifier, en toute hâte, le port et élever de nouvelles forteresses pour en garantir l'approche.

M. Montmaflson ne fat pas compris dans cette pro«« çription générale : on lui laissa la liberté de porter aux Français les oonsolations que réclamait leur triste position, et de leur fournir tout ce qu'il trouvait à sa disposition....

Dossault^qui dirigeait toujours les Affaires du Bas* tion, cherctia à se porter médiateur entre la France et les Puissances d'Alger, et, dans ce but, il se rendit à Alger ; il trouva Mezzomorto assez bien disposé, mais Ibrahim Ehodja se montra intraitable. Quelque temps après, le 28 avril 1688, il écrivit encore pour les engager,au nom do leurs plus chers intérêts, à ne pas attirer sur leur ville la colère du Roi et à envoyer demander la Paix. Le 27 mai, il en reçut cette réponse étrange et bien oublieuse des services passés :

a A Dussault,

» Nous, Pacha, Dey et Divan, nous avons reçu vos » impertinentes lettres ; nous voudrions bien savoir » d'où vient que vous vous émancipez à nous donner

• des conseils. Si pareille chose vous arrive dans la » suite, nous pourrions vous en faire repentir ; c'est » vraiment bien à un marchand, comme vous êtes, à » se mêler des affaires d'Etat Nous ne vous avons 9 jamais donné dés ordres pour agir de cette façon, » nous ne pensons pas non plus que vous en ayez de » rEmpereur, votre maître : ainsi c'est bien mal à 9 propos que vous vous êtes voulu ingérer de nous » donner des conseils salutaires, ainsi que vous » dites; vous ne devez pas avoir d'autres vues que

• votre Commerce et non pas vous ériger en homme » d'Etat. Nous vou'ons bien vous avertir charitable- » ment que même quand nous viendrions à terminer » les Affaires avec l'Empereur, votre mattre, nous

• n'entendrons jamais que vous soyez chargé de la

» molodre chose touchant la Négociation, ni même » que vous puissiez mettre pied à terre ; suffit que le » Pacha et Nous, vous connaissions de longue main 9 pour un homme plus propre à brouiller les Affaires » qu'à les raccommoder: ainsi, attachez-vous unique- » ment à mettre votre Commerce sur pied. »

Toute espérance de soumission se trouvant évanouie, il ne restait plus qu'à recourir à la force ; or, Louis XIV, qui venait de réduire Tripoli et Tunis et de les soumettre à une contribution, ne pouvait laisser Alger apporter impunément une perturbation considérable dans les Relations commerciales que la France entretenait avec les Contrées situées sur la Méditerranée, et sa Flotte reçut l'ordre de sortir de Toulon.

Dès que l'on connut,à A Iger.la déclaration de Guerre de la France, lo Pacha pourvut à la défense dû Pays : il lit commencer la construction d'un fort au Cap Matifou. Les Corsaires eurent ordre de rentrer, on les démAta et on coula les plus gros pour les mettre à l'abri des bombes (1).

Les habitants d'Alger, ayant encore peur des bombes, se hâtèrent d'emporter à la campagne tous leurs effets, de sorte qu'il ne resta que fort peu do monde dans la ville avec la Milice.

Arrivé devant Alger, vers la fin de juin 1688, le Maréchal d'Eslrées s'occupa de faire placer, aussitôt que le temps le permit, les galiotes à bombes, et, dés le 26, neuf occupaient leur position, soutenues par neuf vaisseaux.

Le 29, on amena à bord du vaisseau amiral le Mail) Rang. Précis.

gnifiquc, deux Esclaves qui s*étaient sauvés à la nage; Us racontèrent qu'il y avait dans la ville trois partis : celui du Dey, qui se trouvait au Camp devant Oran ; celui de Mezzomorto, Pacha, qui se trouvait en ville, et celui des indifférents qui n'était favorable ni à Tun ni à l'autre des premiers et qui voudrait peut-être les ruiner tous deux; que Mezzomorto inclinait pour la Paix, mais qu'étant surveillé par les amis du Dey qui ne la voulaient pas, il se conformait k leurs sentiments et menaçait, tout haut, de faire mettre les Français au canon si les bombes étaient lancées sur la ville.

Cet avis détermina l'Amiral Français à faire porter sur une machine, que Ton conduisit presque jusqu'à terre, la déclaration suivante attachée à une planche sur du parchemin :

« Le Maréchal d'Estrées, Vice-A.miral de France, » Vice- Roy d'Amérique, Commandant l'Armée navale » de l'Empereur de France, déclare aux Puissances » et Milices du Royaume d'Alger que si, dans le cours » de cette guerre, on exerce les mêmes cruautés qui » ont été ci-devant pratiquées contre les Sujets de » l'Empereur, son maître, il en usera de môme envers » ceux d'Alger, à commencer par les plus considéra- « blés qu'il a entre les mains et qu'il a ea ordre d'a- • mener pour cet effet avec lui.

» Ce 29 juin 1688.

9 Lb Maréchal d'Estrées.

È Par commandement :

• Blot, Secrétaire. •

Le Capitaine d'un vaisseau Anglais, mouillé tout prés de la ville, fut chargé d'apporter la réponse sur le revers de l'écrit de l'Amiral Français, avec une

Lettre du Pacba pour les Turcs embarquée sur les

vaisBea^ix et les galères ; Mei2omorto disait au Maréchal :

t Vous dites que si nous mettons les Chrétiens à la » bouche du canon, vous mettrez les nôtres à la bom- » be ; eh bien ! si vous tirez des bombes, nous met- » trons le Roy des vôtres au canon; et si vous me di- » tes : qui est le Roy ? c'est le Consul Ce n*est pas » parce que nous avons la guerre, c*est parce que » vous tirez des bombes. Si vous êtes assez forts, ve- » nez à terre ou tirez le canon avec les vaisseaux. »

Le 1*' juillet, le calme ayant succédé à un vent Nord-Est assez frais, & la pointe du jour on fit avancer cinq galiotes. On ne tira que 95 bombes en deux heures et les ennemis 240 coups de canon. La brise ou le vent du Nord étant venu à son ordinaire, on fut obligé de se retirer.

« Cet essai, dit d'Estrées dans son rapport, n*a pas » laissé de faire connaître, à ceux d*AIger, que Ton » peut mettre leur ville en poudre, et j*espére que » cette crainte les portera aux choses que Ton dé- » sire.

« Dans le temps que chacun se retirait, on enten- 0 dit huit coups de canon sans balles et une salve de » mousqueterie tirée du Fanal d*Aiger. On ne douta » pas que ce ne fut l'effet des menaces de Mezzomorto; » plusieurs même de nos officiers auraient juré avoir » vu des bras et des jambes en Taîr. Il est aisé de » juger combien nous fûmes affligés d'une telle bar- > barie, et même de la revanche qu'il en fallait preii- • dre; mais, comme on jugea dans le Conseil de » guerre des Officiers généraux que j'avais assemblé » pour déterminer la manière de la faire, qu*il était 0 à propos d'être informé du fait et de toutes les cir* 9 coDstanoes, avant que d*en venir à une telle exécu*

» ttot), je chargeai fo steor de Pointls d'aller au vais-

> seau Anglais, avec des chaloupes armées pour en 9 apprendre la vérité. Il n'était pas à moitié chemin « que l'Ecrivain de ce vaisseau le vint joindre et « m'apporta plusieurs Lettres, entre autres un Ecrit » signé du Consul et de plusieurs Français.

» II est aisé de juger combien c^tte résurrection » nous fit plaisir, et l'on copclut de la manière dont » ces Lettres étaient écrites, que le Pacha et ceux » d'Alger n'étaient pas si résolus ni si méchants

> qu'ils le voulaient paraître. Entre ces Lettres, il y » en avait une pour M. d'Amfreville, d'un marchand » de 'Marseille nommé Toucas. J'obligeai M. d'Am- » freville de répondre quUl ne fallait se flatter, en 9 aucune manière, que je pusse faire autre chose » qu'exécuter les ordres que j'avais reçus; que rien ne B m'empêcherait de faire tirer les 11,000 bombes que ^ nous avions avec nous, et qt^e si Ton était assez » barbare pour en venir à l'extrémité qu'ils disaient, » on saurait bien les venger, et que cette cruauté aua tait de terribles suites ; que j'étais fort en colère de » l'insolent Ecrit du Pacha et résolu de pousser toutes 9 choses à bout; cependant que s'ils faisaient des » propositions on les écouterait, et que, de ma part, » c'était tout ce que ]e pouvais faire que de leur don* 9 ner cet avis. »

Le 2 juillet, à onze heures du soir, le Renégat Mercadier se présenta à bord du vaisseau Amiral, apporta plusieurs Lettres des Français qui témoignaient plus de frayeur que par les premières. Le Maréchal dit à renvoyé •

« Je n'ai que faire de lire ises Lettres, puisqu'il n'y » a pas de remède ô apporter ; que l'on m'envoie des » D^tte A mon bord pour me faire des propositions^

» saos cela, je ne pourrai faire discontinuer de tirer » des bombes, et, dès que le calme le pourra permet- » tro, on recommencera aussitôt. Et comme il m*ap- » prit, Â dessein de nous étonner, qu'on avait mis » trois matelots Français au canon, je donnai ordre » sur le champ d*aller prendre dans la flotte trois » Turcs, pour les faire passer aujourd'hui par les ar- » mes. à la vue de toute la ville

V Cependant, s'il était ami de Mezzomorto, comme )> on disait, il le devait informer promptemont de ma » résolution et que, si les choses allaient plus loin, » on mettrait cette ville en poudre et qu'on ruinerait, » après, tous leurs vaisseaux à la mer, sans qu'ils 9 pussent jamais espérer la Paix. »

j» Le 3, à 10 heures du matin, pour représailles des A trois matelots que les Algériens avaient mis à la 0 bouclie du canon, on ût passer par les armes, trois » des leurs, du nombre des invalides. L'on envoya 9 leurs corps sur un Baz à la ville, avec un Ecrit par D une autre voie, où l'on déclarait qu'ayant su qu'on 9 avait tiré trois Français, on faisait mourir trois » Turcs et qu'on se porterait à bien d'autres extré- » inités si ces cruautés continuaient.

0 Le môme jour, 3, le temps avait paru si propre » pour bombarder, qu'on tira avec assez de succès tt 1,700 bombes jusqu'au lendemain 4.

» Mais le 3, vers midi, l'Armée navale entendit à la f pointe du Fanal, une salve de mousqueterie et de » dix-huit coups de canon sans balles, comme les* » Algériens ont accoutumé de tirer lorsqu'ils mettent » des homn:es à la bouche des canons. Il n'y eût « personne dans l'Armée qui ne fut touché de douleur » et de colère tout ensefhble, d'une telle exécution, 9 ne doutant pas que ces enragés n'aient fait mourir p le Consul et les principaux Français* Oo envoya

ê au vaisseau Anglais pour en apprendre des nouvelles ; mais Técrivain n'ayant pas été à la ville, on i n*a pu savoir encore ce qui en était. » Ce pressentiment n'était que trop fondé ; le len-

> demain, 4 juillet, on apprit que le Consul et quinze » autres Français avaient été mis au canon ; seize

> Turcs furent passés par les armes, par représailles ; » les corps furent mis sur un Haz que les courants

> portèrent du côté de la ville. Cette exécution cons- 9 terna et rendit furieux tout ensemble les Algé- 9 riens. > (1).

De la flotte Française, passons à Alger, pour prendre connaissance des actes de barbarie dont les Turcs se rendirent coupables envers les victimes de leurs fureurs.

Le 26 juin, le gardien Bachi, ayant fait passer en revue tous les pauvres prisonniers, commença par nommer Piolle, Consul J^rançais et dix autres qu^il fit marquer pour être mis les premiers à la bouche du canon. Ensuite, il appela M. le Vicaire Montmas- ^son qu'il marqua aussi avec dix autres Français et ainsi des autres; chaque Capitaine ayant dix Français pour aller de compagnie avec' lui à la mort. On les mit tous à la chaîne, même le Consul.

Pendant que le Maréchal d'Estrées faisait disposer toutes choses en état pour bombarder la ville, M. Montmasson^ de son côté, faisait tous ses efforts pour préparer ces pauvres victimes à la mort.

Le i*' juillet, depuis cinq heures du matin jusqu'à six heui*es du soir, les bombes ne cessèrent pas de tomber dans la ville avec un grand bruit et faisant de grands dégâts. Beaucoup d'Algériens succombé-

(1) Rapport 4e 4'EttréMfir ltlMNBterdeMiMit4*Aiitr.

rent sous les ruines des maisons. Mezzomorto luimôme fut blessé à la tête. Vers les 10 heures du matin de ce jour, on transféra les Chrétiens Esclaves destinés à la mort, du Bagne du Beylik dans un Fondouk ou espèce de Parc éloigné de la ville, k 11 heures de la môme matinée, le Gardien du Port vint prendre le Consul et le mena à la Marine, accompagné de quatre autres Français, trois desquels passèrent à la bouche du canon étant suspendus par les pieds, à la vue du Consul qu'on reconduisit avec le quatrième au lieu d'où on les avait tirés. On ne peut exprimer les insultes qu'ils firent au Consul, l'ayant meurtri de coups de bâton.

Le 2 juillet, le temps ne permit pas de bombarder Le Trucheman de la Nation Française, Mercadier. vint dire au Consul, à M. MorHmasson et à tous les Capitaines d'écrire au Maréchal d'Estrées de faire cesser les bombes, sinon que tous les Français passeraient au canon. Et, le môme jour, un Renégat du Pacha vint prendre Fourn illier. Capitaine de vaisseau, et le conduisit devant le Pacha qui lui ordonna d'un ton de colère contre la France, d'écrire cette Lettre au Marquis d'Amtreville :

a Monsieur, je viens d'être présenté devant le Pa- » cha; il m'a dît que si M. le Maréchal fait encore » tirer une bombe, il pouvait être assuré que le » Consul était mort et ensuite nous tous, et qu'après » les Nations étrangères y passeraient comme nous, » et que par là on se souviendrait du nom de Mezzo- » jnorto. »

» Fournillier, Esclave, à la Maison du Pacha, » le 2 juillet 1688. »

Ces Lettres furent portées, mais sans eTet; car le matin du 3 du dit mois, on tira des bombes avec un

très-grand fracas de toutes parts; sur les il heures du matin, le Gardien du Port vint prendre le Consul pour la seconde fois et quatre autres Français avec lui. Piolle fut si fort maltraité de coups de bâton et de couteau qu'on lui donna par les rues qu'il expira avant d*étre mis au canon. Ses quatre compagnons après lui, subirent le môme supplice.

Le 4 Juillet, les bombes firent feu à Tordinaii'e, mais on ne mit personne au canon.

Mais, dès le lendemain matin, le Capitaine du Port vint chercher M. Montmasson. Lorsque iie* Vicaire apostolique, après avoir subi d'infâmes outrages, fut arrivé au lieu du supplice, on ne Texpèdia pas tout de suite: on le laissa longtemps languir et il fut spectateur de Texécution des autres et de la cruauté avec laquelle ont les avait traités avant d*étre lui-même exposé aux derniers excès de leur fureur, qu'ils n'exercèrent pas sur lui tout entière à la fois, mais peu à peu et par progrès. Enfin, on le mit au canon après avoir attaché ses membres en forme de croix de St- André.

Les 6, 7 et jusqu*au i3, le bombardement d'Alger continua, et, chaque jour, de nouvelles victimes succombèrent de la même manière. Dix mille deux cents bombes tombées dans la ville, la ruinèrent presque entièrement. Car, de dix mille maisons dont elle était alors composée, il n*en resta qu'environ huit cents où l'on put habiter. La maison du Dey fut tout à fait détruite ; les Casernes des soldats, les Mosquées, les Bagnes et presque tous les autres édifices furent entièrement délabrés ou renversés. Il y eut cinq navires d'Alger coulés à fond, et trois sur les chantiers furent brisés par les bombes; enfin, api es cette terrible punition, qui était la juste peine des insultes que les Darbaresques avalent faites à 1^ France, il ne res*

tait plus que 350 bombes ou environ à tirer, que le mauvais état des galiotes ne permit pas de lancer alors.

