‹ Histoire du Bas-Empire, commençant à Constantin-le-Grand (volume 2)Chapitre 4 sur 21 · LIVRE QUATRE-VINGT-HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRE-VINGT-HUITIÈME

An. II 52. Dans l'intervalle de ses guerres, INIanuel y préparoit ^Cm/ï. /. 3^ 3gs . troupes par des exercices continuels. Dès le commencement de son règne , il avoit fait de grands chan^ gemens dans l'armure des Grecs. Au lieu de leurs rondaches légères et des flèches qui faisoient toutes leurs armes offensives^ il leur fit prendre de grands boucliers et de longues javelines. Mais il s'attacha surtout à former une bonne cavalerie. Il étoit lui-même toujours à cheval , et faisoit exécuter à ses cavaliers toutes les évolutions en usage dans la guerre. Partagés en deux corps , ils représentoient des combats; et Manuel à leur tête, portant une javeline plus pesante et plus longue que toutes les autres, leur donnoit les leçons et l'exemple pour attaquer et pour se défendre. Raymond , prince d'Antioche, lorsqu'il vint à Gonstantinople, fut témoin de ces exercices. Il passoit pour le guerrier le plus vigoureux de son temps ; on l'appeloit 1 Hercule âAntioche, Il ne put cependant manier qu'avec peine la javeline et le bouclier de Manuel.

Cinn, l. 3 , Géisa , Toi de Hongrie , attendoit la décision de l'em- ^ml'n. Lii, pereur au sujet de la paix qu'il avoit demandée. Manuel, pour toute réponse, porta la guerre dans son pays, et vint lui-même à Sardique se mettre à la tête de ses troupes. Cependant Géisa, à force de prières, détourna Torage ; il obtint encore une trêve qui ne devoit pas être de longue durée , et Manuel tourna ses armes contre les Serves. Il leur inspira tant de terreur , qu'ils renoncèrent à leur alliance avec les Hongrois, et reconnurent pour seigneur suzerain l'empereur grec. Ayant congédié une partie de son armée , il se retira avec le reste dans la

Pélagonie. Les plaines fertiles de cette contrée étoient propres à faire subsister sa cavalerie. C'étoit d'ailleurs une position commode pour veiller sur les monvemens des Hongrois , dont le caractère remuant le tenoit en défiance. Quoique dans les joutes qui se faisoient tous les jours on ne se servît que de javelines sans fer, ou dont la pointe étoit garnie d'un bouton, il arrivoit assez souvent de fâcheux accidens. Jean Comnène , neveu de Manuel, et fils de défunt Andronic, jeune prince trèsaimable et parfaitement beau , eut un œil crevé par un chevalier italien. Pour le consoler de cette disgrâce, le prince lui conféra la charge de protovestiaire, et bientôt après il l'éleva au rang de protoséhaste.

Ces faveurs piquèrent la jalousie d' Andronic , fils iv/c^r. Z. 5, d'Isaac, oncle de Manuel. Il faisoit alors la guerre en Cilicie. Avec tous les talens capables de séduire , c'étoit l'âme la plus vile et la plus corrompue. Bienfait de sa personne , d'un courage de héros et d'une force d'athlète, s'énonçant avec facilité et avec grâce , nourri , élevé avec Manuel, il l'accompagnoit dans tous ses exercices, il l'amusoit par son humeur enjouée, et ne lui plaisoit que trop par la conformité de ses mœurs. Tous deux débauchés jusqu'à l'inceste , tandis que Manuel entretenoit Théodora , sa nièce, Andronic vivoit publiquement avec Eudocie , sœur de Théodora , et , dans cet accord d'inclinations scandaleuses, il se vantoit d'être plus régulier que Manuel, parce qu'Eudocie n'étoit que sa cousine. Cette plaisanterie libertine n'étoit pas du goût de Manuel; elle choquoit encore davantage Jean le protovestiaire, frère des deux princesses concubines, et Jean Cantacuzène, qui avoit épousé Marie, leur sœur. Ils agissoient de concert pour perdre Andronic; mais celui-ci, aussi adroit que méchant, se débarrrissoit aisément de tous les pièges que lui tendoient ces deux seigneurs , beaucoup plus honnêtes gens que lui , mais fort inférieurs en génie.

Cînn. /.5, Avant que de partir pour la Hongrie, Temperenr ï4, M'a voit envoyé en Ciiicie. Ce pays ëtoit alors ag^ilé de grands troubles , et l'empire couroit risque de perdre tout le fruit des victoires que l'empereur Jean y a voit remportées. Thoros, nommé Théodore par les Grecs, prince d'Arménie , qui avoit succédé à son frère Léon , sortit des dé&lés du mont Taurns , ei , comptait sur sa propre valeur, et sur celle de ses troupes endîTrcies aux fatigues par une vie presque sauvage, il entreprit la conquête de la CîHcie, que les princes d Antioche avoient îong-temps disputée aux Grecs, et dont ils regretloient la perte. Thoros éîoit persounelleai^iîî aiin e contre les Grecs; il avoit été pris autrefois dans les guerres de l'empereur Jean; et, ayant été coiiduit à Constantinop]e,il s'étoit échappé de prison. De retour en Ci'icie, il ne respiroit que vengeance; il avoit battu plus d'une fois les commandans des troupes grecques. Andronic, malgré son grand courage , ne fut pas plus heureux. Ayant appris que Thoros éîoit dans Mopsuesîe , il va l'y assiéger ,et , laissant à ses lieutenans la conduite du siège, il passe le temps avec des femmes, à table, au théâtre, s'étant fait suivre d'une troupe de comédiens, dont il faisoit plus de cas que de ses officiers et de ses soldats. Thoros , qui n'entendoit rien aux pièces de théâtre , mais qui savoit la guerre, et ne dormoît pas toutes les nuits, en ayant observé une très-obscure, dans laquelle il toniboit beaucoup de neige, fait ouvrir les portes de la ville, sort avec toutes ses troupes, fond sur l'ennemi, renverse , terrasse tout ce qu'il rencontre, et met le reste en fuite. Andronic , réveillé par le fracas et les cris, saute sur son cheval , prend ses armes, court au bruit qu'il entend, donne des preuves sanglantes de son courage; niais, bientôt enveloppé, il s'ouvre un passage à coups, ^e lance; et, ne voyant aucun moyen de rallier ses troupes, que l'épouvante avoit dispersées, il fuit luimême et gagne Antioche. Dans cette malheureuse sur-

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prise jîërit Théodore Contosléphane , honoré du titré de sébaste. Il fut tué , non par un ennemi , mais par uîi officier grec , qu'il avoit desservi auprès de Tempereur, et qui prit cetié occasiori d'iirie basse et criminelle vengeance. Andronît, qui devbit être couvert de confusion , si rhabîlude de ia débauche ii'énioussoit pas tout sentiment d'hohheur , revint à la cour , en Pélagonie, aussi gai et aussi ûer qu'il en étoit parti, faisant hii-même des plaisanteries âb l'affront qu'il avOit reçu. Manuel, de son côîé , voulant affoiblir l'idée de la pei'te qu'oïi âvoit faite, affecta de lui faire un bon accueil ; il continua de l'honorer publiquement de sa familiarité; il lui donna même îe duché de Naisse, de Branisoba et de Gastorie ; mais en particulier il le réprimanda vivement de sa né^^ligence, et de cette pernicieuse mollesse qui sacrifioit au plaisir non-seulement s^î propre gloire, mais même Thonneur et le salut de l'enipireJ

Eudocie ne cjuittoit pas Andronic. Eilè l'^iyfcikt suivi Nket. L 5, én Cilicie, elle revint aveè hii en Péiagonîe. Cette prin- '^'(^^■^[^^ / ^, cesse aguerrie ti'avoit alors d'autre demeure que laie. 17,18. tente d' Andronic. La conduite dissolue de Manuè! ne lui faisoit pas perdre îe droit d'arrêter ce désordre, niais lui en ôîoit la hardiesse. Les deux seigneurs intéressés à réprimer un sciindaie qui les rendoit la fable de toute l'armée résCilurent d'en venir aux extrémités, et pendant une Tuiit ils vinrent se poster avec une escorte firmée à la porie de la tente d' Andronic, pour le tuer dès qu'il sortiroit. Eudocie, plus vigilante, entendit le bruit des armes; et, s'étant instruite dé l'embuscade, elle réveille Andronic, lui conseille de prendre le5 habits d'une de ses femmes , et de sauver à la faveur de ce déguisement. Andronic rejette ce conseil; il ne veut ^as, dit-il, être tué ou traîné à l'empereur en habit de femme. Il prend ses armgs, coupe a coup.^ de sabre la toile de sa tente , saute par-dessus une haie dont elle ëtoît bordée , et se sauve à la vue des assassins, qui de-~

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meurent confus. Manuel n'en fit que rire. Il aimoit Andronic; mais il eut bientôt sujet de reconnoître qu'il aimoit le plus ingrat de tous les hommes. Andronic méditoit le plus noir de tous les forfaits; c'étoit de faire pe'rir Manuel et de prendre sa place. Dans ce dessein, étant en Cilicie, il s'étoit lié d'amitié avec le roi* de Jérusalem et le sultan des Turcs pour les mettre dans ses intérêts. A son retour en Pélagonie, il voulut encore s'appuyer d'un secours du côté de l'Occident. Dès qu'il fut revêtu du duché de Branisoba et de Naisse, il fit savoir au roi de Hongrie que , s'il vouloit l'aider dans son dessein, il lui céderoit ces deux places. Mais, craignant que l'empereur ne découvrît cette intrigue, il lui en fit une fausse confidence , et lui dit que , par une feinte intelligence, il alloit attirer dans le piège les premiers seigneurs de Hongrie et les lui mettre entre les mains. L'empereur étoit mieux instruit qu'il ne pensoit. On avoit intercepté quelques-unes de ses lettres à Géisa qui dévoiloient toute la trahison. Manuel, pour le mieux convaincre, feignit de le croire , et l'exhorta même à continuer sa correspondance. Andronic profita de cette permission pour conclure son traité avec Géisa , et pour nouer une nouvelle intrigue avec Frédéric, empereur d" Allemagne, qui venoit de succéder à Conrad. Ces deux princes dévoient lui envoyer des secours lorsqu'il en demanderoit pour l'exécution de son projet.

Ses pernicieux desseins étant découverts, il étoit veillé de trop près pour y réussir. L'armée grecque étoit campée près d'Héraclée, dans la Lyncestide, contrée de la Macédoine, qui dans ce temps-là , selon Cinname , faisoit partie de la Pélagonie. L'empereur, passionné pour la chasse , passoit le temps dans les forêts à poursuivre les ours et les sangliers ; et , comme il avoit autant de force que de hardiesse , il se plaisoit à combattre à pied , un épieu à la main, ces terribles animaux. Souvent même il faisoit planter sa tente au milieu du bois , et y

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passoît la nuit pour être en chasse dès le point du jour. Andronic, averti du lieu où le prince campoit, s'y transporte pendant la nuit avec ses gardes bien armés ; c'étoient des barbares qu'il avoit amenés d'Orient , et qui s'étoient aveuglément dévoués à son service, il les place en embuscade dans la forêt , et leur laisse son che-^ val, qu'il avoit choisi le plus vite à la course. S'étant vêtu d'une casaque italienne pour n'être pas reconnu , il approche de la tente de l'empereur sans autre arme qu'un poignard. Jean Comnène, le frère de sa maîtresse , fut le premier à le reconnoître ; il en avertit la garde qui vielloit autour du prince, et qui mit aussitôt l'épée à la main.x\ndronic, se voyant découvert, se retire, et retourne au camp. Il fit encore une autre fois la même tentative , et n'eut pas plus de succès. Comme l'empereur revenoit au camp pour éviter de pareils attentats, il entendit derrière lui de grands cris ; loin de fuir , il retourne aussitôt sur ses pas. C'étoit Jean Comnène , attaqué par un furieux sanglier. Manuel tue l'animal et regagne le camp. Il fut assez maître de lui-même pour ne faire sentir à Andronic aucune défiance. Il s'en falloit bien qu'iVndronic fût aussi prudent. Il pansoit lui-même , avec un soin extraordinaire, le cheval dont je viens de parler. Un jour que Tempereur^e vit dans cette occupation singulière : Pourquoi donc , lui dit-il , cet animal vous est-il si cher ? C'est ^ répondit-il , qu'il me servira à me sauver quand j'aurai abattu la tête de mon plus mortel ennemi. C'étoit Jean Comnène, ou peut-être l'empereur même. Manuel feignit de n'y rien entendre. 11 se contenta de faire observer toutes ses démarches tant qu'il fui dans ces contrées. Mais l'année suivante , dès qu'il fut de retour à Constantinople, il le fit enfermer dans la prison du palais.

