JEAN PALÉOLOGUE
Celui qii'Andronic avoît voulu s'associer à Fempire et An. qui fut toujours le fidèle compagnon de ses travaux , ilevolt naturellement avoir la confiance de l'impératrice. C'étoit Gantacuzène. Les courtisans , jaloux de sa faveur et de son crédit , espéroient qu'à la mort du prince il perdroit l'un et l'autre; mais ils furent trompés dans leur attente , en voyant les dispositions que prit le granddomestique. Il agit sans délai, comme tuteur du jeune prince et régent de l'empire. Il renouvela les commis-sions de tous les gouverneurs , des agens du pouvoir , et des receveurs du fisc , dont la mort de l'empereur suspendoit les fonctions. Dans les lettres qu'il fit expé-^ dier aux financiers il ajoutoit à quelques avis des me^ naces , dans le cas où ils seroient tentés de profiter da changement de maître pour prévariquer dans l'exercice de leur charge. Ces mesures firent murmurer hautement ses ennemis. A leur têîe étoit cet Alexis Apocauque dont on a pu remarquer l'esprit inquiet et le goût pour l'intrigue. Il résolut de rallier autour de lui tous les mécontens et d'agir auprès de l'impératrice. Déjà même il avoit représenté Gantacuzène comme un ambitieux qui vouloit s'emparer du trône; mais celte accusation n'avoit produit aucun effet sur l'esprit de la princesse. Un autre ennemi dont on étoit luin de suspecter les intentions, ce prêtre élu patriarche par les soins du granddomestique, prétendoit qo'il devoit être régent , parce
qu'en partant pour sa dernière expédition, Andronîe Tavoït chargé de veiller sur l'impératrice et ses enfans; et pendant sa maladie ce prince venoit de le prier de lancer des excommunications contre ceux qui voudroient tro»bIer l'état. Il mettoit en avant un principe que le clergé se contentoit de mettre en pratique : c'étoit que V Eglise devait gouverner Vempire comme l'âme gouverne le corps. C'est sur ce principe et sur les recommandations de l'empereur mourant qu'il fondoit ses prétentions, îl négligea les fonctions patriarchales, et vint s'installer au palais près de l'impératrice, qu'il importunoit sans cesse par des avis. Cette démarche inconvenante et hardie prouve que l'ambitieux prélat comptoit sur la foibîesse de Cantacuzène , qui auroit dû exprimer son indignation contre un serviteur ingrat qu'il avoit comblé d'honneurs et placé sur le premier siège de l'Orient. Au lieu de le faire conduire dans un couvent, îl se contenta de lui adresser des reproches pleins de douceur, voulant bien même descendre jusqu'à comparer la validité des titres que chacun avoit à faire valoir. Un incident força le patriarche d'ajourner son projet. Le roi de Bulgarie^ malgré ses traités , vouloit profiter de l'occasion qu'of^ froient une minorité et une régence presque toujours orageuses pour agrandir son royaume aux dépens de l'empire. Cherchant un prétexte, il réclame Sisman , l'un des fils de Michel , son prédéceseur , qui vivoit à Constantinople comme un simple particulier. En le demandant il déclaroit qu'il le mettroit à mort dès qu'il l'auroit en sa possession, et qu'il feroit la guerre, si l'on différoit de le lui livrer. La cour de Constantinople fut embarrassée. Cantacuzène fit convoquer un conseil pour savoir quel parti l'on prendroit. L'humeur se mêla de la discussion. George Chumne , intendant de la bouche , i parla le premier , quoiqu'il n'eût aucun rang; et ce fat ! pour dire qu'on ne devoit point faire attention aux i qualités de ceux qui composoient l'assemblée ; qu'il \
falloit discuter un avis, quand bien même il seroît énonce par une personne obscure. Ceite proposition étoit évidemment dirige'e contre Gantacuzène. li garda le silence, croyant que l'impératrice chasseroit Chumne. Cette princesse n'en ayant rien fait , Démétrius Tornice releva avec beaucoup de hauteur le propos de l'intendant, demandant si l'on vouloit changer la constitution de l'empire en un état populaire. La dispute alloit s'engager, lorsque l'impératrice la fit cesser par un ordre précis de s'occuper de l'objet qu'on devoit mettre en délibération. Le grand-domestique, pour ne point parler , prétexta une incommodité. Les opinions furent partagées : les uns dirent qu'il falloit sacrifiei* Sisman à l'intérêt de l'état , et les autres que ce seroit se déshonorer que de le livrer. Chacun persista dans son avis avec un tel acharnement , que la discussioa étoit au moment de dégénérer en une querelle sanglante. Le patriarche crut concilier tous les esprits en proposant de faire mettre Sisman dans l'église de Sainte-Sophie , qui seroit un asile inviolable. L'impératrice ayant invité Gantacuzène à donner son avis , celui - ci fit remarquer que , la demande de Sisman par Alexandre n'étant qu'un prétexte , on avoit laissé de côté la question principale; qu'on devoit examiner s'il falloit faire la guerre à ce roi, si l'on étoit en mesure, et prendre les moyens d'y être. Il termina son avis par quelques réflexions qui prouvoient qu'il avoit fait attention à l'injure de Chumne. Le lendemain il alla trouver le patriarche pour le prier de déclarer de sa part à l'impératrice qu'il comptoit exécuter incessamment le projet qu'il formoit depuis long - temps d'abandonner les affaires pour vivre dans la retraite. Le patriarche fit les représentations que la décence exigeoit de sa part, et s'acquitta de la commission. L'impératrice parut très-affligée ; et quand elle sut que le propos tenu par Chumns dans l'assemblée étoit une des causes du parti que prenoit
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le grand-domestique , eile refusa d'accepter sa démîssioB; et, chargeant le prélat de lui rappeler l'ancienne liaison qui avoit existé entre Andronic et lui , rengagement qu'il avoit pris envers le prince de protéger ses enfans et de tenir le timon des affaires, elle lui lit dire que le propos d'un brouillon ne pouvoit le faire manquer à sa pafoîe. L'intention qiî'exprimoit Cantacuzène étoit-elle sincère ? avoit - elle pour motif le besoin du repos et le désir de la retraite, ou seulement le dépit que lui eausoit l'insolence impunie de l'intendant du palais et le projet de connoître les véritables sentimens de l'impératrice? Ces détails ne nous ayant été transmis que pap Cantacuzène, il est difficile de connoître avec certitude îa vérité. Mais ce n'est probablement pas s'en écarter que de croire à la combinaison de ces causes. Quoi qu'il en soit , le patriarche fit encore une démarche inutile, et Cantacuzène lui parut inébranlable dans sa résolu-r îion. Cependant , après avoir déclaré que rien ne pouvoit îe faire changer de projet, il ajouta que, si la patrie avoit besoin de ses services, si quelque danger la menaçoit, il sortiroit de sa retraite pour voler à son secours. Le patriarche transmet cette réponse à la princesse, qui , dans un discours très-long rapporté par l'historien ( juge et partie ), exprime la douleur la plus profonde,, et fait au grand - domestique, pour l'engager à rester auprès d'elle, des prières si touchantes, qu'il ne put y résister.
Il se rendit auprès de l'impératrice, avec laquelle il entra dans de longues explications, lui prouvant que si, comme on en avoit fait courir le bruit, il avoit voulu s'emparer du pouvoir , il l'auroit fait sans obs-r tacle, et la conjurant de ne point écouter les propos malveillans dont l'envie ou la haine le rendoient 1 objet Il la prévint qu'en reprenant le timon des atîaires, il se proposoit d'administrer avec sévérité et de rendre une justice rigoureuse ; celte conduite devant augmenter le
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nombre de ses ennemis , il deviendroit infaîîliblement knr victime, si l'impératrice l'abandonuoit et si elle continuoit de leur prêter Foreille. Anne convint de la vérité des observations de Cantacuzène, déclarant qu'il n'avoit tenu qu'à lui de s'emparer de l'autorité , que même il le pouvoit encore , et que, s'il ne possédoit pas l'empire, c'étoit par une suite de sa modération et de sa vertu. Elle lui promit avec serment de ne jamais éconter ses ennemis et de ne point l'abandonner. îl consentit après ce serment , fait devant le patriarche , à re-^ prendre la direction des affaires. Ce prélat et le granddomestique , après avoir pris congé de l'impératrice , s'entretinrent long - temps ensemble dans l'église de Saint-Démétrius, martyr, située dans l'enclos du palais. Cantacuzène , rappelant au patriarche tout ce qu'il avoit fait pour lui, le pria de le défendre contre ses envieux auprès de l'impératrice pendant qu'il seroit absent. Le prélat répondit par les plus grandes protesta^ lions, et promit de faire tout ce que son bienfaiteur lui demandoit. Pour ne laisser aucun doute sur sa sincérité , il récita sur sa tête l'hymne du Trysagion et jura de ne jamais le tromper. Délivré de ses soupçons et plein d'espérance, Cantacuzène résolut de s'appliquer au gouvernement de l'empire Dès le jour suivant , il convoqua dans le palais impérial les ambassadeurs du roi des Bulgares. Ils parurent avec une contenance fière; et, montrant le traité de paix entre leur roi et Andro- ' ïîic , ils demandèrent qu'on reprît ce traité ou qu'on leur livrât Sisman. L'impératrice aya»t donné l'ordre de leur répondre à Cantacuzène, celui-ci leur dit qu'ils ïi'étoient point venus pour le sujet qui anroit dû les amener , le renouvellement de l'alliance ; que les Pioniains n'étoient point dans l'habitude de livrer ceux qui
Hymne où le mot saint est rë- tinopic sous le patriarchat de Pro~ pété trois fois, et dont l'usage a dus , en 446.
commencé dans l'église de Constan- Ce sont/ses propres expressions.
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venoient chez eux chercher un asile; que cet asile e'taît* ïQviolable ; que Sisman ne demandoit que le repos et non le royaume dont il avoit été dépouillé; que le leur livrer, ce seroit une infamie; enfin que, s'ils persistoient dans leur demande, les troupes impériales conduiroient Sisman dans la Bulgarie, et combattroient pour lui. Il entra avec une franchise remarquable dans le détail des moyens qu'il avoit pour combattre leur roi : c'étoient Amir , le plus puissant des sultans d'Asie , qui rnettoit son armée à sa disposition ; un grand nombre de Bulgares mécontens qui se rangeroient sous les drapeaux de Sisman dès qu'ils le verroient protégé par l'empire. Il termina par leur donner vingt jours pour aller porter à leur maître la déclaration précise qu'il leur faisoit, et connoîlre sa réponse. Les ambassadeurs, qui ne s'altendoient point à ce langage, changèrent de ton , et demandèrent un plus long délai , promettant de faire toute la diligence possible. Cantacuzène leur accorda un mois, à l'expiraîion duquel ils dévoient faire connoître la réponse de leur roi , qui devoit être ou la paix eu la guerre.
Après leur départ , le grand- domestique prit des mesures pour être en état de combattre les Bulgares, et donna des ordres pour rassembler les troupes ; mais comme elles n'avoient pas été payées, elles refusèrent d'obéir. Le trésor étant vide, Cantacuzène se trouvoit dans le plus grand embarras, lorsqu'il en fut tiré par un homme obscur nommé Patriciole, qui avoit amassé une fortune immense à dresser et tenir les états et rôles des gens de guerre. Les remords qu'il éprouvoit Tempêchoient d'en faire usage. Pour s'en délivrer, il avoit résolu de donner une partie de ses richesses aux moines; mais , craignant qu'ils n'en abusassent , il venoit les offrir à Cantacuzène pour les besoins de Télat. Le granddomestique lui ayant demandé combien il pourroit fournir d'argent, il répondit qu'il avoit cent mille be-
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sans d'or en espèces et quarante mille en meubles. Surpris, et peut-être inîérieureraeni indigné d'une aussi scandaleuse fortune , le grand - domestique , dans son premier mouvement, lui donne l'ordre de verser cette somme. Patriciole obéissoit sans murmure , lorsque Cantacuzène , songeant qu'il étoit plus sûr de la laisser entre ses mains, lui dit de la garder, d'en être le dépositaire , ajoutant qu'il s'adresseroit à lui suivant l'urgence des besoins. Il fait des arrangemens avec les officiers pour le paiement des troupes , et n'accepte de Patriciote que la somme rigoureusement nécessaire. Il le rétablit dans ses fonctions, jugeant avec raison que ses remords et ses scrupules les luiferoient exercer avec plus de probité. Quand les soldats furent payés, ils s'écrièrent qu'ils combattroient sous les ordres du régent et le sviivroient partout.
Cantacuzène étant en mesure contre les entreprises du roi des Bulgares, crut devoir conseiller à l'impératrice Anne de faire sacrer et couronner Jean Paléoïogue , l'aîné de ses enfans. Ce conseil sage et prudent devoit détruire tous les soupçons dont il avoit été l'objet , et faire taire ses envieux. Mais , bien loin de lui en savoir gré, ils en conçurent des craintes, parce que le crédit et la considération dont il jouissoit recevoit un nouveau lustre de l'exécution de ce projet , et que par là le jeune empereur et sa mère avoient un gage certain du dévouement de Cantacuzène et de sa fidélité. Ce fut ^ alors que se forma dans Tombre contre le régent une ligue d'autant plus puissante, qu'elle étoit concentrée «ntre trois personnes dont une seule tenoit les fils de l'intrigue et dirigeoit les deux autres. C'étoit Apocauque, qui devoit sa fortune à Cantacuzène. Contre l'avis d'Andronic, le grand-domestique l'avoit élevé à la dignité de grand-duc. En prodiguant à son bienfaiteur les assurances d'attachement et les expressions de la reconïioissance, il conspiroit secrètement contre lui. Mais ses
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intrig;nes ne pouvoient avoir de succès sans le concours <]e rimpératrice , et l'impératrice avoit pour Gantacuzène de l'estime et de la bienveillance. Il falloit donc détruire son crédit auprès de cette princesse. Pour y parvenir , Apocauque sema l'or et l'argent parmi les femmes de la cour ; toutes lui furent vendues et devinrent des înstrumens dociles qui n'agissoient que d'après ses plans. Toutes exprimèrent des doutes sur le granddomestique , des craintes sur son ambition , des soupr çons sur ses projets; ces attaques, rarement directes, répétées tous les jours avec adresse , pouvoient d*autant moins manquer leur effet sur l'esprit de l'impératrice que personne ne se chargeoit de défendre CantacuzèneJ Le patriarche, sur lequel il auroit cru pouvoir compter parce qu'il l'avoit tiré de l'obscurité pour le placer sur le premier trône de l'église d'Orient , le patriarche se joignoit -à ses ennemis. Il étoit secrètement à leur tête ^ et c'étoit celui que la princesse consultoit avec plus de confiance. Elle étoit donc sans cesse sous l'influence d'un concert unanime de délations secrètes. On commença par ia persuader de l'inconvenance de la proposition qu'avoit faite le régent pour le sacre du jeune empereur. On le lui présenta comme choquant la décence et blessant tous les égards dus à la mémoire d'Andronic, parce qu'un sacre et un couronnement étoient toujours accompagnés de fêtes et de réjouissances. En vain Cantacuzène s'autorisa par l'usage et des exemples , en vain il montra l'utilité du conseil qu'il donnoit , insistant sur le danger des minorités , sur la nécessité de faire reconnoître solennelles nient le prince et de rendre sa personne plus respectable par une cérémonie imposante et sacrée ; l'impératrice persista dans ses refus, priant le régent de lui permettre de payer le tribut à l'opinion publique , qui blâmoit toute distraction à la juste douleur causée par la . perte de son royal époux. Voyant que les motifs les plus ini-», portans ne produisoient rien sur l'impératrice , il soup^
çonna quelque changement dans son esprit , et voulut avoir à ce sujet une explication avec le patriarche- Celui-ci le tranquillisa de nouveau par des protestations 5 et , pour ne laisser aucun doute sur la sincérité de son langage, il le blâma de ses soupçons, assurant que la princesse avoit en lui une confiance sans borne; qu'en le voyant elle croyoit voir encore l'empereur ; enfin qu'elle songeoit sans cesse à tous les services qu'il avoit rendus, soit à son mari, soit à l'état. Cantacuzène interrompit ceite déclaration en disant au prélat : Si je dois croire que l'impératrice est dans ces sentimens , que dois-je penser des vôtres? A cette question le patriarche se lève , atteste le ciel de sa loyauté , de sa reconnoissance envers son bienfaiteur ; et , sans y être provoqué, s'engage par serment à le défendre contre ses ennemis. Rassuré par ce langage , et toujours trop confiant, Cantacuzène fit les préparatifs de son départ. Par ses soins , toutes les mesures a voient été prises pour repousser les Bulgares , si leur roi vouloit faire la guerre* Il avoit renouvelé tous les anciens traités avec Orchan^ sultan de Bithynie, et, pour tenir en respect les autres puissances musulmanes, équipé une flotte en grande partie à- ses frais; mais il commit une faute grave en confiant au grand -duc Apocauque le commandemenfc de cette flotte. Après avoir fait toutes ses dispositions, il alla prendre congé de l'impératrice , laissa sa mère auprès d'elle , et partit de Constantînople pour se rendre à Didymolique , emmenant avec lui une partie de la noblesse de cette capitale , qui ne le suivit que par respect humain , et parce qu'il lui reprochoit sa honteuse oisiveté. Il en agit de même avec celle de Thrace, qu'il obligea pareillement à servir. Etant à Didymotique, il apprit qu'Alexandre, roi de Bulgarie, étoit campé près de Stilbne , ville de la frontière. Il lui envoya dire que, le terme dont on étoit convenu venant d'expirer ^ il
faîloit qu'il s'expliquât et fît savoir s'il vouloit la guerre ou la paix. Le roi, voyant qu'on avoit ri de ses menaces ,et qu'au lieu de lui livrer Sisman , on paroissoit disposé à le défendre , demanda la paix , renouvela les traités, et retourna dans son palais de Ternove.
L'expédition contre la Bulgarie s'étant ainsi terminée, le régent mena son armée dans la Chersonèse, où les Turcs faisoienî des ravages. îl les battit à deux reprises différentes , ce qui força leur chef Giaxe à conclure la paix.
De retour à Didymotique , il s'occupa du soin de faire de nouvelles levées pour compléter ses troupes. Pendant son absence de la capitale , Apocauque forma le projet d'enlever l'empereur, et de le renfermer dans la tour d'Epibales, qu'il avoit fait construire à grands frais près de Constanlinople. Elle étoit à la fois d'une hauteur et d'une épaisseur prodigieuses. Si ce coup eût réussi, il vouloit forcer l'impératrice à le nommer premier ministre, dispensateur de toutes les dignités , et à consentir au mariage du jeune prince avec une de ses filles. Il auroiKl ainsi régné sous le nom de son gendre. Au moment oit\ ce projet aîloit s'exécuter, un de ses complices le découvrit à l'impératrice, qui doubla la garde de l'empereur, et prit toutes les précautions nécessaires pour fair e'chouer le dessein d'Apocauque. En se voyant décou vert, celui-ci Renferma dans la tour d'Epibales, résoli* de s'y défendre, si l'on tentoit de l'attaquer. Cantacu-^ zène l'envoya investir par des troupes sous les ordres de Manuel Tarchaniote , surnommé Curtrice. Apocauque lui fit dire qu'il ne se réfugioit dans cette forteresse que pour se dérober à ses ennemis , qui , après l'avoir calora-« nié, en vouîoient à ses jours ; qu'il lui conseîlloit d'imitep son exemple, l'avertissant que sa vie n'étoit pas plus ensûreté que la sienne. Le régent répondit qu'il souhaitoit qu'Apocauque fût innocent, l'exhortant, s'il ne l'é-
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ioli pas, à rentrer dans le devoir; autrement, qu'il seroit rigoureusement puni, parce que sa forteresse ne le garantiroit pas de la justice.
Sur ces entrefaites les habitr«ns du Péloponèse députèrent au grand-domesîiqvie Jean Sidère, gouverneur de plusieurs villes de ce pays , et Vévêque de Cosme. La population de la Morée se composoit alors des naturels et de Latins. Tous étoient de concert pour secouer le joug des princes de l'Occident , qui ne songeoient à eux que pour leur faire payer des impôts. Pendant le voyage qu'Andronic avoitfait en Acarnanie , ils avoient envoyé au secours de Nicéphore des gens de guerre qui revinrent en chantant les louanges de Cantacuzène, pour lequel on avoit conçu dans le Péloponèse une telle estime, qu'on vouloit l'avoir pour gouverneur. La lettre dont les députés étoient porteurs se îerminoit ainsi : « Si l'impératrice et vous, avez agréable les offres que « nous vous faisons de vivre sous la domination des « Romains, vous n'aurez qu'à venir prendre possession « de nos villes, et à nous gouverner comme il vous « plaira. » Cantacuzène reçut avec magnificence ces ambassadeurs, et promit d'aller au printemps suivant, visiter leur pays. Pour leur donner un gage de la fidélité de sa promesse, il leur confia Jacques Brûlas, un de ses amis , qui devoit les suivre dans la Morée et l'y attendre. Brûlas étoit chargé d'étudier les mœurs, les usages, les dispositions des esprits. Cantacuzène sentoit toute l'importance de cette acquisition et la prudence exigeoiî
Le rôle que joue Cantacuzène dans les événemens dont il est l'historiea doit inspirer nalurellement quelque défiance; et, pour se garantir de toute prévention, il faut I comparer ses récits à ceux de Nicéphore Grégoras : c'est ce que nous ; faisons. Cantacuzène présente l'ac- 'quisition de la Morée comme une possession très-utile à l'empire, dont
elle recule les bornes ; Grégoras comme une conquête, et l'envoi de Brûlas comme un moyen ; ce qui pourroit faire croire qu'il n'y avoiS qu'un parti de conjurés. Maïs Cantacuzène ne pouvoit penser alors , comme on le verra par sa conduite à se mettre à la tête de l'empire. lî y fut forcé par les circonstai^ct's , ou prétendit l'avoir élé»
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qu'il connût la disposition réelle des esprits et Pëtat de» choses, afin de ne point agir avec légèreté. Ce fut probablement le motif pour lequel il envoya son ami dans le Péloponèse. Quoi qu'il en soit ^ une circonstance par- j ticulière auroit été de nature à faire suspecter ses intentions , s'il en avoit eu de mauvaises « . Il est question de! i l'indiscrète démarche de ses amis , qui lui rendirent, ou plutôt voulurent lui rendre des honneurs qu'on ne devoit qu'au souverain. G'étoient Synadène, protostrator et gouverneur de Thessalonique , Grêle, Constantin Paléologue, oncle de l'empereur, Jean Lange, Zamplacon , grand-papias , et tous ceux qui avoient des gouvernemens. Ils lui envoyèrent des députés qui , d'après leurs instructions, épièrent l'occasion, se prosternèren-i contre terre pendant qu'il se promenoit à cheval , et le ramenèrent à pied chez lui. Il leur témoigna son mér contentement avec aigreur, et menaça de renvoyer ceujiK qui le salueroient autrement qu'ils ne dévoient le faire< Soit que ce traitement en indisposât quelques-uns , soit; que dans le nombre y il eût des espions qui ne vou-s loient que le sonder , nous en verrons bientôt plusieurs qui se rangèrent parmi ses ennemis , et l'accusèrent d'a-j voir entrepris d'usurper la couronne. { Nous touchons à l'époque où la ligue secrète , qui n'a-i voit jusqu'alors attaqué le régent que d'une manière' détournée, se disposoit à le faire à force ouverte, et pre-, noit tous les moyens de le contraindre par l'injustice et la violence à commettre, le crime dont on l'accusoit.! Avant d'entrer dans le détail de ces intrigues et de ces iniquités, il est nécessaire de dire mi mot de la con-.
Le caraclère de Cantacuzène pardonnoit hors de propos , croyoi
n'est rien moins que celui d'un am- à la sincérité des protestations qnam
bitieux; et jusqu'à ce qu'on l'ait ré- l'expérience lui faisoit un devoir d«j
duit à jouer le rôle dont on l'accu- n'y ajouter aucunement foi. Com
soit , il a prouvé qu'il n'y étoit nul- bien n'a t-il pas été dupe d'Apocaul
lement propre. Il ne connoissoit pas que, même.après les trahisons répé
les hommes ^ les choisissoit mal j tées de cciui-ci i
diiite d'Eîîenne , craie de Servie. A la nouvelle de la mort d'Andronic , voyant le sceptre enlre les mains d'an enfant de. neuf ans, il arma, parcourut la îMacédoine, pilla celte province, et s'avança jusqu'au-delà de Thessalonique. Cantacuzène auroit pu le faire repentir de sa mauvaise foi, mais, occupé de l'expédition du Péloponèse qu'il vouloit proposer à Fimpe! atrice , et du projet de se rendre auprès de cette princesse pour la faire consentir à cette entreplk|-èe , il aima mieux se contenter de la soumission du crâle, et renouveler l'ancien traité.
: Cette affaire terminée , il partit pour Constantinople.
j Près d'entrer daus celte capitale , il aperçut plusieurs
I persoiHies remarquables par leur fortune ou leur rang, qui, prévenues de son arrivée, éloient venues à sa rencontre. Dès qu'elles le virent , elles descendirent de cheval ,pour le saluer. Gomme cet usage étoit nouveau , le régent ne leur dissimula point la contrariété que lui fai- ■^soit éprouver une pareille démarche. Il se rendit ensuite auprès de l'impératrice. Il lui trouva l'esprit inquiet ,
1? agilé, l'humeur chagrine et triste. Elle altribuoit sa
I mélancolie à une incommodité qui lui étoit survenue.
'1 Pour la distraire, Cantacuzène lui rendit compte de ses opérations, l'entretint du projet d'acquérir le Péloponèse, de l'offre des habitans de ce pays, et lui fit voir
(j les avantages sans nombre que procureroit cette possession. Il finit par l'exhorter à avoir plus de confiance dans des promesses dont elle verroit bientôt l'ellet.
Tous les jours il rendoit ses devoirs à l impératrice , et tous les deux se cnncertoient sur les mesures à prendre pour l'intérêt de l'état. Un jour l'une de ces conférences fut troublée par une rumeur qui paroissoit venir de la partie du palais occupée par les tribunaux. Le régent crut que c'étoit une dispute de plaideurs; mais le bruit s'étant considérablement augmenté , il sortit pour en connoître la cause. Il vit le vestibule inondé de militaires qui appartenoient aux principales familles delà
àj aiST. DU BAS-EMP. TOM. XI. 1 5
cour OU (le Tétat , et ie patriarche au miiieu de celte jeune noblesse, et disputant avec elle. Il s'agissoit de 'Cantacuzène , à qui ces jeunes gens prétendoient qu'où ne rendoit pas les honneurs qui lui étoient dus. Ils s'en prenoient au patriarche , qui se défendoit avec beaucoup de chaleur, soutenant que le régent recevoit tout ce que prescrivoit l'étiquette «. Au moment où la discussion étuit assez vive pour dégénérer en querelle, Canlacuzène parut, et sa présence imposa silence à tout le monde. Elle fit cesser l'embarras du prélat, dont la situation commenço'ît à devenir très - critique. Mais le régent, après avoir jeté sur cette assemblée dôs regards sévères, apostropha le patriarche, et lui reprocha de compromettre sa dignité en disputant avec de jeunes étourdis. Pour adoucir V aigreur avec laquelle il avo'it repris ^ le prélat, il le reconduisit jusqu'à son cheval , quoique l'étiquette lui défendît de passer la porte intérieure du palais. Cantacuzène alla sans délai rendre compte à l'impératrice de ce qui v^noit de se passer, et îa pria de faire à ces jeunes gens les réprimaiides qu'ils inéritoient , ajoutant qu'il les auroit punis lui-même, s'il ne devoit pas les emmener incessamment avec lui. La princesse fil venir les principaux, et leur adressa de sévères reproches sur la double injure dont ils se ren-
°' Rien n'étoit si minutieux que cette étiquette, et tout à la fois si important, Constantin, le fondateur de la nouvelle Rome , y attachoit le plus grand prix. Les règlemens de cette étiquette formèrent une lui fondamentale de l'état, qui reçut le titre de dwiiie hiérarchie. Pui cette loi , chaque rang étoit marqué avec un scrupule religii ux; une multitude de i-érémonles, de salut?* , ue révérencesi, de positions, de gestes, eloient indiqués avec une puérile exactitude.
Elles étoieni en si grand nombre , «ue îa connoissaace en demandoit
une étude longue , beaucaup de temps et d'attention ; et l'on regardoit cette é'ude comme tellement grave , que c'étoil un sacrilège que de la négliger. Le code Théodosiea l'exprime formellement. Sit plane sacrilegii reus , (jui div'sna prœcepta ne^lexerà. Cantacuzène ne dit pas si les réclamations de ces jeunes gens en sa faveur étoient coniormes à la divine hiérarchie , ou si, dans sa défense , le painarche se fondoit suf cette loi.
* Ce sont les propje« paroles de Cantacuzène ( Uv. 5 , ch. i3 ).
Soient coupables, soit envers elle, en supposant qu'elle fie reniloit pas justice au régent , soit envers le patriarche, qui, par son caractère et ses fonctions , méritoît leurs respects. Cette leçon fut donnée en présence de Gantacuzène.
En s'occupant des préparatifs de son départ , il songeoit aux moyens d'assurer la tranquillité de l'état. C'étoit à son avis lui faire courir des risques que de ne pas se rendre maître d'Apocauque. L'impératrice pensoit qu'il ne falloit pas lui imposer d'autre peine que celle à laquelle il semblolt se condamner lui-même en ^'enfermant dans une forteresse. Le récent parlageoit cette opinion; mais, comme ii étoit obligé d'cmmf^ncr l'armée en Occident , il aurolt voulu ne pas laisser la cour exposée aux tentatives de cet ambitieux. Sa foi tei-esse étant imprenable , ou demandant , pour être prise, im espace de temps et des moyens dont l'emploi eût déjrangé tous les projets, Cantacuzène proposa de lui pardonner, et de se servir de lui. L'impératrice ne dissimula point la surprise que lui causoit une aussi étrange proposition. Ce qui la rend plus inexplicable encore de la part de celui qui la faisoit, c'est le détail dans lequel il entre à cette occasion, dans son histoire, sur l'origine et la vie d'Apocauque; détail qui prouve qu'il ne méritoit aucune confiance. Né dans la Bithynie, de .parj^ns obscurs, Apocauque avoit commencé par être çommis des préposés à la recette des impôts. Il se mit aux gages d'Andronic Asan , oncle de l'empereur. Il le quitta bientôt pour se donner à celui qui étoit chargé des contributions dans l'Occident, et qui lui confia ses propres fonds et l'envoya vers le vieil Andronic. Apocauque lui remit les fonds de son maître, comme élant les siens, et obtint pour récompense la place de son bienfaiteur. Mais , ayant commis des malversations dans 1 exercice de cet emploi , il se cacha , fit offrir ses services par Syrgias au jeune Andronic. Il suivit son parti ,
plus pour se soustraire à la punition qu'il avoit encourue , que par affection pour le prince. Cantacuzène le fit faire ministre d'état sous ses ordres. Il entra dans toutes les intrigues de Syrgias contre le grand-domestique, et dans celles de l'impératrice mère. Cantacuzène, en ayant triomphé, Apocauque n'eut rien de mieux à faire qu'à demander son pardon. Il l'obtint, et fut nommé général cîe l'armée navale contre les Turcs , ensuite revêtu de la dignité de médiateur. Ayant dénoncé le grand-domestique, il fut destitué de ses fonctions, puis en eut de nouvelles. C'est après vme longue énumération , dont nous ne présentons qu'un sommaire , que le régent demande encore une fois non-seulement la grâce d' Apocauque , mais son rétablissement dans l'exercice de ses fonctions. L'impératrice se laisse fléchir, non sans peine. On envoya quatre commissaires à la tour d'Epibate pour offrir au perfide Apocauque son pardon. Il n'y voulut point croire , et répondit qu'il persistoit dans le projet de se défendre. Il baissa le ton quand le régent vint lui-même en partant de Constantinople, et lui déclara que, ne se fiant qu'à lui, il se remettoit entièren)ent à sa disposition sans aucune condition ni réserve. Toujours dupe, Cantacuzène lui conseilla d'aller se jeter aux pieds de l'impératrice, et continua sa route pour se rendre à Didymotique, et s'y préparer à la guerre.
