‹ Histoire du Bas-Empire, commençant à Constantin-le-Grand (volume 2)Chapitre 6 sur 21 · LIVRE QUATRE-VINGT-DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRE-VINGT-DIXIEME

Les cités commerçantes d'Italie , Gênes , Pise , Florence An. 1171. et Venise , avoient alors des comptoirs à Constantinople, dnn. i. 6 , et leur mutuelle jalousie causoit souvent des querelles lii Du Canqui troubloient le repos de la ville. D'ailleurs les inté-^J^^^^^ rets de ces républiques ne s'accordoient pas toujours cad. 1 , Z. 7. avec ceux de l'empire. En 11 63 les Pisans s'étant i^^ud'lttL avec Frédéric, alors ennemi de l'empereur grec , Manuel ^62' ^336^^^ les chassa de Constantinople; mais il les rappela huit 338 ^ 340, ans après , leur rendit leurs comptoirs, ainsi que toutes j^g/ ^^^^ leurs marchandises confisquées , et s'engagea de plus à leur donner chaque année cinq cents besans d'or. La guerre qui commençoit alors entre l'empire et les Vénitiens lui faisoit rechercher l'alliance des Pisans , dont les flottes pouvoient lui être d'un grand secours.

L'occasion de cette guerre est diversement racontée par les auteurs vénitiens et par les Grecs. Les deux récits sont aussi différens que le sont ordinairement les manifestes de deux puissances qui se déclarent la guerre. Selon les historiens de Venise, Manuel ayant voulu engager les Vénitiens à prendre les armes contre le roi de Sicile leur allié, sur le refus qu'ils firent de manquer de foi à ce prince, les Grecs entrèrent en Dalmatie, et s'emparèrent de plusieurs villes du domaine de la république. Les Vénitiens , de leur côté , rappelèrent tous les marchands de leur nation qui se trouvoient dans l'empire. Peu de temps après , Manuel , feignant de se réconcilier avec la république, promit de leur rendre les places qu'il leur avoit prises, et les invita à jrenvoyer leurs marchands à Constantinople. La république leva la défense qu'elle avoit faite de commercer en Grèce.

Grand nombre de navires chargés de marchandises firent voile vers Constantinople avec deux nobles vénitiens revêtus dn titre d'ambassadeurs. Mais à peine furent-ils arrivés, qu'ils apprirent que l'empereur avoit fait arrêter dans le même jour par tout l'empire les navires et les marchands vénitiens ; qu'on avoit saisi leurs effets , et mis en prison leurs personnes, en attendant qu'on eût statué sur le traitement qui leur seroit fait. Les ambassadeurs , étonnés , se rembarquèrent et retournèrent à Venise. Ilsétoient déjà prévenus par l'arrivée de plusieurs marchands qui s'étoient mis en mer au premier tumulte , et qui avoient porté la nouvelle de cette violence imprévue. La surprise fut extrême. Le peuple en fureur crioit vengeance , et le sénat ne songea plus qu'à équiper une puissante flotte. Tel est le récit de Sabellicus.

Voici ce que disent les Grecs. Depuis la guerre de l'empereur Alexis contre Robert Guiscard , les Vénitiens, en récompense de leurs services, jouissoient de grands privilèges dans tout l'empire. Ils possédoient à Constantmople une rue entière qui leur avoit été donnée pour habitation ; et , seuls de tous les négocians étrangers, ils étoient exempts de péage, soit pour l'entrée, soit pour la sortie de leurs marchandises. Tant de faveurs les ayant extrêmement enrichis, ils en devinrent insolens jusqu'à traiter avec le dernier mépris non-seulement les simples citoyens , mais même les seigneurs les plus distingués, et à ne tenir aucun compte ni des édits ni des menaces de l'empereur. Jean , indigné de leur arrogance , les avoit chassés de toutes les terres de l'empire , et ils s'en étoient vengés par le ravage des îles et du Péloponèse , ainsi que nous l'avons raconté. Manuel, leur ayant rendu leurs anciens privilèges, ils n'en furent que plus intraitables. L'empereur , pour s'attacher davantage ceux qui s'étoient domiciliés à Constantinople , leur avoit donné la qualité de bourgeois, après leur avoir fait prêter serment de fidélité ; il leur avoit accordé

