ALEXIS COMNÈNE II. ANDRONIC
An. 1180. Les trois premiers Comnènes avoient relevé l'empire qui penchoit vers sa ruine. Leurs exploits les avoient rendus redoutables au-dehors. Mais, plus occupés de la gloire que du salut de l'état, ils n'avoient pas assez travaillé à en guérir les maladies; et tandis qu'ils repoussoient les barbares et qu'ils réparoient les brèches de l'empire, ils avoient été trop peu attentifs à réprimer les ennemis intérieurs, plus dangereux encore, qui en minoient les fondemens. Le luxe et la rapine, compagnons inséparables, la misère et l'indignation secrète des peuples accablés d'impôts et déjà révoltés dans le cœur, la corruption des ministres qui vendoient et la justice et l'injustice, et le prince même, l'ignorance de la religion, dont de vaines superstitions avoient usurpé la place, la débauche qui règne plus impérieusement que le monarque, lorsqu'elle s'assied avec lui sur le trône , tous ces désordres menaçoient des derniers malheurs , si le successeur n'y apportoit un prompt remède. Mais c'étoit un miracle au-dessus de l'âge et du génie d'Alexis , fils de Manuel. Son règne est l'époque fatale de la première destruction de l'empire grec. Tous les ressorts de l'autorité impériale s'étant relâçhés entre les mains d'un enfant, les incursions des barbares d'Orient et d'Occident, les révoltes fréquentes des seigneurs ambitieux , l'avarice des ministres , la mollesse , la tyrannie, les meurtres, les perfidies des souverains qui se
trahissoîent successivement, achevèrent d'abattre une puissance ébranlée depuis si long -temps, jusqu'à ce qu'enfin elle fût envahie par les Latins.
Alexis n'avoit que onze ans lorsqu'il perdit son père Nicet. c. i.
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et avec Jui toutes ses ressources. Marie sa mere, voyant z-zyc. lo, Manuel sans espérance, n'avoit pas attendu sa mort ^'^^^g^. pour se retirer dans un monastère, où elle avoit \iv\s Hoi>. l'habit de religieuse avec le nom àç^ Xéné. Mais ]^^^^ dl^Tonsenm encore, aussi légère et aussi ambitieuse qu'elle étoit ^- 2, belle, elle«iavoit bientôt essuyé ses larmes; et, sous prétexte de guider son fils dans un âge si tendre , elle quitta au bout de peu de jours un habit et un nom qui ne la dédommageoient pas des plaisirs et des grandeurs dont elle s'étoit fait une trop douce habitude. Elle prit donc 1 en main la tutelle de son fils. Mais la tendresse mater- ' nelle n'étoit pas sa passion dominante. Alexis, protosébaste, fils du défunt Andronic et neveu de Manuel, lui en avoit inspiré une autre beaucoup plus vive du vivant même de son mari. Il partagea avec elle tout le pouvoir; et la curiosité libertine de la cour découvrit aisément qu'entre eux la liaison politique n'étoit pas la plus intime. Mais, sur un théâtre si corrompu, cette intrigue causoit moins de scandale que de jalousie. Les courtisans étoient divisés en trois classes. Les mis, idolâtres de la princesse , et plus efféminés qu'elle-même, ne songeoient qu'à supplanter dans ses bonnes grâces le protosébaste ; c'étoit leur unique affaire. L'œil enflammé, la flatterie sur les lèvres, en posture d'esclaves, et vraiment esclaves de leur passion, ils rampoient aux pieds de l'impératrice, étudiant tous ses mouvemens, épiant ses moindres regards , qu'ils s'empressoient d'attirer sur eux par leur magnificence ; ils ne déroboient à cette adoration servile que le temps qu'ils donnoient au soin de leur insidieuse parure : âmes énervées, dignes du mépris de leur idole. D'autres, plus sérieux et plus sombres , profitoient de la distraction que ces galante-
ries faisoient aux affaires pour piller le fisc elles sujets; et prévoyant bien que ces amusemens frivoles se termineroient par quelque catastrophe funeste , ils se hâtoient de s'enrichir à force de vols et de concussions , pour avoir de quoi jouir lorsqu'il ne resteroit aux autres que le désespoir. D'autres enfin , plus hardis , aspiroient à la souveraineté , et tramoient sourdement des complots pour faire tomber un enfant et se mettre à sa place. Tous se réunissoient contre le protosébaste , dont l'insolent orgueil insultoit à toute iKpcour. On disoit même que Marie, pour faire régner son amant , avoit fait avaler du poison à son fils , mais que les médecins en avoient empêché l'effet. Dans l'agitation de tant de cabales, nul ne s'occupoit de l'éducation du jeune prince. Abandonné à lui-même, emporté comme une feuille légère au milieu des tourbillons de la cour , perdu dans les voies tortueusses des diverses intrigues, à chacune desquelles il prêtoit son nom sans le savoir , il ne prenoit de la puissance souveraine que la mollesse, la fierté, le mépris des sujets. La chasse, les chevaux, les jeux de ses jeunes courtisans, aussi peu instruits que lus, faisoient toute son étude. Les forêts et ses écuries étoient l'école où il apprenoit à gouverner les hommes.
An. iiSi. L'état de crise où se trouvoit le gouvernement réveilla dans le cœur d'Andronic le désir et l'espérance de monter sur le trône; ce qu'il avoit tenté sans succès. Pour éclaircir l'histoire de ce méchant prince, dont la scélératesse va jouer le plus grand rôle , il faut en reprendre la suite de plus haut. Nous l'avons laissé avec sa concubine Théodora auprès du sultan de Colonée , dont il entretenoit l'amitié par les courses et les ravages qu'il faisoit sur ics terres de l'empire. Au bout de quelques années, Manuel , après avoir tenté inutilement plusieurs moyens pour le surprendre, le prit enfin par sa passion, il chargea Nicéphore Paléoîogue, duc de
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Trébizonde, à quarante lieues de Colonée, d'enlever Théodora. L'ordre fut heureusement exécuté. Théodora fut conduite à Constantinople avec ses deux enfans. C'étoit un appâ^t bien puissant pour attirer Andronic, dont l'amour pour cette princesse continuoit dans toute sa fureur. Il écrit aussitôt à l'empereur , lui demande pardon de ses fautes passées , et la permission de revenir à la cour, sous sa parole impériale qu'il ne lui sera fait aucun mal. Tous les forfaits d'Andronic n'avoient pu entièrement étouffer la tendresse que l'empereur avoit conçue pour lui dès l'enfance. Il lui accorda tout ce qu'il demandoit; et le fugitif, de retour à Constantinople, pour achever de désarmer la colère du prince^ par un spectacle pitoyable , se rendit au palais portant au cou une chaîne de fer cachée sous ses habits. A la vue de l'empereur, il se prosterne tout entier, et, découvrant sa chaîne , le visage baigné de larmes , il implore d'une voix lamentable la miséricorde du prince, qui ne peut lui-même retenir ses pleurs, et l'invite à se relever. Androuic refuse cette grâce , à moins que l'empereur n'ordonne à quelqu'un desassistans de prendre la chaîne et de le traîner jusqu'au pied du trône , où il voulut encore demeurer long-temps prosterné. Cette scène qui , dans le cœur d'Andronic, n'étoit qu'une comédie, attendrit beaucoup l'empereur et tous les assistans. Après la mort d'Andronic , on se ressouvint , comme d'un présage de ce qui devoit arriver , qu'Andronic avoit été traîné par Isaac l'Ange, qui lui ôta dans la suite l'empire et la vie. L'empereur le traita avec humanité, et lui rendit même ses bonnes grâces. Mais , pour épargner à Andronic de nouveaux attentats, et à lui-même de nouveaux soupçons, après lui avoir fait jurer une fidélité inviolable à sa personne, à celle de ses enfans et à l'empire, il l'éloigna de la cour, et lui fixa pour demeure la ville d'OEnoé dans le Pont polémoniaque au bord de la mer Noire,
Andronic y vivoit tranquille. Eloigné de la foudre et des orages , comblé des bienfaits de l'empereur , il serabloit avoir rendu le calme à son âme si long -temps agitée. Mais, après la mort de Manuel , la conjoncture , qui sembloit inviter son ancienne ambition, ralluma . bientôt le feu caché sous la cendre. Un enfant sans caractère, une mère livrée à ses plaisirs, un favori odieux à la cour et à tout l'empire, des ministres occupés au pillage lui montroient un chemin facile pour parvenir où il avoit toujours aspiré. Mais il lui falîoit une armée et un prétexte spécieux pour l'assembler. Après plusieurs projets qui se détruisoient l'un l'autre, il jeta les yeux sur la formule du serment qu'il avoit prêté à Manuel et à son fils ; elle finissoit en ces termes : Si Je découvre, soit par moi-même , soit par d'autres , quelque chose de préjudiciable a Vhonneur et au salut de votre famille ou de l empire , je jure de vous le déclarer et de m'y opposer de tout mon pouvoir. Ces dernières paroles lui mettoient les armes à la main, et la couronne sur la tête. Il entre aussitôt en action. Il écrit lettre sur lettre au jeune Alexis, au patriarche Théodose, à tous ceux qu'il croit chérir encore la mémoire du défunt empereur. Il exagère l'abus que le protosébaste faisoit d'un pouvoir usurpé, le danger évident du jeune prince, le déshonneur dont un indigne favori flétrissoit la maison impériale , passion honteuse qui faisoit rougir tout l'empire, et que la renommée publioit dans toutes les cours étrangères jusqu'au bout du monde. Andronic n'étoit jamais plus éloqvient que lorsqu'il employoit le déguisement et le mensonge. Hypocrite effronté , il abusoit même des divins oracles , et avoit toujours à la bouche quelque passage de saint Paul. Il sut donner à ces reproches sanglans tant d'énergie, qu'il embrasa tous les cœurs. On oublie tous ses crimes ; l'infortune et une longue expérience ont enfip changé ses mœurs ; c'est maintenant le patron de la vertu. Son puissant
génie, son zèle pour t'honnenr et le salut de l'empire , en sont l'unique ressource. On l'invite , on l'attend avec impatience. Il quitte Œnoé et entre en Paphlagonie. Partout où il passe.il expose le serment qu'il a fait ; c'est pour l'acquit de sa conscience qu^il va tirer de péril le fils de son maître chéri. Son passage est fêté par toutes les villes. Andronic est l'ange exterminateur des tyrans. Les mécontens s'assemblent en foule autour de lui. Mais, ne se trouvant pas encore assez accompagné, il s'arrête sur la frontière de Bithynie pour attendre que les désordres de la cour soient parvenus à leur comble.
On eût dit que le protosébaste étoit d'intelligence An. 1182. avec Andronic contre lui-même. Loin de prendre des iVîcet. c. 4.] mesures pour arrêter ce commencement de révolte et pour se concilier les esprits , aveuglé par son orgueil et par les faveurs de l'impératrice, il se rendoit de plus en plus odieux. Il éclipsoit le prince et son conseil : jaloux de l'autorité souveraine, il vouloit être non le canal , mais la source de toutes les grâces. Il dicta au jeune empereur un édit qui portoit que tous les ordres quelconques, quoique signés de la main du prince, n'auroîent d'exécution qu'après que le protosébaste y auroit ajouté la souscription avec l'encre verte en ces termes : Soit fait , ainsi qu'il est ordonné. Muni de ce pouvoir absolu , il ne ménagea plus rien. Tous les trésors de l'empire, qui avoient coûté aux empereurs précédens tant de violences et de contraintes , et à leurs sujets tant 1^ de larmes et de malédictions, disparurent entre ses mains et en celles de l'impératrice mère, qui les dissipoit en fêtes , en festins , en bâtimens de caprice , en aveugles profusions. Tant de sujets de mécontentement aigrissoient les esprits. Tous les yeux se tournoient vers Andronic. On l'attendoit comme le sauveur de l'empire. Les seigneurs l'appeloient par des messages continuels , et lui reprochoient sa lenteur ; ils lui protestoient qu'il
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seroit reçu à bras ouverts , et ne trouveroit nulle opposition.
Nicet. c4 , Dans la chaleur de tant de sollicitations il n'en étoit ' point de plus empressées que celles de Marie, fille de Manuel, et femme du César Jean. Cette princesse, fière et pleine de courage , indignée de l'insolence du protosébaste , et plus encore de la supériorité qu'il afîectoit sur elle, ne cessoit d'aiguillonner Andronic, qui ne différoit que pour se faire désirer davantage. Impatiente et incapable de déguisement , elle s'opposoit en face au protosébaste ; elle n'oublioit rien pour le traverser; elle forma une ligue de ses ennemis. Les principaux étoient Alexis Comnène , fils naturel de Manuel ; Andronic Lampardas, guerrier estimé; Manuel et Jean, fils légitimes de ce même Andronic qu'on appeloit avec tant d'instance ; Jean Camatère , préfet de Constantinople. Plusieurs autres seigneurs entrèrent dans ce complot. Tous jurèrent de veiller à la sûreté de l'empereur et de détruire le protosébaste. On n'attendoit que l'occasion. On se flatta de la trouver le samedi de la première semaine de carême , jour de la fête de saint Théodore , que le protosébaste devoit aller célébrer dans Téglise de ce saint martyr. Tout étoit préparé.; on avoit aposté des assassins. Le coup manqua par quelque aventure ; et plusieurs semaines après le complot fut découvert. Les conjurés furent arrêtés et mis en prison ; ils n'attendoient que le supplice.
Marie, qui les avoit précipités dans ce malheur, étoit trop ardente pour les abandonner. Après plusieurs jours de sollicitations inutiles auprès de l'empereur et de sa mère, elle levé le masque, et court avec son mari à l'église de Sainte-Sophie en criant à haute voix : A moi, citoyens ! secourez la fille de voire empereur contre une marâtre et un indigne favori. Le patriarche et le clergé, touchés de compassion , lui ouvrent les portes ; le peuple accourt en foule. L'état déplorable d'une fille et d'une
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sœnr d'empereur tire des larmes à tous les assistans. Marie, les voyant attendris, leur inspire la hardiesse de combattre pour elle , en fortifiant par des largesses le pathétique de ses discours. On gémit , on s'irrite, on court aux armes. Dans cette alarme , l'impératrice , effrayée , lui envoie offrir le pardon. Elle répond fièrement que c^est h elle a le donner ^ que le protosébaste est le coupable ; qu'il veut faire périr V empereur et se rendre maître de létat; que son administration pernicieuse a déjà ruiné les affaires ; qu'elle ne lui fera grâce qu'après qu'il aura mis en liberté les prisonniers , et qu'il sera dépouillé d'un injuste pouvoir dont il abuse. L'empereur , que le protosébaste faisoit parler à son gré , envoie ordre à Marie de sortir de l'asile , et la menace de l'en faire tirer par force. Elle répond par un défi ; et, pour se mettre en état de défense , elle poste des gardes aux portes, elle garnit de soldats toutes les fenêtres. L'église devient une place de guerre. Outre une multitude de Grecs prêts à mourir pour elle, une troupe de gladiateurs italiens qui se trouvoient alors à Constantinople , un grand nombre d'ibériens qui s'y rendoient tous les jours pour le commerce, gens féroces et déterminés, viennent ''lui offrir leurs services. Elle en fait une armée. Le patriarche, voyant le lieu saint changé en un champ de bataille, veut en vain apaiser la princesse par de sages remontrances. Au lieu de l'écouter, elle entraîne le clergé même dans son parti. Trois prêtres, la croix à la main, se mettent à la tête des séditieux. Ils traversent toutes les rues , toutes les places de la ville , vomissant mille injures contre le protosébaste et l'impératrice. Le peuple se joint à eux. On pille , on abat le palais du protosébaste et les maisons de tous ceux qu'on croît être ses amis. Le préteur Théodore a voit pris la fuite : la fureur se décharge sur ses meubles , sur ses équipages , tout est réduit en poudre.