Toute TArmée appareilla et prit sa roule vers l'Ouest, le 18 juillet. Le Dey qui se trouvait oîîcupô au siège d'Oran, contre les Espagnols, n*arriva à Alger que le 13, avec le Camp.

Les principaux Français sur lesquels, en cette circonstance, les Algériens déchargèrent le poids de leurs fureurs contre la France, furent M. Montmasson, Vicaire apostolique ; M. Piolle, Consul de la Nation française ; M. de la Croisière de Motlieux, et, avec lui, trois autres Capitaines; le Frère Lazariste Francillon, 5 Patrons, 6 Ecrivains et 25 Matelots. •

Le bombardement d'Alger n'ayant pas eu le résultat qu'on en attendait, c'est-à-dire la soumission à la discrétion du Roi, quoique les neuf dixièmes des habitations ne présentassent que des monceaux de ruines, le Co.vimandant de la Flotte se vit obligé de quitter les eaux de la ville, après avoir épuisé ses munitions et rentra dans la rade de Toulon.

Furieux des désastres essuyés, les Algériens se hâtèrent de lancer à la mer de nouveaux bâtiments, et de faire une guerre à outrance à tous les vaisseaux portant le pavillon du Roi ; en peu de temps, ils firent éprouver au Commerce des pertes considérables, malgré les croisières incessantes des Escadres françaises.

L*année suivante, 1689, de Vauvrée, Intendant de la Marine à Toulon, reçut avis du Renégat de Marseille, Mercadier, Trucheman de Tancien Consul Piolle, que Mezzomorto se prêterait à un accommodement. La Cour de France informée de ces dispositions donna ordjje, en septembre, à l'Intendant de la

Marine d'envoyer Marcel à Alger, pour négocier cette

Paix si vivement désirée par les Commerçants. Cn habile Négociateur» au rapport de. Dussault, aurait ;»u obtenir davantage. Marcel se borna à faire renouveler, par Mezzomorto, le Traité que le Chevalier de Tourville avait déjà obtenu en 1684.

Nous avons vu, plus haut, que lors du deuxième bombardement d'Alger, par Duquesnc, les habitants du Comptoir de LaCalle, contre lesquels on craignait, des repré-sailles, avaient été rembarques en toute hâte. Quand la Paix fut faite, Tannée suivante, Dussault, Tancien Directeur, essaya de former une nouv%lle Compagnie, et conclut, à cet effet, une nouvelle Convention avec le Divan. Mais les Anglais venaient de s'établir à La Calle, et le Comptoir du Bastion où la Société française devait s'installer, n'inspirait plus aucune confiance au Commerce : Dussault, ne put réussir à l'organiser.

Les choses demeurèrent en cet état jusqu'en 1694, Cette même année, le bail des Anglais expirait, et le Divan ayant refusé de le renouveler, plusieurs Négociants de Marseille qui attendaient ce moment, s'empressèrent de traiter avec le Gouvernement Algérien pour Texploitation des Concessions africaines. (1)

Pendant le siècle qui venait de s'écouler, le Bastion de France avait joué un certain rôle politique ; on s'était habitué à considérer ses Gouverneurs comme des Agents du Roi de France! Le dernier d'entre eux, Denis Dussault, était un diplomate très habile qui fut chargé, par le Gouvernement Français, de plusieurs négociations importantes, à Alger, à Tunis, à Tripoli; raais,à dater de cette époque, les nouveaux Direc-

(1) EUe de la Primaudalt .

teurs de la Calie ne furent plus que des Marchands étrangers à la politique et occupés seulement de leur commerce. Si cette seconde phase de l'existence des concessions ne fut pas la plus brillante, elle fut du moins la plus heureuse (1)

Différentes copies plus ou moins exactes du Traité de 1694, passé par Annet Caisel au nom de Pierre Hély, nouveau Directeur, ont été déjà publiées. J'ai pensé qu'il serait utile d'en donner la traduction fidèle faite par feu notre professeur Bresnicr, sur l'original que possède la Bibliothèque d'Alger. Ce Traité, en langue Turque, dit Ahad-u-Aman-Nameh, ou promesse de protection, n'est autre que ce que nos Négociants d'Afrique appelaient VOttoman

En le comparant au Texte français primitif, on verra que, si le fond est le même, il y a certaines différences notables quant à la forme.

Ceci est le Titre d'Alliance et de Protection du

Bastion et La Cal le.

« Le motif de la rédaction du présent Ecrit, de 1 e- » légaule Allocution ci-dessous, esl ce qui suit :

» En l'Année mil quinze, une étroite amitié, une » grande affection se trouvant établies dès une époque V ancienne, par suite de bons procédés mutuels entre » Feu le Sultan Ahmed Khan et Henry IV, posses- » seur des Contrées du Littoral de la France, ainsi » qu'il résulte du Traité qui fut conclu de part et d'au- » tre, et bases que l'on prit pour l'Exploitation des » Mines de Corail situées dans les Echelles des Ports » placés sous la dépendance de la ville d'Alger, la

> Protégée. Et eu égard aux richesses qui sortent de

(1) Eliedela PrinMUdftie.

» nos vastes contrées au profit des pays infidèles» un » Ordre spécial fut donné pour que des droits et re-

» devances, de quelque nature qu'ils soient, affectés

» aux Gardiens de la dite Alger d'Occident, la Protô-

» gée, et aux Défenseurs de la Foi ri^isulmane, soient

» versés intégralement dans la dite ville d'Alger, sié-

• ge de la défense de Tlslamisme.

» Par Décret du Dieu très haut, des dissentions s*é- 9 tant élevées après un certain laps de temps. entre » Alger et le Roy de France, les relations de paix et » de concorde furent tout à coup rompue**. Mais bien- » tôt, cet état de discorde cessîi de part et d'autre, et, » à l'épo pie actuelle, avec la grâce, le secours et la » faveur infinie de Dieu,(qu'il soit loué), notre Empe- » reur remet les choses dans leur premier état. » » Enfin, et d'après les faits ci-dessus antérieurs, en

• l'Année mil cent, l'un d(»s derniers jours du mois » de Dou l'Hidja, dans le Divan Auguste de la ville » d'Alger, composé du très Fortuné et Puissant Hadji B Châl)an (que son existence soit loayuo), d^s Olli- > ciers supérieursdes armées Musulmanes, des Chefs » des différents corps, en un mot, des principaux Dô- » fenseurs de la Foi, des Amba.ssadeurs munis de » pleins pouvoirs pour conclure la Paix, se prés^n- 0 tant de la part de l'Empereur possesseur du Litto- » rai de la France, la Paix est conclue dans cette Asct semblée et scellée par un Traité; et, de nouveau, le » Dey de la ville d'Alger, siège de la Défense de la » Foi, et les grands Officiers do l'Armée, ont remis » en vigueur les anciennes conditions relatives à » l'exeicica dans les dites localités des travaux des 9 Négociants Français demeurant au Bastion.

» En conséquence, le premier jour du mois de » Chaoual de la présente Année nfll cent cinq, M. 9 Annet Caisel, Négociant du Bastion, Chargé d'affai-

> res, muni d6 Lettres de l'Empereur de France, en- » voyô par M. Praly (de Praslin), chef des Négociants 1 Français (Ministre du Commerce), vint présentpr ses

> observations deyant le Conseil, en notre présence, » et il fut pris coDji^issance des clauses établies aa-

• ciennement.

» Enfin, l'accord s'étant établi, le Traité suivant est » conclu et H est arrêté par le consentement des deux » parties que les alTaires des dits Négociants seront B traitées entr'eux Nous avons donné notre assenti- » ment, avec la permission du Divan,de TArmée, à ce » que les présentes fussent rédigées pour atteindre le » but que Ton se propose. Tel est le motif de la ré- » daction du Traité qui suit :

» Art. !•'. — Maintenant, avec l'aide et l'assistance » du Dieu Très- Haut, dans toutes contrées dépendant » aujourd'hui de cette Ville d'Alger, protégée de

> Dieu, siège de la Guerre Sainte. Après Tautorisa- » tîon obtenue de la part de notre Divan pour la » liberté du Commerce et conformément aux bases

* antérieurement établies dans les Echelles du Bas- 9 tion, la Calle, la Ville de Bône, Gigei, Bougie et le » Port de Collo, nous trouvons bon que les dits Né-

> gociants Français faisant le Commerce de la part » de notre affectionné ami le Roy de France, fondent » suivant la manière établie, leurs Etablissements re*

> latifs aux besoins de leur Commerce.

» A cet eûet, il faut que le dit Annet prenne con- » naissance de toutes leurs affaires en s'appuyant sur

> les anciennes conditions auxquelles étaient soumis » tes Négociants Français, quelles qu'elles soient.

B Aucune opposition, aucun obstacle ne pourra, en » aucune maniére.étre apporté à lenr Commerce pri- » vilégiô, par les f^îégociants d'aucune autre Nation 9 quelconque. Nul empêchement ne sera mis à l'arri-

I vèe des effets et approvisionnements expMiês aux

• Négociante Français. Personne, <i*aulre part, ne » pourra s'innroiscer à leurs affaires.

9 A ces causes le présent Article a été écrit :

9 Art. 2. - Lorsque nos vaisseaux de guerre, nos

» bâtiments de charge, nos gabares, sortant par la

» volonté de Dieu sur la surface de la mer, rencoo-

» treront, dans leur traversée, des navires Français

• expédiés aux Négociants résidant au Bastion et à » la Calle et s'en retournant, ils s'nboucheront avec » eux, quel que soit le lieu de la destination de ces 9 navires ou sandais ; et toutes les fois que le passe- » port du Capitaine du Bastion et la Calle sera trouvé » dans les dits navires Français, il sera remis entre » les mains du Commandant Turc. Après en avoir pris » connaissance, aucune autre formalité ne pourra lui »étre imposée sans nécessité et personne neslmmis- » cera à leurs affaires. Sculement.s'ils étalent trouvés » sans passeport les sandais corailieurs ne seraient 9 point traités rigoureusement.

» Conformément à la clause qui précède,si un navire » ou sandal, que Ton trouverait muni de passeport, 9 éprouvait, de la part de nos dits vaisseaux de guer- » re, quelque tort ou vexation et que son équipage v lût fait prisonnier, sa cargaison capturée, d'après > Tesprit de la dite clause, sur la réclamation de leur 9 oukil (agent) résidant à Alger, le navire et la car- 9 gaison seraient restitués intégralement, et les hom- » mes faits prisonniers seraient mis en liberté.

9 Celte c'ause a été stipulée et écrite.

» Art. 3. — Les bâtiments des dits Bastion, La » Calle et Cap Rose ayant été entièrement renversés, » il sera livré un nombre égal de maisons Turques. » Les Négociants Français, en raison du nombre d'in- » dividus qui aeront au Bastion réunis par un non-

» veau Chef, achèteront en ces localités la quantité » nécessaire d'objets et matériaux de construction qui » leur sera nécessaire pour rétablir et rendre de nou- » veau habitables les dits Bastion, La Calle ainsi que » Cap Rose détruits autrefois.

>• Personne d'aucune autre Nation ne pourra appor- » ter d'empêchement ni d'obstacle aux nouveaux pré- » paratifs exigés, en ces localités, pour la reconstruc- » lion 1 1 le rétablissement de leurs comptoirs.

> Afin que les personnes du Bastion, habitant les » lieux susdits, puissent se procurer la quantité de » farine nécessaire à leur nourriture quotidienne, >» elles sont autorisées à établir dans un lieu propice rt et exposé au vent, un seul et unique moulin pour » chaque localité, savoir : sur la montagne du Bas- » tioH et la colline de La Calle. Et, pour protéger ce B moulin des voleurs, les clauses ci-dessus donnent 9 aux Négociants Français réunis au Bastion, l'autori- » sation d'élever un mur d'enceinte peu épais. Per- » sonne d'aucune autre Nation ne pourra apporter le » moindre empêchement à lexécution du présent Ar- » tic le ainsi stipulé et écrit.

» Art. 4. — Si par le décret divin, par l'ordre du • Très-Haut, la disette atteignait les habitants des ù Provinces protégées de Dieu, et que les grains et » les comestibles nécessaires à la nourriture quoli- » dienne des Négociants Français domiciliés au Bas- » tion t'tà La Calle, se trouvaient en quantité insuffl- » santé, on ne devra point s'opposer à ce qu'ils se ■ procurent le grain et les autres provisions de bou- » che, qui leur sont nécessaires, auprès des Arabes » habitants de leur côte. Personne d'une autre Nation « ne pourra s'opposer à la vente ou à l'achat des » grains et provisions de la ville de Bône et autres » lieux, en quantité suffisante et proportionnée, sui-

» vant l'ancienne base, aux besoins de la nourriture » journalière des dits Négociants et des gens de leur » suite, au Bastion et les autres endroits où ils seront 9 établis pour leurs affaires, et ne leur causera, à cet I égard, ni tort ni dommage. Et, particulièrement,

• «conformément encore aux anciens usages, on no » s*opposera pas non plus à ce que, cbaque année, les » Négociants, se trouvant au Bastion, chargent deux » chahdia (tartanes) de blé, à l'effet de les envoyer, » comme provisions, pour la nourriture quotidienne

• de leur famille et des gens de leur suite, et les ex- » pédient à leurs maisons qui seraient en France. Per- » sonne d'autre Nation ne devra s'immiscer à ces clio- » ses et toute opposition sera notée.

»» Art. 5. — Jadis, dans l'ancienne coutume, â la » fin de cbaque deux mois, le versement de cinq cents

> réaux était fait entre les mains du Caïd de la dite I) ville de Bôae. Maintenant, il n'est plus payé une » obole en Ire les mains du Caïd de \i6x\ii. Mais tous » les deux mois, il faut verser entre les mains de la » personne investie, par nous,du titre d'Aga Noubadji » (Aga de la garnison), la somme de cinq cents » réciux.

0 Pareillement, au commencement de la susdite

> année, jusqu'au dernier jour, le total de trois mill;^ » réaux sera payé six fois, à partir de la procljaiiie » fois. Le versement sera effectué en la ville d'Alger » (la Protégée) comme lejma (droit obligatoire), en » lieu et place des redevances d'autrefois.

9 Dorénavant, toute prétention ou demande au-delà » de cette redevance, ne pourra être admise. Cepen- » dant, les aouaîd (droits coutumiej's) des Clieikbs

• (de la Mazoule), établis par un usage antérieur, » conformément à TaMcien Traité du Capitaine San- » son, seront payés en leur lieu; mais toutes les re-

« devances intermédiaires conservées jusqu'à aujour- » d'hui, ni de nouveaux droits de nouvelle création, 9 ne pourront être exigés sous aucun prétexte. Il en » est donné main-ievôe et ils sont déclarés nuls.

» Dorénavant, toute personne, soit le Caïd de la 9 ville de Bône, soit un individu quelconque d'autre » part, se présentant sans un ordre du Divan do l'Ar- » mée, en un mot, qu'aucun qui n'étant point muni » d'un Firman ni d'une Licence de l'Armée, ni d'une » Permission du Divan de l'Armée, ni d'un Ecrit au- » then tique quelconque, se présentant aux Négociants » du Bastion, sera éconduit.

» Art. 6. - Les droits de douane de Bône et au- » très redevances ou contributions étant levés, per- 0 sonne ne pourra les réclamer. Aucun navire mar- » cband d'une Nation Etrangère, ne devant prendre 9 en chargement la plus petite partie de suif, miel, 0 cire, cuir ou autre cbose analogue, le commerce en • est interdit aux Etrangers, et les Négociants Fran- » çais, conformément à ce qui est stipulé et écrit, en » feront le trafic.

