‹ Histoire du Bas-Empire, commençant à Constantin-le-Grand (volume 2)Chapitre 5 sur 21 · LIVRE QUATRE-VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRE-VINGT-NEUVIÈME

An. 1162. Xja conquête des etnpires est l'otivrage de la valeurc'est à la sagesse à les conserver. L'une el l'autre sont également nécessaires peur les rétablir; et lorsque le cours des révolutions humaines a emporté des parties considérables d'un grand état , pour les rejoindre au centre et leur donner une consistance durable, il faut qu'une sage politique soutienne les efforts du courage. Les trois premiers Comnènes furent autant de héros ; et si la valeur eût pu réparer les pertes de l'empire, ils lui auroient rendu son ancienne splendeur. Leurs exploits ne firent que le retenir dans sa chute; ils ne le relevèrent pas. Alexis, il est vrai, avoit dans son génie les ressources de la prudence; mais le torrent des croisades vint troubler ses mesures, et renversa les projets qu'il avoit formés pour détruire la puissance des Turcs. Jean, son fils, fut un grand capitaine. Sa valeur reconquit la Cilicie ; mais sa politique échoua devant Antioche , et la Cilicie fut perdue de nouveau. On ne vit dans Manuel qu'un soldat déterminé et heureux, trop bouillant pour concerter ses démarches, trop impatient pour les suivre jusqu^au bout , plus avide du brillant que des fruits de la victoire. Il montra cependant de la constance dans la guerre de Hongrie; niais il n'y gâgnâ que des victoires, et l'acquisition de la Hongrie même auroit à peine valu le sang qu'il lui fallut répandre pour une gloire vaine et frivole.

Cinn. l. S y Géisa , roi de Hongrie, avoit deux frères, Ladislas ^'iSi'cet, l. 4, Etienne. Selon la loi du pays, Ladislas devoit lui suc- ^' céder. Mais Géisa avoit aussi deux fils, Etienne, que

nous nommerons le jeune , pour le distinguer de sonf

HISTOIRE DtJ BAS-EMPIRE. l5g

oncle, et Béla. La tendresse paternelle destînoit la couronne au fils aîné; el les deux frères, craignant, non sans raison, le traitement ordinaire, prirent le parti de s'expatrier, et se réfugièrent à la cour de Manuel. L'empereur les reçut avec joie : ils lui apportoient une semence de guerre , et l'espérance de réunir à ses états quelque portion de la Hongrie. Pour se les attacher par des liens plus étroits, il voulut les marier dans sa famille. Ladislas , persuadé qu'une alliance avec la maison impériale suffiroit pour lui attirer l'aversion des Hongrois, refusa tout engagement. Etienne, au contraire, pensant que l'empereur étoit assez puissant pour le placer sur le trône nîalgré les Hongrois mêmes, accepta Marie, nièce de Manuel , fille de son frère Isaac. Géisa mourut en ii6i; et, selon les mesures qu'il a voit prises, son fils fut élu par les suflrages de la nation. L'empereur députa aussitôt aux Hongrois pour leur représenter le droit des deux oncles; et, afin d'appuyer sa recommandation , il se transporta lui-même à Sardique. Les Hongrois n'étoient pas disposés à se soumettre à des princes si étroitement liés avec l'empereur. Ils pensoient qu'en les acceptant, ils alloient être assujettis, et que, sous des rois humbles esclaves de l'empire, la Hongrie n'en seroit plus qu'une province. Ils renvoyèrent donc les députés avec cette réponse : qu'ils avaient un roi choisi par les suffrages de la nation , h qui seule il appartenait de se donner un maître. Manuel , voyant bien qu'il ne réussiroit que par la force , marcha vers le Danube, et fit avancer ses troupes dans le pays sous la conduite de son neveu Alexis Contostéphane , que les deux princes accompagnoient. Ils se rendirent maîtres du château de Chrame, et de là ils travaillèrent par des émissaires secrets à corrompre par argent les principaux *• seigneurs. Ils vinrent à bout de former un puissant parti, qui obligea le nouveau roi à céder la place à son oncle Ladislas. Etienne, frère de Ladislas, fut revêtu

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du titre de çvrum ; c'étoit le nom qu'on donnoit à ritier présomptif de la couronne. Elle ne tarda pas à passer sur sa tête , Ladislas étant mort au bout de six mois de règne.

Cinn. l. h, Tandis que Contostéphane s'occupoit des affaires de Du Gange, Hongrie, Manuel , qui étoit resté à Sardique, prit cette

fum.p. 2^5. rétablir en Servie l'autorité de l'empire.

Primislas, prince de Servie, avoit secoué le joug de

\ l'obéissance, et n'exécutoit aucune des conditions aux-

quelles il s'étoit engagé après la bataille du Drin. L'empereur entra à main armée dans son pays, où il ne trouva nulle résistance. Il le dépouilla de la principauté, et mit à sa place son frère Béluzès. Cependant, par con)passion pour Primislas, il lui donna dans nne autre contrée un riche domaine. Béluzès ne put supporter long-temps les embarras de la souveraineté ; il y renonça volontairement, et se retira en Hongrie, où if goûta jusqu'à sa mort les douceurs de la vie privée. Il restoit un troisième frère, nommé Désès, établi dans la contrée de Dendra , près de Naisse. Manuel \m fit venir; et, après lui avoir fait prêter serment de fidélité, il lui conféra le souverain pouvoir sur la Servie, à condition cependant qu'il céderoit le pays de Dendra , qui étoit à la bienséance de l'empire.

Cinn, l.s. De retour à Constantinople, Manuel y trouva des Gmii. Tyr. ^nibassadeurs d'Amauri , roi de Jérusalem , qui venoit

Z. 20, c. X. succéder à Baudouin, son frère, mort sans enfans.

Du Cange > m , , .

fam. byz.p» Lcs habitans d'Antioche, qui avoient reconnu 1 empereur grec pour seigneur suzerain, avoient renoncé au vasselage de l'empire par un effet de leur inconstance natorelle, et étoient venus faire hommage à Baudouin, qui les avoit reçus pour vassaux. Amauri , plus circonspect que son frère , voulut sonder à ce sujet les dispositions de l'empereur : il lui demandoit en même temps l'honneur de sa bienveillance. L'empereur lui répondit quil lui accordait volontiers son amitié ; mais

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qu^Aniioche appartenoit h V empire ; et que , tant quHl vivrait , il ne souffrirait pas qu'elle recannût d'autre maître ; qu'il ferait bientôt sentir à cette ville infidèle h quoi elle s'exposait en s' écartant de son devoir. Amauri , pour s'appuyer du secours de l'empereur, dans les projets qu'il formoit sur l'Egypte , cherchoit à s'unir étroitement avec lui. La cinquième année de son règne, ayant répudié Agnès, sa première femme, il épousa Marie Comnène , fille de Jean Comnène, neveu de l'empereur.

Un autre prince, plus puissant et plus ambitieux an. ii65. causoit de vives inquiétudes. Manuel craignoit moins Cinn. l.s, les Turcs et toutes les forces de l'Orient qu'il ne re- ^y^^êt. 7 , doutoit Frédéric, empereur d'Allemagne. Frédéric attaquoit alors Tltalie , dont il vouloit se rendre maître. Il avoit pris Milan, subjugué la Lombardie, et faisoit trembler Piome , d'où le pape Alexandre , chassé par l'anti-pape Victor, avoit été obligé de se réfugier en France. Les progrès de Frédéric faisoient craindre qu'après avoir conquis l'Italie, il ne portât ses armes en Grèce , et que l'empire ne reçût de sa part les mêmes atteintes qu'il avoit éprouvées de la part des princes normands sous le règne d'Alexis. Manuel s'efforçoit donc d'animer les Italiens contre Frédéric, en le représentant comme un tyran ambitieux, dont l'avidité insatiable n'aspiroit qu'à s'enrichir de leurs dépouilles, et à les réduire au plus malheureux esclavage. C'étoient là les discours qu'il répandoit par ses émissaires à Gênes, à Pise, à Venise, à Ancône, et sur toute la côte de la mer Adriatique. Il mettoit tout en œuvre pour se concilier ces peuples, les traités secrets, les caresses, les largesses, le bon accueil qu'il faisoit à ceux d'entre eux qui venoient à Constantinople. Les Milanois, encouragés par ses conseils, relevèrent leurs murailles rasées par les Allemands. Il entretenoit des espions dans toutes les villes, et par ce moyen il étoit instruit de tous les

I HIST. DU BAS-EMP« TOM. IX. î !

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desseins da parti opposé. Venise , Padoiie , CFémone^ Gênes, et la plupart des villes de Ligurie, se liguèrent avec l'empereur grec. Ancône étoit le rendez-vous de ses émissaires. Frédéric , irrité contre cette ville , fait marcher une armée pour l'assiéger et la détruire, si elle refuse de livrer les envoyés de Manuel. Les habitans, pleins de courage, soutiennent toutes les attaques : les fatigues d'un long siège, la disette à laquelle ils sont réduits, ne peuvent les forcer à une trahison. Les agens de î'empereur grec les assemblent , et leur demandent s'ils consentent à recevoir des troupes , qu'on pourra faire entrer par la mer, la ville n'étant assiégée que du côté de la terre. Ils répondent qu'ils y consentiroient volontiers, mais qu'ils n'ont pas de quoi les payer. N'en soyez pas inquiets, répliquent les Grecs; l'empereur se charge de toutes les dépenses plutôt que de vous laisser en proie à de cruels ennemis. La proposition étant acceptée , on fait venir des secours suffisans qui obligent les Allemands à lever le siège. Manuel , pour récompenser des alliés si fidèles, leur envoya des sommes d'argent fort au-delà des frais de la guerre , et leur accorda tous les droits et les privilèges des citoyens de Consîantinople.

, Cependant Etienne l'oncle, devenu roi de Hongrie, appuyé de la protection de Manuel , crut pouvoir impunément vexer ses sujets : prince maladroit , qui ne savoit pas que nulle force intérieure , quelque menaçante qu'elle soit, nui appui étranger, ne peuvent suppléer à l'amour des peuples. Les Hongrois perdirent patience; leur mécontentement, renfermé d'abord dans le secret des familles, éclata enfin en insultes. La crainte sîevint plus foible que la colère, et ils alloient se défaire d'Edenne, lorsque celui-ci, averti du danger, prit le parti de se sauver et de se réfugier auprès de son protecteur. Ils replacèrent sur le trône Etienne le jeune. Rlanuel se crut engagé d'honneur à rétablir sa créa-

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ture. Il vînt avec une arme'e à Philippopolis , et de là il envoya une partie de ses troupes , commandées par Contostéphane, avec le roi fugitif. Les Hongrois, qui n'étoient pas alors en état de soutenir la guerre ,^ plièrent d'abord et parurent se soumettre. Manuel , croyant le prince fermement rétabli , se retira ; et dès qu'il fut éloigné, la nation se révolta de nouveau. Le prince s'enfuit encore , et vint chercher son asile ordinaire auprès de l'empereur, qui étoit alors à Sardique. Manuel , aussi obstiné à le soutenir que les Hongrois à le rejeter , lui donna de l'argent et des troupes , et le fit reconduire encore par Constostéphane , avec ordre cependant d'employer la douceur pour regagner les esprits plutôt que d'agir à force ouverte. Il s'avança lui-même jusqu'à Naisse.

