‹ Histoire du Bas Empire (volume 2)Chapitre 9 sur 29 · JULIE · texte numérisé non relu

JULIE

rOrient devint aussi le théâtre de ses triomphes. Décidé à étendre les limites de l'empire^ il refusa^ comme on le lui conseillait^ de marcher contre les Goths qu'il méprisait , et qui sexùrblaient ne lui oiFrir qu'une trop facile victoire.

La conquête de la Ferse et le désir d'atteindre à la renommée d'Alexandre enflammaient son imagination. Il croyait fermement au système de Pythagore , à la métempsycose ^ et se persuadait que son âme avait autrefois habité le corps du héros macédonien.

Avant d^ quitter Constantinople pour exé- ses voyages, cutér ses vastes desseins^ il voulut laisser dans cette ville quelques traces durables de son séjour. Il y fit creuser un port qu'embellissait une galerie magnifique y bâtit dans le palais impérial un portique et l'enrichit d'une nombreux bibliothèque. Le sénat d'Orient obtint de lui des privilèges qui tendaient à rendre la nouvelle Rome l'égale dé Tancienne. « Constantin^ disait* il, ' » regardait Byzance comme sa fille , Constance >i Taimait comme sa sœur, et moi je la chéris » comme ma mère et comme ma nourrice. >i

Traversant le Bo^hore , il vint à Nicomédie , et ne put voir sans un profond chagrin les débris de cette ville ^ dans laquelle il avait passé son enfance^ et qui n'oiFrait plus à ses regards que des cendres et des ruines. Ses trésors furent prodigués pour la relever.

Conduit ensuite par sa passion pour le culte des dieux ^ dont il voulait rétablir les autels > il courut en Phrygîe, dans le seul dessein de visiter à Pessinonte le fameux temple de Cybèle, dont la statue avait été autrefois portée à Rome •par Scipion Nasica, conformément à l'oracle qui ordonnait qu'on chargeât de cette mission le plus vertueux des Romains. Il composa dans cette -ville, en l^honneur de Gybèle, un discours qui est parvenu jnsqu^à nous, et en même temps éerir vit une éloquente apologie d'un philosophe peu digne d'éloge, IMogène le Cynique.

Lorsqu'il traversa la Cilicié, Celsus, gouverneur de la province, le harangua et prononça •son panégyrique, pour suivre un usage qu^un philosophe tel que Julien aurait du abolir* It^evùr pereur arriva à Ântioche dans Tannée 56^, au moment où la ville était en deuil , parce qu'on y célébrait la mort d'Adonis. Il regarda cette circonstance comme un présage funeste. Soix courage et rétendue de ses connaissances ne ppuvaieut le préserver d'une crédule superstition. Les plus grands hommes échappent rarement aux maladies de leur siècle.

Il signala son arrivée en Syrie par un acte de générosité. On intentait dans ce moment un procès à Talatius, ancien favori de Constance, et l'un de ceux qui avaient, prétendait-on, poursuivi Gallus avec le plus d'acharnement. Un

grand nombre de citoyens pressait l'empereur de venger sa querelle et la leur : « Talatius^ lui » disaient- ils y vous a offensé ^ et il a commis n contre nous mille violences. » Julien, indigné de voir qu'on voulait abuser de son autorité pour accabler un malheureux , autrefois puissant et maintenant sans appui, répondit aux accusateurs : (c Puisque vous convenez que votre enj) nemi est aussi le mien, vous devez suspendre » vos poursuites contre lui, et attendre, pour » contenter votre ressentiment, que je me sois » vengé. Ma querelle, je crois, mérite bien la » préférence sur la vôtre. » Le procès fut suspendu, et comme le véritable crime de Talatius consistait dans le courage qu'il avait opposé presque seul à la tyrannie de Gallus , Julien lui rendit peu de temps après sa bienveillance , et le rétablit dans ses emplois^

Dans ce même temps on cherchait, avec plus de fondement, à exciter son courroux contre Théodote, en lui révélant qu'il avait conseillé à Constance dé lui faire couper la tête. « Je le sa- » vais, répondit le prince. Théodote, retournez » chez vous sans crainte ; vivez sous le règne » d'un empereur qui , suivant les maximes des » philosophes, cherche constamment à diminuer }) le nombre de ses ennemis et à augmenter le » nombre de ses amis. » ^ .