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un quartier pour leur demeure , à condition qu'ils n'habiteroient point ailleurs. Les Vénitiens, sans avoir égard

.à cette défense, épousoient des femmes grecques; leur opulence leur ouvroit l'entrée des plus illustres familles; ilsy transportoient leur domicile; et ces marchands tout brillans d'or alloient bientôt tenir le premier rang à la cour ainsi qu'à la ville. Ils haïssoient mortellement les Lombards , (^ni avoient quitté leur parti dans les guerres d'Italie : ils portèrent la hardiesse jusqu'à piller leurs magasins , maltraiter leurs personnes , abattre leurs maisons. Cités en jusiice pour ces violences , l'empereur les condamna à rebâtir les maisons qu'ils avoient détruites, et à restituer ce qu'ils avoient enlevé. Au lieu d'obéir à la sentence, ils menaçoient ies Grecs de les traiter eux-mêmes comme les Lombards , et leur rappeloient les sanglantes représailles dont ils avoient usé autrefois contre l'empereur Jean. Manuel, ne pouvant plus souffrir ces outrages, et conservant au fond du cœur ie ressentiment des insultes qu'il avoit essuyées de leur part au siège de Corfou, envoya des ordres secrets aux gouverneurs des provinces d'arrêter en un jour marqué tous les Vénitiens qui se trouvoient dans leur département , et le même jour l'ordre fut exécuté tant à Constantinople qu.e dans le reste de l'empire. Les Vénitiens, pris comme d'un coup de filet, furent renfermés dans les prisons et dans les monastères. Au bout de quelque temps, comme leur or, leurs alliances et l'étendue de l^ur commerce leur avoient procuré beaucoup de liaisons, ils trouvèrent un assez grand nombre de personnes qui voulurent bien leur servir de caution; et ils obtinrent leur élargissement avec promesse de se soumettre à ce que l'empereui^uroit ordonné. Ce n'étoit pas leur intention. Un d'entre eux , distingué par ses richesses, avoit fait construire une caraque d'une

-grandeur extraordinaire , telle qu'on n'en avoit jamais vu de pareille à Constantinople , et il l'avoit vendue à

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Tempereur, qui, par un excès de confiance, lui en avoit donné à lui-même le commandement. Cet homme , qui s'étoit insinué dans la faveur du prince, avoit été excepté» de la proscription générale. Il convint secrètement avec ses compatriotes qu'ils se rendroient à bord une certaine nuit , si le vent étoit favorable , et qu'il les transporteroit à Venise. Tout réussit selon leur désir. Ils étoient déjà dans la Propontide, lorsqu'on s'aperçut de leur fuite. On fait partir après eux les Varangues dans plusieurs bâtimens qui se trouvoient appareillés. On les atteint dans le détroit de THellespont , on lance sur eux le feu grégeois, mais sans effet. Les Vénitiens, instruits des pratiques des Grecs, avoient revêtu leur vaisseau ' de pièces de feutre détrempées dans le vinaigre, espèce de défense qui amortissoit l'action de cette flamme dévorante; en sorte que le feu ou n'arriva pas aux vaisseaux pour être jeté de trop loin , ou n'y mordit pas et retomba dans la mer. On les poursuivit quelque temps; mais ils eurent bientôt tant d'avance, qu'on désespéra de les joindre , et les Varangues retournèrent à Constantinople comme ils en étoient partis. Ait. 1172. Les Vénitiens employèrent en préparatifs de guerre la plus grande partie de l'année suivante. On construisit , on équipa cent galères ; et , s'il en faut croire les historiens, il n'en coûta qu'autant de jours pour les construire et les mettre en état de tenir la mer. C'étoient des vaisseaux à deux rangs de rames. On y ajouta vingt caraques. On ordonna à tous les vaisseaux marchands de se tenir appareillés pour partir au premier ordre. On rassembla les bâtimens et les soldats de Tlstrie et de la Dalmatie. Le doge Michel Vital fut mis à la tête de ce formidable arment^t, et partit de Venise le i." de septembre. Il s'empara en passant des villes que les Grecs possédoient sur la côte du golfe. Trau fut prise et ruinée. Raguse ne put résister. On détruisit la muraille i\ui étoit baignée de la mer, et la tour sur laquelle