« De quelque manière qu'on ait traité avec TAmin 0 des tanneurs, conformément à un usage établi du » temps du capitaine Sanson, le prix sera donné loya- » lenient et personne ne pourra apporter d'excuse.

« Après que les ouvriers en cuir de la ville de Y) Bône auront levé la quantité de cette denrée, né- » cessaire à leur industrie, les cuirs excédents soit en >• grand, soit en petit nombre, ne seront point ven- » dus aux Marchands Etrangers, mais cédés aux dits » Ni^gociants Français. Et si par des moyens contrai- » res à l'ancien usage ou Traité, il en était livré à ô des Négociants d'une autre Nation, lescontreve- » nants étant connus, leurs chargements seront » saisis.

f Les Négociants du Bastioa se trouvant dans ces >• contrées suivant la coutume, ayant pris les choses 9 nécessaires à la nourriture quotidienne de leurs » gens et en outre les provisions et le couscoussou, » en chargeront leurs sandals. À.ucun individu d'une » autre Nation ne pourra s'immiscer à ces choses, ni » s'opposer à leur exécution.

f Personne non plus ne mettra empêchement à ce » qu'ils aient un Prêtre pour leurs préjugés à Bône » (la protégée de DieuJ à La Calle et au Cap Rose.

f Les Agents et Employés, chargés des affaires des » dits Négociants, autant qu'il sera nécessaire, seront » maintenant renouvelés, institués et chargés suivant » leurs besoins et leurs règlements. Nulle personne

> étrangère ne pourra s'immiscer à ces choses, ni » s'y opposer, aucun obstacle ne sera porté à leur 9 exécution.

0 Si leurs autres affaires, de quelque nature qu'elles » soient, sont de la nature de celles réglées du temps

> ducapitaine Sanson,chacun devra agir suivant qu'il 0 est prescrit (dans l'ancien Traité); il est ainsi stipulé, » il est enjoint de s'y conformer.

< Art. 7. — Par manière de spécification : Tous les » Négociants Français qui se trouvent actuellement au « Bastion et à La Calle, jouissant.par Traité,de la Pôy> che du corail dans les lieux où il se trouve, tels que » Bastion, La Galle, Cap Rose, la ville de B6n^, » Collo, Gigel, Bougie, quelle qu'ait été d'ailleurs » leur manière d'agir, pourront faire toutes disposi- 9 tions relatives à cette industrie. Que personne d'une » autre Nation n'apporte d'empêciiement, ni d'obs- » tacles à l'exécution de leurs travaux* Que les per- » sonnes de l'extérieur ne s'y immiscent en aucune

• façon et n'y causent de troubles. La quantité né-

• oessaire à leur nourriture quotidienne, en vivres,

t comestibles et boissons et autres objets dont ils » pourraient avoir besoin, leur sera fournie à la » charge par eux d'en acquitter le prix suivant ïe cours » de la localité où ils se trouvent. Dans Tintention de » leur offrir toute espèce d'assistance, le présent Ar- » ticle a été stipulé.

» Art. 8. — Dorénavant, lorsqu'un bâtiment vien- » dra à CoUo (la Protégée de Dieu) ci-dessus dénom- » mé«, dépendant du Bey de l'Est (Constantîne), pour >^ prendre un chargement de cuirs et de cire, quelle j que soit la quantité d'argent monnoyé qu'il ait ap- » portée, notre Caïd à la dite localité de Collo (la Pro- » tôgée) prélèvera, suivant l'ancien usuge, sur le dit » argent monnoyé, par cent réaux, seulement dix » réaux, c'est-à-dire le dixième. Toute exigence en » sus du dit dixième .étant arbitraire, personne ne » pourra rien demander au-delà, ni élever à ce sujet » aucune contestation.

» Les Négociants sont avertis que la cire, ni les > suifs ne devront, en aucun cas, renfermer ni dîs.si- » muler une substance étrangère quelconque. Que » chacun y prenne garde et s'abstienne de fraude.

» Conformément à ce que nous avons dit ci-dessus, » la cire et les cuirs devront être vendus aux Négo- 9 ciants Français et non à ceux d'une autre Nation, » Musulmans ou autres.

» Que l'on se fonde sur la condition expresse que » nous stipulons, et que le commerce de ces denrées • n'ait point lieu avec des Négociants Etrangers. Car » les Français, par chaque quintal de cire qu'ils pren- » nent, donnent à rOdjak (la garnison turque) un réal » de droit. De cette manière, il existe, tant pour l'Od- 9 jak que pour les Négociants Français, un prétexte ' » d'exclusion plus que sufiisant, et si l'on vendait & 9 des Négociants Etrangers ce serait contrevenir à » notre engagement et à notre Traité.

9 Si, malgré cela, quelqu'un, refusant l'obéissance

> et la soumission à notre recommandation formelle » et à Tordre et au bon plaisir du Divan de FArraôe, » se rendait coupable de contravention en vendant à » d'autres Nations, à partir d*à-présent, les denrées » prohibées, que ses biens et effets soient pris, con- » fisqués et retenus au profit du Beyiik.

* Les présentes dispositions,sont spécialemenfc»adres- » séesau CaïddeCoHo (la Protégée) pour qu'elles soient » exécutées contre nos Sujets en cas de contravention, .• car si des plaintes d'injustices de cette nature, oxer- » cées au préjudice des Négociants du dit Bastion, » parvenaient jusqu'à nous, ledit Caïd, les Agas Nou- 9 badjii en seraient responsables. Qu'ils tiennent la » main à la stricte observation de ce qui précède.

* En totalité, tel est notre ordre et notre averlisse- » ment.

» Art. 9. — L'objet de la rédaction du présent Ar- 9 ticle est ceci :

» Si, à Dieu ne plaise, la Paix et la bonne intelli- » gence qui existent entre la France et nous venaient » à se troubler par des dissensions, le moindre préju- » dice ne sera causé pour ce motif à aucun des Négo-

> ciants se trouvant ou demeurant au dit Bastion, car jft les affaires des Négociants sont différentes de » celles du Gouvernement, et comme il n'y a aucun » rapport entre les deux premières et les hostilités 9 des Etats, il n'est point convenable de confondre • les affaires particulières avec les affaires (jèné- 9 raies; c^est pourquoi les dits Négociants, en toute 9 circonstance, seront sous la sauvegarde de notre 9 propre Maison, et il faut qu'en tout temps ils 9 aient une position tranquille et le cœur en repos, 1 par rapport à leurs personnes et à leurs affai- 9 res. Car ceux d'entr'eux qui sont établis dans les

» dites localités sont, par leur commerce, très utiles au » Divan des Troupes et aux autres individus. De plus,

• comme ils acquittent fidèlement aux époques con- 9 venues les droits obligatoires à la Maison souve- » raine, on doit les laisser tranquillement exercer

• leur négoce, et, d'ailleurs, il ne faut pas causer de » tort, en usant de moyens perfides, aux Négociants 9 d*aticune Nation. A ces fins, les présentes Lettres » ont été écrites Qu'elles soient exécutées suivant leur 9 teneur.

9 Art. 10. — Conformément au vœu exprimé par 9 les Négociants du dit Bastion, chaque année, sui- 9 vant l'ancienne coutume, deux chetia (tartanes), 9 viendront à Alger (la protégée) et,après avoir vendu » leur chargement et joui du privilège du libre trafic, » les dites chetia avec les sommes d'argent monnoyé 0 qu'ils auront recueillies, sortiront d'Alger ; et pour » qu'elles puissent se rendre au Bastion, La Galle et 9 autres Echelles de notre dépendance, il leur sera » délivré au moment de leur départ et pour qu'elles 9 puissent reflfectuer, une Permission et une Licence » de notre part afin qu'ils prennent des marchandises » en quantité suffisantes pour leurs besoins. Les 9 susdites Chetia ne pourront, sans leur exprès con- 9 sentement, être contraintes de prendre en charge 9 des cuirs, de la cire et d'autres marchandises des » fondouks. Qu'aucune autre Nation étrangère ne 9 contrevienne à la clause ci-dessus.

i> Art. 11.— D'après les Articles qui précèdent, des 9 privilèges ayant été conférés par nous aux Négo- 9 ciants du dit Bastion et dûment enregistrés, nous

• exigeons maintenant que autant qu'il conviendra

• aux susdits Négociants, toute transaction ayant 9 pour but un lucre quelconque dans ces localité», » soit interdite rigoureusement aux Négociants des » autres Nations.

» Les Négociants du Bastion, effectueront à Texpi- » ration de chaque deux mois, pendant le cours de » toute Tannée, un paiement qui aura ainsi lieu six » fols par an. A cette condition, nous nous engageons » par notre parole sincère et notre promesse formelle » aies protéger.

» Conformément à ce qui précède, tous les deux » mois un sixième de la redevance étant acquitté, le » total de nos revenus est au complément d'une année

• de trente-quatre mille saïma qu'ils s'engagent, par » écrit, à verser comme redevance et intégralement à » Dar-cl-Krimah (le palais du Gouvernement » à Alger).

« D'après cela, les Négociants et les personnes de » leur suite établis au Bastion jouiront, en tout état » de cause, d'une pleine liberté dans leurs alTaires au 2> Bastion, La Calle et autres lieux.' Nous nous enga- » geons de la manière la plus authentique, sur notre » parole sincère, à les garder et les protéger. A ces » fins nous avons exigé que les Présentes fussent rôdi- » gées et enregistrées.

9 Art. 42. — Aucun droit de transit ou de douane 9 ne pourra être exigé pour le corail et l'argent expé-

• dié à Alger par les Négociants qui se trouvent au 9 Bastion. L'argent et autres objets envoyés au Direc- » teur du Bastion, domicilié dans Alger, pour sesbe- 9 soins personnels ne seront soumis à aucun droit.

9 Aucune Nation étrangère ne pourra s'opposer 9 d'aucune manière à ce que les dits Négociants Fran- 9 çais, suivant leur bon plaisir et entière volonté, > changent, destituent et remplacent leurs Agents.

9 Spécialement, les Agents en aucune façon ne » pourront emprunter la moindre somme de qui que

• ce soit ; que nos sujets s'abstiennent de leur faire » aucun prêt, et qu'ils ne soient point trouvés créan«

tt

» ciers de ces Agents des NégociaDtd. C'est de notre D part l'objet de la défense la plus expresse et de la 9 recommandation la plus formelle.

» Art. 43. — Par suite de la Paix avec les pays du » littoral de la France, d'après l'ordre de notre très » aimé, très afTectionné Empereur de France et de la » part du Chef des Négociants du dit Bastion, Pierre » Hely, la gloire de la Nation, M. Annet Caisel, l'un » des Négociants du Bastion, investi du titre authen- » tique d'Oukil (représentant) et porteur d'une Let- » tre du vénérable Empereur de France, se pré-sente » affectueusement devant nous, et des négociations » tendant à obtçnir la liberté du Commerce du Bas- » tion et La Calle, s'engagent et se concluent devant » le Divan de l'Armée. Pour répondre à ses ef- » forts, il est arrêté, d'après la présente Convention, » que protection est accordée aux Négociants, soit

• par Dar el^Krimah, soit par l'Aga de la ville de » Bône, représentant du Bey de l'Est (Constantine), soit » par le Caïd de Colio, à condition que les dits droits » et redevances commenceraient à être payés à par- » tir des premiers jours des mois de Choual prochain, » car, comme il y a jusqu'au jour où les droits et re- » devances devront être payés cinq mois complets, il > est donné décharge par notre respectable Divan » au dit Négociant, M. AnnetCaîsel, qui est, en outre, » déclaré pur de tout dommage au préjudice anté- » rieur causé aux Négociants du Bastion. Jusqu'à » l'expiration totale de ces cinq mois et aux premiers » jours de Choual, il ne sera perçu la moindre somme » Pendant ces cinq mois entiers, il ne sera rien exigé » des dits Négociants, soit dedroits obligatoires (Lez- » ma), soit de DjaTzi (étrennes) à donner à l'Aga de

• Bône, remplaçant le *6ey de l'Est (Constantine), » soit d'argent, pour le Caïd de CoUo et chacun sa-»

? l)i»ft ce retard,

» Le nombre de cinq mois étant accompli dans les

> jours initiaux du mois de Choual de la présente année « mil cent cinq (1694), les Négociants du Bastion » avec le dit Annet Caisel, acquitteront suivant l'an- 0 cienne coutume, soit les droits obligatoires à Dar 9 el-Krimah, soit les droits périodiques (Aould) à » TAga de Bône. représentant le Bey de TEst et au » Caïd de Collo ; en un mot, tous les droits oMiga- » toires et droits périodiques, conformément à ce qui » est stipulé dans notre présent Traité ou Convention.

« Art. 14. — Notre dit Traité fait en double expé- » ditiou, lecture en a été faite par le respectable Di-

• van de la ville d'Alger, dans la maison du Sultan,

> en présence de S. H. le très fortuné Dey, Thonora- » ble Hadji Châban Ëffendi, de tous' les Eulema, des 9 Représentants des corps de troupes; de M. Annet » Caisel, Négociant au dit Bastion. Il a été rédigé » suivant les conditions qui le composent et rendu 9 public. Pacte d'alliance et de protection. Il a été » scellé des noms, sceau et cachet de S. H. le véné-

• rable Dey et du dit Négociant, M. Annet Caisel. Le a présent Traité d'alliance et de protection est donc » authentique, et si quelqu'un se permettait de faire 9 des changements ou de faire quoi que ce soit de » contraire à sa teneur, il serait passible des plus € grands châtiments. Il est donc ordonné de s'y con- » former et de s'y soumettre de part et d'autre.

9 Ecrit dans les trois premiers jours de Djoumadl » premier, an mil cent cinq (!*' janvier 1694).

9 Cachets et paraphes. Signé :

Chaban-Pacha, Dey, Souverain d'Alger, (la protégée.)

t Le Souverain EI'^Hadj Ahmed, Dey. »

« Si^ature de Caieel. 9

A la suite est écrit, en Français, en regard du texte Turc :

f Article ib. — Depuis TOtoman ci-contre fait, « nous avons tenu un second Divan, à la forte inft stance et sollicitation que nous en a fait le sieur € Caisel, Agent du dit sieur Hely, à cause des dettes a qui pouvaient avoir été contractées par ceux qui « ont, ci-devant, négocié aux Places d'Alger, du « Bastion, Cap Rose, La Calle, Bonne, Staure, Le t Collo, Gîgery, Bougie et autres lieux de ce Royau- « me, qui nous a fait connaistre es dont nous soma mes. tous ensemble convenus, de rmjustice qu'il y a aurait de rendre Pierre Hely et ses associés resa pensables des sommes qui pourraient être ducs « par ceux qui ont, ci devant, occupé les dites a Places.

« Nous, après plusieurs paroles et diverses explica- « tions de part et d'autre, le Divan général assemblé, « sommes convenus avec le dit Caisel, stipulant pour

• le sus-nommé, que toutes les dettes des sieurs Pic- « quet, Arnaud, Latour, Lalo, de La Font, Bertela, Ber- « buty , Dussaul t et ses associés,également toutes celles c qui auraient pu être faites depuis que le Bastion et « autres Places ont éfé donnés aux Français, soit a pour prêt d'argent, lismes, droits, achats de mara cbandises, loyers des maisons, salaires ou avances, c tant aux Turcs, Maures, Juifs, que autres Nations-

• qui puissent être, sont, dès aujourd'hui, éteintes et c entièrement abouties, en vertu du présent, dans a toute la dépendance de ce Royaume, même celles a dues à notre Divan, s'il s'en trouvait, sans qu'on c lui en puisse faire aucune demande, et, pour cet a effet, nous ordonnons à nos Beys, Agas et Caïds, c de donner toute la protection nécessaire aux Ohréfi tiens du Bastion, pour y faire leurs négoces, 8ao9

f aucun trouble, et de faire exécuter ce Traitéi les t Articles et tout son contenu, étant notre volonté, et ff que, sans cela, le dit Caisel n'aurait pas traité avec • nous.

