CHAPITRE XVni
Nous rentrons en Autriche après l'avoir vue, dans notre tome premier et en septembre igao, nourrissant manifestement le désir de s'incorporer à l'Allemagne. Cette question vient d'être la plus importante de toutes celles qui forent traitées au Congrès pangermaniste de Francfort. M. Geiser, de Gratz, a exposé que l'interdiction de la France était un obstacle sérieux, mais que, si l'on pouvait , en Autriche même, briser l'opposition de certains milieux réfractaires, on réussirait à fonder l'union espérée, sans trouver une opposition véritable chez les autres Alliés. C'est une opinion de congressiste. Elle précède de peu la séance de l'Assemblée nationale de Vienne où est approuvé en troisième lecture le projet de Constitution (i®' octobre) et où est adoptée à rtmanimité une résolution présentée par les pangermanistes exigeant du gouvernement qu'il fasse procéder, dans les six mois, à un plébiscite de la population^ sur la réunion de l'Autriche à l'Allems^cX^e vote constitue un nouvel avertissement à l'Entente. U a réjoui le comte Czemin et tous ceux qui, avec lui, soutiennent le point de vue du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Le docteur Renner, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, s'est, officiellement et publiquement, prononcé pour le rattachement. Le plébiscite est pourtant inconciliable avec la lettre et l'esprit des a chartes internationales » nées de la guerre, encloses dans le traité. Le veto français est hors de doute. La mani-
festatioD des députés autrichiens n'est donc qu'un jeu platonique, pour fixer une fois de plus on principe. « L'indépendance de l'Autriche est inaliénable, si ce n'est du consentement du Conseil de la Société des Nations, > objecte catégoriquement l'article 88 des dispositions générales du traité. Le plébiscite, eût>tl lieu, ne porterait pas on effet réel : il ne fixerait qu'un droit prétendu. Le pea|de autrichien aurait voté sur une illusion : celle d'associer sa misère à celle du Reich, sans pouvoir recevoir de lui aucune aide véritable ' .
Un petit exemple des grandes difficultés que soulèverait le > rattachement ■ apparat le 3 octotHe, dans l'échec des tentatives faites par différentes personnalités du ' ministère de l'Instruction publique et du numde savant, — à l'inetigatÎQn du gouvernement autrichien, — pour préparer un accord entre univeraftés allemande et autnchienne eu vue d'assurer t'équivaiet^eé des inscriptiaas st diplômes dans les deux pays. L'Allemagne voit d'un mauvais oeil la concurrence Intellectuelle antrlchienae. Dans le domaine de l'esprit, comme en tous les autres, w cas de rattachement, elle voudrait commander. L'incl-
faveur du rattachement à TAUems^e et refuse toute idée de jonction avec la Hongrie. Il repousse égcLlement riVentuiilité d'une restauration des Habsbourg. Mais, cela, c'est une autre histoire. La presse du Reich marque les coups. « Le pâu^de autrichien persiste dans son souhait d'être uni à l'Extipire allemand. La Société des N&tions donnera satisfaction à ce vœu \ » (GaxéiU généfoU de VAUsmagnt, 9 octobi'e.)
Quoi qu'il advienne du grand plébiscite, on voie sur de moindres questions en Carinthie> le lo. Il s'agit de déterminer l'attribution, à l'Autriche ou à la Yougoslavie, de la partie carinthienne contiguë au territoire Slovène de Camiole : résultat favorable à l'Autriche^. Le 17 octobre, le peu^de autrichien vote pour une nouvelle Chambre. Il sort des urnes 84 chrétiens sociaux, 64 social-démocrates, 21 pangerinanistes, 2 représentants du parti paysan et un (c'est Czemin), pour le parti bourgeois libéral. Le parti sozial-démokrate recule généralement et perd 80.000 voix à Vienne : il a trop flirté avec les Soviets. Le parti communiste est, à plus forte raison^ écrasé : il y a dans le pays une aspiration vers l'ordre. Les maigies résultats pangennanistes instruisent singulièrement stlr la valeur du rêve annexioniste de Berlin. La nouvelle Chambre autrichienne prend le nom de NaiiofuUrat. Les socialistes (Renner, Hantisch, Deutsch, Hllenbogen, Glockel» Tandler) se retirent du gouvernement. Les sozial-dëmokrates feront désormais, disent-ils, une opposition systématique. Bt la nouvelle Chambre est convoquée pour le 10 novembre. Le parti chrétien social,