Avant sou départ, la princesse lui avoit demandé sa fille aînée en mariage pour le jeune empereur. Cantacuzène remit les fiançailles à son retour , sous prétexte que les affaires publiques ne pouvoient souffrir aucun délai ; mais , en effet, dit-il lui-même , pour déférer à ses amis, qui l'avoient prié de ne rien conclure sans leur participation. Ce refus inexplicable donna lieu à beaucoup de conjectures sur les intentions de Cantacuzène ; un tel mariage devoit flatter l'ambition que lui prêtent ses ennemis. Si l'on siippose qu'il vouloit régner lui-même, on est obligé de convenir que plus
d'une fois il avoit volontairement repoussé l'occasion de [| satisfaire ce de'sir. Il cjons paroit plus vraisemblable d'attribuer ce refus à l'instabilité de son caractère , à l'iiifluence qu'exerçoient sur lui ses amis; et toute sa conduite jusqu'au moment où il fut poussé à bout donne du poids à cette conjecture.
Apocauque suivit le conseil du régent, et fit à l'impératrice d'humbles soumissions. Du palais de cette princesse ii se rendit chez la mère de Cantacuzène , lui renouvela ses protestations, offrant d'y ajouter des sermens, qu'elle refusa, parce qu'elle aimoit mieux les efjets que les promesses. îl alla trouver ensuite le patriarche, et lui tint un tout autre langage. Au lieu de reconnoître, comme il venoit de le faire , les obligations qu'il avoit au grand-domestique, il feignit de n'en avoir qu'au prélat, de croire qii'il s'étoit sans cesse occupé du £oin de le défendre; enfin qu'il lui devoit non-seuleroeïit la liberté, mais encore la fortune et la vie. Il n'éîoit point de sacrifices assez grands pour reconnoître de tels bienfaits : en conséquence , il venoit lui confier un secret de la plus haute importance, et qui l'intéressoit personnellement. Après toutes les précautions nécessaires pour exciter la curiosité du patriarche, iî lui dit que le grand-domestique vouloit le chasser de son siège, ! et l'y remplacer par Grégoire Palamas, son ancien j ami. Le prélat , surpris, exprima des doutes, et demanda des preuves. Apocauque, qui n'en avoit point, mit à leur place les sermens les plus exécrables ; " et , pour le I mieux persuader de son dévouement et de son intention de partager ses dangers , il lui proposa sa fille pour son fils , cette alliance devant rendre tout commun entre eux, le bonheur et les disgrâces. Cette proposition \ combla de joie le prélat. Les articles furent arrêtés, les
« Ce sont les propres expressions étoit marié , et qu'il avoit des en- (le Cantacuzène (liv. 5, chap. î8). fans. Lorsqu'il fut élu patriarche,, Nous avons oublié de dire que Jean on mit sa femme dans un couveut.
dispositions prises, et, suivant Tiisage des Grecs , les deus conlractans firent l'échange des reliques qu'ils port oient à ienr cou ; formalité qui aftachoil l'idée de saciilége à la ruplure d'uiî eiigagcnient , et ne faisoil presque toujours qu'ajouter au crime de celui qui violoit ses serniens. Us se concertèrent ensuite tous les deux sur la contluile cju ils dévoient tenir envers Cantacuzène. Apocautnie fit sentir au prélat combien il sernit imprudcul de vouloir lutter ouvertement contre I homme le plus puissant de l*em{)ire, et nécessaire de mettre dans leurs inlérêts l'impéralrice. Eu conséquence, il falloit que le patriarche confiât à cette princesse le projet qu'avoit le grand- domestique de Tégorger, ainsi que les jeunes priiices, f)our s'emparer du troue; si Timpérafrice veut des preuves, il faut lui faire voir que la recherche exige du temps; que le moindre délai causera sa perte; qu'un voile épaiscouvre lesdémarches des conjurés ; qu'en agissant dans l'ombre , il n'en vont pas avec moins île promptitude ; qu'ils sont prêts à frapper leur coup; enfin ces assertions devront être accompagnées de ce langage persuasif que le patriarclie sait si i)ien faire entendre. Tels furent les conseils et les instructions d'Apocauque. Il se chargeoit de combattre Cantacuzène, si l'impératrice l'autorisoit , et le prélat seroit fait alors premier ministre, et tiendroit les rênes du gouvernement.
Voulant attirer dans s ^n parti les personnes de l'empire qui a voient aupiès d'Asau , beau-père de Cantacuzène, le plus d influeuce et de crédit , il agit en conséquence , et s'ailressa plus particulièrement g celles qui, pouv.uit avoir à se plaindre du régent , seroient moins dispost'cs à le ilélenilre qu'à le combattre. Il commença par Asjui Andronic, beau- père de Cantacuzène. Depuis six i'.uv.vx-^: Lcs deux enfaiis languissoient dans une prison d'ot.-.i p' ur ues crimes dont ils étoient accusés, et qui ne tend jieiit à rien moins qu'à bouleverser l'empire. Il
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. âSl
avoit , à différentes époques, et récemment encore, fait anprès de son gendre, pour obtenir leur liberté, des démarches toujours inutiles* Le régent lui ayant fait observer qu'il ne pouvoit prendre sur lui d'ouvrir la prison à ses deux enfans, sans faire une injure grave à l'impératrice, et sans lui causer de justes inquiétudes, et qu'il falloit préliminairement disposer celte princesse à l'indulgence, Asan avoit été d'autant plus satisfait de ces observations, que le grand- domestique les terminoit par la pmmesse formelle d'employer son crédit à son retour d'Occident, et de se rendre caution de la fidélité de ses deux beaux-frères Afmcauque présenta sous un autre point de vue ces faits et cette promesse. Il n'eut pas de peine à prouver que, si' Cantacuzène avoit pris quelque intérêt au sort de ses beaux- fi ères , il l'auroit fait voir en saisissant les occasions qui s'étoient offertes à lui mille fois : il en rappela plusieurs ; montra que le granddomestique jouissoit d'un pouvoir absolu ; chercha les véritables motifs de sa conduite , assurant que celui qu'il donnoit n'étoit qu'un défaite ; enfin déclara clairement que c'étoit à lui qu'étoit due la prolongation de leur emprisonnement. Pour dissiper tous les doutes, il donna beaucoup de détails sur la faveur dont il avoit joui auprès du régent , sur les confidences qu'il lui avoit faites à cette époque de leur intimité , et mit dans le nombre de ces confidences le projet de laisser les deux fils d'Asan vivre et mourir en prison , parce que leur valeur et leur talens les rendoient dangereux. Ces raisonnemens spécieux firent impression sur l'esprit d'Asan, et l'éhranlèrent. Sa tendresse pour ses enfans le rendoit crédule; et le rôle que lui faisoit jouer Apocauque dans le projet qu'il lui communiquoit acheva
* Cette circonstance prouve en- pris un parti pour ou contre deux
core ia foiblesse du caractère de Can- frères , suivant qu'ils étoient inno- \
tacuzène. Avec la fermeté néces- cens ou coupables, taire dans un homme d'état , il auroLt
l'ouvrage. Ce projet étoit celui dont il avoit fait part au patriarche ; et le rôle , le même que ce prélat avoit accepté; c'est-à-dire, le gouvernement de l'état : car ce conspirateur adroit présentoit à chacun l'appât le plus puissant- En se retirant, il jura d'avance au beau-père de Cantacuzène obéissance et fidélité.
Continuant avec une merveilleuse activité le cours de ses intrigues, Apocauque , en sortant de chez Asan , ailatrouvcr ses deuxfi ères, le princeConstantin etlegrand ducisaac. Il leur fit honte de l'oubli dans lequel on les îaissoit , et dans lequel ils consentoient à vivre , leur montrant qu'ils ne tenoient point dans l'état le rang auquel ils avoient droit ; les exhortant à secouer le joiigde Cantacuzène, et leur en donnant les moyens en se réunissant à lui pour perdre le régent dans l'esprit de l'impératrice , et pour obtenir de cette princesse Tordre de le combattre. Il falloit profiter de son absence pour le frapper avec plus de sûreté. Des protestations d'obéissance terminèrent cet entretien. Les deux princes promirent à ce fourbe de faire cause commune avec lui.
Du palais de ces deux princes Apocauque se rendit chez Jean Gabalas, grand-drungaire , arrivé depuis peu de Servie, où le régent l'avoit envoyé. Il effraya celui-ci par une fausse confidence sur les mauvaises intentions du régent à son égard : celui-ci l'accusoit de trahir l'état pour le craie qui l'avoit séduit , et dont il étoit l'espion. La seule ressource de Gabalas étoit de se joindre aux personnages qui , connoissant les pernicieux desseins du grand-domestique, avoient résolu de s'en défaire. Les sermens, l'échange des reliques, et l'offre que fit Apocauque de sa fille déjà promise, consommèrent le traité.
Au grand-drungaire, Apocauque fit succéder Chumne, grand-stratopédarque. Celte conquête paroissoit plus facile que toute autre. Chumne avoit épousé la cousine de cet intrigant : c'étoit lui qui, par un propos inju-
rîenx , choqua le régent dans îa conférence qui se tint en présence des ambassadeurs du roi de Bulgarie. Âpocauque l'assure que Cantacnzène étoit toujours ulcéré par ce propos, et qu'il proposoil de s'en venger. La douceur de son caractère étant connue de Ghumne, il conservoit des doutes, lorsque son ami les dissipa par des sermens, et lui persuada que le seul parti qu'il eût à prendre, c'étoit d'entrer dans le complot qu'il lui communiqua.
Pour ne rien négiig;er, Apocaiique crut devoir s'adresser aux serviteurs les plus affectionnés de l'impératrice, atin qu'en leur entendant tenir le même langage que les conjurés, cette princesse fût plus disposée à croire l'accusation dont Cantacnzène seroit l'objet. L'un de ceux qui a voient le plus de crédit sur Jeanne, étoit Artot , venu de Savoie avec elle. Sa prudence et sa valeur le firent estimer d'Andronic. Apocauque lui persuada que le régent tenoit sur Zampée sa mère et sur lui les propos les plus désobiigeans, trouvant mauvais ({u'on eût reçu des étrangers, et qu'on eût en eux la moindre cannance. Les mêmes lêidjens donnèrent lieu au même résultat ; et l'italien fut guigné par les protestations , les sermens, Toffre d'un reliquaire, et celle d'une fille déjà deux fois promise.
Tels sont, en les abrégeant, les détails que donne Cantacuzène sur les premières intrigues d'Apocauque dans le complot dont nous verrons bientôt l'exécution. Pour éviter les répétitions, nous avons omis à dessein une particularité qui se retrouve dans tous les discours qu'Apocauque tient aux conjurés : c'est l'aveu de Timposture et de la fausseté de l'accusation dont il charge Cantacuzène ; c'est une exhortation ( toujours îa même ) à soutenir le mensonge et le parjure. Cet aveu paroit peu vraisemblable. En présentant le régent comme ayant le projet de se défaire de Fimpéraîrice et des jeunes princes, il vaîoit nnenx en être persuadé que de coave-
nir qu il n'en éfoil rien. G'ëtoit ôter aux protestations, aux sermens, toute leur valeur, inspirer des doutes au lieu de ia confiance, et courir le risque de produire un effet contraire à celui qu'on se proposoit. Une autre invraisemblance est cette triple proposition de mariage pour la même fille, offerte successivement au fils du patriarche, au grand-drungaire , enfin à l'Italien. La moindre indiscrétion démasquoit Apocauque. Ces contradichons font présumer que l'historien s'est permis des conjectures sur les moyens employés secrètement par son ennemi, et qu il lui étoit en effet difficile de connoître : mais comme les faits constatent l'intrigue et le complot, s'il est permis d'avoir des doutes sur l'exactitude des moyens, il ne l'est pas d'en conserver sur celle du récit des événemens.
Ame de ce complot, Apocauque y consacra tous les momens de sa vie. îl réunit plusieurs fois les conjurés dans le palais du patriarche. On y convint de la marche qu'il falloit adopter et suivre. C'étoit d'aller séparément chez l'impératrice; d'y tenir le même langage sur le régent , afin que cette conformité d'avis et d'accusations frappât davantage l'esprit de cette princesse. Asan et son frère Constantin firenî>Ies premières ouvertures; et, après avoir renouvelé l'expression de leur dévouement aux intérêts d'Anne, ils dénoncèrent formellement Cantacuzène comme conspirant contre l'état. Anne, étonnée, les reçut fort mal, et répondit sèchement qu'elle n'a,uroit jamais le moindre doute sur l'attachement de Cantacuzèue. Elle imposa silence à Zampée, ainsi qu'à son fils., qui tinrent le même propos. Ghumne, son fils, son gendre Slratagopule , et le grand -drungaire , n'obtiennent pas un meilleur accueil ^ et reçoivent l'ordre de ne plus tenir de pareils propos, parce qu'à son retour le grand- domestique pouvoit tirer une juste vengeance de leurs calomnies. Ce résultat découra^eoit les conjurés, qui , sans Apocauque , auroient abandonné leur entre-
ÔISTOÎRE DU BAS-EMPÎRE. 235
prise. Mais il s'étoit avancé de manière à ne pouvoir ni s'arrêter ni reculer sans le pins grand danger. 11 leur représenta que le récent alloit être iiisliult de ce qui venoit de se passer , et qu'ils seroient perdus sans retour. Il resîoit une ressource mise en réserve , comme dev^-nt être victorieuse : c'étoit la double intervention du hcaiipère de Cantacuzène et du patriarche. Le ténioignage du premier, qui lenoiî au régenl par les liens du sang et de l'amitié; celui du second , ministre de paix, a( ôfre de la vérité, dévoient par ces circonstances donner nn grand poids à l'accusation. Tous deux se présentent devant rimpératrice. Le patriarche prononça nn discours où tout étoit combiné avec une adroite perfidie. Ce prélat rappela toutes les obligations quM avoit à Cantaî cuzène, les bienfaits sans nombre qu'il en reçut toujours, son élévation sur le trône patriarchal ; et, [)arlant de sa reconnoissance , il n'y meltoil d autres bornes , qu'un rigoureux devoir qui îe forçoit à s'exposer au I reproche de la plus noire ingratitude en faisant une démarche dont le but étoit de sauver l'impératrice et l'état. Cet exorde fut suivi de la dénonciation contre le grand-domestique, que l'impératrice n'entendit pas sans nue vive émotion , à cause de l âge , du caractère et des fonctions de l'orateur. Cependant elle ne dissimîili point la répugnance qu'elle avcil à îe croire. Le prélat répliqua qu'il en avoit îul-mcme éproiné une parcrile, et qu'il ne seîoît reridu q:i'à l'évidence. As'.ne avcît solennellement protnis à Ca taciîzorur ih^ lîe ja n-ns le condanmer sans l'enten('"e. V:u). r«t \vv.iv lîaroie, elle dit au patriareh»Mp'.'ii •\dio:t îa]v<i s<'." c'er;..'nt des infornjalions , recîif^il'ir to^^iïniîberncnL i uiî.::. h s circonstances , afin d,' i'/gor hî "'^g : * à so.c . On lui donnera le temps d^ ae v>.'itndrt , eî s il esi rjc :^'. i;! coupable, il sera condanmé. CeHe î'é;)0:ist ht trenibier « le
Qan\àci\zèncd'[ nii' Hpensn 'non- c^fcx de pri;>;ence U'et.piit pour ré rirdepeurj et ccpcndaul lui doun^ poaJrc tjut ce qu'il y avoit de rai-
S36 HISTOIRE DU BAS-ExMPïRE.
préiat, qui -tenta de démontrer le danger que i on couroit par ie moindre délai , représenta le parti qn'avoit le régent dans la capitale comme formidable par le nombre de ses amis et leurs moyens; ce nombre ne fera qu'augmenter ; et la présence de Gantacuzène , qui ne reviendra pas seul, consommera la ruine de l'état. Il termine son discours par prier la princesse d'écouter Asan , à qui l'on ne pouvoit supposer l'intention dd perdre son gendre par des calomnies, et de plonger sa propre fille dans le désespoir. Les argumens d'Asan avoient , il en faut convenir , une force irrésistible , parce que le succès du complot supposé le mettoit au premiev rang en faisant sa fille impératrice: il sacrifioit donc, en dénonçant son gendre , son propre intérêt à celui de l'état. Il se servit du refus qu'avoit fait Gantacuzène à la princesse au sujet du mariage entre sa fille et Jean Paléologue , et tira de ce refus une preuve de ses mauvaises intentions envers le jeune prince Le dévouement d'Asan devoit paroitre d'autant plus grand , que îe siècle où l'on voyoit des actes de cette espèce étoit passé depuis long-temps, et que la seconde Rome ^ n'en!, avoit point oEevt d'exemple. Les mœurs du temps et le caractère des Grecs rendoient peu croyable cet excès de vertu. La position d'Asan et ses rapports avec son gendre justifioient complètement celui-ci, et dévoient faira, conclure qu'il ne prenoit parti contre Gantacuzène que parce qu'il n'en attendoit rien , et qu'il trouvoit plus
sonnable ou de spécieux à dire dans l'aveu qu'il fait de l'i'ndignùé de 1
la circonstance. Oubliant qu'il a , l'éiu ; le second , par ie récit qu'il
dès l'origine , présenté le patriarche fait de plusieurs actions du prélat,
comme un homme nul , qui n'avoit qui démentent l'idée qu'en donne
point le talent de la parole , il lui l'historien.
met dans la bouche les plus beaux ^ IL aime mieux être empereur
discours du monde. Gantacuzène ne cjue d'at^oir un gendre qui le soit.
peut éviter le reproche d'inconsé- Ce sont les expressions rapportées
quence ou de contradiction. Le pre- par Cantacnzène.
mier est mérité par l'élection du * C'est ainsi qu'on appeloit Con-
patriarche, qu'il obtint du clejgé en stantinopîe.
employant la force et la ruse, et par
<î'avantages à se mettre au nombre des conjurés. Mais ces réflexions ne peuvent se faire qvi'après révénenient ; et l'impératrice n'avoit pour défendre îe régent que l'eslime qu'elle lui portoît, et que depuis long-temps on aUéroit par des attaques répétées.
La princesse qui, au rapport de Cantacuzène, ne poiwoit ni croire ce qui lui pnroissoit incroyable , ni refuser de croire ce que lui certijioient tant de personnes dignes de foi, se livrant à la plus vive douleur, prit le ciel à témoin de la pureté de ses intentions, et remit ses intérêts et ceux de ses enfans entre les mains du patriarche et d'Asan, les laissant maîtres de délibérer sur les mesures que dictoient la prudence et la sûreté de l'état. A peine ce consentement fut-il donné, que les conjurés firent garder à vue la mère du grand-domestique, son fils Andronic, la femme de Mathieu, son fils aîné, qui, tous les trois, étoient alors à Constantinople. Apocauque fut fait gouverneur de cette capitale. Présumant bien qu'il lui seroit difficile de se faire obéir par les personnes formant les classes an -dessus du peuple, il jngea qu'il falloit commencer par leur inspirer de la terreur, et conséquemment armer ce peuple et l'exciter. En peu de temps il se rassemble , et se porte sur la maison de Cantacuzène pour la piller et la détruire : mais la mère du régent ayant paru sur une terrasse pour s'informer de ce qu'on demandoit, la vue de cette femme respectable dissipa l'attroupement. Alors le nouveau gouverneur tourna sa fureur contre les amis et les partisans du grand-domestique. Les uns furent arrêtés, les autres s'échappèrent par la petite porte de Porphyrogénète : ils étoient au nombre de quarantedeux, et conduits par Apelmène, intime ami du régent. Sortis de la ville, ces derniers députèrent vers l'impératrice Nicéphore Cantacuzène , cousin du grand-domestique, et Jean Gabalas, qui ne s'étoit pas encore prononcé. Tous deux étoient chargés de faire des excr.ses à
îa princesse sur leur sortie de la caj»i!ale, otîranl de rentrer aussitôt , pourvu q\rene leur fit assurer qu'ils n'avoieut rien à craieidre. Au lieu de s'acquitter de sa mission , Gabalas biaina la conduite de ceux qui la lui avoieîit donnée, accusa le régent en répétant lescalom* nies des conjurés , et se joignit au patriarche. L'impératrice, pour le récompenser, le fit protosébaste , et pins tard grand-logo! hète. Quant à Nicéphore, on le mil en prison. Les biens des absens furent pillés, et quelques maisons démolies. Dès qu'ils apprirent la perfidie de Gabalas, les fugitifs, voyaiit qu'il n'y avoit plus d'espoir de saîut pour eux en ronîrant dans la capitale, se rendirent à Didymolique auprès du régent, et lui racontèrent cequis'étoit passé, il refusa d'abord de les croire, tant le changement de 1 impératrice lui paroissoit in- %'raisemblable ; et, s'imaginant qu'ayant mécontenté cette princesse, ils avoient inventé quelque fable pour se justifier, il se disposoit à les renvoyer, lorsque la nouvelle qu'il révoquoit en doute fut confirmée par les rapports de plusieurs personnes successivement arrivées de Constantinople. Avant de prendre le parti qu'exi^ geoient la prudence et l'intérêt de sa conservation , il crut devoir épuiser tous les moyens pour éviter la guerre civile, et, dans ce but, députer vers l'impératrice. Il choisit Gauras , supérieur d'un monastère, et renommé pour son adresse, sa connoissancc du monde et ses vertus. Il le fit accompagner de Sguropule, le plus intelligent et le plus dévoué de ses domesliqnes. Attester son innocence, prier l'impératrice di* remplir la promesse qu'elle lui avoit faite de ne jamais le condan^ner sans Fentendre , lui demander un tribunal et des juges, tel éîoit l'objet de la mission de ces envoyés. A peine arrivés à Séîivrée, des valets d'Apocanque s'emparent de leurs chevaux, de leurs effets, et les mettent eu prison. La nouvelle de cet outrage cause dans Didymolique une indignation générale. On veut prendre les armes, aller
délivrer les prisonniers , et venger cette injure. Cantacnzène eut beaucoup de peine à calmer les esprits , et n'y parvi it qu'en faisant voir que cette violation du droit des gens s'efoit faite à l'insn de l'impératrice.
En effet, dès qu'Anne apprit cet événement, elle en témoigna de la colère , fit rendre aux deux envoyés ce qu'on leur avoit pris , et donna l'ordre précis de les amener devant elle. Quand ils furent en sa présence ils exposèrent le sujet de leur ambassade, demandant des juges pour Cantacuzène, et s'offrant eux-mêmes pour répondre de son exactitude à comparoitre. Le silence du conseil prouvoit qu'on ne pou voit repousser ces propositions, lorsque îe seul Apocauquese leva. Sentant le danger que lui faisoit courir une pareille marche, en mettant au grand jour son imposture et ses projets, il fait un signe de la main pour annoncer qu'il va parler; et, quoique l'usage et le respect lui fissent un devoir de demander à Timpératrice son agrément, il prit en effet la parole, et vomit contre le régent mille injures, le traitant de fourbe , de parjure y et tâchant de le noircir par d'autres mois encore plus déshonnêtes et plus sales Enhardis par ce langage, ses partisans se moquent des deux ambassadeurs, qui , après avoir été le jouet de leurs railleries, sont une seconde fois reconduits en prison. Getîie scène se passa devant l'impératrice , qui , ne donnant aucune marque de blâme ou d'approbation, sembloit étrangère à l'objet de l'assemblée, soit qu'elle reconnût, mais trop tard, qu'elle n'étoii plus maîtresse, soi} qu'élite partageât les sentimens des conjurés contre Cantacti7.ène. Autorisé parce silence, Apocauque ne garda plus de mesures. La garde delà mère et des o.nfans du régent est doublée; oo l'ail écrire au jeune empereur des circiUaires pour defesidre a ses sujets de donner asile au grand-dpmeitique : Cantacuzène est déclaré traître
Expression de Gantacuzènç , îiv. 5, chap. 20, trad. de Cousin.
3^0 HISTOIRE DU ÎÎAS-EMPÎRE.
à la patrie , et Tordre est donné de s'emparer de sa personne, ou, s'il re'sis'te, de le combattre.
Quoiqu'il fût iristruît de ces circonstances, Gantacuzène , toujours fidèle à son sysîème, toujours temporisant , ne voulut agir que lorsque le délai qu'il avoit lui -même assigné pour le retour de ses envoyés fut expiré. L'impératrice lui dépêcha un officier nommé Syrace , chargé d'une lettre dans laquelle elle lui défendoit de se mêler des affaires publiques, de sortir de Didymotiqiie , et de commander les troupes, lui disant qu'elle ne lui donnoit point le motif d'une pareille défense , parce qu'il Tapprendroit bientôt avec le public. Apocauque avoit écrit de son côté une lettre outrageante , mais la princesse ne voulut point qu'elle fût envoyée , et ne l'obtint qu'avec beaucoup de peine et en usant de son autorité.
A la lecture de la lettre de l'impératrice, les partisans de Gantacuzène frémirent d'indignation, et proposèrent de prendre les armes. Le régent mit l'affaire en délibération. Dans un discours très-long il rappela ses services, et, témoignant l'horreur que lui inspiroit la guerre civile, il exprima le désir de se livrer à l'impératrice pour évl?.er un aussi grand fléau. Ses partisans lui répondirent que cette démarche ne l'empêcheroit point, parce qu'elle n'auroit d'autre résultat que d'assurer au plus vil , au plus méprisable des hommes l'autorité souveraine , et qu'aucun d'eux ne voudroit jamais se soumettre aux ordres d'Apocauque. Tous déclarèrent qu'ils appeleroient plutôt à leur secours le roi des Bulgares ou le crâle de Servie, pour remettre à l'im de ces princes les provinces dont ils étoient gouverneurs, ou les places dans lesquelles ils commandoient. Ils finirent par l'exhorter à se revêtir des marques de la dignité impériale pour remplir les intentions ou plutôt les ordres d'Andronic, qui pendant sa vie avoit voulu l'associer à l'empire , et , dans ses derniers moniens , lui pre-
scrîvît , pour le salut de l'état , de prendre les rênes du gouvernement. Les amis du régent, paroissant inébranlables dans leur résolution , Cantacuzène trouva leur a^^is raisonnable et juste, et cependant eut l'air, dans son discours, de donner à son consentement tous les caractères de la résignation. Il leur fit sentir que le succès de leur cause dépendoit de leur union , et pria ceux qui ne partageroîent pas l'opinion générale sur le parti qu'on prenoit , de le déclarer avec franchise et de se retirer; enfin il avertit qu'il établiroit de l'ordre, une discipline sévère , et que ceux qui ne s'y soumettroient pas , et pilleroient ou troubleroient les citoyens, seroient rigoureusement punis.
Cantacuzène, dans les dispositions qu'il avoît prises pour la guerre d'Occident , s'étoit fait précéder de troupes soudoyées , qui l'attendoient à Chalcidile, ville de Thrace , sous les ordres de Mathieu , l'aîné de ses enfans. Il les fit venir à Didymotiqiie pour assister à son couronnement. Il envoya sa femme au fort de Bérée pour mettre en liberté ses deux frères qui y étoient détenus. Ainsi les vœux d'Asan se trouvèrent remplis d'une manière à laquelle il ne pouvoit s'être attendu. Le régent fit passer dans les villes de Thrace et de Macédoine des proclamations pour y faire reconnoître son autorité : elles étoient accompagnées de lettres particulières adressées aux commandans. Ces lettres et ces proclamations furent reçues par les uns avec respect et l'intention d'obéir, et par les autres dans des sentimens contraires. Des agens d'Apocauque ayant rencontré quelques-uns* de ceux qui les portoient , les saisirent , les garottèrent et les envoyèrent à Constantinople. Les conjurés furent transportés de joie d'avoir en leur possession des preuves de la rébellion du grand-domestique. Ils les remirent à l'impératriceaprès les a voir publiées. La princesse envoya ces lettres à la mère de Cantacuzène pour la convaincre du crime de son fils. Cette femme , douée d'une grande
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fermeté de caractère, répondit qu'il aiiroit fallu convaincre Cantacuzène et l'écouter dans le temps qu'on l'accusoit ; qu'en tenant cette conduite , l'impératrice auroit évité bien des maux ; qu'ayant , elle, des preuves de l'injustice du gouvernement par les traitemens qu'on lui faisoit éprouver en la renfermant chez elle, et par la violation du droit des gens envers les envoyés de son fils , elle pensoit qu'on l'avoit réduit aux dernières extrémités; enfin qu'elle croyoit donner un bon conseil en rappelant que les qualités, l'expérience et les talens de Cantacuzène, dévoient faire faire quelques réflexions sur le parti que l'on prenoit envers un homme qui avoit plus d'inclination au bien qu'au mal. On la récompensa de sa franchise en l'enlevant de sa maison pour la mettre en prison dans l'intérieur du palais, en pillant ses meubles et confisquant ses biens.
Quand les ornemens impériaux furent prêts, on fixa au 26 octobre le jour du couronnement. Voici le récit qu'en fait Cantacuzène « Tout ce qu'il y avoit à Didymotique « de personnes de quelqiio qualité que ce soit se trouva « devant le palais du nouvel empereur. Là il mit pre- « mièrement la robe impériale en présence de l'assem- « blée. Il prit ensuite les brodequins de pourpre. Ses « parens lui chaussèrent le pied droit; les principaux « des Latins soudoyés lui chaussèrent le pied gauche. *t II prit lui-même le bonnet qui avoit été mis aux pieds « de la mère de Dieu, et le mit sur sa tête. Quand il fut « vêtu de la sorte, la proclamation fut commencée par K ceux à qui cette charge appartenoit. On proclama « premièrement Anne l'impératrice, et Jean son fils « l'empereur, et après eux Jean Cantacuzène, et Irène sa » femme. On observa le même ordre en récitant leurs <f noms dans les prières publiques, et l'on fit aussi men- « tion de celui de Jean, patriarche de Constantinople.