Romanus et Vincent, capitaines de sa garde ,

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convaincus d'avoir aspiré à Tempire, ne reçurent d'autre châtiment que l'exil. Marcellus, fils de son ancien ennemi ^ et quelques ministres de Constance ; subirent seuls la mort; mais, malgré les reproches des écrivains catholiques, il parait certain que leur supplice vengea le peuple encore plus que !e prince.

sonpan%- Cependant Julien fit de vains efforts pour se

nque tarit * ^ *

par luî-mê- concilier l'aflFection des habi tans d'Antioche, ha-

me dans le

Misopogon. bituellement séditieux et railleurs. Les catholiques et les ariens détestaient en lui l'ennemi de leur culte, et l'austérité de ses mœurs ne pouvait plaire aux Syriens voluptueux et efféminés. Ils tournèrent en ridicule sa gravité, la longueur de sa barbe, sa frugalité et la simplicité de ses vétemens. Journellement îl se voyait insulté par des placards insolens , par des écrits satiriques. Quoiqu'il en fût profondément blessé , il ne s'en vengea que par un ouvrage ingénieux dont la célébrité dure encore. C'est un écrit intitulé le Misopogon ( ou l'ennemi de la barbe ). Il a traversé les siècles. On y trouve son portrait peint par lui-même. Il feint d'entrer dans l'esprit des habitans d'Antioche, et, rassemblant dans un cadre étroit tous les reproches qu'ils lui adressaient, il en compose le panégyrique le plus piquant qu'on pût faire de sa conduite, de

Sa yisiie SOU systèmc et de ses vertus.

BU bois de*"^, , ii»

0apbntf. Les Syriens, malgré leur passion pour les plai-

au

sirs^ avaient cessé de fréquenter le bois célèbre de Daphné^ depuis qu'ils s'étaient soumis à la loi de l'Évangile. Autrefois^ sous ces ombrages délicieux^ l'amour régnait seul^ la pudeur en était bannie ; la douce température du climat y les gazons émaillés de fleursi^ le murmure des ruis^ seaux limpides qui les arrosaient ^ le chant des oiseaux y les hymnes qui rappelaient la passion du dieu du jour pour Daphné, tout livrait les sens à la mollesse, tout inspirait la volupté. Le mortel qui^ daii» ce lieu consacré aux plaisirs sans mystère, eût porté des regards chastes et des mceurs pures, aurait été chassé comme un profane. Chacun y montrait la brûlante ardeur d'Apollon , et personne n'y voulait imiter les rigueurs de Daphné. A l'aspect sévère de la croix, ce temple de la volupté vit ses prestiges détruits et ses autels déserts. On y bâtit une église ; elle renferma le corps du martyr Babylas, et dès-lors Apollon cessa de rendre des oracles. Les païens attribuaient ce silence à la profanation du bois^ sacré , et les chrétiens à la présence du saint. Julien , voulant rendre au dieu ses anciens honneurs , accourt dans le bois pour y saeriGer, mais personne n'ose le suivre. Le sacrificateur seul l'y attend. 4

L'empereur, indigné, adressa dans cette occasion au sénat et aux habitans d'Antioche de vifs reproches sur leur indifférence pour l'ancien

culte : a Je ne vous Tois jantais dans les temples ^ » leur disait- il; que pour me prodiguer d*in- /) dignes flatteries; ce n'est pas moi, ce sont les » dieux qu'il faut encenser. »

Son zèle pour le rétablissement du polythéisme pouvait seul le faire renoncer quelquefois à l'austérité que lui prescrivait sa philosophie. Aux fêtes de Vénus, il se promena dans les rues d'Antioche paré de guirlandes de fleurs^, au milieu d'une foule licencieuse, répétant des hymnes obscènes, et précédé d'une troupe de femmes prostituées. Saint Chrysostôme craint, en retraçant ces, honteuses solennités, que la postérité ne refuse d'ajouter foi aux détails de cette fK)mpe extravagante , dont toute une grande ville était témoin. Déplorable eifet de la faiblesse humaine ! la supersti-* tion, égarant ce prince naturellement vertueux, semblait alors transformer M arc-Aurèle en Hé* liogabale.