Cependant le roi de Hongrie, peu instruit de ce qui £{nn. L o y se passoit auprès de Manuel , vint attaquer Branisoba. ^ 5 Manuel, moins surpris de cette ruplijre de la trêve, c i.

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parce qu'il étoit informé des manœuvres d'Andronîc,' marche vers le Danube ; et , pour engager les habitans de Branisoba à se bien défendre , il leur envoie la promesse d'un prompt setcnrs dans une lettré portée par un soldat, qui devoit la faire passer dans la ville par le^ moyen d'une flèche. Le soldat ayant tiré de trop loin , la flèche avec la lettre tomba entre les mains des Hongrois, qui, prenant l'épouvante comme si Manuel eût déjà été sur eux, brûlèrent leurs machines, décampèrent en diligence, et gagnèrènt le Danube , pour mettre le fleuve entre eux et l'empereur. Mais , le trouvant fort enflé par les pluies , ils tournèrent vers Zeugraine, où ils avoient une faction en leur faveur. L'empereur, informé de îa levée du siège, ne se pressoit pas de les? poursuivre. Apprenant que le prince de Bosnie , qu^ s'étoit joint aux Hongrois, retournoit dans son pays, il donne à Basile Zinziluc un détachement dé ses meilleures troupes pour aller l'attaquer en chemin. Basile , se trompant de route, se met à la poursuite des Hongrois; et , les ayant atteints, il y jette d'abord le désordre, parce qu'ils s'imaginèrent que c'étoit l'empereur même qui leur tomboit sur les bras. Plusieurs se noyèrent en voulant passer le Danube. Mais , lorsqu'ils em-ent reconnu que ce it'étoit qq^un détachement , et que l'empereur étoit encore éloigné, ils se rassurèrent, tournèrent visage , et taillèrent en pièces les troupes de Basile, qui fut assez heureux pour se sauver. A cette nouvelle Manuel fait partir Cantacuzène pour recueillir les débris de la défaite, enterrer les morts, et s'assurer de Zeugmine. Il se met lui-même à îa poursuite desf Hongrois; mais ils étoient trop avancés. Cantacuzène lui ramena chargés de fers les habitans de Zeugmine, qui étoient d'intelligence avec les Hongrois , et Manuel distribua ses troupes en quartier d'hiver près de Bérée en Macédoine.

'^x. 11533 Les ayant rassemblées au printemps, il se met m

îîîarch^, résolu de pénétrer jiisq^u'au centre de la Hongrie. II éloit déjà au bord du Danube avec toute son armée, et quantité de vaisseaux qu il avoit fait venir de Gonstanlinopie étoicnt prêts pour le passage, lorsque <j(éisa, se voyant menace d'une ruine prochaine , lui envoya des députés , offrant de rendre les prisonniers, le butin, les armes, les chevaux, et à la place de ceux qui étoient morts, autant de chevaux hongi'ois. Manuel rejeta d'abord ces propositions. Il s'adoucit ensuite, et ce traité mit fin pour quelque temps à une guerre plus opiniâtre que dangereuse.

Manuel ne perdoit pas de vue le dessein qu'il avoit Arr. 1154. formé de rentrer en Italie. Aussi présomptueux que ^^^^ vaillant et infatigable, il se croyoit né pour réparer les mcet. /.a, fautes de ses prédécesseurs. Il ne se prôposoit rien moins ^' jîomuald. que d'arracher aux princes normands toutes leurs con- Sahrn. chr^. quêtes , et de rendre à l'empire la Pouilie , la Calabreet la Sicile. Le choix qu'il avoit fait d'Axuch, grand homme , èG guerre, mais peu instruit dans la marine, avoit fait échouer la première entreprise. Pendant qu'il se préparoit à une nouvelle expédition , le roi de Sicile lui demanda la paix. Fioger venoit de mourir. Guillaume , son fils, qui luisuccédoit , ne se croyoit pas assez affermi dans ses états pour soutenir une guerre. Il offroit à Manuel la restitution de tout ce que les troupes siciliennes avoient enlevé dans l'incursion qu'elles avoient faite en Grèce. Il promettoit de plus telle satisfaction que l'empereur jugeroit à propos d'exiger. Une si humble soumission ne fut pas capable de désarmer Manuel. Il renvoya'sans réponse les ambassadeurs, travailla à mettre 5a flotte en état de tenir la mer; et, avant qu'elle fût entièrement équipée, il fit partir les vaisseaux qui se trouvèrent prêts les premiers, sous le commandement de son oncle Constantin l'Ange, avec ordre d'attendre le reste sur la côte de Laconie. Avant son départ, Manuel^ fort entêté des visions de l'astrologie, fit consulter ^4

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position des planèfes pour prendre le moment îe pins favorable; et quaiid sa ilotte fut sortie dn port, étant averti qu'il y avoi^ eu erreur dans cette importante opération, il la fit revenir, et ne la laissa remettre à la voile qu'après une scrupuleuse observation qui promettoit un succès infaillible. Constantin , secondé d'un bon vent , arriva en peu de jours au port de Monembasie. Il y attendoit le reste des vaisseaux, lorsqu'il découvrit une flotte sicilienne qui revenoit d'Egypte chargée de richesse. Ne pouvant retenir son avidité , malgré les ordres de l'empereur qui lui avoit expressément défendu d'engager aucun combat avant la réunion de toute la flotte, il vogue à toutes voiles vers l'ennemi. Les Siciliens fuient d'abord en bon ordre ; mais, se voyant poursuivis en confusion, et s'apercevant du petit nombre, ils revirent de/ bord. En même temps le vent change, et devient contraire aux Grecs. Nicolas l'Ange, frère de l'amiral , prend la fuite avec la division qu'il commandoit. Tout se disperse. Constantin, abandonné et env^ îoppé, est pris avec son frère. On les conduit en Sicile , et Guillaume les fait mettre en prison. Manuel fut aussi surpris que honteux de cet échec; les planètes lui avoient manqué de parole ; mais il trouva des raisons pour les excuser , et elles ne perdirent rien de leur crédit sur son esprit.

Cit^n. L 4, L'espérance d'un puissant secours que devoit lui pro- ^g^^^'^^ yy^ curer l'alliance de l'empereur d'Allemagne le consola /. 18,0.7. la perte qu'il venoit de faire. Frédéric, neveu et

Oiho Fris. , >. , • r • !• (

degest.Frid. successeur de Conrad , avoit tait dissoudre son mariage C.2, 20, 20, p^^jj, j.jji5Qjj Je parenté, et cherchoit une épouse dont ^ Upsperg. la naissance pût faire honneur à la maison de Suabe. c.iion. j^yant appris qu'on élevoit à Constantinople une jeune princesse fort belle , nommée Marie , fille d'Isaac , et nièce de Manuel , il la fit demander en mariage , promettant d'aider Manuel de toutes ses forces pour la conquête de l'Italie méridionale, et de tenir la parole qu'en

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àvoît donnée Conrad à son retour de Palestine. Manuel reçut avec joie cette proposition , et , pour arrêter les conditions du traité , il députa trois des principaux seigneurs, Michel Paléologue, Jean Ducas, et Alexandre, comte de Gravina. Ils trouvèrent Frédéric dans la ville d'Ancône. Mais ce prince avoit déjà changé d'avis. Il négocioit un mariage avec Béatrix , fille de Renaud , comte de Bourgogne; et son armée se trouvant en trop mauvais état pour rien entreprendre en Italie, il étoit sur le point de repasser les Alpes. Il fallut donc se passer de son secours.

On en trouva un , moins puissant à la vérité , mais Cînn. L 4 , plus solide, dans un prince ennemi irréconciliable du ou'cange, ^ roi de Sicile. Robert de Basseville, comte de Loritelîe, neveu de Roger, avoit été chéri de son oncle, qui sembloit même le préférer à son fils. Guillaume en conçut une jalousie qui éclata lorsqu'il fut sur le trône. Robert, se voyant menacé de perdre son comté, se ligua secrètement avec Frédéric et avec Manuel contre Guiilaume. Lorsqu'il vit une flotte grecque sur les côtes d'Italie, et une armée dans le pays, il leva l'étendard de la révolte et se joignit aux Grecs. Paléologue s'étoit déjà rendu maître de plusieurs places ; il assiégeoit Bari par mer et par terre, lorsque Robert vint le joindre avec un grand nombre de troupes que son crédit lui avoit fait rassembler de la Pouille et de la Calabre, Les assiégés se défendoient avec vigueur , et le siège duroit depuis plusieurs jours saris aucune apparence de succès. Pour vaincre l'opiniâtreté des habitans , le comte de Gravina , 9 qui étoit sur la flotte , s'avisa d'un moyen plus sûr et plus fort que toutes les machines de guerre. Il se charge d'or autant qu'il en peut porter , et se fait descendre sur ie rivage. Là , déployant sa casaque , et montrant à ceux qui bordoient le haut des murs l'or dont elle étoit remplie , il s'écrie : Que tous ceux gui veulent de l'or et la liberté viennent ici; ils trouveront Vun et lautn»

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A l'appât de ce méîal séducteur, une foule d'habitans, éblouis sort de la viile ; iî^ se jetteni avec avidiré sur le trésor qu'on leur présente , et crient : Vwe , vive l'empereur Manuel! nous sommes à lui; plus de guerre. Les Grecs entrent dans l^ ville; niais la garnison , qui éloît nonibreuse, se sauve dans la citadelle, qu il fallut assiéger. Eaiéologue s'en rendit encore maître par ui^ stratagèuie grossier, qui cependant lui réussit. Il y avoit dans cette place une église de Saint - Nicolas en grandq vénération dans le pays. Une troupe de soldats , déguisés en moines , se présentent de grand matin h. la porte de la citadelle , demandaiît avec instance d'être introduits pour satisfaire à leur dévotion. On leur ouvre un guichet , et , des qu'ils sont entrés , ils tirent les epées cachées sous leur froc^ massacrent les sentinelles ; ^t, maîtres des portes, ils introduisent l'armée. Les habitans , mécontens du roi de Sicile qui les accabloit d'inipoîs, détruisirent eiîx-mêmes cette citadelle , malgré les prières de Paléoiogue , qui auroit désiré de la conserver.

Cinn. L 4., Les Grecs s'étoient divisés en plusieurs corps pour '^uCa'ii^e^^ embrasser une plus grande étendue de pays. On n'avoit OiknFris.ch pas à combattre de grandes armées ; les seigneurs -, fii. 2 g c. 2y. ueles a Ginllaume , avoient arme leurs vassaux ; ce n eioient que des pelotons de deux ou trois mille honimes^ qui se jetoient dans les places pour les défendre, ou qui chçrrhoiept à surprendre quelque détachement de l'armée grecque. Ce qui rendoit les succès tles Grecs plus rapides^ c'é oit le mécontentement des seigneurs et de§ peuples, qui, désirant depuis long-temps d'être délivré^ de la tyrannie des rois de Sicile, se donnoient volontiers à leurs anciens maîtres. Une fourberie politique aidoit encore à leur faire ouvrir les portes des villes par les partisans de Frédéric. Les députés envoyés à ce prince^ iivoient surpris des lettres de cet empereur, sur les-? quelles ils avoient pris l'empreinte de son sceau. R-eve^

îiiis fîans la Poiiille, ils publièrent que Fre'déric çédoit aux Grecs le droit qu'il avoit sur les coritre'es maritimes ; £e qu'ils prou voient par des lettres scellées du sceau de ce prince. A ce mensonge ils joignoient l'argent pour corrompra les principaux, et , par ce double moyen , ils a voient disposé une grande partie du pays à se donner il eux. Ils avoient déjà pris Trani et Juvénace, près de Bari , et marchoient à Barlette, où s'éloit renfermé Piichard , comte d'Andrie , place forte dé* la terre d'Otrante. Ce comte étoit un homme cruel, qui , pour îa plus légère offense, faisoit couper les pieds et les mains, et arracher les entrailles. A l'approche de Jean Ducas, qui n'étoit suivi que de six cents chevaux et de quelque infanterie, il sort de Barlette à la tête de dixhuit cents chevaux, et d'une infanterie beaucoup plus nombreuse que celle de Ducas. Il est cependant battu et forcé de rentrer dfins la place. On dit que , dans ce combat , Ducas tua de sa main trente cavaliers. Richard , ne voulant pas se laisser assiéger dans Barlette, qui n'étoit pas capnblp d'une longue résistance, se retira , et gagna le fort d'Andrie. Ducas , joint au comte Robert , le poursuivit, et Richard, qui se piquoit de valeur, sortit âe la place et se rangea en bataille. Le combat fut vif et opiniâtre. Richard se croyoit déjà maître de la victoire, lorsqu'un prêtre de Trani , qui se trouvoit dans l'armée de Ducas, l'abattit d'un coup de pierre qui lui rompit une jambe. Le comte, se rordant par terre en faisant d'horribles imprécations, reçut un autre coup qui le laissa presque sans vie. Le prêtre accoui^t, lui arrache son épée, lui ouvre le ventre , et en tire les enîrailles, dont il lui frappe le visage, exerçant sur cet impitoyable tyran une cruauté égale à la sienne.