^ Hist. des empereurs Aadronic et Jean Paléologue , par Cantacuzène, liv. 3 , chap. 27,
« Après la proclamation , l'empereur alla, suivi de toute « la cour, faire ses prières dans l'église de Saint-George, « surnommé Paléocastrien. Il y donna l'ordre de la « chevalerie à quelques Latins. De retour à son palais , « il y dîna avec l'impératrice sa femme, en présence « de toute la cour. Jean et Manuel, frères de l'impéra- « trice, et Jean l'Ange, cousin de l'empereur, les ser- « virent à table. Le lendemain on reprit le deuil de la « mort d'Andronic «. »
Des circonstances fort minutieuses en elles-mêmes, mais auxquelles l'esprit du temps et la manie d'interpréter et de chercher des présages donnoient beaucoup d'importance, troublèrent l'esprit de Cantacuzène. Dans les vêtemens qu'il prit le jour de la cérémonie, la robe de dessous se trouva trop étroite , et celle qui la couvroit beaucoup trop large : un passage de l'Evangile du jour annonçoit aux apôtres des persécutions et des trahisons. On en fit l'application au nouvel empereur; on vit dans la robe trop étroite un mauvais augure, au lieu de n'y voir que la maladresse d'un tailleur. Cantacuzène envoya consulter l'évêque de Didymotique, qui passoit pour un prélat instruit et vertueux; mais il étoit piqué de ce que dans le couronnement on s'étoit passé de son intervention. Il répondit qu^il n'étoit pas honnête de lui mander ses affaires lorsqu'elles étoient faites; qu'il fallait que celui qui avait mangé des figues vertes en eût les lèvres enflées ; il lui rappela Tavertissement qu'il
a Ce deuil se portoit en blanc. Le de l'associer à l'empire. Les deux
récit de Cantacuzène, offert textuel- fils d'Asan restèrent avec lui, et le
lement , peut donner lieu à quelques résultat de l'odieuse conduite du
remarques. D'abord il ne parle plus père fut de voir ses en fans dans le
de lui qu'en se servant du titre d'e/w- parti d'un homme qu'il forçoit à la
pereur : ensuite il se fait nommer le rébellion; et sur la tête de sa fille
dernier dans la proclamation, et re- la couronne qu'il avoit eu l'air de re-
connoît ainsi l'impératrice Anne et pousser en dénonçant son gendre ,
Jean Paléologue. Par cet ordre il et qu'Irène n'auroit jamais eue, si le
faisoit revivre le droit qu'il avoit reçu prince Asan fût demeuré fidèle à
d'Andronic, dont la volonté , d'après Cantacuzène. le témoignage de Cantacuzène , étoit
lui avoît donné un jour de se défier d'Apocauque, cl la réponse <|n'il reçut de Cantacuzène, que peut un œuf contre une pierre? Cependant l'évêque adoucit ses remontrances en lui prédisant le succès de son entreprise, mais après beaucoup de difficultés et d'obstacles.
Ayant l'esprit plus tranquille, Cantacuzène se prépara à la guerre, et commença par l'organisation de son armée. Il en fit assembler les officiers, ainsi que ceux qui étoîent revêtus de quelque dignité. Devant eux il protesta de nouveau de la pureté de ses intentions, prit je ciel à témoin de la nécessité où il étoit réduit de prendre les armes pour sa défense. Il les remercia de leur zèle , exigea que ceux qui avoienl leur famille dans les villes ennemies y retournassent, ne voulant point que leur affection causât le malheur et la ruine de leurs enfans et de leurs femmes. Il fil ensuite payer les troupes, en ajoutant à leur prêt une gratification, et ne retint auprès de lui que ceux qui n'étoient point mariés. Il forma seize cohortes, dont il donna le commandement à ses deux beaux-frères Manuel et Jean , qui dévoient prendre des positions aux environs de Constanlinople, et se camper sur les bords du fleuve Mêlas pour empêcher les sorties de la garnison. Il se réserva le soin de faire déclarer en sa faveur Périnthe et Sélivrée , qui prétendoient rester neutres, et ne reconnoître aucun de^ deux ertspereurs. La possession d'Andrinople étoit importante. Les principaux habitans reçurent avec joie les lettres de Cantacuzène; mais la populace, excitée par deux ouvriers nommés Brane et Francopule , profita de l'occasion pour piller les riches , les enfermer dans une tour et se porter aux derniers excès. Ce fut la première étincelle d'un incendie qui embrasa toutes les villes de Thrace et de Macédoine, dont la population fut dèslors divisée en deux partis, l'un pour et l'autre contre Cantacuzène. Dans toutes, le clergé lecombattoil par des excommunications et des libelles. De tous côtés les gens
HISTOIRE DU BAS-EMPÎRE. 2l^5
qui n'avoient rien profiloient de Toccasion pour piller les autres. A ce sujet il remarque lui même qu'il semble qu'il y a plus fie probité en temps de paix qu en temps de guerre, parce que le premier temps ne jour ait point V occasion de mal faire.
Le peuple d'Andrinople, s'étant saisi des principaux habitans , les envoya à Gonstantinople chargés de chaînes. Craignant d autant plus la vengeance du nouvel empereur que la ville étoit sans garnison , ils envoyèrent demander du secours au roi de Bulgarie. Il y vint en diligence, comptant mettre sous sa domination cette ville, la seconde de l'empire ; mais on lui déclara qu'on l'appeioit comme allié , non comme souverain. Sur ces entrefaites les troupes campées sur les bords du fleuve Mêlas, voyant Gantacuzène menacé par les Bulgares, reculèrent malgré ses ordres, et même une partie déserta pour entrer à Gonstantinople. Jean Vatace, capitaine des Acyraïtes , fut de ce nombre. Le roi de Bulgarie , n'ayant pu s'emparer d'Andrinople comme il l'auroit I voulu, crut pouvoir sans risque diviser son armée pour parcourir la Thrace et la piller. Mais une partie fut complètement battue par Jean , qui revenait avec sa troupe des environs de la capitale, et l'autre par des Turcs qui, profitant de la guerre civile, commettoient mille dégâts dans la province. Le roi , hors d état de faire résistance, si Gantacuzène l'attaquoi t , lui envoya demander la paix. Elle lui fut accordée. Le nouvel empereur crut ensuite devoir faire une dernière tentative auprès de l'impératrice en lui députant deux envoyés : l'un nommé Jean ïîothe , appartenoit à l'Ange, éch;^nson, et l'autre étoit son fidèle Démétrius Scuropule. Le premier fut mis en prison , et le second dans un cachot obscur, après avoir éîé fustigé, rasé et promené dans les places publiques. Syrale, l'un des amis de Gantacuzène, éprouva le même traitement. Toutes les villes de la
Thrace, à l'exception de Pamphyle, de Piine et d'un fort nommé Emputhion , s'étant déclarées pour l'impératrice, le bien qu'il avoit dans ces places fut abandonné au pillage. Asan, nommé général de l'armée de Constantinople, s'avança dans cette province pour combattre celle de son gendre. Mais la rigueur de la saison les empêcha d'en venir aux mains. Les étrangers voisins des terres de l'empire ne laissoient pas échapper une occasion aussi favorable d'exercer leurs brigandages, et le firent impunément. L'empire grec se trouvoit dans l'état le plus déplorable. Cantacuzène fit sur Andrinople ime seconde tentative aussi inutile que la première. Pour avoir des secours ou des alliés, il envoya des am-^ bassadeurs à Monomaque, gouverneur de Thessalie; à Synadène, protostrator, gouverneur de Thessalonique ; à Guy de Lusignan, fils du roi de Chypre et son allié. Le premier refusa de les recevoir; le second, piqué contre Cantacuzène de ce qu'il avoit fait son entreprise sans le consulter, se plaignit de son injurieux oubli, et renvoya les députés. Quant à Lusignan, il reçut plus mal les ambassadeurs, et sous leurs yeux fit piller les biens de leur maître. Après s'être ensuite expliqué de la manière la plus injurieuse sur le compte de celui qui les envoyoit, il ordonna, contre le droit des gens, qu'il» fussent mis en prison. Il rompit enfin le traité qu'il avoit conclu avec Cantacuzène, dont Manuel , le second de ses enfans, devoit épouser la fille de Lusignan. Le pillage, fait par les ordres de ce dernier, eut lieu dans un grand nombre de villes et dans les provinces où Cantacuzène avoit des biens. D'après .l'énumération qu'ilprésente lui-même, sa fortune étoit immense. Sans compter ce que ses amis mirent en sûreté, ni le don qu'il fit de deux cents vases d'argent , la portion de ses trésors que l'on confisqua suffit pour équiper une flotte de soixante-dix galères. Le nombre de ses troupeaux étoit
prodigieux «. On a calculé, par les mille paires de hœnfs qui étoient employés à la culture de ses domaines, qu'il devoit avoir soixante-deux mille cinq cents acres de labour. Si Ton songe que ses possessions étoient en grande partie dans la Thrace, province la plus maltraitée par tous les partis, et que sa probité ne fut jamais attaquée ni suspecte, on aura lieu de s'étonner d'une pareille fortune. Ses ennemis avouent qu'au milieu des déprédations publiques il garda seul une modération et une retenue que personne n'imita. La grande faveur dont il jouit auprès d'Andronic et les libéralités de ce prince peuvent expliquer l'état florissant de son ami , sans éviter à celui-ci le reproche de n'avoir point appris à son maître à être un peu plus économe du trésor public.
Les deux armées n'exerçoient aucun acte d'hostilité, parce que la rigueur du froid suspendoit leurs opérations. L'une étoit à Gonstantinople et l'autre à Didyniotique. Cantacuzène commençoit à perdre courage, se voyant abandonné des trois principaux chefs sur lesquels il avoit cru pouvoir toujours compter. Il sentit, mais trop tard, la faute qu'il avoit commise en ne leur confiant pas , non les projets qu'ils lui supposoienl , puisque la révolte étoit spontanée , mais la nécessité dans laquelle il s'éloit trouvé de prendre la pourpre, et les raisons qu'il avoit eues de le faire. L'abandon de Synadène l'affligeoit le plus, parce que, depuis longtemps , ils étoient liés d'intérêt et d'amitié. Sa défection , effet de l'amour -propre blessé, ne fut pas de longue durée. Synadène eut des remords de sa conduite envers son ami. Se repentant d'avoir éconduit ses ambassadeurs, il lui envoya un homme fidèle et discret pour lui promettre de lui livrer Thessalonique au retour du prin-
* Cinq mille bêtes à cornes , cin- mens, trois cents mulets, cinq cents quante mille porcs , deux cents cha- ânes , et soixante-dix mille moutons, meaux, deux mille cinq cenis ju-
temps , et l'engager à venir alors se concerter avec lui , rassurant que ce voyage auroît pour sa cause des résultats avantageux. Ce message adoucît le chagrin de Cantacuzène, et ranima son courage. Dans le même temps, Crèle, chef de parti, qu'une troupe bien disciplinée et de grandes richesses rendoient puissant dans un temps de guerre civile, vint lui offrir ses services. Crèle , jadis étoit passé du service des Serviens à celui des Grecs avec un corps de militaires bien déterminés; et, par l'intermédiaire de Cantacuzène, il avoit obtenir des faveurs d'Andronic le jeune. Il ne l'oublioit point et venoit se mettre à sa disposition. Il fut reçu comme il devoit l'être. Sa bravoure , son activité , son caractère entreprenant, ses compagnons d'armes étoient, dans les circonstances , une ressource précieuse. Il engagea le nouvel empereur à tourner ses armes vers l'Occident, l'assurant qu'il en tireroit les plus grands avantages. Ce conseil étoit assez important pour mériter d'être attentivement examiné. Cantacuzène rassembla donc les principaux officiers et tous ceux qui étoient chargés de quelque commandement. Il les consulta pour avoir leur avis sur le choix du théâtre des prochaines opérations militaires. Ceux qui étoient de Constantinople vouloient qu'on marchât sur cette capitale, prétendant qu'à l'approche de l'armée une grande partie des habitans se déclareroit pour elle; que la prise de cette ville étoit aisée, et qu'ainsi l'on se trouveroit en peu de temps à la fin des travaux et des dangers. Ceux qui avoient quitté les provinces occidentales disoient au contraire qu'on devoit aller de ce côté , parce qu'on ne trouveroit aucun obstacle , et que les peuples étoient disposés à recevoir l'empereur : ils soutenoient que ce seroit une grande imprudence que d'attaquer en ce moment Constantinople, à cause de la multitude d'ennemis qui s'y trouvoient, qui tous étoient puissans, qui , ne voulant point que la population restât neutre , l'aigrissoient contre
Cantacuzène , et la forçoienl de prendre un parti. En commençant par aller prendre possession des provinces occidentales , on en reviendroit avec des forces suffisantes pour achever glorieusement une si grande entreprise. Les officiers de troupes soudoyées et ceux de la maison de l'empereur , qui , dans cette discussion , étoient dégagés de tout intérêt personnel, annoncèrent qu'ils iroient partout où le prince voudroit les mener. Cantacuzène adopta l'avis de ceux qui vouloient aller vers l'Occident , dont les nations s'offroient en quelque sorfÉ d'elles-mêmes, faisant voir que ce seroit agir contre la prudence et courir le risque de les avoir pour ennemies, si l'on négligeoit de répondre à leurs avances. On se prépara donc à celte expédition, qui paroissoit réunir en effet plus de probabilités pour le succès. Le reste de la mauvaise saison fut employé à fortifier Didyraotique , que l'empereur regardoit commesa capitale, et qu'il lui étoit important de conserver. Il fit creuser tout autour des fossés larges et profonds , et personne , pas même le clergé , ne fut exempt de concourir aux travaux.
Tous les préparatifs étant achevés et l'époque du dé- ,3^,^ part ( qui avoit été fixé au 5 de mars ) étant arrivée , l'armée se mit en marche. Cantacuzène laissa l'impératrice sa femme à Didymotique avec ses trois filles, et Nicéphore Dncas , qui venoit d'épouser la troisième , et qui , trop jeune encore , ne pouvoit supporter les fatigues de la guerre. Il confia la garde de la place à un corps de cavalerie chargé de repousser les attaques de la garnison de Constantinople ou celles des villes voisines. Ce corps étoit sous les ordres de Tarchaniote, de Glabas et de Jean Paléologue primîcier de la cour. Huit capitaines, dont chacun commandoit mille hommes, dévoient défendre les faubourgs, dont l'étendue exigeoit une garnison particulière. Manuel-Asan , son beau-frère, avoit le commandement général, Cantacuzène emme-
25o HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
noit avec lui ses deux fils Manuel et Mathieu , Jean Asan , Ange , échanson , son cousin , et piusieurs autres personnes de qualité, et se faisoit précéder de Constan-> tin, fils de Michel Ducas, despote, pour préparer les logemens et objets nécessaires à l'armée. Mais , comme' aucune des villes de la Thrace ne tenoit pour Tempe-' reur, ce Constantin, craigjiant pour le succès de la cause, et particulièrement pour les biens qu'il possédoit , abandonna le parti de Cantacuzène , et se retira vers Guy de Lusignan. Le besoin de fourrages détermina' l'empereur à camper près de Béra , fort situé dan^ne plaine à l'embouchure de l'Ebre, où l'on trouvoit des pâturages abondans. Il tenta de s'emparer de ce fort ^ qui n'étoit défendu que par des moines ; mais, voulant empêcher ses troupes de piller le monastère, il perdit du tenips à d'inutiles négociations. Les moines refusèrent d'écouter aucune proposition, parce qu'ayant^ précédemment livré le gouverneur qu'ils avoient envoyé pieds et poings liés à Constantinople , ils craignoient d'être traités avec trop de rigueur , et ne se fioient pas aux promesses qu'on pourroit leur faire. Tandis qu'il perdoit du temps, Jean Vatace, qui commandoit dans les environs un corps de troupe^ impériales, se jeta peuplant la nuit dans le fort avec une garnison suffisante , ei, par cette action hardie, ôta tout espoir de s'en emparer à Cantacuzène , que ce contre-temps força de décamper. Il alla mettre le siège devant Anastasiopole. Vatace le suivoit à une journée de marche, pour éviter uo engagement qui ne pouvoit que lui être désavantageux à cause de l'infériorité de ses troupes. Elles étoient compoi>ées de soldats qu'il avoit amenés de Constantinople, ou tirés des villes de la Thrace. Il tenta de s'introduire dans la ville; mais tous ses efforts furent inutiles, tant i'en-.ipereur mettoit de soin à garder les avenues et de vigueur à pousser le siège. Voyant qu'il lui étoit impossible d'entrer dans la place, Vatace fit proposer à Can-
HISTOIRE BU BAS-EMPIRE. sSl
tacïizènede seconcerterensemble, l'assurant qu'il îeserviroit avec zèle , s'excusant sur la nécessité du parti qu'il avoit pris, et lui conseillant d'aller trouver l'impératrice , prétendant que l'opinion qu'on avoit de sa foiblesseéloit la seule cause de la guerre , et qu'on feroit la paix dès que ses forces et ses moyens seroient connus. L'empereur, qui ne prenoit les armes que pour sa défense , se montra disposé à s'entendre avec Vatace, et le pria d'indiquer le lieu, le jour et l'heure où tous les deux pourroient se voir et s'entretenir. Cantacuzène , fidèle au rendezvous, attendit Vatace , qui ne parut point, et remit l'entrevue au lendemain. Ensuite il lui fit dire qu'en ayant des conférences avec lui, il craignoit de se nuire; qu'il savoit qu'on se défioit d e lui, et qu'on cherchoit l'occasion de le perdre ; enfin, qu'ayant laissé sa femme et ses enfans à Constantinople , il étoit obligé, de peur de les exposer à de mauvais traitemens, d'agir avec beaucoup de prudence. L'empereur répondit qu'il aimoit et désiroit la paix, mais que, pour l'obtenir en augmentant ses forces, il ne vouloit point de sacrifices.
Pour donner de nouvelles preuves de la sincérité de ce désir , Cantacuzène fit encore des démarches. Il écrivit au patriarche, lui rappela les sermens dont il étoit à la fois le témoin et le dépositaire; ceux qu'avoit faits l'impératrice de ne jamais le condamner sans l'entendre, ceux que lui-même avoit prêtés spontanément , et par lesquels il s'étoit engagé à prendre sa défense. Il lui faisoit voir que c'étoit pour ne les avoir pas tenus que l'empire étoit désolé par la guerre civile , le plus terrible de tous les fléaux ; enfin il lui prouvoit que ce n'étoit ni par timidité ni par foiblesse qu'il faisoit cette dernière tentative, puisque son armée étoit plus redoutable par la valeur et le nombre que celle de ses ennemis , mais qu'il n'avoit d'autre motif que l'intérêt de l'état. Un moine , se dévouant par amour de la paix, se chargea de porter et remettre celte lettre. Le patriarche
â52 triSTOIRE DU BAS-ESïPtRE.
non-seulement dédaigna d'y répondre, maïs fit mettre le moine en prison, comme un criminel qui s'entendoit avec les ennemis de l'empire. Si ce prélat avoit été moins ingrat et plus dévoué à son pays , la réconciliation eût été facile par les dispositions dans lesquelles étoit l'impératrice. Cette princesse commençoit alors à revenir des préventions qu'on lui avoit inspirées contre Cantacuzène. Elle se repentoit delà légèreté avec laquelle elle avoit permis de prendre les armes , de sa trop grande facilité à prêter l'oreille aux détracteurs du régent. La conduite odieuse d'Apocauque, ses trahisons, se présentoient à son esprit. Un jour, se trouvant seule avec quelques dames de sa cour , elle exprima devant elles la crainte quelle éproiivoit d'avoir été trompée sur le compte de Cantacuzène. Elle ajouta, qu'en examinant attentivement sa contluite depuis le commencement de la guerre, elle n'y voyoit rien qui prouvât qu'il eût jamais eu l'idée de conspirer contre elle ou contre se$ enfans ; qu'elle étoit fâchée d'avoir écouté des discours dépourvus de fondemens, au lieu de s'arrêter aux faits, qui dévoient faire tenir un autre langage. Les personnes qu'elle sembloit ainsi consulter lui demandèrent si , dans l'état des choses, et Cantacuzène s'étant fait proclamer empereur , il y avoit quelque remède au mal. L'impératrice répliqua qu'il étoit facile ; que l'on ne devoit pas trouver extraordinaire que celui qui, pendant la vie d'Andronic , avoit exercé l'autorité souveraine , quoiqu'il n'en portât point les marques extérieures, continuât de l'exercer sous la pourpre impériale; qu'il n'y auroit d'autre différence que le costume; que son fils étoit trop jeune pour régner de quelques années; enfin que le mariage projeté entre Hélène , fille du régent , et Jean Paléologne , termineroit la guerre. Cet entretien fut rapporté au paracémomène Apocanque, qui , se croyant dans le plus grand danger , se hâta de se concerter avec le patriarche et les autres complices.
La peur est contagieuse entre des coupables. Celle d'Apocauque se communiqua rapidement. Chacun vit sa perte dans la réconciliation , dans le mariage du prince avec Hélène-, et résolut à tout prix d'empêcher l'une et l'autre.
Après s'être concertés , ils virent que leur seule ressource étoit dans l'impératrice. Tout dépendait de cette princesse ; il falloit donc ou la séduire par la persuasion , ou la contenir par la terreur. Ils parurent devant elle, lui répétèrent les calomnies dont ils l'avoient entretenues, et les augmentèrent; expliquèrent leur conduite par le danger que couroit la famille impériale confiée à Cantacuzène, et s'attachèrent particulièrement à démontrer l'existence de ce danger. Unis pour la défense des intérêts de cette famille , ils lui sacrifioient leurs biens , leur honneur et leur vie : ce seroit une odieuse injustice que de payer un tel dévouement par un traité secret et fait sans leur participation avec l'ennemi de l'état. Ils ne sont point éloignés de la paix, pourvu qu'elle soit avantageuse , et qu'on les consulte avant de la conclure. Ils terminent ce long discours en demandant à l'impératrice qu'elle ne la fit point sans avoir leur avis , et désignant à cette princesse le patriarche, comme étant le dépositaire de leurs pensées les plus secrètes et de leurs dernières résolutions. Sur un signal du patriarche, ils le laissèrent achever cette comédie. Ce prélat, parlant en ministre inspiré et comme agité d'une sainte indignation, apostropha l'impératrice, et lui demanda quel démon envieux de son bonheur pouvoit lui inspirer un projet aussi désastreux que celui de se réconcilier avec Cantacuzène? Il lui déclara sans aucun ménagement que, si, contre toute raison, elle persistoit dans ce projet , ils en viendroient tous aux dernières extrémités, c'est-à-dire qu'ils commenceroient par l'immoler , elle et ses deuxenfans, au salut de l'état, plutôt que de recevoir celui qui en étoit le plus impla-
cable ennemi ; que, cette exécution faite, ils contînueroient une guerre à mort avec Cantacuzène ; enfin que, si ce dernier éloit vainqueur , s'ils se sentoient trop foibles, ils livreroienl Constantinople soit au roi des Bulgares, soit aux Ge'nois , soit aux Vénitiens, soit même aux Turcs, s'il le falloil , plutôt que d'y laisser entrer un homme qu'ils avoient tous en horreur. Une pareille audace effraya l'impératrice, qui promit de ne point faire la paix sans leur consentement , et scella cette promesse par les sermens qu'on lui demanda. Dès qu'elle eut ainsi juré , le patriarche fulmina contre elle une sentence d'excommunication dans le cas où elle manqueroit à son engagement. Ils ne se contentèrent
\ point de ces mesures, parce qu'accoutumés à se jouer de la foi du serment , celui des autres ne leur inspiroit aucune confiance. Ils ne laissèrent plus, à compter de ce moment , Timpératrice seule ; et , se partageant toutes les heures de la journée , ils se rendirent tour à tour auprès d'elle, se relevant d'heure en heure comme des sentinelles. La nuit ils avoient une femme qui , pour surveiller la princesse, recevoit une pièce d'or. Tous les matins elle rendoit compte au patriarche , qui , au lieu de vaquer à ses fonctions , passoit les jours entiers auprès de l'impératrice.
Cantacuzène étoit loin de se croire l'objet d'une haine aussi invétérée. Croyant une réconciliation possible, il la provoquoit par tous les moyens qui étoient en son pouvoir. Il crut y parvenir en faisant coïncider avec sa lettre au patriarche une démarche qui n'eut pas plus de résultat : ce fut d'engager les moines du mont Athos à députer vers l'impératrice , pour la supplier de faire cesser une guerre qui ruinoit l'empire. Les moines du mont Athos
xjouissoient d'une grande réputation de sainteté. Elle étoit due à la régularité de leur conduite , à la pureté de leurs mœurs, à la pratique des vertus évangéliques. Leur crédit devoit avoir d'autant plus d'influence dans
ia situation critique où l'on se trouvoît , qu'étrangers aux affaires politiques , ils ne s'en mêloient point , et vivoient dans la retraite. Ces religieux , voyant que l'objet du désir de Cantacuzène étoit digne de leurs soins, et tendoit à Futilité publique, se dévouèrent, et choisirent les plus considérés d'entre eux. Le premier de tous étoit Isaac , qu'on venoit consulter de tous les côtés. Venoient ensuite Macaire , supérieur du monastère de Laure ; Calliste, qui fut depuis élevé sur le trône patriarchal de Gonstantinople ; Sabas , renommé pour S'A science et sa piété ; enfin les chefs de plusieurs couvens. Ces pieux solitaires , arrivés devant l'impératrice , lui parlèrent en présence de tous les conjurés et du patriarche. Il venoient , direnit-ils , malgré leur âge , leurs infirmités , leur inexpérience, supplier la princesse de ne plus souffrir que le sang coulât, que l'empire se détruisît, que les provinces fussent dévastées, que les Grrecs continuassent d'être armés les uns contre les autres. Ce n'étoit qu'après s'être convaincus des intentions pacifiques de Cantacuzène , et chargés de sa part de deinander la paix , qu'ils avoient pu se résoudre à sortir le leur retraite, à faire un aussi long voyage. L'impératrice , loin de se fâcher de ces remontrances , les ïpprouva , quoique le patriarche l'eût prévenue contre ,:es moines. Ce prélat et ces complices se trouvèrent îans le plus grand embarras. Il y avoit pour euf un égal langer à repousser la prière des moines comme à l'ac- Mieillir. Dans le premier cas, le refus de la paix venoit l'eux , et les rendoit coupables : dans le second , ils reomboient au pouvoir de leur plus mortel ennemi. ^Dissimulant et l'impression qu'ils éprouvoient , et les entimens dont ils étoient agités, ils flattèrent ces dépués, les complimentèrent svn* leur démarche, et les caessèrent. Ensuite, les partageant entre eux, ils les isoèrent les ims des autres , essayant de les séduire , et de nettre entre eux de la division. Ennuyés d'être ajour-
nés d'un jour à l'autre pour la réponse qu'on leur avoît promise, et qu'on ne leur donnoit pas, ils demandèrent à retourner dans leur couvent. Les révoltés ne vouloient point faire cette réponse , craignant que les moines ne la publiassent , et qu'on ne vît que c'étoient eux qui causoient la guerre. Ils eurent recours à un dernier expédient : ce fat d'offrir aux religieux des dignités ecclésiastiques. Le seid Macaire se laissa corrompre par l'appât du siège archiépiscopal de Thessalonique ; on l'y nomma sous une condition à laquelle il eut l'indignité de consentir: c'étoit d'accuser ses confrères d'être partisans de Cantacuzène , et de le noircir par les calomnies déjà répétées tant de fois. Macaire s'acquitta de son rôle à la grande satisfaction de ceux qui le lui avoient donné. Quand il eut pris possession de l'archevêché de Thessalonique, il n'y eut aucune espèce de vexations qu'il ne se permît contre tous ceux qu'on supposoit conserver quelque attachement à Cantacuzène. Quant à ses confrères , ils furent punis pour n'avoir point trahi leur conscience. On fit enfermer Isaac dans le monastère de Pétrée; Sabas, dans celui de Cora. La grande réputation de ce dernier imposa quelques égards à ses persécuteurs; mais il les refusa dédaigneusement , disant qu'il seroit coupable s'il recevoit des soins de gens qui ne vouloient que la guerre et le meurtre. Les autres moines furent ignominieusement chassés. Telle fut l'issue d'une ambassade dont Cantacuzène attendoit un autre résultat, niais qu'il auroit mieux prévue s'il eût mieux connu les hommes, particulièrement ceux avec quiilavoit affaire, et qu'il lui étoit impardonnable de ne pas connoître.
