‹ Histoire du Bas-Empire, commençant à Constantin-le-Grand (volume 5)Chapitre 2 sur 13 · LIVRE CENT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CENT-QUATRIÈME

An. i3o4. Andronic se lîvroît à ces trac^^sseries (qu'il auroit pu éviter, si elles n'avoienî pas été dans ses goûts) pendant <^iie ses trovipes en venoient aux mains avec les Turcs. Les dangers que couroif Tenipire, menacé par les barbares, Tincerfitude où l'on devoit être sur les dispositions des étrangers qu'on leur opposoit , auroient occupé tout autre prince. Mais le clergé, le patriarche, une exconmiunication , avoient la préférence aux yeux de Fempereur. Il oublioit tout pour un synode. Tandis qu'il alloit lui-même chercher dans sa retraite Alhanase^, qui ne demandoil pas mieux que d'en sortir , les Catalans traversoient la Propontide, et débarquoient au cap d'Arlace, près duquel étoit située la ville de Cyzique. Ce canton étoit renommé par sa fertilité; on y récoiîoit deux moissons dans une année et des fruits de toute espèce. Les Turcs ne l'oublièrent point; et, après l'avoir dévasté, séduits par la beauté du climat, ils firent des dispositions pour s'y établir. Cyzîque étoit défendue par un retranchement insuffisant pour arrêter les ennemis sans un détach'^ment de bonnes troupes, que les Turcs attaquèrent sans succès. Ils furent repoussés avec perte. A cette nouvelle, Roger résolut de les surprendre. Il assemble sa troupe et la harangue , lui mettant devant les yeux la gloire et le butin, deux mobiles qui font braver la mort à tous les soldats. Donner aux Turcs comme aux Grecs une haute idée de leur bravoure, pour effrayer les uns, en imposer aux auîies; débuîer par une victoire, afin d'assiuer le succès de leur expédition et de justifier la confiance que

Fempire met en eux ; tels sont les devoirs que rappelle aux Catalans leur général. Tous répondent par des acclamations, et demandent d'aller au combat. Roger, pour que cette ardeur soit plus durable , modère un peu leurs transports en leur représentant les avantages de la discipline , qui rend la victoire plus complète et plus sûre, et donne, à son défaut , des ressources qui la ramènent : il leur trace Tordre dans lequel ils doivent avancer; leur décrit la manière de combattre les Turcs ^ celle dont il faut faire usage pour les recevoir , enfin les précautions à prendre pour les surprendre ; et termine par leur faire observer qu'ayant devant eux des ennemis qui ne faisoient jamais de quartier, ils étoient dans la nécessité de vaincre ou de mourir. Ces représentations sont écoutées avec impatience ; on brûle d'aller à l'ennemi ; on jure de suivre les conseils de Roger. Ce général profite de cette ardeur. L'armée s'ébranle : on se met en marche. L'avant-garde étoit composée par la cavalerie et conmiandée par Roger et Marules : on y remarquoit deux drapeaux, l'un aux armes de Fempereur, et, sur l'autre étoient celles de Roger. Ce corps étoit suivi de Tinfanterie , sous les ordres de Corbaran d' Alet , sénéchal de l'armée. Deux étendards s'y voyoient également, aux armes de Jacques, roi d'Aragon, et de Frédéric , roi de Sicile. Ces bannières ont fait croire à quelques historiens que, d'après le traité passé entre l'empereur et Roger, les soldats de ce dernier dévoient prendre possession, au nom de leurs souverains, des pays dont ils s'empareroient. Il est absurde de supposer qu'Andronic eût appelé et soudoyât des étrangers pour ne pas profiter de leurs victoires. Ce fut peut-être l'intention secrète de Roger; mais il se garda bien d'en faire une des conditions du traité qu'il passoit avec un prince dont il venoit défendre les états. Les Catalans, après avoir marché toute la nuit, arrivèrent au point du jour près des Turcs, qui reposoient dans une trom-

peuse sécurité sous leurs tentes avec leurs familles , au milieu d'un butin que, suivant leur coutume, ils traînoient à leur suite. L'avaut-garde de Roger se jette sur eux, en massacre une partie. Quelques Turcs se mettent en défense et se battent en désespérés. A l'arrivée des Catalans , le champ de bataille présente le spectacle d'une boucherie plutôt que d'un combat. On porte à treize riîille le nombre des morts. Les vainqueurs n'é'pargnèrent que les femmes et les enfans pour en faire des esclaves. Ils s'emparèrent du bulin, qui étoit considérable. A la nouvelle de cette victoire, les habitans de Conslantinople firent éclater leur ji)ie. Elle augmenta lorsqu'ils virent dans le port quatre galères chargées des effets les plus précieux , que Roger adressoit aux deux empereurs ; circonstance qui rend plus invraisemblables les conjectures qu'on a faites sur les projets de ce général. Les Catalans envoyèrent à la princesse Marie , épouse de Roger, une portion du butin qui leur avoit été distribué. Ce présent fut fait au nom de l'armée. La gloire et les succès de Roger tourmentoient les grands de l'empire et les courtisans. Ils le peignoient à l'empereur comme un homme dangereux, qui devenoit trop puissant , et qui pourroit, quand il le voudroit, se rendre maître de l'état. Michel partageoit ces craintes, et les inspiroit à son père. Il comparoit la victoire éclatante que venoit de remporter Roger sur les Turcs avec sa fuite honteuse devant ces mêmes ennemis , quoiqu'il eût une armée beaucoup plus nombreuse que ne Tétoit celle du général; et le résultat de ce parallèle le couvroit d'opprobre à ses propres yeux. Plein de rage, il résolut de nuire, en tout ce qui dépendroit de lui, aux Catalans, et jura dans son cœur de perdre leur chef. Celui-ci venoit de commettre une de ces fautes qui n'échappent point à l'envie. Au lieu de profiter de la terreur qu'éprouvoient les Turcs, et de poursuivre sa victoire, il laissa les siens se reposer dans un lieu qui

n'avoît que trop de charmes. Les Catalans passèrent plusieurs mois dans la mollesse et Tinaction. Au moment de se mettre en campagne , Thiver ayant fait sentir ses rigueurs, les chefs de l'armée tinrent conseil, et convinrent d'attendre le retour du printemps pour reprendre les armes. On choisit Cyzique pour prendre les quartiers d'hiver, et Cyzique fut une autre Capoue. Roger, qui aimoit l'ordre, voulant éviter toute querelle entre les habitans de celte ville et ses soldats , fit nommer douze commissaires , dont six étoient pris parmi les citoyens, pour prévenir ou régler tous les différends et maintenir la discipline militaire. Ferdinand d'Aones alla passer la mauvaise saison avec sa flotte à l'île de Chio. Ces dispositions faites, Roger prit la route de Constantinopîe, où Pattiroît le désir de revoir la grande duchesse , sa femme , et de s'entendre avec Andronic sur les projets de campagne. L'empereur lui fit l'accueil le plus flatteur, approuva ses plans, et lui donna des sommes d'argent pour ses soldats. Quant au prince Michel , il eut l'imprudence de refuser sa porte à Roger, lorsqu'il se présenta dans son palais, prétendant que les» Catalans commettoient des exactions dans la ville de Cyzique. C'étoit une accusation sans fondement, pour laquelle il falloit se concerter avec le général au lieu de l'écarter. Mais la vue d'un guerrier victorieux réveilloit dans Michel de tristes souvenirs. L'union des Catalans entre eux fut troublée par Ferdinand Ximénès d'Arénos, jaloux de Roger, officier brave, mais ambitieux, et chagrin de ne pas occuper dans l'armée un rang auquel il avoit moins de droits que de prétention. Il part un jour de Cyzique, emmenant les siens avec lui. Il prit le chemin d'Athènes pour retourner en Sicile. Le duc d'Athènes lui fit des propositions qu'il accepta. Nous verrons reparoître Ferdinand sur la scène.

Vers le mois de mars, l'impératrice douairière Théodora, mère d' Andronic, mourut , et son fils lui fit reii-

dre îes derniers devoirs avec nne pompe fastueuse. Pendant plusieurs jours toutes les affaires furent suspendues, et les tribunaux fermés. L'empereur ne quitta point le cercueil, et fit de grandes démonstrations pour exprimer sa douleur. Il auroit mieux fait de la rendre heureuse pendant sa vie, en ne lui laissant point outrager les mânes de Paléologue , en ne refusant point la libepté de Constantin , qu'Andronic avoit la cruauté de traîner dans une cage pendant ses voyages. Théodora fut enterrée, suivant ses intentions, au monastère de Lipse. C'étoit une princesse pieuse, que les pauvres regrettèrent. Quelque temps après cet événement, l'impératrice Irène voulut aller voir sa fille Simonide , mariée au craie de Servie. Elle se proposa d'emmener avec elle Jean , despote , et l'aîné de ses enfans. L'empereur , qui n'abandonnoit jamais ses projets de mariage, ne le lui permit qu'à condition que celui de Jean avec la fille de Ghumne, préfet de Cariclée, seroit consommé avant le départ. Irène vainquit sa répugnance. Le lendemain des noces elle partit. L'empereur la conduisit à quelques journées de Constantinople. Jean mourut quatre ans après sans postérité. Il y eut cette année au mois d'août un tremblement de terre qui ébranla les îles de Crète et de Rhodes, ainsi que le Péloponèse. Les secousses ne se firent point sentir dans la capitale; mais elle éprouva une terreur causée par un événement de si peu d'importance en lui-même , que ce seroit un devoir de le passer sous silence sans l'effet qii'il produisit. Un diacre,après avoir vécu avec le faste d'un prince, se ruina, fit des dettes , et finit par se pendre. L'effroi régna dans Constantinople : cette mort volontaire fut regardée comme une calamité publique, et le deuil fut général. Ces suites d'une aventure à laquelle ou ne donne presque aucune attention dans les grandes villes prouvent que le suicide étoit très-rare à cette époque dans la capitale de l'empire.

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Les Mogols établis clans le Korasan n'étoient pins, Arr. i3o5. depuis quelqnes annéis, ennemis des Grecs, et ne dévastoient plus les frontières. Cazan, leur chef , ayant épousé la fille du roi d Arménie, en)brassa la religion chrétienne. Depuis sa conversion il faisoil la guerre aux Turcs et vouloit aider les chrétiens à reprendre le royaume de Jérusalem. Ce prince se faisoit remarquer par l'anïonr de la justice et la sagesse de son administration. Voyant qu'il pourroil lui être utile pour garantir les frontières orientales de l'insulte des musulmans, Andronic avoit recherché son alliance. Cazan, se prêtant à ses vues , défendit, sous des peines sévères, à ses sujets d'attaquer les Grecs , et menaça les Turcs de leur f; ire la guerre , s'ils ne cessoient leurs incursions. Ces moyens réussirent, et pendant la vie de Cazan les provinces grecques furent respectées. lSh\\s ce prince étant mort prématurément , après n'avoir régné que pendant six années, les musidmans recommencèrent le cours de leurs brigandages. On eut recours aux Catalans, qui goûtoient les délices de C}zi4pie. Il fallut, pour les en arracber , les ordres les plus précis d'Andronic. Au moment d obéir, une (juerelle, qui pouvoit avoir les suites les plus funestes , quoiqu'elle eût une cause légère, prolongea leur séjour. Deux Alains étant venus chercher la farine du bié qu'ils avoient mis au moulin , virent arriver des Almogavares qui insultèrent la meunière. Les Aiains la protégèrent , et dans la dispute s'exprimèrent a\ec mépris sur le compte de Roger, osant même le menacer d'un traitement semblable à celui qu'ils avoient fait éprouver au grand-domestique Alexis Raoul , préc édenunent égorgé par eux. La nuit suitante les Almogavares tombèrent à l'improviste sur les Alains , dont ils massacrèrent une partie. Au jour on prit les amies; oïî en vint aux mains. Les Alniogavares furent vainqueurs. Les Alains se retirèrent avec une perte de trois cents , an nombre desquels étoit le

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fils de George , leur chef. Cet accident augmenta lenr fnreur. Tous vouloient déserter. Roger fit tout ce qui dépendoit de lui'pour apaiser le juste ressentiment de George, lui offrant de l'argent et des cadeaux pour le dédommager de la mort de son fils. Ce fut aux yeux de George une nouvelle insulte : mais il dissimula , se proposant de se venger à la première occasion. Cette querelle différa le départ de l'armée , qu'on ne pouvoit mettre en route que la paix ne fût rétablie. Elle se mit enfin en mouvement au mois de mai. Elle étoit réduite à six mille Catalans ( y compris les Aragonois et les Almogavares ) , à mille Alains, à quelques compagnies de troupes grecques sous les ordres de Marules et du grand primacier Nestonge. Tous deux dévoient obéir à Roger , qui avoit le commandement général. Il dirige son armée sur Ancyre , d'où bientôt elle partit pour faire le siège de Germe. Quoique les Turcs fussent en force dans cette place , ils l'évacuèrent à l'approche des Catalans. De Germe, Roger fit prendre la route de la Phrygie. Il y traita le commandant d'une des villes de cette province avec une sévérité qui dut lui faire beaucoup d'ennemis. Ce commandant étoit Cranislas , appartenant par sa naissance à l'une des premières familles de Bulgarie. Dans la guerre de Michel Paléologue et du fameux Lacanas, ayant combattu pour l'empereur grec , il fut pris et condamné à une détention rigoureuse. Il brisa ses fers, se rendit à Constantinople , sut plaire à Andronic , qui lui donna un commandement dans l'Asie. Malgré cette protection, Roger le condamna avec douze de ses soldats à être pendu. Il est difficile de croire que le grand- duc rendit sans raison un jugement aussi sévère. On suppose qu'il avoit commis quelque faute contre la discipline ; mais les historiens se sont contentés de rapporter le fait en se taisant sur le motif. Cranislas étoit estimé; son sort inspira de l'intérêt; les Grecs sollicitèrent sa grâce et l'obtinrent. L'armée pour-

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suivit sa marche vers Philafleiphie , située sur le Pactole et assie'gée par l'émir Caraman Aiisyras. Les habitans étoient réduits aux dernières extrémités et à toutes les horreurs de la faim. Les alimens les plus malsains s'y vendoientau poids de l'or. Au bruit de l'arrivée des Catalans, Aiisyras lève le siège, et vole à leur rencontre , ne laissant que le nombre de soldats suffisant pour maintenir le blocus. Les deux armées sont bientôt en présence. Celle des Turcs étoit de douze mille hommes d'infanterie et de huit mille de cavalerie , tous Caramans de naissance , c'est-à-dire delà province qui passoit pour produire les hommes les plus forts et les plus braves. Du côté des Catalans, la discipline et la tactique suppléèrent au nombre. Ils mirent en déroute les musulmans et les jetèrent sur Philadelphie. Ceuxci se rallièrent sous les murs de la ville, et se battirent avec fureur. Mais ils opposèrent une résistance inutile. Les Catalans en firent im tel carnage , qu'on prétend que , sur les vingt mille il n'en échappa que quinze cents. A la vue de cette bataille , les habitans de Philadelphie, qui s'étoient réunis, sortirent de la ville, allant au-devant de l'armée qui venoit de les délivrer. A leur tête étoient leurs magistrats et Théolepte , leur évêque , le même prélat dont nous avons rapporté l'expédition contre Tarchaniote. Les troupes de Roger entrèrent triomphantes dans la ville, observant le plus grand ordre ; la cavalerie étoit séparée des fantassins par des voitures et des chars couverts d'un riche butin ou chargés de captifs. Pour rendre cette entrée plus pompeuse , les officiers étoient vêtus d'étoffes de pourpre et de soie, ainsi que les soldats. C'étoient les dépouilles de l'ennemi qui les avoit enlevées d'abord aux Grecs. On fêta les vainqueurs pendant quinze jours, ei l'empereur fit faire à Constantinople des réjouissances publiques.

Pendant son séjour à Philadelphie , Pioger prit des

mesures pour la sûreté chi pays. ïl fit plusieurs expéditions pour chasser les Turcs, qui s'étoieiit emparés de plusieurs places maritimes. Il commença par le fort de Culé , dont la reprise fut d'autant plus facile, que l'ennemi disparut à son approche. Roger, qui savoit que les habitans n'avoient point défendu leur ville, les traita sévèrement. Il fit trancher la tête au gouverneur et pendre le plus ancien des capitaines de la garnison. De Culé Tarmée rentra dans Philadelphie, où, suivant les Jiistoriens, elle tint une conduite opposée à celle qu'el^le avoit d'abord tenue, et commit beaucoup d'exaclior^s, pillant même et ravageant les propriél aires. Après un séjour de peu de durée , elle se mit en route pour Magnésie, en côtoyant le Méandre. Attaléiote commandoit dans cette place; et comme il ne rendoit aucun compte, il avoit l'habitude de la considérer conmie sa propriété, refusant de reconnoître Nestonge Ducas , gouverneur de la province. Altaléiote s'étoit assuré de l'impunité par sa conduite envers les citoyens, qui lui étoient dévoués , et dont il avoit su gagner l'affection, ïl rendit les plus grands honneurs à Roger , qui lui accorda hautement sa protection. Sensible à ses hommages, le général le recommanda vivement à l'empereur, et prévint ainsi la disgrâce du commandant, provoquée par Nestonge, Celui-ci résolut de se venger. Pour y parvenir', il annonça le projet de revenir à la cour. Il vouloit se joindre aux ennemis de Roger et le perdre. Sans aucune défiance, le grand-duc, qui désirait que sa femme vînt le trouver^ le chargea de disposer les escortes nécessaires pour la sûreté de la princesse. Nestonge prit avec lui l'un des secrétaires du général ; ils firent ensemble un plan d'accusation contre Roger, qu'ils dénoncèrent comme voulant usurper le trône. Mais Irène, sœur d'Andronic, et belle-mère de l'accusé, fit échouer îe complot. Son frère, dans une assemblée qu'il avoit convoquée, prononça Téloge du grand-duc, reconuois-

Sânt qu'il n'étoit point assez récompensé , et que le nombre et l'importance de ses services méritoient de plus grands honneurs. Cet éloge fut suivi de reproches amers adressés à Nestonge, et terminé par Tordre de dégrader le secrétaire de Roger. On lui coupa les cheveux et la barbe, et il fut conduit en prison. Cet exemple fit taire momentanément les ennemis du grand-duc : ils devinrent plus réservés sans en être moins dangereux ; ils épièrent, pour frapper, et frapper avec succès, une de ces occasions qui ne manquent jamais de se présenter dans les cours.

