‹ Histoire du Balænoptera musculus échoué sur la plage de LangruneChapitre 3 sur 49 · LA PEAU ET SES DEPENDANCES · texte numérisé non relu

LA PEAU ET SES DEPENDANCES

Nous avons décrit l'aspect extérieur de l'enveloppe cutanée, sa couleur, les plis de la gorge ; nous indiquerons ici sa structure, ainsi que la conformation des parties sous-jacentes, jusqu'aux muscles du corps proprement dits, et nous terminerons ce chapitre par la description de la nageoire caudale, qui est inséparable de celle de l'aponévrose du peaucier.

De dehors en dedans, nous trouvons dansles points où ces parties sont toutes présentes : 4° l’épiderme ; 2 le derme, très gras, constituant

le lard ; 3° le peaucier ; 4° l'aponévrose du peaucier.

A. — Epiderme.

La face superficielle de l’épiderme est unie, lisse et comme vernie. On n'y remarque aucune trace de saillies quelconques. La face adhérente, au contraire, se montre profondément sillonnée dans le sens longitudinal. Ces sillons sont si profonds et si rapprochés qu'ils donnent aux saillies intermédiaires l’aspect des feuillets d’un livre. Leur profondeur moyenne est à peu près égale à la moitié de l’épaisseur totale de l’épiderme et atteint près de 4 millimètre. Leur largeur est de 120° à 1710° de millimètre. Les feuillets qu'ils séparent sont parallèles dansleur direction générale, mais cà etlà ils s’anastomosent entre eux. Leur épaisseur moyenne varie de 1710° à 2710° de millimètre. Entre eux pénètrent de minces lames dermiques.

Ces prolongements dermiques lamelliformes ne constituent pas les vraies papilles : celles-ci sont coniques, presque filiformes et s’insèrent sur le bord libre des lames. En entr'ouvrant les sillons épidermiques, on apercoit au fond les orifices arrondis des petits puits

dans lesquels s’insinuent les vraies papilles.

Sur les coupes perpendiculaires à la direction dessillons, leslames dermiques se voient par la tranche etnesedistinguent pas nettement des filaments papillaires. Cependant on distingue assez bien deux groupes de saillies bien différents par leur hauteur (pl. XXI, fig. 12) :les uns ({) s’avancent seulement jusqu’au milieu de la couche de Malpighi, les autres (p) arrivent jusqu'à la couche cornée ; les premiers représentent les lames dermiques, les seconds sont les papilles.

Sur les coupes parallèles à la surface de la peau, la distinction est beaucoup plus nette. Dans la couche cornée, la section est continue. Un peu plus profondément, la coupe se montre criblée de trousronds de 4720° à 1710° de millimètre de diamètre (fig. 10):cesontles coupes des dépressions creusées dans l’épiderme pour recevoir les papilles. Un peu plus profondément, les trous se montrent plus allongés, puis, assez brusquement, ils deviennent si longs qu'ilstraversentpresque toute l'étendue de la coupe (fig. 14) : ce sont les fentes destinées à recevoir les lames dermiques qui commencent à se montrer. Plus profondément encore, la coupe ne montrerait que d’étroites bandes parallèles, sans union entre elles.

Cette situation des vraies papilles sur le bord libre de lames dermiques minces et très élevées est tout à fait remarquable. Sur le corps, on ne saisit guère son utilité, mais la même disposition se retrouve sur la muqueuse palatine, et là, exagérée, perfectionnée, elle donne lieu à la formation des fanons. La seule différence entre les papilles des fanons et celles du reste du corps, c'est que, dans la gueule, ies lames dermiques sont transversales et qu'elles dépassent le niveau de la surface générale et se coiffent, ainsi que les papilles qui les surmontent, d'un étui de tissu corné modifié ; tandis que sur la peau les lames sont longitudinales, et que lames et papilles restent enfouies sous une couche générale de tissu corné ordinaire.

Les caractères que nous avons décrits sont ceux que l’on observe sur l'épiderme de la face ventrale de la queue. Sur toute la face dorsale du corps, il avait disparu. Mais à la face ventrale du thorax,

dans la région des plis, où j'ai pu aussi l’étudier,ilprésente quelques

caractères particuliers. Son épaisseur est beaucoup plus considérable sur les bandes saillantes, où elle atteint 2 112 millimètres, que dans les sillons, où elle ne dépasse pas 113 de millimètre. En outre, dans les sillons, les espaces réservés aux lamelles dermiques sont larges, espacés, et il n’y a plus de distinction à établirentre des lames papillifères et de vraies papilles. Cela revient à dire que les papilles sont nulles ou peu développées, comme on pouvait s’y attendre sur une partie qui, par sa disposition, se dérobe aux impressions tactiles. L'adhérence de l’épiderme au derme est aussi beaucoup moindre dans les sillons que sur la partie saillante des plis. La figure 14 de la planche XXI représente une coupe de la zone de transition entre la bande saillante et le sillon voisin.