Apocauque , pour augmenter sa puissance et celle de son parti , résolut de faire couronner le jeune empereur, parce que c'étoit une époque où les faveurs , les dignités , les récompenses étoient prodiguées à la cour Les conjurés , qui étoient maîtres , vouloient partager entre eux les principales, et distribuer les autres l
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leurs créatures. Celte proposition de couronnement^ faite précédemment par Cantacnzène , et repoussée comme si elle eût été injurieuse , devoit surprendre ^ parce que les motifs pour lesquels on Tavoit rejeîée existoient toujours. Le principal étoit que le jeune prince n'avoit point encore atteint l'âge fixé pour cetlè cérémonie. Apocauque et le patriarche, bravant le reproche qu'on pou voit leur faire d'être en contradiction avec eux-mêmes , firent indiquer par l'impératrice le 19 novembre pour le jour du couronnement , qui eut lieu sans aucun appareil ; et le ^4 décembre pour celui du sacre, qu'on célébra avec beaucoup de pompe. x\u nûiieu des cris de joie on enîendoit des imprécations contre Cantacuzène. A celte occasion , Apocauque se fit , donner la dignité de grand-duc , Isaac Asan celle de , panhypersébaste. Paiéologue , gendre d'ApocaïKpie , et I Chumne, furent faits grands-stralopédarques , et Zabalas proîosébaste. Le patriarche , qui étoit parvenu au faîte des honneurs ecclésiastiques , ne pouvant njonter plus haut , fit dans son costuuïe quelques changemens 1 pour l'embellir, et particulièrement pour le distinguer de celui des autres patriarches. Ceux-ci ne portoient I qu'une mitre dont la couleur étoit blanche : le prélat 1 mit de côté la sienne , et la remplaça par une mitre j d'or enrichie de broderies. Il adopta , pour signer son nom, une encre verte, dont l'usage fut interdit à tout autre qu'à lui. Dès qu'Apocauque fut grand-duc , il changea de ton et de conduite. Jusqu'alors, craignant qu'on ne découvrît ses vues ambitieuses et son projet de I remplacer Cantacuzène, il avoit mis quelque atîabilité I dans ses manières , faisant passer devant lui les membrea I du conseil , et prodiguant ces marques de politesse qui ne coûtent rien , ne prouvent rien , mais produisent toujours de l'effet. Dès qu'il fut grand-duc, il cessa d'être communicalif , devint arrogant, et s'empara de toutes les affaires , grandes et petites. Il prit tlIST. DU BAS-EMP. ÏOM. XL j 7
î Hiîendance générale des finances; il donna les compagnies des gens de guerre et les gouvernemens des villes et des provinces à ses parens , et distribua des récompenses à ses créatures. Coraine la noblesse ne pouvoit voir son élévation sans jalousie , il l'éloigna des affaires ^ afin qu'elle n'eût plus d'influence sur le peuple. Il conv ïTjença par les parens de Cantacuzène, qu'il pouvoit opprimer avec plus d'impunité. Quand il les eut obligés de screî'rei' , il persécuta les autres nobles par des mesures vcxntoîîei, c|u'il avoit soin de mettre sur le compte de riînpc'ratrice ou du patriarche. :^ Il s'a':harna plus particulièrement à la mère de Canîacu:.ène, qu'il tenoit depuis plusieurs mois étroitement enfermée. D'après ses ordres , on loi retrancha graduellement les choses les plus nécessaires à la vie : l'hiver on la laissa sans feu ; l'on adopta un système de privations dans lequel on mit un raffmement cruel. On retrancha plusieurs mets de sa table : ceux qu'on lui accordoit , servis brusquement , éioient soumis à une recherche qui en augmentoit la malpropreté ^. Des satellites gagés ne la perdoient point de voe , se tenant impudemment dans la même pièce qu'elle , vomissant mille injures contre son fiils, s'annonçant des nouvelles fausses, telles que la prise de Cantacuzène , sa condamnation , son supplice, sa mort. Elle ne put résister à de pareils traitemens, et tomba sérieusement malade. Les femmes qui lui demeuroient fidèlesdemandèrentavec instance qu'on lui envoyât un médecin. Apocauque refusa de manière à ôter toute envie de revenir à la charge. L'impératrice , qui fut informée de ces faits , en fit des reproches au patriarche , et donna l'ordre à son raédecio dé se rendre auprès de la princesse nialade. L'impie
Les marmitons enfonçoient de- qu'on pouvoit Juî écrire clandestina^
vaat la princesse leurs mains sales ment, f^oy. hist. de Cantacuzène,
et grasses dans les vases , sous le liv. 5 > cbap. 35. prétexte d'y rechercLer les lettres
loyabîe prélat voulut forcer ie médecin à promettre par serment qu'il ne prescriroit aucun remède. Celui-ci, ayant répondu qu'alors sa visite étoit inutile , on l'obligea de la faire, afin d'avoir l'air d'obéir à l'impératrice ; mais en !e prévenant que, s'il s'avisoit de soulager la malade , il ne devoit imputer qu'à lui tous les maux qui lui arriveroient. Effrayé de ces menaces , le médecin fit à la mère de Gantacuzène une courte visite, pendant laquelle îa terreur le rendit muet. N'osant proférer un mot devant les gardes , il indiqua par signes que la malade avoit besoin d'être saignée , et se retira promptement. Les femmes qui la soignoient ne purent obtenir de chirurgien. Consumée par la fièvre , accablée de chagrin , elle mourut le 6 janvier, entre les bras de Théodora , sœur de l'empereur Andronic , et veuve de Michel, roi des Bulgares. Cette princesse, réfugiée à Gonsîantinople , où eile avoit pris l'habit religieux, apprenant à quelle extrémité la mère de Canlacuzène étoit réduite , alla lui prodigiier trop tard d'inutiles soins , et reçut son dernier soupir. C'étoil de sa part une marque de sa reconnoissance pour les témoignages d'intérêt qu'elle en avoit reçus jadis. Elle fit déposer soa corps dans le monument de ses ancêtres , le monastère de Marte , construit par l'aïeule de la défunte , qui éloit sœur de Tempereur Michel, le premier des Paléoîogues. C'est ainsi qu'étoit traitée une femme issue du sang impérial , et parente de Jean , prince régnant. Après avoir rendu les derniers devoirs à la mère de Canlacuzène, Théoflora fit des reproches à l'impératrice sur la dureté avec laquelle elle avoit été traitée. La princesse crut se justifier en rejetant tout sur ses ministres, et en protestant de son ignorance. Peu d'insîans après sa mort , Apocauque fit faire des perquisitions rigoureuses des biens et de l'argent. Ces recherches furent accompagnées d'excommunications contre ceux qui pourroient être détenteurs ou dépositaires. La plu-
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part rapportèrent les sommes qui leur avoient été cofi* fiées. Tout fat partagé, sous la direclion d'Apocauqne , entre loi, Zabalas, protosébaste , Ginname, trésorier , et les eunuques dont les conjurés se servoient. Le sort de la mère de Cantacuzène parut faire quelque impression sur l'esprit de l'impératrice; elle hasarda de nouveau Texpression de son désir pour la paix. Mais les ministres îa menaçoient ; et, pour mettre de leur côlé les apparences et le prétexte du bien de l'état , ils lui menèrent des espions , qu'ils avoient préalablement instruits de leur rôle , et qui lui rapportèrent que , cessant toute dissimulation , Cantacuzène disoit ouvertement que le seul moyen de terminer la guerre étoit de la mettre à mort avec ses enfans , et de faire supplicier le patriarche , le grand-duc et leurs adhérens. On avoit eu soin de disposer dans la salle du palais , pour entendre ce rapport , des témoins qui , n'étant point dans la conspiration , crurent les premiers la déposition qu'ils entendoîent , la publièrent avec un air de persuasion qui ne permettoit pas de douter de leur véracité. Ces témoins de bonne foi, qui ne soupçonnoient aucun subterfuge, rendirent ainsi de grands services aux conjurés, qui profitèrent de la disposition des esprits pour faire déclarer que celui qui parleroit d'accommodement seroil déclaré ennemi de l'état , et traité comme tel.
Pendant que ces événemens se passoient à Constantinople, Cantacuzène s'étoit, comme nous l'avons vu y ? mis en campagne. Ayant échoué devant Béra, il crut être plus heureux en mettant le siège d^îvant Anasta- Sîopole, qu'il pressa vivement quand il vit que Vatace | avoit iflutôt le dessein de retarder ses opérations, en Inrl demandant des entrevues auxquelles ce dernier ne venoit # pas, que l'intention sincère de se concerter avec lui* sur les moyens de faire la paix. Pour réparer le temps perdu, il ordonne à ses troupes de se préparer à un assaut général, et fait en conséquence toutes les dispo-r
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. sGî
sitîons nécessaires. An point du jour tout fut prêt; on se battit avec acharnement. Le soir on dressa les ëcheiles, et l'on approcha ies machines dont on avoit besoin; niais la nuit suspendit les opérations. Les assiégés en profilèrent pour paroître sur leurs murailles et déclarer à Gantacuzène qu'ils oiîroient de se rendre, s'il vonloit accorder une amnistie. îl reçut avec joie celte nouvelle, et leur fit dire qu'il oublieroit* tous leurs tor(s et leur accorderoit ce qu'ils lui demandoient, s'ils vouloient lui envoyer des députés avec lesquels il conviendroit des conditions et concluroit un traité. Les premiers de la \iile, tant du clergé que de la bourgeoisie, se présentèrent en effet. Ils s'excusèrent d'avoir pris les armes contre hii, et se justifièrent par le serment qu'ils avoienfe fait précédemment à l'impératrice ^ de s'opposer à tous les ennemis de cette princesse et de prendre les armes pour elle. Gantacuzène les reçut avec douceur, et leui* expédia des lettres dans lesquelles il leur accordoit ce qu'ils désiroient; mais une personne attachée à la mai- ^ son de l'empereur sortit avec eux , les accompagna pendant quelque temps , et leur conseilla de ne point rendre leur place, parce que Tempereur étoit obligé de se rendre le lendemain à Thessalonique, et que même il avoit donné des ordres à cet effet. Les ambassadeurs, avant de rentrer dans la ville, firent dire à Gantacuzène qu'ils ignoroient la dernière détermination des habitans. G'étoit pour colorer la conduite de ceux-ci, dans le cas où, profitant de Tavis qu'on leur donnoit, ils ne voudroient point ouvrir leurs portes malgré le traité. Ge fut en effet ce qu'ils firent : ils se préparèrent à se défendre de nouveau. Le jour suivant , les ambassadeurs parurent sur les murailles, annonçant qu'on n'étoit point d'accord, et que, puisque l'empereur devoit se rendre à Thessalonique , ils délibéreroient pendant son absence, et lui feroient part, h son rétour, de leur dernière résolution. Au lieu de les punir, en recom^.
mençant l'attaque avec pîns de vigueur, Cantacuzène leva ie siège, perdant ainsi par sa faute une place importante , ponr n'avoir pas retenu comme otages une partie des députés , et renvoyé les autres avec un détachement pour prendre possession de Tune des portes de îa ville. On a plus d'une faute de ce genre à reprocher à l'empereur pendant cette campagne, et l'on remarque quelquefois dans sft conduite militaire de l'hésitation eî de îa timidité.
Il prit, comme il l'avoit annoncé, la route de Thessalonique, parce que, Synadène ayant promis de l'introduire dans cette place à une époque convenue, cette époque étoit arrivée ; mais il falloit faire avertir le protostrator de sa présence dans le canton; et îa surveillance très-active de Guy de Lusignan , qui faisoit une police très-sévère, rendoit la chose difficile. Cantacuzène se servit d'un stratagème qui lui réussit; ce fut de faire conduire à Synadène un soldat dont un autre avoit lié les mains : celui-ci devoit demander au protostrator justice contre son camarade, qu'il accusoit de lui avoir volé son cheval. Ils traversèrent le pays sans être inquiétés, entrèrent dans Thessalonique, et remirent les lettres de Cantacuzène , qui , après avoir laissé des vivres et des soldats dans l'ancienne ville d'Abdère, s'étoit campé près de Philippe pour y attendre la réponse de Synadène. Le protostrator , dont la fidélité étoit ébranlée de nouveau , et qui paroît n'avoir eu d'autre dessein que de se mettre du côté du plus fort , fit dire à Cantacuzène qu'il ne pouvoit dans le moment lui livrer Thessalonique, parce que les circonstances n'étoient rien moins que favorables ; que ses forces n'étoient pas suffisantes, et qu'il devoit avant tout se réunir à Crêle. Cette réponse, à laquelle il étoit loin de s'attendre, lui inspira de la défiance. Il continua cependant sa marche et vint se camper dans un bourg nommé Cadonyane, d'où il députa vers Grêle, pour le prier de venir h
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joindre suivant levirs conventions. Mais, à son îour, celui- ci prétexta des motifs pour ne pas les tenir. Il craigiioit d'être pillé. Ses richesses étant dans les faubourgs de Méiénique, il vouloit s'en rendre maître, et i'assuroît que, dès que cette expédition auroit réussi , il iroit le retrouver avec joie. Telle fut la réponse dé Crêie, réponse qui contraria beaucoup Cantacuzène. Pour ôter toute excuse à son allié, il essaya de s'emparer de Méiénique ; et comme les fortifications de cette place auroient exigé un siège en règle, il voulut la réduire par composition. En conséquence, il envoya quelqu'un de confiance proposer aux amis qu'il avoit dans cette ville de la lui livrer. Sur ces entrefaites, Guy de Lusignan, l'évêque de Phère et Monomaque, tous ennemis de Cantacuzène, mirent des espions en campagne pour découvrir l'état de son armée, en connoître le nombre et la qualité. Ces espions ayant été saisis , il se les fit amener , passa devant eux la revue de ses troupes, et les renvoya pour faire leur rapport à ceux qui les avoient envoyés, en les chargeant de lettres pour eux. Dans ces lettres il prenoit la peine de réfuter les calomnies dont il étoit l'objet, et se justîfioit en faisant des protestations accompagnées de serment. On lui fit la réponse que méritoit une démarche aussi déplacée de la part d'un homme qui s'étoit fait proclamer empereur; c'est-à-dire, des doutes sur sa véracité; des réflexions sur la facilité avec laquelle il prodiguoit depuis peu les sermens , lui qui n'en faîsoit jan)ais quand il gouvernoit Tétat. Cantacuzène répliqua par une dissertation très-édifiante sur les sermens , leur valeur, les circonstances où ils étoient nécessaires, les exemples sur lesquels il fondoit sa doctrine, mais qui auroit mieux convenu à un évêque qu'à un guerrier. Sa négociation pour se rendre maître de Méiénique eut un résultat plus heureux que son sermon. Les amis qu'il 9 voit dans cette ville la lui livrèrent, en introduisant
(Jans les mnrs les troupes qu'il leur envoya. Il en confia le gouvernement à Jean Asan, son beau-frère. La con-* diîion dont Crêîe avoit fait dépendre sa jonction étani rempile, Canlacuzène le fit sommer de tenir sa promesse. Ce chef de parti, {|ui voiiloit bien avoir part à la bonne fortune de l'empereur, mais non aux fatigues qu'elle pouvoit coûter, fit une réponse évasive, mit en avant quelques prétextes pour se dispenser de prendre les armes. GanUcuzène , devinant ses intentions, donne des ordres pour que son armée ne sorte point du camp , part avec ses deux fils, Manuel et Mathieu, prend une escorte de trois cents hommes de cavalerie, et se rend en deux jours à la demeure de Crêle. Celui-ci , ^agné par cette démarche, le reçoit de son mieux, le garde pen-»dant le jour suivant , et le lendemain se met en route avec lui. L'armée témoigna beaucoup de joie de l'arrî-? vée de Crêle, qui pouvoit, vSoit par des secours en hommes, en chevaux, en argent, soit par ses talens militaires, être d'une grande utilité. Quant au protosîrator, il étoit retombé dans ses irrésolutions. Il avoil laissé sa femme et ses enfans à Constantinople, et craignoit pour eux les traitemens cruels dont la mère et les amis de Cantacuzène venaient d'être victimes. Synadène, arai du pouvoir, désiroit d'attendre l'événement pour se décider en faveur du pouvoir. Cet éfat d'incertitude l'erapêchoit de réprimer par des mesures sévères ceux qui dans Thessalonique prenoient hautement les armes contre Cantacuzène, et dont Fimpusiité ne faisoit qu'accroître et le nombre et l'audace. Il comptoit toujours pouvoir- les contenir par le parti dévoué à l'empereur, composé des soldats de la garnison et d'une portion des habitans; car , s'il n'osoit prendre 3e parti de Cantacuzène, il ne vouloit pas plus l'abandonner tant que sa cause ne seroit point désespérée : mais ces délais et ces hésitations affoiblirent son crédiè et ses moyens de répression. Les factieux se réunirenî
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im jour, soulevèrent la populace, chassèrent les nobles qu'ils supposoîent partisans de l'empereur, en prirent quelques-uns, et tuèrent plusieurs gens de la maison du protostrator. Ils pillèrent les maisons des riches, et, pendant deux ou trois jours, Thessalonique oiTrit le spectacle d'une ville tombée entre les mains d'un vainqueur irrité. Le jour et la nuit on voyoit des bandes parcourant les rues en poussant des cris affreux. Les pillards, devenus riches de pauvres qu'ils étoienî, s'emparèrent de l'autorité. Synadène n'évita la mort que par la fuite, et se retira dans le fort de Gynaïcocastre , où précédemment il avoit mis une garnison. Il fit avertir sans délai Canlacuzène, en l'invitant à venir le trouver promptement, et l'assurant que, s'il se hâtoit , ils pourroient tous les deux prendre Thessalonique, parce qu'il avoit laissé dans cette ville un noyau de partisans qui n'attendoient que l'occasion. Cantacuzène, qui ne savoit pas toujours en profiter, a des conférences avec Grêle, lui demande une partie de ses troupes, convient du jour où il viendra le joindre, et part pour aller trouver le protostrator; mais il s'arrêta devant Pt.entine, forteresse dont il voulut se rendre maître; ce qui donna le temps aux troupes impériales de se joindre à celles de Gny de Lusignan et de se jeter dans Thessalonique. Laissant deux cents hommes de garnison dans le fort, l'empereur s'avance du côté du fleuve Galice, et rencontre Synadène suivi de mille fugitifs. Tous, à sa vue, descendent de cheval; le protostrator s'avance le premier et lui baise le pied; les autres suivent son exemple <* : c'étoit le cérémonial par leqriel on reconnoissoit pour empereur celui ^qui Von rendoit cet hommage. L'empereur se baissa sur son cheval pour saluer le protostrator, et paria aux
" Cantacuzène a soin de rendre le céreHionial constatoit la puis--
compte de cette cérémonie un peu sance : il avoit plus de valeur encore
longue dans une circonstance où il pour celui dont cette puissance élojî^
fallçit agir. Mais, dans l'empire grec, douteusç ou conteslé^î.
566 HISTOIRE DU BÀS-EMPIHE.
antres en marchant. Ils passèrent la nuit sur les hords du fleuve. Le lendemain ce prince consulta Synaclène et les principaux de sa troupe, et ieur demanda ce qu'ils étoient d'avis de faire, d'après la connoissance qu'ils avoient du pays. Tous répondirent que c'étoit h lui de communiquer ses intentions, et que leur devoir étoit d'obéir. Le jour suivant il tint conseil , et voulut qu'on délibérât sérieusement sur le parti qu'on de voit prendre* Il exigea que chacun exprimât librement son opinion, afin qu'on pût choisir celle qui paroîtroit être la plus avantageuse ; mais aucun n'osa parler ; tous étoient inquiets ou mécontens ; les premiers , parce qu'ils avoient leurs familles soit à Constantinople , soit à Thessalonique ; les seconds , par la perte de cette dernière place, qu'on auroit pu prévenir en agissant avec plus d'activité. On se taisoil donc, attendant l'avis de' Gantacuzène, espérant qu'il trouveroit des ressources! dans une situation aussi critique. 11 tâcha, mais en vain^ de relever leur courage, leur disant que les hommes sages rte perdoient ni la modération dans la prospérité^ ni la constance dans les disgrâces. Après une courte exhortation il leur exposa l'état des choses, leur faisant voir qu'il falloit commencer par mettre de l'ordre dans leurs dispositions, laisser des garnisons dans les forts de Rentine et de Gynaïcocastre , afin de tenir en respecti celle de Thessalonique ; traverser ensuite le fleuve Axiuij pour se diriger vers Edesse et Bérée, villes dont le| habitans lui étoient dévoués. A peine y seroient-iU arrivés que les Thessaliens et les Acarnaniens s'empres-? seroient de se déclarer en leur faveur ; et qu'alors | ayant ce puissant secours, personne n'auroit la téméritJ de leur résister. Le protostrator , à qui cette proposition causoit de l'effroi, parce qu'il a voit en perspective un voyage long, fatigant, et derrière lui sa famille au pouvoir de ses ennemis, fit beaucoup d'objections poud réfuter l'avis ouvert par Gantacuzène. Il prétendit qiM
ei Serviens assiëgeoient la ville (rEdesse, et qu'il falloit :onséqnerament les combattre et les vaincre avant d'enrer dans cette ville. Il représenta qne , lorsqu'on avoit 'liant d'ennemis domestiques, il étoit imprudent de s'en (faire au dehors ; et témoigna de l'étonnement de ce que il empereur, qui avoit une si grande expérience, tînt ane pareille conduite. Cantacuzène répliqua en niant la nouvelle du siège d'Edesse, en assurant que le prince de' Servie lui avoit envoyé des ambassadeurs pour conclure la paix; enfm , en tournant contre Synadène l'objection qu'il tiroit de celte nouvelle, et démontrant que, si le craie raanquoit à ses traités, c'étoit une raison de plus d'aller délivrer Edesse. Il ajouta que non-seulement il étoit d'avis de voler au secours de cette ville, mais qu'il l'ordonnoit ,et que, si le protostralor n'avoit pas le ourage de le suivre , il étoit libre de rester dans le pays avec tous ceux qui partageroient sa pusillanimité; que, quant à lui , il marcheront seul au combat avec ses amis. Sans attendre de réponse , il commande à l'instant n)ême au trompette de sonner le départ. Synadène , ihonteux de l'abandonner, quoiqu'il y fût déterminé, feignit de le suivre; mais, aidé de ses partisans , il déicouragea les troupes, leur montrant la disette des provisions, les peines inutiles qu'elles prendroient, et les dangers sans nombre auxquels elles seroient exposéesills n'omirent rien de ce qui tendoit à décourager les I soldats; et le résultat de ces indignes manœuvres fut une grande désertion dans l'armée de l'empereur. Cataniîze, Thessalonicien de naissance, débaucha le premier une centaine d'hommes avec lesquels il rentra dansThessai Ionique. D'autres chefs de bande, séparés de leurs femmes et de leurs enfans, et qui craignoient pour leurs familles les effets de la haine des ennemis de Tempe- I mir, firent encore une dernière tentative auprès de ce prince pour l'engager à ne point passer la frontière ; ! mais elle fut inutile. Cantacuzène , persistant dans sa
résolution, marche vers le fleuve Araxus avec ses soldats dont quelques-uns le sui voient moins par inclinatioii que par force ou respect humain. L'Âraxus, grossi danî son cours par des torrens, étoit débordé de manière i ee qu'il devenoit impossible de le traverser sans le plu: grand danger, ou plutôt sans s'exposera une perte certaine. Ne pouvant triompher de cet obstacle, Ganîacuzène revint à Gynaïcocastre , avec le projet de tenter h passage lorsque le fleuve seroit guéable , et de profitei de ce délai pour faire faire à ses tronpes les provision* nécessaires. Ce contre-temps causa la plus grande joit au proîosîrator, ainsi qu'à ses adhérens. '
Sut ces entrefaites, le grand-duc Apocauque arrivoi d'Eubée à Thessalonique avec une flotte de soixante ei dix vaisseaux qu'il avoit fait construire et équiper aus dépens de Cantacuzène , au moyen de l'argent confisqut par ses soins. Cette expédition n'étoit qu'une vainc parade et n'avoit aucun objet d'utilité , parce qu'unf flotte ne pouvoit nuire à l'empereur. A son entrée à Thessalonique , il apprit ce qui se passoit dans l'armée de ce prince et la répugnance qu'éprouvoit à le suivre une partie de ses troupes. Il dépêche aussitôt vers le protostrator , et lui fait les offres les plus avantageuses s'il vouloit abandonner Cantacuzène, et les menaces le? plus terribles, s'il persistoit à le défendre, annonçani que, d'après le choix qu'il auroit fait , sa famille seroit ou comblée d'honneurs et de biens, ou exposée aux plus cruelles persécutions. Synadène, qui avoit déjà pris en secret sa résolution et vouloit déserter la cause de son ami , ne fut pas embarrassé dans le choix. Seulement il pria le grand-duc de confirmer par serment ses promesses. Apocauque, pour qui les sermens n'étoient qu'un jeu, le fait sans hésiter. La nouvelle de cet arrangement, s'étant répandue dans l'armée, y causa beaucoup de troubles en raison de la diversité des sentimens: les uns veuloient suivre le protostrator , et les autres le com-i
battre. Dans ce désordre qui pouvoit avoir les suites les pins fâcheuses , Cantacuzène rassemble les officiers et :eux que l'on connoissoit pour hésiter dans celte guerre , ou même pour la blâmer. Il leur reproche leur foihlesse , iti l'opposant à la fermeté dont ils avoient jusqu'alors Jonné des preuves ; leur demande s'ils ont perdu quelque bataille, si les affaires sont réduites à une telle extrémité, '|u'ils soient obligés de se rendre ou de périr; si quelque ^rand désastre, inconnu de lui, renversoit leurs espéances. Il leur déclare que rien ne l'ébranlé dans ses résolutions ni ne diminue son courage; que, si la crainte les persécutions dont on menace leurs parens ou leurs îmis agit sur eux au point de leur faire commettre des oassesses, ils peuvent prendre congé, aller ou il leur , ilaira , parce que de même qu'il ne les a point erigagés :ontre leur volonté, de même il est bien résolu de ne 3as les retenir contre leur inclination. Ce discours proiuisit son effet. Ceux qui continuèrent à vouloir se étirer le firent décemment, en faisant des vœux pour ;a prospérité. Il leur défendit de se mêler avec ceux qui esloient, et les vit passer devant lui avec une contenance ferme, dissimulant le chagrin que lui causoit :ette défection. Dans le nombre de ceux qui l'abandonlèrent étoit Apalmène. Né dans une classe obscure, il ievoit tout à l'empereur, qui , remarquant dans ce jeune lomme les plus heureuses dispositions , l'avoit fait îlever, et bientôt comblé de faveurs. Il devint le plus l'iche et le plus considéré des officiers de son armée. Les talens et les qualités brillantes d'Apalmène sembloient lui mériter cette élévation et la lui faisoient pardonner. Mais l'orgueil le plus chatouilleux gâtoit ces précieux ions de la nature. Les plus hautes dignités lui parois-* îoient au-dessous de son mérite. En donnant aux princes (de son sang les principales charges, l'empereur cornmettoit une injustice à ses yeux. Il vouîoit être le second Jans l'empire , et si ses vœux ambitieux eussent été
satisfaits, le premier rang seroit devenu l'objet de sor envie. N'ayant aucun prétexte pour abandonner soi bienfaiteur, il attendit qu'il fût parti de Gynaïcocastre Cantacuzène, qui se douta de son dessein, voulut li faire venir; mais Apalmène refusa de se rendre à se ordres. Synadène vint prendre congé de l'empereur, qu lui fit des reproches sur son ingratitude et sur le tort qu'i lui faisoit en entraînant par son exemple ceux qui lu seroient restés fidèles; il lui dit avec une froidenr dédai gneuse qu'il lui pardonnoit sa conduite , parce qu'i n'étoit donné qu'aux âmes privilégiées de s'élever audessus des coups du sort, des considérations de familh et de cette foiblesse qui étoit le partage du commun de: , hommes. Ensuite, ayant fait venir son neveu Andronic Asan, dont il s'étoit chargé pendant la détention de sor père, il le présente à Synadène, le lui confie, en lu disant de veiller sur ce jeune homme, petit-fils du protostraîor, de le mettre en sûreté pendant la durée de h guerre, à laquelle sa grande jeunesse l'empêchoit de prendre part, et le recommande à ses soins paternels Après ces adieux, l'empereur, pour montrer à son ancien ami qu'il ne se iaissoit point abattre par racfversité, se fît servir son repas sur le lieu même, en commandani aux autres d'imiter son exemple. Ensuite il crut devoii ranimer le courage de ses compagnons d'armes par un de ces longs discours dont il est si prodigue, et qu'il a grand soin de nous conserver, il le termina par l'expose des dangers qui les environnoient , l'invitation de donnée leur avis , annonçant que le sien étoit d'aller trouver le prince des Serviens. Les officiers et les soldats, au nombre d'environ deux mille, répondent unanimement qu'ils sont prêts à partir , et qu'ils n'ont point d'autre avis que le sien. Satisfait de cette unanimité, il fait sonner le départ.