Les historiens du temps prétendent qu'enfin Apollon parla et dit : cr Je suis entouré de ca- » davres; je ne prononcerai point d'oracles que » les morts qui souillent mes autels ne soient }) enlevés. » Julien fit transporter lailleurs les re^ liques de saint Babylas. Peu de jours après, le feu consuma le temple d'Apollon. Les chrétiens attribuèrent cet événementà la vengeance deDieu. Julien en accusa la jalousie des catholiques ,v,par représailles , il ordonna" la clôture de l'église

d'Antioche* Le prêtre Théodoret, qui voulait résister, fut tué par les païens. L'empereur manifesta son ressentiment contre fes auteurs de ce crime , et ordonna dé les poursuivre. « Je ne w veux points dit -il, que sous mon règne on » voie de martyrs. Je défends, sous les peines n les plus sévères, que, pour des opinions reli- » gieuses, on prive personne de la vie. »

Une faute, trop ordinaire en administration, aigrit encore contre, lui le peuple d'Antioche , qui souffrait d'une disette. L'empereur taxa les grains et publia des édits sévères contre les accaparemens. Toute entrave qui gène le commerce en détruit la féconde activité; la liberté seule favorise les spéculations, et par la concurrence établit le niveau des prix. Les grains dévinrent plus chers et plus rares; les Syriens accusèrent le prince de leurs souffrances; il supporta ces reproches, et n'y répondit qu'en prodiguant ses trésors pour alléger les maux de la multitude.

En butte aux railleries de la population nombreuse d'une grande ville, tourmenté par la haine des ariens et des catholiques , il se vit aussi contrarié par l'orgueil des philosophes qu'il aimait; et, pour les vaincre, il trouva un moyen facile, celui de flatter leur vanité. Libanius refusait orgueilleusement de venir dans son palais se joindre à ses courtisans, et rejetait tous les dons de

!l5& JOUEN.

$a munificence, u En voici cependant nn, dit M Julien , que vous accepterez : je déclare publir » quement que vos actions vous assurent^ au mi*n lieu des plus grands philosophes ^ le rang que » vos discoui's vous donnent parmi les plus cé-« » lèbres orateurs, n

Ce prince se montrait constamment neutre entre les ariens et les catholiques^ soit par to-^ lérance , soit dans le dessein de les aflPaiblir^ en fomentant leurs divisions.

Il est certain que Vobjet principal de ses pensées était la destruction du culte de Jésus-Christ, qu'il croyait contraire aux antiques mcBurs et incompatible avec cette ancienne ambition des Romains , seule source de leur gloire.

Il composa contre le christianisme un livre que nous n'avons pluSj^ mais dont saint Cyrille , en le réfutant, nous a fait connahre une partie* L'un et l'autre semblent s'être plus appliqués , dans leurs écrits, à renverser la doctrine qu'ils attaquent qu'à justifier celle qu'ils défendent.

Julien 9 dans spn livre, comme dans une allégorie ingénieuse qui nous est restée, et dans laquelle il raconte ses malheurs, ses inspirations et sa gloire, s'attachait particulièrement à faire adopter aux peuples sa religion. Il la nommait i* Hellénisme , eit lui donnait pour base l'idée d'un dieu suprême et celle de son fik, le Logos de l^laton , dont le soleil était l'image et le sanc-

JULIEN. aSg

tuaire; les autres dieux n'^ étaient ^ selon lui, que des émanations^

Enclin à favoriser les Juifs comme ennemisdes Phénomène chrétiens, il forma le dessein, pour démentir '«^»"»«™cles prc^héties , de rebâtir le temple de Jérusft-^ iSî^um lem , détruit depuis trois siècles. Il en prévint les Juifs par un édit, les déchargea de tout impôt extraordinaire , leur fit ouvrir ses trésors^ réunit pour Texécuticm de cette entreprise un nombre immense d'ouvriers^ et chargea l'intendant de la Palestine, Âlipius ^ d'accélérer ce grand travail , lui ordonnant de n'épargner aucune peine ni aucune dépense pour le prompt achèvement de cet onvrage.

Avant de construire le nouvd édifice, on démolit ce qui restait des ruines de l'ancien. Les Hébreux accouraient en foule de tontes les parties du monde dans la cité sainte , avec l'espoir de relever leur temple ^ leur culte , lem* puissance et leur gloire^

L'événement trompa leur attente , 'et, si nous devonë en croire non^seulement les écrivains ecclésiastiques y mais le païen Ammien MarceUin lui-même , on vit tout à coup des globes de feu sortir de la terre avec un grand bruit, s'élancer à plusieurs reprises sur tes ouvriers, leur rendre inaccessibles les fondemens du temple , et engloutir au miHeu des flammes les plus intrépides travailleurs. Ainsi Julien se vit forcé d'abandon-

ner son projet et de céder à la rés^îstance des élémens qu'il ne put vaincre.

Sozomène^ Ruffin^ Socrate ont répété ce fait, raconté par Âmmien. Trois auteurs chrétiens de ce temps, saint Grégoire, saint Chrysostôme, saint Ambroise , en attestent la vérité.