On n'épargne pas même les registres publics ; qu'on brûle après les avoir mis en pièces.
Ces violences continuèrent plusieurs jours. Ne se trouvant pas assez de soldats à Constantinople pour opposer aux révoltés , il fallut faire venir les troupes dispersées au-delà du Bosphore. Lorsqu'elles furent rassemblées, on les logea dans le palais, et Fon fit les préparatifs pour assiéger Sainte-Sophie. Le César, de son côté , se disposoit à la défense. Il fit abattre plusieurs maisons contiguës qui pouvoient favoriser les assiégeans. Il se fortifia dans plusieurs autres édifices de l'Augustéon , place immense qui s'étendoit entre le palais impérial et Sainte-Sophie ; il en fit autant de citadelles. Le 7 mai l'attaque commença , et les soldats de l'empereur s'étant emparés de Féglise de Saint-Jean l'évangéliste , dont le toit étoit fort élevé , foudroyoient de là les troupes du César; et la grande place étant remplie d'une foule de peuple, aucun coup n'étoit perdu. Le peuple fuit ; les Impériaux ferment les issues de toutes les rues qui rendoient dans la place. Les révoltés sortent sur eux. Il se livre un grand combat , dans lequel les révoltés sont repoussés dans Sainte-Sophie. On les y assiège. Le patriarche, craignant la profanation du lieu saint, se montre aux assiégeans dans ses habits pontificaux avec le livre des saints Evangiles. La religion n'est qu'un foible bouclier contre la fureur. Le César , suivi de gladiateurs et de ses domestiques, fait une vigoureuse sortie; les Impériaux reculent, plusieurs sont blessés; un seul est thé. Tous font ferme ; les révoltés rentrent dans l'église , et les traits volent de part et d'autre. Au déclin du jour les deux partis , également fatigués , se reposent comme de concert. Le patriarche profite de cet intervalle pour envoyer à l'impératrice ; il la menace de la colère de Dieu , qui lui demandera compte du sang répandu sur ses autels , et du pillage des choses qui lui
sont consacrées. La princesse Marie envoie en même temps porter des paroles de paix. Les principaux seigneurs s'entremettent de la réconciliation. La nuit se passe dans une défiance mutuelle, mais sans acte d'hostilité. Le lendemain on convint d'une amnistie absolue et sans exception. Tout rentre dans le calme; chacun se retire dans sa maison, et , la nuit suivante, le César et la princesse sortent de Sainte-Sophie, et retournent à leur palais.
Ce n'étoit pas sans chagrin que le protosébaste se voyoit sans vengeance. Plein de ressentiment , il cherchoit une victime. Le patriarche n'étoit pas compris dans l'amnistie, il n'en avoit pas besoin. Le sage prélat ne s'étoit déclaré pour aucun des deux partis ; toutes ses démarches n'avoient tendu qu'à calmer la discorde. Cependant le favori , irrité de son impartialité même , gagne par argent et par l'appât de la bonne chère les chefs du clergé. Assuré de leur complaisance , il en compose une commission dans laquelle il fait entrer plusieurs sénateurs corrompus , qui avoient charge de condamner le prélat et de prononcer sa déposition. Les menaces de Marie prête à reprendre les armes arrêtent cette inique procédure; et comme elle connoissoit la douceur du patriarche, elle fait garder sa maison, de crainte qu'il ne cède à l'orage , et qu'il ne passe à l'île de Térébinthe, où il avoit fondé un monastère dans lequel il avoit dessein de finir ses jours. Le protosébaste, voyant ses mesures rompues , envoie un ordre secret à Théodose de s'aller enfermer sans bruit dans un monastère hors de la ville. Le prélat obéit ; et, s'étant dérobé pendant la nuit à ses snrveillans , il se retire , à l'insu de tout le monde, dans le lieu qui lui étoit assigné. Le lendemain toute la ville est en alarme ; on cherche le patriarche; on s'écrie que l'impie protosébaste l'a fait jeter dans la mer. Les sénateurs , les parens même du prince , à la suite de Marie enflammée de colère , cou-
rent au palais , redemandent le patriarche , menacent de mettre tout en feu, s'il n'est rendu à son peuple. Le protosébaste est forcé de plier ; il fait revenir le prélat. Tous les ordres de l'état vont au-devant de lui. Il rentre dans la ville au milieu des acclamations, au travers de la fumée de l'encens et des aromates précieux qu'on brûle partout sur son passage. On l'arrête à chaque pas pour lui baiser la main ou le bas de sa robe. La foule du peuple étoit si grande , qu'étant entré le matin dans Constantinople, il n'arriva que le soir à l'église de Sainte-Sophie. Les commissaires qui avoient promis de le déposer se tiennent enfermés dans leurs maisons , craignant à tous momens d'y être forcés et mis en pièces.
iSiceu c. 9, La confusion étoit venue au point que le désiroit Andronic pour faciliter l'exécution de ses projets. Sa fille Marie, échappée de Constantinople, lui fit un portrait fidèle de la discorde sanglante qui déchiroit la famille impériale ; un souffle achèveroit sa ruine , tous les vœux voloient au-devant d' Andronic. G'étoit là le point de maturité. Andronic marche , arrive à Héraclée , et continue sa route à la tête d'une armée qu'il avoît eu le temps d'assembler. Partout où il passe il publie qu'il va délivrer l'empereur des tyrans qui le tiennent captif, et qui en veulent à sa vie pour achever ensuite de ruiner l'empire. Parfait comédien , il déplore le sort de son jeune maître ; la mémoire de Manuel lui est trop chère pour abandonner son fils à des loups ravissans ; il va se sacrifier à son service. Ses gémissemens, ses larmes, ses élans de tendresse lui gagnent tous les cœurs. Ce généreux dévouement lui fait des soldats, et grossit à chaque pas son armée. Le bruit de sa marche réveille enfin la cour impériale, qui, plongée dans la mollesse , n'avoit pas ouvert les yeux sur ses premiers mouvemens. Le protosébaste n'avoit point d'amis; mais l'impératrice avoit une foule d'amans qui.
pour lui complaire , feignoient le plus vif intérêt pour son favori. Il se trouva donc plusieurs comniandans qui opposèrent quelque résistance à l'entreprise d'Andronic, Nicée lui fermasses portes; Jean Ducas , qui comniandoit dans cette ville , ne se laissa ni tromper par ses artifices , ni corrompre par ses promesses. Jean Cornnène , grand-domestique et préfet de Thrace , pouvoit être à\m grand secours dans une révolution. Andronic lui écrivit et employa toute son adresse pour l'attirer à son parti. Au travers des démonstrations de zèle, Jean aperçut le fourbe et se déclara son ennemi. Andronic étoit déjà près de Nicomédie lorsqu'on envoya contre lui un corps de troupes sous la conduite d' Andronic l'Ange , mauvais général , qui fut battu à la première rencontre, quoiqu'il n'eût affaire qu'à un détachement de paysans mal armés , et de milices de Paphlagonie commandées par un eunuque. De retour à Constantinople avec la honte de cette défcute, comme on lui demandoit compte de l'argent qu'il avoit reçu pour l'expédition, au lieu de le rendre , il se cantonna dans sa maison , résolu de s'y défendre. Mais, voyant qu'on se préparoit à l'y forcer, et qu il n'y pourroit tenir longtemps, il prit le parti de s'embarquer de nuit avec sa femme et six fils qu'il avoit, et alla se rendre auprès d' Andronic, qui le reçut avec joie, en citant ce passage de l'Evangile , qu'il avoit coutume de profaner : // est écrit : Voilà que j'envoie mon ange devant voire face pour vous préparer le chemin. Sans s'arrêter à Nicée ni à Nicomédie , il marcha droit au Bosphore. Ayant passé Chalcédoine , il étendit son armée dans la plaine , et, pour en grossir l'apparence , il fit allumer pendant la nuit beaucoup plus de feux qu'il n'en étoit besoin. Dès qu'on vit flotter ses étendards, toute la ville courut au rivage : les lieux élevés , les toits des maisons étoient couverts d'un nombre infini de peuple qui lui tendoit
les bras et l'invitoit à venir par des signes d'empressement et de bienveillance.
Nicet,c. 10. Telle ëtoit la disposition du peuple, qui ne prend pas la peine de cacher ses sentimens, parcer qu'ils sont couverts de l'ombre que lui fait sa multitude. Entre les • citoyens plus aisés à distinguer, les uns faisoient secrètement des vœux pour Andronic , les autres se croyoient quittes de la fidélité qu'ils dévoient à l'empereur en demeurant dans l'indifférence; le peu d'intérêt que les souverains prenoient à leur bonheur les avoit désintéressés à l'égard de leurs souverains. Le protosébaste étoit presque le seul qui ressentît une sérieuse inquiétude. Il ne voyoit plus entre lui et son mortel ennemi' que le fossé de Constantinople. Mais ce fossé étoit le Bosphore , dont il étoit facile de défendre le passage. Il fit sortir tous les vaisseaux du port , et les chargea partie de Grecs, partie de Latins, qu'il paya fort cher, parce qu'il comptoit beaucoup plus sur leur courage. Il en vouloit donner le commandement à ses parens et à ses créatures ; le grand-duc s'y opposa , prétendant qu'en qualité d'amiral c'étoit à lui à nommer les capitaines. Le passage étant ainsi fermé à Andronic^ le protosébaste lui députa un prêtre nommé George Xiphilin , avec une lettre par laquelle il lui promettoit les faveurs les plus signalées, s'il se désistoit de son entreprise. On dit que Xiphilin fut le premier à conseiller à Andronic de tenir ferme ; et il n'eut pas de peine sans doute à le persuader. Andronic le renvoya , chargé de répondre de sa part que , si on vouloit lui faire quitter les armes, il falloit chasser du palais le protosébaste , et lui faire S son procès , dépouiller l'impératrice de toute son autorité , la raser et l'enfermer dans un monastère , remettre le pouvoir souverain entre les mains du jeune empereur, selon le testament de son père. Une pareille réponse étoit une déclaration de guerre ; et Ton s'y pré-
paroit , lorsque Contostéphane passa avec tous ses vaisseaux au bord dWnd renie , et se déclara en sa faveur» Une si grande désertion ôtoit toute espérance au protoscbaste. On ne le ménagea plus ; n'étant plus craint du peuple , il en devint le mépris. On passoit par bandes au camp d'Andronic. Sa haute taille, sa bonne mine, les traits de la vieillesse qui le rendoient vénérable sans effacer les grâces de sa personne , la douceur insinuante de ses paroles , et la magnificence de ses promesses, tous ces attraits imposteurs opéroient une sorte d'enchantement. Presque tous revenoient pleins de zèle pour un prince si aimable. Très - peu apercevoient le loup caché sous la peau de brebis, et le serpent perfide qui perceroit le sein où il auroit repris la vie.
On prehd les armes ; la révolte devient générale. On iV/aï. c. u arrête dafis le palais le protosébaste, on le donne en garde aux Varangues , armés de leurs haches menaçantes. On tire des prisons les deux fils d'Andronic , et les autres qui avoient été enfermés avec eux ; on y jette à leur place les amis du protosébaste. Au milieu de la nuit suivante on le fait sortir sans bruit du palais, et on le conduit avec une escorte renforcée dans la prison patriarchale. C'étoit pour une âme hautaine , née dans la pourpre , élevée par son audace au-dessus du trône même , un sujet de dépit bien humiliant de se voir sans secours , sans un sebl domestique , au milieu des chaînes et des affronts, à la merci du patriarche, qu'il avoit voulu perdre deux jours auparavant. Mais lé prélat , plein de douceur , loin de se ressentir d'une injuste persécution , ne s'étudia qu'à le consoler dans sa disgrâce. Il tâcholt de contenir d'un côté l'insolerlce des Varangues , troupe brutale qui , ayant jusque-là obéi en esclave aux ordres les plus iniques du protosébaste , se divertissoit alors à l'insulter jour et nuit , et à ne lui laisser aucun repos; de l'autre, l'impatience du priiionnier qui , oubliant son infortune , prétendoit en^
eore les traiter en maître. Au bout de quelques jours, on le tire de ce lieu pour le faire monter sur un méchant cheval ; on le mène au bord de la mer , à la suite d'un haillon posé en bannière au bout d'un roseau ; là , on le jette dans un bateau , et on le conduit devant Andronic , qui , ayant assemblé les seigneurs comme pour le juger , lui fait , selon leur avis , crever les yeux. Tel fut le dernier sort de ce tyran voluptueux , puni par un scélérat plus méchant que lui , qui éprouva lui-même dans la suite un châtiment encore plus funeste.
i^icet.c. 11. Pendant qu'Andronic se préparoit au passage , Conc/{o^, st^ntinople étoit dans une étrange agitation. Elle étoit Roi' de^^^^^^^ Latins que leur commerce et la faveur de
monte chr. Manuel avoient attirés de toutes les contrées de lltalie.