La structure intime de l’épiderme est représentée par la figure 43, qui montre lacoupe d'une partie de l’épiderme comprise entre deux papilles voisines. La portion moyenne a été supprimée pour ne pas augmenter inutilement les dimensions dela figure.

On voit que la surface de contact avec le derme sous-jacent est représentée par une couche de deux à trois assises de cellules petites, rondes ou polyédriques, à paroi peu épaisse, très empilées les unes sur lesautres, mais sans déformation. Elles mesurent 7 4 de diamètre environ et ont un'noyau qui occupe plus de la moitié de la cellule. J'en ai trouvé plusieurs avec des noyaux doubles ou en biscuit, montrant par conséquent des signes de multiplication.

Toute la partie centrale est occupée par des cellules étirées dans le sens de l'axe, à peu près fusiformes, longues de 35 », larges de 10 », contenant un noyau allongé comme elles. Leurs paroïs sont épaisses et le noyau (du moins dans l'état de conservation où se trouve le tissu) est souvent libre dans une cavité centrale. Les cellules se continuent par une transition insensible avec les précédentes.

En approchant de la couche cornée, elles deviennent pluscarrées, puis s’aplatissent peu à peu parallèlement à la surface, puis, assez

brusquement, l’aplatissement devient beaucoup plus accentué, et

les cellules, couchées à plat, se transforment en celles de la couche cornée. Ces cellules cornées sont polyédriques, de 25 x de large environ, à contourirrégulier, un peu tremblé. Leur minceür est si grande que, sur les coupes transversales, elles se traduisent par une striation serrée. Au centre de chacune, on apercoit une petite cavité vide irrégulière : c’est l’ancienne cavité cellulaire, dont le noyau et le protoplasma ont disparu. A la surface, la couche cornée est en

voie d’exfoliation par lambeaux assez étendus.

Les cellules de la couche cornée se teignent en jaune dansle picrocarmin, les autres se teignent en rouge. La transition est assez brusque et se dessine par une ligne onduleuse qui se relève pour passer au-dessus du sommet des papilles et se creuse au contraire

dans leurs intervalles (fig. 11).

La couche cellulaire tangente au derme représente la zone dite pigmentaire de l’épiderme (couche formatrice dans les fanons) ; il me semble que cette assise mériterait un nom plus caractéristique, car c’est elle qui forme toutes les autres et répare les pertes dues à l’exfoliation superficielle. La couche moyenne, épaisse, représente la zone de Malpighi ; la partie superficielle représente la couche cornée.

Le pigment est très inégalement développé selon les points, et les parties blanches se continuent parfois brusquement avec des parties

d’un noir intense.

Je n’ai trouvé ni poils, rudimentaires ou autres, ni glandes d'aucune sorte. Cependant je n'aurais pu manquer deles rencontrer sur les coupes parallèles à la surface. Je me crois donc autorisé à aflirmer qu'il n'en existe point, au moins dans les régions que j'ai pu

examiner, c'est-à-dire sur toute la surface ventrale da corps.

Les canaux sudorifères signalés par Guérin (XXI) (4) et par BRESCHET

et RoussEL DE VAUZÈME(V) n'existent pas ici. Lestubesque ces derniers

(1) Les chiffres romains renvoient à l'index bibliographique placé à la fin du numéro.

ont signalés correspondent vraisemblablement à des gaines épider-

miques dont la papille dermique s'était retirée.

B. — Derme ou lard.

Le lard du Balemoptère est formé par le derme, sans qu'il y ait lieu de distinguer, au moins avec quelque netteté, un lard dermique et une graisse appartenant au panicule sous-cutané. Partout il y a transition presque insensible entre les couches profondes et les superficielles, et dans toute l'épaisseur on trouve un feutrage plus ou moins lâche de fibres dermiques. D'ailleurs ces distinctions sont un peu subtiles, et on peut, si on le veut, dire que le panicule est dense,

que le lard est mou et qu'ils se confondent à leur limite commune.

a) — Structure. — Le lard est formé d'un feutrage de faisceaux conjonctifs dans les mailles duquel sont comprises d'énormes cellules graisseusesque l’on trouve vides aprèsl’action de l’alcool absolu.