Cette ville l'approchoit de la Servie autant que de la Cinn. l. 5, Hongrie. Le trouble n'étoit pas moins grand dans ce ^iviêet. l. s , pays , et l'autorité de l'empereur n'y étoit pas plus res- ^' ^• pectée. Désès , parvenu à la souveraineté, s'étoit remis en possession de la contrée qu'il avoit cédée pour l'obtenir. Ligué avec Frédéric, il avoit pris une épouse en Allemagne. Il ne tenoit compte des ordres de l'empereur, qui lui mandoit de venir le joindre pour la guerre de Hongrie. Mais dès qu'il apprit qae Manuel marchoit pour tirer raison de sa désobéissance, il vint avec les seigneurs de sa cour lui faire de très-hnmbles excuses. L'empereur, irrité, refusa d'abord de l'écouter. Il s'apaisa néanmoins , et lui permit de retourner dans son pays, après lui avoir fait prêter un nouveau serment. Mais ce serment n'étoit que sur ses lèvres. Avant que de sortir du camp des Grecs , Désès prit de nouveaux engagemens avec les députés hongrois , qui étoient venus ' de la part d'Etienne le jeune faire à l'empereur des propositions de paix. L'empereur , instruit de cette nouvelle perfidie , le traita comme un criminel selon les formes juridiques, et lui donna des commissaires pour

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le juger. Il fut accusé, convaincu par témoins, et con* damné à une prison perpétuelle. On l'enferma dans une tente environnée de palissades , et peu de jours après il fut transféré à Constantinople , pour être gardé dans la prison du palais.

Cin. 1. 5 , Les propositions des députés hongrois furent rejetées, Aicet, l.ô, et ils eurent ordre de sortir du camp. L'empereur marc. 4; /.4,c. ^ Belgrade, qu'il avoit entièrement rebâtie. Contosîéphane ne pouvoit venir à bout de regagner le cœur des Hongrois. Leur aversion pour Etienne l'oncle étoit si opiniâtre , que ni l'argent ni les insinuations les plus adroites ne pouvoient le réconcilier avec eux. Quoique ' IManuel ne renonçât pas encore à le protéger, cependant, n'ayant que peu d'espérance de maintenir sur le trône un prince si détesté, quand même il réussiroit à l'y rétablir, il conçut un projet plus conforme aux intérêts de l'empire. Il n'avoit point d'autre enfant que Marie, fille d'Irène, et il destinoit sa succession à l'époux qu'il donneroit à cette princesse. Etienne, fils de Géisa , et roi de Hongrie , avoit un jeune frère nommé Béla , qui , selon la loi du pays^ devoit lui succéder. Il possédoitdéjà une contrée que son père lui avoit donnée en apanage. Ce fut sur ce prince que Manuel jeta les yeux. Les droits que Béla, devenu empereur, auroit sur la succession de son frère, dévoient un jour réunir la Hongrie à l'empire. Pour réussir dans ce dessein , il retira ses tronpes, et retourna à Constantinople. De là il envoya en Hongrie le sébaste George Paléologue pour proposer le mariage de sa fille avec Béla. Les Hongrois, se croyant par ce moyen délivrés de la guerre, V consentirent ; ils cédèrent même à Béla en toute propriété les terres de son apanage. Le jeune prince et la princesse n'étant pas encore en âge , furent fiancés avec grand appareil dans l'église de Blaquernes. Manuel changea le nom de Béla en celui à'Ale.vis ^ et le décora de la qualité de despote. Ce titre, qui signifioit maître et

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seigneur, étoit conféré par les empereurs à ceux de leurs parens qu'ils vouloient singulièrement honorer. Jean , oncle de Michel Calaphate , en avoit été revêtu le premier. Manuel déclara son gendre Alexis successeur à l'empire avec sa fille Marie; il leur fit jurer fidélité par tous les ordres de l'état , entre les mains du chancelier Stypiote, qui reçut à cette occasion un riche présent de l'empereur.

Une fonction si brillante et si flatteuse pour la vanité Aïm. de Stypiote fut la dernière cause de sa perte. Il avoit ^* ^* pour rival dans la faveur de l'empereur un certain Camatère, intendant-général des postes, encore plus méchant que lui. C'étoit un de ces hommes nés pour plaire aux princes, qui préfèrent ceux qui les amusent à ceux qui les servent. Un esprit souple, une élocution légère et enjouée, assez de science pour se faire admirer des ignorans , et le don si précieux des talens frivoles, étoient encore relevés par une taille avantageuse et quelque réputation de courage. C'étoit le plus beau danseur et le meilleur musicien de la cour. Nicétas raconte des merveilles de ses exploits de table. Indomptable buveur » sans se ressentir des vapeurs de l'ivresse , jamais il n'avoit plus de raison que quand tous ses convives l'avoient perdue, et Manuel se divertissoit à lui proposer des défis effrayans, dont il sortoit toujours vainqueur. Stypiote méritoit bien d'être supplanté par un homme de ce caractère. Pour y réussir, Camatère n'eut autre chose à faire qu'à copier Stypiote même. Il s'insinua dans son amitié comme avoit fait celui-ci à l'égard d'Hagiothéodorite. Confident de tous ses secrets, il y cherchoit depuis long-temps de quoi le perdre. Dès le temps que l'empereur étoit en Cilicie, le traître avoit fait une tentative qui n'avoit pas réussi. La guerre de Sicile duroit encore ; et Stypiote , dans ses entretiens familiers avec Camatère , blâmoit beaucoup l'empereur d'avoir en même temps entrepris deux guerres si difficiles. Le per«

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fide ami alla rapporter à Manuel les discours peu respectueux de son chancelier; et, pour l'en convaincre, il lui proposa de se tenir lui-même caché dans une chambre où ils dévoient s'entretenir. Manuel s'y rendit , et , sans être vu , il fut te'moin de la conversation. Mais heureusement Stypiote, quoique provoqué par la malice de Camatère , ne se trouva pas ce jour-là d'humeur à dire du mal de son maître ; et celte épreuve ne tourna pas à son désavantage. Camatère prit patience, toujours jaloux des distinctions dont son rival étoit honoré. / Enfin , après les fiançailles de Marie , ne pouvant plus retenir son dépit , il s'avisa d'une fourberie qui porta le dernier coup au chancelier. Il supposa un modèle de lettre que Stypiote de voit écrire au roi de Sicile, par laquelle il Texhortoit à recommencer la guerre , et lui promettoit fidèle correspondance. Il inséra cette lettre dans le cahier du chancelier, lorsqu'il alloit travailler avec l'empereur , qu'il eut soin d'avertir aussitôt. Manuel , s'étant saisi du cahier, trouva cet écrit , et sur-le-champ, transporté de colère, il fit crever les yeux à Stypiote. Sa dignité fut la récompense du dénonciateur. Ce fut ainsi que Camatère vengea Hagiothéodorite , et nn grain de sable peut-être vengea Stypiote. Le nouveau parvenu tomba malade peu de temps après ; et, près de mourir, tourmenté par ses remords, il fit venir Stypiote. Alors, le baignant de ses larmes , il lui demanda avec des soupirs et des sanglots pardon de sa perfidie, et le secours de ses prières. L'histoire s'afflige du récit de ces horreurs; et, de même que le siècle qui les vit naître, elle ne se console qu'en les voyant punies.

An. 1164. Les deux Etîennes, qui se disputoient le royaume de Cimi. L 5, Hongrie, ne pouvoient demeurer long-lemps en paix. • 9»e ^^7^- mécontent de l'accommodement fait avec son

ennemi , s'étoit retiré à Anchiale , sur le Pont-Euxin. De là il travailloit à ranimer son parti; et dès qu'il eut rassemblé quelques troupes, il rentra dans le pays.

Le neveu se mit en défense ; il chercha des secours eu Allemagne et en Bohème , et , avec une armée déjà beaucoup phis forte que celle de son rival, il commença par se saisir de la contrée cédée à Béla , et marcha contre son oncle. A la nouvelle de ces mouvemens, l'empereur reprit les armes, tant pour recouvrer l'apanage de son gendre que pour défendre son neveu d'alliance , qui s'étoit engagé témérairement sans avoir des forces suffisantes. Il envoya promptement à son secours un grand corps de troupes légères sous les ordres d'Andronic Contostéphane , qui arriva à propos pour tirer le prince de péril. Dès que le gros de l'armée grecque fut assemblé, Manuel marcha lui-même en diligence, et passa la Save. A son arrivée , la terreur saisit les Hongrois; toutes les villes lui ouvrent leurs portes. Les prêtres et tout le peuple sortent au - devant de lui en procession ; l'empereur avance jusqu'à Posséga ; Tévêque, suivi des habitans, vient lui présenter les clefs de la ville. Etienne le jeune fuyoit devant lui , et , n'osant en venir à une bataille , il avoit déjà passé le Danube pour se sauver dans l'intérieur du pays. Manuel s'approche du Danube. Arrivé à Pétricum , aujourd'hui PéteT-Waradin , il écrit au roi Etienne en ces termes : « Je ne suis pas venu pour faire la guerre aux Hon- « grois , mais pour les obliger à restituer à votre frère « Béla l'héritage qui lui appartient , et dont vous lui « avez fait vous-même une concession authentique. Un « autre motif, qui vous intéresse encore plus que moi , « me met les armes à la main ; c'est de rétablir la paix « entre vous et votre oncle. Si vous voulez faire jus- « tice sur ces deux articles, la gvierre est finie; autre- « ment , je ne la finirai qu'après avoir effacé ces deux « insultes faites à Tempire. »

En attendant la réponse , Manuel passa le Danube , et dans cette occasion un accident fit admirer sa force et son humanité. Une des barques , plus chargée que

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les autres , eut à peine quitté le rivage , qu'elle pencha d'un côté ; l'eau gagnoit le bord , et elle étoit près de périr. Le reste de l'armée , ne s'occupant que de son propre passage , personne ne se mettoit en peine de la sauver. Manuel se jette dans l'eau; et, malgré la vase molle et profonde , malgré la rapidité du fleuve , il atteint la barque ; il relève et soutient de ses épaules le bord déjà submergé , et donne le temps de venir au secours. Il va camper à Titul , sur la Teïsse. Cependant . le roi de Hongrie reçut les renforts d'Allemagne et de Bohème. Uladislas , roi de Bohème , conduisoit ses troupes en personne. Ce prince a voit reçu de l'empereur Conrad le titre de roi , et c'étoit , selon les Grecs , une entreprise illégitime : à les entendre , le titre d'empereur et le droit de faire des rois n'appartenoit qu'à leur prince. Les historièns grecs de ce temps-là donnent aux Bohémiens le nom de Zeques , qu'ils portent en effet dans la langue esciavonne , parce que Zéchus fut le chef de la colonie des Slaves, qui vinrent au septième siècle s'établir dans le pays des anciens Boïens et des Marcomans. Uladislas étoit un prince juste et généreux. Manuel lui envoya secrètement un exprès pour lui représenter qi£il serçoit l injustice en soutenant le roi de Hongrie , usurpateur et du trône et du patrimoine de son frère Bêla. Uladislas répondit que , pour le trône , il apparteiioit légitimement au jeune Etienne ; que son oncle y après l'en açoir dépouillé par violence , avoit lui-même mérité de le perdre par la tyrannie qu'il e.rerçoit sur les Hongrois ; que , pour le domaine de Béla , son frère étoit prêt à le rendre et à réparer toutes les fautes qu'il avoit pu commettre contre sa majesté im^ périale. Manuel , content de cette déclaration , envoya des députés pour s'assurer qu'elle étoit sincère, et pour la faire confirmer par serment. Uladislas ne balança pas. D'auxiliaire d'Etienne il devint médiateur entre les deux partis. Etienne rendit les terres de Béla, et sup-

pîla l'empereur d'engager son oncle à poser les armes , ou du moins de ne le pas secourir. Manuel promit de faire ses efforts pour porter Toncle à se désister de ses pre'tentions ; et après cet accommodement précipité, il repassa le Danube.