Manuel, persuadé de leur fidélité et de leur courage , les combloit de bienfaits : souvent même il les préféroit aux Grecs dans la conduite des plus importantes affaires. Cette confiance du prince allumoit la jalousie de la cour et de la ville , et la différence de sentimens dans la religion aigrissoit encore les esprits. Les zélés auroient pardonné à Manuel tous ses défauts , et même tous ses crimes, s'il n'eût pas été fauteur d'hérétiques; c'étoit le nom que les Grecs donnoient aux Latins , et que ceux- . ci leur rendoient à leur tour. L'animosité n'attendoit que l'occasion d'éclater. Mais, âprès la mort de Manuel, le protosébaste continua de favoriser les Latins ; ce qui augmenta la haine qu'on avoit contre eux. La chute de ce ministre écrasa ses protégés. On se préparoit à les faire périr, ils en furent avertis, et les plus alertes gagnèrent leurs vaisseaux avec ce q\i'ils purent emporter de leurs effets. Les autres , en plus grand nombre , furent les victimes d'une foule effrénée. Andronic avoit envoyé sa flotte , avec des troupes choisies , pour prêter main forte au peuple dans ce massacre. Les Latins , s'étant réunis , se mirent en défense ; il en coûta la vie
à quantité de Grecs. Mais il fallut céder au nombre et prendre la fuite , abandonnant leurs magasins remplis de richesses. Les uns se sauvèrent dans les maisons de quelques grands seigneurs dont ils étoient connus , et qui eurent assez d'humanité pour les cacher à la fureur du peuple. Les autres trouvèrent encore de leurs navires dans' le port , et s'enfuirent à toutes voiles. On mit le feO à leurs maisons , et tout le quartier qu'ils habitoient fut réduit en cendres. Les femmes , les enfans , les vieillards , les infirmes , furent la proie des flammes. Plusieurs s'éloient réfugiés dans leurs églises; on les brûla avec leurs églises mêmes. On traitoit les prêtres et les moines avec plus de cruauté que les autres. Jean , cardinal de Téglise romaine, que le pape Alexandre avoit envoyé à Manuel pour ménager un accommodement entre l'église latine et l'église grecque, fut pris , décapité ; et, par un excès de rage, sa tête, attachées la queue d'un chien , fut traînée dans toutes ks rues. On déterroit les cadavres , on semoit leurs os dans les places et dans les carrefours. Manuel avoit donné aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem un hôpital pour les Latins ; les malades y furent égorgés dans leurs lits. C'éloient les prêtres et les moines grecs qui étoient les plus acharnés au carnage ; ils payoient les assassins ; ils alloient chercher dans les maisons les malheureux qui s'y étoient cacjhés, et, les traînant hors de leurs retraites , ils les livroient à leurs bourreaux. Les plus humains vendoient aux Turcs et aux autres barbares ceux dont ils épargnoient le sang ; et l'on dit qu'il y en eut plus de quatre mille qui furent livrés à ce misérable esclavage. Ce qui montre davantage la fureur dont les Grecs étoient animés , c'est qu'entre ceux qu'ils égorgeoient se trou voient leurs gendres , leurs beauxpères, leur beaux- frères ; les liaisons les plus intimes, les alliances les plus sacrées n'arrêtoient pas leurs bras parricides. Celte barbarie ne demeura pas impunie. Les
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navires fugitifs pillèrent , saccagèrent , mirent à feu et à sang, dans l'espace de soixante-dix lieues, les îles et les côtes de la Propontide , de l'Hellespont , de l'Archipel, ruinèrent les monastères, massacrèrent les prêtres et les moines ; et de ces horribles représailles ils remportèrent plus de richesses qu'ils n'en avoient perdu à Gonstantinople. Ils portèrent le dégât jusque sur les côtes de Macédoine et de Thessalie; ils s'emparèrent des vaisseaux qu'ils trouvèrent dans les ports , et en composèrent une flotte redoutable qui rendit long-temps la mer impraticable aux Grecs.
Je ne m'arrêterai pas à décrire une comète et un épervier extraordinaire qui firent alors trembler Gonstantinople, et qu'on trouva dans la suite avoir annoncé le règne d'Andronic, lorsque ce tyran se fut montré plus effrayant qu'une comète , et plus cruel qu'un épervier; signes frivoles, qui ne sont prophétiques que pour le vulgaire , et inutiles au vulgaire même , puisqu'ils ne deviennent intelligibles qu'avec le commentaire de l'événement. Le dernier de tous ceux qui se rendirent auprès d'Andronic fut le patriarche Théodose , accompagné des principaux du clergé. Dès que le prince fut averti de son arrivée, il alla le recevoir hors de sa tente. x\ndronic étoit vêtu d'une robe violette de toile d'Ibérie , ouverte par le devant , qui ne descendoit que jusqu'aux genoux, et ne lui couvroit les bras que jusqu'au coude. Il portoit un bonnet d'un brun foncé, qui s'élevoit en pointe , et qui rehaussoit encore sa grande taille. Le patriarche étoit à cheval ; le prince se prosterna devant lui, et, s'étant relevé, lui baisa les pieds, lui prodiguant les titres les plus hyperboliques , l'appelant le sauveur de l'empereur, le patron de l'honneur et de la vertu , un autre Chrysostôme. Le prélat , aussi peu sensible à ces éloges qu'ils étoient peu sincères , se contenta de le saluer en silence. Il n'avoit jamais vu Andronic; mais il ne le connoissoit que trop par ses
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forfaits et par le récit de Manuel, qui lui en avoit souvent fait un portrait fidèle. L'ayant envisagé avec une modeste attention , et voyant dans son visage , malgré la régularité de ses traits , je ne sais quoi de dur et de menaçant , un caractère de déguisement et de profonde malice , des sourcils élevés, des regards fiers et étincelans , il ne put s'empêcher de plaindre en lui-même rillusion de ceux qui l'avoient appelé avec tant d'empressement au gouvernement de l'empire ; et se tournant vers le plus proche de ses clercs : Le voilà , lui dit-il à Toreille , tel quon nous l'a dépeint. Andronic l'entendit ; et, jugeant bien à l'air du prélat que la réflexion ne lui étoit pas favorable, il s'approcha à son tour de l'oreille d'un de ses courtisans, et lui dit : Voilà un sombre Arménien. Une parole très-inconsidérée , qui échappa quelque temps après à Théodose dans une conversation avec Andronic, acheva de le perdre dans l'esprit du tyran. Andronic, toujours faux et trompeur, gémissoit de l'abandon où se trouvoit le jeune prince : Je suis , disoit-il, le seul gui s'intéresse à la conserçaiion de cet enfant auguste : personne ne partage mes travaux et mes inquiétudes ; vous-même , saint patriarche , vous ne m'assistez pas de vos conseils , quoique Manuel vous ait recommandé son Jils , et qu il vous ait même préféré à sa famille pour vous charger d'un dépôt si précieux. Le prélat impatienté de cette plainte hypocrite : Prince , répondit-il , vous le savez ; je n'ai abandonné la surveillance du jeune empereur que lorsqu'il n'a plus eu besoin de moi ; je Vai regardé comme mort du moment qu' Andronic s'est chargé du soin de de le conduire. Cette parole fit frémir Aodrouic ; elle fouilloit dans ses entrailles. Et qu' entendez-vous par-là? répliqua -t- il , en lui lançant une œiîbde terrible. Le patriarche , pour ne pas irriter ce lion qui commençoit h. rugir, couvrit comme il put son imprudence : Je veux dire, reparlit-il , qu'un prince tel qu' Andronic a des
Inlens de reste pour gouverner seul et l empereur et Venh: pire , et quil n'appartient ni à un prêtre ni a un vieil- I lard tel que moi de s'ingérer à des fonctions qui demandent un hérot. C'étoit vouloir guérir une blessure par roiicliori rie la flatterie, qu'un peu plus de circonspection se seroit épargnée.
'Nicet.c.xh. Cependant les deux fils d'Andronic se rendoîent maîtres du palais, et prenoient les mesures nécessaires pour assurer son entrée. Tout étant prêt , il monta dans son vaisseau , et , toujours hypocrite , il traversa ie détroit en prononçant avec allégresse ces paroles de David : deviens, mon âme, au séjour de ton repos; le Seigneur fa sauvée ; il a essuyé tes larmes ; il Va garantie des pièges tendus devant tes pas. Il se rendit au palais de Mangane près du rivage, où l'empereur et sa mère s'étoient transportés, comme il l'avoit demandé. Il se proslerna devant l'empereur avec le plus profond respect , et lui baisa les pieds, les baignant de ses larmes toujours prêtes à le servir. Quant à l'impératrice mère, il ne la salua que par bienséance, et d'un air qui montroit bien la haine qu il lui portoit dans le cœur. Après quelques momens il se relira dans la tente qu'on lui a voit préparée, autour de laquelle les principauxseigneursavoient fait dresser la leur, chacun le plus près qu'il avoit pu, s'em pressant à l'envi de marquer leur attachement à celui qu ils regardoierit déjà comme leur maître. La nuit suivatîte on arrêta un misérable mendiant , qui s'avisa de venir à heure indue mendier son pain autour de la tente d'Andronic. Sa mauvaise mine et son air hagard le firent prendre par les gardes pour un sorcier qui venoil jeter sur leur maître qudfjue maléfice. Ils îe tourmentèrent toute la nuit, et ie livrèrent le lendejiiain au peuple qui, dans la chaleur de son zèle, traîna ce malheureux au théâtre, et le brûla vif pour faire sa coiîr au libérateur. Au bout de quelques jours Androiiic voulut voir le tombeau de son cousin Manuel
Arrivé au monastère du Pantocrator , il se fit conduire an lieu de la sépulture. Là , se tenant debout , il pleura amèrement , et poussant des sanglots et des gémissemens lugubres, il donna une grande idée de la bonté de son cœur par ces marques de regrets pour un homme dont il a voit été si vivement persécuté. Comme ses parens vouloient l'arracher d'un spectacle si affligeant : Laissezmoi, leur dit-il, et retirez-vous ; f ai quelque chose à lui dire en particulier. On s'écarta ; on le vit les mains étendues, les yeux fixés sur le marbre, remuant les lèvres et murmurant des paroles qu'on n'entendit pas. Les plus simples crurent qu'il prioit pour l'âme de Manuel; d'autres, qu'il le maudissoit, et qu'il insultoit à ses cendres.
Dès qu'il se vit le maître, il donna un libre coursa ^iceucM' ses méchancetés. S'étant mis en possession de tous les palais, qu'il voulut tous habiter, mais en passant et comme un voyageur, il ne laissa au jeune empereur que les divertissemens et la chasse , se tenant toujours environné de gardes qui suivoient tous ses pas et ne permettoient à personne de l'approcher. Il chassa du palais tous ceux dont le courage ou la prudence pouvoient lui donner quelque ombrage. Tous les honneurs, toutes les grâces furent réservées aux Paphlagoniens , et et à ceux qui avoient servi son ambition. Les personnages recommandables par leur mérite furent les plus maltraités. La noblesse , les actions de valeur, la réputation de vertu étoient des crimes. Ils n'y avoit pas jusqu'aux avantages de la figure qui piquoient sa jalousie. Malheur à ceux dont il avoit autrefois reçu le moindre ' déplaisir. Il n'oublioit rien que les bienfaits. Tous ces gens-là , quelque irréprochables qu'ils fussent , étoient chassés de leurs maisons , bannis de leur patrie : encore étoit-ce leur faire grâce; la plupart avoient les yeux arrachés, ou périssoient dans les fers. La barbarie du prince ouvrit la barrière à toutes les perfidies. On vit
des frères , des fils , des pères non-seulemeut abandonner au tyran ceux qui leur ét oient les plus chers , mais les Irahir eux-mêmes , les accuser d'avoir censuré la conduite du prince, de le haïr, de plaindre le jeune Alexi?. Souvent les accusés se retoiirnoient contre leurs accusateurs, les accusoient à leur tour, et les entraînoient avec eux dans les prisons. Jean Cantacuzène attaquoit un eunuque nommé Zita, comme ayant entretenu le jeune empereur du triste état de l'empire ; et dans la chaleur de sa délation il sauta sur lui en présence d'Andronic, lui meurtrit le visage à coups de poing, lui rompit toutes les dents et lui déchira les lèvres. C'étoit un emportement de zèle qui ne lui mérita que des louanges. Mais bientôt Cantacuzène fut lui-même coupable. On le convainquit d'avoir fait donner le bonjour par un geôlier à son beau-frère Constantin l'Ange , détenu en prison pour îc]i cause que nous raconterons dans la suite. Ce fut un crime de lèse-majesté; on lui creva les yeux ; on le jeta dans un cachot ténébreux. Personne n'étoit assuré de sa liberté, ni même de sa vie. Les courtisans, les adorateurs d'Andronic trembloient eux-mêmes, et croyoient à tous momens entendre la foudre gronder sur leilfs têtes. Ceux qu'il avoit embrassés la veiile étoient massacrés le lendemain. Rien n'étoit plus commim que de voir décapiter le soir un homme qu'on avoit couronné le matin. Aussi les gens éclairés redoutoient les caresses d'Andronic comme l'annonce de quelque outrage, ses largesses comme un pronostic de confiscation , ses éloges comme une sentence de mort. On ne s'étoit pas encore douté qu'il fût habile empoisonneur. Marie, fille de Manuel, en fit épreuve la première. Elle avoit la première signalé son empressement pour le retour d'Andronic jusqu'à exposer sa propre vie : un de ses eunuques la fit mourir par un poison lent qu'Andronîc lui avoit mis entre les mains. JiC Gcsar son mari la suivit de près.
Les grands périssoient; les petits éloient épargnés; il affectoit d'être populaire. Mais les provinces étoient dans un état très-malheureux. Aux maux de la tyrannie se joignoient les désolations de la guerre. Le sultan d'Icone avoit redouté l'infatigable courage de Manuel ; après sa mort il reprit Sozopolis-, s'empara des places voisines, força par un long siège la grande ville d'Attalie, saccagea Cotyée, et conquit des provinces entières. Gen'étoit pas cependant pour Andronic l'ennemi le plus à craindre. Jean Vatace , frère de cet Andronic, tué près de Néocésarée dans le temps de la bataille de Myriocéphales, guerrier vaillant et habile, qui avoit défait les Turcs au bord du Méandre, étoit à Philadelphie, alors capitale de Lydie , dont Manuel hii avoit donné le gouvernement. On le soupçonnoit d'aspirer lui-même à l'ejupire. Soit par cette raison , soit par haine du tyran , il se déclara ouvertement contre Andronic , méprisa ses ordres , et répondit par des menaces à celles de Tusurpateur. Cette hardiesse alluma dans les villes d'Asie le feu de la discorde. Toutes étoient divisées en deux partis, qui se faisoient l'un à l'autre une guerre meurtrière. Andronic fit marcher des troupes, et mit à leur tête Lampardas. Vaîace, alors malade, fit sortir les siennes de Philadelphie, et les donna à commander à ses deux fils Manuel et Alexis. Le combat fut opiniâtre ; il se faisoit de part et d'autre un grand carnage. Vatace, au désespoir de se voir comme enchaîné par sa maladie , moins enflammé de la fièvre ardente qui le dévoroit que du désir de montrer à Andronic à quel ennemi il avoit affaire , se fait porter dans son lit sur une éminence d'où il voyoit la bataille; et de là il envoie à chaque instant des ordres à ses fils, et dirige tous les mouvemens. Ce guerrier, presque mourant, remporta une victoire complète; l'armée ennemie fat entièrement dissipée. Peu de jours après, Vatace expira, et sa mort changea tout à Philadelphie. Les habiîans députèrent
à Andronic , rejetant toute la faute des hostilités sur Vatace et ses fiis. Ceux-ci, craignant le ressentiment du tyran , vont se jeter entre les bras du sultan d'ïcone. Mais, ne lui trouvant pas assez de chaleur pour épouser leur querelle, ils prennent le parti de se retirer en Sicile. Ils se mettent en mer, etsont jetés par la temp|te sur les côtes de l'île de Crète : ils y sont reconnus et arrêtés ; on les conduit au gouverneur , qui auroit bien voulu les sauver. Mais leur aventure avoit fait trop d'éclat ; c'eût été s'exposer à toute la colère d' Andronic. Il lui donna donc avis qu'il les avoit entre les mains, et en reçut l'ordre de leur faire crever les yeux : ce qui fut expcuté.