Cet événement affermit la foi des chrétiens, qui l'attribuaient à la volonté céleste, et réduisit au désespoir les juifs, dont plusieurs, dit- on, se convertirent. Les philosophes expliquèrent ce phénomène par la nature du terrain de cette contrée, où le bitume et le soufre sont abondans. Us citaienf , à l'appui de leur opinion , la fréquence des tremblemens de terre J. qui, depuis quelques années , avaient englouti dans des abimes et consumé par les flammes tant de riches cités de l'Asie. Dans tous les temps la crédulité adopte plus facilement les relations miraculeuses que les récits fondés sur des causes naturelles. Mpartufs Cependant l'empereur poursuivait avet acti-

de guerre ^ * ^ * * ^

contre Sa- vite Ic graud objet de son séjour en Syrie, et ra^ semblait de tous côtés des troupes, des armes, des vivres , des munitions pour la guerre qu'il méditait contre les Perses. Sapor, alarmé de*ses préparatifs, et redoutant l'habileté du vainqueur de la Germanie, lui proposa la paix, en le laissant maître d'en régler les conditions. Julien, cfpi voulait terminer cette antique, querelle par la conquête de la Perse et non par un traité , ne

répondit à ses offres pacifiques que par un refus formel qui rompit tout^ négociation. Les chrétiens furent assujettis pour cette guerre à une taxe spéciale ; mesuré injuste que rien ne peut excuser : mais Fempereur, guidé par sa haine contr'eux, les opprimait sans cesse^ et croyait , en leur laissant la vie et la liberté de professer leur culte , être à l'abri de tout reproche de persécution.

Plusieurs nations de l'Orient lui offrirent des troupes auxiliaires. « Les Romains ^ répondit-il, » donnent des secours aux autres et n'en reçoi- » vent pas, » Les Sarrasins voulaient I\ii vendre leurs services, il leur dit : « Un prince belii- >) queux n'a point d'or, mais du fer. » Le roi d'Arménie était tributaire des Romains ; Julien , qui le méprisait parce qu'il avait embrassé le christianisme, au lieu d'invitation, lui envoya durement, comme à son sujet, l'ordre d'armer ses troupes et dé marcher avec elles à sa suite.

L'armée romaine, divisée en plusieurs colon- Marche nés, marcha avec secret et rapidité, passa l'Eu- romaine? phrate sur différens points, et ses colonnes s'établirent dans des quartiers qui leur étaient marqués, à l'abri de quelques forteresses, jusqu'au moment désigné pour leur réunion ^.

Lorsque tous ces ordres furent exécutés, Julien sortit d'Ântioche, jura de n'y plus revenir,

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a^2 .JULIEN.

et y comme preuve de son ressentiment , lui laissa pour gouverneur Alexandre d'Héliopolis^ homme injuste^ dur et violent. « Je sais bien^ disait- » il , qu'Alexandre ne mérite pas de comman- » der, mais Antioche mérite de lui obéir. »

Arrivé à Bérée, il y trouva le polythéisme abandonné, et fit de vains efforts pour ramener le sénat de cette ville au culte des dieux. Bames se montra plus favorable à ses vues ; on s'empressa d'y sacrifier avec lui dans les temples de Jupiter et d'Apollon.

La célérité de sa marche fut telle qu'il avait passé l'Euphrate avant que les Ferses.le crussent parti d' Antioche. Malgré l'importance d'Édesse, il s'en éloigna, la sachant peuplée de chrétiens, et se rendit à Garrhes, ville que la défaite de Grassus avait rendue trop célèbre : elle était décorée par un temple fameux dédié à la Lune, objet particulier de la dévotion de l'empereur. Procope, qui depuis paya de sa tête son élévation d'un moment, prétendait qu'étant à Garrhes, Julien lui avait donné iin manteau de pourpre, et l'avait désigné pour son successeur dans le cas où il mourrait dans cette expédition.

Deux chemins s'offraient à l'armée romaine pour la conduire en Perse , l'un par le Diabène, en passant le Tïgre, l'autre par l'Assyrie, le long de rEuphvate. Julien, pour tromper les Peraes, fit reconnaître les deux routes, et s'y fit précé-

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der pa^ des détachemens. Ayant^nsuite laissé en Mésopotamie ^ sous les ordres de Procope et de Séba&tien, trente mille hommes d'élite qui devaient^, peu de temps après , le rejoindre en Assyrie , avec Arsace et ses Arméniens , il feignit de s^avancer du côté du Tigre , et marcha ensuite rapidement sur l'Euphrate. Ce fleuve portait cinquante vaisseaux de guerre et mille bâtimens chargés de vivres qui assuraient la subsistance de ses troupes.

