MANUEL
An. 1143. Jj^ prédilection da défunt empereur et l'affection des ^Cinn. 1. 2, ggj^g guerre a voient mis Manuel sur le trône, mais
Mcet. L i , ne lui avoient pas assuré le suffrage du reste de l'em- %ùiii.Tj-r.V'^^^' ^saac, l'aîné de Manuel, étoit à Constantinopk. ^. i5, c. 25. Les droits que lui donnoit sa naissance le rendoient un
Vu Lange , 11.1 ...
fam. byz^p, redoutable rival; et la guerre civile éloit inévitable, si *«2,.i(jo. patJresse d'Axuch n'eût su conserver à Manuel la couronne qu'il lui avoit procurée. Pendant que Jean rendoit les derniers soupirs , Axuch partit du camp , et fit tant de diligence , qu'il arriva à Constantinople avant la nouvelle de la proclamation de Manuel et de la mort de l'empereur. Il se saisit aussitôt de la personne d'Isaac, qui n'avoit nulle défiance, et l'enferma dans un monastère. Ce prince ne fut pas long-temps sans apprendre la cause de cette violence imprévue et la préférence donnée à son frère. Il s'emporta aux plaintes les plus amères ; elles éloient si justes, qu'elles pouvoient soulever toute la ville. Axuch l'avoit prévu; et, pour en empêcher l'effet, il employa une ruse dont la politique ne s'étoit jamais avisée. La sagesse de sa conduite dans les affaires, son désintéressement , son inclination naturelle à obliger tout le monde , lui avoient acquis la confiance de toutes les personnes distinguées dans les différens ordres de l'état. Il n'eut pas de peine à les mettre dans les intérêts de Manuel , et convint avec eux de ce qu'il alloit faire contre eux-mêmes pour tromper Isaac par cette feinte, et lui donner à croire que leur zèle pour lui étoit la cause de leur disgrâce. Après les avoir ainsi préparés,
ttiSTOlîlÈ DiJ ÊAS-EMPItlÈ. 5ll
il produisît un arrêt de l'empereur qui les condamnoit fcorame rebelles etconfisquoit leurs biens. Ce stratagème eut tout l'effet qu'il désiroit. Isaac se persuada qu'au moindre signal de sa part, il les trouveroit empressés à le servir. Il forma avec eux des intelligences qu'il croycit sécrétés, et crut n'avoir pas besoin de se faire d'autres partisans. Ceux-ci, de leur côté, l'amusèrent par de faux messages; et, remettant d'un jour à l'autre l'occasion d'éclater, ils l'entretinrent dans son erreur jusqu'à l'arrivée de Manuel. Axuch étoit maître du palais; mais il falloit encore mettre dans le parti de Manuel le clergé de Sainte-Sophie, qui avoit grand crédit dans la ville. Le ministre, dans ce dessein , s'étoit pourvu d'un ressort très-efficace ; il apporloit un diplôme de l'empereur qui prometloit au clergé plus de dix mille francs par tête,s'ilse déclaroit pour lui. Axuch éloit même chargé d'un second diplôme où la somme éloit augmentée, si la première ne suffisoit pas. Mais il n'eut pas besoin d'en faire usage. Les ecclésiastiques de la cathédrale trouvèrent dans la première offre de quoi satisfaire leur modeste avidité.
Cependant Manuel en Cilicie s'occupoit à rendre les derniers devoirs à son père. Il fit jeter les fondemens d'un monastère dans le lieu même où .lean avoit fini ses jours. Le prince d'Antioche^ se flattant de pouvoir réparer ses pertes dans le commencement d'un nouveaà règne, envoya des ambassadeurs à Manuel pour lui demander la restitution des terres de Cilicie qui appartenoient au duché d'Antioche. Manuel répondit que, s'il éloit question de restitution, il falloit remettre h l'empire Antioche même qui lui àppartenoit h double titre , et par droit d ancienne possession et par le traité fait avec les croisés ; qu'au lieu de demander justice , c' étoit au prince d'Antioche h la rendre; et que , s il la refusoit, on seroit bientôt en état de l'y contraindre ; que ^ loin de consentir à rien perdre de la succession de son
pere , il étoit bien résolu de l étendre par de nouvelles conquêtes. Les ayant renvoyés avec cette réponse , il marcha , suivi de toute son armée, vers la flotte qui étoit à l'ancre dans le fleuve Pyrame , près de Mopsueste. Il portoit lui-même sur ses épaules avec ses parens le cercueil de son père ; et , l'ayant déposé dans un vaisseau , il l'envoya par mer à Gonstantinople. Pom* lui, après avoir passé un mois en Cilicie, il prit avec son armée la route de terre, et traversa l'Isaurie, la Lycaonie, la Phrygie , pays occupés par les Turcs , sans leur demander la liberté du passage. Etonnés de sa hardiesse , ils n'osèrent lui opposer aucun obstacle; en sorte qu'il ne perdit dans sa route que deux personnes, Andronic, fils de son oncle ïsaac Comnène, et Théodore Dasiote, qui avoit épousé Marie , fille de son frère Andronic , mort l'année précédente. Ces deux princes, s'étant écartés pour prendre le plaisir de la chasse , furent faits prisonniers par les Turcs , qui les conduisirent à Masoud , sultan d'Icone.Manuel, qui se hâtoit d'arriver à Gonstantinople, ne s'arrêta pas à les redemander ; ce qui le fit taxer d'indifférence à l'égard de ses proches. Il les retira néanmoins dans la suite sans payer de rançon, et reprit en passant près de Séleucîe la ville de Pracane , que les Turcs avoient ravagée.
Les vaisseaux du convoi funèbre arrivèrent avant Manuel. Le sénat vint au-devant du cercueil , qui fut porté en grande pompe dans l'église du Pantocrator , et déposé dans un magnifique mausolée , près du tombeau de l'impératrice Irène. L'entrée de l'empereur, qui suivit peu de jours après, fut accompagnée de la joie de tous les habitans. Outre que l'habile ministre avoit préparé les esprits à désirer ce prince pour empereur , ses belles qualités lui avoient gagné le cœur des peuples dès sa première jeunesse. Tous les sujets pensoient de lui comme son père. On admiroit son courage , sa grandeur d'âme, sa passion pour la gloire; on vouloit dès-
îors trouver en lui la prudence d'un âge avancé. Les grâces de sa personne aidoient encore à faire valoir son mérite , et séduisoient le jugement du peuple. Il étoit de haute stature, quoiqu'un peu courbé; une beauté mâle, un regard plein de douceur, un teint vif et animé, annonçoient un heureux mélange de bonté et de vigueur. Telles furent les qualités qu'il porta sur le trône. La vigueur s'y conserva ; la bonté y fut fort altérée par les malignes influences de la grandeur. Il fut conduit au palais entre les acclamations d'un peuple innombrable , qui se promettoit tout ce que des sujets ont coutume de se promettre à l'aurore d'un nouveau règne , et qu'ils n'obtiennent que de ces princes rares qui, avant que de commander aux autres hommes, ont appris à se commander à eux-mêmes.
Les deux Isaacs étoient renfermés, le frère de l'empereur dans un monastère de Constantinople , l'oncle dansHéraclée en Bithynie. Manuel commença son règne par les rappeler tous deux à la cour. La réconciliation fut sincère de la part de Manuel; elle sembla l'être de îa part des princes. L'un oublia pour quelque temps les conseils de l'ambition qui lui avoit attiré sa disgrâce; l'autre parut avoir étoufTé les sentimens de jalousie que la préférence donnée à son jeune frère devoit naturellement allumer dans son cœur. Mais cet effort de vertu se démentit dans la sy4te. Isaac n'en étoit pas capable. II étoit colère, cruel , et , quoique grand et robuste , néanmoins si timide, que le moindre bruit le faisoit trembler. Le peuple, instruit de ses défauts, sut bon gréa l'empereur Jean de l'avoir écarté du trône; et pour un prince de ce caractère les droits de la nature ne trouvèrent point de défenseurs. Manuel congédia ses soldats» après les avoir libéralement récompensés; il fit distribuer deux pièces d'or à chaque maison de Constantinople.
La vacance du siège fit différer de quelque temps le couronnement de Tempereur. Le patriarche Léon Sty-
piote étoît mort après huit ans et demi d'épiscopat,^ Manuel ayant donc fait assembler le clergé , le sénat et les princes de sa famille, les consulta sur le choix d'un successeur. Entre ceux qui furent proposés, presque tous les suffrages se réunirent en faveur de Michel Curcuas , qui fut aussi nommé Oxite , parce qu'il étoit abbé du monastère de Saint-Auxence dans l'île d'Oxie. C'étolt im homme vertueux, fort instruit dans les saintes lettres , mais peu dans les sciences humaines. Il ne tenoit que de sa vertu l'affabilité, la douceur, et une certaine politesse de mœurs qui est ordinairement le fruit de l'éducation. Après son intronisation , il sacra l'empereur , qui déposa sur l'autel cent livres d'or, et assigna au clergé de Constantinople une pension annuelle de deqx cents de ces livres. Ces libéralités achevèrent de lui gagner l'estime publique.
Quill. Tyr. fut cette année que les chrétiens perdirent en Asie
5 4 ^ is' "oedesquatregrandesprincipautésquifaisoientlepartage i6. de leurs conquêtes. Le comté d'Edesse avoit formé leur
/.T. ^ premier établissement; ils en furent redevables à la ^* ^ ' faveur et à la saee conduite de Baudouin , frère de Jbulfarage. Godefroi de Bouillon. Ce fut aussi la première perte Mont^chi\^ qu'ils firent ; et ils ne durent ce malheur qu'à la négli- Abb, urs- prence et à la vie dissolue de ce même Joscelin qui, dans
pc^g' car, ^ , . ....
Chron. beig. le siége de Shizar , avoit si bien fait connoître la légèron! ^^^^ de son caractère. îl avoit abandonné la ville d'E- ^Mansi ad desse; et, n'y laissant pour la garder que de mauvaises troupes , mal payées , il s'éloit retiré en-deçà de l'Euphrale , dans un pays de délices , où il menoit une vie molle et voluptueuse. Il auroit pu tirer des secours d'Antioche , dont l'état confinoit avec le sien ; mais Raymond et Joscelin éloient devenus tellement ennemis , que, loin de s'eutr'aider , ils étoient disposés à se réjouir de leurs perles mutuelles. Zengui , ce redoutable sultan d'Alep et de Mosul , instruit de toutes ces circon-,tance3 , vint assiéger Edesse, et pressa iç siége
avec tant d'activité , que Joscelin n'eut pas le temps de recevoir les secours qu'il avoit mendiés de toutes parts. Un Arménien, qui logeoit dans une des tours de la ville , justement irrité contre Joscelin , qui lui avoit enlevé sa fille, fit entrer les Turcs la nuit de Noël, et la ville fut horriblement saccagée. Il y resta cependant quelques chrétiens; et peu de temps après , Zengui étant mort , comme la garnison turque se trouvoit réduite à un petit nombre , ils invitèrent le comte à revenir , promettant de l'introduire dans la ville ; ce qui fut exécuté de nuit. Mais les deux forteresses, renfermées dans l'enceinte des murailles, étant restées au pouvoir des musulmans , Noradin , fils de Zengui , et aussi grand guerrier que son père, vint de nouveau assiéger Edesse. Les habitans, trop foibles pour tenir tête en même temps aux ennemis du dedans et à ceux du dehors , prirent un parti désespéré ; ils ouvrirent leurs portes , sortirent en foule, hommes, femmes, enfans, et se jetèrent au travers des assiégeans , pour y trouver une prompte mort, s'ils ne pouvoient se faire un passage. Ce fut une affreuse boucherie. Peu échappèrent , et entre autres le comte , qui méritoit le plus de périr. La perte de cette place importante entraîna celle de la religion chrétienne au-delà de TEuphrate. Quelque temps après , Joscelin , pris par les Turcs, mourut de faim dans les prisons d'Alep. Sa veuve , à laquelle il étoit encore resté quelques places, en transporta la propriété à l'empereur , avec tous ses droits. Manuel eut la vanité d'accepter ce don, et de promettre qu'il défendroit le pays; mais il tint mal sa parole. Quelques troupes qu'il envoya furent taillées en pièces par Noradin , qui demeura maître de toute la contrée. Le comté d'Edesse n 'avoit subsisté que quarante-six ans , sous quatre souverains.
L'année suivante commença par une brillante céré- j^^j^. ,144. monie ; ce fut le mariage de Manuel. Jean s'étoit ligué mcet, l, ly avec Lothaire, enipereiir d'Allemagne, pour s'opposer^* ^*
Cinn. /. 2, desseins ambitieux de Roger, roi de Sicile, qui '^'J' . , inenaçoit également l'Italie et la Grèce. Lothaire étant
Albenc. chr. 3 o ^ ^
Ottodeges- niort , et Conrad, duç de Franconie , liii ayant succédé, ss^fal^^a^. Jean renouvela cette alliance avec le nouvel empereur ;
et , afin de la rendre plus étroite , il lui fit demander une princesse de sa famille pour son fils Manuel. Conrad jeta les yeux sur Berthe , sœur de sa femme Gertrude , fille de Bérenger , comte de Sultzbach en Bavière. Ce prince , naturellement fier et hautain , prétendoit faire grand honneur à l'empereur grec. La lettre qu'il lui écrivit au sujet de ce mariage étoit d'un style vain et fanfaron : il reievoit Tempire d'Occident fort audessus de l'empire d'Orient. La nouvelle Rome , disoit-il , est fille de V ancienne ; elle lui doit amour et respect, comme aussi la nôtre promet à sa fille bienveillance et protection. îl menaçoit de faire sentir sa puissance à quiconque attaqueroit l'un ou l'autre empire; et, faisant allusion à l'aigle impériale : // n'est point d'ennemi, disoit-il, gui puisse échappera la rapidité de nos ailes dès que nous les avons déployées. Il se vantoit d'être obéi de la France , de l'Angleterre , de l'Espagne , du Danemarck , et de tous les états de l'Europe , du nord au midi. Il demandoit une église à Constantinople pour la nation allemande. Il proposoit Pierre Polano , doge de Venise , comme ami des deux partis, pour régler les conventions entre les deux empires; ce que Jean accepta par une lettre plus hoîinête et moins fière que celle de l'empereur allemand. Conrad fit partir la princesse sous la conduite d'Embricon , évêque de Witzbourg. Mais, lorsqu'elle arriva à Constantinopie, Jean étoit déjà mort. Manuel, montant sur le îrône , fit part à Conrad de son avènement à l'empire. Conrad , dans sa réponse , se plaint de quelques paroles de Nicéphore^ envoyé de l'empereur grec , qui avoient * blessé sa fierté. En faveur du mariage il fait avec Ma-
nuel une ligue défensive. Manuel lui avoil demandé
cinq cents soldats; il lui en promet deux et trois mille, s'il en a besoin , et même d'employer toutes ses forces et sa propre personne pour le secourir , comme son cher fils et son cher frère , plutôt que de lui laisser recevoir aucun déshonneur. Il lui envoya encore Embricon avec cinq autres seigneurs des premiers de sa cour , pour honorer de leur présence la célébration du mariage. A Tarrivée de Berthe , toutes les princesses et les dames de la cour à la suite d'Irène , veuve d'Alexis , allèrent audevant d'elle , et la reçurent avec autant de respect que de joie. Les noces furent célébrées dans la semaine d'après l'Epiphanie. On changea, selon la coutume, le nom de Berthe en celui A' Irène ; et le mérite de la nouvelle .impératrice donna un nouveau histre à ce nom, que tant de grandes princesses avoient porté avant elle. Pleine de sens et de raison , elle dédaigna toute parure affectée, et ne voulut jamais relever son teint par un coloris emprunté. Eîie ne cherchoit de quoi plaire à son mari que dans la sagesse de sa conduite , et dans les grâces que donne la vertu assaisonnée de douceur et de complaisance. Elle apportoit dans la Grèce corrompue cette régularité de mœurs qui régnoit encore dans les cours d'Allemagne : ç'auroient été des attraits pour Théodose; ce fut un sujet de dégoût pour IVIanuel, qui , avec de grandes qualités , étoit de mœurs fort licencieuses. Il paya la vertu de sa femme de toute sorte de respects et d'honneurs; il l'environna de toute la décoration impériale ; mais il ne l'aima pas , et , s'égarant à d'autres amours , il porta l'indifférence pour sa propre réputation jusqu'à entretenir, au scandale de tout l'empire , un commerce incestueux avec Théodora , fille de son frère Andronic, femme hautaine et arrogante, qui se faisoit une maligne joie d'éclipser par son éclat la modeste impératrice.