Dans la couche tout à fait superficielle seulement, j'ai pu observer des faisceaux conjonctifs dénués de graisse et des capillaires. Ces derniers pénètrent dans les papilles. Ils sont probablement accompagnés parfois par des nerfs, mais je n’ai pu les apercevoir. Quant à l’assertion de Brescaer et RoussEL DE VAUZÈME(V) que toutes les papilles sont nerveuses, elle me parait erronée, et les raisons surlesquelles ces

auteurs fondent leur opinion ne me paraissent pas démonstratives.

Nulle part je n'ai apercu dans le derme des fibres musculaires. Mais on concoit que dans une couche aussi épaisse il peut en exister quelques-unes éparses qui échappent à l'observation, car les coupes ne peuvent intéresser qu'une surface relativement minime. Cette

absence.de fibres musculaires s'explique d’ailleurs par la présence du peaucier, dont il sera question plus bas : là où une certaine mobilité est nécessaire se trouve le peaucier et, dans les autres points, la peau est appliquée sur les muscles sous-jacents comme une cuirasse

protectrice immobile.

b) — Caractères extérieurs. — Les caractéres macroscopiques du lard sont très variables suivant les points où on le considère.

a) — Epaisseur. — C'est sur les côtés de la région dorsale et sur les parties latérales de la queue que le lard est le plus mince. Son épaisseur en ces points n'est guère que de 0 m. 06 environ. Vers le milieu du dos. l'épaisseur augmente rapidement, surtout en arri°re, au voisinage de la nageoire dorsale. Cette nageoire tout entière , ainsi que la crête longue et épaisse qu'elle surmonte, sont formées uniquement par le lard

Sur la face ventrale de la queue, l'épaisseur devient aussi rapidement plus considérable et atteint sur la ligne médiane 0% 35 ; mais elle diminue presque subitement, dès que l'on s'écarte de la ligne médiane. Pour donner une idée de cette disposition, il suffira de dire que la couche musculaire sous-jacente est régulièrement arrondie et que la forme carénée est due uniquement à l'accumulation du tissu adipeux sur la ligne médiane (pl. XII, fig. 1).

Dans la région des plis, l'épaisseur atteint 10 centimètres et jusqu'à 16 dans la région axillaire. Sur le dos de la tête, le lard est très épais à la base, où il mesure jusqu’à O0 m. 12: il va en diminuant vers le bout; mais sa face profonde est très accidentée, car c’est lui en grande partie qui comble les anfractuosités de la surface osseuse et donne à la face dorsale de la tête sa forme régulière. :

Leslèvres sont presque entièrementformées par une énorme accumulation de lard. La lèvre supérieure, mince vers le bout, atteint en arrière une largeur de plus de 0 m. 20; maiselle n’est nulle part extrémement épaisse. La lèvreinférieure au contraire, mince aussi vers la symphyse, augmente rapidement d'épaisseur et de largeur à la fois et, dès le milieu de la mâchoire, forme au-dessus du maxillaire un énorme bourrelet graisseux qui mesure jusqu'à 0m. #0 de haut sur 0 m. 30 de large.

B) — Texture. — La texture du lard est loin d’être la même dans

toute l'étendue du corps Elle varie surtout par l'abondance des élé-

ments graisseux relativement aux faisceaux conjonctifs et par la structure et l’arrangement de ces derniers.

Sur les faces ventrale et latérales de la queue, depuis la région des plis jusqu’à la nageoire terminale, les éléments adipeux sont de beaucoup prédominants. Le lard est ferme sans souplesse, et offre tout à fait l'aspect de celui du porc, avec cette différence qu'il n'y a point à distinguer ici une couenne solide. C’est à peine si les couches superficielles sont plus fermes que les profondes, et il n’y a aucune transition brusque.

Sur le dos, la couche superficielle du lard est plus fibreuse et offre plus de résistance. À

Sous le ventre, dans la région des plis, il y a à distinguer dans le lard deux parties différentes. La couche superficielleoffre une épaisseur uniforme de 0" 05 environ ; elle est formée, outre les éléments adipeux, de faisceaux conjonctifs entre-croisés, riches sans doute en fibres élastiques, car sa souplesse est très grande et sa résistance bien supérieure à celle que l’on observe dans les autres points. Tout à fait à la surface, l'élément conjonctif et élastique est tellement prédominant que, dans ce point, on peut dire qu'il existe un véritable derme semblable à celui des autres animaux. La couche profonde, au contraire, d'épaisseur variable , est purement grasse et suinte lorsqu'on la coupe. La limite entre les deux couches est formée par une ligne sinueuse dont les concavités externes correspondent au fond des plis.