Pendant que Roger étoit à Magnésie avec le projet d'y faire reposer ses troupes, il y reçut des députés que la ville de Tiria lui envoyoit pour l'appeler à son secours. Les Turcs, maîtres de la plaine où cette ville étoit située, n'y laissoient point entrer de convoi, s'emparoient de tout ce qui en sortoit , et désoloient les environs. Roger part sans délai avec une partie de sa troupe, et pendant la nuit entre à Tiria. Au point du jour, les Turcs, suivant leur coutume , viennent insulter la ville. Mais ils étoient attendus. Corbaran d'Alet , sénéchal de l'armée, fait une sortie et fond sur eux. Il les met en déroule, en tue un grand nombre, et poursuit imprudemment les fuyards, qui se réfugièrent dans une montagne. Arrivé au pied de cette montagne , Corbaran fait -descendre ses cavaliers, et gravit avec eux les rochers pour en débusquer l'ennemi. La défense des Turcs étoit facile. Les uns détachoient des pierres et les faisoient rouler sur les assaillans, les autres leur décochoient des flèches. Corbaran avoit déposé son armure, qui le gênoit dans sa marche. Il tenoit son casque à la main , lorsqu'une flèche l'atteint et le frappe : il tombe , et sa mort décourage sa troupe, qui se retire et rentre dans Tiria. La perte de ce guerrier fut pleurée de tous les soldats , qui connoissoient sa bravoure. Roger le regretta d'autant plus, qu'il vouloit lui faire épouser une fiile dont une

femme de l'île de Chypre lavoit rendue père, et pour laquelle il a voit une vive tendresse. On rendit les honneurs funèbres au sénéchal, dont le corps fut déposé dans un temple à deux iirues de la ville. On lui éleva un tombeau de marbre, et l'armée y resta quelque temps pour honorer sa mémoire. Ensuite Roger la dirigea sur Ephèse , où Béren^er de Rocafvirt de voit venir le trouver avec mille Almogavares et deux cents cavaliers.

Ce capitaine n'avoit point fait partie de l'expédition, parce qu'il étoit , lorsqu'elle eut lieu , en contestation avec le roi de Naples. Bérenger , pendant la guerre, avoit conquis une partie de la Calabre; et pour rendre les places, il exigeoiî des sommes considérables du roi, qui les lui refusoit, et cependant finit par les payer. Roger fit à Rocafort l'accueil le plus flatteur. îi lui donna la dignité de sénéchal, et la fille qu'il avoit destinée à Corbaran. Il fit partir ensuite son armée pour la ville de Dania, après avoir envoyé tout le butin qu'il avoit pris à Magnésie, qu'il regardoit comme la ville la plus sûre de la province. Il en fit son dépôt. A peine arrivés à Dania, les Catalans voulurent en repartir pour aller réprimer l'audace de l'émir Sarcan , qui dévastoit les cantons voisins, et principalement la Pamphylie, où les Turcs avoient rassemblé toutes leurs forces. Ce motif fit prendre à Roger la résolution de frapper un coup décisif. Au moment de l'exécuter, l'émir eut l'audaçe de se présenter aux portes de la ville et de défier les Catalans. Furieux de cette insulte , ceux-ci , dédaignant de prendre les ordres de leurs chefs, s'élancent sur les musulmans, les battent, les mettent en fuite, et leur tuent trois mille hommes. Roger, profitant habilement de cette ardeur , donne , après quelques instans de repos, le signal du départ. On avoit à parcourir une vaste étendue de pays désolée pendant long-temps par les Turcs, parce que les Grecs, trop foibles pour la défendre , s'étoient retirés depuis plusieurs aimées. On par-

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rbiirut la Carie et l'espace compris entre la mer Egée et l'Asie mineure. Cette marche se fit sans aucune résîs-^ ^ tance, les ennemis ayant disparu^ lis s'éloient retires au mont Taurus, qui sépare la Cilicie de l'Arménie. Arrivés près de ce mont , les Catalans délibèrent su.r la nécessité de faire une reconnoissance militaire pour savoir si les Turcs n*étoient point embusqués dans cette montagne. Ils gardoient en effet les passages , et des éclaireurs placés dans les gorges observoient l'armée de Roger. Ils furent aperçus ; et, se voyant découverts, ils sortent tous de leur retraite pour tomber à l improviste sur les Catalans ^ qui n'avoient eu ni le temps de se reposer, ni celui de prendre leurs positions. On fait monter Tarmée musulmane à trente mille hommes, compris dix mille cavaliers. Celle de Roger n'alloit pas à la moitié de ce nombre. En voyant arriver les Turcs avec impétuosité, les Almogavares, toujours prêts à combattre, frappent la terre en criant -^fer , réçeille-ioi ! Ce cri sert de signal. On en vient aux mains avec un égal acharnement. Les Catalans , écrasés par le nombre , commençoient à perdre courage , lorsque leurs officiers les raniment en proférant un seul mot, Aragon^ Ce mot, qui leur rappelle leur patrie et leur gloire, produit un effet magique ; ils font d'incroyables efforts, et parviennent à repousser les Turcs , qui se retirent en continuant toujours de se battre avec intrépidité. Les Catalans les poursuivent jusqu'à la nuit, que la crainte d'une surprise leur fit , passer sous les armes. Les Turcs perdirent dix-huit mille hommes dans cette bataille , qui se livra le 1 6 août. Ak. îSo6, Il fallut huit jours pour ramasser le buiin. Roger fit avancer sa troupe jusqu'à la Porte de fer, nom d'un défilé qui sépare la Natolie de l'Arménie , où ce défilé conduisoit. Les Catalans vouloient toujours marcher en avant et pénétrer jusqu'aux bornes de l'ancien empire romain, qu'ils avoient le désir de conquérir et de faire rentrer sous la domination d'Andronic. Mais l'hiver

approchoit; on se trouvoit dans un vaste pays, sans provisions, sans ressources , au milieu d'une population ennemie dont on ne connoissoit point les dispositions. Un échec dans cetle contrée inconnue pouvoit amener la ruine de l'armée. La prudence commandoit impérieusement la retraite. Roger le sentit, et quoiqu'il fut Nrèscontrarié de ne pouvoir profiter de l'ardeur de ses braves soldats, il les arrêta , et les fit rétrograder sur Dania, parla roule qu'ils avoient parcourue.

Il devoit bientôt faire une triste expérience, et recevoir sur la confiance qu'il accordoit aux Grecs une leçon dont sa franchise l'empêcha de profiter. Nous avons vu Faccueil que lui avoit fait Attaléiote , dont les démonstrations étoient d'autant plus viles qu'elles couvroienî de perfides desseins. Pioger, croyant à sa sincérité , l'avoit fait dépositaire de ses trésors. Depuis son départ de Magnésie, il euvoyoit dans cette ville tout le butin pris sur l'ennemi. Cette place étoit forte, et le grand-duc ne doutoit point de la fidélité >d'Attaléiote. Ce ne fut donc point sans la plus grande surprise qu'il en trouva les portes fermées et les habitans, ainsi que la garnison , sous les armes et disposés à le traiter en ennemi. Bientôt iî apprit que le commandant grec avoit ou fait égorger ou mis dans les fers tous les Catalans qu'il avoit laissés dans la ville pour la garde de ses effets. Furieux à cetle nouvelle, Pioger veut se venger, et fait le siège de Magnésie. Maissestroupes n'étoient point assez nombreuses pour faire un siège en règle. Il avoit contre lui des gens qui ne dévoient attendre aucun quartier, parce qu'ils étoient comblés de ses bienfaits. iVprès quelques jours d'attaque, comptant sur la bravoure et Timpétuosité de ses troupes, il ordonne un assaut général; mais elles sont repoussées. C'étoit le premier échec qu'éprouvoient les Catalans. Leur général s'y montre d'autant plus sensible, que les Magnésiens l'insultoient du haut de leurs remparts, et bravoient sa colère impuissante. Outré

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né dépît , il forme le projet de prendre la place par famine, il commence par faire un plan dont le but étoit de détourner ie cours de la rivière « qui traversoit Magnésie ^ et de la priver d'eau, A peine les travaux prépa-^ ratoires sont-ils achevés, que la garnison les détruit dans une sortie. Obligé de les abandonner parce qu'il n'avoit point assez de monde , Pioger vouloit toujours continuer le siège. Andronic lui envoyoit depuis quelque temps des ordres pressans pour aller rejoindre le priiîce rUichel, qui fîiisoit la g-serre aux Bulgares. Quand le général eut reconnu l'impossibilité de prendre Magnésie , il leva le siège , après avoir publié l'ordre de l'empereur, afm ce mettre son honneur à couvert.

Cette guerre de Bulgarie avoit pour cause première le mariage de Sirnonide avec ie craie de S&rvie ; et l'empereur , en sacrifiant sa fiHe pour se délivrer d'un ennemi , s'en étoit fait un autre non moins puissant. îl avoit exigé du craie ie renvoi de la sœur de Venccslas , roi des Bulgares, et cette sœur reçut un double outrage d' Andronic. r-iliciieî Ducas, fils du gouverneur de Thessalonique , avoit épousé Anne Paléologine , fille de Michel Paléoîogue. L'ayant perdue, il prit pour femme la sœur de Yencesîas, quoique répudiée par Urosc. Sou beau-frère, qui regardoit ce mariage comme une insulte , fait venir à Constantinople Mirhel Ducas , et convoque line assemblée nombreuse, composée d'évêques , de moines, de sénateurs, de citoyens, et qu'il érige en tribunab On fit comparoître Michel , dont la justification ne fut point admise. Andronic le condamna j ainsi que sa femnie et ses enfans, à une prison perpétuelle , après l'avoir déclaré criminel d'état. Tous ses biens furent confisqués , et donnés à l empereur Mi-

" G'étoit le Méandre , dont Ovide de noms , îui ont substitué ctlni dé

a célébré les nombreuses ^imohités. Madré ^ nom que porte aujourd'hui

Les modernes, qui n'ont pas clé ton- le Méandre, fours heureux d;tos les cbaogcmeus

chel. Ducas ayant essayé de se sauver , on le transféra dans la prison de Blaquernes , où i! fut gardé à vue. Venceslas avoit donc à venger un double affront fait à sa sœur par Andronic. Beaucoup de guerres ont eu des causes moins graves. Outre ce motif de vengeance , ce prince avoit à reprendre plusieurs villes conquises sur la Bulgarie par les Grecs. Voyant leur foiblesse , il saisit un moment favorable , et s'empara de quelques places importantes. Le bruit de ses succès inquiéta Tempereur ; il crut devoir opposer sou fils à Venceslas. Ce prince n'avoit d'autres faits d'armes qu^une déroute honteuse. Son père lui donne pour conseil Glabas , protostralor , également connu par sa bravoure et sa prudence. Une longue expérience le rendoit propre aux plans de campagne. Malgré son habileté, les Grecs sont battus près d'Andrinople par les Bulgares. Michel , pour réparer cet échec et recouvrer son honneur , fait d'incroyables efforts, rappelle sous ses drapeaux d'anciens soldats oubliés dans les provinces et sans service , parvient à former une armée. Mais il n'avoit pas les fonds nécessaires pour la solder. Il sacrifie sa vaisselle , en fait de la monnoie , et se crée ainsi des ressources, secondé par l'impératrice son épouse, qui, pour les augmenter, vendit généreusement ses bijoux. En peu de temps Michel eut un corps d'armée suffisant pour résister à l'ennemi. Apprenant qu'Eltemir, oncle de Venceslas, dévastoit la Romanie , il se rend à marches forcées dans cette province , la délivre des Bulgares , qu'il bat complètement ^ et revient à Andrinople. Théodore, frère de Michel, porta la nouvelle de ce succès à Constantinople. On y célébra par des fêtes une victoire qui n'étoit rien moins que décisive. Les Bulgares faisoienl des préparatifs iraposans, et se préparoient à reprendre l'offensive. Ce fut dans ces circonstances qu' Andronic , qui craignoit pour son fils , appelle Roger à son secours. Les Catalans n'avoient laissé qu'à regret Magnésie, Forcés de partir.

sans se venger , ils avançoient lentement , se dédommageant le long de la route fen rançonnant les halntans et pillant les propriétés. La nouvelle de ces brigandages parvint au camp de Michel, dont les soldats, voulant venger les citoyens , dcmandoient à grands cris d'aller combattre les Catalans. Ceux-ci, plus aguerris, accoutumés aux combats , à la fatigue , seroient facilement venus à bout d'une milice énervée, qui nuisoit à quel-^ ques pelotons de bonnes troupes , et rendoit leur courage inutile. L'empereur Michel écrivit à son père , en le priant d'empêcher la jonction de Tarmée de Roger avec la sienne. Andronic fit donner l'ordre au grand-due de n'envoyer que mille hommes à son fils, et de diriger le reste sur l'Asie , où Ton a voit besoin d'eux. On ne dit point si la première partie de cet ordre fut exécutée : c'étoit exposer ce détachement à beaucoup de dangers. Roger alla faire cantonner sa troupe dans les environs deGallipoIi.

A cette époque environ, Constantin Porpbyrogénète fut enlevé en peu de jours dans sa prison par une esquinancie. Son frère, qui, par une rigueur excessive et non justifiée, avoit abrégé ses jours, voulant qu'il mourût chrétiennement , lui fit donner dans ses derniers instans tous les secours de la religion. Il se seroit mieux conduit en ne faisant pas de sa vie un long supplice : cette religion lui coramandoit le pardon des offenses. Andronic ne voulut même pas voir son frère, sous prétexte qu'il avoit été condamné, et que ce seroit compromettre sa dignité. Constantin demanda le patriarche, qui se rendit auprès de lui. Le prince, s'étant mis entièrement à sa disposition pour savoir ce qui seroit le plus agréable à Dieu , et suivre aveuglément ses conseils, le prélat lui répondit en l'exhortant à se faire moine. C'étoit alors mourir en saint. Constantin obéit et prit le nom à' Aihanase. Il ne songea plus qu'à ses derniers momens. Les historiens rapportent qu'Andro-

îiic, ayant envoyé près de ivii pour s informer de \oionlé envers le fils qu'il iaissoiî , il lui répondit qu'il n'avoît pins de iils. Si ce trait, que Tesprit du siècie a fait louer comme une preuve d'<ibîiégaiion de soi-même, est vrai, il en faut conclure que la détention, ou le zèle mal éclairé du patriarche avoit affoibli Constantin : il mourut le 5 mai i3o6. Andronic voulut qu'il fût inhumé hors de ïa ville, et que sa tombe n'eût rien qui la distinguât de celle des autres particuliers. On n'attendoit rien de mieux de celui qui avoit négligé de rendre les derniers devoirs à son père. Ce fait, et sa conduite envers Constantin , dont il fut le juge et le geôlier , seroient autant détaches à la gloire de ce prince, si ce prince avoit jarrrais eu quelques droiis à îa gloire. Mais , au lieu de s'occuper des soins de l'empire , il nesongeoit qu'aux disputes religieuies , et nous sommes forcé d'y ramener le lecteur.

La réunion des a^sénites éîost l'idée dominante d'Andronic; rien ne le décourageoit ; et quoiqu'il eut dû remarquer que le résultat de ses tentatives étoit de leur donner plus d'importance et d'audace, il en fit cette année une nouvelle à laquelle il donna plus d'éclat qu'aux précédentes. Il convoque pour le 29 septembre ime nombreuse assemblée ; il y avoit plus d évêques, plus de prêtres, plus de moines que dans les autres. Ij'empereur fit sortir de prison Jean Tarchaniofe, qui n'avoit commis d'tMitre crime que d'être un arsénite très-fervent. îl devoit soutenir la discussion , comme l'un des plus instruits de la secte. Ainsi, par une inconséquence remarquable, on remettoit en doute et l'on soumettoit de nouveau à l'examen une doctrine pour laquelle il étoit condamné. Andronic présidoit l'assemblée, îa couronne sur la tête, et revêtu de tous les orneîiiens de la digrâté impériale. Les historiens ont conservé ( ou composé) un très loiig discours qu'il y proîionça. Plusieurs aveux très-inconvenans sont de nature

à augmenter la méBance que doivent inspirer les harangues transmises par ceux qui écrivent l'histoire. La singularité de celle d'Andronic mérite une exception à la règle que nous «ous sommes prescrite d'omettre ces discours. Après avoir exposé toutes les démarches qu'il a faites pour faire rentrer les arsénites dans le sein de l'Eglise, et défini, en vrai casuiste de profession, tous les caractères du schisme et toutes ses nuances, il prétend leur prouver qu'ils sont schismatiqties , et leur démontrer qu'il ne leur reste plus aucune excuse pour différer d'abjurer leur erreur, de se réunir aux autres Grecs et de rompre comme eux tout commerce avec les Latins. Rappelant ensuite le tendre amour qu'avoit pour lui Michel Paléologue, et les droits de son père à sa reconnoissance , il montre en même temps l'ingratitude la plus choquante, en disant qu'il ne Ven a pas moins condamné à être pr'wé de la sépulture , et que cet empereur si redoutable, toujour* occupé du bonheur de ses sujets, n'avoit pas reçu à sa mort les honneurs que l'Eglise accorde au dernier des chrétiens. Il déclare avoir voulu que sa première femme fût traitée comme indigne de lasépuliure, parce que la mort l'avoit surprise avant qu'elle eût eu le temps de se purifier de la tache que le traité sacrilège avec les Latins avoit répandue sur les Grecs. Il se vante d'avoir défendu de célébrer son anniversaire , quoi qu'elle fut une des princesses les plus vertueuses. Il juslifie ces rigueurs excessives en disant qne tout doit être sacrifié à la religion. Professant pour Arsène la vénération la plus entière et un amour vraiment filial, assurant qu'il n'oubliera jamais les marques d'affection qu'il en reçut , il reproche aux arsénites de prêter à ce patriarche des intentions qu'il n'avoit pas» Traitant Athanase de saint, il se rcpent d'avoir longtemps résisté à la volonté de Dieu, en ne le rétablissant pas plus tôt qu'il ne l'avoit fait sur le siège de Constantinople ; il avoue qu'il avoit partagé pendant long-temps

les préventions dont il étoit Tobjet, le croyant trop sévère; raais qu'il reconnoissoit que telle éloit la volonté du Seigneur, qui punissoit quelquefois rigoureusement, et qu'Athanase étoit son image. Après des raisonnemens sans nombre sur la validité des ordinations, il finit par inviter les arséuites à répondre, en choisissant pour leur défense le plus éloquent d'entre eux, parce que tous n'avoieiit pas la liberté de parler. Il sembloit qu'il prévît ce qui devoit arriver. Les arsénites mirent en ayant les aveugles dont la mutilation étoit un langage muet, mais expressif. îls avoient toujours observé cette iactique dans les diverses assemblées qui s'étoient tenues. Ces prêtres, privés de la vue, témoignages vivans de la cruauté de Michel , prodoisoient toujours de l'effet. Ils répétèrent leurs rôles , redis ent ce que souvent ils avoient exposé, prétendant être les seuls en état de rendre la paix à l'Eglise, et recommencèrent le récit de ce qui s'étoit passé depuis lai déposition d'Arsène, insistant toujours sur l'excommunication lancée par ce patriarche. Andronic ripostoit, nioit la validité de cet anathème. La discussion s'animoit , se prolongeoit : la fm du jour q'y mit point de terme. Des moines prirent la parole, insultèrent Athanase, huèrent l'empereur, qui les fit chasser. Adressant ensuite des reproches à leurs supérieurs, qui ne les avoient pas tenus dans leurs devoirs, il exprime moins de chagrin sur Tinjure personnelle qu'on venoit de lui faire que sur celle dont Athanase étoit l'objet. Il se répandit en louanges exagérées sur les vertus de ce prélat. Mais, comme l'observe un conteniporain il ne produisit pas plus d'effet que s'il eût parlé à des sourds, ou gesticulé devant des aveugles. L'impression qu'il fit ressembloit au mépris. Ce fut le sentiment qu'il inspira. Honteux de rhurailiation gratuite qu'il éprouvoit, il congédia l'assemblée au mi^ lieu de la nuit. Craignant les cabales dc^ religieux , il

ûl mettre des gardes aux portés de leurs monastères. Tel fut le résultat d'un projet ridicule, et d'une conférence où l'on -vit un empereur jouer le rôle d'un moine, et se dégradant lai-même devant sa cour et son clergé. Cette manie de querelles théologiques s'étendit au-delà de Constantinopîe , tant l'exemple des rois est contagieux. La princesse Anne, veuve de Nicéphore, despote d'Epire, avoit, comme nous l'avons raconté, marié sa fille llhamar Comnène à Philippe de Tarente, fils de Charles ii, roi de Naples. On exigeoit, contre les traités, que la jeune princesse renonçât à la communion grecque, et que les états qu'elle apportoit en dot en fissent autant , et fussent soumis à la juridiction des évêques latins. Anne, indignée qu'on se jouât ainsi des engagemens contractés, regarda ses obligations comme annulées, et crut pouvoir disposer de la dot de sa fille. En conséquence , elle conçut le projet de marier son fils Thomas à la princesse Paléologue, fille de l'empereur Michel , en donnant au premier les états d'Ithamar. Andronic approuva ce projet, qui brouilla les cours d'Epire et de Naples. Furieux de ce procédé, Philippe embarque des troupes sur vingt-quatre vaisseaux, et porte le fer et la flamme sur les terres de la princesse Anne. Celle-ci n'avoit point compté sur le secours d'Andronic, mais sur elle-même : elle n'épargne rien pour lever une armée, qui chasse en peu de temps celle de Philippe, et l'oblige à se rembarquer.