éloit planté l'étendard de l'empire. Après ces premiers exploits, on entra dans l'Archipel, et on alla attaquer l'île de Nègrepont. Quoique toutes les places de cette île fussent en état de défense, cependant le gouverneur, soit par crainte, soit par un ordre secret de Manuel, qui vouloit gagner du temps , exhorta Yital à députer à l'empereur, étant assuré, disoit-il, des dispositions favorables de ce prince. Vital s'y laissa tromper. Il fit partir pour Constantinople deux personnes distinguées; et, en attendant leur retour, après avoir fait quelque dégât dans l'île, il passa à celle de Chio, dont il prit la capitale ; ce qui le rendit maître de l'île entière. Il s'abstint pendant l'hiver de toute autre entreprise, dans l'espérance que l'empereur accorderoit aux Vénitiens une satisfaction convenable. Mais Manuel amusoit les députés, accordant, refusant, revenant cent fois sur ses pas, les traînant dans tous les détours d'une négociation artificieuse. Enfin , avertis par le traître Aaron, qui n'étoit pas encore puni, que l'empereur ne cherchoil qu'à les tromper , et que , tandis qu'il traitoit avec eux , il armoit uïïQê flotte nombreuse , chargée de troupes de débarquement, ils rompirent les conférences, et s'en retournèrent.

Cependant la peste s'étoit répandue dans les troupes An. 1175. vénitiennes, et elles avoient si mauvaise opinion de Manuel, qu'elles l'accusoient d'avoir fait empoisonner toutes les fontaines de l'île. Dans ce désastre. Vital, apprenant que la flotte impériale , forte de cent cinquante voiles, venoit l'attaquer, se remet promptement en mer, gagne Lesbos, d'où il passe à Lemnos, et de Lemnos à Scyros, toujours poursuivi pa« les Grecs, et désolé par la maladie , qui lui enlevoit quantité de soldats et de matelots. Plusieurs de ses vaisseaux tombèrent entre les mains des ennemis; les autres regagnèrent Venise. Andronic Contostéphane les poursuivit jusqu'au cap de Malée,d'oùil retourna à Constantinople, content d'avoir

dissipé la tempête qui menaçoit toutes les îles de l'Ar^ chipel. La flotte vénitienne ne rapporta dans sa patrie que la contagion; et le peuple, qui s étoit flatté des plus brillans succès , conçut tant de fureur contre Vital, qu'il accusoit de trahison , que ce doge , homme de grand mérite, fut assassiné en plein jour au milieu de la ville. Vital , en quittant la Grèce , n'avoit pas renoncé à l'espérance de la paix. Il avoit envoyé à Manuel des ambassadeurs, entre lesquels était Henri Dandolo, recommandable par sa sagesse et son courage. L'historien de Venise impute ici à Manuel une cruauté criminelle. Ce prince, l'ayant fait venir en particulier, comme pour s'entretenir avec lui du sujet de son ambassade, lui fit approcher des yeux un fer ardent pour le priver de la vue. Si le fait est véritable , elle ne fut que considérablement affoiblie : il en resta assez à ce grand homme pour voir, trente ans après, les successeurs de son perfide ennemi prosternés à ses pieds, et devenus l'objet de la vengeance de Dieu et des hommes. An. 1174. Ancône jouissoit de sa liberté sous la protection de l'empereur grec, qui y tenoit un commandant mec quelques troupes. Les Vénitiens, depuis long-temps jaloux de cette ville, qui partageoit les profits du commerce du levant , animés encore par le désir de se venger de Manuel , se liguèrent avec l'empereur Frédéric pour l'assiéger. L'archevêque de Mayence, à la tête des troupes allemandes , vint l'investir du côté de la terre , tandis que les Vénitiens Tattaquoient par mer. Le siège, commencé le 3 avril, duroit encore dans le mois d'octobre, et les habitans , réduits à la plus extrême misère , demandèrent à capituler. JLj'archevêque ne vouloit les recevoir qu'à discrétion. Une veuve itaiienne, nommée Aldrude, comtesse de Bertinoro, touchée de compassion et embrasée d'un grand courage , se joignit à Guillaume Adelard , ridie citoyen de Ferrare. Ils levèrent ensemble une armée : pour fournir aux frais de