Manuel, ayant affermi son pouvoir, et ne craignant Nicet. plus rien de son frère ni de son oncle, a voit à s'occuper ^' ^*
de trois grands objets pour Thonnenr et la tranquillîlé de son empire. Il falioit établir un bon ordre dans le détail de son gouvernement , venger la mémoire de son père outragée par le prince et le peuple d'Antioche, réprimer l'andace des Turcs qui cherchoîent sans cesse à s'étendre. Pour le premier article , il manqua de vigilance sur la conduite de ses ministres. Son père lui avoit laissé les finances dans l'état le plus opulent ; ce prince , économe sans avarice, ne donnant rien à ses caprices ni à ses plaisirs , mais ne refusant rien à la nécessité ni à la justice, avoit épargné de grandes sommes, sur lesquelles la veuve et l'orphelin n'avoient rien à redemander. Il avoit donné la direction des finances à Puzène, homme habile et de beaucoup d'esprit, qui, sous les yeux de Jean , s'étoit acquitté de cette fonction importante à la satisfaction du prince et des sujets. Mais, sous le règne de Manuel, plus avide que son père , et moins attentif aux plaintes des peuples, il se proposa de gagner la bienveillance du prince en augmentant ses trésors» et de s'enrichir lui-même lorsqu'il y pourroit travailler impunément. 11 commença par exiger avec une extrême rigueur les arrérages de ce qui étoit dû au fisc; il imagina ensuite avec une malheureuse industrie de nouvelles impositions. Ni les prières, ni les larmes, ne pouvoient toucher cette âme impitoyable. D'un accè^ difficile , sourd et muet aux requêtes les plus raisonnables, il n'y répondoit que par un regard féroce. Il s'étoit acquis tant d'autorité auprès de l'empereur , qu'il rejetoit ou adraettoit à son gré les édits émanés de la puissance souveraine. Sous prétexte que l'entretien des flottes chargeoit le prince d'une dépense perpétuelle, quoiqu'on n'eût pas toujours besoin de vaisseaux , il détruisit la marine de l'empire, et fit couler à fond les navires presque avec les équipages ; ce qui fut regardé par Manuel comme l'opération d'un grand politique, quoique ^e fût en effet celle d'un corsaire : les mers furent ou-
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 5g
verles aux pirates et les côtes exposées aux insultes des barbares. S'apercevant à la fin que les cabales de cour comniençoient à ébranler son crédit, et que le prince se refroidissoit à son égard, il ne songea plus qu'à se préparer une retraite opulente. Nous açons assez travaillé pour un ingrat, dit-il à un de ses confidens; // est temps de traçailler pour nous-mêmes. Il avoit épousé une femme d'une de ces anciennes familles qui, traînant dans l'indigence les restes d'un nom illustre, cherchent à se relever par l'alliance d'un financier; et il en avoit des enfans. Après les avoir enrichis d'une partie de ce qu'il enlevoit aux sujets , et qu'il déroboit à son maître, il resserra le reste, qu'il accumula par ses vexa-^ tions, et qu'il ménagea avec une avarice sordide jusqu'au ïuoment de sa disgrâce. Elle arriva enfin, quoique trop tard ; oublié de la cour, qui perd en un moment le souvenir des bons et des mauvais services , mais détesté des peuples dont le ressentiment dure autant que leurs plaies, il se retira avec ses trésors dans un agréable séjour, où, jouissant impunément des maux qu'il avoit faits, il régnoit encore parmi de vils courtisans, et buvoit avec eux à longs traits et sans remords le sang de ses compatriotes.
On vil dans la même cour un personnage d'une autre espèce , digne de servir de modèle à ceux qui , passionnés pour la fortune, se font un moyen de l'ingratitude, et se servent du bras qui les tire de la poussière pour s'élever sur la tête de leur bienfaiteur et l'écraser par leurs intrigues. Jean Hagiothéodorite étoit chancelier de Manuel , et fort accrédité auprès de lui. Entre les commis qu'il employoit étoit Théodore Stypiote, supérieur à son maître par un génie étendu , une conception vive et prompte, une justesse infinie à diriger ses desseins, et une constance infatigable à les suivre. Pour cacher ces qualités profondes , il savoit les couvrir d'un caractère enjoué et de toutes les grâces d'une élocution légère.
6o HISTOIRE DU BÀS-EMPIRE.
Lorsqu'il se fut insinué bien avant dans la confidence de son maître, il songea à le détruire pour se mettre à sa place. Il sut plaire à l'empereur, et il n'eut pas de peine à s'en faire estimer par les ressources de son génie. Quand il eut fait ce premier pas, il prit le ton d'égal avec Hagiothéodorite. Admis dans les conseils, tantôt il approuvoit , tantôt il combattoit son avis; et comme il s'énonçoit plus éloquemment , il avoit toujours l'avantage. Manuel, charmé de ses talens, l'éleva au rang de collègue du chancelier. Ce n'étoit pas assez pour l'ani- Lition de Stypiote. 11 survint une querelle, dans le Péloponèse, entre Michel Paléoiogue, qui en étoit gouverneur, et Joseph Balsamène, beau-frère du chancelier; et cette querelle pouvoit avoir des suites fâcheuses pour la tranquillité de la province. Le rusé courtisan saisit cette occasion d'éloigner celui dont il étoit devenu le rival. Il persuade au prince qu'Hagiothéodorite est le seul qui puisse étouffer cette dissension , capable d'exciter un grand orage. Le chancelier est envoyé dans le Péloponèse, et bientôt après disgracié en son absence. Stypiote est revêtu de sa charge, et jouit de toute la faveur du prince. Hagiothéodorite, dépouillé de ses titres et de ses pensions, passa le reste de ses jours dans une extrême misère; mais il vécut assez long-temps pour voir son perfide successeur supplanté lui-même, ainsi que nous le dirons dans la suite.
Des ministres de ce caractère ne donnent pas du prince une idée avantageuse : aussi Manuel ne conservat-il pas long- temps ces qualités aimables qu'il avoit montrées au commencement de son règne. Il étoit alors compatissant, généreux, ennemi de toute vexation, d'un accès facile, incapable de fraude, de soupçon, de malignité. G'étoit un modèle de toutes les vertus royales. On le combloit de bénédictions. Corrompu par ceux qui l'environnoient , il devint dur, hautain , libertin, plein de mépris pour les autres hommes, qu'il regardoit
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tomme ses esclaves, avide d'exactions, prompt à retrancher les pensions qu'il avoit lui-même accordées aux services. Ce n'est pas qu'il fût avare. Mais, pillé par ses officiers, par ses ministres^ par son incestueuse concubine , il fallut épuiser ses sujets pour verser dans ces gouffres sans fond. Ajoutez à cela les dépenses énormes des guerres qu'il fit pendant tout son règne.
Pendant que Manuel se préparoit à faire la guerre aux Turcs, il fit partir une flotte et une armée de terre pour aller punir Raymond des insultes faites à son père devant Antioche. Déraétrius Branas commandoit la flotte. A la tête de l'armée de terre étoient Jean et Andronic Contostéphane , auxquels il avoit donné pour conseil un brave officier turc nommé Prosouch, qui s'étoit déjà signalé au service de l'empire. Cette armée étant arrivée en Cilicie, reprit en peu de temps les places dont Raymond s'étoit emparé depuis le départ des Grecs, et gagna une grande bataille contre Raymond même. Elle avança jusqu'aux portes d'Antioche, et ravagea tout le territoire.Raymond se tint renfermé dans la ville.Mais, lorsqu'il vit les Grecs se retirer chargés de butin, il les suivit sans se laisser apercevoir; et le soir, lorsqu'ils eurent campé, il campa lui-même à quelque distance, et sortit avec un détachement pour reconnoître les environs. Quelques fourrageurs l'ayant découvert , en donnèrent nouvelle aux généraux qui attendirent le jour. Ils sortirent alors dans l'espérance de surprendre les ennemis. Mais Raymond avoit déjà mis son armée sous les armes; et, étant allé lui-même à la découverte, il rencontrâtes Grecs plus tôt qu'il ne s'y étoit attendu. Il envoya aussitôt porter ordre à ses troupes de venir le joindre en diligence. Il y eut en ce lieu un grand combat , dans lequel les Latins furent taillés en pièces, et poursuivis jusqu'à Antioche , où Raymond eut bien de la peine à se sauver. Après cette victoire, l'armée grecque retourna en Cilicie. Mais Démétrius Branas arriva dans le même temps
62 HiSTOtRE fit BAS-ÈMPÎRE.
avec sa flotte. Il descendit sur le rivage, fit le dégât sîii* toute la côte, enleva quantité de prisonniers, brûla grand nombre de navires qui étoient à l'ancre, et sei rembarqua. Les vents contraires ayant retenu les Grecs pendant dix jours dans ces parages , ils firetit encore une descente, battirent les ennemis, et prirent deux cbâteaux, où ils trouvèrent des provisions , qui commençoient à leur manquer. Le vent étant devenu favorable ^ ils firent voile vers l'ile de Cypre. Après leur départ , Raymond, sentant sa foiblesse, et voulant s'épargner pour la suite de pareilles attaques , auxquelles il faudroit enfin succomber, prit le parti de se réconcilier avec l'empereur. Il alla lui-même à Consfantinople. Manuel refusa de le voir qu'il n'eût été auparavant au tombeau de son père faire une sorte d'amende honorable. Il l'admit ensuite à son audience, et reçut son serment de fidélité.
Cînn.l.Zi Ce n'étoit pas pour jouir du repos que Manuel ^ivlcef. /. I5 ^"^oit envoyé ses généraux en Syrie. Il étoit lui - même 2. passé en Bitbynie pour y relever ks forteresses que les
Turcs avoient détruites dans les guerres précédentes. Il en avoit déjà fait rebâtir plusieurs, et étoit occupé à rétablir le château de Mélangies, une des places les plus importantes du pays, lorsqu'il apprit que sa sœur Marie, qu'il aimoit tendrement, étoit malade, et qu'on désespéroit de sa vie. Il reprit aussitôt le chemin de Constan* tinople; mais il la trouva morte. C'étoit une princesse de grand courage , à laquelle son frère étoit redevable d'avoir écarté un dangereux obstacle à son élévation sui^ le trône. Roger, son mari, décoré du titre de' César, y avoit voulu joindre celui d'empereur ; et , api^ès la mort de Jean, avant que Manuel fût revenu à Constantinople, il avoit formé un parti de quatre cents Italiens ^ qui se trouvoient alors dans la ville , disposés à tout entreprendre en faveur de Roger leur compatriote. Sa femme , n'ayant pu , malgré ses conseils et ses instances ,
le détourner de ce dessein , s'adressa aux ministres de l'empereur , et les avertit du complot. Donnez - moi , leur dit-elle, des gardes pour ni assurer de la personne de mon mari y ou chargez-vous vous-mêmes de conserver la couronne a mon frère. Les ministres , instruits du danger, engagèrent Roger , sous quelque prétexte , à se rendre avec eux dans une maison hors de la ville , et l'y laissèrent prisonnier. Manuel, à son arrivée , lui pardonna et lui rendit la liberté, sans lui ôter, même après la mort de sa femme , le titre et le rang de César.