Apocauque, qui , par ses espions, étoit instruit de ce
qui se passoit dans l'armée de Cantacu?iène, et consé-
]nen)nîent de la réduction de ses troupes, voulut ea profiter, il fit débarquer de sa flotte les soidaîs pesampent armés, et tira de Thessalonique de ia cavalerie et ies fantassins. Quoique sa troupe fût supérieure en :)omL>re à celle de l'empereur, il y joignit les soldats le Guy de Lusignan, proclamé peu de temps après roi l'Arménie, et le détachement que Monomaque avoit miené de Fhères. Il marcha sur Gynaïcocastre. îl renontra le prolostrator qui se réunit à lui et joignit sa ruope à la sienne. Ce ne fut qu'avec ces forces qui de- /oient faire pencher la balance de son côté qu'il i'avança contre Cantacuzène. Mais il n'osa jamais l'ataqner dans les règles, parce qu'il sa voit que son armée îtoit composée de soldais braves et déterminés, et que infériorité du nombre étoit compensée par le courage :t rhabîleié. îl se contentoit donc de laisser ses soldats eter de grands cris, ayant grand soin de se fenir à une lislance calculée, de manière à éviter tout engagenent. Cantacuzène , sans fuir ni provoquer le combat , angea son armée suivant sa coutume et dans un ordre )ù l'attaque étoit prévue, donnant le commandement \ Ange, et prenant celui de l'arrière-garde pour corn- )attre lui-même le grand-duc. Il ordonna de garder les angs, de marcher du^même pas sans répondre aux :lameurs et sans se retourner à moins d'un signal contenu qui ne devoit être donné que dans le cas où Ten^a- ;;ement auroit lien. Apocauque le suivit ainsi pendant quelque temps. Voyant qu'on étoit bien préparé à le recevoir, il ht arrêter sa troupe et revint à Thessalolique en triomphateur. îl accueillit avec des menaces uarquées les déserteurs qui se présentèrent à lui , faisant 1UX uns des reproches de ce qu'ils avoient commencé )ar suivre les drapeaux de Cantacuzène, saluant froidement les autres; dissimulant avec quelques-uns, enfin le traitant amicalement (jue le plus petit nombre, et se )roposant d'en punir la plupart et de se venger , à la
HISTOIRE DU B4S-î:Ml-iR£.
première occasion, ôe la préférence qu'il avoient donnée | d'abord h son rival. En général , ils n'eurent pas lieu de se féliciter d'avoir abandonné l'empereur. Sachant que les Serviens assiégeoient Edesse, il envoya sa cavalerie i au secours de cette ville. Les deux Paléologues éloieni chargés de cette expédition. Quand les Serviens virent que les Grecs étoient en plus grand nombre qu'eux, ils leur abandonnèrent leur camp à la première attaque ! Après l'avoir pillé , les cavaliers retournèrent à Thessalonique. Apocauque , au moment de partir pour Constantinople, fit maltraiter deux ambassadeurs envoyés par Cantacuzène au crâîe de Servie ; c'étoienî Constantin Paiéoiogue, protosébaste , et Arsène Zam-; placon. Ils éîoient logés chez un berger, dans le bourg de David, près de Prosague. Leur hôte s'étant concerté avec ses parens et ses amis, ils se saisirent de ces deux envoyés , les lièrent , violant ainsi les droits de Thospitaiité, les conduisirent à Thessalonique, et les livrèrent au grand-duc, dans l'espoir d'une récompense. Apocauque leur donna les biens de ces ambassadeurs , réservant à ceux-ci les derniers outrages. Il fit mettre enj prison le protosébaste. Zamplacon fut abandonné aux matelots , qui l'emmenèrent sur une galère, Ini mettant des vêtemens ridicules, le forçant de tenir un flambeau dans chaque main, le frappant et le proclamant ea-i suite patriarche de Canîacuzene. Après l'avoir ainsi bafoué, l'on eut la cruauté de le jeter dans un cachot* Apocauque partît ensuite sur ses vaisseaux pour vqA tourner à Goosiantinople. Il envoya par terre la cava4 lerie. - Cependant Cantacuzène continuoit sa route sans obstacle, et débarrassé des troupes du grand-dnc. Ilî arriva le soir près du fort de Prosague , construit sur une. hauteur. Ce fort appartenoit jadis aux Grecs; mais pen*i dant la guerre des deux Andronics il fut livré aux Ser-* viens, qui le conservoient. Un seigneur du p^^ySj non}m#
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Michel , en étoit propriétaire. Il ignoroit quels ëtoient les soldats qui s'offroient à sa vue , dans quelle intention ils arrîvoient ; et, de son côté, Cantacuzène ne savoit point s'il avoit affaire à un ennemi. Dans le doute, Michel rassemble des cavaliers et de l'infanterie, et se dispose à bien se défendre. Voulant dissiper son incertitude , il s'approche, et reconnoissant Cantacuzène, pour lequel il avoit une estime profonde, il le salue comme empereur, lui livre passage , et lui fournit tous les vivres qu'il put se procurer. Cantacuzène passe un jour à Prosague pour faire reposer sa troupe, et le lendemain traverse le fleuve Axius, se dirigeant vers Scopie, ville qui de la puissance des Grecs étoit tombée en celle des Serviens. Arrivé sur le bord d'une rivière, dans le voisinage de Belesse , il aperçut des troupes sur l autre bord. 11 ordonne à fun des siens de traverser à la nage; et, supposant que ces troupes étoient commandées par Libère, le plus puissant seigneur de la Servie, il l'envoie saluer et prier de lui indiquer un endroit guéabîe. Il ne se trompoit point : c'étoit en effet Libère, qui lui rendit le service qu'il lui demandoit. Il reçut l'empereur comme un souverain, le garda pendant trois jours dans ses domaines avec son armée, et lui conseilla d'aller attendre le craie à Scopie, promettant de le disposer en sa faveur. Fidèle à sa parole , Libère partit en diligence pour se rendre à Morake , où le craie passoit alors pour mener Hélène sa femme voir son frère Alexandre, roi de Bulgarie. Libère fit au prince le récit des nialheurs de Cantacuzène, lui annonçant qu'il venoit lui demander du secours contre ses ennemis. Il représenta combien il luiseroit glorieux d'aider le prince à monter sur le trône. Ce qui probablement acheva de déterminer le craie , ce fut l'échec que ses troupes avoienl essuyé sous les murs d'Edesse : il biûloit d'en tirer vengeance, et l'empereur pou voit le seconder dans ce projet. Etienne et sa femme résolurent de suspendre leur voyage; ils
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envoyèrent leur fils Pondanus à Canlactizène pour le prévenir qu'ils ailoient à sa rencontre. A cette nouvelle il partit de Scopie pour venir au-devant d'eux. L'entrevue eut lieu dans le village de Pristiné. Ils prodiguèrent à ce prince les marques de respect et les honneurs les plus grands. Le craie voulut que son trône fût plus élevé que le sien, qu'il eût la droif e , qu'il marchât devant lui dans les cérémonies ; qu'au lieu du salut en usage dans la Servie, il reçût celui qu'on pratiquoit à la cour; grecque ; c'est-à-dire, qu'on descendît de cheval pour lui baiser le genou : le crâle descendoit le premier, et Cantacuzène le saluoit sans mettre pied à terre. Ce dernier entre avec beaucoup de complaisance dans le détail des honneurs qu'on lui rendit. Un peu moins d'honneurs et ^ une volonté plus franche de le secourir auroienf mieux valu. Quoique le crâle sût fort bien pour quel motif venoit Cantacuzène, il lui en fit la question. Celui-ci^ lui répondit qu'il ne pouvoit supposer qu'il ignorât ce qui lui éloit arrivé depuis neuf mois que diiroit la guerre civile : qu'il venoit pour lui demander des secours s'il pouvoit lui en donner, en le priant de lui dire la vérité sans restriction, afin qu'il sût à quoi s'en tenir, et cher- \ chat d'autres moyens de pourvoir à sa sûreté. L'empereur vouloit connoilre les intentions du crâle, et piquoit son amour-propre en faisant dépendre le refus de la 1 seule impossibilité. Le prince des Serviens l'approuva ; de s'exprimer avec tant de franchise, et lui dit qu'il 1 avoit des forces plus que suffisantes pour défaire tous ses ennemis, et qu'il les emploieroit volontiers à son ser- i vice. Il y mit une condition qui prouvoit que l'intérêt j personnel passoit avant toute autre considération : c'étoil la cession de toutes les villes et du pays depuis Thessa- i Ionique jusqu'aux frontières occidentales de l'empire, i En lui faisant cette demande, il lui dit que, dans les i circonstances où il se trouvoit, ses prétentions ne de- î voient pas être excessives, et qu'il seroit trop heureux I
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d'avoir le reste de l'empire. Cette réflexion n'étoit pas propre à disposer l'esprit de Caiitacuzène , qui lui déclara que non-seulement il ne lui livreroit jamais aucune ville, mais qu'il les conserveroit toutes avec soin , et l'empire dans toute son intégralité. Le craie, surpris de la hardiesse et de la fermeté de l'empereur, ne dissi- , niiiloit pas son mécontentement; et, sans Hélène, les deux princes seroienl devenus ennemis. Elle manda i vingi-quatre Serviens les plus qualifiés ; elle les consulta 1 en présence de son mari; et, de son consentement , elle examina la question relative à Cantacuzène. « On ne « peut nier ( disoit-elle ) qu'il ne dépende entièrement « de nous. Il faut prendre le parti le plus utile. Si nous « voulons le maltraiter, nous avons deux moyens; le « tuer, ou le renvoyer sans secours : le premier seroit « un crime odieux; le second , une maladresse qui nous « couvr'îroit de honte. Le renvoyer, c'est le livrer à ses « ennemis. Le rétablir sur le trône, en lui faisant pro- « mettre de ne point se départir de notre alliance, et i « de ne jamais exiger que nous lui rendions les villes i « prises avant son règne, tel est, je crois, le meilleur I « parti que nous ayons à prendre. » Le craie permit aux autres conseillers de dire leur avis. Libère seul prit la parole pour dire qu'il adhéroit à l'opinion (|,'Hélène; q\i'il n'étoit pas possible d'en avoir une plus favorable aux intérêts de la Servie , et qu'il exhortoit de l'embrasser sans en chercher d'autre. On suivit cet avis. Le craie remercia la princesse de lui avoir donné un conseil si salutaire et si glorieux pour lui. Il alla trouver Cantacuzène , et lui dit qu'on préféroit son amitié à des richesses, comme aux villes les plus populeuses; qu'il pouvoit donner ses ordres, et qu'on lui obéiroit : on ne lui demandoit pour prix des sacrifices sans nombre qu'on alloit faire pour lui que la promesse de ne jamais exiger, quand il seroit sur le trône, la restitution des places prises avant son règne. L'empereur répondit
en exprimant sa reconnoissance , et par la promesse qu'on lui demandoit , mais en l'accompagnant de quelques menaces, si l'on n'observoit pas bien les traités menaces peut-être déplacées dans l'état des choses , quoiqu'il prétende, en les racontant, qu'on admira son intrépidité. Le traité portoit que les deux princes demeureroient unis par une alliance inviolable pour leur défense mutuelle; que le craie ne s'accorderoit jamais avec l'impératrice ou son fds Jean Paléologue ; enfinj que les villes prises par les Serviens avant la conclusion -de ce traité resteroient en leur possession. Un incident faillit à rompre cet accord. Etienne vouloit que Canîacuzène lui livrât Crèles, comme un rebelle qui devoit être puni. L'empereur rejeta cette démode comme injurieuse, lui faisant observer que, s'il étoit capable de îrahir son allié, il ne pourroit inspirer ancune confiance , parce que ce seroit de sa part une perfidie odieuse. Après bien des débats, le craie abandonna cette idée. Tous les articles étant convenus, on désira de part et d'autre de faire le serment en présence de l'archevêque de Servie , prélat pour lequel on avoit une grande vénération. On le fit donc venir. La veille du jour choisi pour cette cérémonie , une nouvelle discussion s'éleva pour un^ujet imprévu. Crèles voyant la défection d'une partie de l'armée de Cantacuzène , sachant qu'il demandoit des secours au craie , craignit d'être abandonné de l'empereur; et comme il en avoit trop fait pour trouver grâce auprès du grand-duc , il se trouvoit dans la situation la plus critique. Pour se tirer d'embarras, il imagina d'apaiser la colère d'Etienne par quelque pré* sent d'un grand prix. En conséquence il s'empare de Mélénique, et la fit offrir au craie pour en obtenir son pardon. Etienne reçut cette proposition avec la plus grande joie. Le lendemain , jour où l'on devoit prêter serment, Etienne demanda qu'on fît mention de Crèles | comme de son sujet, et de cette place conuîie devant
lui appartenir^ puisqu'il en étoit devenu maître avant I la prestation du serment. Cantacuzène prétendit que i| c'étoit une infraction au traité. Le crâîe répliqua vivement, en appela au texte même de la convention, qui portoit qu'il retiendroit les villes prises sur les Grecs avant le traité, qui ne faisoit loi pour les contractans que du moment où le serment auroit été prêté. Cantacuzène fut obligé de céder. L'archevêque reçut ensuite les doubles sermens. Immédiatement après la cérémonie , le craie assembla les vingt-quatre notables de son royaume, en retint quatre auprès de lui, donnant à l'empereur les vingt autres avec des troupes à sa disposition. Ils avoient ordre de lui obéir, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour son service. On se prépara à marcher sur Didymotique. Pendant que ces événemensse passoient,Guy deLusiguan prit les troupes qui éloient dans Thessalonique , assiégea Rentine, et la prit. Il maltraita la garnison , fit frapper de verges les deux cents soldats que Cantacuzène avoit laissés dans ceîte place, les dépouilla de leurs effets; enfin condamna les uns à l'exil , et fit enfermer les autres.
Pendant que Cantacuzène négocioit en Servie un traité qui ne pouvoit rester long -temps secret, Apo~ cauque retournoit à Constantinople en triomphe. Embarqué, comme nous l'avons dit, il aborde à Polystyle , dont les habitans se soumettent à son obéissance. Il fit monter à bord ceux qui lui étoient suspects, et laissa les autres sous la surveillance de Gudèle , échanson de l'impératrice. Ensuite il écrivit aux habitans de Didymotique pour les inviter à quitter le parti de l'empereur. Ils dévoient savoir que Cantacuzène avoit fui devant lui : conséquemment ils n'avoient rien de mieux à faire qu'à se soumettre. Ne doutant point qu'ils ne le fissent, ! il leur indiquoit dans sa lettre le lieu sur lequel ils dévoient se rendre en grande députation pour venir audevant de lui , et leur recommandoit de lui amener son.
frère Asan. Cette impertinente lettre inspira d'abord quelques craintes, parce qu'on ne pouvoit l'expliquer qu'en supposant un succès décisif. Déterminés cependant à ne pas se rendre au grand-duc, ou mieux instruits de îa situation des affaires de l'empereur, les principaux citoyens de Didymotique y firent une réponse outrageante. « Ils témoignoient de l'étonnement sur l'extra- « vagante vanité d'x\pocauque ; lui rappeloient Vin- « famie de sa naissance et de ses mœurs , lui disant que « personne n'avoit oublié que sa première condition fut « d'être valet de Macrène, chargé de lever les imposi- « tions sur les jardiniers; sa seconde, de passer au ser- « vice de Nicolas, qui avoit le même emploi; sa troi- « sième, de servir Stratège, receveur des gabelles, qu'il « fit destituer. >> Continuant cette énumération, ils le font souvenir des obligations qu'il avoit à Cantacuzène , sans lequel il auroit été puni honteusement, et qui, en arrêtant le cours de la justice , a commis une faute grave et encouru des reproches fondés. îls terminoient par protester qu'ils n'abandonneroient jamais ce prince. Eous vous faisons , disoient-ils , une réponse telle que voire lettre la mérite , et nous vous la renvoyons par ceux qui l'ont apportée , sans leur faire aucun mal, par respect pour les lois. C'étoit une leçon qu'on donnoit au grand-due sur l'indigne conduite qu'il tenoit envers les ambassadeurs qu'on lui envoyoit. Il attendoit cette réponse pour faire voile de Polystyîe. Il est aisé de concevoir sa fureur quand il la reçut. Il fut amplement dédommagé par le patriarche et ses complices à son arrivée dans la capitale. Ils le proclamèrent vainqueur illustre , et général , sans avoir de rivaux.
Sa lettre avuit causé de vives inquiétudes à l'impératrice, femme de Cantacuzène, ainsi qu'au jeune Asan, parce qu'ils craignoient qu'on n'eût peur d'Apocauque. Ils se déficient principalement de Coniitopnle et de Vatace, officiers de l'empereur Jean Paléologue , qui
commandoient chacun mille hommes d'infanterie dans les faubourgs de Didymotiqiie. Dans îe doute, ils voulurent connoître la disposition des esprits; on saisit l'occasion de les sonder. Un jour que beaucoup d'officiers et de soldats se trouvoient au palais, Asan leur parle des lettres d'Apocauque , réfute les mensonges dont elîes ëtoient remplies; et, supposant que Cantacuzène a voit des revers , eut Tair de les consulter pour savoir comment ils se conduiroient. Comitopule, après avoir fait un exposé motivé du parti qu'il avoit pris de s'attacher à l'empereur, dont avant de se décider il avoit examiné toutes les actions, s'écria que, s'ilétoit malheureux, ce seroit une lâcheté de ne pas redoubler d'efforts. Il pro--^ pose de lui renouveler le serment de fidélité , ainsi qu'à l'impératrice mère, et d'envoyer vers Cantacuzène pour lui déclarer que tous étoient prêts à tout souffrir pour son service. Vatace approuve le discours de Gomitopule, et dit qu'il partageoit son avis ; en conséquence le serment fut renouvelé. Le prince Asan donne l'exemple , ainsi que l'impératrice. Tous deux n'a voient pas de nouvelles de Cantacuzène. Le jour où le serment fut spontanément prêté , un homme se présenta de sa part; il s'appeloit Protite. Au lieu d'une lettre de créance, il n'avoit que l'empreinte du cachet de l'empereur, qu'il avoit été obligé de conserver dans sa bouche pour éviter les recherches. L'empereur l'avoit en effet chargé d'aller trouver Irène à Didymotique, et de lui faire le récit de ce qui s'étoit passé devant Gynaïcocastre, en ayant soin de taire les circonstances qui pourroient affliger l'impératrice , telles que la défection du protostrator, et la désertion d'une partie de ses troupes. Irène remit à cet homme des lettres pour Cantacuzène.
Le peuple des environs de Didymotique n'étoit pas j à beaucoup près aussi-bien disposé pour le prince que les habitaiis de cette ville. Les agens ou soldats d'A--
pocauqne l'excitoient à ia révolte. Une nuit lotis paysans se rassemblent, s'arment, et, marchant sur la ville, paroissent à la pointe du jour devant les portes, attaquent les murailles, et , se joignant à la populace des faubourgs, menacent les habitans, et les somment de se rendre. Indigné de celte conduite , Asan fait ouvrir les i portes, sort à la têîe de la garnison, tombe sur cette 1 canaille armée , et la dissipe en un instant. Il profita de cette occasion pour détruire les faubourgs, qui, dans un siège, pouvoient être très-nuisibles à la place. Les maisons furent démolies; les charpentes servirent de bois de chauffage, et ceux qui y demeuroient furent obligés d'aller chercher retraite ailleurs. Tant que les paysans étoient restés fidèles à Cantacuzène, l'armée de Constantinople n'avoit formé aucnn projet pour se saisir de Didymotiqne, parce qu'elle auroit trouvé des obstacles insurmontables dans la population des campagnes. Dès que cette population se fut prononcée, on eut l'idée de former le siège de la ville. Les circonstances auroient été favorables immédiatement après la révolte, et pendant que l'empereur étoit en Servie; mais il falloit à la tête i des opérations du cabinet de Gonstantinople un homme habile et brave , et le grand-duc n'étoit qu'un vil et lâche intrigant. Le projet d'attaquer Didymotiqne ne reçut I d'exécution que lorsqu'il n'étoit plus temps , et quand il falloit y renoncer.
Dès qu'on sut à la cour que l'empereur négocioit avec le craie de Servie, on mit tout en œuvre pour empê-^ cher la conclusion du traité, ou pour le faire rompre. On alla beaucoup plus loin : calculant snr l'ambition ou la cupidité d'Etienne , on tenta de séduire celui-ci pour reno;ager à livrer son hôte. On lui ht proposer de fixer i lui-même le prix d'un service aussi important. On ( offroit les villes de l'empire qui avoîent toujours été possédées ou convoitées par les craies ; on otfroit mêmei pour l'un des enfans du prince régnant une des sœurs
de Jean Paléoîogue , à condilion que Gantacuzène seroit livré mort ou vif, car on se contentoit de sa tête. Ces propositions faites au nom de l'impératrice, mais suggérées par Apocauque , furent portées à la cour du craie par deux ambassadeurs. C étoient George Luc, Vun des ennemis les plus acharnés de Tempereur, et Macaire, ce moine fait archevêque de Thessalonique pour avoir trahi les intérêts de Cantacuzène, et s'être mis au nombre de ses calomniateurs. Soit qu'il n'écoutât que l'honneur et le devoir, soit que sa femme profitât de son influence, Etienne rejeta avec indignation les propositions qu'on lui fit , protestant que, quand on lui donneroit la ronronne impériale , il ne consentiroit jamais à se souiller d'un crime aussi détestable. Les ambassadeurs furent même obligés de repartir sur-lechamp; mais Apocauque, qui les reçut fort mal à leur retour, les renvoya sans rendre aucun compte du résultat de cette ambassade, exigeant d'eux qu'ils fissent de nouvelles tentatives. Ils se bornèrent à demander qu'Etienne fît seulement mettre Cantacuzène en prison, s'il répugnoit à le livrer, offrant toutes les villes de l'Occident , à l'exception de Thessalonique. L'accueil du crâîe fut le même. La princesse Héièue alla plus loin ; elle les reprit avec aigreur, et les chassa de sa présence en leur reprochant leur bassesse , et la honte dont ils se couvroient en se chargeant d'une pareille mission. L^^ cour imita cet exemple. Les principaux Serviens les taxèrent hautement d'extravagance pour avoir cru que leur prince éloit capable de commettre un crime qui ~ le couvriroit d'opproljre. Un seigneur , nommé Couace , s'emporta même au point de les menacer de la mort , s'ils ne faisoient une prompte retraite, et s'écria devant eux guUls voulaient crei^er l'œil de V empire, comme s'ils craignoieni d'y voir clair. Macaire, furieux de ces outrages, eut l'impudence de paroître en la présence de Cantacnzène, et de lui adresser les plus sanglans repro-
ches, Taccusant d'ingratitude envers Andronic , dont il ïie reconnoissoit les nombreux bienfaits qu'eu conspirant contre sa veuve et ses enfans, prétendant que Dieu commençoit à le punir en le rendant errant et vagabond ; qu'il se déshonoroit en cherchant des secours chez des barbares toujours ennemis des Grecs; enfiiî il termina celte mercuriale par une exhortation pathétique, dans ïaquelie il le pressoit de faire ses soumissions à l'impératrice, ainsi qu'au patriarche, afin d'en obtenir son pardon. Cantacuzène, qui aimoit beaucoup à faire des discours, ainsi que le prouve son histoire, ne laissa point échapper l'occasion d'en adresser un au moine apostat, au lieu de le faire chasser. Il lui rappela , ce qu'il savoit aussi-bien que lui , les démarches qu'avoient faites à sa prière les religieux du mont Aîhos pour obtenir la paix, l'inutilité de ces démarches; mit en parallèle la conduite de Macaire avec celle de ses courageux confrères; compara ce moine à celui qui, pris de vin, croit que les objets dont il est environné tournent autour de lui ; lui montra le siège de Thessalonique comme le prix de son apostasie , les marques de sa dignité comme les témoins importuns de son crime et de sa honte; lui citant des passages de l'Ecriture-sainte , il remit l'entretien à d'autres temps, et le congédia. Macaire et George repartirent pour Gonstantinople, confus tous les deux du résultat de leur ambassade.
Ces négociations , quoique inutiles, ne laissèrent pas d'être désagréables à Cantacuzène, et de lui faire sentir qu'il étoit dans la dépendance du craie de Servie. La conduite de celui-ci ajoutoit encore à la supériorité qu'il devoit aux circonstances, et quoiqu'il n'eût fait que son devoir, il pouvoit passer pour être généreux et délicat en refusant les offres les plus séduisantes. Il avoit tous les avantages de position. Les principaux officiers des troupes qu'il venoit de mettre à sa disposition firent ces réflexions, et se crurent obligés de les com-
niiinîquer au craie. Ils lui représentèrent donc que c'étoit manquer de prudence que de conférer à un étranger la fleur de son armée; qu'au premier moment Canîacuzène pouvoit se réconcilier avec l'impératrice; qu'alors les Serviens seroient sacrifiés à celte princesse; que peut-être la conquête de la Servie seroit mie condition de la paix entre les deux partis ; enfin que ce seroit agir sans prévoyance et contre les intérêts de l'état que de laisser ainsi l'empereur maître des meilleures troupes, ef partir sans exiger de lui des sûretés. Ils proposèrent de retenir comme otage le fils aîné de Cantacuzène. Libère, ami d'Etienne, le pria de plus de faire épouser sa fille à Manuel , le plus jeune des enfans du prince. Le craie , trouvant ces propositions raisonnables, les transmit à l'empereur, plutôt comme une prière ou une grâce que comme une demande, en lui promettant que, s'il avoit la bonté de les accorder , ses gens le serviroient avec ardeur, et que leur dévouement pour sa personne seroit sans bornes. Cantacuzène, jugeant que ces mesures étoient utiles aux deux nations , qu'il devoit écarter tout soupçon, accorda ces demandes sans hésiter, disant qu'il laissoit son fils comme un gage de sa fidélité , et comme le gendre futur de Libère , à qui il vouloit témoigner sa reconnoissance pour les services qu'il lui avoit rendus. Libère, pour lui exprimer la sienne, se prosterna à ses pieds. C'éîoit par sa puissance et ses richesses le second du royaume. Il tenoit le premier j rang après le craie. Ces conventions ne furent faites que i verbalement, et chacun des deux princes contractans se contenta de la parole de l'autre.
Vers la fin de l'été le craie , accompagné de la prin- I cesse Hélène son épouse , reconduisirent Cantacuzène jusqu'aux frontières de l'empire grec , et, faisant des vœux pour le succès de son entreprise , se séparèrent de lui. L'empereur mena son armée, composée en grande partie de Serviens, devant la ville dePhères, dont Guy de
Liisignan venoit de partir pour aller prendre possesr sion du royaume d'Arménie que lui iaissoit son père. Ce départ parut une occasion favorable à Cantacuzène; mais il se trompa. Voulant conférer avec les habitans pour leur persuader de se rendre, il leur envoya des députés, qu'ils reçurent à coups de pierre, en déclarant qu'ils traiteroient ainsi tous ceux qui viendroîent leur parler d'accommodement. Une circonstance fâcheuse tint long-temps l'armée devant cette place sans qu'il lui fût possible ni de faire le siège ni de se retirer pour d'autres opérations : ce fut une épidémie qui se mit parmi les Serviens. Un capitaine de cette nation , nommé Practe , qui avoit acquis une grande réputation militaire, tomba malade, ainsi que Libère, et les soldats furent attaqués de fièvres causées par leur intempérance. Le miel , le vin doux, dont on fait peu d'usage en Servie, avoient pour ceux de cette nation un attrait auquel ils ne surent pas résister. Beaucoup d'officiers mou-' rurent, et près de quinze cents soldats. Les Grecs, accoutumés à ces alimens, n'en éprouvèrent aucune incommodité. Les Serviens, découragés autant qu'affoiblis, demandèrent à retourner dans leur pays. Cantacuzène, ne pouvant contraindre des soldats malades , rassembla les commandans, tâcha de ranimer leur courage. Il y parvint , mais les Grecs lui donnèrent plus de mal. Ils ne dissimnloient pas leur mécontentement, et vouloient quitter les drapeaux de l'empereur. Voyant la division régner parmi ses troupes, ainsi que l'esprit d'insubordination , il les harangua. Il leur dit qu'il n'a voit point entrepris la guerre pour acquérir des biens ou de Thonneur, mais pour se rendre aux sollicitations qu'ils lui avoient faites, afin qu'il les protégeât contre les cruautés d'Apocauque ; que ce n'étoit qu'à leurs instantes prières qu'il avoit pris le diadème; qu'ils dévoient se souvenir qu'il ne î'avoit fait que d'après leur serment de ne jamais l'abandonner , quand même la fortune lui seroit
contraire; il leur rappela les reproches qu'ils adressèrent à ceux qui désertèrent sous les murs de Gjnaïcocasîre , et qui étoient moins lâches qu'eux, puisqu'il possédoit à cette époque plus de ressources qu'il n'en avoit ; enfin il leur représenta l'infamie dont ils alloient se couvrir en se retirant. Il ajouta qu'il ne vouioit point forcer leur inclination, qu'il les laissoit entièrement libres dans leur volonté comme dans leurs actions, et qu'il invitoit ceux qui consentoient à rester avec lui pour partager ses travaux et sa gloire à s'avancer , afin qu'il connût ses amis. A l'instant les Grecs se partagent en deux bandes. La plus nombreuse , mettant le genou en terre , le salue, se retire, et va joindre les ennemis à Christopolis. L'autre , qui n'étoit plus que de cinq cents hommes environ, lui promit d'être fidèle à ses anciens sermens. LesServiens, indignés de cette défection , se réunissent à cette troupe en jurant qu'ils n'abandonneroient point Cantacuzène. Une partie des déserteurs revint, parce qu'ils s'aperçurent qu'on les trompoit sur les conditions qu'ils proposoient. L'empereur les reçut, en leur faisant quelques reproches sur leur légèreté.
L'échec reçu devant Phères , l'épidémie des Serviens, la défection des Grecs , causèrent la plus grande joie aux ennemis de Cantacuzène, et particulièrement au grandduc. Ces nouvelles avoient éîé tellement dénaturées avant d'arriver à Constantinople , que , dans cette capitale , on disoit publiquement qu'il ne lui restoit que dix hommes , et qu'il venoit de se retirer au mont Athos pour y cacher sa honte, s'y démettre de la puissance souveraine , enfin y prendre l'habit monastique. Ce ne furent que fêtes et réjouissances publiques, comme si l'état venoit d'être sauvé. Le peuple couroit en foule à l'église de la mère de Dieu , qu'on appeîoit Hodégétrie y et les personnes de qualité étoient obligées de s'y rendre à pied pour éviter de mauvais traitemens ou des insultes. On punissoiî comme traîtres ceux qui re-
fusoient de prendre part à la joie commune. On en fit même mourir plusieurs. De la capitale ces nouvelles se répandirent dans les provinces. Celles qui dtoient situées au-delà de Thessalonique , tenant pour Cantacuzène, jouissoient de la tranquillité, pendant que les habitans de tout le pays entre cette ville et Constantinople , divisés en deux factions ennemies Tune de l'autre, étoient toujours près d'en venir aux mains. Les personnes de condition sui voient son parti , parce que lui seul pouvoit à leurs yeux arrêter le cours des calamités ptibliques; mais la multitude, qui , dans un mouvement , n'a rien à perdre, se portoit contre lui. Pour plaire au grandduc, les gouverneurs particuliers des villes se permirent des actes de barbarie. On suspendit dans l'air Patricioîe , à qui l'on fît souffrir mille tourmens à cause de son dévouement à Cantacuzène : pour le même motif Sydère fut jeté dans un cachot obscur, après avoir été fustigé publiquement. Âsanine, femme de Michel Asan, éprouva le même supplice, parce qu'on l'accusa d'avoir reçu des lettres de l'empereur, et qu'on exigeoit qu'elle les présentât , quoique ce prince ne lui eût pas écrit. Un moyen odieux employé par Apocauque prouve jusqu'à quel point il poussoit la rage , et que rien n'étoit sacré pour lui. Des prisonniers, désirant de se confesser , et n'ayant pas la liberté de choisir un prêtre , en demandèrent un. Le grand-duc fit habiller en moine un nommé Glycas , connu par son ivrognerie et d'autres vices plus honteux : il interrogea chaque pénitent sur Cantacuzène. Ces ques^ fions inspirèrent de la défiance ; et quoiqu'on n'eût aucun soupçon du rôle que jouoit Glycas , on ne lui fit aucune confidence. La nouvelle de la retraite de l'empereur au mont Athos fit croire que les persécutions cesseroicnt , puisqu'il n'étoit plus à craindre, étant mort au monde , et , sous ce rapport, n'affligea que ses véritables amis.
Mais elle n'eut qu'une courte durée. On sut bientôt
que, loin de prendre le froc, il continnoit ses opéraliotis militaires. En revenant de Phères, il s'avança sur Edesse afin de s'emparer de cette ville. Mais il avoit été prévenu par le crâle, qui venoit de gagner la garnison. En vertu du traité par lequel il étoit convenu qu'Etienne lui rendroit toutes les conquêtes qu'il feroit sur les Grecs en son absence , il réclama cette place. Le crâle parut disposé à la lui rendre , mais l'empereur , qui ne vonloit point rester dans Edesse, et qui ne songeoit qu'à Didyraotique, la laissa entre les mains de ce prince. Le grand-duc menaçoit en effet Didymotique. Supposant que les habitans n'étoient point d'accord, et sachant que Cantacuzène s'éloignoit de Phères avec les Serviens , il rassembla tout ce qu'il y avoit d'infanterie et de cavalerie, soit à Gonstantinople , soit dans la Thrace , et fit sommer la garnison et les citoyens de se rendre. On lui répond par des railleries , et, désespérant de les réduire, lant à cause de la bonté de leurs murailles que parce qu'ils dévoient être résolus à bien se défendre pour évi- I ter la vengeance à laquelle ils s'étoient exposés précéj demment par leur réponse à sa lettre, il n'osa s'approcher des murs de la ville, et se contenta d'assiéger le fort d'Emputhion , situé dans le voisinage de Didymotique. 11 employa, pour s'en rendre maître, un grand nombre de machines. Il eut, pendant ce siège, des intrigues secrètes avec quelques habitans de la ville, dont la possession lui faisoit tant d'envie. Mais elles furent inutiles. Un courrier de Cantacuzène y pénétra sur ces entrefaites. Il venoit de la part de ce prince démentir tous les bruits qu'on avoit fait courir sur son compte, expliquer sa retraite de Phères , et donner des renseignemens propres à tranquilliser ses amis. La confiance fut ranimée , et l'on déclara de nouveau que sa cause ne seroit jamais abandonnée. Apocauque, averti que les Scythes, entrés en grand nombre sur les terres de l'empire, menaçoient Andrinople , lève en toute Mte le siège d'Em-
puthion pour porter des secours à cette ville. La garnison et les habitans de Didyniolique, s'apercevant de cette retraite précipitée et du désordre avec lequel on la faisoit, sortent de la ville, piiient les bagages et le camp du grand-duc.