« Fait double, en la Maison du Roy, en présence, € etc., etc., le 3 janvier 1B9 4 (3 Djoumada-Premier t 1105).

« Signe : Caisbl. »

(Cachets et paraphes en Arabe et Turc).

Le Traité qui précède fut notifié officiellement par le Gouvernement d'Alger, à l'Agha Gouverneur de la ville de Bône. Notre Bibliothèque possède également le texte original de cette pièce, avec une traduction de Brcsnier. Je ne la reproduirai pas puisqu'elle est presque la copie du Traité qui précède, seulement il est quelques passages qui méritent d'être signalés :

«( L'Agent de la Compagnie, résidant d Bône, se o rendra, quand bon lui semblera, au Bastion. Notre 9 Agha lui en délivrera la permission.

9 Les Négociants du Bastion, libres dans cette loca* » litô, pourront se rendre en quelque lieu que leurs » affaires les appellent, comme auparavant ; s'ils B éprouvaient du tort ou des dommages, ils trouve- » raient protection .

» Lorsque les Négociants de La Calle destitueiont tt leur Agent de Bougie et qu'ils substitueront l'un à » Taulre, que personne d'entre vous n'y mette oppo- » silion, en manifestant une préférence pour l'an- » cien Agent. Qu'ils fassent eux-mêmes le choix et la > permutation de leurs Agents. • (1.)

(1) Sans doute quelque affaire afait dû surgir précédemmeiil, pour que celte clause ait été ainsi mentionnée.

D'aiH*ès le Traité qui précèdei la nouvelle Cofflpâguie fondée par Pierre Hély, nommée ei avouée par l* Empereur de France pour la Pêche du Corail et autres iVié^oces, fut déclarée propriétaire iacommutable des aaciennes Coacessions. Habilement dirigée par Hély, homme honnête et capable, elle débuta avec succès.

Indépendamment des affaires que faisait la Compagnie à Bône et à Collo, elle exportait moyennement, de La Galle même, 90,000 hectolitres de froment. Le prix de la charge locale (153 kil.) variait de 7 fr. 50 à 15 fr. ce qui revient à un prix réduit de 5 fr. 51 c. par hectolitre.

Dans les disettes de 1701 â 1709, Hëly expédia en France, par Marseille et le Havre, jusqu'à deux cent mille hectolitres de blé par an (1).

En 1707, TEtablissement du Cap Nègre, exploité par une Société particulière, demanda à se réunir à la Compagnie Hély. Le Gouvernement ayant donné son approbation à ce projet, les deux Sociétés se fondirent en une seule. Ce fut un heureux événement qui augmenta considérablement les ressources du Comptoir de La Calle.

Nous croyons utile de faire connaître ce que le Cap Nègre avait été jusqu'alors Son nom, dit Elie de la Primaudaie, se rencontre souvent dans les bulletins et tarifs commerciaux de Tépoque.

En 1543, après la chute de la Compagnie du Havre, dont nous avons parlé, les Génois occupèrent le Cap Nègre lorsqu'ils s'établirent à Tabarque, et ce Poste fut regardé, pendant longtemps, comme une dépendance de la Colonie Ci énoise. On ne

(I) Arehlfes do la Marina.

Mit à 4uûi propos les Corsaires dô Tripoli vlarêot chasser de ce lieu les &farchands de Tabarque, qui firent de vaines tentatives pour Tobtenlr plus tard du Bey de Tunis. li paratt que les Arabes se plaignaient de ce que les Génois les renvoyaient souvent sans acheter leurs marchandises, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas besoin, et le Bey ne voulut pas traiter avec eux parce qu'ils se refusaient à établir un commerce régulier avec les Indigôues.

Lorsque Sanson Napollon releva le Bastion de France, il sollicita du Divan de Tunis la faveur de faire le négoce au Cap Nègre. Il y eût, à ce qu'il sem* ble, un arrangement à ce sujet, car ce point du littoral est nommé parmi les lieux et places que le sieur Lepage visita en 1634, lorsqu'il vint prendre possession de son nouveau gouvernement. Mais, quelques années après, les Marchands du Bastion n'occupaient plus le Cap Nègre, sôit qu'ils l'eussent abandonné volontairement, ou, ce qui est plus probable, soit qu'ils en eussent été dépossédés par les Tunisiens.

En 1641, le Gouvernement Français essaya de recouvrer ce Poste important. Le sieur de Montmeillan, envoyé à Tunis pour traiter de la Paix, demanda que le Cap Nègre « fut remis entre les mains du Roy, 9 comme il l'avait été autrefois, aûn d'avoir avec les » Arabes le commerce libre de blé, cire, cuirs, che- » vaux, ainsi que la Pêche du Corail, en échange des- » quelles marchandises ceux du Pays pourraient » acheter draps, toiles, étofifes et tous autres objets, à » la réserve, de part et d'autre, des armes et muni- » lions de guerre et de navigation. »

Les instructions de l'Ambassadeur Français portalent que si le Divan consentait à la restitution du Cap Nègre, il faudrait faire insérer dans le Traité que VhabUation serait fermée par de bonnes murailles

-Me-

et de bons fossés, afin que les ^Maures ne pusscni causer aucun trouble aux marchands. Le Bey parut y consentir d'abord, puis Talfaire traîna en longueur ; au bout de quelques mois, le sieur de Montmeillan fut obligé de remettre à la voile sans avoir rien conclu.

Le Divan de Tunis, qui avait refusé de traiter avec le Gouvernement Français, céda le Cap Nègre à une Société particulière. Un certain Rénier y était établi en 1665, et le trafic qu'il faisait sur cette côte était si avantageux qu'il excita la jalousie d'un grand nombre do Marchands.

a Ceux-ci, souhaitant ardemment d'avoir part dans les profits de l'adroit Négociant, surent si bien représenter leurs raisons au Ministre, qu'on résolut de faire une nouvelle tentative auprès du Bey de Tunis pour obtenir le privilège du négoce au Cap Nègre. » Le Chevalier d'Arvieux fut chargé de cette négociation et sut la conduire avec tant d'Iiabileté que le Divan consentit à conclure un Traité de Commerce avec une Compagnie Française qui s'était constituée sous le patronnage du Gouvernement.

Les stipulations de ce Traité de 1666, sont curieuses. Il portait entre autres choses :

« Art. 1". — Que les Marchands Français qui vienù dront résider au Cap Nègre, y seront sous la pro- » tection du Divan.

» Art. 4. — Que tout négoce qui se faisait aupara- » vant avec les Marchands Francs établis à Tabarque » sera transporté entièrement à la Compagnie des » Français et, pour empocher qu'on continue directe- È ment ou indirectement avec les susdits Marchands, • il sera ordonné par le Bey tel nombre de cavaliers ■ et fantassins qu'il sera nécessaire pour Tintenlire » absolument. Si, malgré ces précautions, on s'aperce-

> vatt que le Commerce se fit clandeatinemeût, il 9 sera permis aux Français de diminuer six mille » piastres des trente-cinq mille piastres dont on par- » lera ci-àprès. El, ne trouvant leur compte dans le » Commerce et voulant l'abandonner et se retirer, ils » le pourront faire en payant outre les trente-cinq c mille piastres les six mille piastres que payaient les f Génois éUiblisà Tabarque. »

» Art. 7. — Le présent Traité a été fait pour vingt » années, entières et consécutives, après lesquelles il

> sera renouvelé et ratifié de part et d'autre.

A Art. 8. - Tous les Principaux ou Chefs Arabes • qui ont accoutumé de vendre aux Génois de Tabar- » que seront obligés de venir vendre aux Français B du Cap Nègre au prix courant (1J.

lia Compagnie avait également la permission d'entretenir pour la Pèche du Corail autant de bateaux et de coralines qu'elle le jugerait convenable.

Il était stipulé, en outre, que les Marchands pourraient rétablir le lieu destiné pour la Chapelle comme il était auparavant et y pratiquer leur religion ; le Divan consentait aussi à ce que les Maisons, les Magasins, les Moulins à vent et les deux Fours pour cuire le pain et le biscuit que l'ancienne Compagnie avait possédés fussent reconstruits et entourés d'une muraille de huit pieds arabes de hauteur et de trois palmes d'épaisseur, avec défense, toutefois, de faire dans la dite muraille aucuns créneaux ni embrasures, mais seulement quatre guérites aux quatre angles pouvant contenir chacune deux hommes pour y faire la garde et défendre l'Etablissement contre les voleurs. Les dits Magasins, Chapelle, Maisons et autres

(t) Recueil de Traités de Testa, 1. 330. Traité du i août 1606 (90 moharrem 1977.)

BâUdMMi fNHivaidat Hte blaochte et réparés toua les ans et, à cet effet, la Compagnie avait la facultéd'ôtabllr autant de Fours à chaux qu'il serait nécessaire. Pour la sûreté du Commerce et la garantie du Bey de Tunis, il était convenu que la Tour située sur la hauteur du Cap, où une petite garnison de Soldats Turcs se tenait d'habitude, serait réparée aux frais des Marchands et que ceux-ci pourraient, au besoin, s'y réfugier avec leurs effets. Le Bey promettait d'ordonner trés-expressément aux Janissaires de défendre, dés qu'ils en seraient requis, les personnes des Français et leurs marchandises.

Il était aussi permis à tous les habitants du Cap Nègre d'aller à la campagne pourchasser ou faire du bois, sans que personne put s'y opposer ; ils pouvaient môme prendre avec eux, s'ils le voulaient, deux ou trois Soldats pour les accompagner et empêcher qu'ils ne fussent insultés.

Enfin,une dernière clause stipulait que si des navires Français, venant de France ou ailleurs, faisaient naufrage sur la côte, les hommes et les effets seraient rendus à la Compagnie, sans que le Divan ou tous autres y pussent rien prétendre, pour quelque raison que ce fut (1).

Les Français ne gardèrent pas longtemps le Cap Nègre. La guerre ayant éclaté entre la France et la Régence de Tunis, ils furent obligés de l'abandonner. Une Compagnie Anglaise l'exploita à son tour ; mais, en 1685, la Paix s'étant faite, le Bey retira aux Anglais le privilège qui leur avait été concédé. Voici ce qui se passa en cette circonstance :

Une Flotte Française, sous les ordres du Maréchal d'Estrées, qui venait de mettre à la raison les Tripo-

(1) Traité de 1006. Voir correipondance de Sovrdis, T. lll.

UUiùê, arriva devant Tonis et exigea des réparations pour les dommages causés au Commerce Français par les Corsaires de la Régence, au mépris des Traités existant entre les deux Etats. Le Gouvernement Tunisien était alors trop occupé de ses guerres civiles pour pouvoir songer seulement à opposer la moindre résistance aux exigences de TAmirai. Le Maréchal d'Estrées n*cùt donc aucune difficulté à vaincre pour obtenir les réparations qu'il était chargé de réclamer.

Le 30 août 1685 (29 ramadan 1096), il signait un Traité par lequel la Régence s'obligeait à payet au Commerce Français, à titre d'indemnité, une somme de 60,000 écus. On rappelait dans ces actes les dispositions arrêtées dans les précédents Traités, relativement à la navigation, au commerce, aux droits et aux privilèges des Français dans la Régence. — Les finances de l'Etat ne permettant pas de payer la totalité de cette somme, il fut convenu que 52,000 écus seraient avancés par la Maison Gauthier, de Marseille ; et, en garantie de cet emprunt, la Régence accorda,à ladite Maison de commerce, l'autorisation de s'installer au Ciap Nègre. Ce fut là l'origine du rétablissement de ce Comptoir Français, lequel reçut du Gouvernement un secours de 250,000 francs, et qui, en 1707, se réunit comme nous l'avons dit, à la Compagnie des ConceS" sions d'Afrique (1). Mais le vieux Bastion et le Poste du Cap Rose furent abandonnés par celle-ci, comme peu utiles et d'un entretien coûteux. Tout avait été réuni à La Calle.

L'Etablissement du Cap Nègre était un des Comptoirs où le commerce se faisait le plus avantageusement. Les marchandises et les denrées du pays s'y

(1) Alph. RoaMeaa, AnoaluToniiiaiiBei.

vendaient A un prix moindre que dans les autres Echelles Françafses (i), et les Arabes qui habitaient ce littoral, moins riches que ceux .des environs de La Calie et du Bastion de France, accueillaient toujours les Marcliands avec la môme faveur. Une bonne partie du commerce se faisait aussi par échange. Le Chevalier d'Arvieux assure qu'en 16^)5, lorsque le sieur Rénier exploitait le Ca#> Nègre, on en tirait annuellement vingt mille muids de blé et quarante mille charges de légumes secs. Le même Comptoir fournissait également, au Commerce, du corail, des cuirs crus,de8 laines et quelques cires ; mais la navigation, au^ approches du Cap, présentait de grands dangers. L'anse étroite qui lui sert de Port n'offre aucun abri aux navires; les barques môme des corail leurs ne peuvent y mouiller en sûreté. Lorsque les vaisseaux de la Compagnie d'Afrique visitaient le Cap Nègre, il leur était défendu de s'y arrêter. plus de trois jours pour faire leurs chargements ; malgré cette précaution, les naufrages étaient fréquents sur cette côte.

Le Cap Nègre est mentionné par les cartographes du moyen-âge, qui l'appellent Tonacran ou Tamccrati. Ce dernier nom (Tamecart) est celui du village qui a été construit sur le sommet du promontoire. Notre voyageur Peyssonnel, qui visita cet Etablissement en 1724, décrit ainsi sa situation :

Le Cap Nègre est situé sur une langue de lerrc qui s'avance dans la mer environ un demi quart de lieue, courant à l'Ouest. Le commencement de cette langue ou de ce Cap est Dn pays plat qui va ensuite en s'élevant, formant une longue colline d'environ quatre cents pas de large, environnée de trois côtés

(t) La charge de blé pesant 310 liTres, poids de MarseUle, ne coiïtait dans le pays que quatre Ut res tournois.

par la mer. Le mouillage se trouve dp côté de TOuest; le fond en est mauvais et coupe les câbles des bâtiments qui s'y trouvent dans le mauvais temps : c'est ce qui fait que ce Port est toujours dangereux et qu'il y arrive de fréquents naufrages.

Ce Port est terminé par une plage ou rivage de sable. II s'y présente, d'abord, une grande muraille à travers laquelle il y a des couftsses par où l'on fait passer le blé des magasins pour l'embarquer avec plus de diligence : car, comme le Port est dangereux, il n'y a point de pays où l'on charge plus promptement et où les bâtiments restent moins de temps mouillés. L'on y embarque par jour deux ou trois mille charges de blé, et les vaisseaux sont toujours expédiés au bout dû deux ou trois jours. Il y a di\ grands magasins capables de contenir soixante mille charges de blé. Ils soutiennent un grand terre-plein qui est la place du marché qu'on appelle bazar. Ce marché est entouré de halles où Ton reçoit les marchandises et le blé qu'on jette dans les magasins. L'entrée de la place se trouve à côté du marché. De là, l'on monte 'sur une jolie terrasse où il y a sept pièces de canon. Vis-à-vis est la maison du Directeur et, par derrière, diverses loges pour les employés Plus haut est l'église, et, sur le sommet du Cap, il y a une forteresse mal bâtie et mal fortifiée avec dix pièces dû canon (1).

En 1713, la Compagnie Hély fut dissoute et remplacée par une autre qui piit le nom de Compagnie d'Afrique. L'année suivante, un nouveau Traité de Commerce fut conclu entre le Directeur de Marie et Hassan, Bey de Constantine, au nom du Divan d'Alger.