La difficulté étoit d'engager Toncle à renoncer au trône de Hongrie. En vain Manuel lui représenta qu'il y avoit de la folie à vouloir gouverner malgré elle une nation fîère et courageuse. Comme il ne pouvoit lui persuader qu'il étoit détesté des Hongrois : « Il est ( lui « dit - il ) un moyen sûr de vous en convaincre. Vous « avez un neveu , fils de votre frère Almus , qui porte le « même nom que vous , et qui vous ressemble si par- « faitement , qu'il est difficile de vous distinguer tous « deux. Mettez-le à la tête de ce que vous avez de Hon- « grois , et envoyez - le contre l'ennemi. Tenez - vous « caché pendant ce temps-là. Le traitement qui lui sera « fait vous montrera ce que vous avez à attendre pour « vous-même. » Etienne y consentit; il se tint dans une barque au bord du Danube, tandis que son neveu, à la tête de ses troupes, alla chercher le roi de Hongrie. Mais , avant que les deux armées fussent en présence , les soldats du faux Etienne se saisirent de lui, et le conduisirent au roi. Il n'évita la mort ou la prison qu'en se faisant connoître. Le succès de cette épreuve suffisoit pour convaincre un esprit moins opiniâtre de l'inutilité de ses efforts. Il ne convainquit pas Etienne ; et l'empereur, désespérant de le ramener au parti de la raison, se sépara de lui pour retourner à Constantinople. Cependant , pour ne le pas entièrement abandonner , il lui laissa Nicéphore Caluph , un de ses généraux , avec un corps de troupes.

Le roi de Hongrie , apprenant que son oncle s'obsli- An. n65. noit à rester dans le pays, résolut de le pousser à bout, et marcha pour lui livrer bataille. Au bruit de sa marche , tous les Hongrois de son oncle désertent , et vont se

rendre au roi. Calnph conseille au vieux Etienne de se retirer au voisinage de Sirmium , qui appartenoit à l'empire , où il seroit en sûreté ; et comme Etienne ne l'écoutoit pas , il s'y retire lui-même avec ses troupes, sous piëlexle d\in ordre de l'empereur. Etienne , abandonné, est bientôt obligé de le rejoindre; et les ennemis paroissant disposés à le poursuivre jusque sur les terres de l'empire , Manuel envoie en diligence un renfort de troupes pour défendre l'entrée de ses états. Ce nouveau secours étoit commandé par Michel Gabras , qui venoit d'épouser Eudocie , nièce de Manuel. Cette princesse , autrefois concubine d'Andronic, séparée de lui depuis qu'il étoit en prison , avoit donné sa main à Michel Gabras , et celui-ci , plus curieux de sa fortune que de son honneur , avoit reçu de l'empereur le titre de sëbaste , pour couvrir la honte de cette alliance, aussi méprisable qu'elle étoit illustre.

Cinn. 1.5, Andronic étoit alors occupé de tout autre soin. En- Nicet, 4, fermé depuis douze ans dans une tour du palais, il ne ^- songeoit qu'aux moyens d'en sortir. Sa première évasion ayant été sans succès , il prit de plus justes mesures. On lui avoit laissé pour le servir un petit esclave , qui avoit soin de lui porter sa nourriture. Andronic , pour diminuer la défiance de ses gardes , feignit d'être malade. L'esclave adroit et intelligent , qui s'éloit familiarisé avec les gardes en les faisant boire , trouva un moment pour prendre en cire le modèle des clefs de la chambre d'Andronic , et Manuel, fils d'Andronic, en fit faire de pareilles , que l'esclave porta à son maître avec un paquet de cordes au fond d'une amphore pleine de vin. Tout étant ainsi préparé , le prisonnier sort de la chambre pendant une nuit , descend de la tour à l'aide de la corde, et se tient caché tout le jour dans des buissons et des broussailles , dont le pied de la tour étoit rempli. Il falloit encore passer une muraille assez basse entre la tour et le bord de la mer ; il l'escalade la nuit

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suivante. Surpris dans cette opération par une sentinelle qui ne le connoissoit pas, il lui fait accroire qu'il est un prisonnier renfermé pour dettes , et le persuade par le don d'un bijou d'or qu'il avoit sur lui. Une chaloupe l'attendoit au rivage ; il se fait porter à sa maison , qui étoit sur le port , se délivre de ses chaînes , sort de la ville , et trouve aux portes des chevaux tout prêts, qui le portent à Anchiale. Pupace , revenu , pour je ne sais quelle raison, sur les terres de l'empire, habitoit alors dans cette ville. Il avoit servi sous Andronic , qui avoit souvent récompensé sa valeur; ii le fournit d'argent et de guides , qui lui font passer le Danube , et le conduisent vers Galiza , en Tauroscythie; c'est aujourd'hui HalicZy dans la Russie polonoise, sur le Niester. Il approchoit de cette ville , et se croyoit hors de danger , lorsqu'il est reconnu et repris par des Valaques , qui le ramènent vers Conslantinople. Entre les mains de ces barbares , se voyant sans ressource, il en emprunte de ses ruses. Il feint un cours de ventre qui l'oblige fréquemment de descendre de cheval. Après y avoir accoutumé son escorte , se voyant la nuit suivante au bord d'une forêt, il descend appuyé sur un bâton, à cause de sa prétendue foiblesse, s'écarte de quelques pas, plante enterre le bâton, qu'il revêt de ses habits; et, laissant sa dépouille à sa place , il s'enfonce dans l'épaisseur du bois , et reprend une autre route. Les barbares , trompés par cet objet qu'ils ne distinguent pas au travers des ténèbres, s'aperçoivent enfin du stratagème. Ils courent en vain après lui ; il gagne Halicz par un autre chemin. Il est bien reçu par le gouverneur russe , qui l'envoie à Kiovie, résidence d'Hiéroslas, un des ducs de Russie. Andronic , propre à prendre toute sorte de mœurs, devient bientôt l'ami inséparable d'Hiéroslas. Cependant on amenoit à Constantinople Pupace , convaincu d'avoir favorisé Andronic. Il fut fouetté dans les carrefours de la ville , la corde au cou ,

un héraut criant devant lui : Cest ce que mérite celui qui a reçu dans sa maison et aidé dans sa fuite l'ennemi de l'empereur : ajoutez, s'écrîolt le brave Pupace aussi haut que le héraut, qui est assez scélérat pour avoir assisté son bienfaiteur au lieu de le trahir.

Etienne ne se croyoit pas en sûreté tant que son Nicet. L 4, oncle seroit dans le voisinage de ses états. Il se disposoit ^* donc à entrer dans le territoire de Sirrnium. L'empereur lui manda qu'il ne déçoit pas avoir déjà oublié des promesses toutes récentes ; qu'il devoit même se souvenir des désastres que les guerres de son père avoient causés dans son pays ; que son inconstance alloit les renouveler , et qu'en mettant le pied sur les terres de V empire y il en alloit attirer toutes les forces, Etienne ne tint compte de ces menaces que pour se procurer de nouveaux alliés. Il entama une négociation avec Iliéroslas , qui devoit lui envoyer une nombreuse cavalerie , et lui donner sa fille en mariage. Andronic s'offroit à conduire ces troupes dans le cœur de l'empire. Malgré les forfaits d'Andronic, l'empereur conservoit pour lui un fond de bienveillance. Cet oit à regret qu'il Favoit si long- temps tenu dans les fers. Il aimoit sa gaîté, sa hardiesse ; il admh-oit son esprit de ressources; son libertinage même ne lui déplaisoit pas. A cette inclination naturelle se joignoient des raisons politiques de le rappeler. Andronic éloit en grand crédit auprès des princes russes; il pou voit ou se servir de leurs forces pour nuire à l'empire , ou les attirer à une alliance avec Manuel. L'empereur lui envoya donc une amnistie authentique ; et Andronic , ayant juré de sa part qu'il ne s'écarteroit jamais de la fidélité qu'il devoit à l'empereur, revint à la cour. Pendant ce temps-là le roi de Hongrie avançoit dans le pays. Il défit Gabras, assiégea Zeugmine, et fit son oncle prisonnier. Pour se défaire d'un ennemi si incommode , il se servit du ministère d'un chirurgien , qui, dans une légère maladie survenue à ce prince, le

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saigna avec une lancette empoisonne'e. On insulta à son cadavre, qu'on laissa long-temps sans sépulture. Zeugmine se rendit aux Hongrois.

Manuel, irrité d'un si noir forfait , résolut de pousser Cinn. l. 6, à bout le jeune Etienne, de détacher de lui les Russes , ^'ou^Cange^ ses nouveaux alliés, et de soulever contre lui {owl^f^^}- ^fj" l'Allemagne. Il envoya en Russie un de ses parens nommé Manuel comme lui, homme habile et insinuant, qui s'adressa d'abord à deux princes de Russie, Primislas et Rosislas , déjà liés d'amitié avec Tempereur. Il en obtint aisément des troupes. Il alla ensuite à Kiovie porter à Hiéroslas une lettre de l'empereur qui lui reprochoit son inconstance d'avoir, sans aucun sujet de plainte, rompu son alliance avec l'empire, son imprudence d'avoir promis sa fille à un lâche parricide, qui la traiteroit non pas en épouse légitime, mais en esclave. Hiéroslas , frappé de ces horreurs , retira sa parole, se déclara ennemi de celui qui devoit être son gendre, et promit d'aider les Grecs de tout son pouvoir. Frédéric , empereur d'Allemagne, pour des raisons politiques que nous expliquerons dans la suite, et Henri, premier duc d'Autriche, qui avoit épousé Théodora , petite-fille, par sa mère, d'Isaac, frère de Manuel, entrèrent dans cette ligue contre le roi de Hongrie. Le prince de Servie , Azzedin lui-même , selon le traité fait avec lui, promirent des troupes. Uladislas, autre prince de Russie, abandonna son pays, et emmenant avec lui sa femme, ses enfans, ses soldats, vint s'établir en-deçà du Danube , dans la contrée qu'on appelle aujourd'hui Dobrudzie. Manuel y avoit déjà donné des établissemens à une colonie russe conduite par un prince puissant nommé Basilicas. Les Vénitiens, ayant renouvelé les anciens traités, promirent une flotte de cent vaisseaux.

Ce fut cette année, selon Aibéric, que le Pî'être-Jean Alherïc.chr. écrivit à différens rois de la chrétienté, et envoya en ^" Ç^"§f->

surJoiiivilley

particulier des ambassadeurs aux empereurs Manuel et p. 89.

D'Herbelot , Frédéric. Il donnoit à Manuel le titre d'excellent prince , mot Ung"" supérieur à tous les rois de la terre par sa puissance et ou Avenk. vertu , et il se vantoit d'avoir pour tributaires soixante-dix rois. On a cru long-temps que le Prêtre- Jean éloit le roi des Abyssins. Cette opinion a été convaincue (ie fausseté. Mais il n'est pas aisé de dire ce qu'il étoit véritablement. Les uns prétendent que c'étoit un prêtre nestorien qui s'empara d'une partie des Indes , et qui eut plusieurs successeurs. D'autres ne conviennent pas que ce prince , chef d'une dynastie indienne, ait été prêtre ; ils pensent que le nom de Prêtre-Jean ou plutôt Prêtejean^ n'est que celui de Prestegian , qui en langue persane, disent-ils, signifioit un roi chrétien ; et que ces princes prirent ce nom comme professant le christianisme et s'en déclarant défenseurs. Un auteur très-versé dans la littérature orientale dit que ce nom fut donné par les Européens à Ungkhan ou Avenkkhan, prince des Mogols , à cause qu'il étoit chrétien , ainsi que la plus grande partie de ses sujets , et qu'il régnoit dans la partie la plus orientale de l'Asie en tirant vers le nord , sur une tribu de Mogols qui portoit le nom de Kérit; il ajoute que son empire s'étendoit dans la grande Tartarie jusqu'aux confins de la Chine. Tous ces écrivains se réunissent à dire que cet empire fut détruit par Gengis-Kan , au commencement du treizième siècle.

An. 1166. La perte de Zeugmine affligeoit l'empereur. Résolu Cinn. l. 5, de reprendre cette place, il assemble ses troupes à Sar- ' ' dique l'année suivante , et avance vers la Save. Les Nicet. L 5, Hongrois bordoient le fleuve pour défendre le passage.