La guerre ne s'étoit faite jusqu'alors que par des déta- Cmn. l. 4, chemens. On attaquoit , on emportoit des châteaux ^^^jy^i^Q^n^e^^' des places. Les combats n'étoient que des sorties de garpisons, qu'on repoussoit sans beaucoup de peine, 00

t]es rencontres de petits corps de tronpes où les Grecs avoient ordinairement Tavantage. Le roi de Sicile, qui avoit déjà beaucoup perdu , fit passer en Italie une armée; et en même temps il arriva aux Grecs un nouveau renfort. Jean l'Ange , troisième fils de Constantin TAnge et de Théodore Comnène, débarqua en Italie avec des troupes; et Jean Ducas s'étant joint à lui, ils allèrent assiéger un château dans la terre d'Otrante. Anscotin, chancelier du roi de Sicile, et général de ses troupes, marcha pour les combattre. Il étoit beaucoup plus fort en nombre, et ses troupes étoient mieux armées. Le courage des Grecs répara ces désavantages. Le combat, comitiencé au point du jour , se soutint jusqu'à midi avec un égal acharnement; et la victoire balançoit encore, lorsque les Siciliens, par un dernier effort , firent plier les Grecs. En ce moment Jean Ducas, rappelant tout son courage, et animant par ses paroles et par son exemple ses troupes particulières, se jette tête baissée au travei\s d>es ennemis. Le combat se renouvelle avec plus de fureur. Les Grecs, enfin vainqueurs, taillent en pièces un grand nombre de Siciliens; et, après les avoir quelque temps poursuivis , ils retournent au château qu'ils assiégeoient , le forcent , y trouvent quantité de provisions dont ils avoient besoin, et se retirent à Bari.

Cinn.Lh) Cette victoire les rendit maîtres d'un grand nombre de places, et, entre autres,'' de Gravina , qui fut rendue au comte Alexandre. Le roi de Sicile perdoiî peu à peu ses possessions d'Italie, et l'empire recouvroiî son ancien domaine , lorsqu'il fit une perte plus importante que celle d'une bataille. Paléoîogue, qui par son génie et son expérience étoit l'âme de toute cette expédition, mourut de maladie à Bari. Ce guerrier , aussi pieux que vaillant , se voyant près de rendre les derniers soupirs, voulut mourir dans l'habit monastique, selon la dévotion de ce temps-là, et recommanda la conduite de la guerre à Jean Ducas, qui lui rendit les derniersdevoirs.

Robert de Basseville ^ mécontent de Paléologue , Cinn. l. \i s'étoit séparé des Grecs, l^ycas s'empressa de regagner ^' ^ ^' par ses libéralités l'amitié de ce comte puissant , dont le courage et les troupes étoient très-utiles à l'empire. Robert alla donc se rejoindre à Diicas. Ils prirent ensemble Polymile , Molisse , M^safra , et battirent à une lieue de Tarente l'armée sicilienne , commandée par Flaming , qui se sauva dans la ville. Ce général , trèshardi dès qu'il avoit perdu de vue l'ennemi , piqué des railleries des Tarentins , sortit en fanfaron , donnant parole qu'il alloit réparer son hornieur , et reçut un nouvel affront. A peine se vit-il en présence des Grecs, que la peur le prit encore ; il tourna le dos , fut reconduit dans Tarente par quelques escadrons, qui n'épargnèrent pas la queue de son armée. Les Grecs auroient volontiers attaqué la ville ; mais l'entreprise leur paroissant trop difficile , ils se contentèrent de ravager la campagne. L'abondance régnoit dans ce pays fertile ; et le soldat grec y trouva une si grande quantité de troupeaux , qu'il donnoit un bœuf ou treize moutons pour un écu de*notre monnoie. On tira des fers quantité de prisonniers grecs détenus dans les châteaux. On alla ensuite assiéger Monopoli, ville maritime entre Bari et Brindes. Les habitans se défendirent d'abord avec opiniâtreté, dans l'espérance d'un secours que Flaming leur promettoit. En effet il s'avança jusqu'à une lieue de la ville. Mais , comme il n'osoit approcher de plus près, les assiégés, indignés de sa lâcheté, se rendirent. Les Grecs coururent aussitôt à Flaming , qui n'eut pas plus tôt aperçu les étendards de l'empire plantés sur les murs de Monopoli , qu'il se sauva le premier à toute bride , laissant derrière lui ses troupes , qui furent fort maltraitées.

Ducas, comblé de gloire, passa l'hiver à Monopoîi. An. n55. Il avoit sans doute à se féliciter d'un début si heureux. Cinn. l. 4, Mais ce guerrier, aussi prudent .qu'il éloit brave , ne

croyoît pas que les succès passes fussent garans de l'aveuir. 11 écrivit à l'empereur qu' il n'anroii pas besoin de secoure s'il n^nvoit affaire qu'aux troupes siciliennes , gui étoient pour lors en Italie , aussi souvent battues qu'attaquées ; mais que le roi Guillaume armoit par terre et par mer, et qu'on alloit avoir sur les bras toutes les forces de la Sicile. Il terminoit sa lettre en ces termes : Toutes les paroles de voire majesté sont pour moi des leçons toujours présentes à mon esprit. Je lui ai plus d'une fois entendu dire qu' entreprendre de grandes choses avec peu d-e forces , si l'on réussit, c'est se couvrir de gloire ; mais, si l'on échoue dans l'e.Técuiion, c'est s'attirer une double honte , celle du mauvais succès , et celle de l'entreprise. En attendant l'effet de sa demande, il se mît en campagne au commencement du printemps, et, après avoir prisOstune, à moitié chemin de Monopoîi et de Brindes, il alla camper, la veille de Pâques, aux portes de cette dernière ville. L'armée grecque passa ces saints jours sans faire aucun gouvernent pour Tattaque. Ce que les habitans attribuant à lâcheté , vinrent insulter le camp , et fftrî»nt vivernent repoussés. Les fêtes étant passées, on dressa les batteries. Les murailles , qui étoient d'ancienne construction, paroissoienl à l'épreuve dés plus fortes machines. Mais lea pierres qu'on lançoit sans cesse dans la ville y faisoient une si terrible exécution , que les habitans demandèrent è capituler. Les conditions étant acceptées , les Grecs, furent reçus dans la ville. La garnispn se retira dans la citadelle , bien résolue de s'y défendre jusqu'à l'arrivée du roi de Sicile.

Çmn. l. 4, Guillaume avqit mis en mer une grande flotte, et, ^° ayant passé le détroit , il marchoit lui-même à la tête

d'une armée pour aller combattre les Grecs. Comme il avoit toute la largeur de l'Italie à traverser, il détacha de sa flotte une nombreuse escadre , et l'envoya d'avance s'emparer du port de Brindes. A celte nouvelle, Ducas^

qiiîtte le sîége de la citadelle ; il partage son armée en deux corps : l'un, formé des troupes italiennes, sort de la ville, sous la conduite de Robert et de Jean TAngè , pour s'opposer à Gùiilanme. Ducas se met à la tête dè l'autre , composé de la cavalerie grecque , armée de toutes pièces. Il n'avoit que quatorze vaisseaux, et l'escadre ennemie étoit beaucoup plus forte. Il leur ordonne de prendre le large en côtoyant la flotte sicilienne , de la laisser entrer dans le port , et de lui fermer ensuite la sortie , tandis qu'il la foudroieroit par les décharges de ses machines placées autour du port sur lé rivage , et par les traits de sa cavalerie , dont elle seroit environnée. Pour animer le courage de ses troupes qui sembloient effrayées du nombre des vaisseaux ennemis, il leur fait accroire que ce jour-là même aîloit arriver Une grande flotte de Gonstantinopie : Et quelle honte pour nous , leur dit-il , si après tant de combats , tant de sièges et de fatigues , nous laissons a d'autres Vhonnetir de recueillir le fruit de toutes nos victoires ! Dès que les Siciliens furent entrés dans le port , les vaisseaux grecs se rapprochent et ferment l'entrée. En même temps les pierres et les gros javelots partent de toutes les machines, et ce furieux orage perce, fracasse , écrase et les hommes et les bâtimens. Quatre navires, poussés par les rameurs avec trop de violence, viennent échouer au rivage, et sont pris par les Grecs, Les autres , quoique maltraités , forcent l'issue , et , fuyant à toutes voiles , gagnent la haute mer. Un cavalier grec, nommé Scaramancas, d'une force extraordinaire , se signala par un effort de courage semblable a celui du fameux Cynégyre à la bataille de Marathon, S'étant jeté dans l'eau avec son cheval, il saisit la poupé d'un vaisseau sicilien ; et , la tenant fortement jusqu'à ce qu'on lui ent abattu la main d'un coup de sabré îl donna aux vaisseaux grecs le temps d'accourir et de S^empar^r du navire. Lr'eseadre sicilienne: ayant pris \m

fuite, les Grecs retournèrent ausie'gede la citadelle. Les mineurs , attachés an pied de la muraille , travaillent de toutes leurs forces à en détacher les pierres. Elles étoient si bien jointes, que le mur tout entier ne faisoit qu'une seule masse. Les assiégés se moquoient de leurs efforts. Cependant ils vinrent à bout de creuser jusque " sous les fondemens ; ils mirent ensuite le feu aux étançons dont ils soutenoient la muraille à mesure qu'ils avançoient dans leur ouvrage. Le mur s'écroula avec un grand fracas , entraînant dans sa chute ceux qui le défendoient. Mais cette brèche ne fit que découvrir un second mur qu'il fallut encore attaquer. Cinn, L 4, Daus Cette conjoncture arrivèrent d'un côté Alexis ^G^uilLTyr. Comuène , de l'autre le roi Guillaume. Alexis , fils /. 18 c. «. d'Anne Comnène, revêtu de la qualité de ffrànd-duc,

Robert de . ' ^ , a 1 • • ïi

Mont. chr. étoit cuvoyé pour se mettre a la tete de l'expédition. Il D^euK'hr.^ ^^^^^ Ordre de ne débarquer en Fouille qu'après avoir Romuald ]evé dcs troupcs à Ancône et sur le reste de la côte, afin

Salem. , . , . ,

Chron.Fos- u être en état de résister a 1 armée nombreuse qu ame- ^Iju^Can^e Sicile. Alexis étoit un de ces guerriers de

not.inCinn. cour que la naissaucc ou l'intrigue jettent à la tête des ^ '^^^* armées, et dont l'orgueilleuse impéritie ne réussit qu'à * ruiner les opérations des habiles généraux. Il ne fit rien

de ce qui lui étoit ordonné ; et, impatient de commander, il vint d'abord joindre Jean Ducas, inférieur en grade , mais très-supérieur en mérite. Il prit aussitôt le comraandemènt général. Il trouvoit les alTaires dans un état florissant. Il ne restoit à Guillaume en Italie que Naples , Amalfi, Salerne, Troie , Melfes , Tarente, et les placés de la Nouvelle-Calabre. La Fouille, et toute la côte inférieure du golfe Adriatique , excepté les possessions de Fiobert de Basseville, appartenoient déjà aux Grecs. A rarrivée d'Alexis, tout changea de face. Robert quitta l'armée grecque et se retira vers Bénévent , sous prétexte d'aller chercher de nouveaux renforts. Les cavaliers de la marche d' Ancône demandèrent qu'on leur dou-

hlât la paie ; et sur le refus ils retournèrent dans leur pays. Guillaume, instruit de ces désertions, marche droit à Brindes. La garnison de la citadelle reçut la nouvelle de son approche avec des cris de joie , et fit une sortie. Les Grecs la repoussèrent ; mais ils furent bientôt obligés d'abandonner le siège pour aller audevant du roi de Sicile, qui venoit par terre. Du côté de la mer, sa flotte vint mouiller à une petite île , vis-à-vis de Brindes. Les Grecs auroient dû d'abord attaquer la flotte, dont ils avoient déjà battu une partie; ils auroient pu la défaire avant l'arrivée de Guillaume. L'attente d'un renfort de vaisseaux qui n'arriva pas, leur fit manquer l'occasion, et Guillaume vint camper à deux lieues de leur camp. Les coureurs de l'armée grecque eurent d'abord quelque avantage sur ceux de l'armée sicilienne; mais la bataille décida du sort de l'Italie. Les Impériaux , fort inférieurs en nombre, furent entièrement défaits après une longue résistance. Tout se dispersa ; Alexis et Jean l'Ange se sauvèrent dans Brindes. Jean Ducas fut pris après s'être courageusement défendu. Brindes ouvrit ses portes au vainqueur , et Alexis fut fait prisonnier avec tous ceux qui l'avoient accompagné. Les barons rebelles qui avoient pris le parti des Grecs tombèrent entre les mains du roi. Il fit pendre les uns , crever les yeux aux autres. Robert de Basseville eut le bonheur d'échapper; il s'exila lui-même, et ne revint en Italie qu'après la mort de Guillaume. Le vainqueur marcha ensuite à Bari , le prit et le ruina. Il recouvra toutes les places qu'on lui avoit enlevées.