(1) PajrHOOBOl^PiWi

Celle convention reprodaîsait les dispositions principales da Traité de 1694 ; mais un article particulier stipulait » qu'aucun bâtiment étranger^ de quelque Nalion qu'il fût, même musulman, « ne pourrait ve- > nir charger du blé, de l'orge et des fèves, à Bône, à » Tarcul (Takouch), el dans les autres lieux de la « côte, sous quelque prétexte que ce fut. o Cet article, très curieux, prouvé la grande faveur dont jouissaient alors les Marchands de La Calle.

En i719, Mohamed ben Hassen, dit Effendi, personnage ne sachant ni lire ni écrire, qui alors gouvernait Alger, se montra cruel envers les siens et peu traitable avec les Etrangers : 11 provoqua les plaintes de notre Consul d'Alger à l'occasion de contraventions qui restèrent impunies. Cette conduite qui donnait la mesure de sa tolérance en fait de Piraterie, enhardit bientôt les Rais des bâtiments corsaires, au point que notre Commerce maritime eût encore beaucoup à souffrir de leur insolence. Les Français, résidant à Alger, furent iusultés et M. Beaume, notre Consul, sans force auprès du Divan, sans crédit auprès du Pacha et, par conséquent, déconsidéré aux yeux de la ville entière, se vit forcé de demander son rappel.

Duquesne, à la léte d'une Escadre, revint demander quelques satisfactions. Dans cette circonstance, le Conseil de Régence crut devoir envoyer, à Alger, le vieux négociateur Dussault, avec Tordre de travailler à rétablir les affaires sur l'ancien pied. Connu et aimé dans le pays depuis quarante ans, Dussault y fut reçu a\ec « de grands honneurs » et n'eût pas de peine à ressaisir une partie de Tinfluence dont il avait autrefois joui sur Tesprit des hooimes les plus marquants du pays. Trente Turcj^ esclaves à Marseille, qu'il retira des Galères et dont il fit présent au Dey, achevèrent

de disposer le Divan en sa faveur, et, )e 23 décembre i719, il signa un Traité pour cent ans (1).

Par arrêté du Conseil d'Etat, du 5 juin 1719, les possessions d'Afrique étaient passées entre les mains de la Compagnie des Indes, Le privilège du Commerce de la côte de Barbarie lui était accordé pour vingt-quatre ans. En 1725, cette subrogation fut déclarée perpétuelle ; mais il parait que la Compagnie des Indes ne sût pas mieux conduire ses affaires en Afrique qu'en Asie ; car, cinq ans après, elle fut obligée de supplier le Roi d'accepter la rétrocession, délaissement et transport du Commerce de Barbarie. A dater du 19 novembre 1730, le privilège était concédé pour dix ans à un sieur Jacques Auriol (2). Ces dix ans qui commençaient au 1*' janvier 1731, ayant par conséquent expiré le 1*' janvier 1741, un Edit du Roi, du mois de février, fit passer le privilège à une Compagnie nouvelle qui prit le titre de Compagnie Royale d'Afrique (3).

Il fut réglé, par ce môme Edit que la valeur des immeubles^ fixée à 150,000 francs, serait payée à la Compagnie des Indes par la Compagnie Royale d'Afrique et qu'il en serait de môme du prix des objets mobiliers ; mais il fut accordé du temps pour ces deux payements.

Le fonds social fut fixé à 1,200,000 francs, divisés en douze cents actions de 1,000 francs et portant in-

(t) Raof .

(S) m JeiD-Baptiite Féntx, dtreetear commiodant à la called*ordr« de la Compagnie d*Airrique, pour et a« Dom da sieur Jacques Aaiiol, principal inléressé i la dite Compagnie, tint à Alger poar faire renouvellor les anciens traités; 6 juillet 1731. • (Note inscrite inr OD registre de chancellerie.) (DeToulx, " ArchlTet).

Le prédécesseur de Fenix comme gouTerneur des cooeettioos, avait été Esprit de Sal?e.

(3) Blledela PrimandaleelPéllisler, d'tprà lei irebiTef dom* illMrt dM ilTiiiref étriiifdrçf ,

térôt de six pour cent de garantie par la Chambre de commerce de Marseille. En outre, l'Etat accorda une subvention annuelle de 40,000 francs, pendant cinq ans.

La première année de son existence, la Compagnie Boyale d'Afrique fut sur le point de faire Tacquisition de nie de Tabarque. En 1731, Stepliano Lomellini, à qui elle appartenait, l'avait vendue à son cousin Oiacomo Lomellini. Celui-ci fit de mauvaises affaires et administra si mal, qu'en 1738 beaucoup de Tabarquiûs l'abandonnèrent et allèrent s'établir dans la petite Ile alors déserte de Saint-Pierre, dépendance de la Sardaigno. Il chercha al )rs à se défaire de Tabarque,et la Compagnie Royale d'Afrique entra en négociations avec lui, par le moyeu d'un commerçant de Marseille, appelé Fougace.

Cet homme fut chargé, par le Gouvernement, en 1741, d'aller traiter de cette cession à Gènes. Mais son verbiage méridional et ses indiscrétions ébruitèrent bientôt le but de sa mission; il était tellement enflé de l'importance de sa commission, dit Desfonlaines, qu'il la confiait au premier venu et elle ne tarda pas d'être connue du Bey de Tunis qui, à la môme époque, interceptait une lettre du Directeur Viller, du Comptoir du Cap Nègre, lequel démontrait à la Chambre de commerce de Marseille les avantages qui pourraient résulter, pour le commerce de la France, de l'occupation de l'Ile par la Compagnie Royale d'Afrique (i).

Aussitôt, Ali Pacha de Tunis résolut d'enlever Tabarque à ses faibles défenseurs avant que, tombant aux mains des Français,elle ne devint pour lui un sujet de plus sérieuses inquiétudes. Huit galiotes furent

(1) Df|fonUlD4f»*

immédiatement armées et envoyées du côté de nie, en môme temps que des troupes s'y rendaient par terre, en longeant la côte, sous le prétexte d'aller réduire des montagnards des environs.

Arrivé dans le port de Tabarque, le Raïs, commandant la petite division, engagea le Gouverneur et les principaux officiers de la garnison à passer à son bord pour travailler, de concert avec lui, à un arrangement qui devait terminer tous les petits sujets de plainte existant de part et d'autre. Ce piège grossier réussit complètement : l'imprudent Gouverneur ne fut pas plutôt à bord avec sa suite, qu'il se vil arrété,et la mise à terre des troupes,qui étaient embarquées à bord des corsaires, jeta une telle panique au sein de la population de l'Ile qu'elle n'essaya pas môme de résister. Elle était d'ailleurs privée de ses meilleurs défenseurs qui, par malheur, étaient allés ce jour-là à la poche du corail.

Ceux des habitants qui trouvèrent moyen de s'échapper, et ils étaient près de cinq cents, se réfugièrent à La Calle, et, de là, dans l'Ile de St-Pierre, auprès de leurs parents, où ils formèrent un nouvel Etablissement.

Ainsi fut anéantie l'occupation Génoise de Tabarque qui prospérait d^jà depuis près de deux siècles, malgré les guerres intestines qui déchiraient l'Algérie et la Tunisie, malgré l'envieuse rivalité de la Compagnie Française d'Afrique, qui avait déjà tenté vainement, môme par la force, de détruire l'Etablissement Tabarquin (1).

Un hîstorien,Tunîsien, rapporte que ses compatriotes s'étant emparés de Tabarque, démolirent les fortifications, l'église et les habitations, et, après avoir

(1) AonalM TuiiiiieoDei de Roasseau.

laissé une forte garnison au château, ils rentrèrent à Tunis, traînant en esclavage neuf cents hommes, femmes et enfants. Il ne parle pas de ceux qui s'échappèrent et allèrent s'établir à l'Ile de Saint- Pierre. (1) Avec les débris des habitations démolies dans rile, les Tunisiens firent une jetée à l'eifet de relier l'Ile à la terre ferme, ainsi qu'un fort sur la côte pour la commander.

Au moment de la prise de Tabarque, la France venait de se brouiller avec le Gouvernement Tunisien à la suite d'une maladresse de son Consul. Donc les troupes qui avaient accompli cette expédition, avant de rentrer dans la Capitale, reçurent l'ordre de détruire l'Etablissement Français du Cap Nègre. La mesure fut exécutée avec la dernière rigueur; ce Comptoir,dont la possession était acquise à la France, depuis le Traité signé en 1685, par le Maréchal d'Estrées, fut occupé, pillé et démoli, et ses habitants traînés prisonniers à Tunis (2).

Nous allons, désormais, laisser parler Poiron^, car les renseignements que fournit son Mémoire sur cette époque sont précieux et ils nous ont paru si intéressants que nous n'avons pas voulu en faire une simple analyse.

c Dès les premières infractions, la Cour de France avait fait armer deux frégates et «deux barques, commandées par MM. de Marquize^ de Parnat et Saurins qui vinrent croiser sur les côtes de la Régence, pour en interrompre le Commerce et protéger celui des Français contre les Corsaires Tunisiens. Ces bâtiments croisèrent pendant le reste de l'année 1741,

(1) De nos jours encore, il existe à Tanis et à Bdne an assez grand nombre des anciens habitants de cette Ile, qui portent le nom générique de Tabarqoins.

(9} Annalea Tnnisiennes de Rousseau.

avec peu de succès et ne purent empêcher la prise de quelques vaisseaux Français richement chargés.

» M. de Saurins^ Lieutenant de vaisseau, qui commandait une des barques, était destiné à garder la côte depuis Bône jusqu'au cap Zebib ; il joignit au compte qu'il rendit de cette mission, au Ministre, un détail sur l'état et la situation de llie de Tabarque, avec ses réflexions sur l'importance d'acquérir cette Place que les Tunisiens gardaient alors avec beaucoup de négligence, ce qui donna lieu à une expédition qui mérite d'être détaillée, c Le Directeur qui commandait à cette époque à La Galle, ne s'y trouvant plus on sûreté depuis la destruction du cap Nègre, fit de son côté parvenir des Mémoires à sa Compagnie, sur la situation de 111e de Tabarque, la facilité qu'il avait de s'en emparer et les avantages essentiels qui en reviendraient à l'Etat et au Commerce. Ses mémoires se trouvèrent conformes à ceux de Saurins. On dressa un projet pour surprendre cette Ile et l'exécution en fut confiée à cet Officier. On ne pouvait faire un choix plus digne: M. de Saurins n'avait alors que vingt-sept ans, mais il joignait à une valeur éprouvée, la sagesse et la connaissance nécessaires à la guerre. Il demanda à la Cour, pour première disposition, de faire passer à La Calie, sous prétexte de la sûreté de cette Place, 150 soldats qu'il trouverait lors de son arrivée et qui seraient à sa disposition pour entreprendre un coup de main sur cette Ile, au moment où les circonstances pourraient le lui permettre.

» M. de Saurins arma le plus promptement qu'il

lut fut possible deux brigantins. sur chacun desquels

i] plaça 3 officiers, 12 soldats et 80 matelots et il par -

tit de Toulon le 26 avril 1742, laissant croire qu'il

. allait soutenir la pêche du Corail sur les cotes de

Barbarie, ce qyii parut un prétexte vraisemblable.

» Deux frégates et quatre galères (1) qu'où armait en tnème temp^ et qui partirent quinze jours après, avaient ordre d'aller croiser sur les côtes de Tutiis et devaient le favoriser dans son expédition. Il convint avec le Commandant des galères qu'il rencontra sur mer, qu'il lui fournirait 80 soldats et qu'il les lui ferait passer à La Galle aussitôt qu'il aurait pris fond dans la Baie de Carthage.

1 M. de Saurins, ayant employé toute la diligence possible, arriva dans ce Port, le 4 juin, où, après avoir conféré avec le Directeur de la Compagnie, sa première démarche fut de connaître par lui-mônre la situation des lieux. Il se travestit en Maure, partit à l'entrée de la nuit, lui neuvième, dans une barque coraline, et reconnut, avec le plus d'exactitude qu'il fut possible, le circuit de l'Ile, qui n'est qu'à cinq lieues de La Calle. Il remarqua l'endroit le plus propre pour faire sa descente et celui dont il fallait s'emparer pour se ménager une retraite assurée; il monta ensuite sur le câp Parque, situé en terre ferme, vis à vis de Tabarque, pour y attendre le jour et reconnaître tout le local de la Place. Ce cap est si voisin de l'Ile, que M. de Saurins distinguait aisément, de là, tout ce qui s'y passait et jusqu'aux Turcs qui fumaient leurs pipes devant leur corps de garde.

» La ville de Tabarque occupait jadis tout le terrain de l'Ile, qui est dominé par un château bâti par Charles-Quint, sur le sommet d'une colline, à la pointe la plus septentrionale.

» Les murs de la ville sont baignés par la mer du côté de l'Ouest et, quoique démolis en partie, ils n'en étaient pas moins inaccessibles, La côte du Nord est

(1) Les Frégate! étaient commaDdées par HM. de Maisiac et Bompart et les galàrea par M. de Dargemont.

fort escarpée et ne pouvait être abordée qu'en un seul endroit, et les bâtiments un peu forts ne pouvaient être à couvert du canon du Château que dans une anse, vis à vis de laquelle était un poste appelé les Fournasys. C'était le principal endroit dont il fallait s'emparer pour avoir communication avec la mer et, par conséquent, une retraite sûre. Le bras de mer qui sépare cette Ile de la terre ferme et qui sert de Port, est peu profond et se trouve distant de 2 ou 300 toises.

» M. de Saurins ayant reconnu qu'il était possible de réussir dans son entréprise et que le succès ne dépendait que de la célérité, dépêcha, dès qu'il fut de retour à la Calle, une coraline à la Baie de Carthage pour avoir des nouvelles des galères et des frégates et demander le secours des troupes qui lui avait été indiqué. Quoique cette coraline eût à faire un trajet de 60 lieues, elle fit une si grande diligence qu'en trois jours elle fut de retour et lui apporta une lettre de M . de Bompart, qui lui mandait que l'équipage de la frégs^te était en si mauvais état qu'il ne pouvait lui fournir le moindre secours, et qu'il remettrait ses lettres au Commandant des galères dès qu'elles arriveraient.

» M. de Saurins qui les avait laissées à Cagliari depuis plusieurs jours, surpris de ce contre temps et présumant qu'elles ne tarderaient point à paraître fit, en attendant, ses dispositions pour être prêt à marcher dés l'instant que les détachements promis le joindraient.

« Il eut, dans ces entrefaites, plusieurs conférences avec un Maure que le Directeur de la Calle lui produisit. Cet homme, depuis longtemps attaché aux intérêts de la Nation, devait, par ses intelligences et les connaissances qu'il avait du pays, non seulement

servir de guide, mais ii s'engageait de faire servir les Maures de la coatrée qui, au premier coup de fusil que Ton tirerait sur TUe, feraient main basse sur une poignée de zouaves qui gardaient un fort que les Turcs bâtissaient en terre ferme et qui n'était pas même armé.

• M. de Saurins, qui n'avait pas une grande confiance dans ce Maure, hésitait à se livrer à un hom-: me de cette espèce, dans une affaire aussi délicate ; mais, comme il était indispensable d'avoir des guides et des espions, il n'oublia rien pour mettre à l'épreuve la fidélité de celui-ci, sans pouvoir rien découvrir qui justifiât ses soupçons : il crut enfin devoir s'en rapporter entièrement à lui et il prit, d'ailleurs, toutes les précautions que la prudence put lui suggérer pour que son projet ne transpirât pas. On tint les portes de La Galle fermées pendant plusieurs jours pour empêcher les Maures du dehors de voir les préparatifs de l'entreprise, sous prétexte de précautions contre la Peste.