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tel armement ils eng;agèretit leurs terres, et Aldrude ses propres enfans. Elle fit passer des exprès dans Ancône pour encourager les habitans, et les exhorter à la seconder par une vigoureuse sortie. A la nouvelle de son approche, l'archevêque, moins brave que dur et cruel, s'éloigna de la*^iile, et l'héroïne vint se poster au pied des murailles. *Mors , à la tête de ses" soldats, auxquels vinrent se joindre les troupes et les habitans d'Ancône , elle livra une sanglante bataille , où les Allemands furent taillés en pièces. Peu s'en fallut que l'archevêque ne fût pris. Après celte victoire, Aldrude fait monter ses troupes dans les vaisseaux qui se trouvent au port d'Ancône, et, accompagnée de Guillaume, elle fond avec une audace déterminée sur la flotte vénitienne. L'ayant mise en fuite , ils rentrent dans la ville en criant avec tout le peuple : Fii^e l'empereur Manuel fVeu de jours après, Guillaume va recevoir à Constantinople la récompense d'un service si important. Il en rapporte des sommes suffisantes pour retirer ses terres et celles de la comtesse. On dédommage les habitans de leurs pertes ; et cette guerre fut un nouveau lien qui attacha la ville d'Ancône à l'empire grec plus fortement que jamais.

Les mouvemens des Turcs qui recommençoient leurs ravages en Asie attiroient de ce côté-là les forces de l'empire. Manuel , pour se délivrer d'inquiétude du côté des Vénitiens, résolut de faire la paix avec eux, îl y étoit d'autant plus disposé, qu'il apprenoit que cette république s'éloit liguée avec le roi de Sicile, et que ce prince lui promettoit de l'assister de toutes ses forces. Il écouta donc les propositions des Vénitiens, et consentit à leur rendre leurs anciens privilèges, et à leur restituer tout ce qui avoit été confisqué sur eux. Les Vénitiens, pour éviter toute contestation avec le fisc, contre lequel il fut toujours fort difficile d'avoir raison , obtinrent que, pour tenir lieu de restitution, on leur déîivreroit

quinze cents livres pesant d'or ; et cette somme devoit leur être payée en plusieurs termes. Manuel étant mort avant qu'elle fût entièrement acquittée, ses successeurs s'embarrassèrent peu de remplir cette obligation. h ^ * commencement de la guerre de Venise , une

iViceï.Z. 5, nouvelle révolution avoit trouhié la Cilicie. Thoros ^Robert de l'Arménien étant mort , Milonfkson frère , avoit succédé ^^J^^\ „ à sa puissance et à sa haine contre les Grecs. Il se ligua

Matth.Pa- ^TWT 1- 1 , -r^ * , ,. .