Manuel , affligé de ces pertes , ne perdit pas néanmoins cinno l. 4 , l'espérance de les réparer. Un autre Alexis, gi'^^ofl- ^}v/cef I2 écuyer, fils d'Andronic, frère de'Manuel, fut envoyé à c. 8, Ancône pour y lever de nouvelles troupes, recueillir /^"^^^^c.^^'* les débris de l'armée vaincue , et ranimer le couraere des ^'^^o'^seigneurs italiens révoltés contre Guillaume. Dès le Romuald. temps du siège de Gorfou , Manuel, voyant la ruau- w

128 HISTOIRE DU BAS-ÊMt»îaÉ.

'âdnano iv. vaise dîspositîon des Vénitiens, avoit contraclë éne ^Sr^^^" étroite alliance avec la ville d'Ancône , pour avoir une place de sûreté d'où il pût porter ses arriies dans les diverses contrées de l'Italie. Alexis se rendit donc dan^ cette ville, d'où il envoya Constantin Otus et le comté André pour rassembler des soldats. Le pape Adrien iv voulut empêcher Constantin de faire des levées sur les terres de l'Eglise. Ce pape îivoit d'abord été ennemi de Guillaume, et favorisoit les seigneurs rebelles. Manuel, profitant de ces brouilleries , lui avoit député Paléologtie à Bénévent pour lui offrir cinq mille livres d'or, avec promesse de chasser Guillaume de l'Italie, s'il vouloit lui donner trois villes sur le golfe Adriatique. Guillaume, averti de cette négociation, avoit tâché de la rompre en se réconciliant avec le pape âvant que d'aller combattre les Grecs. Adrien y étoit assez porté de luimême ; mais plusieurs cardinaux , ennemis du roi dé Sicile, s'y étoient opposés. Après la victoire de Guillaume, Adrien n'osa plus rejeter ses propositions; il le reconnut pour roi des Deux-Siciles, ce qu'il avoit refusé jusqu'alors, et se déclara contre l'empire grec. Un grand nombre de seigneurs de l'état ecclésiastique , que Manuel avoift eu soin de gagner, n'en furent que plus animés à favoriser Constaintin. Ils lui prêtèrent main fOrte pour lever des soldats ; et, malgré l'excommunication lancée contré eux, ils le servirent avec tant de zèle, qu'un d'entré eux, effrayé de Tanathème, ayant changé de parti, ils le chassèrent de ses terres ; et, par un singulier caprice, épargnant sa personne, ils prétendirent le flétrir en faisaut souffrir à son cheval le supplice de l'estrapade. S'étant eux-mêmes révoltés contre le pape, ils le forcèrent ilever rexcoramuniù<ition. Alexis, ayant donc mis sur pied une nouvelle armée , rentra en Fouille, d'où Guillaume s'étoit retiré, et reprit plusieurs places. Mais, bierï persuadé qu'il àeroit difficile de conserver ces conquêtes, t\ fiît le premier à porter Maouel à îâ paix avec le roi

de Sicile; et , en ayant reçu la permission , il entama une négociation avec Maïus, amiral de la flotte sicilienne. Comme l'affaire traînoit en longueur, Guillaume, pour en accélérer la conclusion , donna ordre à son amiral d'aller avec quarante vaisseaux légers, chargés de quatre mille hommes , chercher la flotte des Grecs et braver l'empereur jusqu'aux portes de Constantinople. Maïus part au mois de juin , rencontre la flotte de Manuel à Nègrepont, c'est l'ancienne Ghalcis en Eubée; il la défait , brûle les vaisseaux , prend la ville , et vogue vers Constantinople. Manuel étoit absent, et le port se trouvoit alors sans défense. L'amiral sicilien pénètre jusqu'au palais de Blaquernes, cueille des fruits dans les jardins de l'empereur, lance sur les bâtimens des flèches dorées ou argentées, et , retournant ensuite, il s'arrête vis-à-vis du grand palais , à l'entrée du Bosphore , dans la Propontide; et là, en présence de tout le peuple assemblé en tumulte sur le rivage, il fait proclamer Guillaume roi de Sicile , maître d'Aquilée , de Capoue , de Pouille , deCalabre, et de toutes les îles comprises dans l'étendue de ces pays , sur lesquels Manuel n'avoit aucun droit. Toute la flotte applaudit par de grandes acclamations. Il laissa la ville dans une extrême agitation; et , fier d'avoir insulté l'empereur jusque dans sa capitale , il retourne en Sicile au mois de septembre. Ce fut pour Guillaume un sujet de triomphe. Mais Manuel, peu sensible à cette vaine bravade, n'en daigna montrer aucun ressentiment.

Malgré ces succès Guillaume souhaitoit la paix. Il cinn.Li^^ étoit content d'éloigner les Grecs de l'Italie et de re- ^a/J^e?^ couvrer les places qu'ils lui avoient enlevées. Manuel, ^icet. 1.2, dont les finances s'épuisoient , ne la désiroit pas moins, chron. Cas- Il avoit recommandé à Alexis d'en ménager les occasions. Les prisonniers grecs détenus en Sicile n'aspiroient qu'après la liberté. Les mauvais traitemens les avoient tellement abattus, qu'ils s'étoient engagés par

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l30 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

serment à renoncer à la conquête de l'Italie. L'empe-i reur, instruit de celte promesse téméraire, leur en fit des reproches par des lettres foudroyantes, et manda en même temps à Guillaume qu'il ne devait pas compter sur des sermens extorqués par violence ; que ces misérables lui promettaient ce qui n'étoit pas en leur pouçoir, et que , pour lui , qui étoit le maître , loin de ratifier leur parole , // étoit bien résolu de ne quitter les armes qu après avoir remis l'empire en possession de VItalie et de la Sicile , ses anciens domaines. Une protestation si opiniâtre n ôta pas à Guillaume l'espérance d'un accommodement. Il savoit qu'avec les caractères violens et impétueux , tels que celui de Manuel , jamais la réconciliation n'est plus proche que quand la colère les a jetés hors de mesure. Il lui répondit donc par une lettre pleine d'adresse, qui mérite d'être rapportée.

« Généreux empereur, si votre dessein étoit de vous « venger , votre majesté doit être satisfaite. Vous avez « pris en Italie plus de trois cents places, et vous vous " êtes acquis une gloire à laquelle nul empereur n'a « pu atteindre depuis Justinien. Comparez , je vous « prie, l'incursion passagère que nous avons faite en « Grèce avec vos conquêtes d'Italie. Vos soldats y sé- « journent depuis deux ans; que de ravages ! que de « massacres ! Plus du tiers de cette terre infortunée est « abreuvée de sang. Mettez dans la balance les maux « que nous avons faits et ceux que nous avons soufferts. « Si votre majesté nous trouve trop au-dessous de sa gran- « deur pour entrer en compte avec elle, tournez vos « regards sur vos prédécesseurs , comparez-vous avec « eux. N'y a-t-il jamais eu de peuple qui ait attaqué « l'empire ? L'empire n'a-t-il jamais donné la paix à ceux « qui l'avoient attaqué? Robert, si le nom de ce guerrier « ne blesse pas vos oreilles, ce Robert, qui fit trembler « Dyrrachium , a livré à votre aïeul de sanglans com-

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. l3l

« bats. Votre aïeul cependant fit la paix avec lui , et le « laissa retourner en Italie sans l'y poursuivre. Vous « nous y avez poursuivis; vous nous y avez enlevé pres- « que toutes nos possessions. Encore une fois, grand « prince , vous n'êtes que trop vengé. Il vous sera glo- « rieux de nous faire sentir votre générosité après nous « avoir fait éprouver votre puissance. Devenus vos amis, « nous remettrons avec joie entre vos mains ces guer- « fiers illustres que le sort des armes a fait tomber dans « les nôtres. Si vous continuez la guerre, qui pourra « nous faire un crime de nos efforts pour nous défende dre? L'agresseur a l'avantage de la hardiesse; celui « qui se défend a pour lui la justice ; il a pour lui la « nécessité, l'arme la plus forte que la nature ait fournie « aux hommes. Il ne tient qu'à vous, prince, de l'arra- « cher de nos mains. Terminons cette querelle san- « glante par un traité durable. Nous vous en conjurons « par l'amour de vos peuples, pour qui une paix assu- « rée sera plus heureuse que des espérances de vic- « toires. »

Cette lettre où Guillaume, en ménageant la vanité de l'empereur, avoit su mêler aux excuses des traits d'intrépidité, fit impression sur Manuel. Il la relut plusieurs fois; et, croyant son honneur à couvert, il consentit à entrer en négociation. On convint que Guillaume rendroit les prisonniers sans rançon, qu'il restitueroit tout ce que ses troupes avoient enlevé dans leur incursion en Grèce, à l'exception des ouvriers en soie, qu'il pourroit garder en Sicile. Ce fut le seul profit que produisit cette guerre. La Sicile s'enrichit en se peuplant de manufactures qui fournirent des étoffes de soie à toute l'Europe. On ne les tiroil auparavant que de la Grèce et des autres parties de l'empire d'Orient. L'île d'Eubée étoît depuis long-temps renommée pour les ouvrages de tissure, et dès le temps de Darius, fils d'Hystaspe, les habitans d'Erélrie, qui avoient les premiers résisté à

l32 HISTOIRE DU lAS-EMPIRE.

ses armes , furent emmene's prisonniers en Perse pour y travailler aux étoffes précieuses. Guillaume convint encore d'aider l'empereur de ses troupes dans toutes les guerres qu'il auroit en Occident. A ces conditions la paix fut conclue pour trente ans. Ce fut ainsi que finit cette guerre , où l'empire avoit perdu beaucoup d'argent et de troupes , sans autre fruit que d'avoir affermi davantage la puissance qu'il avoit entrepris de détruire. Manuel devint sincèrement ami de Guillaume : il lui accorda le titre de roi , qu'il ne lui avoit jamais donné jusqu'alors ; et , après sa mort , lorsque Simon , fils naturel de Roger, forma le dessein de s'emparer de la Sicile, Manuel lui refusa le secours qu'il demandoit contre l'héritier légitime.

Cinn. L 4, Pendant que Manuel employoit ses généraux à dis- ^Nicet. V/z , puter au roi de Sicile la possession de l'Italie méridio- %uht Tjr "^^^^^ s'ëtoit en personne transporté en Asie. Les Turcs /. 18, c.ioj lui avoient enlevé plusieurs villes dans le Pont et dans ^^Chron. S. Gappadoce. Il leur livra bataille dans la petite Phry- Antonini. gie, les défit, ravagea leurs terres, et partie par la terreur de ses armes, partie par l'adresse d'Alexis Gifard, qu'il envoya traiter avec eux , il les réduisit à lui remettre les places dont ils s'étoient emparés et à conclure la paix. Des affaires plus pressantes l'appeloient ailleurs. Depuis la défaite d'Andronic , Thoros s'étoit rendu maître de presque toute la Ciiicie. Tarse, Anazarbe, Adanes , Mopsueste ou Mamistra , Longiniade , Sis , étoient entre ses mains.

D'un autre côté , le nouveau prince d'Antioche donnoit de grandes inquiétudes. Raymond ayant été tué, en 1149? dans une bataille contre Noradin , sultan d'Alep, n'avoit laissé qu'un fils, encore enfant, sous la tutelle de sa mère Constance. Celte princesse avoit d'abord imploré la protection de l'empereur , qui lui avoit envoyé le César Roger, veuf de Marie Comnène, sœur de Manuel. Roger espéroit l'épouser. Mai* Con-

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stance, encore jeune, le trouvant d'un âge trop avancé, et les habitans d'Antioche craignant que cette alliance ne les rendît sujets de l'empire , Roger étoit retourné à Constantinople. La princesse avoit choisi pour mari Renaud de Châtillon, comte de Karac. Le nouveau prince rechercha d'abord la bienveillance de l'empereur ; et , pour preuve de son attachement au service de l'empire, Manuel exigea de lui qu'il fit la guerre à Thoros pour le chasser de la Cilicie, promettant de le dédommager des dépenses nécessaires pour cette expédition. Renaud se prêta avec zèle au désir de l'empereur. Il entra en Cilicie , battit Thoros , et le contraignit de se retirer dans les gorges du Taurus. Mais , Manuel ne se pressant pas d'envoyer le dédommagement qu'il avoit promis, Renaud, irrité, résolut de se payer par ses propres mains. L'île de Cypre étoit pleine de richesses et presque dépourvue de troupes. Jean Comnène, neveu de Manuel, et Michel Branas, y commandoient. Renaud s'y transporta avec une grande flotte ; et , selon les auteurs grecs , il fut d'abord battu par les Impériaux. Mais ceux-ci , l'ayant imprudemment poursuivi jusqu'à Leucosie, furent défaits à leur tour, et laissèrent entre ses mains leurs deux généraux. Selon Guillaume de Tyr, Renaud ne trouva qu'une foible résistance ; il tailla en pièces le peu de troupes qu'on lui opposoit , courut en liberté l'île entière, saccagea, brûla, ruina les places, sans épargner ni âge, ni sexe, ni condition; força les monastères d'hommes et de femmes; et, après avoir exercé sur les malheureux habitans toutes les violences d'une fureur brutale, il ramena au port d'Antioche ses soldats chargés de richesses et de crimes.