Andronic triomphoit de joie. La mort de Vatace étoit^ selon lui , un bienfait du ciel , qui combloit de ses bénédiciions son entrée au ministère. Affectant un zèle ardent pour le jeune prince, il trouvoit fort mauvais qu'on ne l'eût pas encore couronné, quoiqu'il eût déjà reçu la coîironne du vivant de son père au moment de son mariage, îl fit tout préparer pour cette auguste cérémonie; . et comme si le char le plus magnifique n'eût pas été
digne de l'empereur , il le porta ïui-même sur ses épaules à l'église, et le rapporta de même au palais, versant des larmes de tendresse. Le peuple, toujours dupe des démonstrations extérieures , admiroit cet excès d'un amour plus que paternel : Andi oaic étoit le plus ferme soutien de l'empereur; et cependant ce même Andronic étoit un traître et un impitoyable bourreau, qui ne prenoit le pupille entre ses bras que pour l'écraser contre terre. An. n83. Maître de toutes les affaires, dont il avoit écarté les NiceL.c. 17. principaux seigneurs, il avoit à craindre dans l'impéra- ^^"^^J^'z 2'^ trice Marie le crédit naturel que donne sur un jeune ^' ^- prince la qualité de mère. Elle s'étoit rendue méprisable par ses galanteries ; i! prit soin de la rendre odieuse même à son fils. ïl ne cessoit de lui insinuer que sa mère étoit son ennemie ainsi que de l'état ; qu'elle traversoit par
ses intrigues les desseins les plus salutaires. Il feignit même de vouloir se retirer, et par ses émissaires il sut si bien animer les esprits contre cette princesse, qu'on l'insultoit en face par les injures les plus atroces. Le patriarche Théodose, plus par devoir que par estime, conservoit pour elle les égards dus à la majesté impériale, et ne pouvoit consentir à la voir chasser du palais. Ce juste ménagement irrita le peuple; sa maison étoit sans cesse environnée d'une foule tunifiltueuse qui lui reprochoit de soutenir le scandale et le fléau de l'empire. Il fut donc obligé de se renfermer dans le silence. Pour donner quelque forme juridique au traitement qu'on vouloit faire à l'impératrice, Andronic assembla un conseil composé de la juridiction du palais. Lorsqu'on en fut venu aux opinions, trois d'entre les juges, qui n'étoient pas aveuglément livrés aux volontés du tyran , déclarèrent qu'avant que de prononcer ils vouloient savoir si c'étoit par l'ordre de Tempereur qu'on alloit juger sa mère. Cette réquisition blessa vivement Andronic : Les voila , s'écria-t-il, les malheureux conseillers du protosébasie ; voila se» indignes coopérateurs ; qu'on s'assure de leurs personnes. Les Varangues approchoient pour les saisir. Le peivple, qui assistoif à celte audience, se jette entre eux et les juges , non pas pour sauver ceuxci, mais pour les maltraiter et les mettre en pièces. Il les sauva cependant sans le vouloir; les juges s'élanl débarrassés des mains de cette multitude, eurent le bonheur de regagner leurs maisons, et Andronic, content de s'en être délivré , ne songea pas à les poursuivre. Cette violence excita l'indignalion de plusieurs seigneurs. Ils concertent ensemble, et s'engagent par sirment à ne point prendre de sommeil qu ils n'ait rjl ôîé !a vie à Andronic. Les chefs du complot ét oient Andronic l'Ange, et le grand-duc Contostéphane , tous deux secondés de leurs fds pleins de courage et de hardiesse. Basile Canialère , intendant des portes de l'empire , et plusieurs
autres seigneurs , enlroient dans cette conjuration. Elle fut découverte presqu'en même temps que forme'e. La maison de l'Ange fut aussitôt investie; mais il eut l'adresse de s'échapper, et se sauva avec ses fils dans une barque de pêcheur. Contostéphane fut pris avec quatre de ses fils, ainsi que Basile Camatère. On leur'creva les yeux. On fit le même traitement à plusieurs autres sans les avoir convaincus, mais sur un simple soupçon. Andronic saisit cette occasion pour se défaire de tous ceux qui lui étoient suspects. Il n'épargna que ceux qui lui jurèrent un dévouement sans réserve. Alors , ne craignant plus d'opposition , il fit arrêter l'impératrice. Elle fut traînée avec ignominie dans un sombre cachot , dans lequel, exposée aux insultes d'une garde insolente, privée de nourriture, elle attendoit à tous momens le coup de la mort. Cependant on instruisoit son procès. Elle fut accusée d'avoir sollicité son beau-frère Béla, roi de Hongrie, à faire incursion sur les terres de l'empire, et à tenter une entreprise sur les villes de Branisoba et de Belgrade. Ses juges n'avoient pris séance que pour la condamner sans même entendre ses défenses. Ils pro^ îioncèrent qu'elle méritoit la mort, et cette injuste sentence fut présentée par Andronic au jeune empereur , qui, tremblant pour lui-même, signa de sa propre main la condamnation de sa mère. Andronic choisit pour présider au supplice Manuel, son fils aîné, et le César George, son beau-frère. A la seule proposition, ces deux princes se récrièrent qu'ils n'avoient point eu de part à la condamnation de la princesse , et qu'ils ne prêteroient pas leur ministère à l'exécution. Le tyran , aussi furieux qu'étonné de trouver si près de sa personne une résistance si hardie, s'emporta en injures et en reproches. Frémissant de rage , et se dévorant lui-même , il se tint plusieurs jours renfermé dans son palais. Mais il eût été sans exemple que les ordres criminels d'un souverain o'eussent pas trouvé d'exécuteurs. Constantin
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Trîpsyqne, commandant de la garde étrangère , et l'eunuque Ptérygionite, qui a voit empoisonné Marie , sœur de i'empereur , se firent un mérite d'étrangler sa mère. Le cadavre fut jeté dans la mer; et cette princesse adorée , qui passoit pour la merveille de son siècle à cause de sa beauté , n'eut point d'autre sépulture que le sable du rivage. Andronic fit effacer tous ses portraits; il n'eu laissa subsister qu'une statue , à laquelle il fit donner les rides et toute la difformité d'une vieillesse décrépite. ^
Toute la famille impériale tomboit autour du jeune Nîcet.ciS. empereur : il ne voyoit plus de soutien que dans le zèle Hov.^^'^ incorruptible du patriarche Théodose. La constance du P^S^^^dBa*^ prélat , toujours opposé au crime , fut la cause même qui en délivra le tyran. Andronic , respectant aussi peu les lois de l'Eglise que celles de l'état, résolut de marier sa fille Irène , qu'il avoit eue de Théodora, avec Alexis, fils de Manuel et de l'autre Théodora , sa concubine. Le mariage étoit assorti en un point, les deux époux étant également le fruit d'une liaison criminelle : mais il étoit doublement contraire aux canons, les deux pères étant cousins-germains, et les deux mères au même degré de parenté entre elles. Andronic dressa un cas de conscience signé de sa main , et l'envoya au synode. Il demandoit si l'on pouvoit permettre un mariage qui s'écartoit un peu des règles cononiques, mais qui d'ailleurs apportoit à l'état de grands avantages. On devina aisément les personnages intéressés , et ce fut une pomme de discorde. L'église grecque ne connoissoit point de dispense sur l'article des mariages , et faisoit profession d'une rigidité inflexible à observer les canons. Mais les prélats courtisans , accoutumés aux tables des grands, et qui, aspirant à de plus riches évêchés , étoient toujours prêts à vendre l'Evangile à la fortune, trouvoient que ce n'étoit pas même une question ; et qu'une alliance illicite altérant dans sa source toute consanguinité , des bâtards
ne poavoient avoir entre eux aucun degré de parenté. D'autres , pins scrupuleux, parce qu'ils ëtoient moins intéressés, rejetoient ces sophismes de cour , et, s'attachant à la loi naturelle , condamnoient ce mariage comme incestueux. C étoit le sentiment du petit nombre , à la tête duquel était le patriarche Théodose. Andronic sentoit l'importance de son suffrage. Il mit en œuvre tout ce qu'il avoil d'éloquence pour le persuader ; il en vint mên-e aux nienaces : elles furent également inutiles. Mais Théodose , voyant que le mauvais parti l'emportoit, résolut de ne pas prostituer son ministère , sortit de Consîantinople, et se retira dans Vile de Térébinthe , où il s'étoit bâti un hospice et un tombeau. Andronic n'eut garde de le retenir; charmé de cette démission volontaire, il fit célébrer le mariage par l'archevéqtie de Bulgarie, qui se trouvoit alors à la cour. Il s'agisssoit de remplir le siège patriarchal. Les aspirans ne manquoient pa^. Basile Camatère , différent de celui dont nous avons déjà parlé , emporta la place en promettant par écrit de se prêter sans exception à toutes les volontés d'Andronic , et de ne rejeter comme illégal que ce qui pourroit lui déplaire.
ISicet.c, 18. Tant de crimes ouvroient un large passage à l'ambi- Monte chr, tion d'Andronic. Il ne lui restoit plus à détruire qu'un enfant auquel il avoit enlevé toutes ses défenses. L'artificieux usurpateur voulut qu'on parût lui faire violence à lui-même , et que le jeune prince fût l'artisan de sa propre ruine. Il fit représenter au sénat par ses émissaires que fout étoit en feu dons l'empire , et que pour l éteindre on avoit besoin d'un chef habile , vaillant , expérimenté , capable de réunir le pouvoir souverain avec les qualités qui en Jont toute la force ; que la Bithynie étoit soulevée , Isaac l'Ange et Théodore Cantacuzene dans Nicée , Théodore l'Ange dans Pruse , ayant levé l étendard de la révolte ; que l'état ne venait de ressource que dans la tête d Andronic ; que , pour l armer
de V autorité nécessaire , il fallait la ceindre du diadème , et forcer ce prince trop modeste à partager la puissance avec le jeune empereur , qui soupirait luimême après un collègue dont il attendait son salut. Cette proposition étoit à peine énoncée , qu'on s'écria de toute part : G est ce que nous désirons tous depuis long- temps ; ce serait un crime de différer : vivent , vivent Alexis et Andronic Comnene ! quHls soient immortels , toujours puissans , toujours heureux. A ces cris, tout Constantinople accourt au palais : jeunes et vieux, nobles, bourgeois , artisans, confondus ensemble , répètent avec transport cette acclamation tumultueuse. Deux magistrats , esclaves secrets d' Andronic , s'élancent hors du sénat , et , pour signaler leur zèle * par la plus indécente folie , ils jettent les marques de leur dignité ; et , s'étant couverts d'une robe blanche , comme des danseurs de théâtre , ils vont danser au milieu des carrefours , et font danser tout le peuple , menant ce branle extravagant , et entonnant à la louange d' Andronic vme chanson ridicule, que mille voix répètent. Tandis que le penple se livroit à cette ivresse , les gens sensés , qui connoissoient mieux Andronic , gémissoient en secret , et prévoyoient les larmes où cette aveugle joie alloit les conduire. Andronic , feignant d'être étonné de ces clameurs imprévues, vient au palais de Blaquernes , et entre dans l'appartement d'Alexis , comme pour lui en demander la cause. L'empereur , se voyant environné d'une foule de peuple qui proclamoit Andronic , croit n'avoir d'autre parti à prendre que de # se prêter à l'ènlhousiasme universel; il invite Andronic à partager sa couronne. Andronic refuse l'honneur qu'il désire avec passion ; et pour vaincre sa résistance simulée , les plus échauffés le prennent entre leurs bras et le portent sur le trône. On le dépouille de ses habits pour le revêtir des marques de la dignité impériale. Le lendemain les deux empereurs vont ensemble à
Sainte Sophie : Andronic portoit naturellement dans sdà air qiielqiiechose de sombre et de farouche; mais ce jour-là, tout dans son visage et dans ses regards annonçoit la douceur et la bienveillance. Sa férocité étoit rentrée au fond de son cœur. Le peuple en concevoit le plus favorable augure. Au moment de la proclamation Ton changea Tordre observé la veille , Andronic fut nommé avant Alexis. Il a'éloit pas raisonnable, disoit-on , de préférer un enfant à nn vieillard respectable par sa prudence et par la supériorité de son génie autant que par ses cheveux blancs. Le patriarche Basile fit la cérémonie du couronnement ; et lorsqu'on en fut venu à la participation des saints mystères , le scélérat , qui portoit tout l'enfer dans son cœur , après avoir communié sous l'espèce du pain avec une dévotion feinte et sacrilège, prit en main le calice , et levant les yeux au ciel, puis les abaissant vers les assistans : Je protesté , dit-il, d'une voix haute entrecoupée de soupirs , et je prends à témoin le corps et le sang de mon Sauveur ; que je ri accepte le diadème que pour aider mon cousin Alexis à en soutenir le poids et pour affermir son pouvoir. Il sortit de Sainte-Sophie accompagné du plus briliant cortège et d'une garde nombreuse , et se rendit en diligence au grand palais , sans s'arrêter en aucun lieu quoique ce fût l'usage des empereurs, dans leur couronnement et dans leurs triomphes, de visiter les églises qui se trouvoient sur leur passage. On ne put deviner si ce fut par crainte ou par l'empressement qu'il avoit de cesser de se contrefaire.
Dès qu il se vit quitte de ces hommages fastidieuis qui suivoient la cérén;onie du couronnement , il reprit la suite de ses crimes., Résolu de régner sans collègue, il assembla son conseil ordinaire , c'est-à-dire les scélérats qu'il avoit à ses gages, pour décider du sort d'Alexis. Tous furent d'avis qu'un état ne pouvoit être bien gouverné que par un seul maître , et qu'il falloit réduire
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Alexis à la vie privée. AncJrosiic n'étoit niilîement arrêté par la protestation qu'il venoit de faire au pied des autels au milieu des plus redoutables mystères, et ses Conseillers ne Tétoient pas davantage par les l3elles paroles dont ils avoient leurré le peuple, en lui faisant accroire qu'on ne mettoit Andronic à côté d'Alexis que pour le soutenir. Ce premier pas étant fait , oîi alla plus îoin. Les politiques noirs et inhumains représentèrent que iaitif: • la \ïe au prince dépossédé, c'étoit conserver un germe de révolte, et que lé plus sûr, pour n'y pas revenir à deux fois, étoît de lui enlever la tête avec la Couronne. Cet avis ne fut pas contesté. On l'exécuta surle-chanip. La nuit suivante trois satellites enfoncent les portes de l'appartement d'Alexis, et l'étranglent dans son lit avec la corde d'un arc. Ils portent son corps devant Andronic, qui le poussant du pied : Ton pere , dit-il,ywi' un perfide , ta mere une prostituée, ci toi un imhécille. On lui coupa la tête, que le tyran fit jeter dans une fosse profonde où l'on précipitoit les cadavres des criminels. Le corps, enfermé dans une caisse de plomb, fut mis entre les mains de deux officiers du premier rang, avec ordre de l'aller jeter dans la mer; et , par un raffinement de barbarie sans exemple, la barque chargée de ce déplorable dépôt, portoit en même temps une troupe de musiciens qui chaotoient et jouoîent sur leurs instruriîens des airs de réjouissances; comme si ces aifrenses funérailles eussent été la pompe d'un triomphe. Ainsi périt ce prince à peine sorti de i'eîifance heureux s'il fat mort au berceau. îl ne respira quelques années que pour se voir environné de crîiîies. Né pour la puissance souveraine, il n'en éprouva que les périls et les maiheurs. , Il avoit porté trois ans le nom d enipereur et commençoit la quinzième année de son âge. Cette horrible scène se passa dans le mois d'octobre de Fan xi83.