Le séjour des Catalans à Gallipoli ne laissoit pas l'empereur sans inquiétude. Roger étoit venu rendre compte à ce prince de ses opérations depuis qu'il étoit en campagne, réclamer la paie de son armée, et faire des observations sur l'inconvénient de partager sa troupe en deux corps, et d'envoyer mille hommes à Michel. Andronic donna de grands éloges à la conduite militaire du grand-duc, promit de payer, et renouvela l'ordre de conduire les mille hommes à son fils, Roger^^

iTiéconteiit , se rendit à <iallipoli. En îe voyant revenir sans argent, ses soldats murmurèrent hautement, d'abord contre Andronic, et bientôt contre ieur général, qu'ils accusoient d'être d'accord avec ce prince, ils en vinrent même au point de menacer Roger, qui, pour sortir d'embarras, commit une imprudence qu'on peut regarder comme l une des causes de sa perte. Il fait ranger ses troupes sous les armes, et, dans un discours étudié, leur prodigue les louanges dues à leur bravoure, sans oublier celles auxquelles il avoit droit. Passant à Tempereur, il met en parallèle la conduite de ce prince et les services que les Catalans lui ont rendus; il rappelle les justes sujets de plaintes qu'il avoit contre lui directement, puisque Aadronic avoit laissé impunie la trahison d'Attaiéioïc, et sembloit le protéger par les ordres réitérés adressés dans le temps au grand-duc pour l'empêcher de se venger, en le forçant de lever le siège de r^lagiiésie; il rappelle les promesses positives de provisions abondantes faites par Andronic, qui manquoit à sa parole, puisqu'ils étoient sans vivres et sans argent: ii trouvoit dans ce dénûment une excuse aux désordres que leur avoit fait com.mettre la faim, ajoutant que l'empereur en étoit seul responsable. Il termina par dire que, si le prince Michel, comme on en faisoit courir le bruit depuis long temps, marchoit à sa rencontre, il s'avanceroit à quarante pas, et, suivant l'usage, fiéchiroit le genou; mais qu'en se relevant de cette humble posture, il n'oublieroit point que sa vie et son épée étoient au service de ses compagnons d'armes ; qu'il avoit fait serment de vaincre ou de mourir avec eux, et qu'il leur en donneroit l'exemple. Ce discours calma les esprits ou plutôt leur donna le change en détournant sur l'empereur les reproches qu'on adressoil à Roger. Celui-ci ne tarda pas à sentir son imprudence; mais, pour la réparer, il en commit une plus grande; ce fut d'écrire au prince dans les termes les plus respectueux et les

pîas soumis, rejetant sur la nécessité la hardiesse des expressions dont ii s'éioit servi; représentant qu'il avoit été obligé de feindre en partageant le mécontentement de sa troupe, parce que, sans ce moyen , elle éîoit disposée à attenter à ses jours. Il renonveîoit dans cette lettre son dévouement à la personne d'Andronic, et juroit d'observer les traités conclus. Par cette démarche Roger, avouant ses invectives contre l'empereur, les constatoit au lieu de traiter d'exagérés les rapports qui pouvoient en être faits, et dont il eût été difficile de prouver la vérité. De plus, il couroit risque de perdre la confiance de ses soldats , si le prince publioit la lettre du grand-dnc. Ils envoyèrent à leur tour , et l'on croit que c'est sans l'intervention de Roger, trois officiers vers le prince, pour protester de leur obéissance, Andronie, qui ne savoit qu'abuser d'une occasion sans jamais savoir en profiter, voulut se venger des Catalans en mortifiant leurs députés. Dans ce dessein, il convoque une assemblée composée des principaux habitans de Constautinople et de ses courtisans, et reçoit les ambassadeurs : ii leur adresse un discours plein de reproches et de menaces, et dont la substance mérite d'être rapportée pour compléter l'opinion qu'on doit se former de ce prince. Il commence par un récit des négociations en vertu desquelles les Catalans éîoient venus dans ses états. Au lieu du petit nombre auquel on devoii se borner, d'après le traité, on loi a amené une armée; s'il ne l'a pas renvoyée, c'étoit par pitié; il avoit toléré pour un délai prescrit le séjour des Catalans sur les terres de l'empire. Le terme étoit expiré. Au lieu de combattre l'ennemi, ils s'étoient reposés à Cyzique ; ils avoient préféré le pillage aux combats. Si l'on évaluoit leurs rapines, on trouveroit une somme bien plus élevée que celle qui pouvoit leur être due. Leurs prétentions étoient exorbitantes, lenrs demandes ridicules. Ils lîe doivent point ignorer quelle est la puissance de

l'empire ; combien il seroit facile de les exterminer : s'ils respirent encore, c'est par un effet de la générosité des Grecs : sans la munificence impériale , ils seroient morts de faim, étant sans asile et chassés par Frédéric, Lorsqu'ils abordèrent à Constantinopie, ils offroient un spectacle dégoûtant par leur misère et leur nudité. Ce ne sont que des brigands téméraires qui vont être châtiés par Michel, dont ils n'oseront soutenir les regards. Tel est, réduit à sa plus simple expression, le discours d'Andronic; il étoit difficile d'y mettre à la fois et plus de maladresse et une hauteur plus déplacée; il blessoit d'ailleurs la vérité. Les Catalans n'étoient point arrivés îinds et sans armes ; ils avoient rendu d'importans services, et l'empereur, au lieu de les recevoir par pitié, avoît, avec raison, attaché beaucoup de prix à leur valeur. Il congédia les trois députés avec mépris, en les envoyant délibérer sur le parti qu'ils avoient à prendre. Une pareille conduite paroît si extraordinaire, qu'on cherche à l'expliquer. On a cru trouver le mot de l'énigme dans une négociation que , dans le même temps , Andronic venoit d'entamer avec Bérenger d'Entencas, pour le prendre à son service, ainsi que les troupes qui éloient à sa disposition. Si, tel étoit en efl'et le motif de la conduite de l'empereur, il y avoit toujours de l'imprudence à maltraiter les Catalans, parce que Bérenger pouvoit craindre un pareil résultat dans la suite. Quoi qu'il en soit ce guerrier arriva d'Italie bientôt après.

Dès qu' Andronic sut que la flotte étoit signalée du rivage , il fit de grands préparatifs pour recevoir Bérenger ; il envoya les voitures de la cour pour amener au palais cet étranger et sa suite. Ce prince ne savoit garder aucune îiiesure ni dans son enthousiasme ni dans son mécontentement , et dans la manière dont il traitoit Roger , comme dans celle dont il accueilloit d'Entencas , il com- TOettoit une égale imprudence. Il ne dut pas éprouver uïiq

surprise rhédiocre lorsqu'il apprit qu'au lieu de répondre à ses avances Bérenger les avoit fort mal reçues, ne dissimulant pas les soupçons qu'elles faisoient naître en son esprit, et les regardant comme un piège. Il alla même au point de faire dire à l'empereur qu'il ne descendroit à terre que quand ce prince lui auroit envoyé en otage son fils Jean , despote. Andronic, au lieu de répondre à cette demande injurieuse comme le méritoit celui qui avoit l'audace de la faire , dévora cet outrage en silence; Au bout de quelques jours , il envoie faire des représentations à Bérenger , le suppliant de ne pas exiger une démarche qui couvriroit d'opprobre le chef de l'empire. Cenefut'passans peine que ce guerrier se désista et consentit à se rendre au palais, où l'empereur lui fit l'accueil le plus flatteur. Quoique ce prince lui eût fait préparer un logement magnifique, Bérenger ne voulut point d'autre demeure que son vaisseau. Il s'y rendoit le soir toutes les fois qu'il étoit allé dans le jour conférer avec Andronic, qui, chaque matin , lui envoyoit les provisions nécessaires pour sa troupe. Il lui fit même , ainsi qu'à ses principaux officiers, des présens considérables. Pendant que ces événemens se passoient, Roger étoit revenu à Constantinople. Il y tint une conduite remarquable. Loin d'être jaloux de l'accueil fait à Bérenger, que bien d'autres auroient considéré comme un rival dangereux, Deflor conseilla à l'empereur de se l'attacher , offrant de se dépouiller en sa faveur de la dignité de grand-duc, dont il étoit revêtu, et de lui céder le pas, ajoutant qu'il étoit de toute justice qu'un chevalier si renommé eût le premier rang à l'armée. Androi nie ne lutta point de générosité ; il accepta l'offre de ' Roger. Celui-ci , dès le lendemain , se dépouilla publi- ^ quement de tous les attributs de sa dignité. Le prince les remit à Bérenger en le créant grand - duc. Il étoit d'usage que tous les dignitaires jurassent , en prêtant serment de fidélité , d'êtvc l'ami des amis de FempereuL*

HISTOIRE DU EÂS-ESÎPinE.

et Fennemi de ses ennemis. Be'renger déclara qu'il éioîi de son devoir d'excepter le roi de Sicile, son seigneur suzerain. Andronic y consentit, approuvant cette délicatesse et conciliant , pent - être avec trop de légèreté ^ que le nouveau grand-duc n'en seroit que plus scrupu;leux à remplir ses engagemens. D'autres portèrent un jugement opposé, craignant que l'exception ne couvrit ■uo projet funeste. L'événement fera voir quelle étoit celle de ces deux opinions qui avoit le plus de fondement. Bérenger parut à la solennité de Noël avec tous les attributs de sa charge. On lui donna pour logement , ainsi qu'à sa suite , le couvent de Saint - Gôme. Andronic fit des présens à ses compagnons d'armes , et les décora lui-même de l'ordre de chevalerie. « Il admit ce nouvel hôle à sa plus grande familiarité, le consultani: dans toutes les occasions et sur toutes les affaires. Cette intimité n'eut pas une longue durée, soit qu'Andro-nie n'inspirât pas une grande confiance à Bérenger, soit que celui-ci élevât trop haut ses prétentio^is. On en attribue la cause à la confidence que lui fit l'empereur de la réclamation des Catalans et de ses griefs contre eux et leur général. Il prit le grand-duc pour juge, et le pria de décider si réellement ils avoient droit à la paie qu'il leur reîenoit. C'était fournir à Bérenger des données pour régler ses demandes. Voulant prouver qu'il lui seroit beaucoup plus utile avec ses soldats que ne l'avoient été ceux de Pioger , il exigea beaucoup plus. Les représentations d'Andronic furent écoutées avec humeur. Le grand - duc exprima son mécontenîemenî. Il

L'ordre de Saint - George de ves. Le pape Clément mit cet ordre

Consîantin. On appeloit ches^aliers en campagne dans la croisade eonire

de L'ange d'or ceux qui en éîoient les Albigeois. Outre cet ordre de

décorés. Constanùn l'institua en 5i2 ; Saint-George, il y en a eu neuf au Ires

ïsaac IV le restaura en ii^o. Les (également de Saint-George) avec

officiers s'appt'loient J'or^waie, parce lesquels celui de Constantin ne doit

qu'ils avoii-nî le collier qui étoit d'or, pas être confondu. Il en est plus par-

On Bornœoit cheualiers de la loi ticulièremeat distinct par la devise ,

ceusrqvi étoient dispensés des preu- in hoc si^no vinccs.

cessa de voir le prince , craUer à i^u^jv , et ^(^mh^rqua sans prendre congé de l'empereur , Kiui .iiya des députés pour avoir une explication et connoiîre le motif d'une pareille conduire. Ilsétoient de plus char<?,é5 de le prier d'assister en qualité de grand-duc à une cérémonie qui devoit avoir lieu prochainement. Four toute réponse, Bérenger, prenant le bonnet ducal, le jette à la mer devant les députés, qu'il renvoie avec trente plats d'or qu'Andronic lui avoit fait passer chargés des mets de sa table. On suppose qu'en agissant ainsi, Bérenger vouloit prouver aux Catalans, qui le regardoîenl comme un traître à cause de ses liaisons avec Andronic, qu'il n'abandonnoit point leur cause. 11 fit en eiïet voile vers Galiipoli , emmenant avec les siens un vaisseau de la marine îm[)éria!e qvî'Andronic lui avoit prêté. En connoissant le caractère de ce prince, il est facile prévoir le parti qu'il doit prendre dans celte conjoncture. C'est de faire à Roger, qu'il négligeoit , les avances les phis grandes et les propositions les p!us séduisantes. Il n'y manqua pas , ayant un double but qu'il vouloit atteindre; c'étoit de le séparer de Bérenger et de l'employer contre les Turcs, dont les progrès devenoient alarmans. Ces éternels ennemis de l'crapiie grec, du moment où les Catalans se retirèrent, reprirent leurs positions autour de Philadelphie. Ils interceptèrent tous les convois et les bloquèrent tellement , que les habitans , tourmentés de la faim, en étoient réduilt à se nourrir de cadavres. Dans cet état de détresse, on eut donc recours à Roger. Mais les Génois, jaloux des Catalans, dont ils n'oubîioient point l'injure, épîoient depuis long-temps l'occasion de se venger. Ce n'étoit pas sans des transports de joie qu'ils avoîent vu l'empereur se brouiller avec Roger : ce ne fut pas sans un dépit extrême qu'ils apprirent leur réconciliation. Ils se concertèrent pour causer une seconde rupture. Connoissant la méfiance d'Andronic ,î!s firent, pour la

8o HISTOIRE BU EAS-EM^IRE.

réveiller , iout ce qui dépendoit d'eux. Rendre les Ca^ talens suspects ëtoit le meilleur moyen pour y parvenir» ils prétendirent qu'ils avoient des intelligences en Sicile et des projets contre l'empire ; qu'une flotte chargée d'aventuriers italiens étoit en mer pour venir se joindre aux Catalans ; qu'on venoit de la signaler dans tels parages ; enfin qu'elle ne tarderoit pas à paroître dans le port de Conslantinople. Ils firent donner cet avis à l'empereur. Pour les accréditer , ils ne négligèrent aucune mesure : la plus efficace étoit d'avoir l'air de croire les premiers la nouvelle qu'ils venoient de répandre et d'exprimer des craintes. On les vit bieniôl faire des préparatifs de défense , creuser des fossés , tendre des inondations , créneler leurs maisons , enrôler des matelots , des soldats , augmenter le nombre de leurs galères , établir enfin des impôts sur eux-mêmes pour subvenir à tous les frais. Andronic , qui n'aimoit pas plus les Grénois que les Catalans, mais qui les craignoit moins, ne fut point la dupe de leurs démonstrations. Elles ne servirent qu'à donner pUîS d'importance à Roger , en mettant dans la nécessité de le gagner , puisqu'il devenoit plus redoutable. Aux offres qu'il venoit de lui faire , l'empereur en ajouta de bien pins considérables. Il annonça l'intention de lui donner en fief les provinces asiatiques qu'il conqùéreroit sur les infidèles , sous la seule condition de défendre l'empire à toutes réquisitions : il s'engagea de plus à fournir annuellement trente raille écus d'or et cent raille muids de blé. Roge» n'eut garde de refuser des propositions aussi avantageuses : mais il ne voulut point les accepter avec empressement ; et, sentant qu'on ne pouvoit se passer de lui , il opposa une résistance proportionnée au besoin qu'on a voit de son §ecours. Il ne dépendoit point de lui de contracter de pareils eugagemens ; ses soldats étoient loin d'oublier i'oufrage fait à leurs'députés; leur ressentiment existoit toujours. Une injure nouvelle venoit de i'accroîLre. Cette

inSTOIRE DU BAS-EMPTRE. 8i

injure consistoit dans une monnoie altérée que l'empereur leur avoit fait distribuer récemment, et que les Grecs mêmes refusoient de recevoir. Telles furent les raisons que Roger fit valoir, et qui tinrent Andronic pendant quelque temps dans une pénible incertitude. Enfin , après avoir joui de l'inquiétude qu'il causoit an prince , il céda , mais en exigeant de lui le serment le plus imposant aux Grecs : c'éloit de jurer sur l'image de la Vierge qu'il tiendroit toutes les conditions du traité. Andronic n'hésita point à faire ce serment malgré le doute injurieux que supposoit une telle demande. Il fit ensuite Roger César, et lui donna les trente mille écus d'or. La dignité de César n'étoit plus accordée depuis long -temps, parce qu'elle causoit toujours de l'ombrage aux princes de l'empire par le pouvoir et l'autorité qu'elle donnoit à ceux qui en éloient revêtus. Ils recevoient le titre de majesté ; et ce nom , porté jadis avec tant de gloire par les chefs du plus puissant empire, inspiroit encore un profond respect. Il rappeloit des souvenirs dangereux, et faisoit faire des parallèles désagréables pour les empereurs, qui avoient résolu de ne plus conférer cette dignité et de la laisser éteindre. Les Grecs virent avec indignation qu'on la faisoit revivre pour un étranger. Ils murmurèrent hautement. Mais l'empereur ne fit aucune attention à leurs plaintes, et Roger prit possession de sa nouvelle dignité. Pendant qu'on le combloit d'honneurs, sa gloire reçut un échec par la négligence de ses Catalans, qui laissèrent prendre par les Turcs l'île de Chio , dont la défense étoit confiée aux troupes du nouveau César. Celte île étoit de la plus grande importance pour l'empire , parce qu'elle rendoit les communications plus faciles entre la capitale et les provinces impériales situées le long des mers de la Grèce, ainsi que celles qui l'étoient du côté de l'Europe. Avec de l'intelligence et de l'activité , les Turcs pouvoienT maintenant intercepter toute comniu»

mST, BU BAS-EMP. TOM. XI. 6

Sa HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

nication. Cette prise excita contre les Catalans un mécontentement général. On oublia les services qu'ils avoient rendus, les victoires qu'ils avoient remportées, pour ne plus s'entretenir que de la perte dont ils étoient caus€.