» Cependant ce traître avait donné des avis à l'Agba du château de Tabarque (1) dès qu'il avait vu l'affaire sérieusement entamée, et celui-ci avait mandé au Bey un détail circonstancié du projet des Français. Le Bey, aussitôt, avait fait passer des troupes dans les environs de Tabarque, pour s'y jeter quand il serait temps ; et le perfide confident, pour mieux couvrir gon jeu, promit sur sa tôle, à M. de Saurins, qu'il trouverait, en passant près du cap Parque, un de ses frères, qui lui ferait part des dispositions des Maures, prendrait ses ordres et se mettrait à leur tête.

» Il est certain que les Maures établis aux environs

(1) CeitrAgba même dachâleaa qai apprit à de Saorins qu*il a? aii été trahi par ce Maore, à telles enseignea que celui-ci a? ait moDtré une bague que cet oiOcier lut atalt doDoée.

de Tabarque et des Concessions Françaises auraient souhaité que cette Ile eût ëtè reprise par les Chrétiens. Le commerce qu'ils faisaient avec eux les enrichissaient, ce qui avait entièrement changé de face ; mais, quoique intéressés dans cette trahison, quand môme elle eût été vraie, les Maures n'eussent point été^ peutr-étre, si hardis, ni assez entreprenants, pour prendre les armes contre un Prince à qui les cruautés ne coûtent rien.

» M. de Saurins, inquiet de n'avoir aucune nouvelle du côté de Carthage, vit enfin arriver, au bout de vingt jours, une barque du Roy, commandée par M. de Castellon, qui lui apportait une Lettre de M. de Massiac, Commandant les forces maritimes Françaises dans la baie de Tunis. Il apprit, par cette Lettre, que les galères étaient détenues à Cagliari, en Sardaigne, par des fièvres pestilentielles qui s'étaient introduites parmi les chiourmer., et qu'elles se trouvaient hors d'état de naviguer. Le Commandant lui marquait encore qu'il restait seul dans la baie de Tunis au départ de la barque qu'il lui dépêchait, et qu'il avait été obligé de renvoyer en France la frégate de M. de Bompart pour y renouveler son équipage. M. de Saurins comprit qu'il attendait en vain du secours et vit avec regret une entreprise si importante devenir inutile et sans effet. Le Directeur de La Calle, toujours plus ardent à voir exécuter le projet, lui offrit alors dé suppléer au secours qu'il attendait par dés matelots corailleurs qui étaient oisifs à La Calle^ et assura de nouveau que les Maures de la contrée étaient tous disposés à seconder son entreprise.

» Pour n'avoir rien à se reprocher, M. de Saurins assembla un Conseil, composé de ses Officiers et de ceux de M. de Castellon, dans lequel, après avoir entendu le rapport du Maure sur la faiblesse de la gar-

nison, qu'il assurait n'être que de 80 à 100 hommes» et sur l'impatience des Maures du pays, le Directeur de La Calle exposa en détail la nécessité de s*emparer de Tabarque et la facilité qu'il y avait à le faire ; sur cela, ou décida unanimement que, sans différer plus longtemps^ et toutes choses se trouvant disposées pour l'exécution, on partirait dès le lendemain, c'est-à-dire le deuxième jour de juillet (1).

0 M. de Saurins, après avoir fait charger sur les brigantins toutes les munitions de guerre et de bouche nécessaires, avec quelques pièces de canon pour former des batteries, fit embarquer, sur les sept heures du soir, tous ses gens divisés en sept détachements. Six de ces détachements, conduits chacun par un Tabarquin, devaient attaquer six différents postes, et le septième devait rester sous ses ordres pour porter du secours où le cas l'exigerait.

• Les troupes embarquées, Jd, de Saurins assembla les Officiers sur le quai, leur rappela ses dispositions et s'embarqua après avoir dit au Directeur de La Galle, en particulier, que quoi qu'il arrivât de la tentative qu'il allait faire, il trouverait moyen de sauver l'honneur des armes du Roy.

« Le temps était serein et calme; les coralines marchaient sur une ligne, voguant sans bruit, et les deux brigantins qui ne pouvaient aller aussi vite suivaient et devaient se tenir à une distance de terre pour fournir toutes les munitions de guerre et de bouche dont

(I) On poorrail reprocher à de Saurins de n*atoir pas renvoyé à Tannée snivanle rexécotion de son projet, dès qoe le secours promis lai a? ait manqué ; mais en prenant ce parti, il aurait donné le temps an Bey d'actiever le fort qu'il faisait construire en tfrre ferme, ce qui aorait rendu toute tentative inuiiie pour l'avenir. D'ailleurs, il était impoasible que dans l'espace d'un an son dessein n^eût transpiré. Toutes ces réfleiions déiermini'Tent cet Officier à passer outre, d'autant plut qu'il n'y av#it qne la surprise qui put la faire réussir.

les assaillants pouvaient avoir besoin. La barque fermait la marche et devait se tenir, sous voile, à portée du Port. M. de Saurins trouva le frère du Maure à l'endroit convenu, ce qui lui donna bonne opinion delà ûdèlitë de son guide et de tous ses rapports ; on mit du temps à gagner le lieu du débarquement, et ce ne fut qu'à deux heures et demie que les premières coralines abordèrent dans la partie du Nord-Est de l'Ile ; tout y parut tranquille, à l'exception d'un feu qu'on vit passer dans le château : rien ne lit supposer la trahison.

» M. de Saurins avança jusqu'au milieu du bourg avec une peine infinie, à cause de l'irrégularité du terrain qui était escarpé et rempli de broussailles ; il se porta sur une petite élévation, d'où il pouvait, autant que l'obscurité le permettait, découvrir tout le circuit de l'Ile. C'est le poste qu'il choisit pour se former et faire partir, de là, les six détachements qui devaient faire leur attaque tous à la fois , mais s'apercevant que plusieurs coralines n'avaient point encore pris terre et que le détachement qui devait attaquer les postes des fourrages n'était point encore rendu, il craignit que le jour, qui ne devait pas tarder, ne le surprit, et cette considération lui fit prendre le parti d'aller faire lui-môme cette attaque, étant très essentiel que le poste fut pris avant le jour, afin que les brigantins abordassent. Il laissa M. Dagay, avec ordre de dire à M. de Kalio, Commandant en second, de faire attaquer dès que tout serait assemblé, et de remplir sa place jusqu'à son retour.

» Le Maure conduisit M. de Saurins droit au poste des fourrages. Dès qu'il en fut à une certaine distance, on cria : Qui vive ! et un instant après, on fit sur lui une décharge de mousqueterie ; mettant alors la bayonnette au bout du fusil, il fondit sur les Turcs

qui reculèreat dans une cour, où il entra pêle-mêle aveceux« et, comme ils s'étaient retirés sous un hangar, il leur fit jeter quelques grenades qui les débusquèrent et qui les obligèrent d'entrer précipitamment dans le corps de garde, où ils oublièrent d'éteindre la lumière.

« II ne restait plus qu'à les forcer dans ce dernier retranchement, et M. de Saurins ordonna à ses gens de l'y suivre : quoique du pas de la porte il aperçut quarante fusils pointés sur lui, il avance, mais il est jeté sur le carreau ainsi que son sergent. Sa troupe effrayée et sans chef n'ose entrer, et les Turcs étonnés n'osent sortir. Les siens, cependant, le retirent par les pieds et portent leur Commandant hors de l'enceinte où, revenu à lui, il s'aperçoit qu'il a reçu un coup de fusil dans le cou et un autre dans le bras. Fâché que ses gens n'eussent pas persisté à forcer ce po^te qu'ils auraient emporté, il tâchait de les animer pour les faire retourner à la charge, lorsque M. de Kalio vient lui rendre compte du peu de succès des autres attaques qui avaient été faites suivant ses ordres. II lui apprit que la résistance avait été telle partout qu'on ne pouvait douter qu'ils n'eussent été trahis, qu'on avait perdu beaucoup de monde et que le Chevalier de Thieuville et G ineste avaient été tués et deux autres Officiers blessés.

» M. de Saurins voyant son coup manqué et la trahison manifeste (l), ordonna à M. de Kalio de faire battre la retraite, de conduire tout ce qui restait à l'endroit où avaient abordé les coralines, et de lui en

(I) Le iraitre Maure 8*était éclipsé dès qa*il atail f u les détachemeolt engagés et ne parut plus. Un an après, il Tut tué par des Français de Lt Celle, en haine de sa trahison. On troofa sur lui la bague que M. de Saurins lui arait donnée et qui fut ren? oyée à cet Officier.

envoyer une pour lui et ses gens à l'anse des Fourrages.

» Le tambour venait d'être tué, il fallut y suppléer par la voix, ce qui répandit une telle frayeur parmi les matelots, qui, pour la plupart, à là vue des cora- Unes poussées au large par la lâcheté de ceux qui les gardaient, jetèrent leurs armes bas et se cachèrent sons les roches du rivage. D'autres se jetèrent à la nage pour les joindre, quelque éloignées qu'elles fussent. — Les Turcs, témoins de ce désordre et des clameurs de ceux qui tâchaient de rappeler les coralines, devinrent plus hardis et, se montrant, le sabre à la main, du haut de leurs remparts, en parurent plus terribles à des gens peu faits à la guerre et à soutenir la vue de l'ennemi, de sorte que la confusion devint générale et qu'à l'exception d'un petit nombre de braves gens, la plupart couraient çà et là sans savoir où ils allaient.

9 M. de Meyronnet vint rendre compte de tous ces eontre-temps à M. de Saurins, qui ordonna à cet Officier de rallier tous ceux qui pouvaient être aux environs et de reconnaître un Poste élevé cpi'il voyait à portée ; ce que cet Officier ayant exécuté avec autant de valeur que d'activité, il s'y barricada avec une quarantaine d'hommes résolus de périr les armes à la main.

» Le soleil était déjà levé et les forts commençaient à tirer du côté de cet espèce de retranchement qui était entièrement découvert. Les ennemis qui, jusques-là, avaient cru les Français en plus grand nombre, n'avaient osé sortir ; mais aussitôt qu'ils s'aperçurent qu'il ne restait qu'une poignée de gens, ils vinrent en force, attaquèrent M. de Kalio qui avait une vingtaine d'hommes qu'il avait rassemblés et qu'il conduisit, avec M. de Villeneuve, à M. de Saurins.

Ils se jetèrent, de là, sur le retranchement de ce Commandant, qui, après avoir exhorté ses gens à vendre chèrement leur vie, ût faire feu sur eux. Les premiers Turcs qui se présentèrent furent défaits, mais ceux qui les suivirent, s'étant fait un passage, firent de ce peloton de Français une horrible boucherie sous les yeux de leur Commandant qui, dans cette mêlée, ayant reçu un coup de sabre sur la tète, tomba du haut de cette terrasse sur des rochers, où on crut qu'il s'était écrasé. M. de Meyronnet fut terrassé par un Turc moins sanguinaire que les autres,qui lui cria de ne point remuer eL qui l'emmena ensuite au Château. Il fut le seul qui éciiappa au carnage que les Turcs firent dans ce retranchenaent.

« La perte des Français fut d'environ cent hommes, y compris quelques-uns qui se noyèrent en voulant atteindre les coralines. Il y eût une soixantaine de blessés, et, le reste,au nombre de J50, furent faits esclaves et renfermés dans le Château de Terre- Ferme, où M. de Saurins fut conduit, sur le soir, au grand élonnement de tous lesautreaqui le croyaient haché en pièces. Quelques-uns de ceux qui s'étaient jetés à la nage, joignirent cependant les brigantins, qui se rendirent avec la barque à La Cal le où ils portèrent l'épouvante et l'effroi.

« M. de Saurins, conduit prisonnier à Tunis, fut rendu à la liberté l'année suivante, c'est-à-dire en 1742, lors du Traité de Paix conclu entre la France et le Bardo (1). Cette Paix permit à la Compagnie de signer une Convention pour le rétablissement du Comptoir du Cap Nègre ; mais elle n'en jouit pas longtemps, la guerre ayant éclaté de nouveau entre les deux Puissances.

(t) Voir dans les Annales Tunisiennes, ce qui arri? a à de Sau> rin, pendant sa capUvilé à Tunis.

Au moment où se produisaient les événements qui précèdent, un conflit plus grave vint troubler la bonne intelligence entre la France et* Alger, à propos d'un chebek dé la Régence, capturé dans les eaux de Toulon par une galère Espagnole, cachée derrière le Cap Sicié. A cette nouvelle, le Dey d'Alger fit saisir notre Consul et les Prêtres de la Mission, et les envoya aux fers. Sept navires du commerce Français étaient dans le port ; il fit arrêter les équipages et envoya ces malheureux marins, enchaînés deux par deux, aux travaux les plus rudes, voulant que tous y res^ tassent jusqu'à ce qu'on lui eût rendu son chebek et tout ce qu'il portait. De plus, le Dey dépêchait* Bougie, Bône et La Calle, un courrier porteur d'ordres pressants aux Gouverneurs de ces Places, d'arrêter tous les vaisseaux de la Compagnie royale d'Afrique, d'en interrompre entièrement le commerce, et de mettre tous les Français dans les fers. Cette mesure violente enlevait toute incertitude sur les dispositions hostiles des Algériens.

M. de Fougas, Gouverneur du Bastion de France, à La Calle, dépêcha aussitôt une barque à Marseille et prit ses mesures pour ne pas être surpris en cas d'attaque de la part des Turcs. Quelque temps après, rafifaire s'arrangea, et les Français rentraient dans leurs Etablissements et semblaient devoir y jouir de quelque tranquillité lorsqu'une nouvelle circonstance vint encore jeter le trouble parmi eux.

C'était en 1744 ; un Turc qui, passant aux Concessions, avait, sans fondements, élevé des prétentions que l'Agent ne voulut pas reconnaître, résolut de se venger, et, irritant par ses discours le Dey, qu'il vint trouver, il le porta à un de»ces actes iniques, tels que les Nations Européennes eurent tant de fois occasion d'en supporter à Alger, Il lui persuada que les Fran-

çais, contrairement aux anciens Traités, élevaient des fortifications, qu'ils refusaient des secours aux bâtiments de la Régence pendant qu'ils en donnaient à ceux des Tunisiens; qu'enfin, ils favorisaient les ten-> tatives de3 galères de Malte sur la côte du Levant

Le Dey envoya à La Calle cinq chebeks, qui y commirent toute espèce de désordres. Les fortifications, que les Français avaient en effet élevées pour leur propre défense, contre les Tribus voisines et avec le consentement du Bey de Oonstantine, n'existaient déjà plus, car, dans la crainte d'irriter le Dey, ils s'étaient d'eux-mêmes décidés à les détruire. Néanmoins, les équipages des chebeks firent une descente ; ils se livrèrent au pillage, le corail et la caisse furent enlevés ainsi qu'une cinquantaine de Tabarquins qui, depuis longtemps, étaient au service de la Compagnie du Bastion. Enfin, les Français, hors d'état de résister à ces brigands, s'enfuirent à l'intérieur du pays où beaucoup d'entr'eux moururent sous le fer des montagnards (1).