Il était déjà en marche lorsqu'il reçut des lettres du plus sincère et du plus dévoué de ses amis y Salluste^ préfet des Gaules^ qyi le conjurait .de différer son expédition^ parce que les dieux ne s'y montraient pas favorables. Julien > rassuré par d'autres augures ^ continua son mouvement ^.èt , rencontrant sur sa route le tombeau du jeune Gordien, il honora par des libations 4a mémoire de ce prince, libations qu'on devait •aussi répandre bientôt sur sa propre tombe.

Peu de jours après, un soldat, attaqué par un lion furieux, le tua d'un coup de lance, etl'empereur regarda la mort de ce n^onstre comme un présage de la chute du roi de Perse. Dans ce •temps les. catholiques, les ariens, les idolâtres •et les philosophes, différant tous de doctrine, se rapprochaient tous par la superstition ; ils doutaient des. vérités et croyaient aux fables.

/Un ancien prijugé^ produit par de nombreux

revers ^ était alors répandu dans TOrient » et pa-^ raissait ébranler la confiance de^ Romains; o» croyait généralement que jamais une armée romaine ne pourrait pénétrer en Perse sans s'expo* ser aux plus grands désastres. Julien s'efforça de détruire l'effet dangereux de celte tradition por pulaire; rassemblant ses troupes ^ il leur rappela les triomphes qui avaient illustré les armes dç plusieurs généraux dont les aigles victorieuses avaient pénétré jusqu'au centre de l'Asie.

« Ces grands hommes^ ajouta- t-il^ n'étaient *) excités que par la gloire; nous le sommes par » elle et par la vengeance : la défaite de nos lé- M gions , la dévastation de nos champs ^ la ruine » de nos villes nous arment pour une juste cau- » se. Réparons le passé , assurons l'avenir^ et w méritons une immortelle renommée. Je rem- M plirai mes devoirs comme général^ comme n officier et comme soldat. Les dieux m'annoo- » cent que je marche sous de favorables auspi- M ces ; mais , si la fortune trahissait mon espoir , » je m'estimerais heureux de terminer mes jours » comme Mutins^ Décius et Curtius^ qui se dé- » vouèrpnt pour la patrie.

» Imitons nos ancêtres : leur constance sur-»- >} montait tous les obstacles; ils luttèrent péni- H blement plusieurs années avant de subjuguer » Fidènes, Véies, Numance; et la ruine de » Carthage fut le prix d'\in siècle de combats.

» suivons' les exemples glorieux de nos pères , » mais évitons surtout un éeueil trop souvent fa- » tal à nos armées. La discipline fut la cause de » nos succès^ et la licence celle de nos revers. » Combattons pour vaincre et non pour piller. » La désobéissance me trouvera inflexible : que » personne ne s'écarte de son drapeau;* quicon* » que l'abandonnera sera mutilé.

» Ne redoutez: pa» les armes de l'ennemi, » mais craignez sa ruse y et défiez-vous des pién ges qu'il saura tendre à la cupidité. Soumis » le premier à la règle commune, après là vic- » toire on ne me verra point m'élever comme » d'autres princes au-dessus des lois; je rendrai » publiquement compte de ma conduite; mar- » chez^avec confiance;: fatigues et dangers, tout » sera commun entre nous. Livrez-vous à l'es- »; përanee , et n'oubliez pas que la justice de no- » tre causé est le présage le plus certain de no- » tre victoire. »

Les soldats, élevant leurs boucliers, répondent à ces paroles par une acclamation unanime, et s'écrient : « Courons sans crainte au combat, » sous les ordres d'un empereur invincible. »

L'armée se mit en marche sur trois colonnes, éclairées par des troupes légères : l'aile droite, commandée par Nevitta et protégée par la flotte, côtoyait l'Euphrate; la gauche, presque toute composée de cavalerie, s'avançait dan» la plaine

SOUS les ordres d'ArInthée et d'Hormîsdas. Victor et SecondinconduissrientFarriére-garde. Julien, placé au centre, se portait sur tous les points où sa présence devenait nécessaire. TuccèiTe ^^ prise- de trois forteresses fut sa première Juiifn. opération : là dévastation de la Syrie expia celle des provinces romaines. Les villes d'Hiactre et d'Ozogardane périrent dans les flammes.