Le prince Michel , envieux de la gloire de Roger, ne dissimula point son animosité personnelle ni sa haine contre les Catalans. En parlant d'eux et de leur chef, il s'exprimoit toujours avec hauteur ou mépris ; et la cour d'Andrinople , où ce prince résidoit , tenoit le même langage. Il eût couru quelques dangers par cette imprudence , si le nouveau César eût voulu se servir des mêmes armes que Michel , et s'il n'eût pas regardé l'assassinat comme la ressource des lâches. Supposant , ^ au contraire, à l'empereur la noblesse de sentimens et

îa générosité qu'il avoit , et le jugeant d'après lui , il se détermine, avant départir pour l'Orient, à rendre une visite à ce prince. Sa belle - mère et son épouse , qui savoient ce dont Michel étoit capable , et qui connoissoient mieux que PiOger les armes à l'usage des Grecs, firent d'inutiles efforts pour le détourner de ce voyage. Leurs représentations lui parurent l'effet de l'intérêt qu'on lui portoit et d'une crainte mal fondée ; il partit. Son arrivée inattendue surprit Michel , qui le reçut d'abord froidement ; mais, comme il étoit versé dans l'art de feindre , il fit rapidement succéder à la froideur âris manières gracieuses, caressantes, qui inspirèrent à Roger une trompeuse sécurité. Pendant plusieurs jours on lui donna des fêtes. Le nouveau César s'applaudissoit de n'avoir point cédé aux instances des deux princesses. La veille du jour qu'il avoit fixé pour son départ , l'empereur Michel lui donna un repas splendide. Sans soupçon , sans inquiétude , il se livroit au plaisir que lui causoit cet accueil , lorsque George , chef des Alains , entre tout à coup dans la salle , suivi de sa îroupe, s'élance sur lui, le poignarde, lui coupe la

tête , et laisse son corps sanglant. L'empereur , l'impératrice , les courtisans , furent témoins de cet odieux assassinat. Victime de sa bonne foi , de sa confiance , ainsi périt Roger à l'âge de 27 ans. Les historiens grecs, en s'accordant tous sur ie genre de mort , varient sur la cause et les moyens d'exécution. Mais, d'après la nature de leur récit, d'après leurs réticences, il est aisé de voir qu'ils n'ont point osé dire la vérité. Nous avons suivi la version de Muntaner parce qu'elle nous a paru la plus probable, et que le critique le plus difficile comme le plus éclairé * paroît l'avoir adoptée. Les Grecs, dans leur récit, rejettent sur le seul George ce crime odieux ; mais, ne pouvant nier qu'il ne fût commis sous les yeux de Michel et de l'impératrice, ils font demander à l'assassin, par l'empereur, le motif pour lequel il avoit attenté à la vie de Roger , et répoudre par George que c'étoil afin que l'empire eût un ennemi de moins. Ils ajoutent ensuite que le prince fut satisfait de cette excuse. Pour l'être et de Michel et du récit des historiens , il faudroit se soucier bien peu de la vérité. Mais ceux ci fournissent assez de données, et les faits qui suivirent la mort de Roger des renseignemens assez positifs pour qu'il soit permis de croire sans témérité que cette mort fut l'effet d'un complot des deux empereurs, et que George n'a été qu'un instrument mis en action , choisi parce qu'il étoit lui-même animé par un motif de vengeance personnelle. On a voulu détourner le soupçon d'Andronic , mais on l'a fait maladroitement, en mettant en avant ce qui pouvoit autoriser ce soupçon. 1.° On a supposé qu'étant incapable de grands crimes comme d'actions héroïques, il n'auroit pas eu \e courage de faire assassiner Roger : aussi ne s'en est-il pas directement chargé , puisque le meurtre du grand-

« Ramon Muntaner, l'un des com- * Gibbon, Hliitoire de la décapagnons de Roger Deflor , a écrit dence , etc. espag;nol l'histoire des Catalans.

duc eut Heu dans AruJrinople, et que cet assassinat n'est qu'une lâcheté'. 2.° On a fait valoir le traité qu'il venoit de conclure, le serment qu'il avoit prêté; mais ce traité étoit onéreux; il mécontentoit les Grecs; on ne pouvoit ni le rompre ni l'exécuter. On l'annula par un crime. Passons aux faits qui motivent ces conjectures. A la nouvelle de la mort de Roger , la capitale prit les armes ; on se porta sur le quartier des Catalans, on les égorgea. Haoul , beau -père de l'amiral Ferdinand d'Aones, ne fut point à l'abri de la fureur du peuple. On assiégea sa maison , on y mit le feu. Ferdinand d'Aones et trois députés envoyés par Bérenger pour négocier un accommodement avec Andronic périrent dans l'incendie. De son côté Michel , craignant que les Catalans cantonnés près de Gallipoli ne voulussent venger leur général, dirige sur eux un corps de cavalerie qui les surprend et les massacre. Une partie échappe et rentre dans la ville, y fait armer la garnison. Tons sortent furieux, se répandent dans la campa8;ne , égorgent tous les habitans qui se présentent, les femmes, les enfans, les vieillards, et commettent des cruautés révoltantes, si l'on ajoute foi aux récits des historiens grecs, îrop intéressés dans cette affaire pour être exempts d'exagération. Il restoit environ quinze cents Catalarjs à Gallipolî. Les principaux officiers se rassemblent, afin de délibérer sur le parti qu'ils ont à prendre pour résister aux troupes impériales. Ils relèvent à la hâte les remparts de Gallipoli , que sa position sur le détroit renrloit importante, et mettent rette forteresse à l'abri d'un coup de main. A peine les travaux sont-ils achevés, qu'on voit paroître une armée de trente mille hommes d'infanterie et de quatorze mille de cavalerie.

La conduite que tinrent les Catalans est remarquable. Après s'être mis sur la défensive, ils envoyèrent des députés à l'empereur. Ils étoient chargés de déclarer à ce prince , au nom de leur nation , qu'ils se retiroient

ûe son service, et que, s'il ne lenr donnoit aucune satisfaction sur les plaintes qu'ils lui adressoient , ils lui feroient la guerre. îls Irailoient ainsi de puissance à puissance. Ce qui nous paroîtroit aujourd'hui une fanfaronnade étoit alors justifié par les mœurs et les usages. En faisant à l'empereur cette déclaration , les Catalans remplissoient une formule qu'exigeuient l'honneur et Ja justice, et qui, pour avoir été négligée quelquefois de notre temps , n'en est pas moins prescrite par la justice et l'honneur : c'éloit de ne faire la guerre qu'après l'avoir déclarée. Quant à l'énorme disproportion entre les Catalans et les Grecs, soit dans le nombre, soit dans les ressources, elle ne pouvoit arrêter un moment des braves qui avoient battu les troupes des Turcs aussi nombreuses, et beaucoup plus aguerries que ne l'étoient celles de l'empire. Ils n'hésitèrent donc point , comptant sur leur courage et leur intrépidité. Plus leur situation étoit critique, plus ils dévoient agir avec prudence et réflexion. Leurs chefs ne s'accordoient point entre eux sur le plan de leurs opérations : ils sentirent que toute division avanceroit leur perte. Ils tinrent conseil pour se concerter. Le premier d'entre eux étoit Bérenger d'Entença. Il ouvrit l'assemblée par un discours, dans lequel il exposa son opinion sur la manière dont ses compagnons d'armes dévoient faire la guerre. Après avoir rappelé l'odieuse conduite des Grecs envers eux , en la mettant en contraste avec les services qu'ils avoient rendus aux Grecs, les victoires qu'ils avoient remportées sur les Turcs, leurs conquêtes, la reprise des provinces envahies par ces barbares, il prouve que tant de gloire seroit ternie s'ils rentroient dans leurs foyers sans avoir tiré vengeance de leurs perfides alliés et sans s'être fait justice. Il démontre la nécessité de conserver Gallipoli , parce que, ce'te forteresse étant placée à l'entrée du détroit, et dominant le passage, ils pourront arrêter les flottes impériales et leur interdire la libre

communication des mers. Mais celte mesure ne pouvant sVxécuter sans provisions et sans argent, obligés de ne point avoir recours à leur patrie à cause de l'éloignénient , iîs n'ont point d'autre parti à prendre qu'à forcer l'ennemi à leur fournir de l'argent et des provisions. Il représente les habitans des îles et des côtes voisines endormis dans une sécurité dont il faut les tirer par un coup hardi. Son avis est donc de î<^s surprendre , de partir sur les vaisseaux qui leur resient, d'aller dévaster les côtes, et d'en rapporter un riche butin qui les metle en état de faire la guerre. Il se propose lui-même pour commander l'entreprise. Rocafort prend la parole , commence par exprimer les regrets amers que lui cause la mort de Roger , ainsi que la profonde indignation qu'excite en lui la trahison des Grecs. Il partage les sentimens de Bérenger sur la nécessité de les punir, et la honte dont les Catalans se couvriroient s'ils rentroient dans leur pays sans s'être vengés. iVlais il n'en est pas de même sur les moyens qu'il propose pour atteindre ce but. Démolit rant combien ce seroit agir avec imprudence que de diviser leurs forces déjà si inférieures à celles de l'ennemi, il prouve que leur salut dépend de la conservation de Gallipoli, et la perte de cette place du partage de leur troupe, déjà trop insuffisante. Il invoque l'exemple de plusieurs capitaines, qui, réduits aux dernières extrémités, ne se sont sauvés qu'en se rendant maîtres d'une place forte et s'y défendant. Supposant que l'avis de Bérenger soit suivi, que ce brave guerrier revienne de son expédition couvert de gloire et chargé de richesses , il demande ce qu'il feroit à son retour si les Grecs s'étoient emparés de Gallipoli , dans quel asile il pourroit déposer son butin et mettre sa flotte en sûreté. Il termine en exprimant son opinion avec énergie : « Nos intérêts sont communs (dit-il) ; nous « devons rester unis : formons une phalange invincible; « précipitons-nous sur les Grecs : ils sont moins redou-

« tables que les Turcs battus tant de fois par nous. La « vie sans la victoire seroit un opprobre; et si la mort « nous attend, du moins sera-t-elle glorieuse; et la « trouverons-nous en nous vengeant? » Le plus grand nombre des officiers partageoit l'opinion et les vœux de Rocafort. Mais Bérenger revint à la charge : il jouissoit d'une grande influence, et s'en servit pour faire adopter son projet. Avant qu'on ne s'occupât des moyens d'exécution , on apprit l'arrivée de dix galères, commandées par don Sanche d'Aragon. Il venoit d'aborder à Mételin , île de l'Archipel , située près de Gallipoli. On lui envoya des députés pour l'inviter à secourir les Catalans. Don Sanche n'hésita point , et se rendit à Gallipoli, où ses compatriotes le reçurent avec des transports de reconnoissance et de joie.

Pendantquecesévénemenssepassoient, lesan)bassadeurs entroient à Gonstantinople, et faisoient au milieu de leurs ennemis une de ces propositions dictées par le caractère chevaleresque, mais adressées à des gens étrangers avec cet enthousiasme qui seul peut les inspirer. G'étoit un cartel par lequel ilsannonçoient que les Catalans avoient juré de venger le meurtre de Roger et celui de ses compagnons d'armes, égorgés par ordre d' Andronic et de Michel ; qu'avant d'attaqner , la foi des traités , dont ils étoient religieux observateurs, exigeoit de leur part une renonciation publique à l'alliance contractée avec les Grecs; qu'ils le faisoient , déclarant formellement qu'ils tenoient les Grecs pour des perfides et des traîtres , et qu'ils olîroient de soutenir leur dire en champ clos, dans un combat de dix ou de cent guerriers, contre un nombre égal de leurs ennemis. Un double de ce cartel fut remis par les députés au bayle de Venise , au podestat de Gênes , aux consuls de Pise et d'Ancône. Le bayle se chargea de le présenter lui-même à l'empereur. Andronic répondit que , le malheur dont on se plaignoit étant arrivé sans

sa participation, il n'avoit point de satisfaction àrendfe^ et qu'on n'étoit pas en droit d'en exiger de lui. Sans insister, les Catalans demandèrent un sauf- conduit pour retourner à Gallipoli. Andronic le leur accorda, sans doute pour exécuter avec plus de facilité le projet qu'il avoit formé de se défaire d'eux. Il les confia à Tun des officiers de sa cour, qui les fit arrêter à quelque distance de Constantinople « et jeter dans des cachots : ils n'en sortirent que pour être massacrés; ils étoient au nombre de vingt-six. On ne se contenta point de leur ôter la vie , on les mutila. Ce nouveau crime prouve que l'empereur, (quoiqu'il eût assuré le contra^e, n'étoit point étranger au premier. Il fut consommé avec la même barbarie et la même impunité. Dans l'excès de leur indignation, aussi motivée qu'elle paroissoit devoir être impuissante , les Catalans jurèrent d'exterminer jusqu'au dernier homme un peuple qui se jouoit ainsi du droit des gens. Bérenger fit avec plus d'ardeur les préparatifs de son expédition. Don Sanche exprima le désir d'en faire partie, offrant ses vaisseaux et son monde. Le plaisir que causoit cette offre généreuse eut peu de durée. Au moment du départ don Sanche change de résolution et révoque les ordres donnés à sa flotte, qui reste immobile pendant que celle de Bérenger met à la voile. On a supposé qu'il étoit jaloux de l'influence de ce dernier, qui partit malgré cette défection : il n'avoit que cinq galères, deux vaisseaux, seize barques, huit cents hommes d'infanterie et cinquante de cavalerie. Ce qu'il fit avec si peu de moyens paroît à peine croyable. Il ravagea les côtes orientales de la Propontide^ les quatre îles situées au milieu de cette mer , les côtes

« A Rodesto, dans la Romanie, égorgés sur la place publique de cette

sur la mer de Marmara. Elle est ville. Ou coupa leurs membres par

située à vingt lieues de Constanti- morceaux, îjople. Les vingt- six Catalans fureat

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 8g

de la Thrace, s'empara de tous les vaisseaux ennemis qu'il rencontra sur sa route, attaqua la ville de Recréa « dans la Remanie, qui, par sa situation, étoit alors riche, commerçante et populeuse: elle fut prise, livrée au pillage, ensuite aux flammes, et ruinée de fond en comble. La nous^elle de cet événement fit cesser Terreur d'Andronic, qui croyoit que les Catalans étoient ou exterminés par les Grecs, ou sur la route de leur patrie. Pour arrêter leurs ravages , il envoya son fils Jean , despote, avec un corps de fantassins soutenu de quatre cents hommes de cavalerie. Bérenger, quoique inférieur en forces, l'attendit, battit son arnjée à plate couture, et le prince n'eut, pour éviter la mort ou la captivité, qu'une ressource; ce fut de fuir honteusement et de se réfugier dans la capitale, où son retour causa une terreur universelle. Dans sa frayeur, Andronic fit prendre les armes à tous les habltans; car tous les soldats étoient au nombre de plus de trente mille au siège de Gallipoîi, dont la moitié des assiégés faisoient , sous la conduite de Bérenger, trembler Constantinople.

Dans l'ivresse d'un succès autant inattendu , ce brave guerrier forme le projet d'aller biûler les vaisseaux des Grecs à la vue de leur capitale. Dans sa course, il rencontra une flotte génoise de dix-huit galères. Après s'être signalés et reconnus mutuellement , les Génois saluèrent les premiers. Les Catalans , prenant cette démonstration pour une intention pacifique , déposèrent leurs armes , croyant n'avoir aucun risque à courir. Il étoit de leur destinée d'être victimes de la perfidie et dupes de leur bonne foi. Ils avoient leurs vaisseaux chargés de butin. A la vue de ces richesses , les Génois résolurent de s'en saisir. Pour arriver à ce but, il falloit s'emparer de Bérenger et de ses galères. Sa valeur et celle de sa troupe rendoient dangereuse toute attaque de vive force.

Ce n'est plus aujourd'lmi qu'un On croit que c'est l'ancienne Hebourg, près de la mer de Marmara, rseum , ville de la Thrace,

On eut recours à la trahison. Bérenger d'Entença fut invité de se rendre à bord du vaisseau d'Edouard Doria , commandant de la flotte, afin de se concerter avec lui sur des affaires qui avoient pour les deux nations un e'gal mte'rêt. Trop confiant pour avoir le moindre soupçon , le guerrier passa sans hésiter sur le vaisseau génois, accompagné de ses principaux officiers. Doria leur fit un accueil d'autant plus gracieux qu'il leur réservoit un sort phjs funeste , et qu'il iraportoit au succès d'augmenter leur sécurité. Un repas splendide, où les vins ne furent point épargnés , dont la nuit n'interrompit point la durée, et qui fut suivi de jeux et de divertissemens , favorisa l'exécution d'un complot odieux. Au point du jour , à l'instant où Bérenger prenoit congé du commandant, il fut désarmé, chargé de chaînes et conduit à fond de cale, ainsi que ses compagnons d'armes, pendant qu'on attaquoit les Catalans, qui, sans défiance, êtoient loin de s'attendre à un pareil traitement. Quoiqu'ils n'eussent pas eu le temps de reprendre les armes, ils se défendirent et tuèrent deux cents Génois. L'histoire a pris soin de transmettre la belle défense d'un chevalier qui faisoit partie de l'expédition des Catalans, Il se nommoit Bérenger de Villemarin, et commandoit une galère. Etant, au moment de l'attaque, à quelque distance des deux flottes, il eut le temps de se mettre en défense contre tous les vaisseaux ennemis, d'autant plus forts qu'ils étoient réunis contre lui. Villemarin et ses compagnons se battirent en désespérés. Tous se firent tuer sans exception , et ce ne fut qu'après leur mort que les Génois parvinrent à se rendre maîtres de la galère si vaillamment défendue. Tel fut le triste résultat de l'expédition de Bérenger , trop légèrement peut-être accusé de témérité, parce que d'un côté on l'a jugée d'après l'événement , et que de l'autre on a été frappé des obstacles qui s'opposoient à son succès, en leur donnant plus d'importance et de valeur qu'ils n'en avoient. Bé-

renger comptoit sur la bravoure des siens et la lâcheté des Grecs. Mille exemples lui prouvoient que l'audace suppléoit au nombre ; que ces Grecs dégénérés étoient depuis long-temps toujours battus quand ils n'avoient pas d'auxiliaires; que, sans les Alains et les Catalans, une partie de l'empire auroit été envahie ; que les Vénitiens avoient fait trembler Constantinople , quoique défendue par une garnison. Il pouvoit donc, au moment où elle en étoit dépourvue , aller brûler les vaisseaux dans son port. Ses calculs avoient pour base l'expérience, qui ne trompe point. Mais il compta sur le droit des gens, sur la bonne foi des Génois, et comme il y devoit compter, ce fut moins de sa part une faute qu'une erreur.