Jean avoit réparé la forteresse de Lopade, en Bilhy nie, A^. 1445, sur les bords du Rhyndacus. Manuel s'y rendit l'année ^- ^
suivante avec son armée , et ht ses dispositions pour marcher contre les Turcs, qui ravageoient l'Isaurie. En passant le mont Olympe pendant la nuit , il fut tellement suffoqué par les vapeurs épaisses qui s'exhaloient de cette montagne, qu'il en perdit connoissance , et n'étant revenu à lui que le lendemain , il se trouva hors d'état d'aller plus loin. Il envoya donc en avant un gros détachement sous la conduite de ses meilleurs généraux. Ceux-ci rencontrèrent un grand corps de troupes ennemies, les taillèrent en pièces, et rapportèrent à Temperéur quantité de butin. Une autre bande de Turcs , sortie d'icone , entra en Lydie, ravagea les environs de Sardes, et se relira. L'empereur , plein de colère , marcha aussitôt vers ïcone , après avojr écrit une lettre menaçante au sultan , qui lui répondit froidement qu'il l'attendoit à Philomèle. Il n'osa toutefois l'y attendre : une partie de son armée , qu'il avoit envoyée au-devant de l'empereur, ayant été défaite, il s'enfuit lui-même. Manuel prit Philomèle, y mit le feu, et délivra grand nombre de prisonniers grecs que les Turcs y tenoient dans les fers. Le sultan, honteux de sa fuite, revint sur ses pas^ et présenta la bataille. Mais il fut défait et se retira dans Icône. Craignant d'y être forcé , il en sortit
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en y laissant garnison , et divisa son armée en deux corps. Il posta l'un derrière la ville , et campa avec l'autre à la droite d'Icone , sur la pente d'une montagne qui le couvroit contre l'ennemi. Manuel , résolu de combattre , partagea aussi ses troupes ; il en détacha une partie pour attaquer les Turcs postés derrière la ville ^ et se mit à la tête du reste pour marcher au sultan. Celui-ci, à dessein d'intimider les Grecs par l'apparence d'une armée beaucoup plus nombreuse que n'étoit la sienne, avoit fait planter grand nombre d'enseignes dans les hallîers voisins ; en-sorte que ce qu'il avoit de troupes ne semhioit être que l'avant - garde. Ce stratagème eut son effet. Comme les Grecs, craignant un combat inégal, refusoient d'avancer, Manuel prend la bride du cheval du premier porte-enseigne, et le traîne avec lui à l'ennemi. Plus effrayés du péril de l'empereur que de leur propre danger , tous les escadrons le suivent. La terreur passe du côté des Turcs ; ils se débandent ; le snllan fuit avec eux , et , ne pouvant rentrer dans Icône i il s'éloigne dans la campagne, où ses troupes se dispersent. L'empereur les poursuit avec ardeur. Cependant ceux qu'il avoit détachés pour combattre les Turcs der^ rière la ville étant tombés dans une embuscade , se voyoient enveloppés et en danger de périr. L'empereur^ déjà éloigné à la poursuite des fuyards, leur envoie des secours; mais, apprenant que ce renfort ne suftisoit pas, il fait partir un de ses officiers portant à la main un casque , qu'il élevoit fort haut , en criant de toutes ses forces : courage, camarades / le sultan est prisonnier ; voici son casque. Ce mensonge militaire anime les Grecs, et décourage les Turcs , qui abandonnent la victoire. L'empereur passe la nuit devant Icône. Au retour du jour, ayant fait le tour de la place, il jugea qu'avec le peu de troupes qu'il avoit et le peu de temps qui lui restoit pour tenir la campagne , il ne lui seroit pas possible de la prendre. Il se détermina donc à faire retraite
après avoir ferûlé et ruiné tous les environs. Comme les soldats détruisoient les tombeaux pour y chercher des trésors , et qu'ils déterroient même les cadavres , l'empereur défendit , sur peine de la vie , de toucher à la sépulture de la mère du sultan , disant que les princes ennemis , même après leur mort, méritaient encore du respect. Il porta la générosité jusqu'à calmer les inquiétudes de la femme du sultan. Il lui manda que son mari étoit hors de danger. Comme elle s'attendoit que Manuel alloit assiéger la ville , elle se préparoit à lui envoyer par reconnoissance une grande provision de vivres , lorsqu'elle apprit son départ. Avant que de s'éloigner , Manuel écrivit au sultan en ces termes : « Nous vous « avons souvent cherché , et vous vous êtes toujours dé- « robé à notre poursuite. Pour ne pas courir sans cesse « après une ombre fugitive, nous retournons à Con- « stantinople. Vous nous reverrez au printemps prochain « avec de plus grandes forces ; songez à ne vous pas dés- « honorer encore par une honteuse lâcheté. «
Manuel tint parole; et le sultan, renforcé de toutes an. n4G. les troupes turques répandues dans le Pont et la Cap- cinn. l. 2, padoce , qui vinrent se ranger sous ses enseignes, atten- ^- 7^ ^-^ 9dit les Grecs de pied ferme sur le chemin d'Icone. Les deux armées n'étoient séparées que par un défilé de difficile accès, et si étroit, qu'on ne pouvoit le passer qu'à la file. Tandis que les Grecs travailloient à se retrancher, l'empereur , emporté par l'ardeur de sa jeunesse, résolut d'entreprendre quelque exploit hasardeux. Il venoit d'épouser une princesse allemande, et il se reprochoit de n'avoir pas encore signalé son mariage par ^ quelque périlleuse aventure. C'étoit dans ces siècles de chevalerie- une des extravagantes galanteries à la mode « aez les peuples occidentaux. Ayant pris avec lui deux escadrons , il les mit en embuscade au fond d'une vallée, et leur défendit de se montrer qu'ils ne l'eussent vu aux prises avec l'ennemi. Son dessein étoit d'aller seul faire
le coup de sabre; son frère Isaac, et Axuch, grand-do^^ mestique, obtinrent de kii qu'ils partageroienl le hasard. Ils aperçoivent quelques soldats grecs répandus dans là plaine pour faire du fourrage. Ils piquent de ce côté-là, et se cachent derrière une éminence , persuadés que les Turcs ne tarderoient pas de venir fondre sur ces fourrageurs. Au bout de quelque temps , comme ils n'en voyoient point paroître , l'empereur envoie à la découverte un cavalier qui revient peu après lui dire qu'il vient d'en découvrir huit en un tel endroit de la plaine. Sur cet indice l'empereur part de suite avec ses deux compagnons; et bientôt il aperçoit de loin la troupe ennemie, augmentée de dix cavaliers. Dès que ceux-ci le voient courir à eux, ils tournent bride , et prennent là fnite. Mais, en ayant rencontré cinquante autres qui les suivoient , ils se joignent à eux et attendent l'empereur. Isaac et Axuch veulent retenir Manuel ; ils lui représentent la témérité d'une pareille attaque ; que c'est courir à la mort sans aucun fruit, et exposer avec sa personne le salut de l'empire ! Eh bien ! répond Manuel, laissez-moi seul t et conservez-vous pour Vernpirei [Que nous conseillez-vous ? répliquent-ils : nous mériterions la mort y si nous l'évitions par une si lâche désertion. En parlant ainsi, ils avançoient ensemble vers les ennemis, dont la troupe grossissoit à chaque moment I en sorte qu'ils se trouvèrent bientôt au nombre de cinq cents. C'étoient les coureurs du sultan , qui les suivoit à grande distance. Cependant ceux de l'embuscade, ayant perdu de vue l'empereur, envoyèrent un officier pour découvrir où il étoit , et en quel état il se trouvoit. Cet officier joignit Manuel, qui le renvoya aussitôt porter ordre aux deux escadrons d'avancer en diligence. Mais il ne les attendit pas ^ et courut pique Laissée avec ses deux compagnons sur la troupe ennernie, où il en abattit plusieurs à ses pieds. Ce prodige i|de hardiesse glace le cœur des Turcs, Tandis qu'ils se
HISTOÎRE BU BAS-'EM^IliË. Qj
Hgàrdent les uns les autres, craignant de s'exposer les premiers à de si rudes coups , les Irdupès de l'embuscade arrivent et se saisissent d'une e'minence vdisîne , désespérant de pouvoir joindre l'empereur ^ quë les Turcs envîronnoient. L'intrépide Manuel fait seul ce que toos ensemble n'osoient faire. Suivi des deux autres , il perce les escadrons turcs, tue le premier qui s'oppose à lui, effraie les autres, s'ouvre le passage, et gagne Féminence. Les troupes qu'il avoit laissées dans le camp, iiisthiites du danger de l'empereur , s'y rendoient en grand nombre, et l'empereur se trouva en sûreté. Ce qu'il y a dé plus étonnant, et que je n'oserois assurer, si tout cé récit ti'éloit attesté par un témoin oculaire qui accompagna Manuel dans toutes ses expéditions, c'est qu'il sortit sans aucune blessure de tant de hasards, où il auroit dû tent fois trouver la mort ; et son aveugle témérité l'auroit sans doute méritée. Sa perte paroîssoit si assurée, que son oncle Isaac , qui éloit demeuré dans le camp, se transporta dans la tente de l'empereur, attendant la nouvelle de sa mort pour se mettre sur la tête la couronne, qu'il souhaitoit avec passion, et dont il laissa le désir comme par héritage à son fils Andronic , ainsi qu'on le verra dans la suite de cette histoire. Manuel , réuni avec une grande partie de Ses troupes , reprit le chemin de son camp, toujours poursuivi, combattant sans cesse , et retournant de temps en temps sur Tennemi , comme s'il eût eu regret dé n'avoir pas trouvé \?i mort qu'il avoit tant de fois therfchée dans cette journée. Il arriva enfin dans ses retranchefnens, plus redevable à son bonheur qu'à sa prudence.
Le lendemain il décampe , avançant tbujoùrs i^èrs Icône. L'armée du sultan le côtoyoit, divisée en deux corps, et cherchoit à l'enfermer dans quelque passage difficile. Gritople, guerrier hardi, qui commandoit l'infanterie impériale, prit avec lui quelques bataillons poiir ëearter les Turcs j mais, ayant été enveloppé il avoH
déjà perdu grand nombre des siens, et alloit périr luimême , si l'empereur, suivi de quelques cavaliers , ne fût accouru à son secours. A sa vue les Grecs reprirent courage , et les ennemis s'éloignèrent. Manuel étoit devenu la terreur des Turcs. Il les poursuivit avec toute ;son armée ; et , les ayant atteint , comme il voyoit ses troupes effrayées de leur nombre supérieur, il arrache un étendard des mains d'un porte-enseigne, vole aux ennemis, les met en fuite, et les poursuit avec grand carnage. On tua dans cette rencontre un certain Gébras , Grec de naissance , mais nourri et élevé chez le sultan , qui lui avoit donné le gouvernement d'une province. Sa tête fut rapportée dans le camp au bout d'une pique comme un trophée. La nuit approchant, l'empereur, sans pousser fort loin la poursuite, revint au camp, qu'il trouva dans un assez grand désordre. On n'avoit pas encore eu le temps de décharger les bagages. Il aligna lui-même le campement , et distribua les quartiers. Au lever du soleil il marcha en avant, et arriva aux vastes plaines d'Icone , qui bordoient le lac Pasgusa. Cinname , auteur de tout ce récit , ne parle point des garnisons que l'empereur Jean avoit laissées quatre ans auparavant dans les îles de ce lac ; et son silence donne à croire que le sultan en avoit déjà repris possession. Ce fut en cet endroit que Manuel apprit les grands mouvemens des princes d'Occident , qui se disposoient de nouveau à passer en Asie. Cette nouvelle l'obligea de retourner à Constantinople pour veiller à la sûreté de ses états. L'exemple de la première croisade lui avoit appris ce qu'il avoit à craindre de cette dévotion guerrière. Mais, avant que de partir, il envoya un défi au sultan, et lui fit dire que, s'il refusoit de décider leur querelle en bataille rangée, il lereverroit au printemps prochain, encore mieux préparé à tirer raison de ses insultes. Le sultan , qui avoit fait l'épreuve du courage itulomptable de Manuel, lui envoya proposer la paix.
L'empereur demanda da temps pour y penser ; et sans faire d'autre réponse , il reprit le chemin de Bi- Ihynie.
Arrivé à la source du Méandre , il crut être fort éloigné des ennemis , et s'arrêta dans une riante prairie, bordée d'agréables forêts et arrosée de plusieurs ruisseaux , qui , se réunissant , formoient cette fameuse rivière» Les charmes de ce lieu l'invitèrent à se délasser des fatigues d'une si laborieuse campagne. Pendant qu'il prenoit le plaisir de la chasse, il aperçut de loin des raouvemens dans la forêt , et , ne pouvant en discerner la cause, il envoya des coureurs qui lui rapportèrent qu'une armée campoit dans ce bois. Il reconnut bientôt que c'étoient des Turcs, qui venoient à leur ordinaire ravager les terres de l'empire. Il fait partir aussitôt un détachement de troupes choisies pour leur donner la chasse. Il monte sur une éminence pour être témoin du succès. Les Turcs plioient bagages et se retiroient; mais , lorsqu'ils se virent serrés de si près, qu'ils ne pourroient échapper sans combattre, ils tournèrent visage. Après quelque résistance, ils continuèrent de fuir, toujours poursuivis et faisant de temps en temps volte-face pour assurer leur retraite. Cette manœuvre souvent répétée fatigua tellement les cavaliers grecs, que, leur ardeur étant refroidie, ils se laissoient déjà envelopper. L'empereur, qui s'en aperçut, descendit de l'éminence; et, sans se donner le temps d'endosser sa cuirasse, il court les secourir. A son approche les Turcs prennent la fuite ; il les poursuit avec chaleur, et son cheval étant fatigué, il s'arrête pour en attendre un autre, recommandant à ses gens de ne pas quitter prise. Mais, rebutés bientôt par la longueur de la course et par la difficulté des chemins, ils reviennent en arrière. L'empereur, désespéré de leur peu de courage , prend le cheval de son cousin Andronic , et part sur-le-champ. Les Turcs , le voyant venir presque seul et sans cuirasse , s'animent les uns les autres , et , réuc
îiissant leurs efforts, tirent sur lui de toutes paris. Manuel i à couvert de son bouclier , se voyant sur un terrain où il ne pou voit être enveloppé, à cause des buissons épais qui le t)ordoient à droite et à gauche , tient ferme, renverse à ses pieds tous ceux qui osent l'approcher , et met le reste en fuite. Un de ceux qu'il avoit abattus l'ayant blessé au talon , il le prend par les cheveux et le traîne avec lui sur r^minence. Il fait panser sa blessure; et, comme on ïi'avoit rien de prêt pour l'appareil, un soldat, tirant son épée , alloit se couper un morceau de chair , si Manuel ne Veut empêchç , en le récompensant de cette preuve héroïque d'affection pour son prince. Il se fait appliquer une pièce de chair coupée à un cheval qui mouroit de lassitude; et étant remonté à cheval , il regagne son camp à la source du Méandre. En passant par la Bithynie, il fit construire le château de Pyles sur un terrain qu'il acquit par échange d'un monastère voisin, et le donna pour demeure aux prisonniers grecs qu'il avoit tirés de Philomèle l'aunée précédente.
Çian, l. 5, Etant arrivé au château de Mélangies, il s'y reposa quelque temps. Un jour après son dîner, la conversation tomba sur les exploits militaires. G'étoit une belle occa-r sion de faire la cour à Manuel, qui se piquoit d'une suprême valeur. Aussi les seigneurs s'efforçoient-ils à l'envi d'élever le prince au-dessus de tous les guerriers présens et passés. Jean Comnène , lils de cet Andronic auquel l'empire eût appartenu par droit d'aînesse, s'il ne fût pas mort avant son père, ne prit pas le ton de courtisan. Soit qu'il conservât dans son cœur quelque regret de voir la couronne sur la tête de Manuel , soit qu'il fût assez hardi pour être sincère , il ne balança point 2^ donner à l'empereur Jean le prix de la valeur sans aucune exception. Manuel paroissoit entendre sans Jalousie l'élogç de son père ; il y ajoutoit même , lorsque son frère Isaac , non content d'appuyer ce discours , se, î^ta dans un parallèle injurieux^ tournant en ridicule
les faits guerriers de Manuel. Andronic, fiîs de l'autre ïsaac, oncle de Manuel, lui donna un démenti, et ïsaac , tirant son épée , alloit lui abattre la tête, si Manuel n'eût paré le coup , qu'il reçut sur le bras. Il en eut vme profonde blessure , dont la cicatrice lui resta toute sa vie. ïsaac étoit sébastocrator et commandant-général des — armées; Manuel, pour le punir de son emportement, se contenta de lui ôler te sceaux de l'empire , dont il étoit dépositaire. Mais, ayant reconnu en cette occasion les mauvaises dispositions de son frère à son égard, et, craignant de sa part quelque violence imprévue , il commença dès-lors à porter sous ses habits une cuirasse, qu'il ne quittoit presque jamais.
L'église de Constantinople étoit alors dans un grand Ajr. ii47» trouble. Michel Curcuas, patriarche depuis près de cinn.1.2, trois ans, se reprochant à lui-même le peu de fruit que Nicet, î. 2, produisoient ses instructions et ses exemples, se démit ^^^^ j^^^^ ^ de sa dignité, et retourna dans son monastère de l'île eccl. or. d'Oxie. Là , prosterné dans le vestibule de l'église , il s^^peucônsmli^ fit fouler aux pieds par les moines, en punition, ^^'^'^'oriens soit-il , de la vanité qui lui avoit fait quitter cette sainte christ, t, 1 retraite pour prendre un emploi dont il étoit indigne. ^* ^^^'^ On mit à sa place Cosmas Atticus, né dans l'île d'Eginé. Nicétas en fait un grand éloge. Selon cet historien, il étoit célèbre par sa science, plus encore par sa vertu et par sa charité pour les indigens. Souvent il se dépouilloit de ses habits pour les en revêtir. ïsaac , frère de l'empereur , avoit pour lui la plus profonde vénération ; ce qui donna lieu à ses ennemis de faire entendre à l'empereur que Cosmas formoit une trame secrète pour faire passer la couronne sur la tête de sor^ frère. Sa sim-^; plicité acheva de le perdre. Un moine nommé Niphon, infecté de l'hérésie des bogomiles, avoit été condamné dans un synode par le patriarche Michel, et mis eu prison. Son extérieur mortifié, et ses discours, qui ne Fespiroient que piété et charité j en imposèrent telles
ment à Cosnias , que non-seulement il le tira de prison j mais l'admit encore à sa familiarité la plus intime. Niphon logeoit dans le palais du patriarche, et mangeoit avec lui. Hors de sa pre'sence , il semoit librement ses erreurs , et travailloit de son mieux à corrompre les familles. Cosmas rejetoit comme des calomnies tous les avis qu'on lui donnoit pour lui démasquer l'imposteur. L'empereur, de retour à Constantinople , ayant donné ordre d'arrêter de nouveau cet hérétique , Cosmas vint lui-même pour l'arracher des mains des gardes; ce que n'ayant pu faire, il l'accompagna jusqu'à la prison , et fit instance pour y être renfermé avec lui. Un zèle si ardent révolta le clergé. On assembla dans le palais de Blaquernes un synode de tous les prélats qui se trouvoient à Constantinople au nombre de trente-un. L'empereur , les princes , les juges ecclésiastiques et séculiers , un grand nombre de sénateurs y assistèrent. Manuel , après avoir interrogé les évêques l'un après l'autre sur ce qu'ils pensoient de Niphon, comme tous le chargeoient d'anathèmes , s'adressa enfin à Cosmas , et lui demanda son sentiment. Le patriarche répondit hardiment qu'il ne connoissoii dans toute l Eglise personne de plus vertueux et de plus orthodoxe que celui qu'on condamnoit si injustement. Ces paroles excitèrent une réclamation générale. On s'écrie que le patriarche se déclare fauteur d'hérétiques ; qu'il se dénonce lui même ; qu'il n'est pas besoin d'autre accusateur , et qu'il faut le juger sur-le-champ. On procède aux opinions. Tous le condamnent , et le déclarent déchu de son siège. La sentence de déposition étant prononcée, Cosmas, indigné, sort en maudissant et le synode et la cour, et l'impératrice, qui j disoit-il , ne mettroit jamais au monde d'enfant mâle : ce qui arriva en effet; et l'empereur, superstitieux, ne pût s'empêcher d'attribuer dans la siîite cette disgrâce aux malédictions de Cosmas. L'historien Nicétas regarde tout ce procédé comine
l'effet d'une injuste cabale. Il canonise Cosmas comme un modèle de vertu ; ce qui n est pas facile à croire d'un prélat si entêté et si emporté. Le siège de Constantinople demeura vacant pendant dix mois. Cosmas fut déposé le 26 février de cette année ii47î et Nicolas Musalon, son successeur, qui avoit été archevêque de Cypre, et s'éloit retiré depuis plusieurs années pour vivre dans la retraite , ne fut nommé patriarche qu'au mois de décembre suivant.