Tout le pays étoit devenu stérile, parce qu'on ne cultivoit plus les terres, attendu qu'elles éloient toujours ravagées. Les Scythes parcoururent la Thrace sans y rien trouver, par le soin que prenoient les paysans; de transporter tous leurs effets et leurs denrées dans les villes. Ces barbares vinrent camper devant Scopoie, qui se trouvqit sur leur route. Les habitans de cette ville eurent la témérité de vouloir les attaquer. Michel , leur gouverneur, leur fit à ce sujet d inutiles représentations. Le traitant de perfide qui vouloit les trahir , ils s'emparèrent de sa personne , le mirent en prison , se promettant de le châtier à leur retour comme un partisan de Gantacuzèiie. Pleins de vanité , ils forcent la garnison à les suivre. Elle y répngnoit , parce qu'elle sentoit la folie d'nn pareil projet ; niais elle aima mieux mourir en combattant contre les Scythes que d'être exterminée par une populace en fureur. Ils se croyoient tellement sûrs de la victoire , que chacun portoit une corde pour lier son ennemi. Quand ils arrivèrent près du camp des barbares ils jettent de grands cris et s'élancent avec impétuosité, craignant que Ier,r ennemi ne leuréchap- ! pat. Les Scythes , accoutumés au combat , montent i rapidement à cheval, dans la persuasion qu'un corps dinfanterie venoit les attaquer. A peine ainsi montés sortent-ils de leurs retranchemens , que les habitans^ épouvantés, prennent lâchement la fuite. Comme le pays étoit plat, ils n'avoient point d'asile pour se garantir: tous furent taillés en pièces. Quelques cavaliers restés en arrière parvinrent à se sauver. Âpocauque jugea ^ qu'il sufftsoit à sa gloire d'avoir attaqué, sans pouvoir i le prendre, un fort de peu d'importance et de s'être {
montré dans la Thrace. Il donna le commandement de son armée à son gendre Andronic Paiéologue, protostrator, et partit pour aller recevoir à Constantinople des complimens sur les succès de sa campagne. Le protostrator faisoit quelques courses autour de Didyraoîique et se retiroit aussitôt : la garnison sortoit à son tour lorsqu'il ne paroissoit point, alloit piller les villes voisines, enlevoit des convois, les grains^ les provisions, les fourrages , et renlroit ensuite avec des approvisionnemens suffisans pour soutenir le siège sans crainte d'être pris par famine. Le protostrator n'osoit l'attaquer ^ et ne revenoit jamais que lorsqu'elle étoit de retour dans l'intérieur de la place.
Malgré la triste situation des affaires de Canîacuzènev qui auroient été entièrement désespérées si ses rivaux toussent eu plus d'habileté, les Thessaliens lui députèrent i des ambassadeurs pour le prier de recevoir les peuples 1 de cette province au nombre de ses sujets. Depuis longtemps ils avoient formé le projet de le reconnoître pour leur souverain ; mais l'occasion de le faire ne s'étoit point encore présentée. L'empereur, les remerciant de leur affection , voulut leur exposer la situation dans laquelle il se trouvoit. Comme ils le prioient de venir les gouverner en personne, il leur fie voir qu'il ne pouvoit se rendre à leur vœu , parce qu'il falloit qu'il achevât son entrepi ise , et que la guerre civile fût terminée. IMais I en attendant il pouvoit leur donner pour gouverneur ' Jean l'Ange , despote ^ son proche parent , qui , par sa bravoure , sa prudence et ses taléïis , étoit en état de les défendre contre ceux qui seroient dans l'intention de les attaquer. Quoique ce capitaine lui fût très-utile , il consentoit à le leur donner comme une preuve de l'intérêt qu'il prenoit à leur sort. Les ambassadeurs se reti- ; rèrent fort satisfaits pour rendre compte à ceux qui îeâ j avoient envoyés. Les Thessaliens répondirent qu'ils ac- <:epteroient 3ean l'Ange ou tout autre avec iMîconaois-^
HIST. DV BAS-EMP, TOM. Xî. I9
sance , pourvu qu'il leur fût donné par Canlacnzène. Ce prince nomma donc Jean l'Ange gouverneur, et lui fit expédier des lettres scellées de la bulle d'or ^ qui, par une circonstance remarquable, méritent une attention particulière. C'est l'habileté avec laquelle il saisit l'occasion de déclarer solennellement la position dans laquelle il se trouvoit, et de mettre dans sou véritable point de vue le rôle qu'il jouoit. La calomnie , acharnée à sa poursuite, dégradoit ce rôle et faisoit de Cantacuzène un intrigant ordinaire , voulant satisfaire son ambition par le meurtre d'une reine et de ses enfans. li falloii donc rétablir les faits afin de répandre sur sa conduite comme sur celle de ses ennemis le jour éclatant de la vérité. C'est le but qu'il se proposa. Il importe de le laisser parler lui-même « Voulant faire connoîlre à tout le monde qu'il n'avoit point pris les « armes pour attenter à la vie de l'empereur Jean, mais « qu'il ne les avoit prises que par la nécessité de se « défendre contre l'impératrice sa mère, qui, étant « trompée par les calomnies de ses ennemis, lui avoit « déclaré la guerre, il dresse les lettres de gouverneur « de Thessalie , qu'il donne à Jean l'Ange , nu nom de « l'impératrice et de V empereur Jean , afin que les Thes- « saliens sachent qu'ils doivent leur rendre obéissance «f aussi-bien qu'à lui , ou même plutôt qu'à lui, » Après un sermon plus long que ceux que toujours on retrouve dans ses lettres ou dans ses discours, il rappelle le droit en vertu duquel il est associé au gouvernement de l'empire ; droit fondé sui*^la volonté d' Andronic , qui le lui fit exercer de son vivant, et qui voulut à sa mort qu'il
Histoire de Cantacuzene , liv. 3 , des lieux communs sur les Romains, chap. 53. En lisant cet liiî-torien, parce que les Grecs voulaient abst>on voit qu'il avoit la prétention delre lument être Romains, lel étoit le orateur, et les défauts de ceux qui fondement de l'éloquence de ce sièétoient ou vouloîent passer pour être de , ou le canevas sur lequel travailorateurs. Beaucoup de citations tirées loient tous ceux qui parlcient eu de i'iicrilure sainte ou des pères ; public»
HISTOIRE BÏJ BAS-EMPIRE. 2:()l
continuât de goaverner l'état. Après avoir indiqué îe grand-duc Apocauque comme son ennemi personnel^ qui le calomnioit auprès de l'impératrice et tyrannisoit cette princesse, il passe à Jean l'Ange , dont il rappelle les services. « Désirant de le récompenser, je lui fais ex- « pédier ( dit-il ) ces lettres scellées de la bulle d'or , par « lesquelles j'ordonne qu'il soit gouverneur durant toute
- sa vie des pays et des forts de la Valachie, et qu'il les " mamtienne dans mon obéissance. Quoiqu'il soit peut- « être inutile de rapporter les articles qu'il a jurés , « néanmoins parce qu il est toujours louable de mar-
- cher dans un chemin uni et sûr , je les marquerai
- ICI. Ces articles sont, qu'il sera ami de mes amis, et « enuemi de mes ennemis; que non - seulement il me
- gardera la fidélité , mais qu'il la gardera aussi à Fem-
- pereur Jean Paiéologue; q.rii fera mention dans toute « la Valachie de l'impéralrice Anne et de l'empereur
- Jean , son fils , selon la coutume des métropoles , des « évéchés et des monastères ; que , si j'entretiens la paix « avec les Catalans, l'Auge l'entretiendra aussi; si je
- leur fais la guerre , il la leur fera de même. »
En s'exprimant ainsi, l'empereur supposoit sans doute la paix rétablie ; car il étoit impossible d'être à la fois fidèle à Cantacuzène, proscrit par l'impératrice, et fidèle a celte princesse , qui mettoit sa tête à prix.
Apocauque , par l'intermédiaire de Grêles, négocioit avec Etienne. Il fit dire à ce prince qu'étant sur le point d'aller par mer en Macéduine , il désiroit ardemment de conférer avec lui, et de faire un traité de paix. ,Le crâîe consulta Cantacuzène pour savoir si cette entrevue lui causoit quelque contrariété. L'empereur n'ayant fait aucune objection , la ville d'Amphipolis fut choisie pour lieu du rendez-vous. Etienne et le grand -duc avoient des projets fort différens. Le premier vouîoit s'emparer du second pour le livrer à l'empereur. Le but ^i'Apocauque étoit de séduire le crâle , et de ie i^iire
consentir à l'élévation de son gendre Andronic Paléo-^ Jogue sur le trône impérial ; enfin d'obtenir du prince qu'il abandonnât Cantacuzène. Celui-ci , se fiant au craie , bien loin de s'opposer à ce qu'il allât trouver Je grand -duc, l'accompagna jusqu'au lac d'Almyre, d'où le craie devoit partir dès qu'il auroit appris l'arrivée d'Apocauque dans lesenvirons d'Amphipolis. Sur ces entrefaites, Crèles, âme de cette intrigue, mourut emportant avec lui son secret ; car jamais on n'a bien conna ses intentions , ni le but qu'il se proposoit en rapprochant deux personnes qui ne pouvoient bien s'enJendre qu'aux dépens de Cantacuzène. A la nouvelle de celte mort, Etienne revint sur ses pas pour prendre possession des villes et pays que Crèles avoit occupés. Apocauque, ignorant cet événement ,conîinuoit ses pré-' paratifs de départ. Comme il agissoit toujours avec ostentation , il faisoit équiper une flotte nombreuse pourl en imposer au crâle. George Chumne , grand stratopédarque, quoique ennemi de Cantacuzène , étoit proba-^ blement mécontent du grand -duc, dont l'insolencei croissoit avec le pouvoir. Il alla trouver Timpératrice , et lui fit des représentations sur les dépenses inutiles | d'Apocauque, qui disposoit une flotte considérable pour* combattre un ennemi cantonné dans des pays éloignés de la mer. Il fit même voir les avantages que procure- 1 ioit îa paix, la facilité de l'obtenir dans le moment , et' finit par exhorter à la conclure. L'impératrice répondit à Chumne que son avis étoit sage , qu'elle le soumet-! troit à l'examen de son conseil; mais , quant à l'expé-' dition maritime , qu il parloit trop tard, que tous les frais étoient faits , que même les matelots avoient reçu leur solde, et qu'on ne pouvoit se dispenser de mettre àj la voile. Le véritable motif de cette réponse étoit l'assu-l rance que lui avoit donnée Apocauque en s'engageant de { lui ramener Cantacuzène chargé de fers. Elle redoutoit ! sa vengeance , parce qu'elle la méritoit par les affronts '
q«e recevoît l'empereur dans ses amis, dans ses parens cruellement persécutés , et qu'elle auroit pu garantir. Tout étant prêt , Apocauque fit voile vers Amphipoiis ^ allant , disoit-iî, chercher Ganlacuzène. Son voyage ne fut pas de longue durée. La mort de Grêles et l'absence d'Etienne le rendoient sans objet. Il revint à Gonstantinople , n'ayant point osé chercher un autre dépositaire de ses secrets. L'inconstance d'Etienne , la conduite qu'il tint plus tard envers l'empereur, le caractère d'Apocauque , celui de Grêles même , agent principal dans cette intrigue, et qui n'étoit point, à beaucoup près, à l'abri de la corruption , sont autant de motifs de croire que Ganlacuzène auroit été victime de sa confiance et de sa sécurité.
Après avoir pris possession des biens de Grêles, et mis dans les villes que la mort de ce dernier faisoit rentrer en son pouvoir des garnisons formées de ses meilleures troupes, Etienne rejoignit l'empereur; et, voulant s'emparer de Phères, il en fit approcher son armée. Il commença , avant d'attaquer , par envoyer sommer les habitans de se rendre à son allié l'empereur Gantacuzène, en les informant du traité d'après lequel il s'étoit obligé à être l'ami des villes qui se soumettroient à son obéissance , et l'ennemi de celles qui refuseroient de le reconnoître. Il les avertissoit que, s'ils vouloient s'y soumettre, il retireroit ses troupes sans leur faire aucua mal, sinon qu'il ravageroit leurs terres. Ils répondirent qu'ils aimoient mieux s'exposer à toutes les privations et braver tous les dangers plutôt que d'obéir à Cantacuzène. Ges sentimens leur étoient inspirés par Constantin Paléologue , intime ami et confident d' Apocauque , qui lui avoit promis de faire proclamer empereur Andronic, celui qui avoit épousé la fille du grand-duc, L'évêque se joignoit au gouverneur , et partageoit sa haine. Gantacuzène, voulant éviter à cette ville les maK heur& de la guerre , crut devoir envoyer aux habitana
im homme qui jouîssoit de tonte sa confiance, et qui devoit les exhorter à le reconnoître pour empereur, leur promettant de ne point mettre de garnison dansPhères, et de ne pas leur donner un autre gouverneur , exigeant seulement qu'on fît mention de kii dans les prières pu* bliques. Il leur faisoit dire que, s'il revenoit victorieux de la Thrace, ils se soumettroient comn^e les autres ; eî, dans le cas contraire , qu'ils suivroient le parti de Jean Paléologue. Cette proposition , qui dans Cantacuzène pouvoit être l'effet de la bonté, ne devoit passer aux yeux de rebelles que pour l'aveu de sa foiblesse. ils la reçurent par des outrages ; répondirent qu'au lieu d'avoir la témé-^! rite de leur donner des avis , il feroit bien mieux de fov^ tifier son parti; et, massacrant ensuite son envoyé, coupèrent son corps en quatre parties, qu'ils attachèrent au haut des quatre tours. L'empereur , au lieu d'user de représailles , leur renvoya un citoyen de Phères, nommé George , qui avoit été pris , et qu'il chargea dei leur reprocher leur barbarie. L'attentat commis sur k député de Cantacuzène jeta l'épouvante parmi ses soldats : ils craignirent un sort pareil ; et , prévoyant le traitement qu'on réservoit à ceux qui seroient faits prisonniers , ils voulurent sans différer sortir de ce pays, et demandèrent à l'empereur d'aller sur-le-champ à Didymotique pour y rétablir leurs affaires, ou pour y| mourir avec leurs amis plutôt que d'être massacrés par: des barbares. Ne pouvant résister à leurs pressantes sollicitations, il consentit à partir; et, prenant congé du craie, il se mit en route avec le peu de troupes qu'Etienne mit à sa disposition. Celui-ci resta encore quelques jours devant Phères , dont il ne s'éloigna que lorsqu'il n'y eut plus rien à piller dans les environs.
Le lendemain de son départ, Cantacuzène s'aperçut que le crâle ne lui avoit donné que le rebut de ses troupes. Découragées par les courses qu'elles avoienS faites depuis deux mois, craignant qu'on ne les menât
en Perse ou dans les Indes , ayant perdu l'espérance de revoir leurs familles , elles leur avoient fait passer leurs chevaux, leurs armes et leurs eftels. Le découragement eutraînoit l'insubordination , et de pareils soldats ne pouvoient qu'êlre au moins inutiles , s'ils n'étoient dangereux. Craignant que son autorité ne fût méconnue, s'il en usoit pour rétablir la discipline, ne voulant pas d'ailleurs rentrer à Didymotique avec des moyens aussi foibles, parce qu'il ne pourroit résister à une attaque sérieuse, Cantacuzène résolut de retourner vers le craie pour lui demander un secours capable de lui faire tenir tête à l'ennemi. Si ce projet , quand il l'annonça, fit plaisir aux Serviens, il n'en fut pas a'insi des Grecs , qui déclarèrent qu'ils préféroient la mort à ce parti. Ils aimoient mieux souffrir mille tourmens que d'aller dans un pays couvert de brouillards que le soleil ne dissipoit jamais, sur un sol où i on ne jouissoit point de ses rayons et dont les habilans étoient plongés dans la barbarie. Cantacuzène se trouvoit ainsi placé entre deux écueils. Il fit aux siens d'inutiles remontrances pour les engager à lui obéir, mêlant les menaces aux reproches , aux prières ; il n'en put rien obtenir. Obligé de céder, il prit le chemin de Didymotique. Un hasard heureux le tira du double embarras que lui causoit la nécessité de faire la volonté de ses troupes , et de suivre une marche contraire à ses intérêts. Il rencontra près de Christopolis un homme à pied nommé Racodydonte , que lui dépêchoit l'impératrice Irène pour le prévenir que le protostrator Paléologue l'attendoit à Périlhéorion avec un corps de troupes considérable tant en cavalerie qu'en infanterie ; que , de son côté , le grand - duc , arrivé récemment avec ses soixante-dix vaisseaux, faisoit débarquer des soldats. La princesse terminoit sa lettre par prier l'empereur de ne •point paroître, à moins qu'il n'eût des forces supérieures à celles de ses ennemis. Cet avis étoit faux en partie, et
donné par le protostrator , qui , clans celte occasion ; rendit, contre son intention, un service important à Can-» tacuzène. L'impératrice Irène avoit effectivement envoyé Racodydonte à son mari , avec une lettre dans laquelle elie lui disoit que les habitans de Didymotique Tattendoient avec la plus vive impatience. Cet homme ayant été pris par un parti ennemi , fut conduit au protostrator , qui i interrogea pour savoir s'il éloit chargé de quelques dépêches. Cet homme lui remit la lettre dont il étoi't porteur. Andronic Paléologue, qui craignoit la -valeur de Cantacuzène et ne vouloit point se mesurer avec lui, crut faire un coup très - habile en empêchant ce prince d'arriver. En conséquence, il paya grassement le porteur , promit de faire sa fortune et celle de sa famiue . s'il rtmeitoi? une autre dépêche à l'empereur, en lui faisant croire qu'elle venoil d'ïrène. L'envoyé consentit à tout , reçut l'argent et la lettre qu'on suh-^ stituoit à celle que la princesse lui avoit remise. Le protostrator , croyant Ferapereur plus redoutable qu'il ne î'étoit, l'éloignoit par ce moyen , et pensoit de plus se faciliter la prise de Didymotique. Le fait est que les habitans de celte ville commençoient à se lasser; que les forces d'Apocauque , réunies à celles du protostrator , étoient infiniment supérieures à celles de Canta^ cuzène , el que ce prince, n'ayant avec lui que des soldats mécontens et desétrangers indisciplinés quin'attendoîent que l'occasion de fuir pour retourner dans leur patrie, couroit à une perte certaine. Dès que les Grecs eurent connoissance du contenu des dépêches de l'impératrice, et qu'ils crurent qu'une armée formidable les altendoit, îîs perdirent l'envie de continuer leur route, et demandèrent à l'empereur de les conduire en Servie, le priant de remercier Irène de la bonté qu'elle avoit de leur donner des avis aussi salutaires. Quand Apocauque connut la vérité , quand il sut que l'empereur n'avoit pvec lui que des troupes bien inférieures aux siennes,
soii parle nombre , soit par ia disposition des soldais, et qu'il n'avoit rétrogadé que sur nn faux avis d'Andronic Paîéologue, il traita celui-ci avec beaucoup d'aigreur. Quelques personnes accusèrent même le prolostrator de perfidie, prétendant qu'il favorisoit Cantacuzène. Il fut obligé de se justifier. Apocauque repartit pour Constanîinople , portant dans celte capitale la nouvelle de la fuite de l'empereur. Il y fut reçu comme le défenseur et le libérateur de l'état , et l'on fit des réjouissances publiques. Apprenant à son retour que Chumne le stratopédarque avoit conseillé la paix , il le fit renfermer avec son fils. Dans l'ivresse de ses succès, il devint d'une arrogance insupportable envers tout le monde, et se montra bientôt ingrat envers ceux qui lui avoient rendu service, en soutenant ses impostures auprès de l'impératrice. Quand il crut n'avoir plus besoin d'eux, il les priva de leurs charges, pour les exciter à se plaindre et les punir ensuite. Constantin Asan et son fils ne furent point à l'abri de son ingratitude. Il les fit garder à vue chez eux, et les punit ainsi de la faute qu'ils avoient commise en prenaiit part à ses intrigues.
Penriant que Cantacuzène retournoit en Servie auprès du craie, les habilans de Didymotique, qui comptoient sur ce prince, apprenant qu'il s'éloignoit d'eux, tombèrent presque dans le désespoir. Ils étoienî près de se révolter. L'inîpératrice Irène ne perdit point courage. Elle les assemble et les exhorte à ne pas croire ainsi leurs affaires désespérées. Elle leur explique la démarche du prince, quidevoit revenir avec des forces imposantes , qu'il étoiî allé chercher, leur faisant voir que, s'il avoiî: continué de s'approcher d'eux, il auroit évidemment été victime du dévouement qu'il leur portoit. Elle réussit à les calmer. Le conseil , réuni d'après ses ordres , s'occupa de la situation des affaires et des moyens d'y re^ médier. On convint d'envoyer une ambassade au roi fie Bulgarie, Alexandre, pour loi demander des secours ^
en l'assurant que , lorsque l'empereur seroit de retour, il», lui en témoigneroit sa recOnnoîssance ; et que, s'il suc4 comboîl dans les combats, la ville se sépareroit de l'empire et seroit remise entre ses mains. Leur projet n'étoit pas cependant de la lui livrer : mais deux motifs les engageoient à faire cette proposition , dont ils ne senioient pas le danger. Le premier, éloit l'espoir d'obtenir de ce prince par cet appât un prompt et puissant secours ; le second , de faire croire aux assiégeans que , s'ils les réduisoient à l'extrémité , ils se donneroient aux Bulgares. Alexandre reçut avec joie cette proposition , et promit d'envoyer des troupes. Mais l'issue de cette négociation fut loin de répondre à l'attente des habitans de Didyniotique. Par l'une des conditions offertes, le roi de Bulgarie étoit personnellement intéressé à la perte de Cantacuzène , puisqu'il devenoit par cet événement possesseur de cette ville. Il fit donc tout ce qui dépen-^ doit de lui pour empêcher le retour de ce prince , et commença par envoyer vers le craie de Servie et la princesse Hélène vme ambassade chargée de les prier de letenir l'empereur en prison, ou, ce qui seroit plus dans ses intérêts , de le faire mourir. Cette demande étoit faite par un roi qui devoit avoir sur Etienne, son beau-frère , plus de crédit qu'Apocauque , et dont l'iniluence sur sa sœur ne pouvoit être douteuse. Mais Hélène avoit de la générosité ; elle fit rejeter avec horreur par son mari une proposition qui tendoit à leur faire comnïettre une noire perfidie. Alexandre , en faisant cette démarche, envoyoit en même temps une armée assez nombreuse pour investir la ville , et , sous prétexte de la défendre, la serrer étroitement. La garnison jusqu'alors avoit fait des sorties dont le but étoit de se procurer des .denrées et des provisions pour la nourriture des habitans. Elle se portoit même à d'assez grandes distances et revenoit toujours chargée de butin. Mais, depuis l'arrivée des Bulgares, il n'étoit plus possible de
sortir sans tomber entre les mains de ces alliés, et sans en être entièrement dépouillés. Le premier détachement qui se hasarda à courir la campagne fut pris par ces prétendus amis, et perdit chevaux, armes et bagages. Les hommes qui en faisoient partie furent renvoyés tout nus. Les officiers bulgares répondirent par un démenti aux plaintes qu'on leur adressa , disant que les plaignans avoient été dépouillés, non par leurs soldats, mais par les partisans d'Apocauque , qui battoient la campagne. Pour les convaincre , on les m.ettroit dans le camp atîri de reconnoître les spoliateurs , qu'oa avoit eu soin de tenir à l'écart. Ce manège ayant recomhîencé , l'on ne sortit plus, et la ville fut réduite à la plus grande détresse. L'impératrice Irène, voyant qu'il valoit mieux avoir affaire à l'ennemi qu'à de tels alliés, les remercia de leurs services, en les priant de se retirer. Mais ils répondirent qu'ayant reçu de leur roi Tordre de la secourir, ils ne pouvoient sans crime retourner chez eux. Cette réponse jeta les habilans dans la consternation. L'évéque essaya de leur rendre le courage en leur faisant d'abord un sermon sur ce qu'en doutant que Dieu vînt à leur secours, ils méritoient d'en être abandonnés: prenant ensuite le ton d'un prophète, et feignant une subite inspiration , il annonça que , ne connoissaîît point Cantacuzène, et craignant qu'il n'eût, dans le parti qu'il avoit pris de se faire proclamer empereur , moins consulté le bien de l'état que son ambition , il s'étoit mis en prières , suppliant le Très-haut avec ardeur pour eu être éclairé ; que l'esprit saint venoit de lui révéler que le prince régnoit par l'ordre de Dieu ; qu'il rendi oit la paix à" l'empire , et , par un gouvernement sage , feroit ie bonheur des Grecs. Il termina son discours par prédire que, dans sept jours, les Bulgares fuiroient dans le plus grand désordre , et qu'on le^ verroit s'écraser mutuellement ; enfin que Didymotique seroit ainsi délivrée. Dans ce siècle j on ajoutoit foi à toutes les pré-
dictions , et dans leur situation les habitans avoieot besoin de croire, pour retrouver l'espérance et le courage avec elle. Us furent donc consolés, se résignèrent , mais attendirent en même temps l'époque annoncée avec une impatience extrême. Continuant son rôle de prophète, l'évêque écrivit au grand-duc sur ce ton, lui disant que Dieu lui avoit révélé que Cantacuzène seroit empereur; qu'il auroit la tutelle du jeune Paléologue; que hn , grand -duc, devoit se contenter d'être son sujet, trop heureux de commander sous lui l'armée navale ; que , s'il s'opg^soit à jcet ordre de Dieu , il auroit un châtiment épouvantable. Pour lui inspirer plus de confiance , il lui avouoit qu'ayant craint que Cantacuzène ne fût réellement un rebelle, il s'étoit prosterné aux pieds des autels , conjurant le saint des saints de lui découvrir îa vérité; qu'une voix s'étoit fait entendre, prononçant ces paroles : Je veux , je commande et j'ordonne que Jean Cantacuzène soit empereur. Il ajoutoit que la vanité ne lui dictoit point le langage qu'il lui tenoit ; qu'il étoit loin de prétendre au don de prophétie; que cette faveur ne lui avoit été accordée qu'une fois ; qu'il seroit coupable de ne pas lui donner de salutaires avertisseraens , de lui laisser une perfide espérance , et de ne point le désabuser de son erreur et de l'idée trompeuse qu'il avoit de vaincre Cantacuzène. Apocauque reçut la lettre , la lut , et n'y fit pas de réponse. L'audace qu'il avoit étoit celle du crime. Elle ne le mettoit point au-dessus de son siècle et n'excluoit point la terreur qu'imprime la superstition. Dans le délai prescrit, les Bulgares apprenant par leurs espions que les Turcs, leurs mortels ennemis, ceux dont ils craignoient le plus la fureur , venoient de débarquer à l'embouchure de ï'Ebre , s'enfuirent avec une si étrange précipitation , qu'ils s'écrasoient les uns les autres. Ils se débandèrent et se cachèrent si bien , qu'on ignora ce qu'ils étoieat devenus.
HISTOIRE DU BAS-ÈMPiRE. Sot
Àmîr, sultan d'Ionie , et souverain de Smyrne, dont le père avoit été lié intimement avec Cantacuzène , qui lui rendit d'importans services auprès d'Andronic, apprenant l'état dans lequel étoit réduit ce prince , résolut de venir à son secours. Il sut que la ville de Didymotique , qui lui restoit fidèle et qui donnoit un asile à sa femme , à ses enfans, à ses amis , étoit vivement pressée par les ennemis de l'empereur, et près de tomber en leur pouvoir. Sur la connoissance de ces faits^ il combine ses opérations , équipe une flotte de trois cent quatre-vingt-dix bâtimens de transport, y fait monter vingt-neuf mille hommes de troupes d'élite , et vient aborder dans le voisinage de Didymolique. il fit prévenir de son arrivée l'impératrice Irène. Cette princesse envoya au-devant de lui la noblesse et la garnison , qu'elle chargea d'offrir de sa part au sultan cent chevaux, tant pour lui que pour ceux de sa suite. Elle le prioit de ne pas trouver mauvais s'il n'y en avoit pas davantage : sa position et le dénûment dans lequel elle se trouvoit n'étoient que de trop bonnes excuses. Amir reçut avec joie ces chevaux , et les fit donner aux plus âgés de ses officiers. Il demanda avec inquiétude si son ami Cantacuzène vivoit toujours , et rendit des actions de grâces au ciel de ce qu'il lui avoit inspiré le désir de venir à sou secours. Après avoir donné des éloges à ses soldats sur le courage avec lequel ils avoient supporté les fatigues de la traversée, il en choisit deux mille , et marcha à leur tête vers Didymotique. Les envoyés d'Irène le prièrent de monter à cheval ; il les refusa , répondant que ses compagnons d'armes méritoient autant que lui d'en avoir ; mais, puisqu'on n'en avoit point , il vouloit aller à pied avec eux, et leur donner l'exemple. Il marche de la sorte jusqu'à la ville. Il y reste quelque temps , pendant que les habitans alloient de tous côtés chercher des i provisions. Il en fit apporter de son camp , et laissant neuf mille hommes pour la garde de ses vaisseaux , lï
partit avec les vingt mille autres pour aller troiivei* remperenr. Tousétoient à pied , à l'exception des cents plus âgés. A son approche de la muraille qui défendoit Christopoîis , ceux à qui la garde en étoit conlîée se retirèrent ; Amir la Ht percer en plusieurs endroits et / campa son armée auprès de cette muraille.
L'arrivée d'un pareil secours sembîoit devoir rétablir les affaires de Cantacuzène , mais il ne fat pas de longue durée, et s'il vint sans avoir été prévu, il disparut de même. Les habitans de Phères conçurent beaucoup d'inquiétude en ayant une armée dans leur voisinage. Ils craignoient le pillage, et de plus, voyoient avec chagrin' que la cause de l'empereur n'ètoit rien moins que désespérée, ils se consultèrent sur les mesures qu'ils a voient à prendre. Ils imaginèrent un moyen qui leur réussit ; " ce fut de supposer une lettre de Cantacuzène, par laquelle, remerciant Amir de L'i peine qu'il avoit prise et des sacrifices qu'il venoit de faire pour le secourir, il le prioit de se retirer de peur de lui nuire , parce que le craie le verroit avec humeur et jalousie; et , ne pouvant croire que l'empereureût imploré son bras, il luisauroit le plus mauvais gré de cette démarche. Amir, n'ayant aucune défiance, crut que celte lettre étoit réellement de Cantacuzène. îl éprouva d'abord de l'incertitude , ne sachant s'il faîloit se retirer ou continuer sa route. Pendant qu'il hésiîoil, deux cents soldats moururent de froid, et il apprit que trois cents matelots étoient morts sur sa flotte ; cet accident le détermina. Voulant partir sans délai , il écrivit à l'impératrice pour lui faire part de la résolution qu'il avoit prise, et pour s'excuser de ce que la rigueur de la saison l'empêchoit d'aller prendre congé d'elle. Il mit à la voile pour retourner dans son pays. Obligés de braver le froid pour se procurer des vivres , les habitans de Didymotique sortirent un jour au nombre d'environ quatre cents. Mais, dans leur excursion j ils furent engourdis au point d'être forcés de se
HlfTOIRE DU BAS-EMPIRE. 5o5
rendre aux ennemis. Une partie alla dans une petite ville nommée Lititze, dont le gjouverneur, dévoué secrètement à Cantacnzène, les tit enfermer en leur donnant les moyens de s'évader ; ce qui !e fit accuser de trahison. L'autre partie fut dispersée. Tous errèrent de côté et d'autre. Quelques-uns trouvèrent l'hospitalité. Aucun ne mourut cependant, et il ne manqua personne ; mais la plupart rentrèrent presque nus.