Pour éviter le reproche que méritoit une aussi noire trahison , Doria se hâta de publier que Bérenger vouloit attaquer la capitale, et que les Génois avoient dû empêcher l'exécution d'un projet qui devoit leur nuire, puisqu'ils avoient dans cette ville leur principal établissement. Ils conduisirent à Gaiata leurs prisonniers , et , craignant qu'Andronic ne tentât de les leur enlever, ils les transférèrent à Trébizonde. Ce prince leur offrit vingt-cinq mille écus d'or, s'ils consentoient de lui livrer Bérenger. Sur leur refus, il essaya de corrompre les patrons des galères, à qui il fit ollrir des présens considérables Doria fut averti de cette intrigue, et partit brusquement. Lorsqu'il passa devant Gallipoli , Raymond Muntaner, guerrier et historien de l'expédition des Catalans dont il faisoit partie , se présente sur une frégate, et demande aux Génois la liberté de Bérenger. L'offre de cinq mille écus d'or qu'il étoit chargé de fiûre pour la rançon de celui-ci fut refusée, et Muntaner laissant

Seize mille besans et seize robes quel elle fut inventée. Que pouvoit

de brocart. C'éloit à celle époque fjire d'une robe de brocart le patron

une étoffe tissue toute d'or, tant en d'une {galère génoise ? On verra plus

chaîne qu'en trame. On lVpî)e!oit bas qu'on les portoit comme un

veslis attalica , atlaiicum textile^ trophée, et que des matelots même

du roi de Fergaijae ALlaîe^ pour le- pouvoient s'en vêtir.

la somme entre les mains de Bérenger pour lui donner les moyens d'adoucir sa captivité lui annonça que les rois d Aragon et de Sicile seroient priés de demander satisfaction à la république de Gênes.

La garnison de Galiipoli se trouvoit réduite à douze cent cinqtiante-six hommes d'infanterie et deux cents cavaliers. Les chevaliers étoient au nombre de quatre : savoir Siscar et Caldès, Catalans, Gory et Ximénès d'Alharo , tous deux Aiagonois. Raymond iVluntanerj gouverneur de la ville, et Rocafort , sénéchal de l'armée , dont nous avons parlé, portoient à six le nombre des officiers. Les autres parlageoient la destinée de Bérenger d'Entença. L'on tint un conseil de guerre pour savoir à quel parti l'on s'arrêleroit dans une situation aussi désespérée. Les uns vouloienf qu'on sortît de Galiipoli pour s'emparer de Mytilène , dont la garde étoit plus facile, et qui présentoit d'ailleurs une position favorable pour faire une guerre de partisans, la seule qu'on pût se permettre. Cet avis ayant été rejeté, l'on prit la ferme résolution de s'ensevelir sous les ruines de la place ; et pour rendre celte résolution imnniable, on détruisit les vaisseaux qui restoient. Ce parti pris, on convint de former un gouvernement auquel on se soumettroit. Rocafort fut reconnu pour chef général. Il ne pouvoit agir sans avoir consulté douze conseillers qui furent élus par toute 1 armée , et dont les décisions dévoient avoir force de loi. On fit un sceau sur lequel étoit gravé un Saint- George avec cette légende : Sceau de l'armée des Francs. Les Orientaux , sous la dénomination générale de Francs^ confondoient toutes les nations européennes , parce que les François avoient porté les premiers leurs armes dans ce pays. C étoit faire cause commune avec tous les peuples d'Europe, et les intéresser au sort de cette poignée de braves. Quoique l'armée des assiégeans s'accrût de jour en jour au point d'être dans une proportion de cinquante contre im avec les assiégés , Andronic , inquie}. do soc-

cès, complant peu sur la valeur de ses troupes, voulut faire avec les Génois un traité par lequel ils s'eng;age'roienHi chasser les Catalans. Ils convinrent avec ce prince de six mille sacs d'or pour tenter l'entreprise. Mais la monnoie n'ayant point le poids nécessaire , ils refusèrent cette somme ; et, malgré la promesse que leur fit l'empereur de leur tenir compte du déchet, ils renoncèrent au marché quand ils eurent envisagé les dangers qu'ils auroient à courir. Sur ces entrefaites, les Catalans faisoient des sorties dans lesquelles ils perdoient toujours quelqu'un des leurs, quoiqu'ils eussent toujours l'avantage. Leur nombre dimiiuioit sans riioyens d'y suppléer, tandis que les Grecs pouvoient facilement réparer leurs pertes. Ils résolurent de donner une bataille générale, se fiant à leur valeur, aimant mieux mourir tous ensemble que de se voir décimés par les chances d'une guerre où tout , hors le courage , étoit contre eux. Ils se préparèrent donc à faire un dernier eftbrl. Fidèles à la devise chevaleresque de ces temps , ne pouvant , dans leur situation critique, satisfaire qu'à l'une des ti^ois obligations qu'elle leur imposoit, ils remplissent les devoirs de leur religion. La veille du jour fixé par eux pour livrer un combat décisif, ils placent sur la tour la plus élevée de Gallipoli uîi drapeau sur lequel étoit peint le prince des apôtres; ils invoquent la Vierge avec ferveur. Comme ils achevoient leurs prières, les nuages se dissipent, le soleil se découvre; l'espérance, leur fait voir dans ce phénomène ordinaire im signe de la protection du ciel. La reconnoissaace que leur inspire ce présage change leur résignation en un pieux enthousiasme : au lever du soleil ils prennent les armes, et marchent au combat avec cette paix de l'âme qui , ne laissant aucun doute, aucune inquiétude sur l'avenir, donne plus de prix à la victoire ou rend la mort plus douce. En l^voyant sortir de Gallipoli, les Grecs quittent leur

** Dieu, les dames et la pairie.

camp, s'avancent, se rangent en bataille, de'ployant un corps de cavalerie de huit mille hommes et une infanterie de vingt mille. Ils soutiennent d'abord le choc des Catalans ; mais , bientôt obligés de céder à Timpétuosité d'un ennenvi qui n'a rien à perdre que la vie, dont il a fait le sacrifice , ils fuient jusqu'à leurs retranchemens, gardés par un corps de réserve qui rélablit l'équilibre. Le combat recommence; l'événement devient douteux; les Grecs prenoient l'avantage, lorsque Ximénès d'Albaro fait entendre le cri de ralliement , le nom de Saint George, dont il portoit la bannière. Ce cri ranime les Catalans, renouvelle leur ardeur ; ils mettent les Grecs dans une déroute complète, et deviennent maîtres du champ de bataille. On évalue la perte des ennemis à vingt niille fantassins et à six mille cavaliers. Un grand nombre périt dans la mer en s'embarquant avec trop de précipitation. Les Catalans firent un butin tellement considérable, qu'il leur fallut huit jours pour le ramasser et le rentrer dans la place. On seroit en droit de révoquer en doute ces ré ultats obtenus malgré l'exirême inégalité dans les ressources des deux partis et la disproportion dans les moyens réciproques, si les historiens grecs, qui avoient quelque intérêt à cacher la défaite des troupes d'Andronic, n^étoient d'accord avec les historiens latins.

La nouvelle de cet événement fut portée dans Andrinople par Umbertopule et le grand hétériarque Michel et sa cour en furent consternés ; Andronic en éprouva* du dépit et de la honte. Tous deux se concertèrent , et résolurent de réunir tous les moyens qu'ils avoient en leur pouvoir pour exterminer les Catalans. Dépeupler les villes de leurs garnisons, réunir les troupes dispersées , les joindre à celles qui avoient échappé au der-

La présence du grand hétérîar- toit un grand-officier de l'empire qui que à l'armée des Grecs prouve commandoit tous les corp« auxifju'elle devoit être nombreuse : c'é- lîaires.

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. gb

nier combat , et former une armée de ces dîfférens corps, telles furent les dispositions prises par les deux princes. Michel la commandoit en personne. Avertis de ces préparatifs , les Catalans ne voulurent point attendre leurs ennemis. Ils sortent de Gallipoli , n'y laissant que cent Almogavares , s'avancent pendant trois jours à marches forcées , faisant quelques recrues , traversent la Thrace , et s'arrêtent le soir du troisième jour au pied d'une montagne pour y prendre quelque repos, après avoir placé des sentinelles sur le sommet. Bientôt ils surent que Michel campoit à peu de distance entre Apres et Cypsèle, ayant avec lai six mille cavaliers , une nombreuse infanterie , atlendant le reste de l'armée , et croyant les Catalans renfermés dans Gallipoli. Plusieurs officiers proposèrent d'attaquer les Grecs à la faveur des ténèbres, pendant qu'ils n'étoient pas sur leurs gardes , et avant que leurs forces fussent augmentées par la jonction des troupes. Cet avis , quoique dicté par la prudence, ne fut point adopté. Le lendemain , les Catalans descendent dans la plaine , et la voient couverte de l'armée impériale , qui venoit de se réunir. Ils formoient à peine un corps de trois mille, nombre auquel ils n'étoient parvenus qu'en enrôlant sous leurs drapeaux de^ étrangers qui, comme eux, n'avoient rien à perdre. A la vue de cette troupe , qui ne leur paroissoit être qu'un détachement , les Grecs ^ persuadés qu'ils venoient se rendre à discrétion , restent dans leurs tentes , et ne songent point à prendre les armes. Michel , à qui l'expérience ne permettoit pas de partager cette illusion , emploie tout son pouvoir pour

I la détruire , envoie des ordres, monte à cheval, et parvient à ranger son armée en bataille. Mettant l'infanterie au centre , il en donne le commandement à Théo-

I dore , son oncle , général de toutes les troupes asiatiques il fait soutenir la droite par la cavalerie des Alains , sous les ordres de Basiie Umbertopule , et la gauche

par celle de Thrace , de Macédoine , et par les alliés , que commandoit le grand hétériarqoe. Après avoir pris ces dispositions , il se retira à l'arrière- garde , composée d'un corps d'élite pour la défense de sa personne. Constantin, despote, son frère, l'accompagnoit. La cavalerie des Alains et des Turcopides attaque les Catalans, qui la reçurent avec une telle intrépidité , qu'elle n'eut d'autre ressource que la fuite. Les cavaliers catalans mettent pied à terre, se joignent aux Almogavares, aux marins ; et tous ensemble se lancent sur l'infanterie grecque , qui , ne pouvant soutenir le choc , disparoît. Le champ de bataille n'est plus occupé que par la cavalerie de Thrace et de Macédoine , soutenue par un corps de fantassins, qui , résistant à l'exemple, étoient déterminés à disputer le terrain. C'est à ce corps que s'attachent les Catalans, sachant bien que , lorsqu'elle seroit privée de cet appui , la cavalerie ne pourroit plus se battre. Ils font d'incroyables efforts, pénètrent dans cette infanterie qui une fois entamée et rompue se dispersa cherchant son salut dans la fuite , entraînant la cavalerie avec elle. Michel fit tout ce qui dépendoit de lui pour rallier ses troupes : promesses, prières, menaces, tout fut inutile. Dans son désespoir, il s'élance avec quelques braves sur les Catalans, en tue plusieurs, en blesse un plus grand nombre; et, voyant un cavalier vêtu d'une étoffe magnifique, couvert d'armes éclatantes, il le prend pour un général ennemi et le frappe, mais sans succès. C'éloit un matelot plus robuste , plus aguerri que Michel , et qui se paroit des dépouilles qu'il avoit précédemment enlevées à l'ennemi ^. Il reçoit !e coup que lui porte le prince sans en être ébranlé , et , lui faisant sauter son épée, son bouclier, le blesse, et tue son cheval. La prise de l'empereur auroit été pour les Catalans d'un prix ines-

» Ce fait répond à la questioQ que brocart qu'exigeoient les patrons nous nous sommes faite sur l'usage des galères génoises. Onjse paroit d« auquel pouvoient servir les robes de la dépouille des vaiucus.

ÎIÎSTOIRE EU BAS-EMPîPiË. r)^

Hmable : ils le sentirent, et déjà l'enveloppoîent , lorsque les gardes du prince forment enUe Michel et l'ennemi un rempart impénétrable, et sauvent leur maître; On vit celui-ci donner des marques de fureur et de désespoir. Il se réfugia dans le château d'Apres. On évalue à vingt-cinq mille hommes la perte des Grecs. Les vainqueurs passèrent la nuit sons !f^s armes maîtres du champ de bataille. îls craignoient avec raisort des pièges et le retour d'un ertnemi tellement nombreux , (|ue, quelques perîesqu'il eût faites, il hîirestoit toujours assez de forces pour les battre. Le lendemain , ils virent la plaine entièrement balayée, et s'avancèrent sur ApreSj qu'ils prirent sans coup férir, Michel et ceux qui l'avoient suivi ayant abandonné celle forieresse pour s6 réfugier successivement à Pamphyleet à Didyniotique^ où l'empereur Andronic l'alteridoil. Les Catalans passèrent quelques jours dans Apres pour se reposer de leurs fatigues. Il résulta de leur victoire, la possession de la Thrace, à l'exception de quelques forteresses dont ils dédaignèrent de faire le siège. Plusieurs villes ouvrirent leurs portes ; Héraclée donna l'exemple. La terreur devint si générale , que les gens de la campagne clîer chèrent un asile dans Constantinople , dont les habitans étoient consternés de la défaite de Michel et de S(?.«5 troupes. Lors du meurlre de Roger , on a voit mis dans In prison d'Andrinople soixante Catalans de sa suite. Ayant appris la victoire que venoit de remporter leurs comp^?triotes , ils vouhireut en profiter pour recouvrer leur liberté, lis commencent par briser leurs chaînes; niais ^ ne p<nivaîit rompre la porte de leur cachot, ils parviennent à monter au haut de la tour dans laquelle on les tenoit renfermés , et d'où ils détachent de grosses pierre> qu ils dirigent sur les soldats qui les gardoîen?. Cette entreprise n'ayant pas le succès qu'ils en espéroienî, ils prennent la résolution de mourir plutôt que de re-

HÎST. DU BAS--Il]JîP. TOÎT. XÎ. ■ 7

prendre leurs chaînes. Ils se battent en désespérés côntrc leur garde, à laquelle s'étoient joints un grand nombre d'habitans. Voyant qu'on ne pouvoit les réduire, les assiégeans environnent la tour d'une grande quantité de matières combustibles , auxquelles ils mettent le feu. Au lieu de se rendre , les Catalans s'embrassent et se jettent tous dans les flam fUcS , après s'ê^re dépouillés de leurs habits.

La défaite de l'empere'ir Michel et des troupes impériales avoit causé dans vionstantinople une terreur à laquelle succéda bientôt un mécontentement général qui s'accrut au point de faire craindre un soulèvement. Pour apaiser la fermentation , Andronic prit des moyens qui n'auroient été propres qu'à l'augmenter chez un peuple oioins superstitieux que l'étoient les Grecs alors et qui même, pour eux, ne pouvoient être qu'un palliât îl assembla les principaux citoyens, leur rendit compte des motifs pour lesquels il avoit employé des étrangers pour la défense de l'état ( qui , s'il eût été bien gouverné , n'auroit pas eu besoin d'étrangers ). Se livrant ensuite k son goût pour les sermons , il joua le rôle d'un prédicateur, attribuant aux péchés qu'avoit commis la nation les maux qui pesoient sur elle ; exhortant ses sujets à mener une conduite plus réglée afin de désarmer la colère céleste; leur prêchant l'union et la concorde, et les conjurant de s'occuper de leurs affaires et non de celles du gouvernement. Il termina son sermon par demander aux assistans un serment de fidélité par lequel ils s'en gageroient non-seulement à ne point exciter de troubles , rnais encore à s'opposer à ceux qui voudroient en exciter. Après cette prédication , il ordonna à ses officiers de prendre chacun un livre d'Evangile, de parcourir les rues , les carrefours , les places publiques ; de faire prêter le même serment aux personnes qu'ils rencontreroient , enfin d'entrer dans les maisons pour l'exiger de ceiiK

HISTOiîlE DU BAS-EMPÎRE. 99

q\i'iisy Irouveroient. Un des plus puissans moyens d oter à un acîe religieux sa valeur et son importance, étoit bien certainement la démarche d'Andronic.