ris. avec JNoradm, sultan de Damas, et Azzeddm, sultan

FleurfX^'st. d'ïcone , qui , en perdant de vue Constant inople , avoit ecclés.^Ly2, perdu la mémoire des honneurs extraordinaires qu'il y avoit reçus , et du traité qu'il avoit fait avec Manuel. Ces trois princes, réunissant une partie de leurs forces, battirent tous les commandans qui vinrent successive* ment défendre le pâys. Le sultan d'Icône , fourbe et sans foi , parce qu'il étoit dévoré d'ambition , retira le plus grand fruit de cette guerre. Non content des conquêtes qu'il faisoit en Cilicie, il s'attacha encore à détruire les princes musulmans dont il étoit environné. L'empereur avoit été médiateur de la paix entre lui et ces princes pendant son séjour à Constantinople. Azzeddin , ao mépris de sa parole , les attaqua l'un après l'autre, et les dépouilla de leurs états. Il s'empara de Césarée et de toute la Cappadoce, d'Amasie , de Mélitine. Sans déclarer la guerre aux Grecs, il leur faisoit tout le mal dont il étoit capable. Au milieu de ces hostilités, il affectoit, par une étrange bizarrerie, beaucoup de respect pour Manuel. Dans le temps même qu'il battoit ses troupes , qu'il enlevoit ses places, il se disoit tils adoptif de l'empereur, et le nommoit son père dans les lettres qu'il osoit lui écrire. Il eut même l'assurance de lui envoyer un ambassadeur pour lui faire présent de beaux chevaux très-vites à la course. Cet ambassadeur, nommé Soliman , étoit un homme adroit , souple , éloquent , qui , par ses soumissions et ses flatteries , sut calmer la colère de Manuel, et lui faire douter si toutes les hostie

lilés dont il avoit à se plaindre n'avoient pas e'té commises par les Turcs contre la volonté d'Azzeddin. Manuel renvoya donc Soliman avec des paroles d'amitié, faisant néanmoins, mais avec douceur, des reproches au sultan de ce qu'il ne veilloit pas assez à réprimer l'humeur inquiète de ses sujets. Ce sultan , tout vicieux qu'il étoit, eut cependant le bonheur d'être éclairé des premières lumières de l'Evangile. Il avoit une mère chrétienne , qui lui recommanda en mourant de s'instruire de la croyance des chrétiens , qu'il trouveroit bien plus saine et plus raisonnable que les visions absurdes du mahométisme. H la crut; et, après avoir lu quelque livres de l'ancien et du nouveau Testament , il écrivit au pape Alexandre pour le prier de lui envoyer quelques personnes qui pussent achever de l'instruire. Le pape, ravi de cette conquête spirituelle , lui envoya des missionnaires zélés, avec une exposition détaillée de tous les articles de la foi. Azzeddin les reçut avec joie , et se fit baptiser, mais secrètement : car les premiers de sa cour, qui ne connoissoient de la religion chrétienne que les désordres de la cour romaine en ce temps - là ^ avoient conçu du christianisme l'idée la plus désavantageuse et la plus fausse. Comment, disoient-ils , une même source peut-elle produire à la fois de Veau douce et de Veau salée ? Les chrétiens ne trouvent qu^un breuvage empoisonné dans la fontaine où ils devroient puiser la justice. Tel étoit parmi eux le langage de la prévention et de l'ignorance. On ne voit pas que cette prétendue conversion d'Azzeddin ait produit aucun bien dans ses états. On ne sait pas davantage quelles en furent les suites par rapport à lui-même.

Il est du moins certain qu'elle ne l'empêcha pas de continuer ses ravages. Ses troupes pillèrent Laodicée de Phrygie, qui, après avoir été prise tant de fois,n'étoit plus entourée de murs : ce n'étoit qu'un nombre de maisons isolées et dispersées çà et là au pied de plusieurs

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collines. Les Turcs y firent beaucoup de carnage, et enlevèrent quantité d'hommes et de bestiaux. Le sultan disoit en plaisantant que plus il faisoil de mal aux Grecs , plus ilavoit de caresses et de présens à attendre de la part de l'empereur, afin qu'il nen fît pas davantage; comme on traite avec grand ménagement les maladies pour en arrêter le cours. Ce ne fut pas cependant la voie que prit l'empereur pour se délivrer de ces attaques importunes. Il mit à la tête d'un camp volant Basile Zicandlas et Michel l'Ange pour aller donner la chasse à des hordes de Turcs qui, cherchant des pâturages pour leurs nombreux troupeaux, étoient venus avec toutes leurs familles se poster sur les terres de l'empire. On tomba sur eux pendant la nuit, et, après avoir donné aux troupes un mot pour se reconnoître , on en fit d'abord un grand massacre. Mais les Turcs, ayant enfin appris ce mot , s'en servirent pour échapper à la mort , et il s'en sauva un grand nombre.