Jjti sorties étoient fréquentes, et l'expérience que la Ax. ïôjs, garnison et les habitans acquirent dans ce ^enre /le guerre les rendit redoutables. Fatiguées de ces excu ^sions, les villes de Thrace offrirent de se rendre à l'impératrice; mais cette princesse ne put suivre son inclination. En faisant la paix avec ces villes , celle de Didymotique , qui , depuis long -temps, ne subsistoit qu'aux dépens de ses voisins, auroitété réduite à la misère la plus complète, ne pouvant plus les piller, dans la supposition où la paix seroit faite. Elle força donc l'impératrice à rejeter ces offres ; ce qui la jeta dans le plus grand embarras, combattue entre son penchant et la nécessité. A cet embarras se joignoit l'inquiétude que lui causoient le silence et l'éloignement de Gantacuzène. Pour l'en tirer, Michel Tarchaniote , qui commandoit la garnison, résolut d'aller trouver ce prince. Il partit, obligé de s'écarter des routes pour ne pas tomber entre les mains des ennemis , de traverser des lieux inhabités, des montagnes ; il arrive enfin après mille détours sur les terres du craie, et trouve l'empereur , avec lequel il s'entretient et se concerte. Ce prince n'étoit pas moins inquiet que l'impératrice; ne sachant quelle conduite tenir avec le crâle, qui prornettoit plus qu'il ne tenoit, et dont le zèle s'affoiblissoit insensiblement; avec les Serviens, qui ne se soucioient plus de l'accompagner; avec les siens, parce qu'il n'avoit plus d'argent, ayant dépensé tous ses biens pour cette campagne sans aucua résultat. Il ignoroit quelle route prendre , ni même s'il
So4 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
devoit rester, ayant de Ions côte's des obstacles à corii^ battre. Tarchaniote retourna près de l'impératrice, à qui sans doute il dissimula une partie de la situation de son mari.
Sur ces entrefaites, il reçut une consolation d'autant plus inattendue, qu'elle lui fut donnée par un homme dont il ne pouvoit en espérer. Il se nommoit Arpène j et étoit né dans une classe obscure. Le craie venoit de le choisir pour aller conférer avec les habitans de Bérée, dont il étoit particulièrement connu. Cette circonstance niotivoit le choix d'Eiienne. Cet homme vint trouver l'empereur, lui rappela les services que lui avoit rendus son père , assura qu'il avoit hérité de ses sentimens; lui fit observer qu'il ne falloit pas mépriser les petits, se comparant à la souris qui avoit rendu la liberté au lion ; il finit par lui offrir son entremise auprès des habitans de Bérée, en lui confiant qu'il avoit cette mission du craie, mais qu'il étoit certain que cette ville préféreroit sa domination à celle des Serviens. Cantacuzène lui demanda quels étoient ceux à qui il devoit écrire. Arpène lui nomma les principaux habitans. L'empereur se rendit ensuite auprès du crâle , et le pria d'écrire en son nom, parce que tous ses envoyés avoient jusqu'à présent été tués ou maltraités. Etienne y consentit , et même autorisa Arpène à dire de sa part aux habitans de Bérée qu'il lui étoit indifférent qu'ils reconnussent l'empereur ou lui. Arpène s'acquitta de sa commission avec intelligence et zèle. Il présente aux habitans rassemblés la lettre du crâle pour être lue en public ; il remit ensuite aux principaux celles qui leur étoient écrites en particulier. Depuis long-temps cette ville, menacée de la domination des Serviens, qu'elle ne pouvoit éviter dans les circonstances , parce que par sa position et son éloignement elle ne pouvoit être secourue ni protégée des Grecs , désiroit de se soumettre à l'empereur Canîacuzène, Elle profila de l'ouverture faite par Arpène
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 3o5 pour envoyer à ce prince trois députés pris dans les trois ordres. Astrapère , qui représentoit la noblesse, lin fit part des dispositions de ses compatriotes. Délermmés dès l'origine à le secourir, s'ils ne l'avoient pas taïf , c'étoit par la crainte de lui nuire dans l'esprit du craie; mais ce prince n'apportant aucun obstacle à l accomplissement de leurs vœux, ils le prioient d'arriver promptement. Cantr.cnzène, après avoir remercié ces députés, rendit compte au crâle de l'objet de leur mission^ Ce prince, agréablement snpris de ce que la ville de Bérée ne suivoit pas l'exemple des autres et consenloit a le recevoir, hâta lui-même cette affaire. Hélène dont le zèle ne se démentoit pas pour l'empereur lui conseilla d'abandonner le projet qu'il avoit de se rendre a Didymotiqne, et d'aller plutôt à Bérée sans délai avec un corpsd'Allemands qui, étant soudoyés par Etienne se tenoient toujours prêts à partir; au lieu que, poulies autres troupes , il falloit de l'argent et des préparanis. Cantacuzène suivit le conseil de la princesse. Après 1 avo.r remerciée ainsi que le crâle de leurs soin, hospi- «alîers, il parfit avec les Allemands et quelques Grecs qn. lui étoient toujours fidèles, et se rendit à Bérée Les hab.tans lui ouvrirent leurs portes, le reconnurent pour empereur, et lui promirent de le servir généreasement et sans paie. Cet exemple fut suivi par les villes , de I lafaraon , située sur les bords de la mer, de Stan- Hose, et par les forteresses de Pétrée et de Sosco En i ayant réuni toutes les garnison.,, il forma une armée , avec laquelle il étoit en état d'exécuter quelque entre- > prise II fit venir Jean l'Ange, son cousin, qui com- 1 mandoit un corps de cavalerie thessalienne , et, marchant vers Thessalonique, il s'arrêta sur les bords du fleuve Galyce, espérant que les amis qu'il avoit dans cette ville auroient assez d'inflnence pour lui en faire ouvrir les portes; mais il se trompa. Les partisans d'Apocauque étoient en plus grand nombre que les siens
3ô6 HISTOIRE DU BAS-EMPÎRE.
et pins puissant , parce qu'à rimitation de leur chef , il savoient se faire craindre, trouvant tous les moyens bons pour arriver à leur but. Se doutant que Cantacuzène ne seroit pas venu si avant , à moins d'avoir quelque intelligence dans la ville , ils firent une surveillance rigoureuse , et l'empereur ne put exécuter son projet. Il resta campé dans le voisinage.
Dès que le craie de Servie , inconstant et jaloux par caractère , vit que Bérée et d'autres villes s'étoient rendues à Fempereur, et que ce prince pourroit bientôt se passer de ses secours, il voulut les lui retirer pendant qu'il en avoit encore besoin. Il se repentoit de Tavoir laissé partir, et du bien qu'il lui avoit fait. Il se reprochoit la générosité de sa conduite , et calculoit tous les avantages qu'elle lui faisoit perdre. Mais, sans la princesse Hélène, il ne l'auroit pas tenue, et s'il ne s'étoit pas déshonoré par une perfidie , elle seule en étoit cause. N'étant plus maître de Cantacuzène, il ne pouvoit ni l'arrêter ni le livrer à ses ennemis; mais, voulant- lui faire le plus de mal possible , il fit avertir Michel Monomaque , connétable et gouverneur de Thessalonique, du projet de l'empereur; et, lui recommandant d'être sur ses gardes, lui conseilla d'attaquer ce prince avant qu'il ne se fût fortifié. Pour affoiblir en même temps Cantacuzène, Etienne rappela les troupes qu'il avoit mises à sa disposition , et donna des ordres positifs pour que leur retour eût lieu sans délai. Mais les Allemands, au lieu d'obéir, se présentèrent à l'empereur et lui déclarèrent « que la coutume de leur pays étoit « d'assister généreusement ceux qui étoient dans l'op- « pression ; qu'étant venus à son secours et commandés « par lui , ils ne pouvoient l'abandonner dans son « besoin sans trahison , crime le plus honteux , le plus « infâme, et pour lequel ils ont le plus d'aversion ; c'est « pourquoi, loin de le quitter, comme il leur a été « commandé , ils ne prendront congé de lui que lorsqu'ils
« sera rétabli dans ses états. » lîs le prièrent de îes ramener à Bérée, et lui recommandèrent de se défier du craie. Cantacuzène les loua de leur générosité , les remercia de leur zèle, et donna les ordres de départ. Le jour même il rèçut des lettres de ses amis, qui lui mandoient de Thessalonique qu'Apocauque venoit d'y arriver avec une flotte de cent un vaisseaux , et qu'il attendoit un renfort de cavalerie de Constantinople , de Thrace et de Macédoine. N'ayant pas un moment à perdre , il conduisit ses troupes sur les bords du fleuve Axius, dans l'intention de le traverser. Comme ce fleuve servoit de limites aux possessions du craie, il craignoit qu'en le voyant passer de l'autre côté, l'on ne reconnût qu'il étoit en mauvaise intelligence avec Etienne. Il y avoit dans le voisinage un corps de Serviens qui pouvoit concevoir des soupçons en voyant prendre celte marche; de manière que l'empereur se trouvoit dans la situation la plus critique. L'armée d'Apocauque étant beaucoup plus considérable que la sienne, il ne pouvoit l'attendre sans courir les plus grands risques , et se voyoit arrêté par un fleuve débordé qu'il étoit impossible de traverser dans le moment. Les Serviens, campés tout près, lui envoyèrent proposer leurs services contre l'armée de Thessalonique. Leur intention étoit, comme on le sut ensuite, de marcher avec lui, de voir commencer le combat, et de se ranger du côté du vainqueur contre le vaincu.. Cantacuzène assembla les principaux officiers de son armée, et consulta principalement ses fils Michel et Mathieu ainsi que l'Ange , qui se distinguoient tous
L'un des deux, d'après le traité fils, exigeoit qu'on le lui rendît à sa
fait avec Etienne, auroit dû rester première réquisition. Il sembleroit
en otage auprès de ce prince. Mais étonnant que le crâle n'eût point
Cantacuzène ne parle plus de cette réclamé l'otage, si la princesse Hé-
condition , et ne dit point si elle fut lène n'explîquoit tout ce qu'Etienne
exécutée. Du reste , une clause dont a fait de bien et de généreux pendant
nous avons oublié de parler à l'article le séjour de l'empereur à la cour de
de ce traité rendoit la condition Servie, nulle. Cantacuzène, en accordant son
5o8 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
les trois par leur prudence. On fut d'avis de s'exposer au moindre danger , qui étoit le passage du fleuve. On s'y prépara. Dans la nuit, un paysan d'un village nommé Gaurolée se présenta pour parler à l'empereur, ayant, disoit-il, à lui communiquer une affaire importante. C'étoit pour l'avertir qu'un corps de Serviens, commandé par Bozice , arrivoit , d'après les ordres du crâle , pour s'opposer au passage , tailler en pièces les premiers qui traverseroient l'Axius, et donner ainsi à l'armée de Thessalonique le temps d'arriver. Le paysan ajouta qu'il connoissoit un endroit où le fleuve étoit guéable i sans aucun danger, et s'offrit pour y conduire l'armée, j On accepta. Le passage eut lieu sans accident. Les Ser- t viens, qui atlendoient sur un autre point, voyant au ; îevèr du soleil l'armée traversant le fleuve en ordre et 1 sans risque, ne purent lancer que quelques traits inutiles. Ils se dissipèrent dès que l'empereur fut de l'autre côté. Ce prince défendit à ses soldats de les poursuivre , afin de ne donner au crâle aucun sujet de plainte, il récompensa généreusement le paysan qui lui avoit rendu un service d'une aussi haute importance, et rentra dans Bérée sans aucun obstacle. Le même jour, et quelques heures après le passage , les troupes d' Apocauque arrivèrent sur l'autre bord, et, fort contrariées de ne plus y trouver Ganîacnzène, retournèrent sur leurs pas. Moins politique qu'esclave de ses engagemens, ce prince , après avoir fait des distributions d'argent aux Allemands pour reconnoître leurs services, les renvoya au crâle, en les chargeant d'une lettre pour ce prince, dans laquelle il.se plaignoit de ceux qui avoient voulu l'empêcher de passer le' fleuve, contre la foi des traités. Etienne, qui ne s'étoit point encore ouvertement déclaré, chercha les moyens de l'apaiser, et dans ce but lui envoya les deux capitaines commandant les trou-pes qui avoient tenté d'inquiéter son passage , afin qu'il les punît. Cantacuzène leur fit des reproches, leur pardonna , et leur fit même des présens.
HISTOIRE DÎT B AS -EMPIRE, SoÇ
Apocanque, voyant Cantacuzène en sûreté dans Bérée, employa, pour lui nuire, les armes dont il savoit habi- Jement se servir ; c'est-à-dire la ruse et la perfidie. Il entama une double négociation, dont l'une avoit un objet opposé à l'autre. Par la première, il vouloit la guerre , et demandoit la paix par la seconde. Le même jour il envoie deux ambassadeurs au craie pour Texciter à prendre les armes contre Cantacuzène, et députe vers celui-ci un nommé Synadène, chargé d'une lettre dans lax]uelle il protestoit avec serment de ses dispositions amicales, jurant que c'étoit malgré lui qu'il lui faisoit la guerre, et le priant de lui faire part de ses résolutions. Indigné de ce conflit d'impudence et de fausseté, Cantacuzène lui répondit une lettre remarquable par son énergie et sa dignité. » Il est passé le temps où, dupe de ses sermens, il croyoit à la sincérité de ses protestations; y croire de nouveau, seroit de sa part une preuve de stupidité. Mêlant au mépris une ironie sanglante, il le compare aux plus fameux capitaines de l'antiquité, et le met au-dessus des Pompée et des Sylla, parce que jusqu'à présent il a toujours été invincible, tandis que ces guerriers ont été quelquefois battus. Voulant lui donner encore une preuve d'amitié, il lui montre qu'il n'a rien de mieux à faire que la paix, puisqu'il ne peut tirer aucun résultat de la guerre. « Des trois partis que «r vous pouvez choisir (lui dit-il avec dédain), aucun ne « peut vous être utile. Il vous faut ou retourner à Constantinople, ou demeurer à Thessalonique , ou me « venir combattre. Est-il rien de si honteux que de faire « tant de dépenses pour lever des armées nombreuses sans oser en venir aux mains avec son ennemi ! Ne vous appliquera-t-on pas ce que disoit cet Athénien , « qu'une armée de cerfs commandée par un lion étoit '< plus formidable qu'une armée de lions commandée « par un cerf? Vous vous couvrirez donc d'opprobre « en retournant encore à Constantinople. Que pouveT^-
OlO HISTOIRE DU BAS -EMPIRE.
«c VOUS espérer en restant à Thessaloniqne? îl vous faut « des sommes immenses pour entretenir une armée « navale ; ressource ingénieuse et nouvelle 4ans une « guerre dont le théâtre est dans Tintérie^ir de l'empire, « et comme vous avez épuisé les trésors, vous ne trou- « verez pas l'argent nécessaire pour prolonger l'existence « de cette inutile ressource. Mais il vous faudra des « trésors pour séduire le crâle, comme je suppose que « vous en avez le projet ; car il ne se contentera pas des « villes que vous lui offrirez, par la facilité que vous « auriez de les reprendre et le peu de confiance qu'il a « dans vos paroles. S'il vous reste un peu de jugement-, « vous ne demeurerez point à Thessaloniqne. Vous « n'aurez donc à prendre qu'un parti, c'est de me livrer « bataille, et Dieu m'en est témoin, vous ne pouve:^ « jamais rien faire qui me soit plus agréable. Venez « dans les environs de Bérée, et je m'engage à vous « attaquer dans les trois jours. Si j'y manque, j'appelle « sur moi ce que j'ai le plus en horreur, la honte et la « confusion. Mais au moins, venez en personne, n'en- « voyez pas vos lieutenans; commandez vos troupes vous- « même ; ne demeurez pas en sûreté sur vos vaisseaux, « et cessez de ressembler à ceux qui donnent les jeux an « peuple, et dirigent, sans y prendre part, les combats
«r sanglans des gladiateurs Tout vous est difficile
« maintenant , au lieu que tout m'est aisé. Si vous allez « à Constantinople, je vous y suivrai: si vous restez à « Thessaloniqne, mes troupes demeureront dans leurs « cantonnemens, elles y sont fort bien. Si vous voulez « vous battre , ce que je souhaite ardemment , je suis « prêt ; mais soyez à la tête de votre armée. Vous m'avez « demandé ce que j'avois envie de faire, et je vous « réponds en vous indiquant ce que vous devez faire « vous-même. »
furieux de cette réponse, Apocauque assembla un conseil de guerre pour délibérer sur les moyens de
HISTOIRE BU BAS-EMPIRE, 5lî
venger. Il rendit compte de la démarche qu'il avoit faite et du résultat. La plupart de ceux qui composoient ce conseil dirent franchement que, s'étant entretenus ensemble de la situation des choses, ils avoient remarqué les difficultés dont parloit Cantacuzène ; c'est-à-dire celles de trouver des fonds pour entretenir l'armée. Monomaque, grand-connétable, qu'une longue expérience , des talens et des vertus avoient rendu cher au dernier empereur, prit la parole et fit entendre le langage de la vérité. Déclarant que c'étoit à ses yeux une lâcheté que de la trahir, il annonça qu'il alloit la dire, quoiqu'il n'ignorât point que d'illusires personnages s'étoient perdus par leur sincérité. Rappelant la conduite de Cantacuzène depuis le commencement de la guerre, il le présenta d'abord à la tête d'une armée si puissante, qu'on n'osa l'attaquer, ensuite abandonné par les siens devant Gynaïcocastre, conservant un courage que tout autre auroit perdu, et luttant avec constance contre la mauvaise fortune ; se retirant en bon ordre chez les Serviens ; s'y conduisant de manière à se faire considérer , non comme un étranger, comme un suppliant, mais comme un prince digne de monter sur le trône; en imposant tellement par ses vertus, qu'on a refusé les propositions les plus séduisantes, les plus avantageuses faites pour obtenir qu'on le livrât, et que même on les a refusées avec indignation ; se conciliant si bien l'estime et l'amour du soldat , qu'on en voit beaucoup dans l'armée ennemie qui lui sont tous dévoués. Que faire dans un tel état de choses ? Si l'armée du grand-duc se retire, toutes les provinces se soumettent à Cantacuzène, ou, ce qui seroit plus nuisible pour l'empire, au craie de Servie. Pendant qu'on voit encore entre les deux partis un certain équilibre, il hut faire la paix, elle est facile. Plus tard cet équilibre sera rompu aux dépens de, l'armée impériale, et la puissance de Cantacuzène jsera considérablement augmentée. Monomaque finit
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par dire au grand-duc que , si l'impératrice , îe patriarche et le conseil lui avoient donné un pouvoir absolu, il étoît de son devoir d'entrer en négociations pour terminer la guerre, parce qu'il ne pouvoit rien faire de plus utile à l'état. Si ce pouvoir n'existoit pas, si le grand-duc craignoit de déplaire, le grand-connétable îe prie de lui donner un vaisseau pour aller à Constantinople proposer son avis, promettant de revenir dans le plus court délai. Celte opinion réunit tous les suffrages. Apocauque , dissimulant son dépit, évitant de répondre et de donner des écîaircissemens sur la nature des pouvoirs dont il étoît revêlu, prenant de l'empire sur lui-même, parce que Monomaque en avoit sur toute l'assemblée, n'osant point se livrer, suivant sa coutume , à la colère, se contint assez pour ne faire que quelques gesfes qui prouvoient seulement qu'il ne partageoit pas l'opinion générale, et se contenta de dire, en levant la séance: Quelle paix peut- on faire avec Cantacuzène?
Voyant l'inutilité de ses démarches, Apocauque mit tous ses soins à détacher le craie de Canîaeuzène. Il envoya tant d'ambassades à ce prince , lui fit tant de présens et de promesses, qu'il parvint à le déterminer. Etienne ne déclara pas d'abord la guerre à son allié: soit qu'il suivît les conseils du grand-duc , soit que ce fût dans son caractère , il vouloit commencer par lui faire une guerre souterraine. Il envoie demander aux habitans de Bérée les enfans des principales familles, afin d'avoir un gage certain de leur fidélité envers l'empereur. G'étoit pour les indisposer contre ce prince, parce qu'à son sujet ils seroient privés de ce qu'ils avoient de plu3 cher ; et pour les engager ensuite à le lui livrer en échange des otages qu'ils auroient envoyés. Cantacuzène le remercia de cette marque d'intérêt , et lui fit dire qu'on n'avoit pas besoin d'une pareille précaution pour s'assurer de la fidélité des habitans de Bérée. Alors le craie eut recours à un autre moyen : ce fut, pour attirer
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Canlaciizène à sa cour , de le prier de venir l'aider de ses conseils, donnant pour prétexte la situation critique dans laquelle il se trouvoit vis-à-vis des Hongrois, dont la puissance lui causoit de justes alarmes. Il lui falloit un guerrier qui réunît la prudence à la valeur, et la sagesse à l'activité; en un mot, Canlacuzène. Le piège n'étoit pas très-adroit , i;nais peut-être l'empereur y seroit-il tombé , puisqu'il a la bonne foi de dire que ses amis j'avertirent de se défier «. Il répondit qu'il lui étoiî impossible de sortir de Bérée au moment où cette ville éloit menacée par ses ennemis ; et , pour ôter au craie , tout prétexte de rupture, et lui faire voir en même temps combien grande étoit sa confiance, il loi envoya Manuel, le plus jeune de ses fils, et l'Ange son cousin. La preuve étoit sans réplique , mais l'imprudence pouvoit être extrême, parce que le craie manquoit de délicatesse ei pouvoit retenir et vendre fort cher des otages aussi précieux. Il n'en fit rien cependant, et Cantacuzène parle du retour comme de l'envoi, sans faire aucune réflexion. Il avoit chargé ces jeunes princes de savoir d'Etienne les sujets sur lesquels il désiroit d'avoir ses avis. Le craie, n'ayant rien à leur dire, les entretint de choses indifférentes, et les renvoya. Bientôt après il leva le masque , et fit déclarer que, voulant assisler l'impératrice Anne et Jean Paléoîogue de tout son pouvoir, il rompoit les traités et les sermens faits avec Cantacuzène. Celui - ci rendit grâces à Dieu de ce que le craie n'avoit pas eu cette envie pendant qu'il étoit en sa puissance.
Apocauque, de son côté, qui ne vouloit point se mesurer avec l'empereur, tâchoit de détacher de sa cause les habitans de Berée. Il leur manda secrètement qu'il savoit, à n'en pouvoir douter, que ce n'étoit point par inclination pour cet ennemi de l'état qu'ils suivoient son parti, mais par la nécessité de se garantir de l'ai-
* Hist. de CaBtacuzèoe, îiv. 5, chap. 6ï.
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laqne des Servîens; qu'il les avertîssoit que le craie venoh non-seulement de l'abandouî^r , mais de lui déclarer la guerre; qu'en continuant de tenir pour Cantacuzène, ils s'exposeroient à toute la fureur d'Etienne; qu'ils auroient à supporter tous les fléaux de la guerre; au lieu qu'en livrant le rebelle à l'impératrice, ils en s roient récompensés, et recevroient de la cour des ii.venrs et des privilèges; enlin que, s'ils refnsoient, il réuniroit ses troupes à celles du craie , et les puniroit de leur conduite. Les plus épouvantables menaces terminqient cette lettre. Après l'avoir montrée à Cantacuzène , ceux à qui elle éloit adressée répondirent qu'ils rejetoient vsa proposition comme si elle étQÎt inspirée par ie démon; qtie tout ce qu'il écrivoit n'étoit qu'une suite de mensonges ; qu'ils étoient résolus d'user de tout leur pouvoir pour retenir l'empereur au milieu d'eux; que, s'ils prenoit les armes, ils le suivroient avec joie, et combattroient avec ardeur sous ses drapeaux; que si l'intérêt de sa cause l'obligeoil à les quitter, il emporteroit leurs cœurs avec lui; qu'en quelque endroit que fût ce prince , ils se montreroient toujours dignes de son estime et de ses bonnes grâces ; enfin qu'ils se rioient de ses paroles menaçantes, Tinvitant à songer aux supplices que lui réservoit la justice divine, qu'il ne cessoit de braver par l'impudence de sa conduite. Voyant ce moyen sans résultat , Apocauque eut recours à un autre digne de lui : ce fut l'assassinat. Il y avoit dans les prisons un homme nommé Allusien , à qui l'exercice de la chasse avoit donné une adresse merveilleuse pour tiref de l'arc. Le grand-duc lui offrit la liberté et des présens considérables, s'il vouioit lancera Cantacuzène un de ces traits empoisonnés dont il avoit l'habitude de se servir contre les bêtes fauves. Il lui fit voir combien cette entreprise étoit aisée, parce que l'empereur, tous les soirs se dépouillant de ses habits pour se <lélasser de la chaleur du jour, se promenoit et prenoit le frais sur une terrasse-
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Allusîen n'igîioroit pas cette circonstance ; il étoit ébranlé. Pour achever de le déterminer, y\pocanque lui promit avec serment de faire la fortune de toute sa famille, il cède, et part pour Bérée. Il rôde autour de la terrasse, et voit le prince qui s'entretenoit avec quelquesuns de ses amis. Il se pose sur une muraille, ajuste et bande son arc; mais la flèche lui échappe des mains, et tombe dans l'intérieur de la ville. Il fut obligé d'attendre que Tempereur rentrât, parce qu'il en aiuoit été vu, s'il éloit allé ramasser la flèche. Il retourna chez lui dans l'intention de revenir le lendemain. Le soir il va reprendre son poste, et le trait lui échappe encore une fois de la main. Le surlendemain, observant avec plus d'attention ses mouvemens, il prend la flèche et l'ajuste d'une main plus sûre; mais, soit que l'émotion qu'il devoît éprouver influât sur son action, soit que la corde de l'arc, quoique neuve, ne valût rien, elle se rompit au premier effort , et le trait resta entre ses doigts. Croyant voir dans cet événement l'intervention de la Provi^ ; dence, et ne doutant point qu'elle ne prît un soin par- I ticulier de Gantacuzène, x\llusien court à l'instant même se jeler aux pieds de ce prince , y dépose son arc et ses flèches, et lui fait l'aveu de son crime. L'empereur lui pardonna.
Apocauque, voyant qu'aucune de ses tentatives ne lui réussissoit , vouloit retourner à Gonstantinople ; mais il n'osoit s'y montrer sans avoir remporté quelque r avantage sur son ennemi. Il convoque un nouveau j conseil. Monomaque ne pouvant douter de son aversion ' pour tout ce qui tendroit à la paix , proposa de négocier auprès des amis de Gantacuzène, de tâcher de les corrompre, et si l'on n'avoit ni le temps ni Targent nécessaires pour y parvenir, de livrer une bataille qui terminât la guerre , ajoutant que l'empereur avoit dé- ! claré hautement qu'il ne la refnseroit pas quand même t il seroit certain d'y mourir. Cet avis fut unanimement
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adopté. Les moyens de corruption plaisoient plus an grand-duc , parce qu'ils étoient dans son caractère ; mais ils exigeoient des sacrifices qu'il ne se soucioit point de faire. Il trouvoit qu'il étoit dangereux de combattre, incommode de rester à Thessalonique , et honteux de retourner à Constantinople sans avoir rien entrepris. Monomaque, devinant sa pensée, lui demanda s'il vouloit commander l'armée à sa place, ou lui permettre de la conduire à Bérée , promettant de ne point trop approcher de la ville , de ne pas descendre de cheval , et faisant voir que de cette manière on acquerroit la gloire d'avoir attaqué Tennemi sans s'exposer au hasard du combat. Apocauque approuva ce dernier moyen, qui le tiroit d'embarras. Monomaque partit sans délai, conduisit ses troupes devant Bérée , en ayant soin de les y tenir hors de la portée du trait. Les Turcs qu'il avoit avec lui se débandèrent pour piller les environs de la ville. Ils firent beaucoup de dégâts, tuèrent ou prirent du monde , brûlèrent des maisons , enlevèrent des bestiaux, et n'omirent aucun acte d'hostilité. L'empereur fit faire à Monomaque des reproches de ce qu'au lieu d'employer les Grecs à le combattre , il laissoit des étrangers ruiner la province; il Finvitoit en même temps à désigner le jour du combat. Monomaque répondit qu'ils pouvoient faire tous les deux , chacun de son côté, ce qu'ils croiroient être dans leurs intérêts, et ne parla point du jour qu'il avoit choisi pour livrer bataille. ïl resta jusqu'à midi vis-à-vis de la ville ; et, se retirant ensuite, il attendit le retour des Turcs. Ces auxiliaires prirent d'assaut le fort Pydna, dont la garnison étoit du parti de Gantacuzène. Ils ramenèrent avec eux Théodore Pépagomène, l'un des commandans de ce fort, et le remirent au grand-duc. Celui-ci, après l'avoir fait fustiger, commanda qu'on le tînt exposé à l'ardeur brûlante du soleil , et défendit de lui donner aucun rafraîchissement, à moins qu'il ne renonçât au
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parti de Cantaciizène , et ne vomît des inipre'cations contre ce prince. Mais Théodore aima mieux moiirif que de consentir à cette bassesse. Effrayés de cette cruauté, les habitans de Platamon se soumirent au grand-duc. Monomaque lui rendit compte de son expédition; et quoiqu'il n'en eût pas fait partie, car, malgré la sécurité que devoit lui donner ce plan, il étoit prudemment resté à ïhessalonique, il retourna dans la capitale pour s'y vanter de cet exploit.