Il étoit nécessaire de ne point interrompre le récit de l'expédition des Catalans pour s'occuper d'affaires moins interressantes qui se passoient dans le même temps, et sur lesquelles nous sommes obligé de revenir , puisqu'elles sont relatives à l'empereur Andronîc. Ce prince ne trou voit pas dans le sein de sa famille des consolations propres à le dédommager des contrariétés qae devoit lui causer la situation des affaires, et que lui méritoit sa conduite. L'impératrice Irène , avec laquelle il avoit bien vécu pendant plusieurs années, étoit devenue son ennemie. Elle voyoit avec dépit l'empire as-mré à Michel, fils de la première femme d'Andronic, et ce prince régner avec son père. Elle voulut d'abord que l'empereur mît à sa place un dés enfans du second lit; cette demande déraisonnable ayaiït été rejetée, elle en fit une autre qui, devant l'être pareillement, n'eut pas plus de succès. G'étoil de jparîager Teinpire entre ; tous les enfans. Vainement Andronic lui répondoit-il <\ue ce seroit violer les lois, changer l'ordre de succession établi et reconnu de tout temps, Irène n'écontoit rien, et s'oublioit au point de menacer l'empereur et de l'accabler d'injures. Ce moyen ne produisant pas l'effet iju'elle en aîtendoit , elle eut recours aux larmes , aux caresses, et même ne dédaigna pas d'employer le manège de la coquetterie Elle obtint beaucoup de grâces , des sommes considérables, fit placer dans les plus hauts emplois des hommes indignes de les occuper , et finit par exciter des réclamations qui firent ouvrir les yeux au prince. Il s'éloigna d'elle , et ne voidut plus la voir. Dans le dépit que lui causa cette froideur, Irène se retira de Constantinople à Thessaionique. Là , perdant tout sentiment de. pudeur et de décence, elle tint sur Andronic

les propos les plus obscènes, bravant les me^.aces du pa-

lOO HISTOIRE DU BAS-EMPÎRË.

triarche Athanase/qui lai ûi d'inutiles représentations^ et déshonorant son mari dans ses lettres. Ne perdant point ses enfans de vne, elle fit pour leur établissement des projets insensés qui prouvent combien elle comptoit sur la pusillanimité d'Andronic, et le mépris que lui inspiroit ce prince, puisque Texécution d'aucun de ces projets ne pouvoit avoir lieu sans son consentement. Elle demanda la sœur de Brienne, duc d'Athènes , pour Théodore, un de ses enfans , lui faisant proposer des troupes et de l'argent, afin de chasser de ses états le despote de Thessalie , et de les donner en dot aux nouveaux mariés. Brienne fit à cette proposition une réponse évasive. Irène dépensa des sommes considérables pour assurer à Jean , son fils aîné , la souveraineté de l'Etolie et de tout l'empire. Mais ses efforts furent superflus, et l'empereur lui déclara qu'il s'oceuperoit seul de l'établissement de ses enfans. Alors elle se tourna vers son gendre, le craie de Servie, qu'elle destinoit à être; un jour Tinfitrument de sa vengeance ; car, dans ses proj:ets , elle avoit pour but de rendre ses fils indépendans d' Andronic , e^ d'élever puissance contre puissance. Tous les ans elle envoyost au craie des cadeaux du plus haut prix. Elle épuisoit le trésor, espérant que|l!^^i:oi de Servie auroil des enfans qui s'empareroier^t un jour de l'empire. Mais Simonide, âgée de huit ans lors de son mariage, et sacrifiée à un homme de plus de quarante, étoit condamnée à la stérilité. Irène alors voulut que le craie choisit pour son héritier l'un des frères de Simonide. A cet effet elle fit passer tour à tour en Servie Théodore etDémétrius , qui , ne pou vant lutter cor^tre les rigueurs du climat, revinrent de Servie après qn séjour de peu de durée. Aux chagrins domestiques qu'éprouvoit l'empereiir se joignoient ceux qu'il auroit plus facilement évités, parce qu'il dépendoit de lui d'en détruire la cause. Cette cause étoit l'influence qu'exerçoit sur lui le patriarche Athanase. Ce prélat fanatique, agissant

HISTOIRE DU BAS-EMl'IllE, 103

toujours avec passion , précipitoit Andronîc dans des démarches qui compromettoient son autorité. Des moines , Génois de naissance, après avoir acquis un terrain contigu à une des places publiques de Constantinopîe , y construisirent un couvent dans lequel ils firent Toffice suivant le rite romain. Athanase, scandalisé de voir au milieu de l'église grecque une chapelle desservie d'après les formules de l'église latine, pressa l'empereur de détruire le couvent , mettant en jeu, pour y parvenir, la colère céleste, dont il menaçoit sans cesse le foible prince» Il cède enfin pour avoir la paix, et donne aux moines l'ordre de sortir de leur couvent. Ceux-ci font des réclarnations ; ils représentent la validité de leur contrat , la régularité de leur conduite, la possession que leur garantissoient les lois de l'empire , l'iniquité de la spoliation prononcée arbitrairement; tout fut inutile. Vainement ils invoquèrent la religion d'Andronic qui détruisoit un lieu consacré aux louanges du Seigneur pour îe rendre à des usages profanes. Seulement le prince changea la destination de ce couvent, et décida qu'il seroit donné aux moines grecs. Les Génois déclarèrent qu'ils ne sortiroient que par force de leur monastère. Depuis longtemps il y avoit entre Pise et Gênes une rivalité qui avoit dégénéré en une haine invétérée. La première, jadis république puissante, qui s'empara de Carthage , avoit depuis l'an 1069 perdu tout son éclat , et ne voyoit qu'avec envie celui dont brilloit Gênes à l'époque où nous sommes. Partout où se trouvoient les Génois et les Pisans, ils ne laissoient échapper aucune occasion de se nuire. L'exarque de ces derniers saisit celle qui se présenta en se chargeant de chasser de leur couvent les moines qui suivoient la même religion , et qu'ils auroient dû plutôt protéger par ce motif. Il installa les moines grecs à qui ce couvent étoit donné. Il paya cher \ cet outrage gratuit. Le podestat des Génois mit en embuscade des gens qui le percèrent de coups de styleJi

Î03 III^TOTIIE BU BÀS~EMPÎRE.

Andronic n'osa point punir cet attentat, craignant également Pise et Gênes, il défendit au podestat de paroître à îa cour; Par rinjusîice de sa conduite envers des moines latins, à qui il n'auroit pas dû permettre d'acquérir une propnëté , s'il vouloit les en dépouiller, il faisoit naître entre deux nations des querelles qui troubloient la tranquillité.

Après leur dernière victoire , les Catalans étoient rentrés dans Galiipoli. Au lieu de prendre des dispositions pour retourner en Enrope , ils firent de grands préparatifs pour recommencer la guerre et se remettre en campagne. L'empereur Michel , dont la bravoure éphémère ne s'étoit montrée qu'une fois, se tenoit étroitement renfermé dans la ville de Didymotique ^. Ses troupes ne vouloient pas plus que ce prince se mesurer ^ivec lès Catalans, et le déclaroient même hautement. Andronîc , voyant qu'il devoit abandonner le projet dè réduiï'é cek Européens, eut recours à la voie des négociations , que lui-même avoit discréditée par une odieuse perfidie. Il cràignoit les représailles, et se trouvoit dans l'embarras pour envoyer des ambassadeurs. Il en fut tiré par un hasard heureux. Le secrétaire de Roger Defîor avoit été député par les Catalans pour solliciter du secours de la Sicile. A son retour , il tomba dans les inains des Grecs , qui l'amenèrent à l'empereur. Ce prince lui demanda des renseignemens sur les projets et les dispositions des Catalans. Jacques, c'étoit le nom du prisonnier, répondit qu'ils n'étoient point éloignés d'accepter la paix , s'il la faisoit proposer à des conditions raisonnables et par des personnes propres à mériter leur confiance. Andronic goûta cet avis , choisit celui qui le lui donnoit , exigea son serment , et le fit accompagner d'un interprète et de trois personnes dont il étoit sûr. Ces cinq envoyés se rendirent au dernier

â Aujourd'hui Dimotuc , ville située dans la Bomauiej à vingt milles d'Andrinople.

HISTOIRE DU BA^-EMFîRE. îo5

poste occupé par les Grecs , dans îe voisinage de Gallipoli. Ils firent prévenir les Catalans de kiir arrivée, de l'objet et du biU de leur mission j demandant en même temps des otages pour leur sûreté et des moyens de transport, car ces ambassadeurs n'avoient ni snite.ni mon-» tures. Ces den>andes furent accueillies. Plusieurs officiers catalans consentirent à demeurer au milieu des^ Grecs tant que les députés résideroient à Gallipoli. On envoya cinq chevaux aux ambassadeurs , avec cinq soldats , qui monloient en croupe pour les surveiller et s'opposer au désir qu'ils pourroient avoir de faire une reconnoissance militaire. Rien n'étoit moins imposant qu'une pareille ambassade , et tout portoit à croire que ces députés seroient modestes dans leur langage comme ils Tétoientdans leur représentation, et comme ils dévoient l'être dans leurs prétentions. Mais il en fut autrement. A leur entrée dans la ville , on leur donna audience sans délai. Dans leur long discours, ils commencèrent par répéter , au nom de l'empereur , les reproches que ce prince avoit précédemment adressés aux Catalans. Ensuite ils repoussèrent l'accusation relative à la mort de Roger Deflor , démontrant qu'elle étoit un attentat contre le droit des gens , ce que personne ne contestoit ; et que l'empereur étoit incapable de laisser commettre un pareil crime , ce que les faits démentoient suffisamment. Après une fastueuse énumération des bienfaits dont Andronic avoit comblé les Catalans , les ambassadeurs reprochèrent à ceux-ci leur ingratitude , ajoutant des menaces aux reproches , et des conseils pour les engager à retourner dans leur patrie. Les Catalans^ qui savoient mieux se battre que faire des discours , répondirent laconiquement en déclarant qu'ils ne sor~ tiroient des terres de l'empire que lorsqu'on leur auroit payé ce qu'on leur devoit , rendu ceux de leurs compatriotes qu'on tenoît renfermés dans les prisons , et restitua les vaisseaux qu'on leur avoit pris; exigeant de

plus qu'on leur acheJafc les chevaux et le butin qu'îis ne pourroient eaimener. Le départ des envoyés de l'empeiijant iaimédiatement suivi l'audience , les Catalans prirent les mesures les plus promptes et les plus vigoureuses contre les Grecs. La terreur qu'ils inspiroient faîsoit grossir leur armée : on airaoit mieux combattre sous leiîrs drapeaux que s'exposer à leur fureur. Les Turcopules abandonnèrent Michel pour se joindre aux ennemis de ce prince. Les François, les Espagnols , les Italiens qui se (rouvoient dans ces contrées s'enrôlèrent ; et les Catalans se voyoient , après tant de trahisons et ile chances si désespérées , avec des forces suffisantes non-seulement pour résister aux Grecs, mais pour faire trenîbîer l'empire , qui eût couru les plus grands risques , si la prudence de ses epnemis eût égalé leur bravoure.

Les Catalans commirent une faute en n'accordant pas a îeors auxiliaires les menées avantages. îls firent luie (lïstincîion entre les Turcs et les autres. Les premiers, recevant dans Ui répartition do butin une portion inférieure celle qu'on donnoit aux seconds, résolurent d'abandonner les Catalans. Plusieurs traitèrent avèc un pilote grec qui se chargea de les ramener chez eux. Mais , dans le trajet, ils furent attaqués par André Murisque , qui gardost les passages de l'Hellespont. C'étoit un officier génois, armé contre les Vénitiens , qu'il attaquoit sur mer , et qui, pour éviter leur vengeance, avoit fini par se meltre à la solde d'AndrQnic. Il s'empare du vaisseau qui Iranspartoit les Turcs, et les fait passer tous au fil de l'épée. C'étoit à la fois une barbarie et une imprudence. La désertion des Turcs affoiblissoit le parti des Catalans : l'injuste et cruel traitement qu'on leur faisoit éprouver arrêtoit cette désertion, et rattachoît au5^ çnnemis de l'état ceux qui vouloient s'en séparer , et qui aimèrent mieux continuer de servir avec eux que (Je s'çxposey à subi^ le même sort qoe leurs çompa.i

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. loS

Inotes. André Mnrisque aîla porter lui - même à l'empereur la nouvelle de cet exploit. Andronic devoit plutôt le punir que le récompenser , puisqu'il nuisoit à sa cause en forçant (es Turcs à s'allier aux Catalans , et par son absence de THeliespont , en laissant ceux ~ ci maîtres de la mer. Mais ce prince fit un accueil flatteur à Murisque, et le créa même amiral. Les Catalans mirent à profit son absence et portèrent impunément et gans obstacle à une grande distance de Gallipoli la terreur de leurs armes. Ils conservoient dans toute sa vivacité le souvenir de la perfidie qu'on avoit exercée à Rhédeste envers leurs ambassadeurs , lorsque ceux-ci revenoient de Constantinople. Cette horrible trahison étoit toujours devant leurs yeux , et dans leur cœur le désir d'en tirer vengeance. Jusqu'à ce monient ils avoient attendu vainement l'occasion. Voyant qu'elle ne se présentoit pas , ils prirent le parti de la faire naître , ou plutôt déformer une entreprise qui n'avoit point d'autre but. Elle étoit hasardeuse. Rhédeste , située à soixante milles de Gallipoli , sembloit protégée par l'armée des Grecs campée et retranchée entre les deux villes, ainsi que par des postes fortifiés , disséminés dans l'intervalle. Il falloit tourner et ces postes et cette armée , les laisser derrière soi, s'exposer enfin au risque de se voir coupés et rejetés loin de Gallipoli , centre des forces et des opérations. Cette position inspiroit aux habitans de Rhédeste et des environs une sécurité trompeuse. Ils se croyoient garantis par un rempart insurmontable. Mais rien ne l'étoit pour les Catalans. Ils sortent avec les précautions nécessaires, font une marche forcée, arrivent è la fin de la nuit sous les murs de Rhédeste, escaladent au point du jour les murailles ; et, sans coup férir, sana obstacle même , pénètrent dans l'intérieur , égorgent ?ans pitié comme sans exception tous les habitans, queS que fût leur âge ou îeursexe. Après cette boucherie, que ne ^evroient point autoriser les lois sanglantes de la guerre ^

îo6 MiSTOIRE BU BAS-EMPIRE.

ils traîlent avec la même cruauté ia viile de Pactia a. De leur côié les Turcs les secorvdoieht franchement , grâce à l'imprudence de Murisquei îls firent du n\ont Garos une place d'armes; puis , sedi visant en plusieurs corps, ils ravagèrent le pàj^s , assiégèrent le fort de Saint-Eiie, dont ils réduisirent les hàbitans à la dernière extrémité. Forcés à<^. capituler, et ne voulant point traiter avec les Turcs, ils appelèrent Rocafort et se rendirent à discrétion. Les autres Turcs , qui n'avoient point conclu d'alliance avec les Catalans , faisant potir leur propre compte la guerre aux Grecs , servoient en quelque sorte d'auxiliaires aux premiers. Ils s'emparèrent d'Examilc , ïîom que portoit un fort construit à l'entrée de la Chersonèse de Thrace , et qui passoit pour important ^ parce qu'il protégeoit ce pays. Andronic, voulant reprendre cette place, chargea Marulès de ce soin ; mais, n'ayant que des troupes insuffisantes , celui-ci tenta la voie des négociations auprès de Rocafort , et ne réussit pas. Sur ces entrefaites , les Catalans reçurent un renfort auquel ils étoient loin de s'attendre. Ce fut le retour de Ferdinand Ximénès d'Arénos , qui les avoit précédemment abandonnés pour prendre du service auprès du duc d'Athènes. Sentant combien il pouvoit être utile à ses compatriotes, il oublia tout pour ne songer qu'à venir à leur secours. Accompagné dîe quatre-vingts soldats accoutumés aux fatigues de la guerre , il s'embarque sur un vaisseau et se reiid à G^iiipoli. Son arrivée fut un jour de fête. On arma son monde; on lui fournit tout ce dont il avoit besoin. En peu de jours i! fait des recrues, réunit trois cents hommes d'infanterie, cent cin<]uante cavaliers, et dirige cette petite troupe sur Constantinople , dont il ravage les environs. An-

Aujourd'hui Pazzi , ville de la siècles après cet évériêtnent , la ma-

Bomanie, située près de l'isthme, lédiction la plus affreuse étoit de

Xe souvenir de la cruauté des Cata- souhaiter à son ennemi qu'il fût

laiîs s'eet conservé pendant long- poursuivi par la vengeance des Ca-

temps dans ce pays , où , plus de trois talans.

flronîc, croyant qu'il voiiîoit faire une tentative sérieuse, prend des mesures défensives, fait mettre la garnîs(Mi sons les armes et fermer les portes de la ville. Mais, apprenant bientôt l'état des choses, et revenu de sa première frayeur, il envoie contre Ferdinand , qui se disposoit à partir , im corps de huit cents hommes de cavalerie et de deux mille fantassins pour couper la retraite aux Catalans. Les Grecs se placent dans un défilé que leurs ennemis étoient obligés de traverser. Ferdinand y conduit sa troupe, fait faire halte à quelque distance, rappelle à ses compagnons d'armes leurs exploits , leur montre les Grecs , toujours battus par eux , malgré le nombre, assez aveugles pour vouloir, malgré l'expérience, leur disputer le passage : donnant ie signal du combat , il s'avance à la tête de ses cavaliers, met les Grecs en déroute, passe* le défilé, et se rend a Pactia , où l'attendoit Fiocafort.

Ferdinand , d'une naissance plus illustre que ce dernier, cro^'ant qu'il ne pouvoit servir sous ses ordres , voulut être à la tête d'un parti et s'en former un. Mais il falloît pour y parvenir être maître d'une place forte , comme Rocafort l'étoit de Rhédeste et de Pactia. Il choisit Madylos « , ville maritime située au midi de Gallipoli , et dont la possession devenoit importante pour les Catalans. Accoutumé à battre les Grecs, il croit pouvoir enlever facilement cette place, et ce ne fut pas sans surprise qu'il vit son attaque inutile. Madytos eloit fortifiée , munie d'une nombreuse garnison , et pourvue abondamment de vivres et de munitions. Ferdinand prit le parti de faire un siège en règle et d'attendre. N'ayant point assez de monde , il fut obligé de changer le siège en blocus. Les assiégés auroient pu facilement attaquer à leur tour et même avec succès. Ils

«Aujourd'hui Mayto. C'est un lespont. Madytos étoit célèbre par k village de h Turquie d'Europe , dans victoire que les Athéniens y rempoi Je Chereonèse de Thrace , 6ur l'Hel- tarent sur les Lacédémoniens,

îo8 HISTOIRE DU EAS-EMPIRE.

se conîenlèreiit de se tenir sur la défensive : bientôt même , voyant l'inaction des Catalans , ils négligèrent îe service et ne le tirent plus avec autant de régularité. Dans les jours de fêtes , les Grecs , a^rès en avoir passé inie pariie dans les temples, avoient l'habitude de faire succéder aux offices divins les jeux, la danse , les plaisirs de la table , et souvent la débauche. Ferdinand , dont la persévérance ne se lassoit pas depuis huit mois, et qui connoissoit la coutume des Grecs, comptoit en faire son profil. îl espéra pouvoir trouver l'occasion de les surprendre , et prit tontes ses mesures pour un jour qu'ils dévoient célébrer avec solennité. Il ne se trompa point. Calculant l'heure à laquelle ils dévoient être plongés dans Vivresse , il fait appliquer des échelles contre les murailles. Soixante Catalans montent sans bruit comme sans *t)bsîacle , s'emparent de trois tours, et facilitent à leurs camarades l'entrée de la ville. C'est ainsi que Ferdinand Xim^nès devint , par sa patience, sans coup férir, maître de Madytos , dont il fiit sa place d'armes. De cette ville on pouvoit lier un plan d'opération avec Gallipoli , dont le brave Muntaner étoit gouverneur, ainsi qu'avec Rhédeste et Pactia , qu'occupoient les Catalans sous les ordres de Rocaforf. Le centre auroit été Gallipoli , la plus importante des places possédées par ces Européens. Depuis long-temps elle étoit le magasin général de l'armée , servoit d'asile aux blessés, et de dépôt pour les prises qu'on faisoit sur I ennemi. Aussi étoit-elle un objet d'envie pour les Grecs, (jonmie on savoit qu'Andronic altachoit beaucoup de prix à la reprise de cette place , et qu'il récompenseront généreusement celui qui l'enlèveroit aux Catalans, on projetoit des tentatives pour arriver à ce but , mais on ii'osoit les mettre à exécution. Plus hardi que les autres, George de Christopole part de Thessalonique pour aller à la cour. Escorté de quatre-vingts hommes , il compiôit s'emparer, chemin faisant , de Gallipoli, dont il