L'empereur, apprenant que les princes croisés n'é-^^^^"-^- ^* toient pas encore prêts à se mettre en chemin , crut avoir le temps de terminer la guerre avec le sultan. Il marcha vers le Rhyndacus , et fit ses préparatifs pour le siège d'Icone. Il avançoit en Phrygie , lorsqu'il reçut «ne ambassade du sultan qui demandoit la paix. L'empereur , qui , dans la crainte que lui inspiroit l'entreprise des croisés, pouvoit avoir besoin des Turcs, ne se rendit pas difficile. Les Turcs lui cédèrent la ville de Pracane, et les autres places dont ils s'étoient emparés en Pamphylie et en Cilicie , et Manuel retourna à Constantinople.
Il y étoit rappelé par les nouvelles qu'il recevoit Cmn. L % , d'Occident. L'empereur Conrad étoit déjà en marche ei ^^fz^^^^Z avec une armée formidable, et Louis, roi de France, ^^^p"^- , se préparoit à le suivre. Ce n'étoient plus, comme dans c. 4, 5,6. la première croisade, diverses bandes d'aventuriers qui , /.^i"*fc.^ J accourant de toutes parts aux cris d'un moine enthou- ^ijc^iq-
ITT 1 r 1 • Sanut. l.ô ^
siaste, se rangeant sous différens chefs pleins de bra- ;7ar^ 6, c. voure, mais trop semblables à leurs soldats, et peu d'ac- ^\;éuâLud, cord ensemble , marchoient sous les étendards de la , religion, qu ils violoient sans cesse par leurs brigandages gUo. L \ ,c, et leurs débauches. C'étoieut les deux plus puissanssou- ^'otto'Friverains de l'Europe qui conduisoient deux armées ré- sing. de ex^
, , , , ped. Frider,
gulieres, assez nombreuses pour écraser les musulmans /. 1, c. 40^ et conquérir l'Asie entière. La prise d'Edesse alarmoit ^^^J^^^^^*^^^ toute la chrétienté. Le roi de Jérusalem , le duc d'An- Rob. de
monte.
'Chron. Belg. iïoche , le comlc de Tripoli, menacés de leur ruine J sln'^"^' iniploroient le secours de leurs frères d'Occident. Dès £'^eto^'ckr ^^^^ ^ ^4^ î l'e'vêque de Gabale alla porter leurs gémis- Chi on. nan- semons au pape Eugène, qui venoit de recevoir à Vi- ^cÀro/T. Sti. *6i^>e les députés des prélats d'Arménie , envoyés pour 'Anton. s'instruire des cérémonies du saint sacrifice , selon l'u-
Romualdi i iw i« • ^ i ii «i i •
Salem, chr. sage de 1 cglise romame , a laquelle ils vouloient se ^Pa^iadBa- '''^unir. Le pape , alarmé du danger où se trouvoit la von. Palestine, résolut de rallumer dans le cœur des chrétiens
Du Cange , , ^ . . . , .
dissen, 13 même ardeur qu Urham ji y avoit excitée cinquante surJoinviLle. ans auparavant. Il écrivit à Louis , roi de France , qui , avant la lettre du pape, avoit déjà formé le dessein de se croiser, pour accomplir le vœu qu'en avoit fait Phi-; lippe, son frère aîné , et qu'une mort prématurée Ta-^ voit empêché d'exécuter. Le roi déclara sa résolution dans la cour qu'il tint à Bourges aux fêtes de Noël, et indiqua une assemblée générale à Vézelai pour les fêtes de Pâques. Ce fut là que saint Bernard , brûlant de zèle , animé encore par les exhortations du pape , prêcha la croisade avec tant de chaleur, que cette innombrable multitude, fondant en larmes, se voua sur-le-champ à eette entreprise, qu'elle regardoit comme sainte et capable d'effacer les crimes les plus énormes. Dans une autre assemblée tenue à Chartres trois semaines après, on s'imagina que personne n'étoit plus capable de conduire l'expédition que celui qui la prêchoit avec tant de succès. Mais Bernard , trop éclairé pour ne pas sentir la différence de ces deux emplois, plus sage que Pierre l'Ermite, n'eût garde d'açcepter cet honneur. Il alla porter en Allemagne le même esprit qu'il avoit répandu en France. Il défendit de persécuter les Juifs , qu'où avoit massacrés dans la première croisade; il les regardoit comme les dépositaires des prophéties qui les condamnent, et comme des témoins authentiques de la vérité du christianisme qu'ils rejettent. Ce sont des aveugles, qui portent le flambeau dev^nt nous, Le reste de XwT'^
pee, et une partie de la suivante, se passa en prépa-. ratifs.
Le i6 février 1147? <3inianehe delà Septuagésime, le roi tint à Etampes une troisième assemblée , où l'on traita de la route qu on prendroit pour se rendre eu Syrie. Les ambassadeurs de Roger, roi de Sicile, conseilloient de prendre la voie de la mer, comme la plus courte et la plus sûre. Cétoit le moyen d'éviter la perfidie des Grecs , ennemis irréconciliables des Latins. Roger offroit ses ports et ses vaisseaux. Mais , con^me on ne pouvoit faire passer tant de troupes qu'en plusieurs voyages , ce qui consumeroit encore plus de temps que Je chemin de terre, et que d'ailleurs une armée si florissante ne sembloit avoir rien à craindre des Grecs non plus que des Turcs , on résolut de prendre là route de Constantinople. Louis écrivit à Manuel pour lui demander passage , et le prier de concourir à une expédition entreprise contre ses ennemis naturels, et pour la délivrance de la Terre-sainte. La lettre fut portée à l'empereur par Miion de Ghevreuse. Manuel répondit par une longue lettre pleine de flatteries , où il traitoit le roi de Fnance de saint , d'ami , de frère , et lui faisoit les plus belles promesses. Mais , tandis qu'il amusoit Louis par ces fausses protestations , il donnoit avis au sultan d'Icone du danger qui le menaçoit. Il avoit en effet quelque sujet de redouter l'arrivée des croisés. Il n'avoit pas oublié les désordres par lesquels leurs devanciers avoient marqué leur passage , les insultes qu'Alexii en avoit essuyées , le danger où ce prince s'étoit vu d'être renversé de son trône , les emportemens de Boémond, l'invasion de la Cilicie , et la guerre qu'il avoit fallu soutenir en Syrie, en Thessalie , en lilyrie. D'ailleurs, dans l'espéyance qu'il avoit de recouvrer sur les Turcs une grande partie de ses états, il pensoit, ainsi qu'Alexis , qu'il lui seroit plus difficile d'arracher aux croisés le fruit de \mvs conquêtes, Îjcs Grecs, en général, s'imaginoiep/n
que les croisades n'étoient qu'un prétexte pour couvrir le dessein de s'emparer de toutes les terres de l'empire.
Conrad , empereur d'Allemagne , se mit le premier en route. Il partit à l'Ascension. Son armée étoit composée de soixante-dix mille cavaliers cuirassés , sans compter la cavalerie légère , et l'infanterie , qui étoit innombrable. Il avoit eu la précaution d'envoyer des ambassadeurs à Manuel pour lui demander le passage , avec la liberté d'acheter des subsistances, et il en avoit reçu la réponse la plus favorable. Lorsque Manuel apprit qu'il étoit près de passer le Danube, il lui envoya Démétrius Macrembolite , et Alexandre, comte de Gravina , qui , dépouillé de ses états par le roi de Sicile , avoit passé au service de l'empereur grec. Ils étoient chargés de pénétrer les desseins des Allemands , et de tirer d'eux l'assurance qu'ils ne feroient aucun dégât sur les terres de l'empire. Conrad et les seigneurs qui Taccompagnoient ne firent aucune difficulté de prêter le serment qu'on demandoit d'eux , protestant qu'ils n'avoient pris les armes que pour délivrer la Palestine et mettre les lieux saints à couvert des attaques des musulmans. Sur cette déclaration , on leur promit toute sorte de faveurs, et des vivres pour leur argent. Manuel avoit envoyé en même temps des écrivains chargés de tenir un rôle exact du nombre des troupes aiiemandes qui passeroient le Danube. Ils en comptèrent jusqu'à quatre-vingt-dix mille; mais la foule des bateaux qui suivirent ne leur permit pas de pousser plus loin leur calcul.
Quoique Conrad fût allié de Manuel, ces deux princes ayant épousé les deux sœurs, il n'en étoit pas plus aimé; et de tous les peuples d'Occident , c'étoient les Allemands que les Grecs haïssoient davantage. Ils trou voient fort mauvais que le souverain d'Allemagne prît le nom d'empereur ; c'étoit , selon eux, une usurpation ; ce titre suprême n'appartenoit qu'à leur prince ; ils n'accordoieni
aux autres que le nom de rois. Ainsi la bonne intelligence ne pouvoit subsister long-temps entre deux nations jalouses, qui se méprisoient mutuellement. Manuel, plein de défiance, avoit rassemblé grand nombre de troupes ; il en gardoit une partie à Constantinople, dont il faisoit réparer les tours et les murailles. Il avoit envoyé le reste au-devant des Allemands , sous les ordres de Prosouch , en apparence pour les accompagner et leur ouvrir les passages , en effet pour les observer et les empêcher de s'écarter à quelque pillage , sans cependant commettre contre eux aucune hostilité qui pût leur servir de prétexte. Les Allemands étant arrivés à Naisse , sur la frontière de Bulgarie , Michel Branas , gouverneur de la province , leur fit trouver toutes les provisions nécessaires. Tant qu'ils eurent à traverser un pays de montagnes , ils marchèrent tranquillement , et ne songèrent à autre chose qu'à vaincre la difficulté des chemins. A Sardique, ils trouvèreut Michel Paléologue et le cartulaire Zinziluc,qui leur firent fournir des vivres. A Philippopolis , où ils séjournèrent , la brutalité de quelques Allemands fut sur le point d'exciter une sanglante querelle. Mais Michel , évêque de la ville , Italien souple et délié , sut si bien gagner Conrad en buvant avec lui et en l'amusant de ses plaisanteries, que ce prince , devenu le protecteur des habitans, punissoit rigoureusement ceux de ses soldats qui s'échappoient à quelque violence. A son départ de Philippopolis, le prélat , qui l'accompagna deux ou trois jours, servît encore à maintenir le bon ordre. Les Allemands , qui ne pouvuient se contenir long-temps , ayant maltraité quelques Grecs sur leur passage, l'armée d'observation en prit la défense; et ^ la querelle s'étant échauffée, il y eut des gens tués de part et d'autre. Le combat alloit devenir général , si Michel n'eût apaisé le désordre eu employant son crédit auprès de Conrad.
Après la retraite de Michel, tout changea de face. Les
^8 MÏSTOÏRE DU 6AS~EMtIRÈ]
Allemands ne gardèrent plus de mesures. Ils emportoîèîït sans payer ce qu'on venoit leur vendre, ou ne le payoient qu'à coups de sabre. Conrad n'écoutoit plus les plaintes, ou excusoit ses soldats. Leurs partis fcouroieht les campagnes et mettoient le feu aux bourgades. Rencontrant tin pays abondant, ils s'arrêtoient pour s'enivrer; et les Grecs, les trouvant ivres , couchés dans les chemins, les massacroient sans pitié. Prosouch , qui côtoyoit l'armée , faisoit ses efforts pour empêcher les violences." Mais il ne put prévenir un horrible désordre , que la cruelle ànimosité dès Grecs excita dans Andrinople: L'armée allemande , en passant devant cette ville, y îaissa un seigneur malade : c'étoit un parent de Conrad, ïi se logea dans un monastère avec sa suite. Quelques soldats grecs en ayant eu connoissance , entrent dans la ville, forcent les portes du monastère^ mettent le feu à ]a chambré du malade , qui fut brûlé dans son lit , et enlèvent tout ce qui lui appartenoit. Conrad étoit déjèr à deux journées d'Andrinople. Il renvoie sur ses pas son neveu Frédéric avec un corps de troupes. Ce prince , outré de colère, entre dans la ville , réduit en cendres le monastère , passe au fil de l'épée tous ceux qui s'y recentrent; urie partie de l'armée grecque vient au secours des habitans ; on se bat , et , selon Cinnarae, les Grecs sont vainqueurs. Selon Nicétas, plus croyable en ce point, Prosouch accourt au bruit des combattans; il apaise Frédéric , et On se sépare.
Manuel , prévoyant les désordres que pouvoît causer cette multitude mal disciplinée ^ si elle approchoit de Constantinopîe , envoya Andronic Opus pour engager Conrad à prendre la route de Chersonèse , où le passage de Seste étoit plus étroit , et le conduiroit dans un pays plus fertile. Conrad rejeta cet avis, et continua sa marche vers Constantinopîe. Manuel , voyant le danger approcher , crut devoir redoubler de précautions. Il garnit de troupes tous les postes, tant au-dedans qu'a»^
dehors de la ville, et fait partir Zicondyle, guerrier de ïëputalion, pour aller joindre Prosouch avec un nou^ veau renfort. Il avoit ordre de serrer de près l'armée de Conrad, et d'empêcher le ravage, mais de ne risquer de corahat qu'à l'extrémité. La grande taille des Allemands, et l'armure dont ils étoient tout couverts , faisoient peur aux Grecs. Mais ils se flattoient d'entendre heaucoup mieux les évolutions militaires , et d'être supérieurs à la cavalerie allemande, trop pesante et mal en ordre. Cependant les croisés arrivèrent dans la plaine <le Chérobacques , où l'abondance des fourrages les engagea à camper entre deux fleuves, dont les eaux étoient alors fort basses. lis reposoient tranquillement pendant la nuit, lorsqu'un affreux orage , grossissant tout à coup ces fleuves , en fait deux torrens impétueux qui , se répandant au loin sur leurs bords , entraînent à la mer et les tentes , et les chevaux , et les bagages. Ce n'étoit que cris , confusion , désespoir. Il périt dans ce déluge grand nombre d'hommes et d'animaux. Manuel , touché lui-même de ce désastre, ou feignant de l'être, envoie quelques seigneurs de sa cour pour consoler'Conrad et l'inviter à venir conférer avec lui à Constantinople. Maïs ce prince, qui n'avoit rien perdu de sa fierté naturelle ^ demande que Manuel vienne au-devant de lui ; proposition qui parut si révoltante à la vanité grecque, qu'il ne fut phis question d'entrevue. Conrad , avançant toujours , arriva le 8 septembre dans un grand parc orné de palais, vis-à-vis de la Porte dorée. De là , après avoir considéré la hauteur des tours et la force des murailles couvertes d'un peuple innombrable , il passe au-delà du golfe par le pont du fleuve Barbysès. Les deux princes s'écrivirent des lettres remplies de bravades et de railleries. On en vint même, selon Cinname, à un combat qui se termina à davantage des Grecs ; mais îe silence de Nicétas , historien moins partial , fait croire que ce ne fut tout au plus qu'une rencontre de pea
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d'importance. Enfin , les deux empereurs s'étant réconciliés sans se voir, parce que l'un ne vouloit pas entrer dans Constantinople , ni l'autre en sortir, Conrad passa le Bosphore sur les vaisseaux que lui prêta Manuel. Ils souhaitoient également être éloignés l'un de l'autre ; et l'impatience de Conrad ne lui permit pas de satisfaire le roi de France , qui lui envoyoit courriers sur courriers pour le prier de l'attendre devant Constantinople. Quoiqu'il eût déjà perdu beaucoup de ses gens, il se trouva encore à son passage en Asie quatre-vingt-dix mille cinq cent cinquante-six hommes.