Cantacuzène désiroit de faire avertir son allié le
j sultan de Lydie du besoin qu'il a voit de son secours; mais les cotes étoient étroitement gardées par les vaisseaux d'Apocauque. Pour tromper la vigilance des agens de celui-ci, l'empereur fit venir un homme sûr, nommé Prince, pour l'envoyer auprès d'Amir. Il lui commanda de faire construire une barque dans une maison particulière. Quand cette barque fut achevée, on la transporta pendant la nuit loin de l'endroit de la côte gardée par les ennemis; on y mit des voiles, et Prince, en peu de jours, aborda, par un vent favorable, à Smyrne. Dès qu'x\mir eut reçu la lettre de Gantacu-
jzène, il secoua la poussière qu'il avoit sur sa tête, et remercia Dieu de ce qu'il lui avoit conservé son ami. Il le croyoit mort en Servie , d'après un faux bruit de l'invention d'Apocauque. Il fit aussitôt équiper une flotte fie près de deux cents vaisseaux. Le grand- duc, instruit de ces préparatifs , eiwoya vers Amir des ambassadeurs chargés de présens et de promesses d'argent, s'il vouloit ne point assister Cantacuzène. Amir répondit avec franchise, et déclara que rien ne l'empêcheroit de voler au secours de son allié. Il refusa les présens, parce que, disoit-il, ce seroit une bassesse de les accepter comme ami , et de faire ensuite la guerre comme ennemi. Ayant pressé les préparatifs, et mis sur ses vaisseaux des provisions et de l'argent, comme si l'expéditioa devoit être dune longue durée, il partit de Smyrne
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pour Eubée, où des vents contraires Tobligèrent de s'arrêier. Pendant son séjour dans cette île un vaisseau de Ptelée ayant été pris par les siens et conduit dans le port , il s'informa de Cantacnzène, et demanda aux passagers s'ils en savoient des nouvelles; ils répondirent que le grand-duc étoit parti avec une armée considérable ponr assiéger Bérée. Amir, imaginant que les deux ennemis étoient aux prises, éprouvoit un dépit violent du retard qui Tempêchoit d'arriver au secours de son ami. Dans son impatience il rassemble les principaux de son armée pour les consulter sur ce qu'il avoit à faire ; il leur rappelle le but de son expédition, et les prépare au grand sacrifice qu'il veut exiger d'eux par les considérations les plus propres à leur en donner le courage. « Celui qui n'entreprend, leur dit-il , que des « choses aisées, ne fera janiais rien de grand ni de gé- «< néreux , s'il se laisse vaincre par le moindre obstacle. « Notre dessein est de secourir Cantacuzène ; nous « prouvons, vous et moi, que les fatigues et les hasards « que nous bravons pour sa cause nous sont plus agréables « que le repos et la paix. .Te n'ai pris les armes ni pour « m'enrichir ni pour acquérir de la gloire, mais pour «f le défendre et le venger. Je le chéris au point que sa « mort me feroit désirer la mienne. S'il succombe « pendant notre absence, rien ne pourra calmer l'excèî « de ma douleur : s'il est victorieux , nous ne partage- « rons point sa gloire. Ce seroit une folie que de luttei « contre les vents et les tempêtes. Je n'ai garde de vouî « proposer une entreprise aussi vaine que périlleuse; <c mais il en est une autre qui nous fera plus d'honneur '«Brûlons nos vaisseaux, allons en Macédoine pai « terre, puisque les vents se refusent à nos vœux. Je m «« vous conseille rien que je ne veuille faire avec vous « Je vous donnerai l'exemple; le premier, je mettrai « le feu moi-même à mon vaisseau. Ceux qui n'oseron! « me suivre aurofît des bâtimens à ieor disposition pouj
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« retourner dans leur patrie. » On ne fit point d'oojeclions à cet avis, que même on eut l'air d'approuver. Il n'y eut cependant que soixante capitaines et leurs sol- ; dats qui voulurent courir avec lui les hasards du voyage, i Les autres promirent de se rendre en Macédoine pour le rejoindre dès que les vents le permettroient. Cette résolution prise , la flotte passe d'Eubée au rivage de Locride, et là le sultan avec ses soixante officiers firent îirer de leurs vaisseaux les armes et provisions nécessaires. Mais au point du jour le vent ayant changé, ou remit les choses comme elles étoienl; on appareilla, et dès le lendemain on débarqua près de Thessaloniqne, dans un lieu nommé Clopar, où le brave Amir espéroit trouver Apocauque, et le battre. Ce ne fut'pas sans une extrême contrariété qu'il apprit que cet homme étoit reparti pour Constantinople.
A cette nouvelle les Turcs pillèrent les environs de An. 1344. Thessalonique. Amir choisit cinquante de ses meilleurs vaisseaux, y mit des troupes, et les fit partir pour Apydna , d'où ils pouvoient aller à Bérée sans aucun obstacle, et se réunir à l'empereur. Cantacuzène, qui ne vouloit point rendre le mal pour le mal , fit avertir les villes de la domination du craie de Servie de l'arrivée des Turcs, afin qu'elles se tinssent sur leurs gardes. Il écrivit au prince Etienne pour l'informer des mesures qu'il prenoit dans ses inlérêts, parce que, quoiqu'il eût rompu les traités d'alliance contractés entre eux, il n'oublieroit jamais les services qu'il lui avoit rendus; il le prévenoit qu'il recommandoit à ses alliés de passer sur ses terres comme sur celles d'un ami, de n'y faire aucun dégât; mais il le prioit de prendre de son côté des précautions, parce qu'on n'étoit pas toujoujs maître de ses propres troupes. Après avoir employé environ quinze jours à toutes ces dispositions, il confia le commandement de Bérée à Manuel, le second de ses enfans, partit de ceîte ville avec îa fleur de ses troupes et i'ar-
mée des Turcs qui étoit venue le trouver, et semeltanlen campagne , s'avança du côté de Thessalonique. Dès qu'Amir sut que l'empereur s'approchoit , il monte à cheval avec les principaux de son arniee pour aller audevant de lui. Aussitôt qu'il l'aperçut, il descendit, et, se prosternant pour le saluer, s'avança à pied. Cantacuzène l'envoya prier de remonter à cheval ; ce qu'il ne fit qu'après beaucoup de difficultés. Ils se retirèrent dans leurs tentes et demeurèrent pendant sept jours aux environs de Thessalonique. Amir députa vers les habitans de cette ville pour les inviter à reconnoître l'empereur, offrant de leur rendre leurs prisonniers. Pour ne laisser aucun doute sur la ferme résolution qu'ils avoienl prise de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, ils répondirent en commettant d'horribles cruautés. Ils prirent un Paléologue, soupçonné d'être partisan de Cantacuzène, le traînèrent dans la place publique, l'y massacrèrent, coupèrent sa tête , qu'ils promenèrent dans les rues, déchirèrent son corps, dont ils attachèrent leà parties aux portes de la ville. Se saisissant ensuite d'un citoyen nommé Gabalas, ils le mutilèrent et le tuèrent. Ils coupèrent à d'autres le nez et les oreilles , et les chassèrent de la ville, afin que l'empereur ne conservât aucun espoir de les réduire. Frappé d'horreur, Cantacuzène ne voulut point rester. Ayant de l'aversion pour ies mesures sévères, au lieu de tirer une trop juste vengeance de pareils forcenés, il déclare à son allié qu'il veut s'éloigner sans délai de cette ville. Amir blâmoit, non sans raison, un tel excès de bonté, qui pouvoit avoir les suites les plus fâcheuses. Puisque les cruautés étoient un moyen d'empêcher l'empereur de poursuivre un siège, il étoit possible que les ennemis de ce prince crussent n'avoir rien de mieux à faire qu'à suivre l'exemple de Thessalonique, dès qu'on le laissoit impuni. Cantacuzène, persistant dans son projet malgré les représentations de son ami , renvoya son fils et
tange, son cousin , dans leurs gouverneœens , avec les îronpes qu'ils en avoient amenées; donna des chevaux ■& deux cents des principaux Turcs ; choisit six roiiïe fanl Jassins des pkis braves et des plus aguerris; partit Dour ia ihrace avec Amir, et donna l'ordre au reste de l'armée d'aller par mer l'attendre à Périthémion , dont il vouloir faire le siège. Les villes des environs se soumirenl: sans attendre qu'on leur fit des sommations. Les Abdérites livrèrent, pieds et poings liés, leur gouverneur. Letoit Gudale, échanson de Fimpéraîrice , qu'Apocauque leur avoit donné pour le récompenser \ie sou dévouement et de la haine qu'il portoit à Gantacuzène. Lelui-ci le îit mettre en liberté, et même loi donna des presens : ensuite il nomma un autre gouverneur.
L'empereur, qui ne voyoit pas sans un extrême cha^ grin son pays désolé par la guerre civile, crut devoir faire encore une tentative pour la faire cesser. L'arrivée d'Amir rétablissoit ses affaires, augmentoit ses moyens, et ne permettoit pas de supposer qu'une telle démarche eût pour motif la foiblesse ou la crainte, il choisit Jacques Brûlas, officier de sa maison, qu'Amir jit accompagner par Saîatine , qu'il chargeoit de dépêches partïcuhères pour concourir au même but que son allié Cantacuzène répétoit dans les siennes les mêmes pro- - îesîations relativement aux accusations calomnieuses dont li étoit lobjet ; peignoit la désolation des provinces conjuroît Anne de revenir de son erreur, et se justifioit d'avoir accepté le secours des Turcs , par l'exemple d' Apocauque, qui, le premier, avoit appelé ces barbares Le sultan exposoit à l'impératrice que, depuis long-îemps )il étoit hé de l'amitié la plus étroite avec Cantacuzène' que c'etoit a sa considération qu'il avoit autrefois se' cou,u l'empereur Andronic contre les Phocéens et le^ Albanois ; que , par suite de ce même sentiment il s'étoiî j interdit toute excursion sur les terres de l'emoire • croe cette conduite et ces égards n'étoient dus qu'à V^n^ûé
' ' liîST. DU BAS-EMP. TOM. Xî,
qu'il avoii alors pour Gaatacuzène. Changeant ensuî?e de ton en continuant de parier de ce prince , il disoit qu'il n'osoit plus se dire son ami, et qu'il n'avoit pas cette présomption depuis qu'il étoit parvenu à l'empire, mais qu'il mettoit sa gloire à être son serviteur; qu'en celle qualité, au lieu de lui envoyer des secours, il étoit venu les lui amener en personne, prévenant même la demande qu'il auroit pu lui faire à ce sujet. Amir terluinoit sa lettre par d'instantes prières à l'impératrice pour qu'elle fît la paix, afin de garantir des horreurs de la guerre, les provinces où ce fléau n'avoit point encore pénétré, et d'en réparer les ravages dans les autres.
Malgré l'expérience et le triste sort de tons les ambassadeurs de Cantacuzène, Brûlas eut assez de dévouement pour se charger d'une mission aussi dangereuse; mais il ne tarda pas à s'en repentir. Il remit ses dépêches. Le barbare Apocauque le fit prendre; et, aprè^ avoir ordonné qu'on le rasât, ce qui étoit une marque^ d'infamie, qu'on lui coupât le nez, et qu'on lui cassât' les jambes , il le fit traîner dans cet état sur les places i publiques, et jeter en prison. Quant à Salatine, l'am^ hassadeur d'Amir, le grand-duc le combla d'égarcis et de présens, et lui remit une lettre pour son maître. Il dïsoit au sultan, dans cette lettre, qu'il faisoit une ao^l tlon indigne de lui en assistant un rebelle; qu'on ne seî serviroit jamais de ce rebelle ni pour commander avec les enfans d'Andronic , ni pour obéir avec les sujets de| l'empire ; qu'on n'en vouloit pas même dans les emploisl les plus vils et les plus abjects, tels que ceux de palefrenier ou de marmiton ; qu'on étoit résolu de le poursuivre jusqu'à sa mort , et que toute idée de se réconcilier avec un pareil homme étoit un crime d'état. C'étoit' en effet pour rendre cette réconciliation impossible qu' Apocauque se portoit à de tels excès , parce que , la craignant comme le plus cruel malheur qui pût lui arriver, il vouloit augmenter d'un côté les torts de l'ini-.
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pératrice, et de Taiitre allumer dans le cœur de Ganîacuzèiie une coière implacable. Amir porta sa lettre à l'empereur sans Toiivrir. Le prince lui en fit des reproches , lui demandant s'il croyoit qu'il eût la moindre méfiance. « Ce n'est point ce motif, lai répondit le sultan, mais parce que je sais qu'on vous noircit de mille calomnies à Constantinople : je pense qu'Apocauque me tient un langage injurieux sur vous ; et , dans cette supposition , j'ai voulu que sa lettre ne fût connue que de vous et de moi , afm de la détruire , si ma crainte est fondée , ou d'en faire usage, si je me trompe.» Cantacuzène, sensible à ce procédé, remercia son ami , et vit bientôt que ses soupçons n'avoient que trop de fondement.
Quand il fut certain que ses ennemis étoient résolus de ne jamais faire la paix, il continua la guerre avec moins de scrupule. Ses négociations ne l'empêchoient pas de poursuivre le siège de Périlhéorion. Pendant t qu'on préparoit les échelles et les autres njachines né- ; cessaires pour l'assaut , les habitans des forts de Sainte- ' Paix et de Pobisda vinrent faire leurs soumissions et lui demander des gouverneurs. Tous les gens de la campagne se soumirent pareilleuient. Voulant se servir d'eux, il leur donna pour chef Momilzile, auquel il pensa qu'ils obéiroient sans répugnance, parce qu'il ' étoit connu par sa hardiesse dans les combats et son adresse dans les incursions. Bulgare de nation , il s'étoit ^ vu forcé de sortir de son pays à cause de ses brigandages. S'étant réfugié chez les Grecs, il avoit été employé par l'empereur Andronic. Comme il n'avoit point d'autre occupation que de piller, il commeltoit beaucoup de dégâts en Bulgarie , dont il connoissoit tous les détours. Ceux qui demeuroient sur les frontières achetèrent la paix pour être à l'abri de ses insultes; mais il ne put rester long-temps tranquille, et recommença le même train de vie. Quand, devenu suspect aux Grecs, odieux aux Bulgares, il vit qu'il ne pouvoit éviter d être
puni par les uns ou les autres, il se réfugia chez les Ser-» viens. Ne pouvant rester dans l'inaction , il inspira bientôt de la défiance. Ce fut alors qu'il vint trouver Canta- Guzène, et lui offrit ses services dans le temps que ce prince assiégeoit Pérîthéorion. L'empereur le mit donc à la tête des paysans. En peu de temps Momitzile leva un corps de troupes de cinq à six mille hommes ei trois cents chevaux. Il les exerça aux évolutions militaires, et les rendit très-habiles à la guerre que font les partisans, où l'adresse et l'activité sont les premières qualités. A la tête de cette petite armée, il força plusieurs places de se rendre à Gantacuzène. Gelui-cî, voyant que le siège de Pcrithéorion traîneroit en longueur , et que la prise de cette place ne le dédommageroit point des sacrifices qu'elle lui £oûteroit , brûla ses machines de guerre, donna des ordres pour que la flotte levât le blocus et mît à la voile. Ces dispositions prises, il partit avec Amir et six mille Turcs pour, se rendre à Didymotique, où depuis long -temps il étoit impatièmment attendu. 1 Ai^. i544. Il y fut reçu comme un libérateur. Sa présence rendît le courage et l'espoir à la garnison ainsi qu'aux habitans. Comme il vouloit presser les opérations de la campagne, il ne séjourna que peu de temps dans cette ville. Il en repartit bientôt pour aller soumettre la Morée et la préfecture de Elhodope. Le bourg d'Ephraïm , ayant refusé de reconnoitre Tempereur, fut pillé par les Turcs. Il nomma son beau-frère Asan gouverneur du pays dont il faisoit la conquête. Formant des corps tant de Turcs que de Grecs, il envoya sommer les villes de Thracé de se rendre. Celles qui résistèrent furent pillées. Ces désordres affligeoient Cantacuzène; mais , n'ayant point assez de troupes nationales , il étoit obligé de se servir de celles d'Amir, dont il ne pouvoit réformer les habitudes. Il y aVoit dans la préfecture de Rhodope deux places de l'obéissance de l'empire, dans chacune de*-î'
quelles ëtoient mille hommes de cavalerie et de l'infanterie. L'empereur , dans le dessein de s'emparer de ces deux places , se mit en marche à la ièle de ses troupes. Ste'nimaque, la plus forte, se rendit , et Zépène suivit cet exemple. Amir étant tombé malade assez gravement , son ami fit arrêter l'armée pour attendre sa guérison; mais, comme on n'avait dans ce pays ni médecins lù remèdes, on transporta le sultan à Didymotiqne. Dans la route, on rencontra des troupes impériales commandées par Phrantzès. Apocauque i'avoit envoyé pour préserver Andrinople. Apprenant que Gantacuzène étoit allé attaquer Sténimaque, il crut avoir assez de temps pour ravager en son absence les environs de Didymotique. Mais comme il reprenoit le chemin d'AndrirwopIe , l'empereur parut, et Phrantzès ne put éviter rengagement, il fut complètement battu, et perdit une grande partie (le ses soldats, qui furent tués ou faits prisonniers, Amir courut les plus grands dangers dans ce combat. Impatient de n'en être que le témoin , il surmonte son mal , retrouve ses forces dans son courage , et se jette dans la mêlée. Il reçut trois coups de pique, sous lesqiiels il eût succombé, sans sa cuirasse. Il s'en étoit dépouillé d'abord , et ce n'étoit que sur les instances de l'empereur qu'il I'avoit reprise. Il remercia ce prince de son bon conseil , et reconnut qu'il lui devoit la vie.
La reddition d'une partie des villes et des bourgs de la Thrace fortifioit de jour en jour le parti de Gantacuzène , et la cour de Constantinople commençoit à concevoir de sérieuses alarmes. L'inipératrice Anne , le grand-duc, le patriarche et le conseil, craignant de ne pas avoir de forces suffisantes pour combattre ce prince avec avantage , eurent pour la seconde fois recours à la plus dangereuse des ressources, parce qu'elle a presque toujours des suites plus désastreuses que le mal contre lequel on l'emploie : ce fut d'appeler les étrangers. Oa résolut de mettre aux prises avec Gantacuzène Ale:^andre4
roi de Bulgarie. On s'adressa donc à ce prince ; mais il se vendit cher. Il exigea d'abord les neuf villes de ia province de Rhodope : c dloienl Zépène, Croëtzmie , Péîislize , Sainte - Justine, Philippopole , Slénimaque , Aèle , Béadne et Cotzine. Chacune de ces places avoit autrefois quinze cents hommes de garnison , qui se trouvoienî, à cause de la guerre, réduits à mille. Elles furent cédées avec d'autant plus de facilité au roi de Bulgarie, qu'on ne lui donnoit sur plusieurs qu'un droit sans possession, puisque l'empereur s'en éîoit emparé, et qu'on aimoit mieux les voir entre les mains d'Alexandre que dans celles de Cantacuzène. Après avoir accordé ces places et fait remettre à ce roi celles qui reconnoissoient encore Tautorité du grand-duc, on réclama le secours promis et sans lequel la cession n'eût pas eu lieu. Mais Alexandre répondit que, dans sa convention , il ne s'étoit engagé qu'à combattre Cantacuzène , et non les Turcs qui désoîoient la Thrace, et qu'il ne prendroit les armes et ne se mettroit en marche que lorsqu'on les auroit chassés de cette province. Il éloit plus difficile d'exécuter cette nouvelle condition que la première. Cependant on chercha les moyens d'eu venir à bout. Apocauque, qui ne connoissoit que ceux de la séduction , et qui calculoit assez heureusement sur la corruption des hommes, commença par faire au sultan les offres les plus avantageuses; mais elles furent rejelées avec mépris par Amir. Cette tentative étan| inutile, on eut recours à l'artifice.
Cantacuzène avoit chargé un Grec nommé Mauromaîe de distribuer chaque jour tout ce qui étoit nécessaire pouf Tentretien de la maison du sultan, ainsi que des Turcs que ce prince avoit avec lui. Comme cette charge mettoit celui qui l'exerçoit dans des rapports journaliers avec ces alliés, elle lui donnoit nécessairement sur eux une grande influence , et Terapeceur ne devoit la confier qu'à une personne d^une fidélité éprouvée. Apocauque fit
tous ces calculs , et des offres à jManromaîe , qui ne résista point à la séduction. La langue turoiie lui étoit familière , et dans l'exercice de ses fonctions il en faisoit habituellement usage. Il conseilla donc aux conimandans de ne pas se fatiguer plus long -temps en restant sous un climat qui leur étoit contraire; de prier Arair de les ramener chez eux, en exposant à ce prince que leur présence éîoit nécessaire dans leur pays ; qu'ils n'étoient pas venus pour consacrer toute leur vie au service de Cantacuzène; qu'il y avoit dix mois qu'ils se hattoient pour lui, et que ce sacrifice étoit suffisant. Prévoyant le refus du sultan , le perfide Mauromaîe leur dit encore que , si ce prince tentoit de les retenir, il falloit le refuser ouvertement; enfin que, s'il prétextoit le manque de vaisseaux pour leur transport , il se chargeoit , lui, d'en faire venir de Constantinople , ainsi que des récompenses pour eux, s'ils suivoient son conseil. Les Turcs furent d'autant plus facilement séduits que ce conseil flattoit leurs désirs, ils allèrent trouver Amir^ et le supplièrent de consentir à leur retour. Surpris d'une demande aussi imprévue , ce prince fit tout ce qui dépendoit de lui pour les retenir, leur représentant qu'en se retirant ainsi ils laissoient l'empereur à la disposition de ses ennemis. Tous ses efforts furent inutiles. Ils lui déclarèrent que , s'il ne vouloit point les accompagner, iis iroient à Constantinople, sachant qu'ils y seroient protégés; que de cette capitale Jls retourneroient chez eux en passant par la Bithynie, la Phrygie, la Carie et l'Ionie. Amir, qui vit que ce plan devoit leur avoir été donné , parce qu'ils éloient injcapables de le combiner, tâcha, mais vainement, d'en découvrir l'auteur. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient le lui nommer , parce qu'ils avoient promis avec serment de lui garder le secret. Le sultan employa pendant qiiinze jours toute son adresse pour les faire changer de résolution. N'ayant pu vaincre leur opiniâtreté , ni rien
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gagner sur leur esprit , il alla trouver l'empereur pour' lui faire part de ce qui se passoit. L'abordant avec une tristesse profonde et sincère, il lui protesta qu'en partant de son paj^s pour venir à son secours, il éfoit dans rinéhranlahle résolution de le servir jusqu'à ce qu'il eût terminé la gueire ; qu'il avoit, dans ce but , choisi les gens les plus dévoués et dont il ii'auroit jamais pu soupçonner la défection ; que cependant ils s'étoient laissé corrompre par un agent inconnu d'Apocauque ; que, quelques soins qu'il se fût donnés depuis quinze jours pour découvrir cet agent, il n'avoit pu y parvenir : il i'assuroit que , de retour dans sa patrie, il puniroit les traîtres et se hâteroit d'en réunir de plus fidèles pour venir aussitôt vaincre ou mourir avec lui.
L'empereur, affligé de cette noiivelle , vit le danger auquel Texposoit le départ d'Amir, et ses ennemis n'attendre que ce moment pour fondre sur lui. Ne pouvant le retenir, il le pria d'envoyer à l'impératrice, avant de partir , une seconde ambassade pour lui faire de nouvelles représentations sur les maux de la guerre, sur le triste état des provinces ravagées par ce fléau, et pour la conjurer d'avoir pitié de ses sujets , et de faire la paix, îl ajouta qu'il prévoyoit bien que cette princesse ne fe-» roit aucune réponse ; mais, comme elle avoit intérêt de ïe ménager , elle lui offriroit des vaisseaux et de l'argent pour faciliter îe transport de ses troupes; qu'il accepteroit , ayant ainsi le moyen de leur accorder ce qu'elles ïui demandoient avec tant d'instances, et de récompenser ceux qui n'avoient point partagé les sentimens d'insubordination du plus grand nombre. C'étoit d'ailleurs uîi moyen plus prompt pour le sultan d'accélérer son retour. Arair suivit ce conseil, et députa des ambassadeurs à l'impératrice. Comme l'avoit prévu Cantacuzène, on ne répondit rien à l'article de leurs dépêches qui concernoii la paix. Mais, en plein conseil , le grand-duc leur adressa de vifs reproches sur la conduite de leur maître,;
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\\ avoit, fiîsoit-il, avili la dignité de sultan en suivant Cantacnzène comme un esclave, en s'altachant ainsi à la cause d'un rebelle proscrit et déshonoré; en ayant la bassesse de lui servir de garde et de veiller à Tentrée de sa tente. Il termina par dire que, s'il étoit las du rôle honteux qu'il jouoit , et qu'il voulût enfin y renoncer, l'impératrice lui donneroit passage par FHellespont , et de l'argent pour payer ses troupes. L'ambassadeur principal, impatient du langage outrageant pour son maître que îenoit Apocauque, lui adressa ce discours : « Il me «c semble que vous n'avez jamais eu d'amis, et que vous ;« ne connoissez que la haine. S'il en étoit autrement, î« vous ne seriez pas si fertile en calomnies , et vous n'emi<< ploieriez pas le don de la parole à vomir des injures « avec tant de facilité. Etranger au sentiment de l'ami- « tié, vous faites un crime à mon maître d'avoir gardé « l'empereur. Moi, je vous prierois volontiers de me « dire qiiel est celui qui a tenu une conduite plus juste ?f et plus généreuse , ou du sultan à qui vous reprochez W son dévouement pour son ami , ou de vous que cet « ami a comblé de tant de faveurs , de tant de bienfaits, A et qui ne l'avez payé que de la plus noire ingratitude, <« le calomniant avec perfidie , et lui suscitant une guerre 5* injuste. Vous ressemblez à ces fous furieux qui rongent ;« leurs membres sans s'apercevoir du mal qu'ils se « font. Amir, mon maître, a donc agi en homme de i*t cœur, en ami généreux, et vous en scélérat qui ne « songe qu'à faire le mal. » Le grand-duc, pour l'embarrasser, lui demanda s'il convenoit que son maître fétoit l'esclave de Gantacuzène : » Sans doute ( répliqua W l'ambassadeur ) ; mais c'est un esclavage glorieux , celui de l'amitié et des devoirs qu'elle impose ; escla- « vage bien différent du vôtre, puisque c'est celui de « l'envie , de la jalousie, de la haine , et de ces passions ;«t honteuses dont vous subissez servilement le joug. « l^a leçon étoit forte, et causa d'autant plus de surprise g
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qu'on l'altendoît moins de ceux qui la faisoient, parce qu'on les traitoit de barbares. Aussi le grand-duc l'interrompit en disant qu'on n'a voit pas besoin de remontrances, et que l'objet de l'assemblée étoit de s'occuper de ce qu'il y avoit à faire. Le conseil décida qu'on enverroit au sultan George Luc, qui éioit connu de ce prince, et passoit pour être très-habile dans l'art de négocier, îl se rendit en diligence auprès d'Amir. Celui-ci fit quelques difficultés, et déclara ne consentir à se retirer que par égard pour Timpératrice, et pour obliger son dépuié. Le résuîfat de la convention fut qu'on enverroit au suilan des vaisseaux pour embarquer son armée , el de l'argent pour la payer. George Luc retourna dans la capitale ; Amir et Cantacuzène allèrent camper près de Trajanopolis , petite ville ruinée depuis long-temps, et dans la rade de laquelle les vaisseaux dévoient arriver. L'empereur envoya Mathieu, son iifs aîné, prendre possession de Cumatzène, qui venoit de se soumettre; exemple qui fut suivi par les forteresses d'Asoîcate, Paraderne et Stytarion, situées dans le voisinage.
Pendant son séjour près de Trajanopolis, l'empereur, apprenant que son fils étoit tombé malade à Cumatzène, et voulant aller le visiter, se mit en roule, ne prenant avec lui que cinquante Grecs et deux Turcs, parce qu'il supposoit que cette course pouvoit se faire sans aucua danger pour lui. lis passèrent la première nuit dans un bourg ruiné, près duquel mille Turcs ven^)ient de débarquer pour piller le pays. Apercevant tîe loin le feu du bivouac de l'escorte de l'empereur , ils s'approchent lentement et sans faire de bruit. Supposant qu'il y avoit une troupe en état de leur résister, ils se partagent en quatre bandes pour envelopper le camp, et tomber dessus à l'improviste. lis n'attendoient que le signal de leur chef, lorsque celui-ci, voulant connoîlre le nombre des ennemis qu'il avoit à combattre , envoie deux Torc^
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à nne fontaine pour tâcher d'y prendre quelqu'un qui I lui donnât les renseignemens qu'ii désiroit. Ils y trouyèrent un domestique de l'empereur, qui s'enfuit à leur aspect et leur échappa. Soit qu'iis craignissent les reproches de leur commandant, soit que la peur les i saisît , ils lui dirent qu'ils avoient manqué leur coup, I qu'ils étoient découverts, et qu'iis avoient affaire à une armée nomhreuse. A ce rapport une terreur panique s'empare des Turcs : au lieu de songer à l'attaque, ils I ne pensent qu'à se sauver eux-mêmes. Quand le jour i fut arrivé , Cantacuzène continua sa route , apprenant ie danger qu'il avoit couru. L'ennemi reconnut son erreur, mais trop tard, parce que l'empereur, ayant pressé le pas , s'étoit mis hors de toute atteinte. Après être resté quelques jours avec son fds-, il revint près de Trajariople. îl apprit en route qu'un détachement de troupes impériales se proposoit d'attaquer le fort d'Asomate. H le vit posté sur une hauteur. Contre son avis, ses soldats : voulurent l'attaquer malgré l'avantage de la position de l'ennemi : ils furent repoussés. Cantacuzène les exhorte à le suivre , faisant semblant de se retirer, afin que les impériaux, croyant qu'ils fuyoient , abandonnassent leur poste. Prenant en effet cette retraite pour une déroute , ils descendent de leur position , et, quand ils sont en plaine, voient la troupe de l'empereur qui fait volteface , et tombe sur eux. Ils furent taillés en pièces.
Apocauque avoit trop d'intérêt à éloigner le sultan pour que les vaisseaux qui dévoient transporter l'armée de ce prince éprouvassent le moindre retard. Us arrivèrent en effet au port d'Ainos, où l'embarquement devoit se faire , et se joignirent à trente galères qui appartenoient au sultan. Amir se sépara de son ami , lui prolïietlant de lui renvoyer des troupes dans quinze jours, et de revenir lui-même le plus tôt qu'il potirroit pour ne plus le quitter jusqu'à la fin de la guerre. Il arriva , par un concours de circonstances singulières , que le
mécontenlenient de ses troupes fut cause du saîut de son royaume, et qu'en le forçant en quelque sorte de rentrer dans ses états , elles contribuèrent ii les lui conserver. A peine étoit-ii de retour, qu'une flotte de vingt-quatre navires, partie de Rhodes, vint aborder à Smyrne, prit un fort, et brûla plusieurs vaisseaux , sans qu Amir pût l'empêcher. C'étoient les Latins, qui avoient voulu profiter de l'absence de ce prince pour s'emparer d'une partie de ses domaines. Son retour empêcha qu'ils n'eussent d'autres succès. Mais, si le sultan fût resté près i de son ami , la conquête de Smyrne leur eût été facile. \ Cantacuzène, en apprenant cette nouvelle, se félicita I de n^avoir pu retenir les troupes de son ami, et remercia I Dieu de ce que les accidens qui dévoient lui être fuf)csles,louraoient à son avantage,
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