,^STOIRE DU BAS-EMPIRÊ, lOQ

vouîoit porter les cîefs à l'empereur. lî arrive à Timproviste près des remparts, et prend des mulets et leurs conducteurs qui sortoient de la place pour aller aux pra-* visions. Munlaiier envoie aussitôt un déiaehement qui taille en pièces la troupe de Chrislopole* Celui-ci ne s'échappa qu'avec peine. Il se sauva à Constantinople , au lieu d'y entrer en triomphe comme il s'en étoit flatté, et parut sans escorte devant Andronic. Piocafort et Xi-menés se concertèrent dans le même temps pour un projet qui demandoit de l'audace, et dont le succès devoit porter un grand coup à la marine de l'empire. C'étoit la prise de Stagnara , ville considérable située dans la Romanie, sur ia mer Noire , entre Malathia et Sisapoli. La sûreté du port en faisoit l'entrepôt du com-^ nierce et le principal arsenal de la marine impériale- Malgré son importance, elle n'étoit point à l'ahri d'un

j coup de main , parce que , séparée par une dislance de quarante lieues de Gailipoli, toute tentative de la part des Catalans ne pouvoit avoir aucune vraisemblance ; mais leurs généraux faisoient tous ces calculs, et suppo-

[soient qu'une ville aussi éloignée d'eux devoitêtre sans défense. Ils ne se trompèrent point. Ils parcourent copme un fléau dévastateur cet espace de quarante lieues, cou-

ipant les moissons, brûlant les maisons, égorgeant les honunes , les troiipeaux , et parviennent sous les murs de Stagnara. Ayant pénétré dans cette ville sans aucune résistance, ils détruisent tous les vaisseaux qui se trou-

I voient dans le port. On en porte le nombre à cent cinquante. Les Grecs qui étoient en mer, voulant empêcher la ruine de leur marine, attaquèrent les^Catalans. Mais ils furent complètement battus. On ne réserva que les quatre galères dont les Grecs s'étoient emparés après avoir indignement massacré l'amiral Ferdinand , d Jones. Non contens de cette vengeance , les Catalans

î rompirent les digues qui préservoient la ville et le pavs ! des envahissemens de la mer. Tout fut inondé. Les C'A-

ÎÎO HISTOIRE DU BAS-EMPIÎl^

talans chargèrent ensuite leur butin sur les quatre ga* îères , et les envoyèrent avec un détachement suffisant à Gallipoli. Elles passèrent avec autant d'audace que d'impunité dans le canal de Gonstantinople , à la vue de celte capitale. Rocafort et Ximénès allèrent aussitôt après cette expédition reprendre leurs canlonnemens.

Le sang de Ptoger de Flor crioit toujours vengeance. George, son assassin, vivoit encore, et vivoit toujours dans l'abondance au milieu des Alains, dont il étoit le chef. Andronic avoit fait d'inutiles efforts pour les rappeler sous ses drapeaux; il ne leur inspiroit aucune confiance. Loin d'accepter ses offres, ils s'emparèrent da fort de Réade, situé sur les frontières de l'empire. De ce poste ils faisoient des excursions et ravageoient les cantons voisins. En ruinant le pays, ils s'ôtèrent les moyens d'y subsister, et résolurent de retourner dans leur patrie. Si leur réunion aux Catalans eût élé possible, et n'eût trouvé dans la haine et la vengeance un obstacle insurmontable , c'en étoit fait de l'empire. Mais le lâche et cruel assassinat commis par eux sur Koger de Flor avoit causé dans l'esprit des Catalans une indignation que l'impunité de ce crime angmentoit encore. Le soin de leur propre sûreté, les d.vngers qu'ils avoient courus , sans effacer le souvenir de leur injure, les avoit forcés d'ajourner leur vengeance. Ils crurent que l'occasion se présentoit , quand ils apprirent le projet des Alains de retourner chez eux en traversant la Bulgarie. Ils formèrent la résolution de les attaquer avant qu'ils n'eussent atteint ce pays, dans lequel il leur seroit facile de se défendre. Sans perdre un nioment, leurs généraux réunissent les garnisons des villes qu'ils occupoient, et qu'ils abandonnèrent, ne conservant que Gallipoli. Le brave Muntaner vouloit être de cette expédition, et ne consentit à rester que lorsqu'on lui eut prouvé qw'il rendroit beaucoup plus de services en défendant îa seule place qu'on se réservât. Ces dispo-

HISTOIRE DU lîAS-EMPIRE. lll

silîOns prises, les C/5laIans marchent en hâte pour joindre les i\lains : en douze jours iis furent en leur présence. Le corps des Alpins se composojt de rois mille cavaliers et de six mille hommes (rinfanterie. A la vue des Catalans, iis éprouvèrent de la surprise, mais sans edroi, ^arce qu'accoutumés aux combats, aux fatigues de la guerre, ils aimoient à se battre et ne fuyoient^' ^mais devant l'ennemi. Suivant leur antique usage, ils corn ^ meiicèrent par former une espèce de retranchement avec Leqrs chariots, plaçant derrière, leurs femmes, leor^ enfans, leur butin; ensuite ils se mirent en ordre de bataille. L'affaire devoit être sanglante; des deux côtes même bravoure, même habitude des combats, même acharnement dans l'action; si l'un des deux avoit plus de férocité, l'autre étoit animé par la fureur et le désir de la vengeance. Au point du jour on en vient aux mains avec une arumosité tellement égale de part et d'autre, que long temps la victoire fut indécise. Quoi» que inférieurs en nombre , les Catalans maintenoient l'équilibre par une rage qui doubloit leur force : les Alains résistoient à leur choc. George, leur chef, se dîstinguoit. t)ès qu'il fut reconnu , il devint l'objet de la fureur des Catalans. Chacun vouloit avoir la gloire «ie rabattre. Il ne put éviter le coup fatal, et reçut la mort en faisant des prodiges de valeur. Sa chute décourage les Alains; leurs ennemis s'en aperçoivent, redoublent d'efforts, les font plier, les poursuivent avec tant <rardeur, qu'ils entrent avec eux dans leurs retranciieinens. Là le combat recommence, ou plutôt se change en un carnage horrible : il ne se sauve que trois cents Alaias. Après cette victoire, les Catalans reprirent la ioute de Gallipoli, chargés de dépouilles, et emmenant avec eux les prisonniers qu'ils avoient épargnés. Enflés de leurs succès, ils crurent que rien ne pouvoit leur résister. Dans cette persuasion , ils voulurent prendre Andrinople, qui éloiî défendue par une garnison aguer-

1112 ÊÏSÎOÎRE DU ÈAS-ÈMPiriÈ.

rie et par une populalion nombreuse. Les habilans se. retirent dans l'intérieur de la ville, après avoir brûlé une partie des faubourgs. Les Catalans s'en emparent et ' lancent des traits sur la garnison : elle étoit commandée par TAnge Echanson , et par Schumne Scuteri, deux officiers expérimentés qui défendirent Andrinopie avec succès. Ferdinand et Rocafort, voyant l'inutilité de leiir'^ tentative, crurent qu'ils seroient plus heureux par la' voie des négociations. Ils offrirent la paix , si Ton vouloit leur rendre le corps de Roger, ceux de leurs camarades qui langviissoient encore dans les prisons, enfin recevoir dans la ville les assiégeans. Ces propositions furent dédaigneusement rejetées. Les Catalans recommencèrent l'attaque avec plus d'ardeur; mais ils échouèrent complètement et se retirèrent. Une autre tentative de leur part sur Pamphyîe ayant eu le même résultat, ils se déterminèrent à retourner à Gallipoli sans délai. Pendant leur absence , cette place avoit été sur le point de leur être enlevée par un nouvel ennemi que leur opnosoit Andronic.

Ce prince, voyant que ses troupes n'osoient se mesurer avec les Catalans en rase campagne, leur cherchoit des ennemis plus braves. Antoine Spinola, d'une des plus puissantes familles de Gênes, étoit à cette époque à Constantinople. Il propose à l'empereur de marier sa nièce, fille dOpicin Spinola, avec Théodore Paléologue, que l'impératrice Irène avoit investi de ses droits sur le marquisat de Montferrat, dont la mort de son' oncle la rendoit héritière. Le but de Sjjinoîa éfoit d'acquérir un appui contre les Doria, dont la famille! étoit rivale de la sienne. Andronic fit dépendre son consentement d'une condition ; c'étoit de faire déclarer paf la république de Gênes la guerre aux Catalans. Spinola ^ qui ne doutoit de rien, promit; et, pour donner des preuves de sa sincérité et de son zèle, il offrit d'aller' sur le-champ signifier à Muntaner d'évacuer sans délai

HISTOIRE DU UAS-ÊMFIîlÉ. Il5

Galiipoli. L'empereur accepte, et lui donne un passeport avec lequel Spinola se met en route, il arrive devant la place, envoie un héraut d'armes au gouverneur, qui fait introduire le généraL A peine en sa pré-sence, celui-ci donne, de la part de la république de Gênes, ordre à Muntaner de sortir à l'instant de la place avec ses Gat^tlans, afin d'éviter d'en être chassé. Le guerrier, qui nétoit point accoutumé à un pareil langage, fait taire son indignation, et représente avec calme à Spinola l'indignité de sa conduite, lui adressant des reproches modérés sur ce qu'il troubloit ainsi I harmonie qui régnoit entre les gouvernemens de Sicile :èt de Gênes; il ajoute qu'il n'imitera point cet exemple et ne commencera pas les hostilités. Ce sang-froid ne fit qu'augmenter l'insoîence de Spinola. îl adresse des in^ jures aux Catalans et les met au défi. Muntaner réplique avec une fermeté dédaigneuse, lui demande de quel droit sa république lui donne des ordres, et finit par l'exhorter dérisoirement à le chasser de Galiipoli , s'il le peut. Spinola se rembarque précipitamment , ' et va rendre compte à l'empereur du résultat de son ambassade. Il s engage à remettre entre les mains de ce prince la place, qu'il crojoit dépourvue de garnison. C'étoit pendant l'expédition des Catalans contre les Alains. Il ii'étoit resté dans GaHipoli qu'environ cent cinquante soldats. Ândronic, sans perdre de temps, fait équiper ôix vaisseaux qu'il met sous les ordres d'Andriaio ■<lel Moro, l'un des premiers officiers de sa marine- .Spinola avoit dix-neuf galères à sa disposition. Il dou- .toit si peu du succès, qu'il prit avec lui le prince Théodore, afin de le conduire, après la prise de GallipoH, en Italie, pour qu'il s'y mariât et prît possession de ses états. Cette flotte, de viogt^cinq voiles, paroît bientôt ^devant la place. Il sembloit que rien ne pût la garaniir ; mais on vit en cetfe circonstance ce que peuvent la pru-' dence et le courage. Muntaner coaimence par mettra

illST. DU £A3-EMr. ïOM- XI. ^

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tout en œuvre pour contrarier le débarquement des ennemis. Celte première mesure n'eut aucun succès, parce que les alliés avoient abordé sur plusieurs points de la côte. Le brave gouverneur fut même assailli par !e nombre , reçut cinq blessures, eut son cheval tué sous lui, et se vit forcé de rentrer dans la ville. Les Grecs, persuadés qu'il n'avoit pas d'autre ressource qu'une capitulation, l'attendoient , se regardant déjà comme maîtres de Gallipoli. Muntaner, après avoir fait panser ses blessures , dont aucune n'étoit grave, rassemble les femmes, les distribue sur les remparts, mettant de dix en dix un soldat pour diriger leurs manœuvres, les armant de traits et de pierres, et leur inspirant cet enthousiasme qui ne calcule pas et donne des /orces à la foiblesse. En voyant cette garnison, les alliés s'adressent des plaisanteries, et se préparent gaîment à monter à l'assaut. Ils s'approchent des remparts avec cette nonchalance que donne la certitude d'une victoire trop facile, regardant leur entreprise comme un jeu d'enfant. Ils ne tardèrent pas à revenir de leur erreur. Au moment de i Fescalade ils sont renversés par ces femmes dont ils venoient de se moquer, et que leur insultante joie n'avoiî ! fait qu'irriter. Spinola, voyant cet échec, étoit furieux: il avoit dédaigné de prendre part à l'action. Il s'avance | à la tête de quatre cents hommes de cavalerie^ adresse aux siens un discours plein de menaces et d'injures, et ramène les fuyards au combat. Ce nouvel assaut n'eut pas plus de succès que le premier. Il faisoit une chaleur qui incommodoit les Grecs, plus efféminés que les i autres. Muntaner jugea qu'il pouvoit faire une sortie; Accompagné de cent hommes armés à la légère et de six cavaliers, il tom.be sur l'ennemi, le culbute, tue i Spinola, répand autour de lui le carnage et la mort. Les alliés se sauvent vers leurs vaisseaux; les Catalans i les y poursuivent, y entrent avec eux, en égorgent i plusieurs, et s'élancent à terre. Muntaner revient en I

îiïSTOÎÎlt: DU EÂS-SMPÎRÈ* ll5

triomphe. Andriaîo del Moro ramène ces six galères à Constantînopîe. Les Génois transportèrent en Italie Théodore, qui prit possession cie iVîontferrat. Ainsi fut sauvée, par la bravoure et la présence d'esprit de Munîaner, îa place de Gallipoli. Les Catalans, de retour peu de temps après de leur expédition , célébrèrent sa victoire par des réjouissances publiques, et reconnurent le service important qu'il leur avoit rendu. En effet ^ iisn'avoient plus d'asile, si Gallipoli étoit tombée entré les mains des ennemis. Dans le même temps leui* nombre fut augmenté de trois niilie Turcs, qui, ayant traversé l'Hellespont, vinrent se joindre à eux; Geltë union causoit de justes inquiétudes à l'empereur, qui prit tous les moyens en son pouvoir pour la rompre. Il réussit à corrompre ïsaac Melek, un des chefs musul-^ mans qui servaient avec les Catalans. Ce Turc s'engagea non-seulement à les abandonner, mais encore à tourner ses armes contre eux, séduit par îa promesse que lui fit Andronic, de lui donner, avec une dot considérable, la fille du dernier prince des Seljoucides d'Icône^ dont le père avoit été tué par Ali, fils d'Amercan. Isaac fit de plus assurer le prince qu'il détacheroit les Turcopoles du service des Catalans, pourvu qu'on leur rendil leurs femmes et leurs enfans qu'on leur avoit pris dans les guerres précédentes. Cette négociation fut découverte, et Melek convaincu de trahison. 11 prétendit^ pour se justifier, que ce n'éloit qu'une ruse dé sa part pour faire rendre à leurs alliés communs leurs familles. Soit que le soupçon n'entrât pas facilement dans l'âme de Fiocafort, incapable alors d'une perfidie^ soit qu'il regardât comme impossible l'exécution du projet de Melek, il le crut ou le méprisa. Il s'en servit même pour chasser du mont Ganos les Grecs qili s'en étoient emparés. L'indulgence ou la crédulité de Rocafort rendît à Melek sa sécurité. Il ne tarda pas à renouer aved Andronic ses premières intrigues. Le danger qu'il avoi^

Îl6 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

couru le rendit plus exigeant. Il demanda pour Cob-* stantin, oncle de sa future épouse, la dignité de sultaa d'Icone et le gouvernement de Péges. Ce dernier article lui fut accordé. Constantin alla prendre possession de sa nouvelle dignité, emmenant avec lui sa nièce. Il avoit ordre de rassembler plusieurs vaisseaux pour le transport d'îsaac et des Turcs qui dévoient l'accompagner. Le moment arrivé, Melek et les plus déterminés de ceux qu'il avoit mis dans sa confidence s'emparent des officiers catalans qui les commandoient, les égorgent , et gagnent précipitamment le bord de la mer pour s embarquer sur les vaisseaux qui les attendoient : nrak les soldats catalans les atteignent. Les Turcs n'avoient riea de mieux à faire qu'à vendre chèrement leur vie. Ils se battent, sont vaincus, demandent grâce. On exige qu'ils livrent Melek, son frère, et Tacantziaris, chef des Turcopoles. Cette condition remplie, la grâce fut accordée. Les deux frères furent sur-le-champ décapités. On trouva sous les vêtemens d'îsaac un diplôme impérial dans lequel, pour motif de la dignité que l'empereur conféroit à ce traître, étoit exposée toute la conspiration. On mit les Turcs en prison pendant quelque temps. Comme les Catalans avoient besoin de leurs secours , ils brisèrent leurs chaînes après leur avoir fait prêter serment de les servir avec fidélité. Cet accord fait , ils marchent de concert pour assiéger Zurule. Les Turcs suivoient les Catalans. Ceux-ci, croyant pouvoir se passer de leurs alliés, attaquent sans les attendre et sont repoussés. Dès que les Turcs apprirent cet échec, ils résolurent d'abandonner les Catalans. Les uns allèrent olïrir leurs services au gouverneur d'Aspres, qui les reçut; les autres tournent leurs pas vers la mer. Instruits de cette nouvelle trahison, les Catalans poursuivent ces derniers, les atteignent et les tuent. Avec de tels auxiliaires ils couroient plus de risques qu'en étant réduits à leurs propres forces. Les historiens grecs blâment les Catalans de leur

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. lî^

slliance avec les Turcs : le même reproche étoil fait par Andronic , quoiqu'il suivît leur exemple , puisqu'il les corrorapoit. La situation des Catalans les justifieroit assez, si les princes chrétiens n'avoient pris ce soin en se servant des musulmans, en contractant alliance avec ces infidèles, enfin en se battant entre eux.