An. 1175. La guerre n'étoit pas encore déclarée entre l'empe- Cînn. l. 6,reur et le sultan d'Icone, mais elle se faisoit de part et c.^ i3 , p^j, des courses et des combats auxquels les ren-

^* ^ ' contres des partis donnoient de fréquentes occasions. Ces deux princes aimoient également la guerre. Tous deux actifs , hardis , entreprenant , peu scrupuleux sur l'observation des traités , brûloient de la passion de s'agrandir. Ils concevoient tous deux de grands projets ; mais ils différoient beaucoup sur la manière de les conduire. Azzeddin , prudent et avisé , plein de précautions et de ruses, n'exposoit pas sa personne; il ne combattoit que par ses généraux ; et du centre de son palais il dirigeoit toutes les opérations d'une campagne. Manuel , ardent et impétueux , à la nouvelle d'une incursion , étoit le premier à cheval. Non content d'être la tête de ses armées, il en vouloit être le bras, et ne pensoit pas faire la guerre , s'il n'en affrontoit les dangers. Sani- «an , qui avoit été sultan de Galalie , chassé de ses états

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par son frère Azzeddin, après avoir erré quelque temps de contre'e en contre'e,s'étoit retiré à la cour de Manuel, et Tanimoit encore contre ce prince farouche , qui sacrifioit à son ambition la foi , la reconnoissance , et les devoirs même dç la nature. Il n'étoit pas besoin de tant de motifs pour faire prendre les armes à Manuel. Tranquille du côté de l'Occident, il lève une armée pour passer en Asie. Azzeddin emploie ses ruses ordinaires pour détoiirner l'orage. Il envoie des ambassadeurs protester à Manuel qu'il est prêt à le satisfaire , et à l'aider même de ses troupes pour se remettre en possession des villes qu'il voudroit réunir à l'empire. Quoique Manuel ne compiât pas beaucoup sur les paroles de ce prince, cependant, pour mettre sa perfidie au grand jour, il accepta ces propositions , et fit partir Alexis Pétraliphe avec six mille hommes. Dès qu'Azzeddin sut qu'ils avançoient, il fit savoir aux villes d'Asie, dont il n'étoit pas encore le maître, et qui s'étoient mises en liberté , que i'armée de l'empereur étoit en marche, et qu'en vertu des traités il seroit obligé de s'y joindre pour les attaquer, à moins qu'elles ne se hâtassent de prévenir leur ruine en se donnant à lui : qu'en ce cas il les défendroit contre les Grecs , s'ils persistoient dans leur mauvais dessein. Elles ne balancèrent pas à lui ouvrir leurs portes, et, s'en étant rendu maître , il refusa , malgré sa promesse , de les rendre aux Grecs.

Irrité de ce manque de parole, l'empereur résolut de ne plus user de ménagement avec un allié si infidèle. Mais comme la saison étoit déjà avancée, il crut qu'il étoit trop tard d'entreprendre la conquête d'îcone. Il jugea donc plus à propos d'employer le reste de l'année à rétablir Dorylée. Cette ville, située en Phrygie , au milieu dHme plaine fertile en bîé et en excellens pâturages, au confluent de deux rivières très-poissonneuses, étoit autrefois une des plus grandes et des plus célèbres de l'Asie mineure. Le César Nicéphore Mélissène, beau-