Manuel laisse vis-à-vis d'eux le gros de son armée; et, à la tête d'im détachement, il marche vers Belgrade. Les ennemis font le même mouvement; et, lorsqu il a ainsi divisé leurs forces, il revient pendant la nuit rejoindre son armée, et se jette le premier dans une barque. Animés par son exertiple, les siens le suivent et forcent le passage. Gomme la barque de l'empereur ,

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arrêtée par la vase, ne pouvoit aborder, Manuel, sautant de trop loin sur la terre, se donna une entorse, qui l'incommoda beaucoup pendant tout le siège , sans ralentir son activité. Il passa trois jours à détourner un canal qui portoit à la ville l'eau de la Save, et à repousser les habitans, qui, par de fréquentes sorties, s'efforçoient d'interrompre ce travail. Mais, dès que Manuel se montroit, saisis d'effroi, ils fuyoient en désordre et regagnoient leurs murailles. Alors, devenus hardis, ils l'outrageoient avec insolence , et faisoient des décharges de toutes leurs machines. L'empereur avoit cependant entre les assiégés des intelligences qui l'instruisoient de l'état de la place par des billets lancés de nuit au bout d'une flèche. On combla le fossé, on établit quatre batteries , d'où partoient des pierres d'une énorme grosseur. Manuel , poussant son cheval jusqu'à une porte de la place, y enfonça sa javeline. On eut beaucoup de peine à l'empêcher de monter lui-même au haut d'une tour de bois, construite à la hauteur des murailles, pour combattre à coups de main et sauter sur le nuir. On apprit qu'Etienne venoit à la tête d'une puissante armée, grossie des troupes de tous ses alliés. La plupart des officiers pensoient qu'il falloit lever le siège pour aller le combattre. Manuel ne fut pas de cet avis. 11 redoubla ses efforts. Andronic répara en cette occasion ses fautes passées; ce fut, après l'empereur, celui qui se signala davantage. Il commandoit à la principale attaque, et ouvrit une large brèche. L'empereur, entre autres actions de hardiesse, apercevant sur le haut de la muraille un ennemi dirigeant sa flèche sur Tin de ses soldats, qui , portant sa vue ailleurs, alloit être infailliblement percé, accourut, et reçut le trait sur sou bouclier. Enfin, après trois assa»its soutenus avec vigueur, les habitans demandèrent a capituler. Manuel leur accordoit la vie , à condition que le gouverneur Grégoire et les principaux ofiiciers sortiroient la corde au cou, la

tête et pieds nus ; ce qui n'ayant pas été accepté , l'attaque recommença. Dans un dernier assaut, Andronic Ducas, montant à la tête d'une troupe de soldats, l'échelle se rompit, et il fut porté à terre avec tous ceux qui le suivoient. Froissé d'une chute si rude, il plante Aussitôt une autre échelle, monte de nouveau , et la place est emportée. Grégoire, pour fléchir le vainqueur, demanda comme une grâce de se soumettre à l'ignominie qu'il avoit refusée , et l'empereur ne lui laissa la vie qu'aux instances de Béla. La ville fut abandonnée au pillage ; tout fut passé au fil de l'épée. Un riche habitant , voyant sa femme entraînée par un soldat , courut à elle, et lui sauva l'honneur en lui plongeant un poignard dans le sein. On trouva dans les prisons un soldat grec , renommé pour son adresse à tirer de r«arc. Ayant été pris dans une sortie, on voulut l'obliger à tirer sur ses compatriotes. Il obéit; mais comme on vit que tous ses coups portoient à faux, on l'avoit enfermé à dessein de le faire mourir lorsque le siège seroit levé. Manuel laissa dans la ville son oncle Constantin l'Ange, avec ordre de la réparer et de rétablir toutes les places de la frontière.

Cinn.l. Le roi de Hongrie, consterné de la perte de Zeug- * mine, qu'il avoit regardée comme imprenable , de-

manda la paix. Il offroit à l'empereur Zeugmine , Sirmiura et la Dalmalie. Manuel ne put s'empêcher de rire : eh quoi , dit-il aux députés , votre maître a donc encore une seconde Zeugmine , une autre Sirmium , une autre Dalmotie ? car je possède deux villes et une province de ce nom-là. En efFet , la Dalmatie avoit été conquise depuis peu par Jean Ducas; il s'étoil rendu maître , soit de force , soit par composition , de cin- i quante-sept places , dont les principales étoient Trau , Spaiatro , Sébénico, Scardone, Salone, Dioclée ; et Nicéphore Caluph en étoit établi gouverneur. L'empereur , après s'être moqué de ces propositions illusoires ,

ajouta que cependant, pour épargner le sang chrétien , il vouloit bien leur accorder la paix ; et , après leur avoir fait prêter serment au nom de leur maître, il partit pour Constantinople. Il y rentra en triomphe. Pour donner à cette fête un éclat extraordinaire , on avoit préparé au prince un char d'or massif. Mais , dès qu'on y eut attelé de jeunes chevaux qui dévoient le traîner, ils y donnèrent de si violentes secousses , que peu s'en fallot qu'il ne fût mis en pièces. Le prince n'y monta pas; il avoit même d'abord refusé d'user d'un si pompeux appareil, qui montroit du moins autant d'orgueil que de magnificence. Il apprit peu de temps après que les Hongrois et les Serves faisoient de nouveaux mouvemens, et il se préparoit déjà à. retourner contre eux. Mais, dès que ces peuples en furent avertis, ils rentrèrent dans le repos.

Guillaume, roi «le Sicile, mourut cette année ; et si RomualdL l'on en veut croire l'auteur de la chronique de Saîerne,^"^^''''jVIanuel envoya des ambassadeurs à Guillaume ii , son fils, pour lui offrir le renouvellement de la paix, et le mariage de Marie , sa tille unique , qui devoit porter l'empire à son mari. Cet écrivain ajoute que l'ambassade fut bien reçue , qu'on envoya de part et d'autre des députés , et que la paix fut confirmée de nouveau ; ' mais que plusieurs difficultés empêchèrent la conclusion du mariage. Ce récit ne s'accorde pas avec ce que nous avons raconté, d'après Nicéîas et Cinname, du mariage arrêté entre Marie et Béla , qui fut regardé comme rhéï ilier présomptif de Manuel jusqu'à la naissance du prince Alexis. Ainsi, ou le chroniqueur s'est entièrement trompé sur cette proposition de mariage, ou il faut la renvoyer après l'année 1169, dans laquelle naquit Alexis. Mais alors Marie n'avoit plus aucun droit à la succession inipériale.

Les acîioiis de courage d'Andronic au siège de Zèug- An. îiGj, mine avoient fait oublier à l'empereur ses forfaits pas- ciwi. L 5 ,

178 HISTOIRE DU BlS-ÊalPIRÉ.

€. 9, i3; /. ses. Il netenoitqu'à lui (îc tenir à la conr le rang ïe plû'^ Aïceï. /. 4, distingué, et de jouir en repos d'une brillante fortune; ^Gmlî.'Tjr penchant invincible à la débauche le replongea dans /. 19, c. 11; de nouveaux malhcuiS, Son cœur fourbe , et capable des * * * plus noirs attentats , aspirait à l'empire ; et s'il ne pouvoit arracher la couronne à Manuel, il espéroit du moiii's y parvenir après sa mort. Mais l'élévation de Béîa , destiné à être gendre de Manuel et à lui succéder , formoit un obstacle à ses desseins , et excitoit sa colère. Aussi ne cessoit^il dé murnvurer contre ces dispositions. N' est-il pas étrange , disoit-il , que l'empereur soit allé chercher un gendre dans une nation barbare et ennemie ? quil ait choisi un Hongrois pour succèsseur ? Quel affront pour tous les seigneurs de l'empire , qu'il a jugés indignes de son alliance ! Ces discours , répétés par ses partisans , indisposoient les esprits. Matiuel , en étant informé , résolut de l'éloigner ; mais , par une imprùdenée inexcusable , il lui confia le commandement de la province où il convenoit le moins de l'envoyer. Alexii , fds d'Axtich , gouverneur de Cilicie, n'y demeura pas long-temps , pour les rai sonsque nous dirons bientôt. Andronicfut envoyé à sa place, if'émpereur lui fit valoir le choix qu'il faisoit de sa personne pour lui donner occasion de réparer l'affront qu'il avoit reçu autrefois dans ce pays ; et , afin de lui faire accepter cet emploi plus volontiers , il lui mit entre les mains de grandes sommes d'argent , et lui permit de plus de faire usage des revenus de l'île de Gypre. Son libertinage l'accompagna encore cette fois y ét rendit inutile toute sa bravoure. Surpris , battu plusieurs fois par Thoros, un jour que son armée en dé- * route étoit poursuivie par les Arméniens , désespéré de sa défaite , et apercevant derrière lui Thoros au milieu de ses troupes , il retourne sur lui avec fureur, écarte à coups de sabre l'escorte du prince , le joint, et le renyerse d'un coup de lance. Thoros ne dut la vie qxi'à 1»

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forcé de sa cuiriïsse. Andronic se dégagea par sa valeur ^ et rejoignit son arniée.

Raymond, prince d'Antioche , avoît laissé deux fiîîes, dont la beauté étoit renommée dans tout l'Orient. Manuel avoit épousé l'aînée; Andronic devint éperdument amoureux de Philippa là cadette, avant même que de l'avoir vue. Ëmporté par celte nouvelle passion, il choisit entre ses jeunes officiers les plus lestes et lès mieux faits; accompagné de ce galant cortège, il quitte laCiliciè, et se rend à Antioche, Il met en oeuvre tout ce qui peut séduire une jeune princesse. Les grâces de sa personne , son goût de magnificence , son adresse à tous les exercices , les fêles , les présens , le langage suborneur , eurent bieiilôt abattu toutes les défenses de la vertu et de l'honneur. Philippa devint passionnée pour Androtiic. Manuel , informé de ce nouvel écart, fort irrité qu'il eût ainsi abandormé sa province, envoie pour le remplacer Calaman, fils de Borise le Hongrois, dont j'ai déjà parlé. Il lui ordonne de passer lui-même à Antio* che, et de traverser les amours d'Andronîc en proposant à la princesse âë l'épouser, et lui offrant pour ce inariage toute la faveur de l'empereur. Manuel avoit mal choisi. Caiaman éloit un personnage grave sensé, qui traita sérieusement l'aventure. La gaîté d'Andronic jeta (!u ridicule sur sa pesante galanterie : son bon sens déplut autant que sa petite taille; et la princesse aima rtiieux rester maîtresse d'Androîiic que de devenir femme de Calaman. Après bien des dépenses et des soupirs perdus , prétendant fut obligé de retourner à Tarse, îi n'y demeura pas long-temps. Noradin , sultan d'Alep, étant venu assiéger Harem , dans la principauté d'Aniioche , ïlaymond ii , comte de Tripoli, Calaman, et Thoros , que Calaman avoit regagïié , se joignirent à Boémond iri, prince d'Antioche , pour combattre ce redoutable guerrier. La bataille se livra près d'Ârlaz,e^ îôs Latins furent entièrement défailSo Tous îeàfs chefs

restèrent prisonniers , à l'exception de Thoros , qui se sauva. Ce prince , s'étant soustrait de nouveau à l'obéissance de Manuel , enleva plusieurs places de Cilicie sur Andronic Euphorbène, cousin de l'empereur , qui l'avoit nommé gouverneur de la province pendant la prison de Calaman. Ce qui avoit donné sujet à Thoros de reprendre les armes contre les Grecs , c'étoit la mort de son frère Etienne , qu'il imputoit à ce gouverneur. Le prince d'Antioche , après avoir été un an dans les fers , donna des otages pour sa rançon , et recouvra sa liberté. Mais , voulant la procurer aux otages qu'il avoit laissés entre les mains de Noradin , et ne trouvant pas dans son trésor les sommes suffisantes , il eut recours à l'empereur son beau-frère , et fit le voyage de Gonstantinople. Il y fut reçu avec de grands honneurs , comme frère de l'impératrice, et il trouva dans la générosité de Manuel les ressources qu'il en avoit espérées.