Quoique nous n'ayons plus parlé de Bérenger, on auroit tort de croire que ses compagnons d'armes l'oublioient. Après avoir vainement demandé sa liberté à la république de Gênes, ils députèrent vers Jacques, roi d'Aragon pour le prier de se faire rendre ce guerrier. Afin de mettre ce prince dans leurs intérêtfç ils lui offrirent la souveraineté des parties de l'empire grec dont ils s'étoient emparés. Avec des secours peu coûteux la conquête des autres provinces leur eût été facile. Sôit par prudence, soit par timidité, Jacques les refusa , prétextant l'éloignement , et leur conseillant d'offrir l'empire à son frère Frédéric, roi de Sicile. Il leur promit ensuite de réclamer avec instance la liberté de Bérenger, et d'employer tout son crédit. Les ambassadeurs catalans s'adressèrent au pape, promettant au saint-père la soumission des Grecs , s'il obtenoit des secours pour leurs compatriotes. Ils prièrent le souverain pontife d'accorder au roi de Sicile l'investiture de l'empire de Constantinople , et de provoquer une croisade. Le pape, qui ne vouloit point accroître l'influence de la maison d'Aragon , ne lit que des réponses évasives. Jacques, fidèle à sa parole, envoie des députés à la république de Gênes, avec des instructions vigoureuses pour réclamer la liberté de Bérenger d'Entença. Ils se plaignirent amèrement , au nom de leur roi , de la violation du droit des gens commise par les Génois sur l'un des premiers vassaux de ce prince. Ils menacèrent la république, si elle ne rendoit pas à Bérenger, non-seulement la liberté, mais les vaisseaux qu'on lui avoit pris, et si Qn ne le dédommageoit pas de l'injustice et des pertes

J l8 HISTOIRE pu BAS-ïlMPIRE,

qu'il avoil éprouvées. Gênes n'osa faire un refus formel , mais elle répondit par des considérations vsgues ; ensyite elle promit de briser les fers de Bérenger; enfm elle assura qu'elle enverroit à Montpellier des commissaires pour traiter l'article des restitutions et des indemnilés a%'ec le ministre du roi d'Aragon, Elle exigea de son cQîé que les Catalans cessassent de faire avec les Turcs une alliance scandaleuse. Les députés firent dépendre la concession de cette demande de l'accoiî^lissement des paroles données relativement aux autres articles de la négociation. Les commissaires de Gênes et d'Aragon tinrent plusieurs conférences à Montpellier. Les premiers firent tant de difficultés et de chicanes que les seconds se vjrent forcés de se contenter de la liberté de Bérenger , qui sortit de prison avec la soif de la vengeance, de la fortune et des conquêtes. Dénué de toutes ressources, il ne pouvoit qu'implorer les secours des souverains et les intéresser à sa cause. Il s'adressa d'abord au pape, qui lui répéta ce qu'il avoit dit aux ambassadeurs catalans; ensuite à Philippe-le-Bel , qui avoit besoin pour lui-même de son argent et de ses troupes. D'ailleurs le comte de Valois conservoit ses droiis sur l'empire grec, et Philippe ne pouvoit faire valoir d'autres prétentions que celles de son frère. Voyant qu'il ne devoit compter sur personne, Béreiiger vend ses biens, armé cinq cents hommes bien détes minés, et passe avec eux à Gaiiipoli. Dans ce moment la cavise des Catalans CQuroit les plus grands dangers par l'inconstance de Ferdinand Ximénès, qui étoit sur le point de l'abandonner une seconde fois. Andronic, réduit depuis longtemps aux moyens de séduction pour diminuer le nombre de ses ennemis, avoit fait à Ferdinand des offres probal^iemeiit très-avantageuses, car elles n'ont point été connues. On sait seulement qu'un traité secret fut conclu entre ce prince et le général. Mais à peine ce traité fot-il fait 3 que Xkaénès éprouva de justes remords. S'il

avoît l'amour du pouvoir et des dignite's, la trahison lui éfoit odieuse. Il se repentit d'avoir pris des engagemens qui blessoient Thonneur , et résolut de rompre avec Andronic. Ce prince lui envoie deux galères à trois rangs de rames, armées et portant des députés chargés de transporter Ferdinand à Constantinople. Elles arrivèrent à Gallipoli au moment où Bérenger alloit opérer son débarquement. Le commandant des galères se met en devoir d'attaquer; mais Ximénès lui fait dire de différer jusqu'au lendemain , parce qu'une partie de l'équipage du vaisseau étoit composée de gens de sa suite; il ajoute qu'il va les en faire descendre, et qu'alors les Grecs se saisiront du navire. Pour inspirer plus de confiance, il fait transporter à bord des trirèmes plusieurs coffres d'un poids considérable , faisant croire qu'ils contenoient ses trésors. Le lendemain les Grecs sont surpris de voir sur le vaisseau dont ils vouloient s'emparer beaucoup plus de monde qu'ils n'en avoîent vu la veille; ils reconnurent dans le nombre plusieurs des officiers de Ferdinand. Le soupçon et la crainte d'être dupe leur firent ouvrir les coffres, dont le contenu dissipa toute illusion : ils étoient pleins de sable. Les Grecs se retirèrent en toute hâte, et retournèrent à ■ Constanlinople.

Le retour de Bérenger et l'arrivée des cinq cents braves qu'il amenoit avec lui sembloient devoir augmenter la puissance des Catalans; mais il en fut autrement, parce que sa présence fut une source de discorde. Il y a voit déjà entre Rocafort et Ferdinand une rivalité de prétentions qui fomentoitla mésintelligence et nuisoit à la cause. A peine débarqué, Bérenger réclame l'autorité dont il jouissoit avant d'avoir été pris par les Génois. Rocafort , qui pendant son absence avoit été généralissime des troupes, s'opposa vivement aux prétentions de Bérenger. Celui-ci , qui ajoiitoit à Téclai d'une naissance illustre tous les préjugés que dconoit

120 HîSTOÎRï: bu BAS--EMPÎRE.

nlors cet avantage, ne vouîoit point reconnoitre Rocafort, et se trouvoit humilie' de lui être subordonné: î'un avoit pour lui la noblesse, qui se rangea de son côté, autre les soldats accoutumés à vaincre sous ses ordres. De ce moment on vit deux factions bien distinctes : l'anarchie remplaça l'ordre et la discipline; la subordination disparut. C'en étoit fait des Catalans, si quelques généraux sages, et n'ayant d'autre passioa qu'un sèîe ardent pour la cause, n'eussent employé leur médiation : à force de démarches et de soins ils obtinrent de Rocafort et de Bérenger qu'ils s'en remetîroient l'un (et l'autre à la décision des douze conseillers de l'armée. Cette décision fut que Bérenger, Ferdinand Ximénès et Rocafort commanderoient chacun de son côté, et que les soldats pourroient librement opter entre ces trois généraux. Il n'y avoit pas d'autre voie de conciliation! que ce moyeu, qui étoit moins un remède au mal qu'un palliatif On se soumit à ce jugement, et l'harmonie, reparut. Quoique Ximénès d'Arénos fût indépendant de ses rivaux, il voulut se réunir à Bérenger et faire cause commune avec lui. Cette défuarche, généreuse en apparence, paroît avoir été l'effet de la jalousie et de la crainte que lui inspiroit Rocafort, qui comptoit sous ses drapeaux plus de soldats que les deux autres. Les Ara-; gonois, dont la fierté ne pouvoit reconnoitre qu'un général d'une haute extraction, s'étoient mis sous l'étendard de Bérenger. Le sage Muntaner, étranger à ces divisions comme aux préjugés qui les causoient, se concilia l'estime et la confiance de tous les partis , et conserva le gouvernement de Gallipoli.

Sur ces entrefaites, un Génois nommé Ticin Jaqueria vint demander des secours à Muntaner. Ce Génois avoit pendant cinq années exercé le conmiandement dans la ville de Fruilla , fondée et possédée par la république, qui, voulant lui faire rendre des comptes, avoit, pour î'^qlever , expédié quatre galères. Muntaner , aqin;ié

d'une haine mortelle pour celte république, saisit l'occasion de lui en donner une preuve. Il accueille le rebelle , lui promet sa protection , et met un corps de troupes sous les ordres de son parent Jean Muntaner, qui, guidé par Ticin , part pour s'emparer de Frnilla. Ils arrivent près de cette place, prennent le château qui la défend ; ce qui force la ville à se rendre. Elle n'étoit en grande partie peuplée que de gens qui faisoient la fabrication et le commerce de l'alun. Elle fut mise au pillage , ensuite rasée , parce que l'éloignement dont elle étoit du pays occupé par les Catalans ne leur permettoit pas de la conserver. Ticin, qui ne recueillit aucun fniit de cette expédition , eut encore recours à Muntaner. Celui-ci lui donna quelques soldats, avec le secours desquels il s'empara d'un canton de l'île de Thaso. Cette hostilité contre les Génois , au lieu de faire naître la guerre, les détermina à se réconcilier avec les Catalans, dont les entreprises nuisoient à leur commerce. Aucun de leur vaisseaux ne paroissoît sans courir les plus grands risques. Le magistrat génois , chargé de rendre la justice à ses compatriotes établis à Galata , voyant les dommages qu'ils éprouvoient delà part des Catalans , résolut d'aller trouver leur chef malgré l'empereur, à qui le projet de réunion inspiroit des craintes fondées. Les Génois lui déclarèrent qu'ils étoient inébranlables dans leur résolution , et lui jurèrent en même temps qu'ils ne cesseroient pas de vivre en paix avec les Grecs, et qu'ils s'abstiendroient de prendre parti contre eux. Alors le prince fit accompagner le magistrat génois d'un ambassadeur chargé de faire un traité particulier avec les Catalans. Il devoit offrir de la part de l'empereur les plus grands avantages aux généraux qui permettroient à leurs soldats de s'enrôler sous les drapeaux de l'empire. Cette offre rnaladroite , dont le résultat étoit de dépouiller les chefs fut reçue comme elle devoit 1 être. Rocafort répéta lai

demande rlcjà faite tant de fois du paiement des sommes dnes ànx Catalans; exigea que le prince rachetât tout le pays tombé en leur pouvoir; enfin il déclara que jamais il ne serviroit avec les Grecs, mais qu'il éva-, cueroit les terres de l'empire quand Andronic auroit rempli les conditions énoncées : il ajouta que, s'iltardoit à le faire, les Catalans s'avanceroîent sans délai sur la capitale. Quant aux Génois, ils obtinrent ce qu'ils deraandoîent. Rocafort , voulant que l'effet suivît de près les menaces , se mit en marche pour Constantiîiople. A cette nouvelle les habitans de la campagne se réfugièrent dans cette ville, conduisant leurs troupeaux devant eux. L'impossibilité de nourrir ces animaux força d'en tuer la plus grande partie : ce qui fit régner une abondance à laquelle succéda rapidement une disette d'autant plus grande , que les Grecs avoient eux-mêmes ravagé le pays. Ils en étoienî réduits au point de n'avoir plus à opposer aux Catalans qu'un désert. Michel restoit à Didymotique témoin inactif des dangers de l'empire. Un seul corps de troupes légères, sous les ordres de Ducas , grand - hétériarque, formoit toutes les forces de l'état. Ce général , craignant de se mesurer avec Kocafort, le harceloit dans sa marche et la reîardoit. Le commandant de la garnison de Chîerli, profitant de la circonstance, sortit de cette place, attaque Rhédeste , tue les Catalans qui la gardoient , et leur enlève leur butin. Furieux à cette nouvelle, Rocafort revient sur ses pas , se dispose à reprendre la ville , à venger ses compatriotes. ïl est obligé de faire un siège en règle qui traîne en longueur. La famine force les habitans à capituler. Rocafort ne vouloit point faire de quartier. Il se laissa fléchir cependant par un évêque, au langage duquel il ne put résister. Il accorda la vie aux citoyens, pernieltant à ceux qui vouloient vivre sous sa loi de rester dans la ville, à condition cju'ils livreroient ce qu'ils avoient de précieux. Les autres dévoient sortiç

lîîSTOÎRE DU BAS-EMPIRE. 125

sans rîen emporter. De Rhédeste , Rocafort se mit en marche pour assiéger Nona , pendant que Bérenger s'avançoit sur Mégarix pour s'en emparer.

Sur ces entrefaites, ces deux généraux apprirent l'arrivée à Gallipoli de don Ferdinand , fils du roi de Majorque, et cousin de Frédéric, roi de Sicile. Ce roi, tant qu'il avoit vu les Catalans dans une situation désespérée V n'avoit accueilli ni leurs demandes de secours ni leur offre de le reconnoître pour souverain. Mais, au bruit de leurs succès et de leurs conquêtes, il cessa d'être indifférent à leur sort. Il leur envoya donc îe prince F( rdinand avec quatre galères. Cette apparition inattendue causa une joie universelle dans l'armée des Catalans. Il n'en fui pas de même de leurs chefs. Eérenger et Ximénès partagèrent la satisfaction générale, et vinrent aussitôt, le premier de Mégarix, et le second de Madyte , pour rendre hommage à Ferdinand. Quant à Rocafort , qui avoit d'autant moins abandonné ses prétentions à la suprématie qu'il disposoit de plus de monde pour les faire valoir, il ne vit point arriver le prince sans un violent dépit, qu'il eut beaucoup de peine à dissimuler. Sans prêter ni refuser obéissance à Ferdinand , il lui envoya dire que le siège de Nona étoit trop avancé pour qu'il s'absentât; qu'il ne vouloit point perdre le fruit de ses travaux. Il finissoit par l'inviter à venir être témoin de la prise de cette place. L'infant s'y rendit accompagné d'une suite brillante, et reçut de Rocafort un accueil distingué. On remarque que dans cette réception le général traita Ferdinand comme un prince à qui l'on doit des hommages et du respect , mais dont on est indépendant. L'infant, étant venu dans l'intention de se faire reconnoître , et ne doutant point que Rocafort n'imitât Bérenger et Ximénès , fut surpris du délai que mettoit le premier à suivre l'exemple des deux autres. Plusieurs jours se passent , l'un attendant toujour§ l'hommage et le serment de fidélité qui lui

étoient (lus comme au lieutenant du roi de Sicile ;v l'autre feignant de ne pas comprendre son intention. Le dernier, avant la visite de Ferdinand, avoit pris toutes les pre'cautions nécessaires pour disposer les esprits en sa faveur; craignant qu'à la vue du prince l'armée ne, ie reconnût et ne le proclamât généralissime par acclamation , il avoit répandu ses plus chauds partisans parmi les soldats pour leur faire observer qu'on ne pouvoit reconnoître comme représentant du roi le prince. Ferdinand qu'après un examen réfléchi et une mûre délibération. L'infant, voyant que Kocafort persistoit dans son silence , lui signifie qu'il avoit des instructions à communiquer aux troupes de la part de Frédéric, et qu'il vouloit le faire directement ; il le pria de convoquer l'armée. Piocafort accorda cette demande sans aucune objection , et même indiqua l'assemblée générale pour îe lendemain. L'infant s'y présente avec plusieurs officiers-génçraux qui l'accompagnoient. Il remet les lettres du roi de Sicile à un secrétaire qui en lit la lecture. Ensuite le prince, s'adressant aux soldats , leur dit que Frédéric, en acceptant le serment de fidélité que lui avoient jadis oîTert les Catalans , regrettoit de ne pouvoir venir lui-même à leur secours, mais qu'il leur envoyoit Ferdinand pour le remplacer et les gouverner en son nom. Les mesures de Rocafort étoient si bien prises, qu'on répondit à l'unanimité que cette affaire étoit trop importante pour qu'on la décidât sans se consulter et sans examen ; que le prince seroit instruit du résultat de la délibération. Ferdinand se retira mécontent. Immédiatement après sa sortie, Rocafort prit Ja parole pour représenter aux soldats la nécessité de choisir cinquante personnes qui seroient chargées d'exajniner la question avéc lui , et de porter ensuite à la sanction de l'armée la décision qui auroit été prise. Cet avis fut nnanimement adopté. Les choix répondirent aux vues de Rocafort : il avoit préparé les uns^ et savoife

que les antres ne résislei oient pas à son influence. Quand les cinquante conseillers furent élus, il leur tint un discours adroit et captieux, dans lequel, sans manquer de respect au roi de Sicile, il démontra le danger de le reconnoître pour souverain. Après avoir considéré comme un événement heureux l'arrivée de Ferdinand , il exhorte ses soldats à le reconnoître, non en qualité de lieutenant du roi , mais comme prince indépendant, « Il leur faut un souverain qui partage leur sort , s'expose au même péril , aux fatigues de la guerre, et sache comme eux faire le sacrifice de leur fortune et de leur vie. Frédéric ne peut quitter son royaume : le soin de s^s états l'occupe assez sans qu'il lui soit possible de gouverner les provinces dont ils s'empareroient en son nom. Ne pouvant se rendre auprès d'eux, il leur enverroit quelque courtisan inhabile , étranger au service militaire, qui recueilleroit tout le fruit de leurs peines. Rappelant ensuite l'inutilité des démarches qu'ils avoient faites auprès de ce prince dans des temps moins prospères, l'indifférence avec laquelle il les avoit reçus, le refus de venir à leur secours, il fait voir dans l'amélioration de leur sort les conquêtes qu'ils ont faites et qu'il veut s'approprier , dans la probabilité de nouvelles conquêtes, le véritable motif de la démarche de Frédéric, îl se demande quel secours il leur envoie. Un général qui n'a point pris part à leurs combats! Il arrive sans armes, sans munitions, sans argent, sans soldats! Après être revenu sur l'inconvénient d'être gouverné par un souverain séparé par de grandes distances, il répète qu'il leur faut un roi qui réside au milieu d'eux, et que c'est à Ferdinand que cette dignité devoit être offerte. » Par ce discours, ïVocafort entraîna tous les esprits. Deux conseillers se rendent aussitôt au camp , et proclament la décision du conseil, qui fut ratifiée par acclamation. Ce parti devoit rendre Ferdinand suspect au roi , ainsi qu'aux deux généraux Bérenger etXinisnès, qui ne

126 HISTOIRE DtJ B A S-EMÎ'lIlEo

pouvoient supposer que l'infant n'avoit pas éié consuUé, et qu'on le faisoit souverain à son insu. Les cinquante conseillers se présentèrent à Ferdinand pour lui faire part du vœu de l'armée. Il fit la réponse que Rocafort avoit prévue. Il déclara qu'il étoit de son devoir dci suivre les intenlions de Frédéric; qu'il ne pouvoit , sans manquer à l'honneur, prendre d'autre titre que celui de son lieutenant. Rocafort faisoit courir en même temps des bruits qui démentoient le langage de Ferdinand. C'étoit une molle résistance qu'il falloit vaincre, une ruse pour qu'on insistât, afin d'arracher son consentement. Par cette manœuvre , Rocafort retenoit les troupes, qui auroîent reconnu Frédéric , si elles n'avoîent pas douté de la sincérité du refus du prince. Celui-ci^ croyant que ce n'étoit qu'un hommage que l'armée avoit voulu lui rendre, atteodoit de jour en jour sa soumission. Deux semaines se passent dans cette incertitude. Rocafort en profitoit habilement, il confia ses seniimens secrets aux soldats qui lui étoient le plus dévoués. Il ne se soucioit pas plus de Ferdinand que de Frédéric. Il vouloit l'autorité pour lui seul. Il fit insinuer par ses affidés le danger auquel s'exposeroit les Catalans , si , au refus de l'infant, ils offroient la couronne au roi de Sicile, que la coonoissance do l'exclusion qu'ils avoient d'abord prononcée ne manqueroit pas d'indisposer contre eux. C'est ainsi qu'il empêcha de reconnoître Frédéric. Il faisoit marcher de front cette intrigue et le siège de Nona, qui fut poussé avec vigueur. La place ne tarda pas à capituler , et celle de Mégarix se rendit dans le même temps à Béreoger.

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