L'armée de Louis n'étoit pas moins nombreuse. Pour éviter les querelles que la jalousie pouvoit faire naître entre les deux nations , et trouver plus aisément des subsistances , il n'étoit parti que quinze jours après Conrad , avec sa femme Eléonor et tous les seigneurs de sa cour. En arrivant à Ratisbonne, où il passa le Danube, il trouva deux ambassadeurs grecs, dont il lui fallut essuyer un long compliment , assaisonné à Tordinaire des éloges les plus outrés. Geoffroi, évêque de Langres, qui accompagnoît le roi , et qu'on nommoit le Nestor de l'armée françoise , ennuyé ainsi que Louis de leurs insipides flatteries , les interrompit pour leur dire : Mes frères , dispensez - vous de répéter si somment les mots de gloire , de majesté , de sagesse , de religion du prince ; Use connoit et nous le connoissons aussi ; dites en deux mots ce que vous avez a dire. Ils terminèrent leur harangue par deux demandes ; l'une que le roi ne s'emparât d'aucune place appartenant à l'empire ; l'autre , qu'il remît entre les mains des Grecs celles d'où il chasseroit les Turcs , et qu'il fît assurer cette promesse par le serment des seigneurs. On convint aisément du premier article ; pour le second , il y eut contestation , et l'on s'en remit à la décision des deux princes, lorsqu'ils conféreroient ensemble. Des deux ambassadeurs , Démétrlus retourna sur-îe-champ à Constantinople, Maurus
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demeura avec les croisés. On choisit plusieurs seigneurs pour se rendre avec Déniétrius auprès de Manuel , qui le demandoit ainsi parles lettres.
Les troupes françoises étoient divisées en plusieurs corps , qui se suivoient à quelque distance; et le roi étoit déjà devant Andrinople , que son arrière-garde n'étoit pas encore sortie de Bulgarie. Les Grecs vouîoient les faire passer à mesure qu'ils arrivoient ; et comme ils s'attendoient les uns les autres , on envoya une armée de Comans et de Patzinaces, qui les alloient chercher jusque dans les déserts de la Bulgarie , leur dressoient des embûches, et tuoient tons ceux qu'ils pouvoient surprendre. Les François étoient obligés de camper sur les hauteurs , et de se faire un retranchement de leurs chariots. Ils soufFroient en même temps de la disette des vivres, qu'on refusoit de leur vendre. Les seigneurs qui s'étoient rendus à Constantinople s'en plaignirent à l'empereur. Il leur répondit froidement qu'il n'étoit pas le maître de contenir les Patzinaces ; que les François n'avoient qu'à s'approcher de Constantinople ; qu'à l'ombre de son palais ils seroient en sûreté, et qu'il leur fourniroit des vivres. Sur cette réponse les François marchent; les Patzinaces les poursuivent, et , plus forts que ces bandes séparées , ils les mettent en fuite et s'emparent d'une partie de leurs équipages. Quelques seigneurs , outrés de colère , sortent de Constantinople , et vont joindre leurs compatriotes ; d'autres restent dans ia ville , et vont porter de nouvelles plaintes à l'empereur. Il jure qu'il ignore ces désordres , et demande pardon pour ses gens. Cependant Louis , devant Andrinople , attendoit avec impatience le reste de ses troupes. Maurus faisoit ses efforts pour l'engager à prendre le chemin de la Chersonèse. Le roi persista dans le dessein de passer parle Bosphore, et de suivre la même route que les Allemands. A une journée de Constantinople il rencontra encore des députés de l'empereur, qui lui pro-
diguèrent les démonstrations du plus profond respect; Flatteurs jusqu'à la bassesse , ils ne lui parloient qu'à genoux , ils se prosternoient à «es pieds ; cette nation dégénérée se jouoit de la simplicité françoise. Rampans dans la crainte, insolens dans la sécurité^ ils n'épargnoient pas les sermens , et n'en gardoient aucun. Tandis qu'ils endormoient le prince par les plus humbles protestations, ils lui faisoient tout le mal qu'ils pouvoient lui faire impunément. L'impératrice partageoit les artifices de son mari ; elle amusoit la reine par des lettres pleines de la plus vive affection.
Enfin Louis arriva devant Constantinople avec une partie de ses troupes. Manuel le fit camper hors de la ville, près du palais de Blaquernes. On découvrit que l'empereur venoit de faire une trêve de douze ans avec les Turcs, lui qui, par des lettres trompeuses , avoit invité Louis à venir le joindre pour combattre les infidèles. Les François qui entroient à Constantinople pour acheter des armes ou des vivres étoient souvent maltraités , blessés , même massacrés. Les Grecs avoient tant d'horreur des Latins, qu'ils lavoient et purifioient les autels où un prêtre latin avoit dit la messe. Les Latins, de leur côté, ne regardoientpas les Grecs comme chrétiens ; ils se croyoient permis de les piller et de les tuer. Cependant on invitoit Louis à rendre visite à l'empereur , qui témoignoit désirer ardemment de s'entretenir avec lui; et le roi eut la complaisance d'aller au palais. Tous les nobles, le clergé, le peuple, sortirent au-devant de lui. L'empereur le reçut avec une civilité hautaine. Ils étoient tous deux à peu près de même âge , grands , bien faits , et d'un air majestueux. Sur le visage de Louis se montroit une franchise vraie et naïve; celle de Manuel, étudiée et contrefaite, se trahissoit de temps en temps par des traits de malignité. Ils s'embrassèrent, et passèrent du portique où l'empereur étoit venu recevoir le roi dans les appartemens , où ils s'assi-
rent àcôté Fan deTautre. lis conférèrent par interprètes, environnés de toute leur cour. L'empereur souhaita au roi les plus grands succès, et promit d'y contribuer de toutes ses forces , ce qu'il n'avoit nul dessein de faire. Ils se séparèrent avec les démonstrations d'une tendresse fraternelle , et les nobles conduisirent le roi au palais qu'on lui avoit préparé pour demeure. Le lendemain l'empereur l'alla prendre pour le mener à Sainte - Sophie , et aux églises les plus célèbres. Il lui fit ensuite un magnifique festin. Le jour de la fête de saint Denis, apôtre de la France, il fit célébrer l'office avec une pompe extraordinaire; et ce prince artificieux sut si bien gagner le roi et les seigneurs, qu'ils parurent oublier toiis les sujets qu'ils avoient eus de s'en plaindre.
Pour ne pas se contraindre long-temps , il falloit hâter le passage du roi, qui attei^doit encore des seigneurs, et des troupes embarquées à Brindes. Manuel eut l'adresse d'allumer l'impatience naturelle des François, et de piquer leur jalousie en faisant publier à Gonstantinople de brillans succès des Allemands , déjà , disoit-on , plusieurs fois vainqueurs des Turcs , déjà maîtres d'Icone. Ces fausses nouvelles produisirent leur effet. Les François , désespérés d'abandonner aux Allemands tout l'honneur d'une si glorieuse conquête , pressoient le roi de passer en Asie. Il fallut céder à leurs instances, et Manuel fournit les vaisseaux.
L'empereur, débarrassé de ces hôtes, ne songea plus qu'à faire échouer leur entreprise. L'avidité d'un soldat lui fournit le premier prétexte de plainte. Louis, en passant le Bosphore , avoit été suivi de plusieurs vaisseaux chargés de vivres. Des changeurs de Gonstantinople avoient aussi apporté de grandes som mes d'argent ; et, ayant dressé leurs tables sur le rivage , ils y avoient étalé leurs richesses. Un soldat flamand, ébloui de l'é^ clat de l'or , pille une de ces tables. Son exemple en
excite d'autres; on crie, on enlève, on renverse. Les changeurs , dépouiliés , se sauvent sur les vaisseaux , qui prennent le large , et emmènent avec eux grand nombre de croisés venus à bord pour acheter des vivres. Dès qu'ils sont entrés dans le port , on assomme de coups , on dépouille ceux qu'on ramenoit , et les autres François qui se trouvoient encore dans la ville. Pendant ce temps-là le roi rendoit prompte justice; il faisoit pendre le Flamand, rendre ce qui avoit été pillé, et plus encore, les changeurs redemandant plus qu'ils n'avoient réellement perdu. Ces réparations faites , le roi envoie Arnoul , évêque de Lisieux, et Barthélémy, son chancelier, redemander ses gens, et ce qu'on leur avoit pris. L'empereur fait attendre les envoyés jusqu'au lendemain; et comme il n'avoit donné aucun ordre pour les recevoir, ils passent le jour sans manger, et la nuit sans autre lit que le pavé du4)alais. Enfin il leur donne audience. Il fait rendre tout aux François, les laisse aller, et envoie des vivres, mais en très-petite quantité. Il invite le roi à venir à son palais pour conférer ensemble. Le roi demande que l'empereur passe lui-même à son rivage , ou que les deux princes s'avancent chacun dans une barque jusqu'au milieu du Bosphore.
Comme ces propositions choquoient la fierté de Manuel , il fit savoir par députés ce qu'il désiroit : c'étoit que les barons françois lui jurassent foi et hommage, comme les seigneurs de la première croisade l'avoient juré à son aïeul Alexis. Il demandoit de plus en mariage pour un de ses neveux une parente du roi qui accompagnoit la reine. A ces conditions, il promettoit secours et fidèle correspondance. Dans l'intervalle de ces négociations , le comte de Maurienne , le marquis de Montferrat et le comte d'Auvergne , que le roi attendoit , étoient arrivés, et campoient à la vue du roi , de l'autre côté du Bosphore. Comme les Grecs difFéroient de leur prêter des vaisseaux, ils les forcèrent par le ravage des
campagnes à leur accorder le passage. Les barons refusoient Thomniage , qu'ils ne dévoient qu'à leur souverain ; il ne se jugeoient pas obligés de rendre aucun honneur à un prince qui ne s'étoit fait connoître que par ses fourberies. Mais Louis , ne voulant pas avoir les Grecs pour ennemis , exigea d'eux cette déférence. Il se transporta donc avec eujc au bord de la Propontide , où Manuel s'étoit rendu; et, pendant que les barons prêtoient serment de fidélité , le comte de Dreux , frère du roi, pensant qu'il ne pouvoit sans déshonorer le sang de France reconnoître pour son seigneur tout autre que le roi son frère , prit les devans avec quelques autres aussi fiers que lui , et emmena même la princesse sa parente, pour la soustraire à une ajliance qu'il jugeoit indigne d'elle. On convint dans l'entrevue que l'empereur feroit accompagner le roi de deux ou trois seigneurs, qui lui serviroient de guides et luiferoient trouver des vivres; que , si l'on en manquoit, il seroit permis aux François de piller les places qu'ils trouveroient sur leur route, à condition qu'après le pillage ils les remettroient à l'empereur grec. Dans ce même temps Roger, roi de Sicile, qui attaquoit la Grèce et y faisoit des conquêtes , sollicitoit Lo.uis de se liguer avec lui contre Manuel. Plusieurs évêques françois , et surtout Geoffroi , évêque de Langres , conseilloit au roi d'accepter celte alliance , et de s'aider de la flotte sicilienne pour se rendre maître de Constantinople ; que c'étoit l'unique moyen de se garantir de la perfidie des Grecs et d'assurer le succès de son entreprise. Louis , toujours ferme dans les maximes d'une probité inaltérable , rejeta cet avis , et ne crut pas que la mauvaise foi de Manuel dût servir d'excuse à la sienne. Il ne résista pas avec moins de constance aux sollicitations de Manuel, qui de son côté lui off^roit tous ses trésors, s'il vouloit se liguer avec lui contre Roger. C^eût été prendre le change , et tourner contre les chrétiens la guerre qu'il portoit aux infidèles. Ainsi^
sans vouloir entrer dans une querelle étrangère , il alla rejoindre son armée.
Celle de Conrad étoit déjà en marche , et traversoit l'Asie pour aller attaquer Icône. Mais, au lieu de prendre à droite par les provinces méridionales , où elle auroit trouvé un pays plus abondant , les guides , qui avoient des ordres perfides , conduisirent les Allemands à gauche par la Cappadoce , pays aride et stérile , où les attendoient la disette, l'ennemi et la mort. Au sortir de Nicomédie , se trouvant au milieu de terres de l'empire, ils se croyoient en sûreté , et se promettoient toute assislance de la part des villes grecques. Manuel s'étoit engagé à leur faire fournir des vivres pour de l'argent. Mais ce prince , non content des avis qu'il avoit donnés au sultan d'Icone,- prenoit tous les moyens de faire périr les croisés avant même qu'ils pussent y arriver. Des soldats grecs, postés en embuscade le long des chemins, tuoient sans miséricorde tous ceux qui s'écartoient du gros de l'armée. On mêloit de la chaux parmi les farines qu'on leur débitoit ; ou leur fermoit les portes des villes ; et pour leur vendre des vivres , on les obligeoit de mettre d'abord leur argent dans des paniers qu'on leur descendoit du haut des murs , et , après l'avoir reçu , souvent on ne leur envoyoit que des railleries. Forcés de vendre quelque pièce de leur armure pour avoir de quoi subsister , on ne leur donuoit que de fausse monnoie , qu'on refusoit ensuite lorsqu'ils vouloient acheter le nécessaire. Enfin leurs guides , après les avoir engagés dans les défilés du mont Taurus , disparurent et les abandonnèrent à la merci des Turcs, qui, voltigeant autour d'eux avec leur cavalerie légère . les accabloient de traits, et, échappant à la poursuite , réduisirent cette grande armée en tel état , qii'il n'en restoit pas la dixième partis. Conrad regagna Nicée , où il se joignit à Louis. Il résolut d'abord de l'accompagner : mais , lorsqu'on fut à Ephèse , honteux de se voir presque seul à la suite du
roi de France , il s'en retourna a Constantinople avec ce qui lui restoit de noblesse. Manuel , qui ne le craignoit plus , lui fit un accueil beaucoup plus favorable que lorsqu'il l'avoit vu à la tête d'une belle armée. Il triomphoit dans son cœur des infortunes que sa trahison avoit procurées. Conrad , qu'il combla de caresses, passa l'hiver à sa cour. Il en obtint au printemps suivant un vaisseau qui le transporta en Palestine , où Louis vint bientôt le joindre. Enfin , après la malheureuse entreprise des croisés sur la ville de Damas , Conrad s'embarqua dans le port de Saint-Jean d'Acre. Il trouva Manuel près de Thessalonique , où la guerre de Sicile l'avoit amené. Il se reposa avec lui pendant quelques jours, et retourna dans ses états, qu'il avoit inutilement épuisés d'hommes et d'argent.