X. C*edt vouloir ignorer que le seul veto de la Prance pourrait empèdier la fomuitlMi d'ttat Pufeffliatkie.
2. 22.025 voix pour l'Autridie, 15.278 pour la Yougo-Slavie. ^^enne pavoise. VAllemagne a fait des effm^ oomsidéniblcs et des pressions énoones ont été exercées par elle, pour assurer ce résultat, dans le « plâtisdte de Klagenfurt ». — « Cette victoire du germanisme ea Carinthie, constaté le Neues Wiener Tagehlatt, donne Tespéituure de revoir bientôt d'autres frères allemands perdus, réunis À nouveau à notre nation. » — AussitAt, des trotq>es serbes oocupent le territote de Klagcnfurt : c'est le coup du généial Zeligowski à Wllna, et de d'Annunzio à gtmufc Zfte Jovménx dt Beiffadè rédamcnt vukt mfiakm du plétisdtt. l»e calme rétabU et les ScMns rtotréi dm tnxM OooimltfBion IntcndUée qvdttt Uagcnfort, le 20 novembre 1920.
SOUS la présidence du chancelier Mayr, assume le pouvoir ^ Sa tâche principale sera d'assurer la vie matéridle du pays, avec l'aide de l'étranger : la question du ravitaille* ment est la plus pressante.
Le 28 novembre, on connaît les résultats des élections au Bundesrat autrichien (f^ Chambre) : 22 sièges aux chrétiens sociaux, 21 aux sozial-démoJbrates, 3 aux pangermanistes qui, ici encore, perdent du terrain. I^ 10 décembre est nommé le nouveau président fédéral, M. Michaël Hainisch; il n'est inscrit à aucun parti, mais il compte des amis dans chacun d'eux. Le pangermaniste Dinghof er obtient moins de voix que tout autre candidat. Le Président de la République, à peine élu, souligne, lui aussi, le besoin impérieux de donner le pas aux questions économiques sur les questions politiques. Il est de fait que le budget, déposé le 25 octobre, prévoit 33 milliards de dépenses pour 20 milliards de recettes, qu'il y a lieu de considérer la nécessité de faire de grands emprunts. Là production agricole n'esb que la moitié de ce qu'elle devrait être. Il faudrait faire revivre les industries du meuble, du papier, des cuirs, pourvues d'un matériel excellent. La question du charbon doit être résolue, ainsi que celle des matières premières. Le gouvernement anglais, le i®' novembre, fait expédier en Autriche 20.000 balles de laine d'Australie. Si le peuple a du travail, il patientera, cessera de manifester et de se mettre en grève (novembre-décembre : Vienne) *. « Il est impossible, constate le ministre des Finances, de faire subir à la population de nouveaux impôts. Nous pensons réaliser des économies en diminuant le nombre des fonctioimaires, en créant de nouveaux monopoles sur le sucre, le pétrole,
X. Ckancélûr et Affaires étrangères, docteur Mayr (chrétieii sodal); Intêrietir, Glânz (chrétien social); Guerre, ^dba (chrétien social); Finances, Grimm (dirétien social); Agriculture, Hands (chrétien aodal); Chemins de fer, Peista ^)angermaniste); Commerce, Heinl; Administration sociale, Resdi; Instruction publique, Brcisky; Justice, Paltauf; Ravitaillement, Gruenbecger.
2, Grève élaijeie à 60.000 fonctionnaires des finances, des tabacs et des donanes, sans préjudice des peintres, des diooolatiers, des ouvriers des métaux et du cuir des garçons de café et restaurant.
1^ alcools, en procédant à ttn nouvel emprunt intérieur, garanti par les puissances, en déposant des projets visant notamment l'électrification des chemins de fer. I^ dette d'État s'élève à 60 milliards, soit 10.000 couronnes par habitant, » Des représentants du gouvernement autrichien viennent à Paris crier secours.
I^ situation financière de T Autriche est lamentable, en effet I«'État ne peut pas renoncer à centraliser hii-même le commerce des vivres, car le paya ne ptodolt qu'une ixès petite partie de ce qui est nécessaire à son alâneatation, et kt suppression du monopcde livrerait le marché aux accapareurs. Dlautre part, les importations de vivres constituent pour le Trésor une charge écrasante. Suivant une évaluation offiddle, on estime à 45 millions de dollars la somme nécessaire à ces achats, pour la i>ériode du i*' septembre 1920 au 30 juin 1921, sans compter II millions de doUars qui sont indispensables pour Pimportaticm de fourrages ou de céréales destinés à des usages industriels. Sdon une autre évaluation, également officielle, les importations de denrées alimentaires représenteraient, pour les douze moëi qui se termineront à la fin de juin 1921, une somme totale de 32 millions et demi de livres sterling. A l'époque où fut établi le calcul, c'est-à-dire à la fin de septembre, ce total correspondait approximativement à 32 milliards et demi de couronnes autrk^ennes. U est vrai que VÛtat revend aux consommateurs les vivres qu'il importe, mais il ne peut pas les revendre au prix coûtant : jamais le public ne pourrait les payer. I<e Trésor suppose donc une partie du fardeau, et l'on n'est pas surpris d'afïprendre que le déficit probaUe du budget autrichien est estimé à to milliards de couronnes pour l'exercice qui se terminera le 30 juin prochain.