Les Anglais voulurent profiter de cette mésintelligence.entre le Dey et la France,pour tenter d'enlever les Comptoirs de nos Concessions d'Afrique. Un des leurs, établi à Alger, proposa au Dey de lui accorder la ferme des Concessions. Il s'engageait à (»ayer le double de ce qu^elle lui rapportait habituellement. Le but qu'il se proposait était de former, sur la côte, un Etablissement temporaire, susceptible de pourvoir aux approvisionnements des Escadres Anglaises dans la Méditerranée, pendant le temps de la guerre avec la France, et, par conséquent, d'obtenir l'autorisation de chasser les Français de La Calle, Une Division Anglaise de sept bâtiments parut devant Alger, le 35 oc-

tobre 1744, pour appuyer cette demande. Le Dpj, dont la colère contre la France s'était calmée, ne voulut point donner suite à cette proposition (1). »

Malgré les Incidents qui précèdent, la pèche et le . commerce de nos Concessions étaient en voie de prospérité. La destruction de l'Etablissement Génois ayant écarté la seule concurrence que la Compagnie Royale d'Afrique eû^â redouter, celle-ci s'occupa de donner à son Comptoir une organisation régulière et permanente que démontre le document ci-après :

Règlement pour le Comptoir de La Calle,

« Art. l*^ — La Compagnie ayant chargé des fonc- » tiens d'Inspecteur, sur les gens de Maistrance de La » Calle^ le sieur Mestré, à qui elle accordera, à la fin » de chaque année, une gratification sur le compte » que le Directeur lui rendra de son zèle et de son » application, elle entend qu'il soit établi et maintenu » en cette qualité, que le Directeur le fasse rest)ecter > et l'accrédite auprès de la Maistrance, et que le dit » Mestré exécute et fasse exécuter les ordres que lui » donnera le Directeur.

9 Art 2. — Le Directeur nommera deux Patrons » pécheurs au corail pour faire les fonctions d'Inspec« » teur sur tout le Corps des Pécheurs, qu'on divisera » en deux classes. Il choisira, pour cet effet, les Pa- » trons les plus raisonnables, les fera respecter du 9 Corps, aûn qu'ils se conforment aux ordres qu'ils » leur donneront de la part du Directeur; la Compa- » gnie leur accordera une gratification à la fin de Tan- » née, si le Directeur lui rend de bons témoignages » de leur conduite.

(1) Eanf et Mémolret de It ConirégtUoii 4e It MUtloo.

» Art. 3. — Il y aura, à l'avenir, un Capitaine des » soldats, un Sergent d'armes et un Caporal. Le poste » de Capitaine d'armes ayant été supprimé, la Com- » pagnîe a nommé le sieur Geoffroy à celui de Capii taine commandant les soldats, et le sieur Sicard à » celui de Sergent d'armes. Le Capitaine rendra » compte au Directeur de l'état de sa Compagnie, de

• la conduite des soldats et leur fera exécuter les or - » dres qu'il recevra du Directeur.

» Art. 4. — Le Directeur commettra un sujet capa- » blo aux fonctions d'Inspecteur des frégataires, le- » quel aura soin de veiller à ce qu'ils soient assidus » aux trï^vaux qui seront ordonnés par le Directeur ; » la Compagnie lui accordera une gratification à la » fin de l'année, si le Directeur écrit qu'il Ta mé- » ritée.

t^ Art. 5 — Un des Commis à la mesure sera chargé, i par le Directeur, de veiller sur les meuniers, les » boulangers, les bouchers et les maçons.

» Art. 6. — L'Etat-Major de la Place sera composé » du Directeur, des Aumôniers, du Caissier, du Clian- » celier, du Garde-Magasin, du Capitaine des sol- » dats; ils mangeront à là table du Directeur, comme

• aussi le premier Drogmanet le premier Chirurgien. » Si l'usage a établi quelque distinction dans les pla- » ces de la table, les rangs seront réglés, à l'avenir, » conformément à celui qu'ils tiennent dans l'état » présent. Les Commis à la mesure se placeront sui-

• vant leur ancienneté.

» Art. 7. — Le Directeur assemblera, à l'avenir, *x> une fols la semaine, dans sa maison, le Caissier, le » Chancelier, le Garde magasin et le Capitaine, pour » conférer avec eux sur la Manutention et l'Etat de j» la Place et sur les précautions à prendre au dehors » pour la sûreté du Commerce et de la Place ; les dé-

libérations qui seront prises seront couchées dans un registre particulier ; il en sera envoyé copie à la Compagnie et elles n'auront leur exé<5ution, excepté dans les cas pressants, qu'après avoir été approuvées par la Compagnie.

» Art. 8. — Le tabac, l'eau-de-vie et le vin, dont le Directeur a le débit exclusif; seront à l'avenir débités par une personne qu'il nommera. Le tabac sera payé des deniers de la Compagnie qui fera envoyer le vin et l'eau-de-vie pour la Cantine sur la demande qu'en fera le Directeur. Les deniers provenant de ces denrées, seront déposés dans une caisse à deux clés, dont le Directeur aura l'une et le Caissier l'autre Ces deniers seront ensuite répartis au Directeur et aux employés et dessus par la Compagnie, suivant leurs grades respectifs, après en avoir prélevé le prix payé par la Compagnie. » Art 9. ^ Les appointements des Officiers et les salaires des bas employés seront payés tous les mois et le dernier jour du mois. La paye se fera au comptant. Pour cet effet, la Compagnie a fait faire des jetons auxquelles elle donne la valeur de la piastre du poids de La Calle,qui est de quatre livres dix sols, les appoints se feront avec des aspres de Tunis.

» Art. 10. — Le Chancelier ne tiendra plus le compte des particuliers, la chose n*étant plus nécessaire, par la suppression de l'usage de ne payer qu'un billet sur la Caisse de Marseille. • Art. 11. — Ceux qui auront des fonds et qui seront bien aises de les faire compter en France, prendront une rescription du Caissier de La Calle, visée par le Directeur sur la Caisse de Marseille ; il sera fait mention, dans la dite rescription, du nom de la personne à qui elle sera délivrée et de la per-

sonne à l'ordre de qui elle sera payable. Il sera délivré deux copies par ampliation de cette rescription, et attendu que pour Tordre et la précision des écritures il ne convient pas qu*on diffère trop de retirer le payement des rescriptions qui seront délivrées, il sera déclaré qu'elles tomberont en noayaleur et ne seront pas payées, si, dans le terme d'un an, elles ne sont pas présentées à la Caisse générale de la Compagnie.

» Art. 12. — A l'avenir, les gens de la Place, sans exception quelœnque, qui se trouveront avoir des piastres du poids de ce Comptoir ou de celui de Bône, seront tenus de les remettre au Caissier qui les leur changera pour d'autres espèces ou pour de la monnaie , à peine de confiscation des dites piastres lorsqu'il en sera trouvé chez des particuliers, dont moitié aa profit du dénonciateur et moitié au profit des pauvres.

» Art. 13. — 11 est expressément défendu, à toute personne, de jouer les jeux de Reste, à peine de la perte de trois mois d'appointements ou salaires pour ceux qui auront joué, et de la perte de six mois de salaires pour ceux qui auront donné à jouer ; on ajoutera à cette peine, en cas de récidive, celle de trois mois de prison pour les bas Employés et celles de l'embarquement pour les Officiers. 9 Art. 14. — Le Commis, à la boutique, tiendra deux livres, paraphés par le Directeur, dans l'un desquels il copiera les factures des effets qui lui seront envoyés ; il y passera aussi les bernus, souliers, babouches et autres effets qui se vendent dans cette boutique, et il notera, dans l'autre livre, Iqs effets qu'il vendra dans le courant de Tannée, en faisant mention du nom des acheteurs. Le papier, la cire d'Espagne, etc., la poudre à tirer et la

grenaille se vendront à Tavenir à la boutique, et les donatives des dites choses n'auront plus lieu à l'avenir.

» Art. 15. — Le Commis, à la boutique, ne pourra faire crédit aux Officiers ni aux Employés que pour le montant d'un mois de leur salaire, dont il demandera la retenue au Directeur» à peine d'en répondre en son propre.

» Art. 16. — Il est défendu aux Employés de jouer leur bardes et de les engager, à peine d'un mois de prison pour celui qui les aura perdues, pour celui qui les aura gagnées ou prêté dessus. • Art. 17. — Attendu la difficulté qu'il y a d'avoir du bois pendant l'hiver, pour le chauffage des fours, il sera fait pendant le temps de l'été, où les travaux ne sont pas grands, un amas de ce bois qui servira à faire cuire des galettes, lesquelles seront faites avec les farines qu'on aura préparées auparavant, et l'on donnera des galettes, pendant l'hiver, aux pêcheurs du corail et tous les bas Employés. La ration de galettes sera de — (blanc) — onces, qui correspond à la ration de pain qui est de — (blanc) — onces.

» Art. 18. — On fera aussi, pendant l'été, le transport du bois de construction qui sera cru nécessaire pendant le courant d'une année ; de cette façon, on ne sera plus obligé de faire sortir les charrettes pendant l'hiver. Au lieu de nourrir les bœufs qui les mènent, on les fera tuer pendant l'hiver à la boucherie et on en achètera d'autres pendant la belle saison.

» Art. 19. — L'usage où Ton est, à La Galle, de souffrir que les Maures passent la nuit dans la Place paraît dangereux à la Compagnie. Elle défend au Directeur de permettre, à aucun Maure, de pas-

ser la nuit dans Tintérieur de la Place. Cette exclusion ne regarde pas les Chefs des Nations voisines à qui il convient de faire honnêteté.

» Art. 20. — Les Patrons corailleurs pourront, à ravenir, tenir de leau-de-vie pour leur usage et celui de réquipagede leurs bateaux. Il leur sera permis aussi d'emporter avec eux, lorsqu'ils passeront à La Calie, le linge et les bardes qu'ils estimeront leur être nécessaires pendant le temps de leur séjour à La Calle.

> Art. 21. — Ils auront, suivant l'usage, à chaque quartier, trois piastres ; leurs prouiers, une piastre et demie et les compagnons une piastre, sur le pied de trois livres quinze sols ; elles leur seront payées à tous, en nouvelles espèces qui auront cours à La Calle, pour quatre livres dix sols et la Caisse de Marseille les payera à ce prix là, si mieux n'aiment les dits Patrons et leurs Equipages,recevoir, au lieu des Piastres, les quinze Sq)s de différence qu'il y a entre le prix auquel elles passent et celui auquel on les leur donne : ce payement se fera en Aspres. » ^rt. 22. — Les Patrons corailleurs ayant besoin d'argent pour acheter les vivres, lorsqu'ils relâchent à Bône, le Directeur le leur fera donner par le Caissier en Sequins barbaresques et non en Piastres, et il observera de ne payer en Piastres que les marchandises et les droits qui ne peuvent s'acquitter autrement.

» Art. 23. — A l'avenir, les Patrons corailleurs ne garderont plus chez eux, pendant tout un quartier, le corail d^ leur pêche. Chaque Patron aura une caisse fermant à clef qu'il gardera. Celte caisse sera dans le magasin du corail ou dans tel autre endroit que le Directeur trouvera à propos. Chaque Patron revenant de la pôohe serrera son corail dans sa

» caisse, qu*il connaîtra par le numéro qu'on impri- 9 me^a dessus ; il fera sécher son corail, le nettoiera » et le purgera de sa rocaille dans le même magasin » ou sera le corail» pu dans tel autre endroit que le » Directeur indiquera.

» Art. 24. — Les Patrons seront tenus, ^ l'avenir, > de dénoncer aux Inspecteurs et ceux-ci au Direc- » teur, les compagnons qui auront rompu les rames » par leur faute, à peine de les payer en leurs pro- » près.

» Art. 25.— Le Directeur fera délivrer, de la Dépen- » se, trente pots de vin à chaque vendue de corail, » au Patron qui aura péché la plus belle branche ; B vingt pots à celui qui aura péché une branche » moins belle que celle-ci, mais plus belle que celle » des autres Patrons et dix pots à celui des Patrons D qni aura péché la plus belle branche après ces deux a ci-dessus.

» Art. 26. - Lorsqu'il arrivera, à La Galle, quel- • que Sandal de Tunis, Byzerte ou de quelque autre I» endroit de la côté, il sera défendu aux gens du dit 9 Sandal de se débarquer et il sera mis un soldat de » confiance en sentinelle, auprès du dit Sandal, pour » empêcher le désordre et que les Patrons corailleurs, a sous prétexte d'acheter des fruits des gens du dit » Sandal, ne leur vendent du corail ou qu'ils ne trai- » tent avec eux du prix et conviennent de l'endroit, » le long de la plage, où les Patrons devront cacher o leur corail qu'ils leur auront vendu. Dans le cas où o il y aurait dans les Sandals des janissaires ouquei- 9 qucs autres personnes, comme il faut, qui deman- » deraient à se débarquer, on laisse à 1^ prudence du » Directeur de le permettre et de prendre les mesures » nécessaires pour empêcher que ces gens ne corn- 9 muniquent avec ceux de la Place.

» Art. 27. — D sera fait, à l'avenir, plus d'attention » qu'on n'en a fait par le passé à empêcher qu'il ne » soit vole du corail ; pour cet effet on se ménagera » quelque espion à 6yzerte,et l'agent de Bône veillera 0 à ce que les bateaux corailleurs ne séjournent pas » longtemps et tiendra, pendant leurs rel&ches, quel- » que Maure de confiance aux avenuespour les obser- » ver.

» Art. 28. — Les Chirurgiens venant à traiter les » Maures de leurs maladies et se servant, pour cet 9 effet, des médicaments de la Compagnie, seront » tenus d'en payer le montant qu'ils en auront retiré » des dits malades, et, dans le cas où ii ne convien- » drait pas d'en faire la demande aux Maures malat des,* les Chirurgiens seront tenus de donner le tiers » de ce qu'ils retireront d'eux en argent ou autres • effets.

» Art. 29. — Le Directeur fera lire, publier et affi- » cher les Articles ci-dessus qui concernent la Police » extérieure de la Place et non les autres.

» Fait et arrêté au Bureau de la Compagnie Royale » d'Afrique, à Marseille, le 6 avril 1745. »

» Signé : Amio, » faisant fonctions d'Inspecteur principal.

» Collationnë sur l'original.

« Chomel. »

Un Mémoire, rédigé par M. de Verrayon, l'un des Directeurs de la Compagnie, à la suite de sa tournée d'Inspection aux Concessions, en 1750, nous initie également à une foule de détails très curieux.

Après avoir signalé les réparations essentielles à faire à l'Etablissement de La Cal le, que la nouvelle Compagnie a trouvé entièrement délabré, il ajoute :

f VenoDS à son Commerce. Le blë et les autres denrées en font, aujourd'hui, la plus forte tranche. Le blé est naturellement, à La Calle, d'une qualité beaucoup plus basse que dans le reste des Concessions ; celui surtout des Nations voisines de la Place, est chargé de tant de saletés, lorsqu'on Tacheté, qu'après qu'il en a été purgé la mesure s'en trouve diminuée de près d'un huitième, quoiqu'on soit en usage de la faire verser en l'achetant. La sotte tolérance des Gouverneurs qui ont précédé, a été cause de cet abus ; il est d'autant moins supportable, que ces Nations ne manquent pas des moyens nécessaires pour purger le blé, que ce n'est que l'intérêt qui les engage à l'apporter dans cet état, et qu'il n'est pas à craindre qu'elles aillent le vendre ailleurs, à cause du plus bas prix . . .

» La Pêche du Corail est, sans contredit, la branche la plus onéreuse du commerce de La Cal le; disons mieux, elle est onéreuse, et ce que l'on pourrait proposer de mieux pour la manutention, serait peut-être de la supprimer entièrement, du moins n'y a-t-il point de raison qui doive engager la Compagnie à la continuer sur le pied qu'elle est aujourd'hui, et aux conditions qu'elle a avec les Corail leurs ; les choses y sont de façon que, lorsque la Compagnie voudra examiner, dans le détail ^ toutes les dépenses qu'elle fait pour cette Pêche et les différents préjudices qui lui en reviennent, elle les trouvera toujours beaucoup au-dessus du produit. Ce qu'il y a de pis, c'est que je ne pense pas que l'on puisse y mettre jamais un autre ordre, ni remédier à tous les troubles qu'elle entraîne, si le Roy n'accorde à la Compagnie les gens de mer dont elle aura besoin pour cette Pêche, et si l'on n'a des ordres supérieurs pour contenir ceux qui y seront employés.