L'expédition de Louis ne fut guère plus heureuse ; mais ce prince soutint ses disgrâces avec plus de fermeté, et poussa plus loin ses entreprises. Etant parti de Constantinople au commencement de novembre , il reçut d'abord la fausse nouvelle que lui apportoient les perfides conducteurs de l'armée allemande. Pour le tromper et le perdre aussi-bien que Conrad , ils venoient lui annoncer que ce prince avoit vaincu les Turcs , et qu'il étôit dans Icône. Mais Louis fut bientôt détrompé par Conrad lui-même. A Ephèse , où Conrad se sépara de lui , il trouva des envoyés de Manuel , qui lui mandoit avec une feinte amitié qu'il alloit avoir sur les bras une armée innombrable de Turcs, et que, pour se mettre à couvert d'un si furieux orage, dont il ne pouvoit manquer d'être accablé, il lui conseilloit de se retirer dans les places de l'empire. Son dessein étoit d'afîoiblir l'armée françoise en la divisant, et de la livrer aux Turcs. Louis, soupçonnant cette trahison , répondit qu'il remercioit l'empereur de son avis, mais qu'il ne croyoit pas en avoir besoin , et qu'il ne craignoit pas les Turcs , en quelque nombre qu'ils fussent. Sur celte réponse , les
envoyés lui présentèrent une autre lettre. Ce n'étoienl plus des conseils d'amitié, mais des plaintes et des menaces. Manuel se plaignoit des désordres que faisoient ses troupes sur les terres de l'empire, et lui signifioit qu'il ne pourroit désormais empêcher ses sujets de traiter en ennemis des gens qui ne les ménageoieat pas. G'étoit en termes couverts une sorte de déclaration de guerre. Louis, indigné , ne fit point de réponse , et continua sa route. Arrivé au bord du Méandre , au commencement de janvier, il le passa malgré une nombreuse armée de Turcs qui l'attendoit sur l'autre rive , et qui fut entièrement défaite. Les Grecs donnèrent retraite aux Turcs dans Antioche de Pisidie. Louis marcha à Laodicée de Phrygie, où il espéroit trouver des vivres: c'étoit la seule ressource des croisés jusqu'à Satalie, où l'on ne pouvoit arriver qu'au bout de quinze jours. La garnison impériale alla se joindre aux Turcs, et le commandant fit sortir tous les habitans et emporter tous les vivres. Les Grecs , unis avec les infidèles pour faire mourir de faim les François , brûîoient , détruisoient tout sur leur passage. L'armée françoîse , sans guides , sans vivres , engagée dans des défilés impraticables , entre les montagnes de Pisidie , fut coupée par les Turcs , qui en firent un horrible carnage. Louis ne se sauva lui-même que par des prodiges de valeur. Les débris de cette armée , accablée de fatigue , arrivèrent le 20 janvier près de Satalie. Cette ville , nommée auparavant Attalie , appar^ tenoit encore à l'empire grec, mais payoit tribut aux Turcs , qui possédoient les châteaux d'alentour , et empêchoient par leurs courses continuelles de cultiver les campagnes , naturellement très-fertiles. Cependant les vivres y étoient en abondance, parce qu'on semoit dans la ville , et qu'on y recueilloit quantité de fruits , sans compter ceux qui venoient par mer. Le gouverneur , n'osant se déclarer ennemi, offrit des provisions et des vaisseaux pour transporter les François en Syrie. Le roi,
qni ne se croyoit pas en état d'achever son voyage par terre , accepta ces offres. Mais , pendant cinq semaines que l'armée fut obligée d'attendre le vent , le gouverneur travailla de son mieux à ruiner ses hôtes. Il ne leur fournit qu'à un prix excessif des vivres et des vaisseaux ; encore ces vaisseaux étoient-ils en si petit nombre , que le roi fut contraint de laisser à terre son infanterie et ses malades. Les Grecs s'obligèrent, pour une grande somme d'argent, à prendre soin des malades jusqu'à ce qu'ils pussent souffrir la mer, et à donner escorte à l'infanterie. Mais , dès que le roi fut parti , ils appelèrent les Turcs , qui égorgèrent les malades et taillèrent en pièces l'infanterie. Quoique les habitans eussent si bien servi la haine de Manuel , il fut cependant fort irrité qu'ils eussent fourni des vaisseaux et des vivres , même à très-haut prix ; et , pour les en punir, il fit gplever tout l'or et l'argent qui se trouvoit dans Satalie.
Je ne suivrai point Louis à Antioche, à Jérusaleni , à Damas , où la trahison fit échouer toutes les forces de la Syrie et de la Palestine , jointes à celles qui restoient encore aux croisés. L'empire grec , dont je fais l'histoire, n'eut aucune part à ces événemens , et Louis n'eut rien à démêler avec les Grecs jusqu'à son retour, qui fut au printemps de l'an 1 149. Alors, s'étant embarqué en Palestine, il rencontra en chemin l'armée navale de Roger, roi de Sicile, qui faisoit la guerre aux Grecs, ainsi que je le raconterai bientôt. Il se joignit à cette flotte. Celle des Grecs, commandée par Churup, ayant paru peu de temps après, on en vint à un combat. Louis, qui avoit passé de son bord dans un vaisseau sicilien , se voyant en danger d'être pris, fit arborer le pavillon d'un des alliés de l'empire; ce qui le sauva. Mais les vaisseaux qui l'avoient amené de la Palestine furent pris avec ses gens. Manuel , qui , malgré tant de maux qu'il lui avoit suscités, prétendoit toujours être son ami, les renvoya ensuite, à sa prière, avec tout ce qui leur avoit été
enlevé. D'autres auteurs disent même que le roi fut pris par les Grecs ; et que , comme on le conduisoit à Manuel , qui assie'geoit alors Corfou , il fut délivré par la valeur de George Lindolino , amiral de Sicile. Ces deux récits , qui ne diffèrent que dans quelques circonstances , appuyés du témoignage de plusieurs historiens, les uns contemporains , les autres voisins de ces tempslà , ne peuvent être détruits par le silence que Louis garde sur cette aventure dans sa lettre à l'abbé Suger , comme l'ont prétendu quelques modernes.
Tel fut le succès de cette seconde croisade , dont tout / le fruit fut d'affermir davantage et de faire triompher la puissance musulmane , qu'elle se proposoit de détruire. L'imprudence des croisés et la perfide politique de Manuel rendirent inutile la valeur des héros de ce siècle , et firent périr deux grandes armées. Toute l'Europe éclata en murmures contre saint Bernard , qui avoit allumé cette flamme guerrière, et donné le ciel même pour garant du succès. Il se justifia par la mauvaise conduite des croisés , qui , semblables dans leurs crimes aux Israélites dans le désert , s'étoient attiré comme eux la colère du Tout-puissant.
Cinn.l. 3, Tandis que les croisés étoient en marche, et que ^iv/ceï. z. 2^ -^^"^^^ ? craignant de leur part un péril imaginaire, ^ Otto Fr's ^™P^*^yoi* ses artifices pour faire échouer leur entredegestisFri-\iT\SQ ^ il s'élevoit contrc l'empire un orage vraiment der. /. 1, c. dangereijx. Roger, roi de Sicile, fils du comte Roger, Robert de q^^i avoit fait la conquête de cette île , et neveu de Ro-
monte chv
Pagiad Ba- bcrt Guiscard, réunissoît les états , l'ambition et la valeur ^^"* dâson père et de son oncle. Non content de la Sicile,
dé la Fouille et de la Calabre, dont il étoit souverain, il porta ses vues sur la Grèce , et ne manqua pas de raisons pour faire la guerre à l'empire. Du vivant de Jean Comnène, il lui avoit démandé en mariage , pour^ son fils, iiine princesse de la famille impériale. Jean etoiî mort sur ces entrefaites , et Roger avoit continué
!â même négociation auprès de Manuel , qui envoya en Sicile Basile Xérus pour traiter de cette affaire. L'ambassadeur se laissa corrompre, et fit des conventions qui mettoient une parfaite égalité entre le roi et l'empereur. De retour à Constantinople, il mourut avant que d'être puni de son infidélité; mais, au lieu d'un mariage, il s'ensuivit une furieuse guerre. Manuel désavoua son ministre , fit arrêter et mettre en prison les envoyés de Roger , qui , l'accusant de mauvaise foi , mit une flotte en mer, et commença la guerre par l'attaque de Corfou. Les habîtans de l'île , mécontens du gouvernement grec, qui les accabloit d'impôts, changèrent volontiers de maître , et se donnèrent aux Siciliens. Ceux-ci , animés par ce succès , vont attaquer Monembasie, sur la côte orientale du Péloponèse. Mais , en étant repoussés , ils remontent le golfe Adriatique, ravagent les côtes de TAcarnanie, de l'Etolie, entrent dans le golfe de Corinthe , débarquent au port de Crissa , pénètrent dans la Béotie, et , saccageant toutes les villes qui se trouvent sur leur passage, ils arrivent devant Thèbes. Cette ville étoit plus opulente qu'elle n'étoit forte ; ils la prennent par escalade, pillent les maisons, contraignent à force de mauvais traitemens ceux qui étoient riches à leur livrer toute leur fortune , et ne leur laissent la vie qu'après leur avoir fait jurer sur l'Evangile qu'ils n'en ont rien retenu. Ils leur enlèvent jusqu'à leurs habits, emmènent les hommes les plus distingués, les plus belles femmes , les plus habiles ouvriers en soie, et marchent à Corinthe. Ils trouvent la ville basse entièrement déserte. Tous les habitans s'étoient rétirés avec leurs effets dans la citadelle. C'étoit cette place, si célèbre dans l'antiquité , sous le nom à' Acrocorinthe , bâtie sur une haute montagne, qui se terminoit en un plateau bordé d'une épaisse muraille. Elle sembloit être imprenable et par son assiette et par la force de ses remparts. Elle avoit de plus l'avantage de renferm<^r dans son enceinte quan-
tité de sources très-abondantes; entre autres celle de Pirène, plus renommée encore par les poëmes d'Homère que par la pureté de ses eaux. Il n'en coûta néanmoins aux Siciliens presque aucune peine pour s'en rendre maîtres. Ce n'est pas qu'il n'y eût bon nombre de soldats; mais c'étoient de mauvaises troupes, encore plus mal commandées. L'amiral sicilien, y étant entré, et considérant l'état de la place, ne put s'empêcher de dire : Cest la main de Dieu qui nous a conduits ici ; nous ne devons cette conquête qu'à lui seul. Il traita avec le dernier mépris la garnison , et surtout le commandant. Misérable poltron , lui dit-il , c'est bien à toi à garder une place de cette importance , et même h manier les armes ! prends une quenouille ; tu n'es qu'une femme sans courage. Il se comporta en ce lieu comme il avoit fait à Thèbes. Il-enleva même de dessus Tautel la précieuse statue du saint martyr Théodore, patron de la ville, et se rendit en Sicile avec ses vaisseaux, si chargés de richesses, qu'ils en étoient presque submergés.
An. ii48. L'empereur , irrité de ces insultes , fit les plus grands iVicef. /. 2, efforts pour s'en venger. Malgré son intrépidité natu- Cinn. l. 3 , relie , ce n'étoit pas sans crainte qu'il se voyoit attaqué Jus grœco' ennemis auxquels ses prédécesseurs avoient été
rom. i. a, forcés d'abandonner l'Italie et la Sicile. Il rassembla donc ses meilleures troupes d'Orient et d'Occident, mit ses vaisseaux en état de tenir la mer, en fit construire de nouveaux de toute grandeur. Les historiens lui donnent dans cette expédition mille barques de transport et cinq cents galères ; ce qui me paroît passer toute croyance. Dans ce nombre étoieiit quantité de brûlots remplis de feu grégeois , dont on n'avoit depuis longtemps fait aucun usage. L'armée de terre n'étoit pas moins redoutable ; c'étoient de vieilles troupes levées par son père , et formées à toutes les opérations de la guerre. Il mit à la tête de la flotte son beau-frère Etienne
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Conlostëphane , avec le titre de grand-duc ; c'ëtoit un guerrier instruit et vaillant. Il donna le commandement de l'armée de terre à Jean Axuch, aussi habile dans la guerre que dans les soins du gouvernement. Les Vénitiens , qui , depuis le règne de Jean , s étoient réconciliés avec l'empire , joignirent leur flotte à la sienne ; et, pour éviter les querelles qui pourroient survenir entre les deux nations , il fut arrêté que, lorsqu'on seroit arrivé devant Corfou , dont on alloit faire le siège, les vaisseaux vénitiens prendroient un quartier séparé des Grecs. Ce qui fit assez connoître l'inquiétude de Manuel , c'est que ce prince indévot , hors du danger , voulut alors se rendre le ciel favorable ; il crut attirer le secours de Dieu sur ses armes en confirmant aux églises la possession de leurs immeubles, et en suppléant par son autorité à ce que leurs titres avoient de défectueux. Peu accoutumé au langage simple et modeste de la religion, il prend dans cet édit le ton enthousiaste; son père est Moïse ; il est lui-même Josué , et Roger est le dragon d'Occident. Il donna encore dans la suite ^ deux constitutions sur le même sujet. Après ces préparatifs, il se mit à la tête de son armée de terre, et traversa la Thrace pour passer en Illyrie.
Arrivé à Philippopolis, pendant qu'il y faisoit re- Cinn. l. 3,; poser ses troupes et qu'il prenoit lui-même le divertis- ^}vJ^gj /^ 2> sèment de la chasse , on vint lui annoncer qu'un gros ^- ^' parti de Patzinaces avoit passé le Danube, ravagé les campagnes, et saccagé la ville de Demnizique, située sur la rive d'en-deçà. Il marche aussitôt vers le fleuve , que les Patzinaces avoient déjà repassé. Il fait ras^ sembler ce qu'on peut de bateaux ; et comme il s'en îrouvoit trop peu pour faire passer toute l'armée , il choisit cinq cents hommes, et commande au reste des troupes de l'attendre sur le bord. Il se met seul dans un canot à la tête de son détachement. Le paysan qui conduisoit le canot avoit eu sa cabane brûlée dans l'incur-
sion des Patzinaces ; et ne connoissant pas rempereuf j qu'il passoit : Mon officier, lui dit-il en ramant, si nous avions un prince tel qu'étoit le défunt empereur^ Demnizique ne seroit pas pillée , et nous n* aurions pas tout perdu. Mon ami, répondit Manuel en souriant, consolez-vous ; je veux bien ne pas être l empereur , si je ne vous fais rendre raison par ces maudits Patzinaces, Ayant passé le Danube , il rencontra deux autres rivières fort larges , sur lesquelles on ne put trouver un ' seul bateau. Il envoya chercher ceux dont il venoit de se servir ; on les traîna à la queue des chevaux. Il traversa ensuite une assez grande étendue de pays , où il ne trouva qu'un camp abandonné. Ne pouvant atteindre ^ les ennemis, il détacha quelques cavaliers pour retarder leur marche en escarmouchant avec eux jusqu'à ce qu'il pût les joindre. Il apprit bientôt que ses gens étoient aux mains. Il accourt avec sa troupe. On se bat avec une égale fureur ; les Patzinaces étoient plus forts en nombre , et ne cédoient pas en courage. Manuel se jette au milieu d'eux, et en abat plusieurs. Il est suivi de ses gens , qui , animés par son exemple , percent les escadrons ennemis. Chacun cherche à se signaler sous les yeux de l'empereur. Enfin les barbares , laissant sur la place quantité de leurs soldats , et leur capitaine nommé Lazare , qui avoit parmi eux grande jréputation de valeur, se sauvent à la faveur des montagnes, que leurs chevaux étoient accoutumés à gravir avec vitesse ; et l'empereur, après avoir pillé le pays, regagna le Danube.