Si l'ambition eût été la seul vice d'Andronic^ par- jsicet. An^ Venu au comble de ses désirs, il n'auroit usé de la ^'z
ÏÎIST, DU BAS-EMP. TOM, ÎX, 1(8
^o^er de puissance souveraine que pour obscurcir par un sage ^ZieWc. cAr. gouvernement la mémoire de ses forfaits. Cet heureux MontTdir,^ changement ne sembloit pas être au-dessus de ses forces.
Il avoit l'âme ferme , toutes les ressources du génie , toutes les lumières de l'esprit. Il connoissoît la vertu, et îl y croyoit j il avoit même étudié les saintes lettres; et le dialogue qu'il composa contre les Juifs , et qui s'est conservé jusqu'à nous , montre assez qu'il étoît instruit des vérités du christianisme. Mais c'étoit un coeur pervers et profondément corrompu, endurci par l'habitude de la débauche, et qui conservoit encore au milieti des glaces de la vieillesse toutes ses ardeurs criminelles. Aussitôt après la mort d'Alexis , il voulut engager Manuel , son fils aîné , à prendre pour femme .Agnès , mariée à ce prince^ mais encore séparée de lui à cause dé son bas âge. Manuel ^ moins hardi à mépriser les lois de l'Eglise, refusant de lui obéir, en fut puni par la prison. Andronic lui destinoît la couronne , selon l'ordre de la nature; irrité de sa résistance, il le déclara inhabile à succéder à l'empire^ et désigna Jean, son cadet , pour sois successeur. Ensuite, sans renoncer à son commerce avec Théodora, il épousa lui-même la jeune princesse^ comme si cette alliance lui apportoit un nouveau droil à l'empire. Par un mariage si mal assorti , la ^lie' d'un roi de France, âgée seulement de onze ans, se vil livrée à un vieillard dissolu, meurtrier de son jeune époux.
Andronîc n'avoit point de remords, mais il craignoiî ceux des ministres de ses erimés. Pour les tranquilliser^ il demanda au patriarche et au synode d'être relevé diî serment qu'il avoit prêté à Manuel et à son fils , avec tme absolution générale pour tous ceux qui avoient contribué, de quelque manière que ce fût, à son élévation,^ Il obtint tout de la servile complaisance des prélats. On afficha publiquement de la part du ciel les lettres dcr rémission i et, pour récompense de leur facilité, il \mt
accorda à son tour quelques grâces de peu de conséquence , dont la plus considérable fut le privilège d'être assis sur dès bancs à droite et à gauche à côté du trôné de l'empereur. Mais cette distinction ne subsista pas long- temps : Andronic s'ennuya bientôt dé donner à ses séances Tair d'un concile ; il cessa de les admettre près de sa personne ; on leur refusoit même l'entrée; et ces prélats courtisans, qui s'éloient payés d'un honneur si frivole, se retirèrerit confus d'avoir vendu leur conscience à si bas prix.
Tout plioit dans l'empire soUs là puissancë d'An- ^^icc^. t. i; dronic, à l'exceplion de quelques seigneurs t'<\n{ox\nés^'c)ù range i en Asie. Mais Lampardas, qui s'étoit signalé par ^^f^^^-h'^-P' valeur sous le règne de IManuel, et qui a voit servi son fils avec le même zèle, ne put se résoudre à servir l'usurpateur. Tant qu' Andronic avbit paru attaché ad jeune Alexis, ce guerrier s'étoit prêté à l'exécution de ses . ordres. Il avôit combattu Vatace avec courage, quoique sans succès. Béia ravageant le territoire de Nysse et de Branisoba , Andronic i'avoit envoyé avec Alexis Branas pour repousser le roi de Hongrie, et il s'acquiltoit vaillamment de sa commission. Mais, lorsqii'il apprit le meurtre de son prinCe légitime , animé d'une juste colère, il résolut de secouer le joug du tyran. Comme son collègue avoit déjà envoyé sa soumission au nouveau maître, il vit bien qu'il n'avoît rien à espérer de lui ^ et n'eut garde de s'ouvrir à lui de son dessein. Il feignit au contraire li'aller à Consîantinople pour présenter au nouvel empereur l'hommage de tous les deux, et l'engagea à demeurer en lilyrie pour y attendre sort retour. Il prit le chemin d'Ândrinople sa patrie, d'où il gagna le bord de la mer, et s'embarqua pour TOrient, ïl avoit grand nombre d'amis en Asie, où il avoit fait la guerre, et il espéroit y trouver des soldats. Andronic, informé du voyage , en pénétra le motif, et en fut alarmé. Il craignoit Lampardas , dont il connoissoit le courag-e ;
HISTOIRE DU BAS-EMPiïlÈ.
il savoit qu'il étoit lui-même en horreur dans plusieurs provinces, et que la révolte s'y répandroit aisément. Il usa d'artifice pour la prévenir. Il écrivit en diligence à tous les commandans des vilies que c'étoit par son ordre que Lampardas passoit le Bosphore, et que sa rébellion n'étoit qu'une feinte pour découvrir les malintentionnés ; qu'ainsi ils ne s'effrayassent ni de ses discours ni de ses manœuvres. Ces lettres devinrent })ientôt publiques, et tous les peuples se préparoient à fermer l'oreille à cet espion perfide. Mais il ne fut pas besoin de cette ruse. Lampardas , en débarquant au port d'Adramytte, fut arrêté par un homme puissant en ce pays, nommé Céphalas, qui, pour faire sa cour an tyran, lui envoya sa victime pieds et mains liés. An- •dronic lui fit crever les yeux, et le condamna à une prison perpétuelle, où il mourut peu après, avec le regret de laisser l'assassin de son maître sur le trône et l'empire dans l'oppresion. Sa femme Théodore Cornïîène fut enfermée dans un monastère, et contrainte^ après la mort de son mari , de faire profession de la \i'e religieuse. Dans la suite, lorsque Andronic eut été massacré , le roi de Hongrie la demanda pour femme, et ce fut une question dans le clergé de Constantinople si elle pouvoit, sans violer les canons, contracter ce nouiveau mariage. Un synode assemblé exprès décida qug .Théodore, ayant fait ses vœux depuis la mort de sozi mari, ne pouvoit s'en dégager.
NicetJ. 1, Délivré d'un ennemi tel que Lampardas, Andronic, '* ^' plein de joie, alla passer <pielques jours en Thrace à
Cypsèîes pour y prendra le plaisir de la chasse. Dans .ce voyage, il visita le tombeau de son père îsaac, en*terré à Béra , dans un monastère. Il s'y rendit avec s'a cour , et affecta d'y étaler toute la pompe de la majesté impériale , comme pour montrer à son père qu'il possédoit enfin ce qu il avoit lui-même désiré ardemment ,; laaais sans succès. Il revint à Constantinople aux fêtes (ie*
HISTOIRE Dtl BAS-EMPIRE.
Noël, qu'il passa en spectacles ; et comme sa cruauté, plus redoutable que les orages , se reposa dans cet in^ tervalle, le peuple disoit plaisamment que ces jours-là, pour l'empire ainsi que pour la mer, étoient les jours des alcyons.
Lopade,, Pruse et Nicée refusoient de reconnoître An. ns^. Andronic. Dès que la saison fut propre aux expéditions ^^^îcet^militaires, il lit revenir d'Illyrie Alexis Branas , qui ' ' assiégea Lopade , et s'en rendit maître en peu de jours. 11 alla ensuite joindre l'empereur devant Nicée. Cette ville faisoit une plus opiniâtre résistance. Elle étoit environnée d'une forte muraille de briques , et garnie de toute sorte de machines. Mais sa principale force étoit dans Théodore Cantacuzène , qui s'y étoit renfermé avec îsaac l'Ange. Ce brave guerrier , résolu de mourir plutôt que de se soumettre à un tyran qu'il méprisoit , trouvoit diius les habitans une haine égale à la sienne, et leur inspiroit son courage. Secondés d'une troupe de Turcs que le sultan d'Icone leur avoit envoyés, ils repoussoient tous les assauts , brisoient ou brûloient les machines d' Andronic , et, dans de fréquentes sorties, ils portoient jusque dans son camp la terreur et le carnage. Andronic, au désespoir, s'avisa d'un stratagème inhumain. Il se fit amener de Constantinople Euphrosyne, mère d'Isaac l'Ange, la fit lier sur le bélier dont il se servoit pour battre la muraille , et crut couvrir cette machine de la plus sûre défense contre les feux qu'on y lariçoit du haut des murs. Mais les assiégés, dans une sortie, détachèrent cette femme, l'enlevèrent dans la ville, et brûlèrent le bélier. Ce succès , admiré des ennemis mêmes , redoubla l'audace des assiégés. Non çontens de se défendre avec un invincible courage, ils accabloient l'usurpateur d'un torrent d'injures atroces, et d'autant plus sanglantes, qu'ils n'en pouvoient imaginer qu'il n'eût méritées. Andronic , tel qu'un lion blessé , se livroit à tous les transports de la plus extrême
fureur , courant autour de ia ville, s'arrachant la barbe,' vomissant mille imprécations contre ses ofBciers , contre ses soldats , qu'il traitoit de poltrons 'en les frappant outrageusement. Canîacuzène, aussi ardent , mais plus sage , sort sur lui à la tête d'une troupe d'élite , perce les premiers escadrons, et court, pique baissée, droit à Andronic ; mais son cheval , qu'il pressoit trop vi- Tenjent, s'abat et le laisse par terre tout froissé et presque sans vie. Les soldats d'Andronic se jettent sur lui , le hachent en pièces, et lui tranchent la tête, qu' Andronic envoie à Constantinople ,avec ordre de la porter par toutes les rues au bout d'une pique. La perte d'un si brave commandant consternoit les hahitans , mais ïi'auroil pas abattu leur courage, s'ils en eussent trouvé dans Isaac l'Auge , qui leur restoit. Mais ce foible guerrier, au lieu de soutenir leur constance, fut le premier à leur faire peur de la cruauté d'Andronic, et des barbares traitemens auxquels ils dévoient s'attendre, si la ville éioit emportée de force ^ ce qui étoit inévitablco L'évêque^ aussi timide, se joint à lui pour exhorter les habitans à sauver leur patrie plutôt que de s'ensevelir sous ses ruines. Les ayant euÊn déterminés à se rendre, il sort de la ville , rievêtu de ses habits pontificaux , teyiant en main le livre des Evangiles, suivi de son clergé et de tous les habitans , hommes , femmes , enfans , tête et pieds nus, portant tous des branches d'olivier, et criant miséricorde. Andronic , étonné d'une si prompte soumission, les reçoit avec un feint attendrissement; il îes rassure par des paroles de paix, il pleure même avec eux. Mais, dès qu'il est dans la ville , il lâche la bride à sa barbarie; Nicée est saccagée; peu d'habitans, surtout des plus distingués, évitent la mort; les uns sont passés au fil de l'épée, les autres précipités du haut des murailles. Les Turcs auxiliaires sont pendus autour des murs. Il ne fait grâce qu'à l'évêque et à Isaac l'Ange ^ qu'il loue de n'avoir pas imité Cantacuzène , çt d'ayoîs;
Dî^me fait ses efforts pour arrêter son insolente audace. Etoit-ce la vengeance divine qui lui înspiroit ces sentimens en faveur d'Isaac, qu'elle réservoit pour exercer sur Andronic même ses terribles jugemeus ?
L'exemple de Nicée ne découragea pas leshabitans de ^icet. l, Pruse. La ville , situe'e sur la pente d'une montagne escarpée , ne donnoit accès que par une plaine du côté du midi. Ce fut par là qu'Adronic fît ses approches. Tandis que ses soldats se retranchoient et dressoient leurs machines , il fit jeter dans la ville plusieurs lettres par lesquelles il promettoit amnistie , si on lui ouvroit les portes, et qu'on lui rnît entre les mains Théodore l'Ange, Lachanas et Synèse. G'étoient trois braves capitaines qui commandoient dans Pruse. Ces offres d'Andronic furent répétées plusieurs jours sans produire aucun effet. Pruse ne cédolt à Nicée ni en résolution ni en haine contre le tyran. Elle étoit défendue par de fortes murailles flanquées de tours , et le mur étoit double du côté de la plaine. Les sorties qu'on faisoit tous les jours coûîoient beaucoup de sang aux deux partis. Un pan de mur abattu par les coups redoublés du bélier tomba avec un si grand fracas , que les assiégés s'imaginèrent que la muraille s'écrouloit tout entière. I^a terreur se répand de toutes parts ; on abandonne la défense , chacun se disperse avec de grands cris, et se barricade dans sa maison. Les assiégeans profitent de l'alarme ; ils escaladent les murs, ouvrent les portes, et donnent entrée à toute l'armée. On pille , on tue , on égorge et les habitans et les troupeaux , qu'on avoit retirés dans la ville de toutes les campagnes voisines. Andronic , ravi d'avoir un prétexte d'assouvir sa cruauté , parce que la place étoit emportée d'assaut , se repaît de carnage , et fait souffrir aux habitans tout ce que la rage peut inventer. On crève les yeux à Théodore l'Ange ; on le met sur ua ène; on le conduit ainsi hors des limites de l'empire, e£ on l'abandonne pour être dévoré par les bêtes féroç^s,.
Des Tnrcs, moins féroces qu'Andronic , le rencontrant en cet éîat , l'emmènent dans leurs tentes et pansent ses blessures. Synèse, Lachanas, et plus de quarante autres furent pendus à des arbres aux portes de la ville. Pruse entière n'e'toit plus qu'une affreuse boucherie. On voyoit de toules parts déchirer des meojbres , hacher des mains et des pieds. Le tyran se faisoit un divertissement horrible de faire crever un œil d'un côté, el couper un pie{i <le l'autre. Laissant ainsi ces malheureux nager dans leiir ^f^i^ , il court à Lopade , que Branas avoit prise, mais dont Andronic s'éloit réservé le châtiment. Il y exerce la même fureur. Il fait crever les yeux à Tévêque pour ne s'être pas opposé à la révolte, et , laissant les arbres de ces campagnes plus chargés de cadavres que de fruits , il défend de leur donner la sépulture , et veut qu'on les laisse pourrir aux arbres où ils sont attachés. Yiles acclamations du peuple î on les prodigua au tyran, lorsqu'il rentra dans Constantinople , tout fumant encore du sang des plus généreux de ses sujets : la flatterie s'épuisa en éloges. Andronic , enflé de ces honteuse^ adulations, passa plusieurs jours en fêtes et en spectacles. Un jour qu'il assistoit aux jeux du Cirque, un échafaud voisin de sa loge s'étant écroulé tout à coup , et ayant écrasé six personnes , tout le peuple prit la fuite. Andronic , effrayé, appeloit sa garde, et vouloit retourner au palais. Il fut retenu par ses courtisans, de crainte qu'il îie se trouvât dans cette foule un bras vengeur qui déli- \rât i'cn)pire de ce monstre et d'eux-mêmes. Il demeura donc assis jusqu'à la fin des courses ; mais il perdit l'en^ vie de continuer ces spectacles , qui dévoient durer encore plusieurs jours.
mcst. h 1 3 L'île de Cypre , çnvahie par les Sarrasins dans le ^')àoger ^/e septième siècle , étoit revenue peu de temps après au ^n'u'can^e V^^^^^'^^ ^^^s empereurs grecs, qui y tenoient des gouver- /am. Î83. neurs avec le titre de ducs. Sous le règne d' Andronic, elle fut pour toujours aliénée de l'empire , et forma \xn
HISTOIRE Btî BAS-EMPIRE. 281
royaume particulier. Voici l'origine de cette révoîulion, îsaac Comnène , petit- fils , par sa mère , dlsaae , frère de Manuel , avoit été chargé par Manuel du gouvernement de l'Arménie et de la province de Tarse. Dévoré d'ambition , haïssant mortellement Andronic, lorsqu'il le vit maître des affaires , il résolut de se rendre indépendant, leva une armée; et, pour affermir sa puissance, il fit la guerre au sultan d'Icone, voisin incommode. Son entreprise ne fut pas heureuse. Il fut battu, et pris dans le combat par Rupin, neveu de Thoros, et seigneur d'Arménie , alors allié du sultan. Rupin offrit Isaac au sultan, qui ne l'accepta pas. L'Arménien , embarrassé dans ce§ montagnes d'un prisonnier de cette conséquence , en fit présent à Boémond m, prince d'Antioche, qui le reçut volontiers , et lui demanda soixante mille besans pour sa rançon. îsaac les promit , et en tira trente mille des plus riches habitaus de l'île de Cypre. Pour l'autre moitié , il laissa entre les mains de Boémond son fil§ et sa fille en otage. Ayant acquis la liberté par ce moyen, il passa en Cypre; et, ayant emprunté le reste de sa rançon , il la mit entre les mains des chevaliers du temple pour la porter à Boémond. Les chevaliers furent attaqués en mer par les pirates , qui leur enlevèrent le dépôt. Isaac prélendit que c'étoit une supercherie du prince d'Antioche qui vouloit se faire payer deux fois^ et protesta qu'il n'en feroit rien, Ce qui fut la cause que son fils et sa fille demeurèrent prisonniers pendant deux ans , après lesquels Boémond les renvoya par compassion.