Aucun pays ne saurait subsister dans des oonditicms pareilles '.
<I,e TempSt 11 décembre 192^1.)
Le Times écrit : « Il faut repousser l'idée de laisser l'Autriche tomber en morceaux. » L'inflation des billets de banque, la cherté des vivres s'accroissent : le cours du change empire de semaine en semaine. Le déficit de la balance commerciale de l'Autriche est de 75 % au 15 décembre 1920. On ne vit que d'expédients... et d'espoirs. Ainsi, la Neue Frète Presse (29 décembre) anticipe sur les intentions françaises et admet que nous allons bientôt consentir à l'Autriche un emprunt de 150 millions, pour achat de denrées alimentaires et matières
1. Ifi 2 juillet 1930, M. MUlcnmd avait dépoté à la Chambre des députés tm projet de loi latiflaat les avances oonaentieB à TÂntiidie en 19x9 et autorisant de nouvelles avances jtequ'à une limite détenniaée.
prêtdîètes : cm piéstiiiie encore que nous alkms céder au « pay3 sans feu » îoo.ooo tonnes âe charbon haut-sUésien^ c II conviait de se hâter d'agir, dit la predse française, car la faim est mauvaise conseillère. » Déjà le chancelier Mayr menace de se retirer (8 janvier 1921), si mie seUution n'apparaît pas. I<a Franee est lente à se décider : on regarde vers les Êtats-Ums et l'on prête aussi l'oreille aux voix des pangermanistes qui représentent notre pays comme hors d'état d'aider autrui. Le 10 janvier, M. Mataya, chef du parti social chrétien autrichien, se rend à Berlin « pour implorer une aide économique et financière »* De jour en jour, la dépréciation de la monnaie met les vivres hors de prix : on est en pleine crise aiguë; les grèves renaissent. Et Hugo Stinnes est à Vienne « pour pêcher en eau trouble », comme il le déclare lui-même. La capitale est aux mains des mercantis. On parle tout bas de révolution prochaine; les communistes préparent, dit*on, \m mouvement. « Les paysans brûlent les portes de leurs maisons pour faire cuite leur gruau. La mortalité augmente considérablement. » (New-York Herald^ 25 janvier 1921.)
D'où viendra le salut : « De la plus grande Allemagne, n'en doutez pas, » ne cesse de répéter Berlin, en ajoutant que l'Italie serait heureuse d'une telle solution. Le scandale de l'ingérence allemande dans les élections autrichiennes récentes est découvert et fait grand bruit. £t d'où vient, sinon de Prusse, le conseil, donné à l'Autriche, de solliciter son admission dans la Société des Nations? (Lettre du gouvernement autrichien au secrétaire général
t. I«a proposition seim ftiite pttr M. I/wJs Dmonet, daas U Reimi8$tme0, le 15 janvier 1921 :
« VefiBcntiel est d'aâBorer à l'industrie atttiichleiine tout ïé diâi1>on dont elle a beaoU, et qui se monte à 1.100.000 tonnes par aa. Cette quantité poumit être aisément fournie par les chartxmnai^ silédcns, dont rextmctioo annodle atteint tso millioMS de tonnes. Or, les dcrtinéca de la Saute-Silétié ^«nt être piodinine* ment fixées. Il importe de profiter des arrangements» qui Interviendront à txève édiéanoe, pour faire accordera l'Antridie un droit de distiibution ptéfércntidle sut la liotifile en piwtnancè de cette pravinoe. Nous pnMivcfiotts ainsi à la Jcnne aj^MUUqne que noui cntendooris remplir avec vifDanoe le rftlc tntélaire que nous avons assumé à son égard. »
l'autriche 345
de la 8. d. N. : 9 novembre 1920.) Cette ambition sera bientôt couronnée de succès : rAngleferre y souscrit la première par lé rapport favorable de Lord Robert Cecil\ Voici donc admise au « Collège des peuples » une nation où règne,.de l'avis même de son président, « un sentiment en faveur du rattachement à l'Allemagne ». Si ce sentiment y devenait un jour imanime, le Reich aurait frontière commune avec l'Italie, la Youg^Slavie> la Hongrie. Il retrouverait son influence sur Budapest, tiendrait sous son contrôle la Tchéço-Slovaquie, lierait partie avec les germanophiles de Moravie et de Bohême. La Roumanie seule ferait barrière entre l'Orient et l'Allemagne. C'est ce que pensent, le 19 janvier, les étudiants autrichiens qui, à Vienne, manifestent en faveur de la « réunion », à l'occasion du cinquantenaire de la fondation de l'Bmpire allemand, en présence de leurs professeurs^. Attitude qui autorise le chancelier allemand à écrire, dans un appel a^f^ peuple :
Dana le$ pertes sensibles que nous avons subies de par la guerre et par la paix, un seul grand malheur nous a été' épargné, puisque les lÊiMis aUemaads ne se sont pas détachés l'un de l'autre; Us tiennent fortement ensemble. Nous devons nous en îéjouir, tout en regardant avec tristesse vers les répons allemandes séparées contre leur volonté des pays auxquels eltos appartiennent. Notre pensée va tout spécialement à l'Autriche durement éprouvée qui. est attirée vers nous comme nous sommes attirés vers elle.