Nicet.i.2, L'année étant déjà avancée, l'empereur abandonna ^'cinn^l^t dessein qu'il avoit formé d'abord de traverser l'Illyrie c. 4> 5. et de s'approcher des côtes de la mer Adriatique, où sa monte chr. flotte l'auroit transporté à Corfou. Il prit le parti de Chron. bel. f^archer au golfe de Thessaloniqiie , et d'y attendre ses vaisseaux. La flotte, partie de Conslantinople au printemps, avoit été long-temps retenue en mer par les
vents contraires; en sorte qu'elle ne joignit l'empereur qu'à la fin de l'été'. Manuel brûloit d'impatience d'aller attaquer la Sicile. Il se proposoit non-seuiement de la conquérir, mais même Tltalie entière; et ce grand projet n'effrayoit point son courage , capable d'affronter tous les dangers et de résister à toutes les fatigues. A l'arrivée de sa flotte , il se jette dans une frégate pour voguer à la tête; tous les vaisseaux appareillés pour la route commençoient à le suivre , lorsqu'une violente tempête, causée par des vents furieux qui dominent dans ces mers, surtout aux approches de l'hiver, les obligea de regagner le port. La continuation du mauvais temps rendant la mer impraticable, l'empereur alla camper près de Bérée , où il passa une partie de l'hiver. Il n'en attendit pas la fin; mais, dès que la saison put le permettre, il partit avec toute la flotte; et, arrivé devant Gourfou , il fit débarquer ses troupes de terre pour attaquer la ville , et demeura lui-même sur la flotte pour la tenir assiégée du côté de la mer.
L'attaque de Corfou étoit une entreprise effrayante. La ville, située sur la cime d'un promontoire très-élevé, étoit environnée d'une épaisse muraille flanquée de hautes tours. Le pied du promontoire plongeoit dans une mer profonde et bordée de roches escarpées , rivage déjà célèbre depuis plus de deux mille ans par les vers du peintre de la nature, au cinquième livre de l'Odyssée. La description qu'en fait Homère s'accorde avec celle de l'historien Nicétas. Les troupes de marine , rangées sur leurs vaisseaux , et couvertes d'armes étincelantes, formoient un spectacle terrible. Celles de terre entouroient le reste de la piace, à laquelle les rochers du promontoire faisoient un rempart inabordable. Avant l'attaque, l'empereur fit proposer aux habitans une capitulation honorable; ils ne répondirent que par une décharge générale des machines dont la muraille étoit bordée, ainsi que d'archers et de frondeurs. Les Grecs,
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de leur côté , firent jouer leurs pierriers et leurs balistes. C'étoit de part et d'autre une grêle de pierres, de flèches et de javelots, qui, d'un côté, tombant avec roideur, portoient la mort aux assiégeans; de l'autre, s'e'levant avec effort , alloient chercher sur la muraille ceux qui s'y montroient pour la défendre. Mais l'exécution étoit bien différente. Les coups qui tomboient d'en haut acquéroient dans leur chute une nouvelle vigueur; ceux qui partoient d'en bas, perdant une partie de leur force , n'avoient que peu ou point d'effet. Les assiégeans s'efforçoient de suppléer par leur courage au désavantage du lieu. C'étoit à qui attireroit sur lui les regards du prince. Nul danger ne les rebutoit ; la perte de ceux qu'ils voyoient tomber à côté d'eux redoubloit leur audace : mais leur valeur étoit sans succès. C'étoit le combat des géans contre le ciel. Le grand-duc , qui s'exposoit dans les attaques les plus périlleuses, fut atteint d'une grosse pierre qui lui fracassa les reins , et l'étendit sur le sable. On le transporta sur le tillac d'un vaisseau, où se sentant près de mourir, environné des principaux capitaines, il employa ses dernières paroles à les encourager : quHl leur souhaitoit un heureux succes , et qu'il se trouçoit heureux lui-même de sacrifier sa vie à son prince et à sa patrie; qu'il les croyait tous assez généreux pour préférer une mort glorieuse au déshonneur dont ils se couçriroient, ainsi que tout l empire, s'ils abandonnoient leur entreprise. Adressant ensuite la parole à son fils Andronic, commandant des Varangues , il l'exhorta à ne pas pleurer sa mort , qui n'étoit digne que d'envie ; qu'il ne lui demandait de sépulture que dans l'enceinte de la ville assiégée , lorsque par son courage il aurait contribué à la conquérir ; que ce monument ^ mérité par le père, érigé par le fils , et construit des débris de ces murailles meurtrières , annoncerait aux siècles à venir la valeur de l'un et de l'autre. Il expira en prononçant ces mots , et toute Tarmée en fut
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^nsîeniëe. Les attaques cessèrent; ce fut le reste du jour une trêve funèbre, qui ne laissa d'action qu'aux gémisseraens et aux regrets. Jean Axuch , qui avoit commandé l'armée de terre, fut chargé du commandement de la flotte; mais il ne reçut pas le titre de grand-duc, qui , sans être supérieur à son mérite , sembloit être audessus de sa naissance.
Le siège daroit depuis trois mois , sans avoir prodoit d'autre elTet que la perte d'un grand nombre de soldais. L'empereur, déterminé à périr plutôt que, d'éprouver un affront , tenta un nouveau m-oyen d'escalader la vi!!e. Au bord de la mer s'élevoit à pic un rocher d'une prodigieuse hauteur, sur la pointe duquel aboulissoit un pan des murailles. Au pied de ce rocher Manueî fit éSabh'r, sur plusieurs vaisseaux attachés eo-îpmbîe, et hhn assurés sur les plus fortes ancres, ui\c tour très-élevée, dont la plate-forme étoit assez spacieuse pour contenir uae large échelle. Cet édifice , corn j osé d'épais madriers et de mâts enclavés les uns dans les autres, monloît jusqu'au haut du rocher , d'où l'échelle s'élevoit aux créneaux des murs. Cet ouvrage achevé, il fait appeler devant lui les soldats les plus renommés pour leur couragî-, et les regardant avec un air de confiance : Allons , braves gens f leur dit-il, que quiconque aime son empereur, et ne craint pas le danger , morde à l'ennemi : pour le vaincre, il ne faut que l'atteindre. Tous , levant les yeux vers cette hauteur énorme , recuioient d'effroi. Enfin quatre frères, nommés Pétraiîphes,filsuece Pierre d'Auîps, seigneur provençal , qui s'étoit donné à l'empereur Alexis après la mort de Robert Guiscard , s'offrent à cette périlleuse aventure. Leur exemple en détermine un grand nombre , et entre autres un des gardes d'Axuch , nommé Pupace , Turc de naissance. L'empereur loue leur hardiesse ; il en choisit quatre cents , et leur ordonne de monter, promettant de les combler de faveurs, s'ils réussissent , et de tenir lieu de père à leurs femmes
et à leurs enfans , s'ils succombent dans cette glorieuse tentative. Piipace , ayant fait le signe de la croix , monte le premier : après lui les quatre Pétraliphes et tous les autres. L'armée , qui trembloit pour ces âmes intrépides, les suivoit des yeux, et invoquoit à leur secours le bras du Tout-puissant. Tenant d'une main leurs boucliers sur leurs têtes , de l'autre leurs épées , ils parviennent à l'ennemi ; et , les yeux étincelans , aussi fermes que sur tin champ de bataille, ils portent des coups mortels. Les javelots, les pierres qu'on lance sur eux de toutes parts n'ébranlent pas leur courage. Ils grimpent , ils s'élancent au travers de cette tempête; et la ville étoit prise , sans un accident qui détruisit le succès de ces généreux efforts. Pupace étoit déjà sur le mur, lorsque, l'échelle se rompant sous les pieds de ceux qui le suivoient , tous sont précipités , et tombent les uns sur les autres dans les fluts, sur la plate-forme , sur les roches , dans les vaisseaux. Brisés par la pesanteur de leur chute, écrasés en même temps par les masses de pierres dont les assiégés les accablent , il n'en échappe qu'un très-petit nombre. Pupace , abandonné , saute dans la ville ; et, plus rapide que Téclair , il gagne une poterne voisine qui lui ouvroit une issue, el se sauve, au grand éionnement de toute l'armée, et plus encore des assiégés , que l'effroi avoit rendus immobiles.
Manuel gémîssoit de ce désastre , lorsqu'il apprit qu'il s'étoit élevé une sanglante querelle entre deux grands corps , l'un de Grecs , l'autre de Vénitiens , campés sur le rivage. Des railleries et des injures on en étoit venu à tirer les épées. Aux cris des combattans accoururent , et des vaisseaux , et de l'armée de terre , les troupes des deux nations pour prêter main forte à leurs compatriotes. Les principaux officiers s'efforçoient en vain de calmer ce tumulte. On se battoit avec fureur, et le sang Tuisseloit de toutes parts. Axuch , envoyé par l'empeleur , se jett€ au milieu d'eux, exhorte, conjure, me-
îiace : les Grecs étoîent assez disposés à obéir ; mais les Ve'nitiens , plus acharnés , ne vouloient rien entendre ; et leur troupe grossissoit sans cesse de ceux qui venoient en foule des vaisseaux. Axuch , les voyant si obstinés , les fait charger par sa garde et par un détachement de l'armée. Après quelque résistance , ils prennent la fuite ; on les poursuit jusqu'à leur flotte. Mais leur rage ne s'apaise pas : aussi furieux que des lions blessés par les chTasseurs , ils se séparent de la flotte grecque , et vont mouiller à l'île d'Astérie, entre Ithaque et Céphalonie» Delà ils courent sur les vaisseaux grecs, traitent en pirates ceux qu'ils peuvent joindre, et y mettent le feu. Usa joutent à ces hostilités l'insulte la plus atroce. Ayant enlevé un des navires qui portoient les équipages de l'empereur , ils parent des plus beaux tapis la chambre de poupe ; ils y placent sur une extrade élevée, comme sur un trône, un Ethiopien laid et difforme, lui mettent une coiîçonne sur ia tête, l'environnent d'une garde, et viennent le saluer par des révérences ridicules. G'étoit une farce insolente pour se moquer de Manuel, qui a voit le teint fort basané, ïl ne tenoit qu'à l'empereur de punir sur-le-champ ces outrages en faisant attaquer les Vénitiens par sa flotte entière , à laquelle ils n'auroient pu résister : mais , pour ne pas perdre le fruit de tant de travaux, il sut dissimuler sa colère , et remettre la vengeance à un autre temps. Il leur envoya quelques-uns de leurs compatriotes, attachés à son service , qui leur promirent de la part de l'empereur une entière amnistie, s'ils rentroient dans le devoir de bons et fidèles alliés. Plus les excès auxquels ils s'étoient livrés étoient outrés et déraisonnables , plus il fut facile de les ramener. Confus de leurs emportemens, rougissant eux-mêmes du pardon qu'ils sentoient bien ne pas mériter , ils vinrent rejoindre la flotte.
Le siège continuoit avec la même opiniâtreté. Les machines des assiégeans , tant du côté de la terre que du côté de la mer, ne cessoient de foudroyer la ville. Plu-
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sieurs soldais même, pins hardis que les aijtres , gravissoient entre les rochers pour parvenir aujc murailles. Tous ces efforts étoient inutiles : les assiégés se défendoient avec autant de prudence que de valeur. Renfermés dans leur enceinte , sans hasarder de sortie qui leur auroit fait perdre leur avantage , ils se contentoient d'écarter l'ennemi par des décharges continuelles. L'empereur, désespéré du peu de succès, et résolu de ne pas épargner sa propre vie pour ne pas laisser au roi de Sicile une place de cette importance , monta sur le tillac de son vaisseau; et là, se tenant débout , en hutte à tous les traits des ennemis , il commanda aux rameurs d'aborder le rocher , où il vouloit monter lui-même. Il ne se rendit qu'avec beaucoup de peine aux instantes prières et aux larmes de ses officiers et de ses parens , qui le supplioient de ne pas exposer sa personne sacrée à un danger évident , et qui n'étoit digne que d'un aventurier. Mais bieiitôt après sa bouillante valeur le précipita dans un autre péril. Un vaisseau grec des plus grands , chargé d'armes et de chevaux , poussé par les vents dans une anse bordée de pointes de rochers, d'où il ne pouvoit se dégager , y étoit fort maltraité par les masses pesantes qu'on y déchargeoit de dessus les murailles , et couroit grand risque d'abîmer avec toute sa charge. L'équipage, effrayé, s'étoit sauvé au fond de cale. L'empereur, en étant averti , prend d'une main un large bouclier, et, s'enveloppant l'autre bras d'une voile de navire, qu'il laissoît flotter pour amortir les coups de pierres , il se fait conduire à ce vaisseau , y attache des câbles, et le fait remorquer par son navire. Pendant cette manœuvre, il fut loog-temps exposé à tous les traits ; et peut-être n'auroit-il pas évité îa mort , sans la générosité inattendue du commandant sicilien , qui défendit à ses gens de tirer sur Manuel : Je serois , leur dit -il , criminel aux yeux de tout Vunivers .si /mois permis qu'on h privai de ce héros^
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Roger avoit mis sa flotte en mer pour secourir Gorfon. Chunip alla au-devant avec une partie de celle de l'empereur, et la défît. Cependant quarante vaisseaux siciliens échappés de la défaite, au lieu de retourner en Sicile, prirent la roule de Constantinople , et firent une descente au promontoire de Damalis pour mettre le feu aux édifices qui bordoient le Bosphore. Mais ils furent repoussés avec perte, et dans leur retraite ils rencontrèrent une autre flotte qui rapportoit de Crète les deniers des impositions. Il y eut encore un combat où les Siciliens perdirent plusieurs de leurs vaisseaux.
Tout autre que Manuel auroit renoncé à une enireprise qui après tant de travaux ne promettoit encore aucun succès. Mais ce prince, d'un courage plus ferme que les plus fortes citadelles , regardoit comme une tache pour son règne de laisser au roi de Sicile une place enlevée à l'empire seulement depuis deux ans, située au bord de ses domaines, et qui alloit devenir un nid de pirates siciliens. H résolut donc de la réduire par famine , et déclara qu'il ne partiroit qu'avec les clefs de la place. Les assiégés commençoient à manquer de vivres; et, voyant qu'ils n'avoient à espérer ni la levée du siège ni secours de R.oger , ils se déterminèrent enfin à se rendre. Ils y étoient encore poussés par le commandant Théodore Capellan , qui, après avoir rempli avec zèle et avec le plus grand courage tous les devoirs d'un officier fidèle, crut pouvoir sans déshonneur sauver la vie à tant de braves gens. On envoya donc des députés à Manuel pour demander qu'il leur fût permis de sortir avec leurs armes et tous leurs effets. Manuel, ravi de cette proposition, dissimula cependîint, et se montra d'abord difficile, pour ne pas donner trop de confiance aux assiégés. Enfin, après plusieurs pourparlers, il leur donna pour dernière réponse que , n'écoutant en cette occasion que les sentimens de générosité qui comiennent au vainqueur , il permeitoit aux habiians de
rester h Corfou , ou de se retirer avec ce qui leur oppar^ tenait. Il y en eut un grand nombre qui demeurèrent dans la place ; les autres retournèrent en Sicile. Capellan, craignant sans doute le ressentiment de Roger y passa au service de l'empereur; ce qui donne à sa conduite un air de trahison , que les Grecs seuls pouvoient excuser.