Cependant Constantin Macroducas , qui avoit épousé la tante maternelle d'Isaac , et Andronic Ducas, son parent et son ami dès l'enfance, croyant lui rendre un boa service , obtinrent d'Andronic qu'il lui pardonneroit sa révolte, et lui permettroit de revenir à la cour. Loin de profiter de cette grâce, Isaac la rejeta avec mépris, et fésoiut de s'emparer de l'île. On lui avoit envoyé de
Fargenl de Constanlinople ; il s'en servit pour lever des troupes, et contrefit un brevet d'Andronic qui le nommoit gouverneur et duc de Cypre. Lorsqu'il se crut assez fort , il leva le masque , et prit ouvertement le titre d'empereur. Les habitans n'en devinrent que plus malheureux. Au lieu d'un tyran éloigné , ils en eurent un sur leurs têtes. Isaac , non moins méchant qu'Andronic , traitoit les peuples avec une cruauté inouïe. Non content de les dépouiller par des impôts onéreux, par des confiscations injustes , il enlevoit leurs femmes et leurs filles ; il leur faisoit souffrir les tourmens les plus inhumains, H sembloit que cette âme sanguinaire et farouche n'avoit aspiré à commander aux hommes que pour jouir du pouvoir de les détruire.
Ni'set. z. 1 ) A la nouvelle de cette usurpation , Andronic entra en ' * fureur. Il craignoit que ce rival , aussi audacieux que luimême , ne vînt de Cypre lui arracher la couronne, et qu'il ne trouvât les esprits trop disposés à le recevoir. Il songeoit donc aux moyens de se saisir de sa personne , ou de le faire périr. Mais sa marine étoit en trop mauvais état pour entreprendre de l'aller forcer dans son île ; et, depuis la conspiration du grand amiral Conîosléphane, il n'osoit confier à personne le commandement d'une flotte. Ne pouvant donc se venger sur le rebelle, il déchargea sa colère sur ceux qui s'étoient intéressés en sa- faveur. Macroducas et Andronic Ducas , qui avoient obtenu le retour d'ïsaac en répondant de sa fidélité, furent condamnés à mort comme criminels de lèse-majesté. C'étoient cependant les deux courtisans le plus attachés à l'empereur. Il avoit honoré Macroducas du titre pompeux de panhypersébaste. Ducas, âme vile, perdu de crimes et de débauche , affectoit un dévouement sans réserve ; aux plus énormes cruautés d'Andronic , il ne trouvoit à redire qu'un excès de clémence; si Andronic faisoit crever les yeux à quelque innocent , c'étoit , selon Ducas, trop d'indulgence ; il faU
loit encore lui couper ies deux mains, il falloit le faire expirer à un gibet. Ce méchant homme, sans être coupable du crime pour lequel on le condamnoit, ne méritoit que trop la mort pour ses adulations meurtrières ; et cette injustice d'Andronic fui louée comme la seule justice qti'il eût rendue en sa vie. La flatterie faisoit leur véritable crime ; ce fut encore la flatterie qui exécut*^ leur supplice. Le jour de l'Ascension toute la cour s'éîoit rendue , selon l'usage, au palais de Mangane, où étoit Tempereur. îl avoit donné ordre secrètement de faire passer devant lui les deux condamnés lorsque la cour seroit assemblée. Andronic se montra au milieu de ses courtisans, sur un grand balcon qui régnoit le long d'une place remplie d'une infinité de spectateurs. On tire de prison et on amène sous ses yeux les deux criminels chargés de chaînes, et persuadés qu'on les menoit à la mort. Arrivés sous le balcon , ils lèvent les yeux et les n^ains vers l'empereur, et, par leur contenance pitoyable , ils implorent sa miséricorde. Alors Hagiochristophorile , qui eût mérité le même traitement , et qui ne demeura pas impuni dans la suite, saisissant une grosse pierre, la déchargea sur la tête de Macroducas, qui valoit mieux que lui par son mérite personnel, son rang et sa fortune ; et s'adressant aux autres courtisans : Quiconque, leur dit-il, épargnera ces scélérats n'est pas arni de l^erripereur. A ce terrible signal , tous les courtisans deviennent autant de bourreaux. Ils accablent leurs deux confrères d'une grêle de pierres et de cailloux \ leurs corps en fut bientôt couvert. Andronic , qui regardoit froidement cette horrible exécution , ordonne de les retirer de dessous ce monceau, et de les transporter ailleurs. Trempés de sang, brisés dans tous leurs membres et entièrement niéconnoissables , ils respiroient çncore. On les transporte dans une autre place , où ils expirèrent attachés à un gibet. Tout le peuple étoit pâle id'effroi ; et voyant traiter avec tant de barbarie deux dei
principaux seigneurs, il n'étoit personne qui ne tremhlât pour lui-même. Les courtisans sentoient combien ils dévoient compter sur l'amitié d'un prince de ce ca^ ractère , et que lui prodiguer un encens qu'il ne mériîoit pas , c'étoit trahir en pure perte son honneur et sa conscience. Cet exemple les effraya pour quelques moniens, mais ne les corrigea pas. Quelques-uns se hasardèrent à supplier Andronic de permettre qu'on les ensevelît. Il demanda d'eu ton de douceur s'ils étoient morts ; et les bourreaux étant venus l'en assurer , il ajouta, en versant ses larmes accoutumées, qu'il plaigrioit leur sort , et qu'il se plaignoit lui-même d'être obligé d'obéir aux lois , et de faire exécuter la sentence des juges qui leur refusoit la sépulture. Nicet. l. 1, Le lendemain on pendit au-delà du golfe deux frères %aacoA. l'\ nommés tous deux Sébastien , et le soleil ne se couchoit c. 2. guère sans avoir vu quelque exécution publique à Con-
stantinople, outre celles dont il n'étoit pas le témoin. Ces deux frères étoient accusés d'avoir attenté à la vie de l'empereur pour élever à sa place Alexis, fils naturel de Manuel, et mari d'Irène , fille d'Andronic. En effet, il ne manquoit à ce jeune prince qu'une naissance légitime pour être digne de l'empire. Sage, courageux, affable et plein d'humanité , il joignoit à ces belles qualités une taille avantageuse, une mâîe vigueur, et une parfaite ressemblance à son père. Andronic, quoique jaloux de tout mérite, n'avoit pu se défendre de l'aimer ; il lui avoit donné sa fille , et fut même tenté de le nommer son successeur par préférence à ses deux fils. La contrariété de mœurs le refroidit peu à peu , et il en vint à ne plus considérer Alexis que comme l'époux d'une fille qu'il chérissoit. La conjuration vraie ou fausse des deux Sébastiens acheva d'étouffer tout sentiment de tendresse. Il le fit aveugler , et le relégua dans le château de Chélé , à l'embouGhure du Bosphore dans le Pont- Euxin , où il fil bâtir une tour pour lui servir de pri-
JËÎSTOIRE DÛ BÂS-EMPIRÉ. ^83
Son. Il défendit à sa filie de le pleurer , étant , disoit-iî, obligée par la tendresse filiale de le haïr autant qu'elle l'avoit aimé. Gomme cet ordre inhumain n'arrêtoit pas les larmes d'Irène , et ne Tempêchoit pas. de se vêtir d'habits de deuil , il la chassa du palais. Tel fut le sort d'un mariage célébré par un nombreux concert d'épithalames , où la verve embrasée des poètes promettoit à son ordinaire des jours sans nuages et une félicité universelle. La disgrâce d'un seigneur entraînoit dans l'infortune tous ceux qui lui étoient attachés. Tous les domestiques d'Alexis furent mis en prison. Andronic fit choix des plus estimables pour leur faire crever les yeux. Son premier secrétaire, nommé Mamaîus , le plus vertueux de tous , fut aussi distingué par son supplice. On le brûla vif au milieu du Cirque, et sa mort fut accompagnée de toutes les affreuses circonstances qui peuvent accroître l'horreur d'un tel spectacle. Le peuple fondoit en larmes , et ce fut sans doute pour couvrir sa cruauté qu'Andronic fit jeter dans le bâcher des papiers prétendus séditieux, par lesquels ce malheureux , disoit-il , avoit inspiré à son maître une audace criminelle.
C'est un malheur pour l'histoire d'être forcée de tenir An. u85. si long-temps sa plume trempée dans le sang et de Nicet. L n'offrir que des tableaux funestes ; mais, chargée de re- ^' produire les siècles à la mémoire des hommes, trop iieureuse quand elle n'a que des héros à faire paroître, elle n'est pas moins obligée à peindre les monstres. Eile les présente et les immole aux yeux de tous les âges sur le même échafaud qu'ils ont teint du sang des innocens , et jamais criminels ne furent environnés d'un plus grand spectacle. Ces méchancetés d'Andronic , qui fatiguent sans doute le lecteur, ne lassoient pas Andronic luimême. On accusa George Disypate , clerc de la grande église, de quelques murmures. Il fut arrêté, on instruisit son procès,; et la première pensée d'Andronic fut de le
faire empaler et rôtir, puis de faire servir ses membres sur la table de sa femme. Heureusement pour cet infor- ^ tuné, Léon Monastériote , son beau-père, étoit du conseil de l'empereur , et le plus accre'dité dé ses conseillers ; il le détourna de cet exécrable dessein. De plus, la nouvelle qui vint alors de la prise de Duras et du siège de Thessaloniqne frappa si vivement le prince , qu'elle rabattit un peu de sa férocité. Disypate resta en prison, et la mort d'Andronic lui sauva la vie. Mais Andronic vécut assez pour punir Tripsyque d'avoir été le mitiistre de ses cruautés. Tripsyque , impitoyable délateur , espion , témoin , juge , avoit fait périr une infinité d'inïiocens sur de fausses imputations. Par ce moyen il avoit tellement gagné le cœur du tyran , qu'Andronic, dans ses lettres , ne Tappeloit pas autrement que son cher fils. Hagiochristophoriîe étoit le seul qui lui disputât le premier rang dans la faveur de leur maître ; aussi mit-il en œuvre pour le perdre son talent naturel. Dans une conversation secrète avec l'empereur, il témoigna un extrême étonnement que Tripsyque, honoré de sa plus intime confidence, comblé de bienfaits et de richesses, fût assez ingrat pour s'échapper à d'injustes murmures et à des satires indécentes. Andronic frémit à ce rapport ; et lorsque Fimposteur comprit à son air sombre et aux rides de son front que ce premier souffle de îa calomnie allumoit le feu de sa colère, il acheva de l'enflammer en lui disant que Tripsyque ne cessoii de déchirer dans ses discours le prince Jean , l'héritier présomptif de la couronne j et si digne de la porter ; que dernièrement encore^ voyant passer ce prince au milieu des acclamations que ses vertus lui atliroient , il a^oit dit à ses amis : Voici notre Zinziphize ; et qu'il avoit ajouté en soupirant : Malheureux Grecs , quel maître on vous destine ! Ce Zinziphize étoit un bouffon difforme, et contrefait dans toute sa figure, qui passoit îâ journée dans le .Cirque à divertir le peuple de ses grcs-
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sières plaisanteries. Andronic, irrité, fit sur-le-champ crever les yeux à ïripsjque.
Il eût été étonnant que les princes voisins fussent de- ^^'cet.^l. meurés tranquilles tandis que la férocité d' Andronic V,c. l/' révoltoit contre luises propres sujets. Alexis Comnène, neveu de Manuel , et grand-échanson , avoit été relégué en Russie. Ennuyé de son exil , il repassa le Danube, et , traversant la Macédoine , il s'attacha un habitant de Philippes, nommé Malin, né dans l'obscurité, mais hardi, entreprenant, et qui cherchoit la fortune. Ils Vont tous deux en Sicile. Guillaume ii, prince vaillant iet habile, y régnoit alors avec gloire. Ces deux étrangers s'insinuent dans sa cour, et publient le mauvais élat de l'empire, et la facilité qu'on trouveroit à l'envahir. Ces discours étoient confirmés par le témoignage des Siciliens qui revenoient de Constantinople. Guillaume lève: des troupes, équipe une flotte, et en donne le commandement à son cousin Tancrède. On s'embarque le i it de juin , et le 24 Duras est pris d'assaut. Jean Branas, que l'empereur avoit envoyé pour défendre la ville, est fait prisonnier et conduit en Sicile. On fait voile à Thessalonique, qu'on assiège par terre et par mer. Celîe ville, la plus considérable de l'empire après Constantinople, pouvoit tenir long-temps; la garnison éîoit forte ^ et les habitans courageux. Il ne leur manquoit qu'un fchef capable de faire usage de leur valeur. David Comnène, lâche courtisan, qui n'avoit acquis que par des intrigues peu honnêtes le gouvernement de cette grande ville, ne se mit pas même en devoir de la défendre. En (etïet , les ordres que lui envoyoit Andronic n'étoient pas propres à exciter sa vigilance : il lui mandoit qu'il se tînt sur ses gardes; mais qu'après tout il ne devoit pas Craindre les Latins, qui n'étoient que de misérables poltrons. Aussi ce gouverneur libertin, au lieu de disputer les approches par des sorties ^ comme la garnison Vm
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sollîcitoit, ne qui^toît I?» compagnie des femmes, aiixîquelles il re -"^: . ..t lai-même , que» pour se promenet sur sa mal r , ^aré comme pour un bal et une fête. Jamais îl n eriàossa la cuirasse. Laissant aux murailles toutes iîues le soin de défen^^Te la place, il passoit le t^^mps à rire et à plaîs^rster c<vec ses compagnons de débauche. Au br: :* o murs qui s'e'crouloienl Entendez-twus , leur ^iisoit-il , babil de lù vieille? c est t/i (ju'il nommoit une terrible machine dont les coups redoublés abattoi^t des pans entiers de muraille. L'ennemi fut bientôt dans la vîlle , et avec lui tous les maux que peuvent produire Favidité et la licence du soldat vainqueur. L'attaque avoît commencé le 6 août , la vi -e fut prise le i5 du même mois. îl est très vraisemblable que Thes alonique éprouva en cette occasion tous les désastres inévitables dans une place emportée de force. Peut-être même fut-elle traitée avec plus d'insolence qu'il n'est Ordinaire, parce que le mépris de la lâcheté des Grecs se joi^noit à ranimosité des Latins. Màis la descriptiort que Nicétas fait du saccageaient passe tonte croyance. ïl faudroit supposer que les Sicilieus étoient non-seulement des barbares plus bruiaux que les anciens Huns et les Taïfales, mais d'impies profanateurs, ennemis déclarés du christianisme. Cette déclamation scolastique ne prouve que l'horrible aversion des Grecs poui^ toutes les nations latines. Eustalhe, le célèbre commentateur d'Homère, étoit alors archevêque de Thessaîonique. Ce prélat respectable, qui pouvoit se soustrairé aux dangers dii siège , iie voulut pas abandonner son troupeau. îl partagea toutes ses souffrances pour l'aider à les supporter : il ne cessa de le consoler , de l'exhortei^" à se soumettre avec patience et résignation aux châtimens dont Dieu les affligeoit en punition de leurs crimes. Il s'empressoit de les soulager, et par ses aumônes, et «n s'intéressant pour eux auprès des officiers sicilisasv
En un mot, il se signala par une charité vraiment paternelle, qualité infiniment plus précieuse et plus utile aux hommes que la plus vaste érudition.