Les menaces de Manuel troubloient les amours d'Andronic. Il craignoit la prison , dont il avoit si long-temps éprouvé les rigueurs, et ne se croyoit pas en sûreté dans Antioche. D'ailleurs , sa passion étant satisfaite, il laissa gaîment Philippa dans les larmes et les remords, et s'en alla à Jérusalem. L'inceste avoit des attraits pour Andronic. Théodora , veuve du roi Baudouin , étoit petitenièce d'Isaac Gomnène, père d'Andronic. L'exemple de Philippa ne put la sauver de la séduction , et la veuve d'un roi ne rougit pas de se livrer à un commerce scandaleux. Manuel , irrité plus que jamais , envoya ordre à tous les officiers de l'empire employés sur les frontières de Syrie de faire leurs diligences pour se saisir d'Andronic et de lui crever les yeux. Ces lettres de l'empereur tombèrent entre les mains de Théodora , qui en fit part à son amant. Celui-ci , voyant le risque qu'il couroit en restant dans le pays , engagea la princesse à le suivre ; et , changeant sans cesse de demeure , trouvant partout les princes infidèles disposés à le recevoir , mais agite' de

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défiances et de frayeurs perpétuelles , il passa de Syrie en îbérie, d'Ibérie en Perse , et se fixa enfin auprès du sultan de Colonée. Il avoit déjà trois enfans de sa femme légitime, Manuel, Jean et Marie. Théodora, fugitive, et enchaînée par sa passion à la suite de ce scélérat , lui en donna deux autres; un fils qui porta le nom d'Alexis, et une fille nommée Irène. Poursuivi sans relâche par les émissaires de Manuel , qui cherchoient tous les moyens dele faire périr, il s'en défendit par son adresse et par sa vigilance, se vengeant de l'empereur par des ravages , et payant son asile aux dépens des prisonniers qu'il enlevoit sur les terres de Fempire , et qu'il livroit aux- Turcs. L'égiise grecque le frappa de ses foudres ; mais les foudres de l'Eglise n'alarmoient pas un homme tel qu'Andronic.

Les Hongrois avoient déjà repris les armes. Zeug- Cînn. l. 6. Tîiide donnoit une libre entrée dans leur pays. Etienne 'jsicet.l. 4. résolut d'employer toutes ses forces pour recouvrer cette 3; /. 5, c, place. Il mit à la tête de ses troupes un seigneur nommé Denis, qui passoit à la cour de Hongrie pour un grand capitaine. Manuel lui opposa deux généraux , Michel Gabras , mari d'Eudocie , et Michel Branas , dont la mésintelligence ne nuisit pas moins aux affaires que leur incapacité. Après de longues contestations , on convint enfin qu'on iroit chercher Denis, et qu'on l'attaqueroit pendant la nuit. Toute Tarmée se mit donc en marche; mais le jour la surprit en chemin, et elle trouva l'ennemi préparé à la recevoir. Arrivant fatiguée et mal en ordre , elle fut bientôt mise en déroute. Les fuyards regagnèrent Zeugmine sans beaucoup de perte. Mais Denis, vain et fanfaron, voulant faire valoir ce succès ^ fit ramasser les morts , et entasser sur ce petit nombre de cadavres une montagne de terre, qui auroit pu servir de tombeau à une grande armée. Les deux généraux , de retour à la cour , vantoient chacun leur vaillance. Surtout les complaisans d'Eudocie ( et une femme de

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ce caractère n'en pouvoit nianquer ) racontoient à FertV perenr des miracles de la bravoure de Gabras, et cltoient pour témoin son collègue même qui étoit présent. Manuel interrogea Branas : Prince ^ répondit-il, avant que de satisfaire voire majesté sur le compte de mon collègue y qu elle me permette de demander a Gabras son témoignage sur ce qui me regarde. Gabras , qui s'attendoit au retour, fit les plus grands éloges de la conduite et de la valeur de Branas. Et lorsqu'il eut achevé : Vous oubliez encore , reprit Branas . que je me suis donné beaucoup de peine pour vous rappeler lorsque vous prîtes la fuite dès le commencement du combat ; mais que vous étie2. déjà si loin , que vous ne pûte^ m'eniendre. Ces paroles excitèrent de grands éclats de rire. Gabras demeura confus , et Manuel , persuadé que ni Tun ni l'autre n'avoit fait son devoir.

Pour réparer le déshonneur de ses armes , il partit lui-même, et se rendit à Sardiqne. 11 partagea son armée en trois corps. Alexis son gendre ( c'étoit le prince hongrois nommé Béla ) marcha vers le Danube pour tenir les Hongrois en échec , paroissant toujours prêt à passer le fleuve. Léon Vatace, à ia têle d'un autre corps, composé en grande partie de Valaques , s'approcha du Pont Euxiu ; et, ayant passé le Danube , il attaqua la Hongrie par le côlé orientai, qui n'avoit jamais été exposé aux incursions. Il y fit un grand dégât , brûla des villages, massacra les habilans, et revint avec quantité de prisonniers et de bestiaux. Un troisième corps pénétra dans les parties septentrionales jusqu'aux frontières de Russie. Jean Ducas , qui avoit acquis tant de gloire en Italie, conduisoit ce détachement. Après avoir traversé des régions incultes, il tomba sur la Hongrie, où, trouvant un pays peuplé et abondant , il mit tout à feu et à sang, et rapporta un riche butin. Avant que de quitter cette contrée, il y fit planter une croix avec ane inscription qui indiquoit ses ravages et le san^

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/qu'il avoît répandu , faisant de l'instninjent de la rédemption des hommes un monument de leur destruction.

Pendant cette dévastation de la Hongrie, Henri, duc ^ ^-^f d'Autriche, vint à Sardiqne avec sa femme Théodora, proche parente de Manuel. Frédéric n'étoit entré l'année précédente dans }a ligue de ÎVIanuel que par crainte que Tempereur grec ne réussît enfin à réunir l'empire d'Occident avec celui d'Orient. Quantité de villes d'Italie désiroient ce changement , et le pape , quoiqu'il se fût d'abord déclaré contre ce projet, paroissoit y revenir. Mais, lorsque le prince allemand sut que la négociation éloit rompue, le papje, demandant que le siège de l'empire fût rétabli à Rome , et l'empereur voulant que cet honneur demeurât à Constantinople , il résolut de ne plus rien ménager, et se disposa même à envahir ^ les terres de l'empire grec. Cependant , n'étant pas encore en état d'exécuter ce dessein , il cachoit ses intentions , et envoyoit Henri pour resserrer en apparence les liens de l'amitié. Manuel reçut froidement les avances de Frédéric, dont la sincérité lui étoit suspecte. Henri, retournant par la Hongrie , convint du mariage de sa fille avec le roi Etienne. Appuyé de cette alliance , Etienne entra en Dalraatie. Nicéphore Caluph , qui çommandpit dans la province , sortit de Spalatro pour aller au-devant des Hongrois ; mais , ayant été abandonné d'une grande partie de ses troupes , il fut enveloppé et fait prisonnier , après s'être défendu avec un grand courage.

Manuel n'étoit pas tellement occupé de la guerre de Nicet.L 4j Hongrie qu'il ne portât ses vues sur le reste de ses états. ^' ^' Il faisoit réparer en Asie les villes de Chliares, de Pergame et d'Adramytte , presque ruinées par les Turcs. Il les fortifia de nouveau , et fit bâtir plusieurs châteaujç pour mettre à couvert les habitans des campagnes. Ce pays reprit une face nouvelle. Devenu presque sauvage,

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ne servant plus que de retraite à des brigands , il se vit couvert de laboureurs , et reconnut son ancienne fertilité. Le nom de Manuel lui servoit de barrière ; et les Turcs , croyant voir ce nom terrible tracé sur les frontières de l'empire , n'osoient que rarement les insulter,

I An. iiG8. L'empereur, deretour à Constantînople , passa l'hiver ^0/z«. préparatifs , résolu de rentrer en campagne avec de

Du Canf^e, plus grandes forccs dès le commencement du printemps. Sr^m. a/'^' accident retarda son départ. Comme il jouoit à la paume à cheval avec ses courtisans , espèce de jeu fort à la mode dans la cour de Consîantinople , mais trèsdangereux, son cheval s'abattit , et Tempereur, s'étant relevé froissé et meurtri, il continua cet exercice et s'en trouva si mal , qu'il fut obligé de se mettre au lit. Deux jours après , son impatience naturelle faisant taire sa douleur , il prit le chemin de Sardique, Mais il ne put passer Sélymbrie, où il fut contraint de s'arrêter jusqu'après les fêtes de Pâques. Alors, se sentant mieux , il se rendit à Philippopolis , où il reçut une ambassade du roi de Hongrie, Peu satisfait des propositions de ce prince , qui demandoit une trêve , il renvoya les députés, qu'il fit accompagner d'un héraut, pour redemander Caluph, détenu prisonnier, menaçant de l'aller ' chercher lui-même à la tête de son armée , si l'on refusoit de le rendre, Après leur départ , il s'avança jusqu'à Sardique.

Tficet. 4, Ce fut là qu'une injuste disgrâce fit triompher une ""'cinn. l. 6, cabale de cour, et affligea les gens d'honneur, sans les ^- étonner. Alexis , fils d'Axuch, et grand écuyer de l'empire , recommandable par les services signalés de son père, et par son mérite personnel, avoit été rappelé de Cilicie,, où sa bonne conduire le faisoit aimer des troupes et craindre de Thoros. Ses ennemis l'accusoient d'une intelligence criminelle avec le sultan d'îcone. Non coatens d'avoir engagé le prince à se priver lui-même

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des taîens et du zèle de cet officier , ils re'soîorent de le perdre. Alexis faisoit bâtir une maison près de Gonstantinople, et la de'coroit de peintures. Sujet fidèle , mais peu courtisan , il ne lui vint pas dans Fesprit d'y faire peindre les combats de Tempereur et ses merveilleux exploits de chasse, dont le prince se faisoit grand honneur. On le fit remarquera Manuel; et, pour hii persuader que c'étoit un effet des dispositions perverses d'Alexis , on l'accusa de mettre en oeuvre les secrets de la magie pour priver l'empereur de postérité mâle et le faire périr lui-même. Un méchant homme, nommé Aaron , interprète pour la langue latine auprès de Manuel , fut le canal par lequel on fit passer ces calomnies , et de grands seigneurs les appuyèrent. Le^ richesses de l'accusé, dont la confiscation alloit augmenter le trésor du prince, disposoient Manuel à le croire coupable. Il le fit venir à Sardique , et l'envoya prendre dans son lit la nuit suivante. En vain la femme d'Alexis, nièce de l'empereur, la plus vertueuse princesse de la cour, vint se jeter aux pieds de son oncle , et implorer sa justice. Ses larmes , ses sanglots , ses vives protestations de l'inviolable fidélité de son mari , dont elle rappeloit les services, ne purent toucher le cœur du prince. Pénétrée de la plus profonde douleur , elle en perdit l'esprit, et mourut peu après de langueur, laissant deux fils qui ne furent héritiers que de la disgrâce de leur père. Pour lui, uniquement sensible à l'affliction de sa chaste épouse , animé du courage que donne l'innocence à une âme forte et généreuse, sans s'abaisser à des justifications inutiles, il demanda la permission de prendre l'habit monastique ; et, se dépouillant sans regret de toute sa fortune, renonçant aux délices de la vie, qu'il avoit trop aim.ées , ii trouva sa consolation dans les austérités de la pénitence , moins amères dans leurs suites que le breuvage perfide de la volupté. Aaron , son accusateur . ne jouit pas long - temps des

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récompenses secrètes de ses calomnies. Convaincu d'avoir trahi l'empereur à l'occasion de quelques ambassadeurs latins, donlilétoit l'interprète, il fut condamné à perdre les yeux. Quelques années après , lorsque Andronic se fut rendu maître de l'empire, ce scélérat, tout aveugle qu'il étoit , devint le favori du tyran. Il fut le principal instigateur de ses cruautés, lui conseillant jde ne point faire grâce de la vie à ceux qu'il vouloit punir, et lui prouvant par son propre exemple qu'il ne suffisoit pas de leur crever les yeux, quand on leur laissoit la langue , le plus pernicieux instrument de la malice des hommes. En conséquence de cette leçon , Isaac l'Ange, successeur d'Andronic, ayant fait arrêter Aaron , lui fit couper cette langue envenimée. Deux autres imposteurs, nommés Seth et Sicydite, qui pro^ fessoient l'astrologie , ^t qui avoient secondé Aaron pour perdre Alexis, furent convaincus de maléfices, !8t aveuglés. Seth continua d'abuser par ses prestiges de la çrédulité du peuple et des grands seigneurs , sion moins dupes que le peuple. Sicydite se fit moine, et n'en devint pas meilleur; il passa le reste de ses jours à composer un ouvrage impie. J'ai suivi dans celte histoire d'Alexis le récit de Nicétas. Il m'a paru plus vraisemblable que celui de Cinname , qui représente Alexis comme coupable, sans doute sur la foi des bruit^ publics, trop souvent peu favorables à l'innocence acçusée.