Un acte d'hostilité si barbare demandoit une prompte vengeance. Mais on ne pouvoit parvenir à Antioche sans traverser la Cilicie, dont Thoros étoit le maître. Pour le surprendre, Manuel laissa ses troupes à Attalie, comme s'il n'a voit d'autre dessein que de contenir lerS

lS4 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

Turcs. Il écrivit à Cassien, gouverneur de Sëleucîe, de faire prendre les armes aux gens du pays, accoutumés à combattre les Arméniens, et de les tenir prêts à partir au premier ordre. Sa cavalerie n'étant pas en état de marcher, à cause d'une maladie répandue sur les chevaux, il choisit cinq cents de ses meilleurs fantassins, et se rendit en diligence à Séleucie. N'y trouvant aucunes troupes , par la négligence de Cassien , il partit avec son escorte pour aller chercher Thoros. Celui-ci étoit dans Tarse, sans aucune connoissance de l'approçhe de l'empereur , et il y auroit été surpris sans un de ces pèlerins qui traversoient l'Asie pour aller en Palestine. Ce mendiant, après avoir reçu une aumône de l'empereur , courut , pour en recevoir une autre , donner avis à Thoros du danger où il étoit. L'Arménien n'eut que le temps de sortir de la ville et de se sauver sur les montagnes. L'empereur fit venir d'Attalie le reste de ses troupes , et reconquit en peu de jours toute la Cilicie. Après avoir repris Anazarbe et Longiniade, il rabattit sur Tarse. Jugeant qu'il lui faudroit du temps pour réduire cette capitale, il tourna d'un autre côté, et chargea» Théodore Vatace, son beau-frère, d'en former le siège. Il fut heureusement trompé. Dès que Vatace parut à la vue de la ville, les Arméniens, qui la dévoient défendre, s'imaginant que l'empereur venoit en personne, prirent une telle épouvante , qu'ils se précipitèrent du haut des tours. Tarse ouvrit ses portes , et Manuel y passa l'hiver.

An. ïi56. Pendant ce séjour il reçut de Constantinople une iVicet. Z. 5, nouvelle qui lui causa d'abord quelque inquiétude.

Andronic, enfermé depuis quatre ans dans une tour du palais , avoit inutilement tenté tous les moyens de s'échapper. Enfin il s'imagina que, s'il pouvoit disparoître aux yeux de ses gardes, et leur faire croire qu'il s'étoit sauvé, il pourroit se sauver en effet. Il avoit observé qu'en un coin de sa prison les briques dont la touf

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ëtoit bâtie joignoient mal ensemble. Il travaille à les détacher, et trouve derrière nne ouverture qui donnoit entrée dans une autre chambre vide. Il y transporte ce qu'il avoit de provisions , et referme l'ouverture. A l'heure du repas les gardes viennent apporter la nourriture ordinaire , et sont fort surpris de ne trouver personne. Ils n'aperçoivent ni aux portes , ni aux fenêtres , aucune marque d'évasion. Ils referment néanmoins la porte, et vont avertir l'impératrice, les seigneurs, les magistrats de cet événement incroyable. Le bruit s'ea répand aussitôt , tout est en mouvement ; on fait la garde aux portes de Constantinople du côté de la terre, du côté de la mer. On visite tous les recoins et du port et de la ville. Après la perquisition la plus exacte, on envoie dans toutes les provinces des ordres de chercher Andronic et de le ramener. Comme on sonpçonnoit sa femme , on l'enferme dans la même prison. Elle fut fort effrayée la nuit suivante de voir au clair de la lune un fantôme sortir de la muraille , et elle ne se rassura que lorsqu'elle reconnut son mari. Ils pleurèrent ensemble, ils partagèrent ensemble les alimens qu'on apportoit tous les jours, et de leur tendre commerce, qui n'étoit plus partagé avec des objets de libertinage , naquit un fils qui fut nommé Jean , et qui hérita dans la suite de l'ambition criminelle et des malheurs de son père. La négligence des sentinelles, qui, croyant n'avoir qu'une femme à garder, se relâchèrent de leurs précautions, donna au prisonnier occasion de s'échapper véritablement : mais on le reconnut à Méîangies , et on le ramena à Constantinople. Il fut resserré plus étroitement et chargé d'une double chaîne. L'empereur envoya de Cilicie recommander la vigilance jusqu'à son retour.

La proximité de l'empereur, et la résolution qu'il Cinn.l.^y avoit prise de se transporter à Antioche avec son armée , ^Qiul. Tyr^ faisoient trembler Renaud de Châtillon. Il avoit mérité ^. c. toute la colère de Manuel par le pillage de l'île de Cypre,

l36 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

Il s'ëtoit rendu odieux à ses propres sujets par ses cruautés, et ne pouvoit espérer aucune assistance du patriarche Aimeri , qu'il avoit traité deux ans auparavant avec la dernière inhumanité. Ses finances se trouvant épuisées , il avoit demandé une grande somme d'argent au patriarche, et sur son refusil l'avoitfait dépouiller , fouetter outrageusement ; et , après avoir frotté de miel ses plaies sanglantes, on l'avoit exposé aux ardeurs d'un soleil brûlant. Les douleurs aiguës que lui causoient les piqûres de tous les insectes ailés l'a voient enfin forcé à livrer à ilenaud les trésors de l'église ; et ce prince insensé, s'imaginant lui faire oublier sur-le-champ un traitement si atroce , l'avoit aussitôt fait monter à cheval et promener en pompe par toute la ville, l'accom* pagnant lui-même à pied et lui tenant l'étrier. Cette ridicule satisfaction n'avoit pas adouci le cœur d' Aimeri. Il promit par lettres à l'empereur de lui mettre Renaud entre les mains ; ce que Manuel , ennemi de la trahison , ne voulut pas écouter. Il ne reçut pas mieux les sollicitations de ses parens en faveur du prince d'Antioche, qui îes avoit su mettre dans ses intérêts à force de présens. Renaud promettoit de livrer à l'empereur la citadelle d'Antioche, s'il vouloit lui accorder le pardon. Le voyant inflexible , il eut recours au seul moyen de désarmer un ennemi généreux en s'abandonnant sans réserve à sa vengeance. Il prend le chemin de Cilicie avec les principaux d'Antioche. Arrivé à Mamistra , où Manuel étoit alors , il traverse toute la ville la corde au cou, la tête, les bras et les pieds nus; et, s'étant rendu devant l'empereur, il demeure prosterné sur le seuil de la porte, tenant en main une épée dont il lui présente la garde. Une troupe de moines dont il étoit suivi, la tête et les pieds nus ainsi que lui , se jette à genoux fondant en larmes , et levant les bras pour demander miséricorde. Manuel refusoit d'abord de les voir et de les entendre ; mais , se laissant enfin fléchir , il permit à

Renaud d'approcher , et lui de'clara qu'il lui pardonnoit aux conditions qu'il voulut lui prescrire, et que le prince accepta, avec serment de les exécuter fidèlement. Elles se réduisoient à deux articles : qu'Antioche lui ^ fourniroit un certain nombre de troupes toutes les fois qu'il en demanderoit , et qu'elle accepteroit un patriarche grec. Dès le temps de la prise d'Antioche , les croise's ëtoient convenus avec Alexis qu'il y auroit toujours dans la ville un patriarche envoyé de Constantinople , qui jouiroit du même pouvoir et des mêmes honneurs que le patriarche latin. Mais cette convention avoit été mal observée. Elle fut alors solennellement renouvelée. Les députés d'un grand nombre de nations, tant chrétiennes qu'infidèles , qui s'étoient rendus en Cilicie auprès de l'empereur, furent témoins de cette humiliation du prince d'Antioche, et ce spectacle rendit les Latins méprisables à toute l'Asie.

Baudouin m régnoit alors à Jérusalem. Il avoit épousé Cinn. M » l'année précédente Théodora, fille d'Isaac, frère aîné '^'g;/?//. ^r^» de Manuel, et avoit reçu de l'empereur une dot pro- ^-^^^^ ^* portionnée à la naissance de la princesse. Ce prince ambitieux vouloit profiter du mécontentement de l'empereur pour ajouter à ses états la principauté d'Antioche. Il envoya donc des députés en Cilicie, en apparence pour intercéder en faveur de Renaud ; mais leur commission secrète étoit au contraire de rendre Manuel inexorable. Comme il avoit besoin de se faire aimer de ceux d'Antioche pour en devenir le maître , il se rendit dans cette ville, et combla de caresses les habitans, leur faisant valoir le zèle qui l'arrachoit du sein de ses états pour venir de plus près veiller à leurs intérêts. Il leur promettoit tous les services qu'ils pouvoient attendre de son crédit auprès de l'empereur , son allié et son ami. Pendant ce temps-là ses députés travailloient de toutes leurs forces à aigrir l'empereur contre Renaud , et ils lui demandoient pour Baudouin une entrevue. Manuel, trop

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clairvoyant pour ne pas pénétrer les intentions de Baudouin, et trop généreux pour se prêter à cet odieux manège , refusoit de le voir , sous prétexte que , dans une expédition militaire, il n'étoit pas en état de recevoir dignement la visite d'un monarque si respectable. Il y consentit cependant à force d'en être importuné. Baudouin sortit d'Antioche au milieu des prières instantes des habitans qui le su pplioient d'adoucir les conditions onéreuses du traité conclu par leur comte avec l'empereur. Comme il approchoit de Mamistra , l'empereur,«pour faire honneur à ce successeur de David, quoiqu'il ne lui ressemblât guère, envoya au-devant de lui, de distance en distance, divers seigneurs de sa cour, et toujours de plus distingués, dont les deux derniers furent Jean le protosébaste et Alexis le protocrator. A mesure qu'ils le rencontroient , ils se joîgnoient à lui, et il arriva près de la tente de l'empereur avec cet honorable cortège. Ayant passé au travers de la garde impériale, il ne voulut descendre de cheval qu'à l'entrée même de la tente , quoique, selon l'usage, il ne fut permis qu'à l'empereur d'avancer jusque-là. Cette présomption rendit l'empereur plus réservé sur les honneurs qu'il devoit lui rendre. Il l'embrassa cependant avec amitié , et le fit asseoir à côté de lui , mais sur un siège plus bas que le sien. Il eut avec lui plusieurs entretiens, et ne voulut pas qu'il eût une autre table que la sienne. Mais la froideur de ses civilités, qui paroissoient données seulement à la bienséance, concentra l'ambition de Baudouin; il n'osa poursuivre ses desseins contre Renaud ; et, se faisant un mérite de la nécessité, il prit le parti d'agir de bonne foi en faveur de ceux d'Antioche. Ils demandoient une diminution sur le nombre des troupes que l'empereur exigeoit d'eux, et qui passoit leur pouvoir dans l'état où les Turcs les avoient réduits : Manuel se relâcha sur cet article. Ils demandoient encore d'être dispensés de recevoir un patriarche grec; ce qui leur fut

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absolument refusé. Baudouin , voyant que l'empereur se préparoit à marcher contre Thoros pour achever d'exterminer cette peuplade arménienne, vouhit se faire un ami de ce brave guerrier, dont il pourroit dans la suite tirer quelque service. Il étoit adroit et insinuant. Après avoir disposé l'esprit de l'empereur à une négociation , il ne lui fut pas difficile d'y engager Thoros, qui n'avoit nulle ressource contre des forces si supérieures. Il le fit venir, et le conduisit à l'audience de Manuel dans Textérieur d'un suppliant humilié. L'Arménien accepta toutes les propositions de l'empereur , remit les places qui lui restoient en Cilicie , prêta serment de fidélité , et retourna dans ses montagnes avec la qualité de vassal de l'empire.