Après le saccagement de Thessaîonique , l'armée sici- Nîceu l. 2 lienne se divisa en trois corps : il en demeura un dans la ville pour en conserver la possession ; un autre s'étendit en Macédoine et en Thrace pour y porter le ravage ; le troisième prit la route de Constantinople, et, sans rencontrer d'ennemi , s'avança jusqu'à IVIoSynople , oxr il s'arrêta pour s'emparer du pays d'alentour. Alexis Gomnène, qui les accompagnoit , homme vain et présomptueux, sans aucun mérite, se persuadoit que les Siciliens ne travailloient que pour lui ; il se croyoit déjà smpereur ; il en avoit pris les marques et la fierté; il se vantoit d'être attendu avec impatience à Constanlinople, qui alloit lui ouvrir les portes dès qu'elle le verroit paroître. Après la nouvelle de la prise de Duras , Andronie avoit rassemblé ses troupes; il en avoit donné un corps à Jean son fils, désigné empereur; un autre à Chumne le carlulaire; Andronic Paléologue , Alexis Branas, et l'eunuque Nicéphore, grand-chambellan, en commandoient trois autres. Aucun de ces généraux ne s'acquitta de son devoir. Jean ne s'occupa que de chasse. Les autres généraux n'osèrent approcher des Siciliens ; ils se tinrent au loin , et se contentèrent de faire couler des espions dans leur camp pour en rapporler des nouvelles, qui ne produisoient de leur part aucun mouvement. Le seul Chumne fit quelques pas en avant , soit pour seconder les assiégés, s'ils hasardoient une sortie, soit pour pénétrer lui-même dans la ville, s'il en trouvoit le moyen. Mais dès que ses soldats virent en l'air les drapeaux siciliens , frappés d'une lâche terreur, ils se déî-..idèrent , et prirent la fuite. Chumne, ne pouvant les rallier, prit le parti de les suivre, sans autre avantage sur ses collègues que d'avoir aperçu l'ennemi. Après la prise de Thessaîonique, les Grecs laissèrent avec
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ago HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
la niême lâchelé prendre Amphipolis; et leurs difFe'rens corps, s'étant réunis, ne firent d'autre exploit que de suivre des yeux la marche des Siciliens au travers de la Thrace , se tenant toujours sur les montagnes , sans oser descendre dans la plaine.
Andronic auroit pu mieux réussir que ses généraux ; il savoit la guerre, et avoit donné des preuves de courage. Mais son âme , énervée par la débauche , n'avoit plus de ressort que pour tourmenter ses sujets. Il passoit les jours entiers dans ses jardins ou dans des maisons de plaisance avec ses concubines. L'entrée étoit toujours ouverte aux musiciens et aux femmes de théâtre ; mais il ne se montroit qu'en certains jours, et seulement en passant à ses plus intimes confidens. Désespéré du dépérissement de ses forces , il envoyoit chercher jusqu'en Egypte de quoi ranimer sa hideuse vieillesse. De retour à son palais, il se faisoit environner d'une garde de barbares; encore les tenoit-il éloignés de ses appartemens. Il ne comptoit que sur la fidélité d'un dogue énorme, propre à combattre des lions, qui passoit les nuits enchaîné à la porte de sa chambre, et le réveilloit au moindre bruit par ses affreux hurlemens. Il mettoit son plus grand honneur dans ses exploits de chasse; il en liroit vanité jusqu'à étaler aux yeux du peuple les grands bois des cerfs qu'il avoit tués : les portiques de la ville en étoient hérissés. Lorsqu'il avoit séjourné quelque temps dans les îles délicieuses de la Propontide, le jour qu'il rentroit à Constantinople étoit regardé comme un jour malheureux. On étoit persuadé qu'il ne revenoit que pour sacrifier quelque victime à ses soupçons. En elTet , il comptoit avoir perdu la journée, s'il se conchoît sans avoir fait étrangler ou du moins aveugler quelque persoimage distingué. Tout trembloit dans l'empire; on ne dormoiî pas même tranquillement ; ses satellites venoient souvent pendant la nuit enlever une femme à côté de son mari , un fils entre les bras de son
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père. Les plus sages s'exiloient : heureux ceux qui eurent la constance de se tenir exiles jusqu'à sa mort. Si le regret d'avoir abandonné leur famille et leurs biens les rappeloit à Constanlinople , ils y trouvoient la mort.
Dès qu'Andronic avoit appris que le roi de Sicile se Chron. de disposoit à lui faire la guerre, il avoit pratiqué une alliance avec Saladin , sultan d'Egypte , maître de Damas, d'Alep et de la Mésopotamie, le plus mortel ennemi des chrétiens. Il avoit connu autrefois ce Curde redoutable, lorsqu'il traversoit l'Asie en %lgitif avec sa concubine Théodora. Il l'invita à renouveler leur ancienne amitié; et Saladin , qui ne cherchoit qu'à s'agrandir , s'y prêta volontiers. Ce traité, honteux et criminel par lui-même, le devenoit davantage par les conditions. Ils s'engageoient réciproquement par serment à se secourir l'un l'autre toutes les fois qu'ils en seroient requis. Andronic devoit aider Saladin à la conquête de la Palestine. Le sultan devoit demeurer maître de Jérusalem et de la côte mai^ime jusqu'à Ascalon , mais à condition de tenir ce pays en fief de l'empire. Saladin , de son côté , devoit seconder Andronic, pour s'emparer d'Icone et de la Cilicie jusqu'à Antioche. La mort d'Andronic prévint l'exécution d'un si infâme traité.
David, gouvenfteur de Thessalonique , n'avoit osé Nicet.l.^, revenir à Constantinople. L'empereur fit mettre aux*^*^' fers tous ses païens. D'ailleurs il affecta d'être fort tranquille sur les progrès des Siciliens. C'étoit, dîsoit-il, une troupe de frelons qui venoient bourdonner autour de Constantinople , et qu'une poignée de poussière dissiperoit sans peine. Il fit cependant quelques réparations aux murailles. On abattit les édifices qui joignoient les murs et qui pouvoient faciliter l'escalade. On mit à flot cent vaisseaux de guerre pour faire face à la flotte sicilienne , et porter des secours où il en seroit besoin. Après ces préparatifs, Andronic se renferma dans son palais et dans ses plaisirs.
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Nicet.l.z, Cette inaction du prince souleva tout le peuple. Ors murniuroit hautement de ce qu'au milieu du danger public il s'endormoit dans les bras de la volupté : puisqu'il sacrifioit le salut de son peuple à ses infâmes plaisirs, il falloit , disoit-on , chercher un autre défenseur. Ces cris furent portés à ses oreilles par ses ministres, qui , l'ayant flatté pendant tout son règne, précipitèrent sa perte par une dernière flatterie. Ils lui persuadèrent gue ces clameurs n'étoient excitées que par les parens de c^ux quil tenoit en prison ; que sa trop grande clémence encourageoit les séditieux ; qu'au lieu de garder dans les fers ceux qui aboient mérité son indignation , il falloit en faire des exemples capables d intimider leurs semblables ^ et ne pas même épargner leurs parens; quen vain trancher oit- on quelques têtes de V hydre y si on ne les abattait toutes d'un seul coup. Sur cet avis il assemble son conseil, et déclare qu'il /. a plus d'ennemis au dedans qu! au- dehors ; que ce sont les malintentionnés qui ont appelé les Siciliens , et qui sont prêts à leur liçrer le prince et la patrie : mais, ajouta-t-il, Andronic , dont ils insultent la vieillesse, a encore assez de force pour les écraser ; et s'il fauV que je périsse , ils périront avant moi; et abusant à; son ordinaire d'un passage de ^aint^aul : Comme je né\ puis faire , dit-il, le bien que je veux , je ferai y puisqu'ils m'y contraignent , le mal que je ne veux pas. Lorsqu'il eut prononcé ces mots d'un ton terrible, tous s'écrièrent qu'il falloit sans miséricorde ôter la vie à tous ceux qui éîoient détenus dans les prisons, y joindre les exilés dont on pourroit se saisir, et ceux auxquels en avoit fait crever les yeux; étendre cette juste sévérité sur leurs ^»is , sur leurs parens , et porter en forme légale ime sentence de mort qui les enveloppât tous. La sentence fut dressée sur-le-champ par Hagiochristophorite , qui la dicta d'une voix triomphante au greffier criminel; elle étoit en forme d'édit, et commençoit en
ees termes : « Poiisse's par rhispiratlon divine, sans y « être en aucune sorte excites par notre puissant et saint « empereur, nous de'clarons et prononçons qu'il est en « géne'ral de Tintérêt de l'état, et en particulier de celui « d'x\ndrooic, le sauveur de Tempire, de ne laisser vivre « aucun de ceux qui sont détenus dans les prisons ou « condamnés à l'exil pour leur félonie, ou déjà punis « de leurs crimes par la perte de leurs yeux; non plus « que ceux qui sont liés avec eux par le sang , l'affinité » ou l'amitié. Ce sera l'unique moyen de procurer la « sûreté au prince , toujours partagé entre les soins « qu'exigent les affaires publiques, et les dangers per- « pétuels qui menacent sa vie si précieuse à l'élat. Ce « sera en même temps ôter à nos ennemis du dehors la « funeste correspondance de ces traîtres, qui les appel- '< lent à notre destruction et les instruisent des moyens « de nous nuire. L'expérience nous a fait connoître que « ni la prison , ni l'exil, ni la peine de l'aveuglement, « ne suffisent pour corriger leur malice, et que leur « fureur est irrémédiable. » Ce préambule sanguinaire étoit suivi d'une liste de ceux qu'on devoit faire mourir, et le supplice de chacun étoit spécifié: Il n'en étoit aucun que ne méritassent à bien plus juste titre les cruels auteurs de cet édit , qui osoient attribuer à Dieu même leur scélératesse. L'édit fut approuvé et signé de tous, excepté de Manuel, fils aîné d'Andronic. Ce prince, plus humain que son père et que ses indignes conseillers, protesta qu'il ne donneroit jamais de consentement à une proscription cruelle, qui s'annonçoit elle-même comme n'étant point émanée de l'autorité impériale, et qui alloit inonder de sang la ville et les provinces. Cette sage remontrance acheva d'indisposer Andronic contre ce fils généreux. Cependant il resserra l'édit, pour attendre sans doute l'occasion de le publier. Mais il n'en eut pas le temps; et , dans la funeste catastrophe qui termina sa. vie , comme le peuple lui re-
prochoit, entre autres horreur^, cet édit meurtrier, il prétendit prouver, par les termes de l'e'dit même, que c'étoit uniquement l'ouvrage de ses conseillers, et qu'il n'y avoit eu d'autre part que de le sujjprimer. Nicet. l. 2, La conscience d'Andronic lui disoit assez que la pa- Chr- Reich. tience de ses sujets devoit être lasse, et qu'il approchoit de sa ruine. Dans cette inquiétude il résolut de consulter îe sort, et chargea de cette commission délicate son favori Hagio.christophorite. L'imposteur Selh , qui avoit été aveuglé par ordre de Manuel, vivoit encore; et son châtiment n'avoit fait qu'accroître sa réputation. Ce fut à lui que le favori s'adressa. Selh répondit que le successeur d'Andronic seroit Isaac ; il ajouta même , si tout ce récit n'est pas un conte fait après coup , que la révolution éclateroit avant le milieu de septembre. Le soupçon d'Andronic tomba d'abord sur Isaac, qui régnoit en Cypre. Mais il fit réflexion que le mois de septembre étant déjà commencé, lé temps qui restoit ne suffisoit pas pour un si long voyage. Jean de Tyras, qui étoit du conseil d'Andronic , et un des plus ardens à lui complaire, le fit souvenir d'Isaac l'Ange, et lui conseilla de s en défaire. Cet Isaac étoit fils d'Andronic l'Ange, qui, s'étant sauvé de Constantinopîe deux ans auparavant avec ses fils , s'étoit réfugié en Palestine dans la ville dWccaron. Le père étoit mort peu après son arrivée. Deux de ses fils étoient venus se jeter aux pieds de l'empereur, qui leur avoit fait crever les yeux surle-champ. Deux autres s'éloient sauvés auprès de Saladin ; et, après y être demeurés queUpie temps, l'un des deux, nommé îsaac, par amour pour sa patrie, s'étoit hasardé à revenir à Constantinopîe. Il avoit été ass^z heureux pour obtenir son pnrdon. Andronic ne fit que rire de Tavis qu'on lui donuoit; il méprisoit cet Isaac comme un poltron et \\n irabécille, qui ne méritoit pas d'être soupçonné d'une action de vigueur. mcet.1.2, Cependant Hagiochrisîophorite , pour montrer qu'il
avoît plus de soin de la sûreté de son maître que son c. lo, n, maître n'en avoit lui-même, résolut d'arrêter ^chr Reich.
l'Ange, de le conduire en prison , et de le faire ensuite f^^^'on. Alpérir au gré d'Andronic. Le soir du ii septembre il se Roger de transporte à la demeure d'Isaac, et lui ordonne de des- ^^7^^^ ^i^^ cendre et de le suivre. Comme Isaac, à qui la seule vue yintnn. du ministre annonçoil la mort, ne se pressoit pan. c. de se mettre entre ses mains, le scélérat commande à ^
' Du Lange,
ses gens de l'aller prendre par les cheveux et de le traîner/aw. p- 2i5. à la prison. Ils se metloient en devoir d'obéir, lorsqu'ïsaac , se voyant enveloppé , s'enflamme d'un généreux désespoir, saute à demi-nu sur un cheval , fond comme la foudre sur Hagiochrisîophorite qui fuyoit effrayé, l'atteint à la porte de sa maison, et lui fend la tête d'un coup de sabre. Il tombe ensuite sur sa troupe, qu'il met en fuite. Il court de là à Sainte-Sophie en criant le long des rues : A moi, citoyens! j'ai tué le diable ! On crut qu'il avoit tué Andronic. Il entre dans l'église, et se place dans le lieu où les meurtriers avoient coutume de se tenir pour demander grâce à ceux qui entroient et qui sortoient. A cette nouvelle, tout le peuple accourt pour voir ce qui en arriveroit. On ne douîoit pas qu'avant la fin de la nuit ce malheureux ne fût puni par les plus affreux supplices. Jean Ducas et son fils viennent se joindre à lui , Iremblans pour eux-niêmes , non qu'ils eussent trempé dans ce meurtre, mais parce qu'ils s'étoient rendus cautiun de la fidélité d'Isaac pour obtenir son pardon. D'autres seigneurs , qui s'attendoient à éprouver bientôt eux-mêmes la cruauté du tyran, se rendent au même asile, suppliant le peuple , qui remplissoit déjà Téglise, de ne pas les abandonner. Coujme on ne voyoit dans cette foule ni courtisans ni gardes d'Andronic, chacun parloit eu liberté, chacun maudissoit le tyran , et prometloit son secours contre toute violence. Isaac passe ainsi la nuit, ne songeant qu'à sauver sa vie, et croyant à tout moment entendre An-
dronîc ordonner de le mettre en pièces. Il fit apporter des flambeaux, fermer les portes de l'église, et obtint de la pins grande partie du peuple de passer toute la nuit avec lui.