JSicet.i.z, L'empereur, étant entré dans Corfou, ne put voir Cinn, 1.1) , sans admiration la force de cette place. Il y mit garnison , et alla mouiller à la Valonne. Après y avoir fait reposer ses troupes pendant quelques jours, ce prince , insatiable de combats , fit appareiller pour aller porter la guerre en Sicile. Mais , dès qu'il fut en mer , une tempête l'obligea de rentrer dans le port. Ayant mis une seconde fois à la voile , il essuya encore un si violent orage , qu'il perdit plusieurs de ses vaisseaux , et eut lui-même beaucoup de peine à se sauver. Persuadé que le ciel s'opposoit à cette entreprise , il tourna ses armes contre les Dalmates , qui pendant le siège de Corfou avoient fait des courses sur les terres de l'empire. Comme son dessein n'étoit pas seulement de se venger de Roger et de conquérir la Sicile, mais que son ambition s'étendoit sur l'Italie entière, il donna la plus grande partie de sa flotte à Jean Axuch , avec ordre de gagner le port d'Anconc , et de s'y établir pour faire des progrès en Italie. Axuch avoit fait preuve de valeur et d'intelligence dans îa conduite des armées, mais il n'entendoit rien à la marine , et ce fut une égale faute au prince de lui confier cet emploi, et à ce guerrier de l'accepter. D'ailleurs les Vénitiens , qui tiroient de grands avantages du besoin que l'empereur avoit 'souvent de leur secours , prévoyant que , si les Grecs rentroient en possession des contrées voisines, loin d être obligés d'entretenir leur alliance, ils les inquiéteroient eux-mêmes, étoient bien résolus de traverser cette expédition. On étoit au mois de septembre , et les vents de l'équinoxe faisoient un grand
ravage sur la mer. Axuch , au lieu de mettre sa flotte à l'abri dans l'embouchure de quelque fleuve , se tint au large, et vit presque tous ses vaisseaux brisés par les tempêtes.
Pendant ce temps-là l'empereur marchoit en DaU J^i^et.l. 2, matie. Ayant détruit le château de Rase et ravagé la
Cinn. L 5 -
contrée , il laissa les prisonniers à la garde de Constan- ^-^^ ^^^^^ tin l'Ange , son cousin-germain , né de Théodora , fille 6<= dissert. d'Alexis, et avança dans le pays, emportant d' emblée ^flcuïy,hisîl toutes les places qui se trouvoient sur son passage. ^^j^"*^^*^^' liza fut la seule qui fit quelque résistance. Il s'en rendit maître en trois jours, et emmena les habitans , qu'il distribua ensuite sur le terrain de Sardique et des contrées voisines , devenues presque désertes. Le prince de Servie attaqua en son absence et battit Constantin l'Ange. A cette nouvelle , Manuel accourut en diligence; mais l'ennemi l'avoit prévenu , et s'étoit sauvé dans les montagnes. L'empereur se vengea sur le pays et sur les châteaux, qu'il ruina de fond en comble. Les frimas de l'hiver l'obligèrent de retourner à Gonstantinople. Il y avoit déjà envoyé porter la nouvelle de ses succès. II y fut reçu en triomphe au milieu des acclamations du sénat et du peuple, et se délassa pendant l'hiver par des spectacles de joutes et de tournois que les Latins avoient introduits à Gonstantinople dès le temps d'Alexis. Cette année Manuel envoya des ambassadeurs au pape Eugène, avec une lettre, pour justifier la doctrine et les rites de l'église grecque ; ce qui n'eut pour lors aucune suite. Il naquit à Manuel une fille qui fut nommée Marie. La beauté de cette princesse la fit dans la suite rechercher de plusieurs princes , mais ne lui procura pas des jours plus heureux.
L'expédition de l'année précédente n'avoit pas entiè- An. n5©. rement dompté les Dalmates et les Serves. Ces peuples belliqueux continuoient leurs ravages , et avoient appelé les Hongrois à leur secours. L'empereur se mit en cara-
pagne, et alla camper à Njssa , d'où, s'avançant vers la Save , il arriva au bord du Drin , qui sépare la Servie de la Bosnie. Ayant rencontré en chemin un corps de Hongrois qui étoit en marche pour aller joindre les Serves , il le battit et le mit en fuite. Mais ce n'étoit <fu'iin défacheroent. Le gros de ramée hongroise joignit en eiïet les Serves et les Dalmates avant que l'empereur eût pu les surprendre, comme il en avoil le dessein. Les deux armées se trouvèrent en présence , la rivière ei im pont entre deux. Rien n'étoit capable d'arrêîer la fougue impétueuse de Manuel. L'enseigne de la tête , avançant trop lentemeïit à son gré, il se saisit du drapeau ,eî passe le pont à toute bride, suivi des plus braves de son armée. G'étoit un caractère attaché à Manuel de porter avec lui la terreur. A son aspect , les ennemie tournent le dos, et fuient jusqu'à un poste où la difficulté du terrain embarrassoit la poursuite. Alors, ne se voyant poursuivis que d'une poignée de Grecs, ils font volîe face; plusieurs sont tués de part et d'autre. Deux des meilleurs ofliciers de l'empereur se trouvent engagés trop avant , et sont enveloppés. L'empereur court à eux , les dégage; et, suivi de toutes ses troupes qui s'étoient hâtées de le joindre , il marche à leur tête , désirant avec ardeur d'atteindre ou le prince des Serves , ou le général hongrois , tous deux renommés pour leur valeur. Voyant ses troupes fatiguées, il leur ordonne de f iire balte ; eî , prenant avec lui deux de ses parens , Jean Ducas et Jean Gantacuzène , il continue de poursuivre les ennemis. Je ne rapporterai pas les merveilleux faits d'armes que Cinname raconte à cette occasion. Quelque autorité qu'on donne à cet écrivain pour les ëvénemens de ce temps-là, dont il fnt témoin oculaire, son récit me semble trop romanesque pour trouver place dans l'histoirG. Ce qu'il dît de moins incroyable, c'est que Manuel tua de sa main quarante ennemis, . Cantacuzène faisoit de son coté un grand carnage. IL
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joignît îe général hongrois, nommé Bacchîn , qu'il anroit percé de sa lance, si la force de sa cuirasse ne l'eût sauvé, Bacchin revint sur lui avec sept de ses plus vaillans officiers ; et Cantacuzène, qui fit tête à tous, auroit succombé, si l'empereur n'eût accouru à son secours en perçant nn escadron (]e trois cents hommes. Bacchin, voyant venir l'empereur , rappela tout son courage. C'éîoit un homm.e d une grande taille , et célèbre par sa valeur. Ils se battirent quelque temps avec nn égal avantage ; enfin , le barbare ayant déchargé sur la téte de Manuel un si rude coup, qu'il lui abattit la Ji^isière de son casque , Manuel prit ce moment pour le saisir au corps . lui arracha son épée , et le fit prisonnier. Il vouloit courir à de nouveaux dangers ; il fut retenu par Ducas , Cantacuzène , et Bacchin même , qui , ne pouvant se faire entendre autrement , lui montroit les cheveux de sa tête , pour signifier qu'il alloit êire accablé d une fouîe d'ennemis. Cantacuzène avoit perdu deux doigfs dans ce combat. L'empereur vint rejoindre ses troupes avec quarante prisonniers. Il vit bientôt arriver des députés du prince de Servie pour demander la paix; et, sur l'ordre qu'en donna Manuel, le prince vint lui-même se jeter à ses pieds; il se reconnut vassal de l'empire, promît avec serment de le servir fidèlement , et de suivre l'empereur avec deux mille hommes dans toutes les guerres d'Occident. Pour les expéditioris qui se feroienl en Asie , il s'engagea à fournir cinq cents hommes : par les traités précédens , les rois de Servie n'en fournissoient que trois cents. Après ces succès, l'empereur se rendit à Gonstantinople.
Manuel ne pardonnoit pas aux Hongrois d'avoir joint Aw. ii5îv leurs armes à celles des Serves. Pour garder une appa- Cinn. l. 5y. rence de modération, il écrivit d'abord à Géisa , roi dé ^'mcetH'. z^. Hongrie , se plaignant d'avoir été injustement attaqné. ^* J//^^ i Mais, comme il vouloit la guerre , de peur que ces chron, L 7 ^ f laiiiles. ne fissent naître une négociation pacifique^ i^^'idem^ d&-
gest. Frid. eut soin d'y joindre des menaces. Géisa étoit alors absent i. Il c. 3k' ^6 ses états ; il faisoit la gnerre en Russie. Ce fut pour Manuel une raison de se mettre plus tôt en campagne .11 traversa la Save dans des canots , chaque cavalier tenant par la bride son cheval , qui passoit à la nage. Au-delà du fleuve étoit la ville de Zeugmine, bâtie par les Hongrois. Manuel n'espérant pas la prendre d'emblée, et, ne voulant pas s'y arrêter, y laissa Théodore Vatace , son beau-frère , avec une partie de son armée pour en faire le siège , et s'avança entre la Save et le Danube , portant partout le ravage. Une armée de Hongrois marcha pour couvrir le pays ; et dès qu'elle fut en présence , un cavalier d'une taille et d'une force extraordinaire s'en détacha , et vint à course de cheval droit à l'empereur, qui étoit à la tête de ses troupes. Manuel le prévint d'un coup de lance au travers de la visière de son casque, et le renversa mort. L'armée hongroise, déjà effrayée de ce coup, s'apercevant qu'elle étoit inférieure en nombre, n'osa hasarder le combat, et prit la fuite. L'empereur continua ses ravages, ruina le palais du roi de Hongrie , passa au fil de l'épée ou fit prisonniers hommes , femmes , enfans, et réduisit en désert le pays entre les deux fleuves. Il revint ensuite à Zeugmine, que Vatace assiégeoit. Les habitans, n'espérant aucun secours , offrirent de rendre la ville à condition qu'on leur laisseroit la vie et la liberté de se retirer. Cette proposition élant rejetée , ils sortirent tête nue , la corde au cou, et vinrent. se prosterner aux pieds de l'empereur. Il en eut pitié , défendit de leur faire aucun mal , leur permit d'aller où ils voudroient; mais il abandonna la ville au pillage.
Les Grecs se rapprochoient de la Save , traînant après eux une multitude de prisonniers, lorsqu'ils apprirent que le roi de Hongrie , après avoir terminé avec gloire la guerre contre les Russes, marchoit à la tête d'une grande armée pour les combattre. Ce fut pour Manuel
la nouvelle la plus agréable. Il fait aussitôt repasser la Save aux bagages et aux prisonuiers avec une garde suffisante; et comme la plupart de ses officiers lui conseilloient d'en faire autant, pour ne pas se hasarder à un combat inégal : Ce ne sont que des loups , leur dit-il , et non pas des lions qui fuient açec leur proie à la vue des bergers et des chiens. Il ordonne au commandant , qui alloit passer sur la rive opposée, d'y retenir tous les canots sans en renvoyer un seul, quelque prière qu'on lui en fît, jusqu'après la bataille : Won pas même , lui dit -il, quand je vous lordonnerois moi-même; autrement, je vous ferai pendre. Il vouloit forcer les soldats à vaincre ou à mourir. En ce moment arriva un prisonnier grec, qui, s'étant sauvé du camp ennemi, vint dire que l'armée hongroise étoit partagée en deux corps; que le roi n'étoit pas à la tête de celui qui approchoit; qu'il en avoit donné le commandement à son oncle Bélosis. Manuel marche en diligence à la rencontre de Bélosis; mais, la nuit Tayant surpris en chemin, il se couche tout armé sur son bouclier, et ordonne à ses soldats d'en faire autant. Le lendemain Bélosis, sous prétexte d'un ordre de son maître, mais en effet par crainte, retourne en arrière, et passe le Danube. L'empereur le suit, traverse le fleiive après lui, et campe en présence. Comme l'ennemi n'osoit sortir de son camp , posté dans un lieu avantageux, Manuel détache Borise, avec ordre de passer le Témisès, aujourd'hui Témès, et de faire le dégât dans toute la contrée. Borise ëloit un Hongrois, fils naturel du roi Calornan. qui , ayant disputé sans succès la couronne à Bëla , neveu de Caloman, et roi de Hongrie, s'étuit réfugié à la cour *» de Jean Comnène. Ce prince l'avoit élevé aux honneurs, et lui avoit même fait épouser une de ses parentes. Il s'acquitta avec zèle et inteliigeu'^e de sa commission , désola toute la contrée, et battit trois corps de Hongrois. Géisa , qui se trouvait de ce côté ià avec les troupes qu'il
s'étoît réservées , se mit à la poursuite de Borîse. Maïs celui-ci, ayant marché toute la nuit à la lueur d'un grand nombre de flambeaux, qui lui étoient nécessaires dans ce pays inconnu, échappa, et revint au camp avec tin grand butin. Selon Othon de Frisingue, Borise fut défait dans un combat contre les Hongrois, et tué par un Cuman qui étoit à son service. Mais je ne sais à quelle année cet événement peut être rapporté. Géisa , qui évitoit d'en venir aux mains avec l'empereur, avoit repassé le Danube , et Mainiel , ne trouvant point d'obstacle, prit et pilla plusieurs villes. Chargé de leurs dépouilles , il se préparoit à suivre Géisa sur l'autre bord, et à lui livrer bataille, lorsqu'il reçut une ambassade de ce prince qui demandoit la paix. Manuel accorda une trêve pour le reste de l'année , et remit la décision de la paix à une négociation ultérieure. Il reprit le chemin de Constantinopie , où il rentra avec un riche bulin et une infinité de prisonniers. Ce lut un triomphe auquel le prince donna le plus grand éclat. Il avoit fait revêtir de superbes habits les prisonniers serves et hongrois, dont plusieurs étoient distingués par leur noblesse. Ils ne marchoieiit pas ensemble et confusément , mais en ordre et par bandes séparées, ce qui les faisoit paroître en plus grand riombre. Celte pompe brillante, promenée par toute la ville , élevuit le cœur des spectateurs; chacun croyoit partager l'iionnem- de la victoire, et l'ardeur dont ils s'embrasoient préparoit à Manuel de nouveaux soldats.
Il en eut besoin cette année même. Pendant qu'il . goûtoit le plaisir des acclamations populaires, il apprit que les Palzinaces a voient passé ie Danube, et qu'ils ravageoient la frontière de Bulgarit\ îi fil partir aussitôt des troupes sous la conduite d'un géjiéral nonmié Calaman , fils de Borisc. Cette expédition eut du moins l'avantage de servir de contre-poison aux flatteries des courtisans. Caîaman fat battu, perdit grand nombre de
HISTOIRE BU BAS-EMPIRE. log soldats, et mooriit. ici même (le ses blessures. Les Patzinaces, après avoir piiié le pays, chargèrent ie biitip sur leurs chevaux eî repassèrent le Danube. La guerre ne coûloit rien à ces barbares. Nul embarras, nul bagage que leurs armes; c'éloit une trousse de flèches , une rondache, et pour quelques-uns une lance. îls se nourrissoient de pillage, buvoient le sang de leurs chevaux et le lait de leurs cavales. Pour bateaux ils n'avoient besoin que d'un ballon ; c'étoit un sac de cuir rempli de paille , si bien cousu , que Teau n'y pouvoit pénétrer. Le Patzinace, assis dessus avec sa selle et ses armes, tenoit la queue de son cheval, qui nageoit devant lui, et passoit ainsi les plus grands fleuves. Une expédition militaire n'étoit pour eux qu'une promenade.
Nicolas Musalon , patriarche de Consîantinople de- ^^^5^^'
puis trois ans, n'avoit jamais été tranquille. On regar- fiemj.hi'su
, . , |.> , . ecclés. l. 6qy
doit sa promotion comme irreguhere, parce qu ^yant 5^ ^ été archevêque de Cypre, il avoit volontairement ^j^-^'Y^^^ nonce à l'épiscopat, dont il s'étoit lui-mêmie reconnu 2G;S, 269. indigne. Après avoir long-temps résisté à ces murmures , il se démit enfin du patriarchat. On lui donna pour successeur ie moine Théodote, qui ne siégea que deux ans. Après sa mort , Manuel nomma un autre moine nommé Néophyte, qui ne reçut pas l'onction épiscopale , et fut chassé au bout de cinq mois, parce qu'autrefois, étant dans Tordre des lecteurs, il avoit quitté le service de l'église pour reprendre l'habit séculier. Constantin Chliarène, sacellaire de la grande église, fut mis à sa place, et n'y vécut que deux ans. Luc Chrysoberge lui succéda : en sorte qu'en moins de cinq ans Constantin mopls vit cinq patriarches.
îlO HISTOIRE DU BAS-EMPÏRE.
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