Manuel , ayant célébré en Cilicie la fête de Pâques , Cinn. l. 4 , se mit en marche pour Antioche avec son armée. Les Nicêt.l.'ù, habitans, jaloux de leur liberté, qu'ils croyoient con- ^^^'.^^ server sous le gouvernement de leurs princes , firent/. aS. courir les bruits les plus capables de le détourner d'y ^^"e^^^f 5 ' entrer. Mais l'intrépide Manuel méprisa ces alarmes; et ^^^/e"^^" " sans craindre cette insolence qui avoit obligé son père à une prompte retraite , comptant sur son courage et sur celui de ses Varangues, il se présenta aux portes de la ville avec le diadème et les autres ornemens impériaux. Il étoit vêtu d'une double cuirasse , couverte d'un drap d'or semé de brillantes pierreries ; et la pesanteur de cet habillement ne Tempêchoit pas de sauter sur son cheval aussi légèrement qu'un cavalier sans armes. Alors ce peuple , devenu timide parce qu'il n'avoit pu l'intimider , s'empressa de lui faire la réception la plus flatteuse. Les rues étoient jonchées de fleurs et tapissées des étoffes les plus précieuses. Tous les habitans sortirent au-devant de lui , précédés du patriarche en habits pontificaux, et du clergé revêtu de ses plus beaux ornemens, portant des croix et le livre des saints évangiles, chaniant de« hymnes et des psaumes. Kenand lui

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tenoit rétrier ; Baudouin , sans aucune marque de royauté , l'accompagnoit à cheval. Il fut ainsi conduit comme en triomphe à la basilique de Saint-Pierre , et de là au palais , au son des timbales et des trompettes. Pendant les huit jours qu'il demeura dans la ville , la justice se rendit en son nom et par ses officiers dans tous les tribunaux. Son armée campoit aux portes. Il distribua au peuple de grandes largesses , et signala son séjour par de magnifiques tournois. Les Latins se piquoient de supériorité en cet exercice , dont ils étoient les inventeurs. Manuel fut bien aise de leur faire connoître que la milice grecque , dressée par ses leçons , ne leur cédoit dans ces joûtes galantes non plus que dans les batailles. Il choisit dans sa maison et dans ses troupes les meilleurs cavaliers , les fit superbement vêtir et armer de toutes pièces. Il se mit lui-même à leur tête. Renaud conduisoit la quadrille des Latins. Armés de lances sans fer , les deux partis se disputèrent long temps la victoire ; elle se décida enfin en faveur de Manuel. Il abattit lui seul deux chevaliers latins, et laissa le peuple d'Antioche dans l'admiration de sa force et de son adresse. Cinn, l. 4, Ces combats simulés amusoient Manuel sans le satis- ^GuUl. Tyr, ^^^^^ \ il en vouloit de véritables. Il conçut le dessein de i8 , c. 25. réduire Alep. Noradin , le plus renommé des princes turcs , étoit sultan de cette ville , et le voisinage de ce redoutable guerrier tenoit Antioche dans des alarmes continuelles. Manuel partit avec son armée, bien fournie de toute les machines employées à l'attaque des villes. Arrivé dans un lieu nommé légué de la Baleine , il reçut des envoyés de Noradin. Le sultan , ne se trouvant pas pour lors en état de résister à de si grandes forces , ofFroit à l'empereur de lui remettre tous les prisonniers qu'il avoit entre les mains. G'étoient plus de six mille hommes , la plupart François et Allemands , malheureux restes de la seconde croisade. Dans ce nombre étoient Bertrand, fils naturel du comte de Saint-Gilles ^

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le grand- maître des templiers , et quantité de noblesse. Il promeltoit encore de suivre l'empereur dans toutes les guerres qu'il feroit ei^sie. Quoique Manuel ne comptât pas beaucoup sur c^e promesse, cependant le désir de délivrer tant de chrétiens lui fit accepter ces conditions. Il reçut les prisonniers, et abandonna l'entreprise. Il ne fut pas long-temps sans s'apercevoir qu'il n'y avoit point de paix solide avec ces infidèles. Ses fourrageurs furent insultés par une troupe de Turcs; on dit que ce fut à l'insu de Noradin II eut sa revanche dès le lendemain , et les surprit dans une embuscade.

Débarrassé de ces ennemis, il lui prit envie de faire une partie de chasse dans les montagnes de Syrie , qui abondoient en bêtes fauves. C'étoient des lieux affreux , aussi propres à cacher des brigands que des bêtes. Il fit camper son armée , et ne prit avec lui qu'une petite escorte. Il étoit précédé de six chasseurs à pied , qui alloient reconnoître la forêt. A peine eurent-ils fait quelques pas , qu'ils aperçurent vingt-quatre cavaliers turcs bien armés , qui couroient à eux la lance au poing. Ils prirent la fuite , passèrent une rivière à la nage , et vinrent instruire l'empereur de ce qu'ils avoient vu. Allons les chercher , dit Manuel , ce gibier en vaut bien un, autre. Ses gens ne paroissoient pas disposés à s'engager dans la forêt. Manuel, sans les attendre, pique son cheval , et court à l'endroit qu'on lui avoit indiqué. Il voit sortir de l'épaisseur du bois une troupe nombreuse qui s'y étoit tenue cachée. Pûen ne l'elïraie ; il fond sur eux, sans regarder s'il étoit secondé. Phis heureux que prudent , il avoit été suivi par son escorte , qui , bien qu'en beaucoup moindre nombre que les ennemis , les taille en pièces, et laisse la forêt jonchée de cadavres.

Le roi de Jérusalem l'avoit suivi à la chasse ; et , voulant accompagner Manuel qui traversoit à toute bride les halliers les plus épais , il tomba avec son cheval, et se cassa un bras. Manuel fit sur-le-champ la

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fonction de chirurgien , lui remit le bras , lui appliqua l'appareil ; et , l'ayant conduit à Antioche , il continua de le panser assidûment , et ne li^^issa partir pour Jérusalem qu'après une parfaite guéj^on. Son génie , aussi actif qu'intelligent , s'étoit exercé à remédier à tous les maux de l'humanité, excepté à l'énormité des impôts, et à la vexation de ses officiers , les deux plus cruelles maladies des peuples. On le vit souvent saigner des malades , remettre des membres rompus ou déboîtés , faire sans dégoût toutes les opérations de chirurgie , qu'il ne regardoit pas comme indignes de sa grandeur , laissant à ses courtisans leur arrogante et fausse délicatesse. Il s'étoit même instruit des pratiques de la médecine ; il y avoit fait d'utiles découvertes, et les hôpitaux faisoient avec succès usage des remèdes qu'il avoit inventés.

Cinn. L 4 Lorsqu'il eut ainsi recouvré la Cilicie , et rétabli ^Guill.Tyr. àdi^s Antioche l'autorité impériale , il ne songea plus ^ Radevic% ^"'^ retourner à Constantinople. Pour abréger le chegest.Frid.l. min ,'il laissa la Pamphylie sur la gauche , et prit la »»«^-47« route de Lycaonie après avoir licencié une partie de son armée. Cette imprudence lui coûta cher. Il traversoit un pays ennemi, et le sultan d'Icone fit attaquer son arrière-garde près de Laranda. Elle fut fort maltraitée; et la perte auroit été encore pins grande, si Manuel, qui avoit pris les devans , ne fût promptement revenu sur ses pas. Les ennemis s'étoient déjà retirés; il trouva la terre couverte d'un grand nombre de ses soldats , les uns massacrés, les autres respirant encore. Il ne put retenir ses larmes ; et , après avoir donné la sépulture aux morts , et fait mettre dans des chariots ceux qui avoient encore quelque reste de vie , il passa près d'Icone. Le sultan , qui s'attendoit à être assiégé, le voyant marcher sans aucun acte d'hostilité, lui envoya des vivres. Cependant il le fit suivre par ses troupes , qui surprirent près de Cotyée quelques corps trop

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écartés du gros de l'armée , en tuèrent une partie , et firent le reste prisonniers. Cette perte fut peu considérable. L'empereur rentra en triomphe dans Constantinople , et rendit grâces à Dieu du succès de son expédition. Il fit ensuite punir les crimes commis en son absence. Tandis qu'il étoit en Syrie, un des secrétaires du palais avoit formé contre lui une conjuration. Trois scélérats s'étoient engagés à aller tuer l'empereur ; et le secrétaire avoit pris ses mesures pour se faire proclamer empereur le jour même de l'assassinat. Ce malheureux avoit trouvé un assez grand nombre de partisans. L'impératrice fut avertie du complot ; elle dépêcha en diligence des courriers à l'empereur. Les assassins furent découverts et arrêtés en Syrie. A Constantinople, on se saisit de l'auteur de la conjuration et de ses complices. Au retour de Manuel, ils furent tous punis. Le secrétaire eut les yeux crevés ; et , par un nouveau genre de peine , on lui perça le gosier, et l'on fit passer sa langue par cette ouverture ; supplice d'une cruauté recherchée , et qui défiguroit l'humanité. Mais le crime paroissoit encore plus affreux , et personne n'en murmura.

La gloire qu'il s'étoit acquise en Cilicie et en Syrie Arr. avoit reçu quelque échec dans son retour près de La- Cinn renda et de Cotyée. Il s'en vengea l'année suivante. Il assembla ses troupes de Thrace dans la plaine de Cipsèles, et envoya ordre aux commandans qu'il avoit en Asie d'entrer séparément , mais en même temps sur les terres des Turcs, afin que ces barbares , occupés à défendre chacun leur pays , ne pussent se donner mutuellement du secours. Comme il devoit faire la guerre dans les plaines sablonneuses et brûlantes de la Phrygie, il attendit l'automne pour passer l'Hellespont ; et, ayant traversé en diligence la Troade, la Mysie, les campagnes voisines du mont Olympe , il arriva près de Dorylée en Phrygie. Les Turcs , séparés en plusieurs corps , étoient répandus dans toute la province. L'empereur

l44 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

prit pour les combattre une méthode toute nouvelle : c'étoit de les attaquer par pelotons séparés. Il divisa son armée , et mit à la tête de chaque division des chefs expérimentés , qui dévoient agir chacun de leur côté. Pour lui , qui ne croyoit faire la guerre qu'autant qu'il payoit de sa personne , il ne prit avec lui qu'un escadron de cavalerie; et , se tenant posté sur des hauteurs, au centre du pays , d'où il découvroit une vaste étendue, et étoit à portée de recevoir promptement des avis de ce qui se passoit au-delà , il couroit comme l'éclair au secours de la partie qui étoit aux prises , et fondoit sur l'ennemi avec la rapidité de la foudre. Son nom seul étoit devenu si formidable aux Turcs , qu'ils n'osoient se hasarder à combattre que les corps où il n'étoit pas. Mais il arrivoit presque toujours avant que l'affaire fût décidée ; et sa présence , qui se faisoit aussitôt connoître par les coups qu'il portoit , ne manquoit pas de déterminer la victoire. Toujours en mouvement, sans autre arme défensive que son bouclier , il se trouva à une infinité d'actions particulières , et n'en sortit jamais sans avoir signalé sa valeur. Aussi heureux que terrible , toujours au milieu du carnage , il ne reçut aucune blessure. Un Turc , renommé pour son courage , ayant osé l'approcher , l'empereur le désarma , le saisit par les cheveux , et le fit mettre aux fers. Dans la même rencontre , il abattit trois autres cavaliers turcs , qu'il fit enchaîner les mains derrière le dos , et il rentra dans son camp traînant après lui ces quatre prisonniers attachés aux anneaux de sa selle. Les rigueurs de l'hiver qui commençoient à se faire sentir l'obligèrent à ramasser ses difTérens corps et à reprendre la route de Constantinople.