Cinn, L 6, Lcs mcnaccs de l'empereur n'effrayèrent pas le roi ^Nicet l 5 Hongrie. Son ge'néral Denis, suivi de ses meilleures c/i, 2. 'troupes, marcha vers Sirmium. Manuel, de son côté, désiroit de terminer la guerre cette année par une bataille décisive. On délibéra s'il se mettroit lui-même à la tête de son armée. Son ardeur martiale l'appeloit à ce poste ; le péril avoit pour lui des attraits. On lui représenta que ce seroit avilir la majesté impériale que de la ppmmettre contre une nation tant de fois vaincue ; que

jc'ëîoît assez pour sa gloire d'opposer un ge'néral grec à nn géne'ral hongrois. La foiblesse de sa santé, encore ïiial affermie, lui fit accepter ce conseil ; et ses troupes étant assemblées, il en donna la conduite à Andronic Contostéphane. Il apprit alors que de deux statues d'airain fort anciennes, élevées dans la grande place de Constantinople , l'une , nommée la Romaine , venoit de tomber , l'autre, qu'on appeloit /a Hongroise , étoit restée sur pied. C'étoit aux yeux de la superstition le plus funeste présage. Pour le corriger et le tourner en sens contraire. Manuel donna ordre de relever la Roynaine et d'abattre la Hongroise , et ce changement frivole tranquillisa son esprit. Il ne laissa partir Contostéphane qu'après l'avoir instruit en détail de toutes les opérations qui dévoient lui procurer le succès. Il lui prescrivit l'ordre de la bataille; il anima les officiers et les soldats par les motifs d'honneur et par l'espérancq des récompenses. Toute l'armée répondit par des cris embrasés d'ardeur et d'impatience , demandant qu'on la n;ienât sur-le-champ à l'ennemi. Andronic passa la Save et entra dans Zeugmine. Il envoya des coureurs qui lui amenèrent un prisonnier, dont il apprit que l'armée hongroise étoit composée partie de cavaliers armés de toutes pièces avec leurs chevaux bardés , partie d'archers et de troupes légères; qu'ils n'étoient que quinze mille hommes, mais remplis d'audace , et persuadés que les (Grecs ne tiendroient pas devant eux. Denis surtout, enflé du succès précédent , se vantoit d'élever encore une montagne d'ossemeus d'ennemis. Andronic renvoya le prisonnier dire au général hongrois çu'i/ alïoit éprouver si des discours sijîers étoitnt autre chose que de vaines bravades.

Son armée fut rangée sur trois lignes, selon le plan qu'en avoit dressé l'empereur. Contostéphane se mit au centre; l'aile droite étoit commandée par Andronic Jjampardas , petit de taille , mais grand capitaine \ l'aile

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gauche par d'autres of&ciers , entre lesquels étoient deux frères , Démétrius et George Branas. A quelque distance des deux ailes furent placés deux corps de réserve, destinés à soutenir ceux qu'ils verroient plier. En ce moment Contostéphane reçut une lettre de l'empereur qui, sur le rapport des astrologues, lui défendoit de combattre ce jour-là , attendu que c'étoit un jour malheureux. Le général, moins frappé de superstition que le prince , mit la lettre dans son sein sans la communiquer à personne , et osa livrer une bataille qui ne pouvoit être justifiée que par le succès. Il exhorte ses soldats à bien faire , et marche. Arrivés au tertre , dont la vanité de Denis avoit fait un tombeau de grande apparence, ils descendent de cheval , baisent cette terre qui couvroit les os de leurs compatriotes , et jurent de les venger ou de subir le même sort. Dès que Denis se voit en présence des ennemis, pour leur faire insuite, il ordonne à ses soldats de boire à la santé des Grecs ; ce qui fut exécuté sur-le-champ avec de grandes risées. Son armée ne formoit qu'une masse sans divisions , les meilleures troupes faisant la tête , tout au contraire de l'ordonnance des Grecs. Au centre s'éievoit sur un chariot pesant attelé de quatre paires de bœufs une grosse et haute perche, au haut de laquelle flottoit au gré du vent un large drapeau, espèce d'enseigne qui fut alors et dans la suite fort en usage dans les guerres d ïtalie. Toute cette armée sembloit être une forêt de lances. Le hennissement des chevaux , l'éclat éblouissant des armes frappées des rayons du soleil, multiplioient aux oreilles et aux yeux des Grecs le nombre des Hongrois. Sur le midi les deux armées s'étant approchées à la portée du trait , Andronic ordonna à la première ligne de tirer ses flèches , et de filer ensuite le long des flancs à droite et à gauche, pour gagner la queue. L'ordre fut mal exécuté ; au lieu de se retirer en bon ordre pour découvrir la seconde ligne, ils se débandèrent; et, fuyant en confu-

slon , ils ne furent arrêtés que par la Save. Le pins grand effort des ennemis se porta sur l'aile gauche , qui fut enfoncée. Il n'y resta que deux escadrons. Démétrius Branas, se voyant abandonné, se jeta au milieu des ennemis avec quatre-vingts cavaliers , et , combattant en désespéré, il fut porté à terre d'un coup mortel et fait prisonnier. Son frère George prit la fuite. L'aile gauche fut entièrement détruite. Mais l'aile droite et le corps de bataille avoient un succès tout différent. Lampardas, après avoir renversé les ennemis qu'il avoit en tête, se joignit à Contostéphane, et le combat se ranima avec inreur. Du premier choc, quatre-vingts Grecs furent couchés par terre , mais ils abattirent un bien plus grand nombre de Hongrois. Ce fut ensuite une affreuse mêlée; et la bataille générale se trouvoit changée en autant de combats singuliers qu'il y avoit de soldats. Leslances étant rompues et les épées émoussées , il ne restoit aux Grecs que leurs masses d'armes , avec lesquelles* ils assommoient les ennemis. La terre fut en un moment jonchée d'hommes , de chevaux , d'armes brisées. Le grand drapeau fut enlevé; Denis s'échappa, mais son cheval fut pris. Les fuyards, qui se jetoient dans le fleuve pour le passer à la nage , étoient arrêtés par les barques , qui leur fermoient le passage. Presque toute l'armée hongroise périt. On fit prisonniers cinq généraux , et huit cents soldats, parmi lesquels se trouvèrent les officiers les plus distingués. Entre une infinité d'actions mémorables, Jean Contostéphane et Andronic Lampardas se signalèrent par leur courage.

La nuit étoit avancée lorsque les Grecs rentrèrent dans leur camp; ils y rapportoient deux mille cuirasses , nne infinité de casques, de boucliers, d'épées. Au point du jour ils marchèrent au camp des Hongrois, et, le trouvant abandonné, ils le pillèrent. Cette bataille termina enfin les guerres de Hongrie, qui depuis dix-huit ans ne laissoient que de courts intervalles. L'empereur

IQO HISTOIRE DU BAS-EMPIRÊ.

rentra triomphant à Gonstantinopîe : ce fut nne fête brillante. Les habitans y déployèrent toute leur magnificence. Les rues étoient bordées d'écbafauds à deux ou trois étages. Les prisonniers marchoient devant le char, sur lequel s'élevoit la statue de la sainte Vierge , patronne de la ville , et à l'intercession de laquelle les princes les inoins dévotâ attribuoient tous leurs succès. Derrière le char suivoient les parens et les amis de l'empereur, les sénateurs et les magistrats. L'empereur, à cheval, fermoit la marche , ayant à côté de lui (^oufostéphane , qui parlageoit les honneurs qu'on renduit au prince. On ' alla dans cet ordre à Sainte-Sophie rendre grâces au

souverain auteur des victoires; et le retour d'une campagne si glorieuse fut célébré par des coursés de chars, et par toutes les sortes de spectacles que la joie publique sait imaginer.

Âî^. 1 1G9. Les Hongrois cédoient enfin à îa supéHorité des armes iV/ce£. /. 5, de Manuel. Mais Nééman , prince de Servie, quoi- ^GuilL Tfi\ ^I^îs avec moins de forces, ne poùvoit contenii^ son huli 20, c. 4. n^èur audacieuse et turbulente. Il prétendoit avoir des droits sur là Croatie et la Dalmatie. Toujours les armes à la main, il inquiéloit les terres dé l'empire par des courses continuelles. INlanuel envoya d'abord Théodore Padiate pour le tenir en respect avec quelques trou{)es; ce qui ne suffisant pas, il partit lui-même avec un corps plus nombreux. A son approche Nééman prit l'épouvante ; il s'enfuit dans les forêts et entre les montagnes de son pays; et, après s'y être tenu caché quelque îèrnps, craignant d'être dépouillé de sa principauté, lï vint demander grâce à l'empereur. Cette leçon ne le corrigea pas. îl ne cessoit de reprendre les armes et de former des ligues, tantôt avec les Ailemands , tantèt avec les Hongrois. Mais il n'en coût oit à l'empereur que de se montrer en Thrace. Au premier bruit de sa marche , Nééman posoit les armes ; assez semblable à tes animaux farouches qui, domptés par un maître.

HÎSTOIR^É DU BAS-EMPIRE. IQl

reprennent leur férocité lorsqu'ils le perdent de vue, et regagnent en frémissant leur retraite dès qu'ils voient le bâton levé sur leur tête.

Manuel revenoit de cette expédition, et traversoit la ^^"''^^^'^'^ Pélagonie, lorsqu'il reçut une ambassade d'Amauri, Sanut.l. 'b ^ roi de Jérusalem. Voici quel en éloit le sujet. Depuis qu'Amauri étoit sur le trône, il avoit fait plusieurs entreprises sur l'Egypte. L'occasion paroissoit favorable pour s'emparer de cette riche contrée, habitée par un peuple efféminé , et gouvernée par des fantômes de princes, qui, sous le nom de califes , perdus de luxe et de voh.pté, abandonnoient leur autorité à des soudans , esclaves en apparence, mais en effet tyrans de leurs propres maîtres. Amauri avoit sollicité l'empereur grec de l'aider d'argent et de troupes , lui promettant de partager avec lui le butin et la conquête; et, l'empereur, flatté de l'espérance d'agrandir ses états, et peut-être de recueillir tout le fruit d'une alliance si inégale , avoit écouté ces propositions. Il avoit envoyé de sa part Alexandre, comte de Gravina , et Michel ti'Otrante, pour entamer la négociation. Les ambassadeurs d'Amauri , entre lesquels^ étoit l'historien Guillaume, alors archidiacre de Tyr, et depuis archevêque de cette ville , venoient consommer l'alfaire , et régler le nombre et la qualité des secours que l'empereur devoit fournir. lis joignirent Manuel à Butelle, près d'A-» chride , et terminèrent le traité. Après les sermens réciproques , ils reprirent le chemin de Palestine avec des présens et des lettres, qui contenoient les engagenïens de l'empereur.