Au point du jour toute Ici ville accourt à l'église. On prie Dieu à gnmds ciis de sauver Isaac, de le mettre sur le trône , et de délivrer l'empire d'un tyran barbare altéré de sang. Heureusement Andronic étoit pour lors dans un palais au-delà du Bosphore, sur le bord de la Fropontide. Ayant appris, pendant la nuit, le massacre d'Hagiochristophorite, il se contenta d'envoyer nn édit pour exhorter le peuple à la tranquillité; il débutoit par ces mots : Ce qui est fait est fait ; je pardonne aU meurtrier. Au matin les amis d' Andronic se jettent au travers de la foule du peuple, s'efforçant de la dissiper» Andronic lui-même se rendit à Constantinople ; ni leurs efforts, ni le retour du prince n'apaisèrent la sédition. On n'écoutoit rien : ceux qui s'avisoient de faire des remontrances couroient risque de la vie. Les séditieux s'animoient mutuellement; chacun étoit venu armé de ce qu'il avoil rencontré sous sa main. On repoussoit, on maltraitoit ceux qui ne paroissoient que spectateurs. On força les prisons; il en sortit des flots de misérables, la plupart exempts de tout crime, mais enfermés sur de faux soupçons d Andronic ou par la ma* îice de ses miïîislres. Entre eux se trouvoient des gens delà première distinction, qui donnèrent des chefs à la révolte; et ce fut ce qui la fortifia davantage. Elle prit alors un air militaire : parmi cette troupe confuse armée de bâtons, de fornches, et de toute sorte d'instrumens offensifs, on voyoit briller des épées, des boucliers, des cuirasses. Au milieu de ce tumulte il s'éleva des voix qui proclamèrent isaac empereur; elles furent répétées par un concert unanime; un des sacristains détacha de dessus l autel la couronne d'or qui y étoit suspendue depuis le règne du grand Constantin, et la posa
sur la tête dlsaac. Celui-ci se défen(!oit de la recevoir, n'étant pas encore trop assuré, et craignant d irriter davantage Andronic. Jean Dncas, moins timide , qui se tronvoit à côlé de lui, découvrant sa tête chauve, la presentoit à cet ornement dangereux. A cet vue tout le peuple s'écrie : Point de tête pelée ! Dieu nous garde d un vieil empereur ! Andronic nous en a dégoûtés pour jamais : vive t empereur Isaac ! En ce moment un des chevaux d Andronic qu'on transportoit d'au-delà du Bosphore, s'étant détaché des autres, et courant par les rues , fut arrêté par le peuple , et amené avec sa housse aux armes de l'empire. Isaac, étant sorli de l'église , monta dessus, escorté de tout le peuple, et même du patriarche Basile, qu'on avoit forcé malgré lui de consentir à la proclamation.
Andronic, arrivé au grand palais, est effrayé des cris confus qu'il entend de toutes parts. Sa première pensée est de comhattre; il fait sonner l'appel des troupes qu'il avoit à Constantinople. Se voyant mal obéi , il prend son arc, monte au haut d'une tour , et tire des flèches sur le peuple. S'aperccvant bientôt du fieu d'effet d'une telle défense, il essaie de calmer par des paroles la fougue de la multitude ; il offre de renoncer à l'empire , et de mettre à sa place son fils Manuel , qu'il savoît être le moins odieux de ses deux fils. Il étoit trop tard; on ne lui répond que par des injiiies contre lui, et contre le prince, qu'on auroit acceplé avec joie deux jours auparavant. Le peuple enfonce les portes; Andronic n'a que le temps (le se dépouiller des marques de sa dignité , et de se jeter dans une barque avpc sa femme et une tille de thfâtre nommée Maraplîque, qu'il aimoit éperdument. 11 vogue vers le Pont-Euxin , à dcsssein de se sauver dans la Chersonèse taurique , persuadé qu'il n'y avoit point de salut pour lui dans aucune province de l'empire.
Isaac entre dans le palais : le peuple s'y jette en foule
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avec lui , et criant toujours vive l'empereur Isaac ! 1! ne lui laisse que le diadème, et pille tout le reste. On force toutes l es portes ; on enlève l'or, l'argent , le cuivre monnoyé et non monnoyé; la vaisselle, les vases, les meubles précieux disparoissent en un moment ; on n'épargne pas même la chapelle ; et ce qu'on regretta davantage fut un coiîret d'or qui contenoit , selon l'opinion fabuleuse, les lettres du Sauveur au roi d'Edesse. C'étoient , disoit - on , les dépouilles de la tyrannie. Chacun se charge ; et ce qu'un seul ne peut emporter, plusieurs se joignent ensemble et l'enlèvent, n'oubliant jamais de saluer profondément le nouvel empereur, en passant sous ses yeux avec les meubles de l'empire, ïsaac et ses amis , qui ne pouvoient empêcher ce respectueux pillage, se voyant entre les murailles toutes nues , passent au palais de Blaquernes. Peu de jours après, on reçut la nouvelle de la prise d'Andronic. Isaac avoit envoyé courir après lui, et le fugitif, faisant force de rames, éîoit parveiui à Chélé , à l'entrée du Pont- Euxin. Les habitans , trembians à sa vue, quoiqu'il n'eiit plus rien de redoutable que la mémoire de sa férocité, qui respiroît encore dans ses regards, et n'osant l'arrêter , lui avoieul donné un vaisseau pour gagner la Chersonèse. La lemj'ête l'avoit repoussé plusieurs fois, et entin fait échouer au rivage, comme si le Pont- Euxin , qui avoit souvent porté sur ses eaux les cadavres des innocens qu'il faisoit égorger, eût refusé de favoriser sa fuite. Il fut pris et enchaîné dans le vaisseau qui le. poursuivoil. Il employa vainement tous les ressorts de son éloquence et les larmes de ses deux femmes pour attendrir les soldats qui le tenoient dans les fers; on le conduisit à Constantiiiople , et on l'enferma dans la tour d'Anémas, chargé d'un carran et de deux chaînes pesantes qui lui serroient les mains et les pieds. On le présenta en cet élat à Isaac , qui le fit exposer en public , où il essuya toute la rage d'un peuple trop long-
temps en proie à sa tyrannie. On lui meurtrit les joues à coups de poings , ou lui arracha la barbe , on lui fit sauter les dents hors de la bouche. Les femmes surtout dont il avoit fait mourir ou aveugler les maris signaloient leur vengeance. Enfin on lui coupa la main droite , (ju'on pendit à un gibet , et on le renferma dans la tour, où on le laissa deux jours sans nourriture. On l'en retira le troisième pour lui arracher un œil, et , l'ayant attaché sur un méchant chameau , on le promena par toute la ville dans l'équipage d'un vil esclave. Ce spectacle hideux , qui devoit toucher les âmes les moins sensibles , ne fit qu'enflammer la fureur. Libres de lui faire tous les maux dont ils purent s'aviser, il n'y eut sorte d'outrages et d'infâmes Iraitemens qu'ils ne lui fissent soufîrir. Chacun cherchoit à se distinguer par quelque trait d'inhumanité. Une femme publique lui jeta sur la face une chaudière d'eau bouillante. On le conduisit dans cet affreux triomphe an Cirque, où il fut pendu par les pieds. Au milieu de ces horreurs, Andronic ne perdit point courage. Dévorant ses malheurs sans laisser échapper aucune injure, aucune plaîiife, il se conténtoit de répéter de temps en temps : Seigneur ayez pitié de moi : pourquoi froissezvous encore un roseau déjà brisé ? Pendant qu'il étoit suspendu , on continua de le tourmenter sans pitié et sans pudeur. Enfin un misérable lui plongea dans la gorge une longue épée qu'il lui enfonça jusqu'au fond des entrailles. Il expira en portant à sa bouche l'extrémité de son bras , dont la plaie étoit encore toute saignante; et la rage du peuple étoit si impitoyable, que, se montrant les uns aux autres ce dernier mouvement d'Andronic , ils disoient que , ne pouvant plus s'enivrer du sang de ses sujets , il suçoit le sien propre, comme l'unique breuvage qui pût lui plaire. Ainsi périt ce prince, dont la vie avoit été un tissu de crimes. Il n'avoit régné que deux ans, eî son élévation ne fut qu'un songe
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dont. le réveil fat terrible. Aussitôt après sa mort on brisa ses statues, on jeta au feu tous ses portraits; il ne resta de lui que la mémoire de ses méchancetés. Quelques jours après on le détacha du gibet , et on jeta son cadavre dans un souterrain du Cirque , où l'on jetoit les corps des bêtes tuées dans les spectacles. Au bout de quelque temps , des citoyens charitables le tirèrent de ce lieu d'horreur , et le déposèrent dans un caveau à cô^é d'un monastère. Isaac ne permit pas de l'enterrer dans Toglise (Jj^s Quarante-Marlyrs qu'Andronic avoit faiî i)âtir et richement orner pour lui servir de sépulture.
c^r'// 5' Comme il n'est point de bon prince dont la vertu ne 23'. ' soit mêlée de quelques défauts, il n'en est point de méchant qui n'ait quelque mérite : c'est la ressource des panéj^yrisîes. Entre les vices les plus noirs on vit luire dans Atidronic quelques rayons de vertu. Il fut sobre ; les historiens nous disent qu'un niorceau de pain et un peu de vin , qu il prenoit à la fin de la journée, faisoient toute sa nourriture. G'étoit à ce régime et à l'exercice continuel qu'il attribuoit la vigueur de sa santé , qui ne se démentit jamais. Au sortir d'une chasse, il dépeçoit de ses propres mains les cerfs et les sangliers , les faisoit rôtir lui-même, et en mangeoit avec les autres chasseurs. 11 assistoit les indigens, et réprimoit l'injustice des hommes piiissans. Gratuitement cruel, il ne touchoit pas aux biens de ceux dont il n'épargnoit pas la vie. Trop fier pour vendre les magistratures , il ne les donnoit qu'au mérite. Il gageoit largement les ma- V gistrats, leur défendant sous des peines très-sévères de
rien prendre sur leurs inférieurs , et de recevoir même aucun présent. Ennemi déclaré des monopoleurs , les vivres se maintinrent à bas prix pendant son règne. Les oppresseurs ne trouvoient de ressource ni dans leurs richesses ni dans leur crédit. Théodore Dadibrène , un des satellites qui avoient étranglé l'empereur Alexis,
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croyant avoir acheté par ce crime la liberté d'en commettre d'autres , alla un jour avec toute sa maison et ses équipages loger chez un paysan , où il vécut à discrétion, sans rien payer , et ruina ce pauvre homme en une seule nuit. Sur la plainte du paysan , qui s'adressa à l'empereur , Dadibrène fut roué de coups de bâton , et obligé de rendre beaucoup plus qu'il n'avoit pris. Il abolit dans l'empire une coutume barbare que l'avarice avoit maintenue, malgré les défenses réitérées des empereurs précédens , et qui s'est conservée sur d'autres rivages en dépit de Thumanité : c'est de piller ceux qui ont fait naufrage , et d'enlever à ces infortunés ce que leur a laissé la tempête. Il ordonna que les seigneurs dans le domaine desquels s'exerceroit cette détestable piraterie seroient pendus au mât du vaisseau échoué, ou aux branches de Tarbre le plus haut du rivage , pour avertir les navigateurs, disoit-il, qu'ils n'avoient plus rien à craindre des habitans des côtes , comme Dieu annonce à la terre par l'arc-en-ciel qu'elle n'a phis à redouter un nouveau déluge. Cette défense , appuyée du caractère d'Andronic , qui ne manquoit jamais de parole quand il menaçoit de punir , fut mieux observée que celle de ses prédécesseurs, que la faveur désarmoit toujours. Il ne soulîroit pas les disputes sur les matières de religion. Un jour qu'il étoil campé au bord du Rhyndaciîs , ayant entendu dans une tente prochaine deux évoques qui dispuloient sur un passage de l'Evangile, il les menaça de les faire jeter dans le fleuve, s'ils ne mettoient tin à leur contestation. Il estimoit cependant les théologiens , les savans , les jurisconsultes ; il les conibloit d'honneurs, leur donnoit des pensions, et les faisoit asseoir à côlé de son trône. Il se fit ériger plusieurs slatues ; mais , par une bizarrerie difficile à ex(jii(|uer , il s en fil dresser une qui sembloit être un emblème de son usurpation : il étuit représenté sous la forme d'un faucheur mal vêtu , tenaiit en main une
grande faux tranchante, et serrant entre ses bras un jeune enfant fort beau, qu'il sembloit étouffer. Un autre travers de ce prince étoit de se comparer avec David, et de se donner l'avantage: Persécuté comme lui, disoit-il, exilé par un prince in juste , j'ai encore goûté moins de repos ; et ce n'est pas seulement dans la Palestine et dans le pays à* Amalec, mais jusqu'aux extrémités de l'Asie que j'ai porté le nom de Dieu et la connoissance de la vraie religion. C étoit sans doute un singulier apôtre qu'un libertin scélérat tel qu'Andronic. En réunissant tout ce qu'il eut de qualités estimables, à peine trouveroit-on de quoi racheter la moindre partie de ses crimes. Vingt ans après sa mort, sa veuve Agnès, que les Grecs nommoient Anne , âgée pour lors de trentetrois ans , épousa Théodore Branas, dont nous parlerons dans la suite de cette histoire.
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