Cinn.l. 5, H étoit déjà au château de Pyles en Bithynie, lorsqu'il reçut une ambassade du sultan, dont les propositions le mirent dans une telle colère , qu'il changea aussitôt de route , et marcha droit à Philadelphie , d'où

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H entra de nouveau sur les terres des Turcs. Ceux-ci le croyolent en Bithynie, lorsqu'ils le virent dans leur pays avec son armée. L'émir Soliman , qui commandoit dans cette contrée , ne pouvant se persuader que l'empereur fût revenu sur ses pas , tandis que la terre étoit couverte de neige , envoya un de ses officiers pour lui en apporter des nouvelles assurées. C'étoit ce même Pupace qui s'étoit signalé au siège de Gorfou, et qui , de retour dans sa patrie , s'étoit attaché au service de ses maîtres naturels. Il connoissoit l'empereur et en étoit connu. Manuel avoit laissé ses troupes bien loin derrière lui, et n'étoit suivi que de soixante cavaliers. Le Turc, étonné de rencontrer l'empereur à la tête des coureurs de son armée , au lieu de fuir, s'approche , saute à bas de son cheval , et , se prosternant devant lui : Prince lui dit-il , vous voyez à vos pieds ce Pupace que vous avez vu autrefois sur les murs de Cor fou. Je serçois alors avec zele votre majesté ; je sers maintenant ma patrie; elle m' envoie pour reconnoître sic est Manuel en personne qui rapporte encore le ravage dans nos campagnes. Pupace , répondit Manuel , vos maîtres ressemblent à un homme qui , voyant sa maison en feu y au lieu de songer à l éteindre , s' amuseroit a chercher quel est V incendiaire. Allez leur dire que vous m'avez vu, et quïls me verront eux-mêmes tout a V heure: S'ils ont du cœur , qu'ils m'épargnent la moitié da chemin. Il renvoie Pupace, et avance toujours à la tête de sa petite troupe. Il voit bientôt devant lui un corps nombreux d'ennemis qui lui ferment les passages. Plusieurs de ses cavaliers prennent la fuite. Pour lui , qui ne savoit pas fuir , sans autre* défense qu'un très - petit nombre des plus braves et la terrenr de son nom , il tient les ennemis en respect, il refuse même le bouclier que lui offroit Jean Comnène ; et , faisant bonne contenance , défiant avec fierté le plus hardi des musulmans , il donne à son armée le temps de le joindre,

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Il tombe alors sur les Turcs, qui sont en un monietit mis en fuite , et laissent sur la place grand nombre de leurs soldats. Après s'être ainsi vengé de l'insolence du sultan , il va passer le reste de l'hiver à Constantinople.

An. n58. j^gg défaites des Turcs n'abattoient^pas leur courage. ^Cmn. /. 5, Qg^g nation sembloit renaître de ses pertes, et croître Nicet. l. 3, au milieu de son sang. A peine eurent-ils pansé leurs *^ijf.\/e Gm- blessures , qu'ils reprirent les armes, vinrent saccager ^eT/iuns^^l P^^^^^^ •> s^i"^* frontières de Carie , prirent et pillè- 11, y». 42 , rent Laodicée de Phrygie , dont ils emmenèrent les babilans qui étoient en âge de puberté. Manuel, indigné de cette audace, aviroit sur -le - champ couru à la vengeance , s'il n'avoit voulu mettre sur pied de plus grandes forces qu'à l'ordinaire , pour écraser enfin ces opiniâtres ennemis. Il envoya en Palestine Jean Contostéphane pour demander à Baudouin les secours qu'il avoit promis de fournir au besoin. Il manda à Renaud , prince d'Antioche , de se rendre au plus tôt en Bithynie avec ce qu'il avoit de troupes. Thoros et les autres princes arméniens reçurent ordre de remplir le devoir de vassaux en lui amenant toutes leurs forces. Les habîtans du mont Taurus accoururent se ranger sous ses enseignes. Du côté de TOccident , il prit à sa solde des cavaliers liguriens, dalmates, patzinaces. Comme les Latins qui alloient par mer en Palestine avoient cou- ^ tume de relâcher à l'île de Rhodes, il en attira un grand iiombre, qui s'engagèrent volontiers à faire la guerre aux infidèles. Il fit assembler de toute la Thrace quantité de bœufs et de chariots pour voiturer les fourrages, les vivres et les autres munitions. Non content de ces grands préparatifs , il voulut encore s'assurer du succès en jetant la division entre ses ennemis. Masoud , sultan d'Icone, avoit, en mourant, partagé ses états entre trois princes. Manuel souleva les deux autres contre Kilidge- Arslan, surnommé Azzeddin, fils de Masoud, qui avoil

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îconedans son partage. Celui-ci, se voyant attaqué par ses cohéritiers , prit le parti de faire la paix avec l'emperenr. Il promettoit de mettre en liberté tous les chrétiens qu'il tenoit dans les fers. Pendant cette négociation , Jean Contostéphane , revenant de Palestine avec un corps de cavalerie , rencontra une armée dé Turcs forte de vingt-deux mille hommes. Il gagna ùrié éminence voisine ; et , après avoir exhorté ses gens à bien faire , il descend sur les Turcs , leur marche sur le ventre , et en tue un grand nombre. Jean se distingua sur tous les autres par une brillante valeur ; et, couvert de gloire, il se rendit auprès de Manuel, en Bithynie, Azzeddin, consterné de cette défaite , effrayé encore du menaçant appareil de Fempereur , se porta avec d'autant plus d'empressement à conclure la paix. A ses premières propositions, il ajouta gu'il Journiroit tous les ans un corps de troupes ; qu il ne permettroit aucune incursion sur les terres de l'empire ; qu'il s*opposeroit de toutes ses forces h cellés des autres princes musulmans ; qu'il r endroit toutes les places prises sur l'empire depuis le commencement du règne de Manuel , et qu'il exécuteroit fidèlement tous les ordres de l'empereur. Manuel f satisfait de ces promesses, en fit jurer l'exécution, et, comme il apprenoit que les Palïinaces avoient passé lé Danube pour ravager la Thrace , il prit le chemin de l'Heliespont , passa la mer à Gallipoli , et marcha vers îe Danube. Mais, avant qail y fût arrivé, les Patzinaces avoient déjà repassé le fleuve.

Tout l'empire éloit en paix. Manuel, qui ne la con- ^^^^ j 5 noissoît pas encore, voulut en essayer les douceurs, et se 4-

. j , . % \ , ISicet. l. 5^

retira dans une de ses maisons de campagne, près de c, 5. Constantinople. Mais, comme si c'eût été sa destinée de ^^^^"^^ ne jamais goûter de repos , il y éprouva un chagrin dont /. i , c. 6\ il ne se croyoit pas susceptible. Il n'avoit jamais aimé l'impératrice. La piété, la bonté, la modestie de celte princesse s'accordoîent mal avec le caractère superbe

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libertin de Manuel. C étoient, à son gré , des qualités trop vulgaires. Elle mourut dans ce séjour, et en ce moment tout son mérite ressuscita aux yeux de Manuel. Il ne la crut digne de luj qu'après l'avoir perdue. Il la pleura amèrement, la fit magnifiquement inhumer dans le monastère du Pantocrator, où son père avoit sa sépulture, et passa plusieurs jours plongé dans la plus profonde tristesse; jusqu'à ce qu'enfin Théodora , qui avoit elleinême rempli d'amertume la vie de la princesse , lui fit oublier sa douleur. Irène laissoit deux filles , Marie, dont nous avons déjà parlé , et dont nous aurons occasion de parler encore , et un enfant de quatre ans , qui mourut peu de temps après sa mère. Elle avoit entretenu une tendre amitié avec Frédéric , empereur d'Allemagne , neveu d'alliance de sa sœur Gertrude, veuve de Conrad. Peu de temps avant sa mort , elle l'envoya prier de faire chevalier le jeune Frédéric, encore enfant, son neveu, auquel, comme fils de Conrad, l'empire d'Allemagne eût appartenu, s'il eût été héréditaire. L'empereur Manuel y joignit sa recommandation. Les députés vinrent trouver Frédéric à Wirtzbourg ; ils lui apportoient des présens. Mais, bouffis de la vanité grecque , et croyant faire honneur à leur maîtresse , qui ne leur avoit pas donné de pareilles instructions, ils s'acquittèrent de leur commission avec tant de hauteur et d'arrogance , traitant les Allemands comme des barbares ,que l'empereur crut leur faire grâce que de les mépriser, et que les seigneurs allemands menaçoient de leur répondre autrement que par des paroles. Il fallut baisser le ton et faire des excuses. On s'apaisa , et Frédéric voulut bien ceindre en leur présence l'épée au jeune prince , qui fut dans la suite duc de Franconie et de Suabe. An. iiSg. Pour mieux assurer la paix avec Manuel, Azzeddin Cinn. /. 5,se transporta lui-même l'année suivante à Constanti- *^iVicef. /. 3^ nople. Ce fut pour cette ville un brillant spectacle , et c. 5,6. capable de flatter la vanité de l'empereur. Manuel dé-

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ploya tout l'orgaeil de l'empire pour donner au prince musulman une grande idée de sa puissance. Sur une haute estrade, couverte de tapis précieux, s'élevoit un trône d'or enrichi de pierreries, et couronné d'un dais où brilloient les plus belles perles de l'Orient. Le prince, assis sur le trône , étoit vêtu d'une pourpre éclatante , semée de haut en bas de perles et de pierreries de diverses couleurs, plus artislement arrangées que les fleurs dans le plus beau parterre. Sur sa poitrine pendoit à des chaînes d'or un rubis étincelant d'une grosseur extraordinaire ; et la splendeur de cette rayonnante parure étoit encore surpassée par l'éclat du diadème. La taille* avantageuse du prince et son air majestueux s'assortissoient à ces superbes ornemens. Aux deux côtés du trône, sur les degrés, étoient debout les sénateurs, selon le rang de leur dignité. Au premier pas qu'Azzeddin lit dans cette salle, qui sembloit être le palais du soleiL, il s'arrêta comme ébloui , et demeura quelque temps immobile. C'étoit un homme de mauvaise mine , estropié de presque tous ses membres, et tellement impotent , qu'il ne se traînoit qu'avec peine, toujours en voiture ou sur les bras de ses esclaves; mais d'un esprit fourbe, délié, ambitieux, sans foi, et sans autre morale que ses intérêts. S'étant avancé vers l'empereur qui Tinvitoit à s'asseoir, il refusa d'abord par respect. Il- s'assit enfin sur un siège beaucoup plus bas que celui de Manuel. Après 4juelques momens d'entretien, il se retira dans l'hospice qu'on lui avoit préparé. L'empereur, pour étaler à ses yeux toutes les richesses de la ville, vouloit le conduire en procession solennelle depuis la pointe orientale jusqu'à Sainte-Sophie. On y devoit porter en pompe tous les ornemens des églises. Le patriarche prétendit que c'étoit profaner les instrumens du culte divin que de les faire servir d'accompagnement à un infidèle ; et un tremblement de terre qui se fit sentir la nuit suivante parut justifier l'opposition du patriarche.

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L'empereur se désista donc de ce dessein ; maïs il p'oublia rien pour donner au sultan les fêtes les plus magnifiques. C'étoient tous les jours des repas somptueux , des courses de chars dans le Cirque, des joutes et des combats de marine dans le port , où le feu grégeois produisoit les effets les plus surprenans et les plus terribles. Le sultan voulut à son tour donner un spectacle plus merveilleux que tous les autres. Il avoit à sa suite un saltimbanque, qu'il croyoit un être miraculeux. Cet extravagant fit afficher que tel jour il voleroit en l'air de la tour de l'Hippodrome dans toute l'étendue du Cirque, pour Je divertissement du peup^ de Constantinople. Au jour marqué l'empereur, toute la ville , et le sultan , qui n'étoit pas sans inquiétude, se rendent au Cirque, et attendent avec impatience le prodige annoncé. Le Turc paroît sur la tour , vêtu d'une étoffe ample et légère, reliée de plusieurs ceiïrles , pour prendre et retenir le vent. En vain l'empereur lui envoya dire qu'il le tenoit pour aussi léger qu'un aigle, mais que néanmoins il lui conseilloit de ne pas s'exposer à l'aventure d'Icare. Le charlatan rejette cet avis avec mépris , comme étant sûr de son fait. Il agite ses bras ainsi que des ailes ; au premier souffle il prend l'essor; et, dès qu'il a quitté la tour, il est si rudement précipité à terre , qu'il se brise tous les os. Cette ridicule épreuve rendit le sultan et les Turcs la fable de toute la ville; ils ne pouvoient paroître sans exciter la risée ; et l'empereur , qui faisoit semblant d'empêcher ces avanies , s'en divertissoit lui-même.

Le musulman confirma par de nouveaux sermens 1« traité déjà conclu. Pendant son séjour à Constantinople les autres sultans de l'Asie mineure avec lesquels il étoit en guerre, craignant de n'être plus en état de lui résister, s'il étoit soutenu de Talliance de l'empereur, envoyèrent à Manuel des députés pour le prier de les reconcilier avec Azzeddin ; ce que l'empereur voulut bien -entreprendre ; et le sultan s'y prêta de bonne grâce, ne

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balançant jamais de promettre et de jurer ce qu'il n'avoit nul dessein de tenir. Avant son départ , l'empereur lui fit de riches présens ; et, pour l'éblouir davantage , il les fit étaler dans une salle du palais. G'étoient des étoffes de prix , des pierreries , des vases d'or et d'argent , des raretés de diverses espèces inconnues à ces barbares. Après avoir conduit le sultan dans ce riche magasin : Que désirez-vous de tous ces trésors? lui dit -il. Le sultan ayant modestement répondu qu'il recevroit avec reconnoissance ce que l'empereur voudroit lui donner: Eh bien , ajouta Manuel, /V vous donne tout. Le Turc, aussi étonné que ravi , voulut se jeter aux pieds de Tempereur, qui le retint ; et, dans le transport de sa reconnoissance, il promit de restituer Sébaste, une des plus grandes villes de la Cappadoce. Manuel, de son côté, lui fit espérer encore de grandes récompenses, s'il tenoit parole. Azzeddin sortit de Gonstantinople , croyant emporter avec lui tous les trésors de l'empire. Quelque temps après , Constantin Gabras fut envoyé avec de ^ nouveaux présens pour prendre possession de Sébaste. Mais le prince turc n'étoit pas plus tôt rentré dans Icône, que, pour s'affranchir de son engagement, il a voit ruiné Sébaste et tout le pays d'alentour.