On marchait depuis quinze jours sans avoir rencontré les Perses ; enfin leur cavalerie parut; llormisdas la chargea et la mit en fuite. Après ce succès, on arriva sans obstacles aux lieux où l'Enphrate se partage en deux bras ; l'un tournait vers la Babylonie , l'autre tombait dans le Tigre , sur la route de Ctésiphon. Un corps nom^ breux de Perses défendait ce second bras : Julien^ par ses manœuvres, les trompa , franchit le fleu^ve, et vint camper devant une des plus grandes villes d'Assyrie, qu'on nommait Pyrisabor.

Sa nombreuse population résista d'abord courageusement aux attaques des Romains ; mais lorsque les habitans virent avancer contre leurs murailles l'hélépole , la plus redoutable des machines des anciens, et qu'on devait au génie de Démétrius Poliorcète, la terreur s'empara de leurs esprits ; ils capitulèrent et ouvrirent leurs portes. L'empereur trouva dans cette ville une grande quantité de vivres et d'armes.

Après ce triomphe^ les soldats fatigués mur-

muraient et refusaient de pénétrer plus avant dans ces vastes contrées qui avaient servi de tombeau à tant de légions. Julien , par son éio* ' quence^ trouva le moyen d'apaiser leurs mur^ mures et de>ranimer leur ardeur. Continuant sa marche , il tourna de vastes marais et s'approcha de la ville de Maogama. Comme il s'avançait presque seul pour la recounaitre^ il se vit entouré par dix cavaliers perses^ en tua quelques-tuns, mit les autres en fuite, et dut son salut à son intrépidité. Au troisième assaut la ville fut prise et iivrée à la fureur du soldat.

On conduisit devant l'empereur de nobles captives remarquables par leur beauté; il re-^ fusa de les voir, voulant imiter la sagesse de Scipion comme son courage.

Peu de jours après, les ruines de l'antique Séleucie s'offrirent à ses regards : triste monu-*m^ent de l'inconstance du sort et de Tèxistence passagère des empires !

La flotte quitta l'Euphrate pour entrer dans le Tigre j il fallait traverser ce dernier fleuve. Efirayés de l'escarpement de ses rives et de la rapidité de son cours , les officiers conjuraient Julien de difiérer ce passage.

(f Qu'y gagnerez-vous? répondit ce prince; » le temps ne ralentira pas la marche de ce » fleuve et n'aplanira pas ses bords, mais H » grossira seulement le nombre des ennemis

:î48 julien.

y) qui le défendent. » On se tut et l'on obéit:

À'pr.ès un combat sanglant , la victoire se décida pour les Romains; l'empereur vainquit rennemr, dompta les flots, traversa le fleuve, tua six mille Perses, et poursuivit les débris de leur armée jusqu'aux portes de Gtésiphon.

C'était la borme fatale que depuis long-temps une sage prévoyance, qui s^appuyait sur de prétendus oracles des dieux, avait défendu aux Romains de dépasser.

Julien crut devoir y faire un sacrifice à Mars. Sur dix taureaux qu'on devait sacrifier, neuf meurent avant d'arriver jusqu'à l'autel ; le dixième s'échappe; on le ramène, il tombe sous le couteau sacré; mais ses entrailles n'offrent au pontife que des signes menaçans.

Julien , cessant de respecter le ciel lorsqu'il

«'oppose à sa gloire, s'emporte contre Mars, jure

qu'il ne lui fera plus de sacrifices, et ordonne

aux soldats consternés de n'écouter d'autres au-

^ gures que leur vaillance et sa fortune.

Comme il voulait éviter, la perte de temps qu^entrainerait le siège d'une grande ville, il essaya par de hautains défis d'irriter le courage des habitans de Ctésiphon, pour attirer et combattre leurs troupes dans la plaine : mais its^ lui répondirent que, s'il voulait satisfaire ce brûlant désir de se mesurer contre les Perses, il devait s'éloigner de leurs inexpugnables murail-

les et marcher contre Tannée du roi des rois.

Dans le même temps un envoyé de Sapor se présenta dans le camp romain, : le roi de Perse écrivait au prince Hormisdas, promettait de lui rendre justice^ et solliëitait.sa médiation pour •conclure la paix avec l'empereur.

Julien y comme presque tous les conquérans, s'était enivré d'orgueil : sa philosophie avait cédé à ce redoutable poison, toujours caché dans la <îoupe de la gloire. On perd souvent la puissance et la renommée qu'on veut trop étendre . Ce prince rejeta les propositions de Sapor, et, le défia au combat dans les plaines d'Ârbelles, espérant y triompher comme Alexandre. La rapidité d'un second bras du Tigre ralentit sa marche; différens obstacles retardèrent l'arrivée de l'armée de Mésopotamie, et la fortune commença dès-lors à trahir un prince que la prudence abandonnait.