A son retour, l'impératrice lui donna un fils, le cinn,l%, 10 septembre. Tandis que tout l'empire rendoit grâces ^^^7)^*^ ^ 5 a Dieu, et témoignoit sa joie par des fêtes publiques , c. ^. Manuel faisoit tirer l'horoscope du jeune prince. Les 6^«/em. c7h .* astrologues, à force d'observations et de calculs, trou- f^^'o^^-

... . .V Jam. by z. p,

vererit qu'il seroit riche, et qw'il succèderoit à son père; 167, iGik

ce qui n^loit pas difficile à deviner. Ils ajoutèrent qu'il seroit unique ; ce qu'ils abandonnèrent au hasard , qui ne les démentit pas cette fois. Pour célébrer cet heureux événement , l'empereur , selon l'usage , invita les seigneurs à un grand festin, auquel ils assistèrent avec des couronnes d'olivier. Il donna au nouveau -né le nom à'' Alexis, non pas, dit l'historien , en considération de son aïeul , mais pour obéir à un prétendu oracle. Deux ans après il le déclara son successeur, et lui fit prêter serment en cette qualité par les seigneurs et les magistrats dans l'église de la Sainte -Vierge de Blaquernes. Jusqu'à ce temps-là Béla , prince de Hongrie , à qui l'empereur avoit aussi donné le nom iV Alexis ^ étoit regardé comme l'héritier présomptif de l'empire, en vertu de son mariage futur avec Marie, fille unique de l'empereur. La naissance d'un fils rompit ce projet. Peu de temps après^que le jeune Alexis eut été déclaré successeur, Manuel retira sa parole à Béla. Les historiens n'en donnent aucune raison. On peut soupçonner que ce fut à la sollicitation de sa femme Marie d'Antioche, dont il fit épouser à Béla la sœur utérine, nommée Agnès, fille de Constance et de Renaud de Ghâtillon. Etienne, roi de Hongrie, étant mort en II 78, Manuel fit partir Béla avec un magnifique cortège, après lui avoir fait jurer qu'il ne se départiroit jamais du service de l'empereur et de l'empire. Béla ne trouva point d'obstacle à ses justes prétentions. La mémoire de son père Géisa étoit chère aux Hongrois , et la couronne, que son frère et son oncle s'étoient disputée avec tant d'opiniâtreté, lui fut déférée du consentement unanime de la nation. Manuel chercha pour sa fille un autre mari. Il jeta les yeux sur les princes étrangers qui n'avoient point encore de femme , ou qui avoient des fils destinés à leur succéder; et il les fixa^nfin sur Guillaume 11 , roi de Sicile , âgé de vingt ans. Guillaume reçut avec joie la proposition de cette

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. ig5

alliance ; et il y eut de part et d'autre plusieurs ambassades pour en régler les conditions. Tout étoit convenu ; on avoit fixé le jour et le lieu où Marie seroit remise entre les mains de son époux : Guillaume s'étoit rendu à Tarente avec son frère Henri, prince de Capoue, pour y attendre la princesse. Mais , après de mûres réflexions, l'empereur , qui n'avoit pas entièrement renoncé à ses desseins sur la Sicile, ne voulut pas s'en interdire la conquête en y plaçant sa fille; et , dans cette pensée, il rompit la négociation.

Luc Chrysoberge, qui gouvernoit depuis quinze ans Fleury^hist, l'église de Constanfinople, mourut cette année ï 169. ^*5,^f^3j,'* 38.' Pendant son pontificat, ces paroles de l'Evangile , mon P^gî^^dBapere est plus grand que moi, avoient excité une grande Mansi ad dispute, dans laquelle l'empereur, qui se piquoit de^^'^,,-^^^ dialectique , et même de théologie , avoit pris parti ; et c^^rist. t. 1 , quoiqu'il soutînt la doctrine orthodoxe, cependant les^'*'^* gens sensés jugèrent dès-lors qu'il convenoit aux princes, non pas de décider les questions de foi , mais de soutenir de leur autorité les décisions de i Eglise , et qu'ils n'avoient pas tant besoin de lumières théologiques que de discernement et de droiture pour distinguer les jugemens canoniques d'avec ceux que l'intrigue, la cabale, les passions humaines voudroient faire passer pour tels, comme il étoit arrivé du temps de Constantin Copronyme. Luc, dans cette occasion , s'attira la haine de ceux qui défendoient l'opinion hétérodoxe; ils l'accusèrent sur plusieurs chefs. Mais l'empereur le déclara innocent , et le maintint dans son siège. Ce patriarche présida à plusieurs conciles, dans Tun desquels le droit d'asile attaché à l'église de Sainte-Sophie en faveur des plus grands crimes fut restreint à l'égard des homicides volontaires. Jusqu'alors on s'éloit contenté d'enfermer l'homicide dans un monastère pour y passer le reste de ses jours. Manuel, jugeant avf v raison que cette profession forcée dé;>honoroit l'état leligieux sans justifier le

HIST. DU BAS-EMP. TOM. IX. l3

coupable , ordonna que le criminel seroit puni d'une prison perpétuelle , el que cependant , après de longues et rigoureuses épreuves , ilpourroit être admis à la profession, s'il en témoignoit un désir non équivoque. L'ordonnance du prince fut approuvée et confirmée par les prélats. Un autre concile défendit aux prêtres et aux diacres toute fonction temporelle, et même celle de médecin. Les diacres cependant pouvoient faire celle d'avocat , pourvu qu'ils ne fussent pas du nombre de ceux qui étoient enregistrés dans les tribunaux séculiers, et qui recevoient pension de l'empereur. A Luc succéda Michel, évêque d'Anchiale, qui portoit le titre de prince des philosophes; espèce de prééminence inconnue à la bonne antiquité , et aussi chimérique que la philosophie, telle qu'elle étoit alors même dans l'empire grec. Ce patriarche fut grand ennemi des Latins. Il combattit de tout son pouvoir l'inclination de Manuel pour la réunion des deux églises; et, dans un entretien qu'il eut à ce sujet avec ce prince , il poussa son entêtement frénétique jusqu'à dire qu'un prince mahométan lui paroissoit moins infidèle que le pontife romain , et qu'il lui obéiroit plus volontiers.

An. 1170. L'empereur s'étoit engagé à secourir Amauri dans la iSicet. l. 5 , guerre d'Egypte ; il fit plus qu'il n'avoit promis. Le se- Cinn. /.^6, cours qu'il envoya fut si considérable, que la scène chan- ^Gu'iLLTrr,^^^ de face; Manuel parut le chef de l'entreprise, /.îo,c. 14 » Amauri ne fit plus que le personnage d'auxiliaire, et

et seqq, • 1 1 1 • • 1 d

Jac. Vitri. c cst SOUS cc poiut de vuc que les historiens de 1 empire ^ Du Cange présentent cette expédition. La flotte grecque étoit de jam. hyz,p. cent q^uquaute vaisseaux de guerre à deux rangs de ^ M, de Gui- ramcs , de soixante autres plus grands pour porter la ^desHuns^\' cavalcric , et de dix ou douze d'une capacité encore suis , p. 207, périeure, chargés de provisions d'armes et de machines.

M.'^^Dan- A la tête de cet armement étoit le grand-duc Andronic ^»ncienn{^^^ Coutostéphanc ; il avoit pour lieutenans-généraux deux S8, 89, 90. officiers de grand mérite, Théodore Maurozume, con-

HISTOIRE BU BAS-EMPIRE. igS

ûàetïi de Manuel , qui comptoit beaucoup sur son expérience, et Alexandre , comte de Conversan en Apulie, qui s'étoit attaché au service de l'empereur. Maurozume eut ordre de prendre les devans avec soixante vaisseaux , et d'aller en Palestine avertir Amauri du départ de la flotte , l'exhorter à faire diligence pour se mettre en état d'agir de concert , et porter de l'argent et des vivres aux chevaliers de Saint-Jean qui dévoient suivre Amauri , et que l'empereur s'étoit chargé d'entretenir dans le cours de cette guerre. Le 8 juillet la flotte se rendit à Mélibote , sur la côte d'Asie , où l'empereur en fit la revue, et donna ses instructions à Contostéphane , qui prit ensuite la route de l'Hellespont. Il embarqua ses troupes de terre à Cœlé, vis-à-vis d'Abyde, et fit voile vers Tile de Cypre. Ayant rencontré en mer six vaisseaux égyptiens envoyés à la découverte , il en prit deux; les autres lui échappèrent. Arrivé en Gypre , il en envoya donner avis à Amauri , lui laissant le choix de le venir joindre dans cette île , ou de l'attendre à Jérusalem. Amauri ne se pressa pas de répondre; il se voyoit plus puissamment secouru qu'il n'avoit désiré, et il soupçonnoit , non sans raison , que Manuel songeoit à travailler pour lui-même beaucoup plus que pour son allié. Après avoir délibéré quelque temps, voyant qu'il ne pouvoit plus s'en dédire , il pria Contostéphane de venir à Jérusalem pour prendre ensemble les mesures convenables. L'amiral grec s'y étant rendu , le roi temporisoit encore sous difîérens prétextes. Contostéphane brûloit d'impatience. La flotte qui, après avoir mouiflé à Tyr, attendoit Amauri à Saint- Jean d'Acre, n'étoit fournie de provisions que pour trois mois , à commencer au mois d'août , et Ton approchoit de la fin de septembre. Enfin le roi consentit au départ, mais il préféra la route de terre , comme plus sûre el plus commode. Il vouloit se rendre maître en passant de plusieurs châteaux situés dans la plaine qui

ig6 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

sépare l'Egypte de la Palestine , et dont les habitans étoient la plupart chrétiens , quoique sujets du calife. Les troupes des deux nations s'assemblèrent donc à Ascalon , d'où, côtoyant la mer, elles matchèrent vers l'Egypte. La prise des châteaux , dépourvus de garnison , ne les retarda pas; mais la nécessité de chercher de Teau douce dans ce désert aride, et la rencontre d'un grand marais que la mer avoit formé depuis quelque temps, les obligèrent à s'écarter quelquefois du rivage. Elles arrivèrent en neuf jours à Pharamia, ville autrefois très-peuplée , alors déserte, située à une lieue de la première embouchure du Nil , près des ruines de l'ancienne Péluse. Ils y trouvèrent la flotte qui les transporta au-delà du premier bras du Nil. Prenant ensuite leur route entre les marais et la mer, ils laissèrent sur leur gauche Tanis, cette cité autrefois si célèbre , réduite alors à n'être plus qu'un pauvre village, et se rendirent en deux jours à Damiette, où ils campèrent entre la ville et la mer.