L'élasticité de la couche superficielle a pour effet de fermer les plis. Aussi l'étatde fermeture est-il l'état passif ou de repos. Lorsque nous fimes les incisions de la peau, les plis étaient ouverts par la tension des gaz qui ballonnaient le ventre. Mais dès qu'une ineision transversale venait rendre à la peau sa liberté, les plis se refermaient d'eux-mêmes derrière le couteau.

Dans la lèvre supérieure, le lard offre aussi une division bien marquée en deux couches, mais avec des caractèros tout autres que

dans la région de la gorge. Il y a, ici aussi, une couche profonde

d'épaisseur, variable selon les points, formée de lard purement gras, suintant sous le couteau, à peine entremélée de faisceaux conjonc-

tifs, et, sur les bords, une couche superficielle uniforme, de 0" 06 d'épaisseur, dans laquelle la partie adipeuse est relativement peu

développée. Là, le tissu fibreux, raide, sans souplesse, est formé de gros faisceaux parallèles à la surface, presque contigus, qui donnent à l'organe une fermeté, une résistance, une coriacité, si je pouvais ainsi dire, en rapport avec la nature de ses fonctions. Versle boutde la mâchoire, la structure devient de plus en plus serrée et, tout à fait à l'extrémité, on trouve du véritable cartilage.

Dans la lèvre inférieure, au contraire, le lard est très gras et très mou ; mais, chose remarquable, il est traversé par des faisceaux musculaires striés qui s'étendent normalement de l'os à la peau (pl. XVIIT, fig. 11, n). Ces faisceaux sont d’un beau rouge. Ils sont disposés par groupes qui se traduisent sur les coupes transversales par des ovales dont les plus gros mesurent jusqu’à 0 m. 10 et 0 m. 12 sur leur plus grand axe, et 0 m. 04 à Om. 05 sur le plus petit, tandis que les moins développés n'ont guère que 0 m. 01 à 0 m. O2 dans tous les sens. Ces colonnes musculaires sont séparées les unes des autres par des espaces un peu plus étendus qu'elles-mêmes de tissu adipeux mou. On les voit un peu, sur la planche VIII, dans la figure 1, sur le lard resté adhérent au maxillaire inférieur gauche.

Insérées d’une part sur le maxillaire, de l’autre sur la peau, et se portant normalement de l’un à l’autre, elles ne pourraientavoir pour effet que de déprimer la lèvre ou peut-êtrede l'incliner plusou moins, soit en dehors, soit en dedans. La grande mobilité des lèvres dont parle Guérin (XXII) n’est vraisemblablement pas réelle, et, en tout cas, les muscles que je signale 1ci ne pourraient en être les agents. La fonction de ces muscles ne serait-elle pas de renverser la lèvre en dehors, afin de donner passage à l'eau expulsée à travers la clairevoie des fanons avant la déglutition ?

Enfin, sur le dos de la tête, le lard estégalement mou et traversé,

comme dans les lèvres inférieures, par des museles nombreux qui se

portent normalement de l'os à la face profonde de la peau (n pl. XVIIL, fig. 11). L’utilité de pareils muscles est encore plus problématique que celle de leurs voisins de la lèvre inférieure. La peau de la tête ne peut évidemment ni se déprimer ni se froncer. Ils donnent, il est vrai, plus de fermeté à la peau de cette région , mais il n’est guère croyable qu'un appareil musculaire aussi considérable se soit développé pour remplir une fonction aussi peu importante.

Qu'est-ce donc que ces muscles ?

Le fait qu'ils sont striés et leur insertion sur les os empêchent de les considérer comme des muscles dermiques ayant subi un développement excessif. Je pense qu'ils représententplutôtles peauciers de la face qui, au lieu de rester unis en groupes considérables et peu nombreux, étendus très obliquement de l'os à la peau de manière à déplacer celle-ci latéralement, se sont disposés normalement et dissociés en colonnettes parallèles équidistantes. Ce n’est là qu'une hypothèse assurément. Maisla présence et la disposition de ces muscles n’en sont

pas moins très remarquables et n'avaient pas , je crois, été signalées.

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