Dans ces circonstances critiques, un Perse, se« revers

]•• . • , «19 caa»és par

distmgué par sa naissance , se présente a 1 em- la vt^reaie

. , . . d'un Perse.

pereur comme un proscrit irrité qui veut se venger des injustices de son roi : « Vous pouvez, sei- » gneur, dit-il à Julien, vous rendre maitre de la » Perse en peu de temps^, et avant que Sapor ait » rassemblé l'armée destinée à la défendre; mais D il faut vous éloigner de vos vaisseaux; votre M marche trop lente rendrait vos progrès impos- » sibles : vous avez deux armées, dont l'une s'é- M puisepéntblement à traîner l'autre. Votre flotte

aSo JDLIE9. ^

» est plutôt un obstacle qu'un secours; délivrez*- » vous de ces entraves ; je connais un chemin » qui vous conduira promptement au but de vos D désirs, au centre de notre empire : osez le M suivre. Prenez des vivres pour quatre jours , » je vous servirai de guide ; ma tête , que je vous » livre , est le garant de ma foi. »

Julien y trop crédule , oubliant l'exemple funeste de Crassus et d'Antoine , suit le conseil du perfide transfuge , méprise les sages avis d'Hor** misdas, brave les murmures de l'armée, prend pour vingt jours de vivres, livre ses vaisseaux aux flammes, et se met témérairement en mar-« che sous la conduite d'un traître , qui disparait au moment où l'armée , privée des secours de sa flotte , est engagée dans le désert.

L'empereur, trop tard éclairé sur sa faute , honore au moins son malheur par sa fermeté. Changeant de route, et s'éloignant du Tigre, il entre dans une plaine dont la fertilité semblait devoir dissiper ses alarmes; mais la cavalerie perse se répand dans les campagnes , brûle les moissons, détruit les villages, prive les Romains de toute ressource , et les livre en peu de temps à tous les maux d'une disette affreuse , ennemi plus redoutable que toutes les forces de l'Orient.

Julien, abandonnant alors toute idée chimérique de conquêtes, ne songe plus qu'au salut de Tarmée. Après une longue délibération , il se

JULIEN. aSi

décide à rentrer dand ses limites , en regagnant la Gorduène , petite province d'Arménie dépen- . dante des Romains : mais le roi de Perse , qui avait prévu ce dessein ^ s'y oppose et parait bientôt à la tête d'une armée dont les escadrons nom* breux couvrent la plaine. Les Romains , sans cesse harcelés , poursuivent leur retraite en corn»battant à chaque pas.

Leur courage ï*epoussait à chaque poste l'en- Baiaiiie^e

. • ■ • • , Maranges.

nemi : mais cet ennemi recommençait a tous mo^ inens ses attaques. EnGn, le 32 juin ^ toutes leç forces réubies du roi de Perse attaquèrent Julien dans un lieu nommé Maranges : la vaillance romaine triompha du nombre. Les Perses furent battus et mis en fuite ; mais leur» vainqueurs étaient eux-mêmes vaincus par la famine.

L'intrépide Julien ne pouvtfît plus alléger les souffrances des soldats qu'en les partageant. Son exemple soutenait seul leur courage : en vain leur dévouement s'efforçait de lui faire accepter les alimens conservés pour lui seul ; il les dis**tribuait entre tous.

Le 26 juin> au milieu de la nuit, il croit re-^ vmr le génie de l'empire, mais pâle, triste et couvrant d'un voile lugubre sa tète et sa corne d^abondance, dont jaillit un instant une flamme brillante qui tombe et s'évanouit : funeste image dé sa destinée l Effrayé de cette apparition, il appelle près de lui les aruspices toscans , qui dé^