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frère âe Tempereur Alexis, avoit pris plaisir à la décorer de tout ce qui pouvoit contribuer à la rendre une habi tation commode et délicieuse. Les palais , les portiques , les bains naturels que formoient des sources d'eaux chaudes , environnés de superbes édifices , joints aux charmes de la situation , y avoient attiré grand nombre d'habitans , et la campagne d'alentour étoit peuplée de villages rians et de riches hameaux. Les Turcs , peuple destructeur , avoient rasé cette belle ville , désolé ses environs , et n'avoient laissé d'autres vestiges de son ancienne splendeur que des monceaux de ruines épars dans une vaste étendue. Manuel résolut de rebâtir cette place importante, qui pouvoit servir de barrière contre les Turcs d'Icone. Il passa donc en Bithynie ; et, ayant rassemblé ses troupes au bord du Rhyndacus, il marcha vers Dorylée. Arrivé en ce lieu , il fit travailler toute son armée, et mit lui-même la main à l'œuvre, portant sur son dos les pierres et la terre. L'exemple du prince inspiroit une ardeur incroyable. En peu de temps Dorylée sortit de ses ruines ; les murs s'élevèrent ; on creusa alentour un large fossé , et dans l'intérieur de la place grand nombre de puits pour fournir de l'eau en cas de siège. Cet ouvrage donna de la crainte aux Turcs , qui s'étoient établis avec leurs troupeaux dans les plaines de Dorylée. Dès que Manuel s'étoit mis en campagne , le sultan , instruit de ce qu'il vouloit faire , mais feignant de l'ignorer , lui avoit envoyé demander la cause de son voyage , le priant d'arrêter sa marche pour ne pas troubler la paix. Manuel , sans s'expliquer davantage, avoit répondu qu'il étoit surpris que le sultan ne devinât pas son dessein. Pendant le cours de l'ouvrage les Turcs firent tous leurs efforts pour en empêcher l exécution, lis attaquoient sans cesse les travailleurs ; ils dressoient des embuscades à ceux qui alloient chercher les vivres et le fourrage , ils mettoient le feu aux granges et aux magasins. Pour la sûreté des four-

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rageurs , le prince prit le parti de les commander luimême ; il sortoit le matin à la tête du détachement , et ne le ramenoit avec lui que le soir. Un jour qu'il s'en étoit dispensé , on vint lui dire , comme il étoit à table, que ses gens étoit enveloppés ; il prend aussitôt ses armes j monte à cheval , perce les ennemis , dégage ses soldats, et les ramène au camp. Sanisan ne fut pas si heureux. L'empereur Tavoit envoyé pour faire le dégât aux environs d'Icone. A peine avoit-il fait quelque chemin , qu'il- fut rencontré par une troupe de Turcs qui taillèrent en pièces son escorte. Il regagna avec peine le camp de l'empereur.

Avant que de partir de Constantinople , l'empereur avoit envoyé Michel Gabras vers Amasie. Cette ville , occupée depuis long - temps par les Turcs venoit de tomber entre les mains d'Azzeddin , qui avoit dépouillé de leurs états les autres sultans de toutes ces contrées. Accablée sous le joug des musulmans , elle souhaitoit de rentrer sous la puissance de ses anciens maîtres , et elle le fit savoir secrètement à l'empereur. Gabras eut ordre de s'approcher de cette ville avec les troupes qu'il trouveroit en Paphlagonie , et celles qu'il feroit venir de Trébizonde et des autres villes de la province de Pont. Lorsqu'il fut près d'Amasie, il reçut une députation des habitans qui l'invitoient à venir en prendre possession. Mais, comme Azzeddin avoit une armée campée à peu de distance , le général grec refusa d'y entrer, craignant quelque trahison. Les otages qu'on lui envoya ne purent le rassurer. Les Amaséniens, partie par mépris de sa timidité , partie par indignation de sa défiance injurieuse , firent entrer dans leur ville l'armée d'i\zzeddin, et Gabras fut obligé de revenir avec honte au camp devant Dorylée. Manuel, après lui avoir reproché sa lâcheté , fit partir l'eunuque Thomas pour aller sommer Azzeddin de lui rendre Amasie, et le menacer de son ressentiment , s'il s'obstinoit à la retenir. Le

3î6 IIÎSTOIRE DU BAS -EMPIRE.