Cette a fratemdle pensée » méritait une réponse. Elle fut fournie sans délai, le 25 janvier 1921, lors de l'ouverture de la session du Conseil national :
I^e conseil national, dit le président WHskirchncr, envoie au Reichstag allemand ainsi tn*att Président- d'Empire ses voettz les plus chaletiretix.
• \ I. I«e 15 déoeuitofe tçao, l'Àutildie, la Bulgarie, le I^oxembatirg et la Finlande cntxaicat dans la Sodété des Natiataa. VAll«migtie n'y était pas adapJsc M. Rcaé Viviani avait élevé contre la prétention de cette puissance un ardent et Intime réqoialtèlre : « U y aurait là, pour l'histoire, pour le monde, une inunoralitè qui révolterait là conscience. »
3. 3.000 étudiants envoyèrent une délégation au président du Coosdl Mayr pour demander le tattadMnwat à yAHctrtagne;
Dans tous nos ooeun sont ancrés la foi et respétanoe en le noavd essor du peuple allemand. Puisse l'avenir procurer à TAllemagne comme à TAutridie Tacoomidissement de leurs désirs les plus chers.
Nous n'en poursuivons pas moins un projet de reconstruction de l'Autriche. Au dossier de la Conférence de Paris figure le rapport lyoucheur (26 janvier 1921), tendant à la création d'une Commission internationale pour contrôler le budget de l'État, assainir les finances publiques, gérer les revenus affectés à la garantie des crédits étrangers. Entre temps, se déroulent à Vienne les débats (22-27 février) de la Conférence socialiste internationale, « témoignage du trouble profond causé par la guerre dans les milieux socialistes comme dans tous les autres milieux ^ ». Le bruit que peut faire cette assemblée est couvert par celui de la Conférence de Londres (21 février-io mars). A la dernière séance, le Consdl s'occupe de la situation lamentable qui continue à régner en Autriche. Sur la suggestion de M. Loucheur, l'Autriche devra justifier les crédits qu'elle demande (12 mars). Elle le$ demande à cor et à cri. Le chancelier Mayr expose, le 15, les garanties qui pourraient être fournies, devant une conférence d'experts financiers des pays alliés : recettes des douanes, monopoles du tabac, du sel; chemins de fer de l'État ; pétrole, sucre, alcool, s'ilétait besoin. L'Entente prend enfin les résolutions suivantes (18 mars) :
i« lA Grande-Bretagne, la France, l'Italie et le Japon suspendent, pour une période qui reste à déterminer, toutes leurs revendications contre TAutriche au titre des réparations, les crédits et les frais d'entretien des armées d'occupation, à la ooncûtion que les autres gouvernements étrangers consentent également à l'ajournement de letus créances. Les quatre gouvernements alUés sont disposés, d'autre part, à autorfaer l'ajournement du pa3rement des intérêts et des capitaux avancés afin de réduire la détresse de l'Autriebe;
2^ lA Commission financière de la Société des Nations sera chargée d'inviter les banques et établissements de crédit à une omférenoe avec éUe pour apf^quer à l'Autriche le plan Ter Meulen des crédits internationaux;
3<> I^ Alliés, à la Conférence des lÊtats héritiers de l'Autriche qui se