Manuel , n'ayant aucun fils d'Irène, songea à un se- An. 1160. cond mariage. Il avoit des enfans de sa nièce Théodora ; ^' 5»

mais, quoiqu'il osât violer les lois divines et humaines JSicet. 1.3 , en l'entretenant pour maîtresse , il n'osa la prendre ^'ol^m^ jy?'. pour femme. Il jeta les yeux sur les familles des princes /. 18, c.5o, latins établis en Orient , et s'en rapporta pour le choix Du Cange, à Baudouin, roi de Jérusalem, lui demandant wne>^'^' ^^g^^' princesse de ses parentes. Il lui députa pour cet effet son iS6. neveu Jean Contostéphane , et Trasille, le premier des interprètes du palais, dont il connoissoit l'habileté et le zèle pour son service. Baudouin avoit dans la maison ' des princes d'Antioche et dans celle du comte de Tripoli deux cousines , Marie et Mélisende. Marie étoit

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fille de Raymond, prince d'Antioche, et de Constance, îîile d'Alix, tante maternelle de Baudouin. Mélisende étoit ne'e du mariage de Raymond , comte de Tripoli , avec Hodierne, sœur de Mélisende , mère de Baudouin. ÎI se détermina en faveur de la princesse de Tripoli , qui lui étoit d'un degré plus proche que Marie. Les députés acceptèrent la proposition , et en écrivirent à l'empereur, qu'ils instruisirent des qualités de la princesse. Le comte de Tripoli , nommé Raymond , comme son père , comptant sur îe consentement de l'empereur, s'éfjuisa en frais, par un empressement prématuré , pour former à sa sœur le plus magnifique équipage. Outre d'énormes dépenses en or, en argent, en bijoux de tonte espèce, il lui fit équiper douze galères pour la conduire à Constantinople. Toute la noblesse du comté, et celle même du royaume de Jérusalem , s'étoit réunie à Tripoli pour faire sa cour à la jeune princesse, qu'elle croyoit déjà voir assise sur le premier trône de l'Orient ; et Raymond se faisoit un point d'honneur de défrayer tous ces seigneurs pendant leur séjour. Les députés, pressés de conclure , attendoient le consentement de leur maître , et l'année se passa sans le recevoir. Baudouin, ennuyé de ce retardement, envoya demander à Manuel une parole précise. Son député revint bientôt avec une réponse peu satisfaisante. Manuel refusoit le parti proposé. Baudouin s'en tint très-offensé, et les députés de Manuel, appréhendant le ressentiment du comte de Tripoli, se jetèrent dans une nacelle qu'ils trouvèrent par hasard , et passèrent en Gypre. Tous les seigneurs qui s'étoient assemblés à Tripoli se retirèrent confus , et Baudouin se rendit à Antioche, où le peuple l'appeloit avec instance pour veiller à la défense de la ville en l'absence de Renaud de Châtillon, qui venoit d'être pris par les Turcs. Si l'on en vouloit croire Cinname , le ciel même se seroit déclaré contre Mélisende. Mais ce qu'il raconte à ce sujet a tout l'air d'une fable que les amis de Ma-

HISTOIRE BU BAS-EMPIRE. l55

nuel firent courir pour justifier son inconstance : j'ai suivi Guiiianme de Tyr, auteur judicieux et conlem- H porain , dont le récit m'a paru pîus vraisemblable.

Le roi de Jérusalem fut étonné de voir arriver à An. 1161, Antioche, presque aussitôt que lui, trois ambassadeurs de Manuel. Ce prince, aussi esclave de la volupté que passionné pour la gloire, avoit appris, depuis la dépulation adressée à Baudouin , que Marie d' Antioche étoit la plus belle princesse de son siècle, et qu'elle surpassoit infiniment Méiisende par les grâces de sa personne. Ce récit l'avoit enflammé pour elle et refroidi pour la princesse de Tripoli. Il avoit aussitôt dépêché Basile Camatère , commandant des Varangues , p^nr s'instruire par ses propres yeux ; et sur son rapport il avoit envoyé pour faire la demande le grand-duc Alexis, fils d'Anne Comnène , le sébaste Nicéphore de Bryenne , un de ses neveux d'alliance , et Andronic Camatère, son ami et son allié, préfet de Constantinople , et honoré du titre de sébaste. 11 falloit avoir l'agrément de Baudouin, sans lequel Constance, mère de Marie, n'osoit rien conclure en l'absence de Renaud. Baudouin, piqué du refus de Manuel, ne se pressoit pas de le satisfaire. Il consentit enfin par tendresse pour la jeune princesse, qui brûloit d'envie de se voir sur la tête la couronne impériale; et lui ayant donné un brillant cortège, il la fit embarquer au port de Saint-Siméon , à l'embou chure de rOronte. Elle arriva à Constantinople vers la fin de décembre , au milieu des acclamations du peuple, prêt à l'admirer, quand elle auroit été moins belle, et le jour de Noël , le mariage fut célébré avec splendeur dans Sainte-Sophie, par le patriarche Luc, assisté de dçux patriarches, Sophrone d'Alexandrie , et Athanase d'Antioche , qui avoient suivi la princesse. Manuel la fit proclamer impératrice au pied de l'autel ; et cette journée , ainsi que les suivantes , se passa en festins , en jeux, en distributions de largesses aux églises.

An. 1162. aux patriarches , aux seigneurs , et au peuple entier.

La ville d'Antioche prenolt part à ces réjouissances , mais non pas le comte de Tripoli. Outré de l'insulte faite à sa sœur, il ne s'occupoit que de projets de vengeance. Trop foible pour attaquer l'empereur par une guerre déclarée, il prit le parti d'employer le brigandage. Il arma en guerre les douze galères qu'il avoit équipées pour conduire sa sœur à Constantinople , et en donna le commandement à des pirates déterminés, avec ordre de descendre partout où ils pourroient sur les terres de l'empire, de n'épargner ni âge, ni sexe, ni condition; de ne respecter ni église ni monastère, et de -répaudi-e de toutes parts le pillage, le meurtre et Tincendie. Jamais ordres ne furent plus ponctuellement .exécutés. Ces âmes avides et cruelles couvrirent de sang et de ruines les îles et le continent où ils purent aborder. Ils enlevèrent, ils détruisirent sans distinction du sacré ei du profane. Ils arrêtoient , tant sur mer que sur terre , les pèlerins qui alloient aux saints lieux , ou qui en revenoient, les tuoient, ou renvoyoient nus ceux auxquels ils laissoîent la vie. Telles fiuent les premières suites de ce mariage. Les soupçons que Marie fit naître par sa conduite , surtout après la mort de Manuel , donnèrent ensuite occasion à des troubles qui ne furent pas moins funestes. Ce Nicéphore Bryenne , député à Antioche pour négocier le mariage de Manuel, reçut dans la suite un affront qui, malgré son peu d'importance, mérite peutêtre de n'être pas oublié , ne fût-ce que pour faire connoître la juste fierté de la cour de Constantinople. Il avoit marié une de ses filles à un Théodore Mésarite , auquel on ne donne d'autre titre que celui de grammairien de l'empereur. Manuel fit casser le mariage comme inégal, et comme contracté sans qu'il eût été consulté. Andronic Camatère, qui fut aussi un des trois ambassadeurs , étoit savant et éloquent ; il composa un livre , dans lequel, faisant parler l'empereur , il préteudoit

HISTOIRE DtJ :bas-empire. i55 prouver que le Saint-Esprit ne procède pas du père et du fils. PGtt\ diac:

MI , • j 11 ' !• • ¥1 Chron. Cass^

anuel n etoit pas eonenii de 1 église romaine, il/. 4^0.46.

faisoit de ffrands biens aux églises des Latins qui sub- • ^f'*^^»

sistoient encore dans l'empire; et les Latins à leur tour Baronius.

lui donnoient des marques de reconnoissance en faisant ^'^f^ adBa"

peindre son ima^e iusque dans leurs sanctuaires. Pour f^^^- ^^^^f-

*^ n J ^ fie or. et oc.i

profiter d'une si favorable disposition, le pape Adrien ecci. perpet.

consensu L.]

écrivit à Basile, archevêque de Thessalonique , l exhor ^o/75c«5w L.\

tant à la réunion. Basile répondit que l'égiise ^vQC(\\i\Q FLeury.hist. s'accordoit avec l'église latine sur tous les articles essen- n, 21; tiels , et qu'elle ne s'en éloignoit que dans des points ^-^ 7^^^ ^C** de peu d'importance. Il conjuroît le pape de lever ces DuCange, obstacles. Mais, dans le temps même qu'Adrien travail-^g'g ' loit à la réconciliation, il accorda aux Vénitiens une bulle qui dut déplaire aux Grecs : elle donnoit au patriarche de Grade le pouvoir d'ordonner un évêque pour Constantinople, et pour toutes les villes de l'empire grec où les Vénitiens avoient des églises. Alexandre m , successeur d'Adrien iv en ii«'^9, fut persécuté par Frédéric , empereur d'Allemagne, qui se déclara pour l'antipape Victor. Louis le jeune, roi de France^ ayant écrit à Manuel en faveur d'Alexandre, l'empereur grec lui répondit qu'il désirait ardemment de renouveler tancienne amitié de t empire avec la France ; que , sur le témoignage d'un si grand prince , il accordait la sienne au pape Alexandre , et qu'il souhaitoii d'avoir part aux prières de ce digne pontife. Il écrivit au pape sur ce qu'il avoit appris que l'Occident se préparoit à une nouvelle croisade ; il lui témoignoit qu'il concourroit avec joie à une si louable entreprise en donnant passage aux croisés , et en leur fournissant des subsistances, à condition cependant quils ne causeraient aucun dommage a ses sujets , et qu'ils lui remettraient les villes de l'ancien domaine de l'empire dont ils feraient la conquête. Il demandoit que , pour maintenir le bon ordre , le pape mît un cardinal à la tête d^

l56 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

rexpëdilîon. Ce projet de croisade n'ayant-'pas eu d'exécution , Manuel envoya l'année suivante au saint-père un député de la première considération , pour lui offrir tous les secours de son zèle contre l'injuste persécution de Frédéric. Il Texhortoit à prendre cette occasion pour restituer aux empereurs grecs la couronne de l'empire romain , qui leur appartenoit légitimement. Il promettoit de sa part d'envoyer assez d'argent et de troupes pour mettre le pape en possession de l'Italie entière, et de consommer la réunion de l'église grecque , qu'il avoit, disoit-il , depuis long temps dans le cœur. Le pape fit partir l'évêque d Ostie avec deux cardinaux pour traiter de cette grande affaire à la cour de Constantinople. Après deux ans de délibérations, Manuel, ayant envoyé au pape un nouvel ambassadeur avec de grandes sommes d'argent pour conclure le traité , Alexandre, qui avoit eu le temps de peser mûrement les demandes de Manuel, répondit qu'il rendait grâces h r empereur de sa bienveillance ; qu'il l'emhrassoii avec tendresse , comme le ires hoiroré jils de saint Pierre ; qu'il avoil entendu avec joie ses obligeantes propositions, et qu'il étoit très -disposé à le contenter avec une affection paternelle en tout ce qu'il pourrait faire selon Dieu ; mois qu 'il ne pouvait consentir îi sa demande au sujet de l'empire sans s engager dans une entreprise trop haute , trop dangereuse , trop difficile , sans violer les respectables décrets de ses prédécesseurs , et sans manquer à son devoir de pasteur universel , qui l'obligeait à maintenir la paix entre les chrétiens. Il congédia ainsi l'ambassadeur avec les présens qu'il avoit apportés, et dont il ne voulut rien recevoir. Ainsi se termina cette négociation, qui ne servit qu'à faire voir que Manuel auroit volontiers soumis son église au siège de Rome, si le siège de Rome avoit été assez puissant pour lui rendre l'empire d'Occident. Ce commerce politique forma entre Alexandre et Manuel une amitié particu-

Hère, qui ne fut pas éteinte par le défaut de succès des affaires publiques. En 11 70, Manuel adressa au pape une de ses nièces , accompagnée d'évêques, de comtes et d'un cortège nombreux, avec une riche dot en argent; le pape avoit demandé cette princesse pour Eudes Frangipani , seigneur romain , qui l'épousa.

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