sultan ne tint compte de ces menaces, et peu s'en fallut que Thomas ne fut tué au retour par les Turcs postés sur son passage. Il ne sera pas hors de propos de raconter la fortune de cet eunuque. Il étoit né dans Lesbos , d'une famille pauvre, mais avec une ardente envie de s'enrichir; ce qu'il ne pouyoit faire que dans une grande ville , où le nombre des dupes est proportionné à celui des habitans. Il vint donc à Constantinople, et se donna pour chirurgien , mais ne se mêlant que de la saignée. Avec un mérite si mince, son adresse, ses complaisances, ses propos flatteurs, le mirent à la mode auprès des dames grecques , qui l'introduisirent chez f impératrice, d'où il passa dans le cabinet de l'empereur, et fut employé dans les affaires. Il devint riche ; et voulant de plus être noble , ce qu'il ne pouvoit devenir à Constantinople, il recueillit toute sa fortune, et, sans prendre congé de l'empereur, il la transporta en Palestine , où n'étant pas connu , il espéroit pouvoir prendre impunément le titre qui lui plairoit davantage. Trompé dans son attente , parce qu'il fut reconnu, il retourna auprès de l'empereur , qui lui pardonna son évasion. Mais peu de temps après , étant tombé en disgrâce , il fut enfermé dans la prison du palais , où il passa le reste de ses jours à regretter sa cabane de Lesbos.

Manuel, après avoir rétabli et repeuplé Dorylée, où il laissa une forte garnison , alla réparer la ville de Sublée, que je crois être l'ancienne Silbium , près des sources du Méandre. Il y fut encore inquiété par les Turcs, qu'il fallut combattre et repousser plusieurs fois. Ayant mis tout ce pays en état de défense , il reprit la route de Constantinople. Comme il remarquoit qu'une grande partie de ses soldats s'étoient débandés malgré ses défensses réitérées, il chargea de la recherche de ces déserteurs un certain îsach , barbare de nation , mais qui s'étoit avancé au service de l'empereur, jusqu'au grade d'un de3 premiers officiers du palais. Isach , qui,

malgré la fortune qu'il avoit trouvée à Constantinople, conservoit dans son cœur un fond de haine contre la nation grecque, abusa du pouvoir dont il étoit revêtu pour satisfaire sa rage. îl arrêtoit tous ceux qu'il rencontroit , laboureurs, marchands, voyageurs; et quoiqu'ils n'eussent jamais porté les armes, il les traitoit comme déserteurs, et les punissoit encore plus cruellement, leur faisant arracher les yeux. L'empereur, de retour à Constantinople , apprenant cette injuste barbarie, entra d'abord en grande colère; et, l'ayant rappelé, il fut sur le point de lui faire subir le même supplice; et c'eût été le traiter encore avec trop d'indulgence. Il lui pardonna cependant ; mais la justice divine se chargea de punir ce monstre. Il mourut misérablement peu après, et ses enfans, héritiers de l'exécration publique, périrent tous par divers malheurs. Manuel, qui n'avoit pas pardonné à Gabras, le mit entre les mains des juges pour lui faire son procès selon les formes régulières. Les juges le condamnèrent , et remirent sa punition à la discrétion du prince , qui le fit charger de chaînes et mettre en prison. Mais quelque temps après il lui accorda sa grâce, et lui rendit même toutes ses \ dignités.

Le rétablissement de Dorylée chagrinoit beaucoup le An. 1176. sultan d'Icone. Il envoya un des seigneurs les plus dis- JSiicet. l. 6, tingués de sa cour porter ses plaintes à l'empereur, ^^.^'cinn.^l!^t\ lui faire les offres les plus avantageuses, s'il vouloit re- ^gj^^/^ly^ nouveler le traité de paix et d'alliance. L'empereur ne/. 21, c. 12. répondit que par des reproches d'ingratitude et de Monu^ mauvaise foi, èt se prépara à une guerre qu'il ne vouloit „ ^omuald.s

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