Damiette , l'ancienne Tamiathis , située sur la rive occidentale du Nil , n'éloit alors qu'à un mille de l'embouchure du fleuve , plus près de la mer qu'elle n'est aujourd'hui, ayant été détruite après le départ de saint Louis, et rebâtie ensuite à quelque distance. La flotte , arrêtée par les vents contraires , n'arriva que trois jours après l'armée de terre. Elle entra dans le fleuve , et se mit à l'ancre le long du bord , entre la ville et la mer. Sur la rive opposée s'élevoit une haute tour bien garnie de soldats; une chaîne, tendue depuis cette tour jusqu'aux murs de la ville , fermoit le passage du fleuve, en sorte que les assiégés recevoient librement tous les secours qui leur venoient du Caire. La ville étoit d'abord si mal pourvue de défenseurs , que , si l'armée eût donné l'assaut en arrivant, elle auroit pu être emportée d'emblée. Le délai de trois jours donna le temps à une infinité d'Arabes et de Turcs d'y descendre par le fleuve , et de s'y jeter à la vue des Grecs et des Francs , qui ne

purent l'empêcher. Pendant cet intervalle , les assiégés avoient amusé les ennemis par des sorties dans lesquelles ils ne hasardoient rien, ne s'éloignant pas de la ville , où ils trouvoient une prompte retraite. 11 fallut donc assiéger Damiette dans les formes. On construisit à grands frais et avec beaucoup de peine une tour à sept étages , d'où l'on devoit découvrir tout l'intérieur de la ville , et la foudroyer à coups de pierres , de flèches , de javelots. On dressa des batteries à lancer de grosses

. pierres ; on fit avancer des mantelets pour couvrir la sape ; on conduisit des souterrains jusque sous les fondemens d^s murailles. Les assiégés opposoient efforts à efforts , ouvrages à ouvrages. Ils détruisoient tous les travaux, et ne manquoient ni d'adresse ni de courage. Les assiégeans , rebutés , se relâchoient de jour en jour ; leur première ardeur s'éteignoit par la résistance , et s'évaporoit en murmmes. La mésintelligence de Gontostétéphane et d'Amauri , qui ne s'épargnoient pas dans leurs discours , allumoit dans les deux camps le feu de la division. Les Grecs et les I^atins s'accusoient réciproquement de négligence, ou même de trahison. Toutes les opérations échouoient , soit par ignorance , soit par malice. Cette tour, qui devoit faire une exécution si terrible , si elle eût été placée avec intelligence, devint presque inutile. Après l'avoir fait avancer , avec des travaux infinis , par des chemins presque impraticables, on l'établit vis-à-vis de l'endroit où la muraille

. étoit la plus haute et la plus forte ; en sorte -qu'elle ne produisit d'autre effet que d'abattre une église de la sainte Vierge , que les musulmans avoient laissée aux chrétiens. Selon la tradition du pays , c'étoit le lieu où la mère de Dieu s'étoit retirée avec son fils et saint Joseph dans le temps qu'elle avoit fui en Egypte : ce qui donna occasion aux musulmans d'insulter les assiégeans comme des impies , qui n'épargnoient pas dans leur fureur les monumens les plus sacrés de leur religion»

igS HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. •

Depuis cinquante jours que duroit le siège , il n'étoit pas plus avancé que la première journée. La famine , ce fléau qui n'est ordinairement redoutable qu'aux assiégés , se faisoit cruellement sentir aux assiégeans. Toutes les provisions des Grecs étoient épuisées. Resserrés dans un coin de terre entre le fleuve , la mer , un désert stérile et un pays dévasté par ses propres habitans , ils ne pouvoient trouver ni pain pour les hommes , ni fourrage pour les chevaux. Réduits à gratter la terre pour en arracher les racines , et à brouter les sommités des branches des palmiers abattus pour la construction des machines , il ne leur restoit de forces que pour se plaindre et pour maudire les Latins, qui , mieux fournis de vivres, les vendoient bien cher, ou refusoient d'en vendre par crainte d'en manquer eux-mêmes. Pour surcroît de maux , il tomba pendant plusieurs jours un déluge de pluie qui les inondoit jusque sous leurs pavillons ; et pendant que les eaux désoloient l'armée de terre, la flotte étoit^en proie aux flammes. Comme le vent du midi , soufflant avec violence , précipitoit le cours du fleuve , les Sarrasins, profitant du moment , remplirent un brûlot de bois sec , de poix et d'autres matières combustibles , et , après y avoir mis le feu , ils le lâchèrent, sur la flotte. Le vent , qui augmentoit la flamme , le poussant avec rapidité , il répandit partout l'incendie. Six grands vaisseaux furent entièrement réduits en cendres, et le reste n'auroit pas échappé, si les matelots , excités par les cris d'Amauri qui étoit accouru au premier bruit de ce désastre, n'eussent promptement détaché et séparé les navires , dont la plupart emportoient des flammes dans leurs œuvres et dans leurs agrès ; mais le secours des eaux du Nil qu'on y versoit à grands flots les sauva d'une perte totale.

Les assiégés faisoient de fréquentes sorties du côté surtout où campoient les Grecs , qu'ils croyoient plus affoiblis par la disette. Contostéphane et ses deux lieut«-

HISTOIRE Dtr BAS-EMPIRE. igg

nans , à la tête de leurs soldats , les animoient par leur exemple,; et , quoiqu'il arrivât tous les jours de nouveaux renforts aux habifans, ceux-ci étoient toujours repoussés. Cependant les murmures croissoient de jour en jour dans toute l'armée. On entsendoit dire de toutes parts çue leur opiniâtreté leur serait funeste ; que Dieu même réprouvait leurs efforts , et qu'il valoit mieux renoncer à cette entreprise téméraire que de périr en Egypte , soit par la famine, soit par Vépée des Sarrasins. Ces discours choquoient moins Amauri que le brave Contostéphane. Le roi écoutoit les propositions de paix que les émirs lui envoyoient faire secrètement. L'amiral grec , qui n'en avoit aucune connoissance , apprenant qu'un grand corps d'Arabes étoit en chemin pour secourir Damiette , résolut de faire un dernier effort pour les prévenir ; et , comme il se défioit de la « bonne foi d'Amauri , il ne voulut employer que ses soldats. Après les avoir assemblés dans son camp , dont il avoit fait sortir tous les Latins , il leur parla en ces termes : « Camarades , il est fâcheux de rester ici au « milieu de tant d'incommodités ; il est plus fâcheux « encore d'en sortir sans rien emporter que de la honte, « au lieu des dépouilles que nous avions lieu d'espérer. « Mais le plus grand malheur pour nous seroit de « compter sur la foi d'un allié plus malintentionné que « les ennemis mêmes. Ne voyez-vous pas cet allié per- « fide assis tranquillement dans son camp , spectateur «< oisif de nos combats , comme si les Grecs, vils gla- « diateurs , ne l'eussent invité qu'à les voir mourir ? « Placés entre la mort et l'insulte, d'un côté les Sarra- « sins nous accablent de traits ; de l'autre , les Latins «r semblent boire des yeux notre sang et triompher de « nos pertes. L'or des infidèles tient Amauri enchaîné ; « il a vendu notre vie. Attendrons - nous que la famine « ait achevé de consommer nos forces , ou n'userons- « nous de celles qui nous restent que pour fuir et porter

« notre ignominie aux yeux de nos concitoyens , aux « regards irrités de l'empereur? N'avons-nous jdonc tra- « versé tant de terres, tant de mers que pour rentrer « dans Constantinople plus humiliés que ces captifs que « nous y avons tan^de fois traînés dans nos triomphes, « plus chargés d'opprobres qu'ils n'étoient chargés de « chaînes ? Mourons plutôt que de subir un si sanglant «< affront ; ne quittons cette terre dévorante que pour « voler à l'ennemi. S'il a des traits meurtriers , nous « avons des boucliers à l'épreuve ; s'il a l'avantage du « poste , en un moment notre courage nous élèvera jus- « qu'à lui. Suivez-moi ,* je vais monter à votre tête , ou « plutôt l'ange du Seigneur montera devant nous : c'est « notre unique allié, c'est notre confédéré fidèle. Nous « combattons contre ses ennemis. » Animés par ces paroles , les Grecs prennent les armes. Contostéphane marche devant eux. Les Sarrasins font une décharge de toutes leurs machines. Au milieu de cette grêle de traits , Contostéphane , poussant son cheval , va enfoncer sa lance dans la porte de la ville. Il est suivi de ses soldats. Ijcs trompettes , les timbales , tous les instrumens de guerre , étourdissent la crainte et embrasent la valeur. Les pierres et les javelots , lancés des balistes et des catapultes, vont abattre les Sarrasins sur la muraille. On plante déjà les échelles. Au bruit de cette attaque , Amauri , frappé d'étonnement, comme si cet assaut l'eût menacé lui-même, monte à cheval, et, se faisant suivre de ses meilleurs cavaliers, il court aux Grecs, et d'aussi loin qu'il peut se faire entendre : Oîi courez - vous ? s'écrie-t-il ; arrêtez, la paix est faite. A ce mot de paix toute l'ardeur des Grecs se refroidit ; le sentiment de leurs maux, plus fort que les paroles de Contostéphane, leur fait tomber les armes des mains. Sans s'informer des conditions de cette paix, l'idée du retour s'empare de leur esprit. Ils mettent le feu à leurs machines sans Vordre^^du général , et remplissent le camp de tumulte-.

Les Sarrasins , les Turcs auxiliaires sortent de la ville , et viennent aux deux camps embrasser les Latins et les Grecs comme leurs amis. Les Grecs et les Latins entrent librement dans la ville ; ils achètent ce qu'ils veulent. On eût dit que ces nations , si acharnées deux heures auparavant à leur destruction mutuelle , n'eussent jamais interrompu leur commerce. Trois jours après, c'étoit le 4 décembre, les Grecs se rembarquent; ils se jettent en foule dans les vaissaux, redoutant moins les orages ordinaires en cette saison qu'empressés de fuir cette funeste contrée. Contostéphane, avec les troupes de terre , suivit Amauri par le même chemin qu'il étoit . venu. Il arriva le 2 1 décembre à Ascalon , et , ayant accompagné les Latins jusqu'à Jérusalem , il prit la route d'Antioche , traversa le territoire d'Icone sans obstacle de la part des Turcs , et revint à Constanlinople. Le retour de la flotte ne fut pas si heureux. Dès qu'elle eut pris le large, il survint une si violente tempête, qu'elle fut entièrement dispersée; il ne resta pas ensemble six Vaisseaux. Les uns furent submergés avec leur équipage ; les autres , ayant échoué sur divers rivages, furent abandonnés au gré des flots. Il en rentra fort peu dans le port de Constantinople , et quelques-uns, jetés sur des côtes éloignées, ne revinrent qu'au printemps suivant. Les Sarrasins , craignant pour l'avenir de pareilles attaques, envoyèrent à l'empereur des ambassadeurs avec des présens, et en obtinrent la confirmation de la paix. Ainsi se termina cette expédition , dont les deux nations rejetèrent Tune sur l'autre le malheureux succès. Les Latins en accusoient l'avarice de l'empereur, qui laissa manquer ses soldats d'argent et, de vivres ; les Grecs taxoient Amauri de mauvaise foi. On peut soupçonner qu'ils ét oient fondés de part et d'autre dans leurs reproches , et qu'ils n'avoient tort que dans les raisons qu'ils apportoient pour se justifier.

La mésintelligence qui avoit fait échouer cetîe entre- Guill. Tyr.

/. 20, c. 24, prise n'empêcha pas Amauri d'avoir encore deux ans ' après recours à l'empereur grec. On me permettra d'a-

vancer cet événement, pour ne pas interrompre ce qui regarde ce prince. Le redoutable Saladin , devenu maître de l'Egypte, donnoit de cruelles inquiétudes aux chrétiens de Palestine. Il avoit pris Gaza , et menaçoit le royaume de Jérusalem. Dans ces alarmes, Amauri envoya des ambassadeurs dans tout l'Occident ; mais il alla lui-même avec dix vaisseaux et un grand cortège à Constantinople , d'où il espéroit un plus prompt et un plus puissant secours. L'empereur, flatté de recevoir à sa cour un prince .que sa couronne rendoit respectable à toute la chrétienté , envoya son neveu Jean le protosébaste , beau-père d'Amauri, pour lui faire rendre sur son passage les honneurs convenables. Jean alla au-devant de lui jusqu'à Gallipoli. Manuel le reçut dans le palais de Constantin , où il arriva par mer , et monta par les degrés de marbre qui descendoient au Bosphore; distinction singulière dans les usages des Grecs , cette entrée étant interdite à tout autre qu'à l'empereur. On lui prodigua tous les honneurs qu'on pouvoit rendre à un grand prince. Pendant son séjour, qui fut de près de trois mois, il fut traité splendidement avec toute sa cour. Les fêtes , les spectacles , les promenades sur le Bosphore remplissoient les momens que Manuel ne donnoit pas aux affaires publiques ou aux entretiens particuliers avec Amauri. Charmé de ce brillant accueil , comblé de présens et plus satisfait encore des magnifiques promesses qu'on lui faisoit, il prit congé de Manuel. Sa mort, arrivée deux ans après, ne lui laissa pas le temps d'éprouver la sincérité de l'empereur.

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 2o5

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