» Il me parait que le seul moyen pour rexuire cette Pèche plus fructueuse et moins tracassante pour la Compagnie, serait, en premier lieu, d'avoir de nouvelles conventions avec les Corailleurs, par lesquelles, au lieu de leur passer à 50, 60 et même à 100 pour 0/0 de perte les différentes fournitures qu'on leur fait, on les leur passerait au prix courant, et, au lieu qu'on ne leur paye que 3 1. 20 du Corail, ce qui 1^ induit à vendre en fraude, au préjudice de la Compagnie, on conviendrait avec euK que le Corail se vendrait pour leur compte à Marseille, et que la Compagnie percevrait le 20 ou le 30 pour O/o sur le prix: cela couperait court à toutes les fraudes et la Compagnie saurait, au sûr, le bénéfice que cette Pêche lui donnerait.

9 En second lieu, pour réprimer les insolences et les mutineries auxquelles cette espèce de gens n'est que trop sujette, il faudrait que Ton fasse classer tous les Corailleurs que l'on renverrait pour raison de mécontentement en nous faisant, néanmoins, conserver le privilège de les employer préférablément lorsque nous voudrions encore de leurs services; et, qu'en revanche, Sa Majesté, accorderait les gens de mer dont nous pourrions avoir besoin, ce qui deviendrait alors d'autant plus raisonnable que nous fournirions plus de Sujets à ses classes que nous n'en emprunterions d'elle.

« Si le corail ne donne pas du bénéfice à la Compagnie, on pourrait établir, à La Calle, une nouvelle branche de commerce beaucoup moins tracassante et infiniment avantageuse : ce serait une salaison de cochons. Ces animaux naturellement féconds, multiplient extrêmement à La Calle, où il ne faut ni soins ni dépenses pour les élever ; ils vont paître d'euxmêmes etsans gardiensdans les terres voisinesoû ilsne se nourrissent que dequelque peu de glandset d'unera-

cioe particulière qui est trés-aboadante dans le pays; rien n'empêcherait, jQ pense, d'en augmenter l'espèce jusqu'au point de pouvoir en saler 2 ou 3 mille par an. On trouverait dans les criblures qu'il y aurait à l'avenir, surabondamment à La Galle, de quoi fournir à une partie de leur engrais; et l'on suppléerait au reste par de l'orge qui est à bon compte dansle pays, et pour du gland que l'on engagerait a^sètoent les Maures à en apporter k la Place. On sent, par lacon^ sommation qui se ferait de cette viande et par le bon prix qu'elle se vend, combien la chose serait avantageuse à la Compagnie* Si elle avait un heureux succès, 11 faudrait seulement avoir des gens entendus pour proposer à cet Etablissement et faire passer, à La Galle, une bonne espèce de cochons pour se mettre en race, ceux qu'il y a aujourd'hui s'étant abâtardis avec les sangliers, ce qui les rend moins propres à la salaison.

« Le séjour des denrées, à La Galle, a toujours été d'un double préjudice pour la Gompagnie, en ce qu'il occasionne leur dépérissement dans les Magasins et leur arrivée à Marseille dans le temps de la morte vente. Il en faut dire autant des denrées et marchandises des autres Gomptoirs; le bon état des Magasins et les autres arrangements qui ont été proposés à ce sujet, pourrait bien remédier à l'avenir à ce qui est de leur dépérissement. Mais, comme leur arrivée dans le temps de la morte vente n'est pas d'un moindre préjudice, on ne doit rien négliger pour le prévenir. Je ne pense pas que la Gompagnie puisse y réussir tant quelle pourvoira par elle-même à leur enlèvement, attendu qu'elle ne peut et ne doit même envoyer de bâtiments, sur les lieux, qu'après les avis certains d'une prochaine cargaison, de peur de noliser des bâtiments qui seraient obligés de s'en revenir

vides, ce qui emporte nécessairement beaucoup de retard. Bile a tâché, jusqu'ici, de parer jk ces inconvénients en laissant ciiômer les laines dans les Magasins des conccssions^aûn qucdad^s le cas où elle croirait devoir prévenir les avis pour travailler à realèvement des denrées, les bâtiments trouvassent toujours de quoi charger.

t II paraît que le meilleur parti que la Compagnie aurait à prendre, serait de donner à entreprise Tenlôvement général tl.; toutes les denrées et marchandises, en fixant le temps, ce qui se pourrait d'autant plus aisément, que ce temps est comme fixé de lui même pour la tmte des marchandises et denrées ; dès-lors, il faudrait que cet Entrepreneur fut tenu d'avoir enlevé, depuis le mois d'août jusqu'au mois de novembre inclusivement, toutes les denrées et marchandises qui se trouveraient dans ies Places, à la fin d'octobre ; et, depuis le mois de mars jusqu'au mois de juin inclusivement, toutes celles qui s'y trouveraient à la fin de mai : ces deux temps s'assortissant très bien à ta traite des laines, des denrées et de la cire

t La façon dont La Calle s'approvisionne de bois, de foin et de viande est si excessive ou plutôt l'oblige à des dépenses si excessives et Tassujetit tellement aux Maures des Nations voisines, qu'on ne saurait trop faire pour trouver des moyens moins onéreux pour y fournir.

» C'est de l'intérieur du pays qu'elle tire le bois et le foin; on y commet des Chrétiens pour les exploiter,et. quoi qu'on leur donne toujours une escorte de plusieurs soldats, on sent assez le danger qu'il y aurait pour eux si l'on mécontentait les Maures du lieu jusqu'à un certain point; les moindres ménagements dont on soit obligé d'user, en conséquence, c'est d'en

nourrir continuellement un très grand nombre dans la Place, quoiqu'on soit persuadé que ce sont des coquins qui ne pensent qu'à la voler, et des espions dangereux qui lui ont souvent attiré les avanies les plus cruelles.

» Cette pratique, outre qu'elle asservit la Place aux Maures, est encore la plus dispendieuse qu'elle puisse employer ; on le concevra aisément si l'on considère qu'elle oblige aux- fournitures de dix-buit à vingt charrettes, à Tentretien d'une quarantaine de bœufs que l'on ne nourrit presque qu'avec de Torge, à celui de deux charrons, de dix-huit à vingt charretiers, de plusieurs bûcherons et d'une quinzaine de soldats au-dessus de ce que demanderait le service de la Place. On trouve par un relevé, qu'on a fait en gros, de toutes ces dépenses qu'elles se montent à plus de 18,000 livres par an. Si l'on ajoute à cela que ces travaux et surtout la coupe du foin qui oblige nos gens à coucher plusieurs nuits dans des endroits marécageux, nous remplissent ordinairement l'Hôpital de malades, on conviendra qu'il est infiniment à souhaiter pour la Compagnie qu'elle puisse se pourvoir de bois et de foins par d'autres moyens. C'est ce qu'elle fera aisément par ceux que je vais proposer ; je commencerai par îe bois, mais avant toutes choses, il faut diminuer la consommation qui s'en fait dans la Place

€ On pourra faire venir le bois de dehors, ou le tirer de la Côte Occidentale de la Place, au moyen de bateaux. J'ai été la reconnaître avec tout le soin possible, ce n'est presque qu'une forêt continuelle ; il y en a surtout trois endroits des mieux fournis, qui aboutissent chacun à une calanque, et dont la plus éloigné n'est qu'à deux lieues de la Place. Soit prévention pour les anciens usages, soit autre motif

m'objeclaleot bien des choses contre cette pratiqite : mais, outre qu*elles ne tiennent pas contre la raison, elles sont encore démenties par Texpérience, puisqu'il est bien constate que lors de la dernière Peste de Bonne, il y a onze ans, la Place ne s'approvisioana pas autrement de bois« . . .

0 Autres propositions : faire venir du bois de Si- Tropez, en Provence ; ou bien de la petite tle de Saint-Pierre

» Dés que le I>v)is et le foin ne se prendront plus dans l'intérieur du pays, on n'aura plus, pour se soustraire entièrement de la servitude des Maures, qu'à trouver des moyens pour n'être pas obligés d'avoir toujours de nombreux troupeaux que l'on ne peut pas faire dèpaltre aux environs de la Place ; on y est obligé aujourd'hui, parce que la Place ne tirant les bœufs et les moutons que des Maures voisins, il ne lui en viendrait plus qu'à un prix excessif, quoique celui d'aujourd'hui le soit déjà boa ucoup,s'ils voyaient qu'elle pût être bientôt à même d'en manquer : mais il est à cela un remède très facile et qui opérera plus d'un bien.

• Il est assuré qu'à Bonne, qui n'est qu'à 12 lieues de La Galle, les bœufs et les moutons y sont plus gros, d'une meilleure viande et à beaucoup meilleur marché : il n'y aura donc qu'à s'y en approvisionner au besoin, où même habituellement, puisque la chose tournerait infailliblement plus à compte et qu'on a un Agent sur la Place ou sur le lieu qui pourrait en faire les achats ; on les leur ferait passer à La Galle, partie par mer et partie par terre, ce qui serait en deux jours ; il suffirait alors de commettre à leur conduite deux ou trois Gh rétiens avec quelques Maures, et un ou deux Turcs affidés pour les escorter. Dèslors on pourrait n'avoir qu'une cinquantainede bœufsà

la fois ; ils trouveraient toujours à détmttre aux environs de la Place, et Ton ne serait plus obligé d^avoir tant de sots ménagements pour les Maures voisitais : on les amènerait, au contraire, à nous donner les bœufs à moitié prix .

» La bonne manutention demande encore qu'on y ait toujours de la galette poar deux mois d'avance et autant de farine, afin de parer à tous les inconvénients, soit de maladie générale, soit de guerre de la part des Maares, soit de mutinerie de la part des meuniers et boulangers de la Place, qui n'y sont que trop portés aujourd'hui, sur ce qu'ils voient qu'on ne saurait se passer d'eux un seul jour...

» Je finirai ce qui regarde les différents besoins de La Calle par celui de l'eau ; U n'y en a que hors la Place. C'est d'un puits qu'on la prend, et elle oblige à plus de 4,000 1. de dépense pour son charroi, sans compter qu'il y a toujours à craindre que les Maures ne l'empoisonnent, quoiqu'on y tienne, nuit et jour, un corps-de-garde..

V Propose d'amener l'eau d'une source qui est à une portée de fusil de la Place

» Le Gouverneur, qui n'a jamais cessé de se plaindre, dans ses Lettres, des sots ménagements qu'il est forcé d'avoir pour cette canaille (les Maures voisins), prétend néanmoins, aujourd'hui, que c'est un mal absolument nécessaire, et que si les Maures n'avaient plus les mômes occasions de ronger la Place et de lui faire des avanies, ils ne penseraient plus qu'à en ruiner le Commerce, sans se soucier d'être privés des redevances qu'on leur fait. C'est là une opinion qui ne pourrait trouver créance, auprès de ceux qui connaissent tant soit peu le pays, qu'après qu'elle aurait été confirmée par l'expérience, et qui, jusqu'alors, palaltra toujours un paradoxe des plus étranges. Bn

effet» D*est-il pas plus naturel de croire au raisonnement, d'après le caractère de ces gens là, qui est un amour excessif de l'argent, qui n'en seraient que plus observés dans leur conduite envers la Place, s'ils se voyaient exposés à perdre leurs lismes, au moindre sujet de mécontentement, et que la Place aurait un moyen assuré pour piquer leur zèle et les animer à son service, si elle employait seulement, en gratifications faites à propos, la dixième partie des dépenses qu'elle trouve aujourd'hui en pure perte dans les avanies et les usages abusifs auxquels la soumet son extrême dépendance des Maures... Ce sera très aisé, lorsqu'ils verront qu'on peut aisément se passer d'eux.

» Les divers arrangements que je viens de proposer, diminueront aussi beaucoup le nombre des gens nécessaires à la Place. Les Soldats étant le principal instrument du Gouverneur pour maintenir le bon ordre et la sûreté dans la Place, il importerait beaucoup de n'en avoir aucun sur lequel on ne pût pleinement se reposer pour rexécution des ordres qu'on lui confie. Cependant,laTrouped*aujourd'hni n'est presque que le rebut de la Place, dont la plupart sont ivres les trois quarts du temps, les autres infirmés ou inhabiles au service, et, tous généralement, si peu soumis au Commandant et si liés à tput ce qu'il y a de coquins, qu'il n'y a jamais à compter sur eux pour les ordres qui les exposeraient taut soit peu, ou qui tendraient à réformer des insolences ou les fripponneries de la canaille: ajoutez à cela que celui qui les commande aujourd'hui, sous le nom de Capitaine d'armes, n'est pas de meilleure étoffe, n'ayant cessé d'être soldat que depuis quatre jours et vaut, peut-être, moins qu'eux en tous sens, et vous conviendrez qu'un Gouverneur est bien ù plaindre de ne pouvoir confier son autorité

qu'à des gens de celte espèce. Aussi, si celui d'aujourd'hui commande encore, ce n'est plus que par mine, et il n'y a rien de plus commua pour lui que de voir enfreindre impunëmeat, aujourd'hui, les ordres qu'il avait donnés hier.

• Je pense, pour remÊdleràcf désordre qui entraînera toujours celui de toutes les autres parties du Gouvernemeut, qu'il faudrait, en premier lieu, à la place du Capitaine d'armes, établir un Major qui lut bien au fait du service et qui commandât aux soldats et au reste du peuple, l'autorité en main et nou point en priant et suppliant, comme il se (ait depuis longtemps. Renvoyer ensuite ceux de la Troupe qui ne seraient pas propres au sen'ice, c'en est le plus grand nombre, et les remplacer par des sujets d'espéfance et nouveaux dans la Place. Je crois, après cela, si, au lieu de haillons dont ils sont couverts aujourd'hui, on leur donnait une espèce de petit uniforme, ce que l'on décompterait sur leur solde, on les rendrait bienlùt tels qu'il faut et qu'ils en imposeraient assez, tant ans Maures qu'aux Chrétiens, pour pouvoir compter sur eux dans toutes les occasions

■ La Compagnie sentant, par elle-même, la nécessité d*ëtablir un Major h La Calie, je crois qu'il n'est pas moins nécessaire d'établir encore un Oflicier qui puisse partager les fonctious du Gouverneur; je les ai suivies de près pendant le séjour que j'ai fait à La Calie. Un Gouverneur est accablé seulement pour écouter tous ceux qui ont a faire à lui, tant Maures que Chrétiens! ajoutez à cela les soins qu'il doit donner à la direction de la Place, dont les détails sont infinis et des plus tracassants, et ceux qu'emporte la correspondance par Lettres, soit avec les Maures, soit aTOc les Agents des différents Comptoirs, soit avec les Puissances et Consala de Barbarie, boU enfla avec

te Bureau et la Direction à Maréeîlle, et vous <5onviendrez, sans peine, qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, qu*un homme puisse suffire à tout par lui-même ; il est à observer que cet Adjoint que Ton donnerait au Gouverneur, partagerait avec lui les soins de la Direction, pourrait encore être chargé d'aller, de temps en temps, faire la visite des Places pour y éclaircir la conduite d'un chacun et y prévenir les malversations dont la Compagnie a eu à se plaindre plus d'une fois, malgré le soin qu'elle se

donne au choix de ses Employés

« Voici maintenant un état des gens qui seront à l'avenir nécessaires à la Place, auquel nous opposerons celai de ceux qui y sont employés aujourd'hui, afin que, par leur réduction, on puisse mieux juger <le tous les avantages que l'on trouvera dans les arrangements que nous avons proposé, savoir :

Employés ci-devœat à La Calle.

GOUVERNBMBNT

1 Gouverneur.

2 Aumôniers.

1 Caissier.

1 Chancelier.

1 Garde-magasin.

1 Commis aux vivres.

i Commis à la boutique.

1 Commis à la chancellerie.

3 Chirurgiens.

6 Domestiques.

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