clarent que les dieux défeBdent de combattre. L'empereur ne croit point qu'un lâche conseil puis je venir du ciel ; il continue sa marche. L'ex* cessive chaleur l'empêche de se couvrir de ses armes; il court à la tête des colonnes pour reeonnaitre le pays que l'on doit traverser : bientôt on l'avertit que son arrière ^garde est attaquée. Saisissant son bouclier, maisoubliant de prendre sa cuirasse, il s'élance dans la mêlée, ranime les siens par des prodiges de valeur, fait un grand cai'^ nage des Perses, revient à l'avanjt-garde qui combattait aussi un corps plus nombreux, enfonce les ennemis, les met en fuite, et les poursuit avec une ardeur qu'aucun conseil ne peut contenir : en vain ses plus «braves soldats lui crient de se Blessure rctircr, rien ne l'arrête. Enfin le javelot d'un ca- "*"* valier persan effleure son bras, entre dans ses côtes et pénètre jusqu'à son foie* Il tombe; oh l'emporte sur un bouclier. A peine a-t-on mis l'appareil sur sa blessure , qu'apprenant que les ennemis tentent un nouvel effort, il s'élance encore à cheval pour retourner au combat; mais le sang qui sort à gros bouillons de sa plaie, le fait tomber de nouveau. La fureur des Romains, le désespoir des Perses rendent jusqu'au soir la bataille acharnée et la victoire indécise. Vicioirçcïes Cependant rien ne put résister à la furie des * légions, lorsqu'elles crurent la vie de l'empereur en danger. La cavalerie des Immortels même suc-

combasous leurs coups. Le triomphe des Romains fut complet ; les Perses en déroute perdirent leurs plus braves soldats, cinquante satrapes et les deux généraux qui les commandaient.

Si Julien «ût survécu à cette victoire, elle Mon

de JulîcnV

eût peut-être été décisive. Ce prince blessé se rassurait sur la foi d'un ancien oracle. On lui avait autrefois prédit, dans la Gaule, qu'il mourrait en Phrygie. Mais, lorsqu'il apprit que le bourg dans lequel il se trouvait portait ce nom fatal , il perdit tout espoir. Tous ceux qui l'entouraient poussaient des gémissemens et répandaient des larmes. Lui seul , éteq^u sur une peau de lion, montrait dans ses derniers momens u^e inébranlable fermeté. « Chers compagnons, leur dit- » il , la nature me redemande ce qu'elle m'a » prêté; je lui rends ce que j'ai reçu d'elle, non » avec la douleur d'un homme trop attaché aux » liens de la vie, mais avec la tranquillité d'un » débiteur qui s'acquitte. La philosophie m'a » convaincu que l'âme n'est heureuse qu'au mo- » ment où elle est affranchie des entraves du >i corps. Il faut se réjouir et non s'af&iger quand » la plus noble partie de nous-mêmes se dégage » de celle qui la dégrade, et la mort est souvent » la plus belle couronne que les dieux décernent » à la vertu. Je la reçois comme une grâce qui » me sauve de beaucoup d'écueils. J'ai vécu sans » crime , je meurs sans remords.

^54 JOWEN.

» Au faîte du pouvoir , coniH&e 4aa6 la dis-* » grâce et dans Texil^ j'ai toujours fait ce quQ D j'ai éâ ; regardant mon au torité comme une jt émanation de la puissance divine , jie l'ai con- » servëe, je crois ^ sans tache, en gouvernant » les peuples avec douceur, et en ne déclarant » la guerre qu'avec justice. Le succès ne dépeni) dait pas de moi , mais des dieux.

» Ennemi du pouvoir arbitraire et de l'amr- » bition, qui corrompent les mœurs et ruinant i) les États; la paix était le but constant de i^es èi vœux ; mais lorsque la patrie m'a appelé au » combat, j'ai obéi à sa ^bix avec une piété fi-r » liale y et jjai bravé pour elle , sanscrçtinle^ to^$ >i les dangers.

j> Depuis IcHig-temps on m'avait prédit que je » mourrais d'une mort violente. Je remercie le » Dieu éternel de ce qu'il ne m'a point fait périr M sous les poignards de perfides conjurés, ou dans I) les tourmens d'une longue maladie , ou par le » supplice qui a terminé les jours de trop de }è princes coupables. Il a trouvé .çans doute que ji) je méritais, en m'arrétant ;au milieu (lu ço^rs » d'une gloire florissante, de me faire sortir de » ce monde p^r un illustre trépas.

» La raison nous dit qu'il ^st également lâche » de désirer la mort quand, elle n'est p^ néçes- » ^ire, ou de vouloir la fuir lorsqu'il est teipps » de s'y sounvettre. M a\s je sg^s ^q^e la Jfprqe

JULIEK. 255

» m'abandonne* et m'empêche de prdoQger ces » derniers adieux.

» Vous devez vous occuper de 4'élecdtm d'un -M empereur ; je ne veux point prévenir voire » choix. 'Le mien pourrait mal tomber; et, si » vous ne le confirmiez pas y il n'aurait d'autre » effet que de perdre eehii queje vous aurais dé- :» signé. Mon seul V€BUy<ïomme fils i^econaais* » sant de la république ^ c'est qu^après moi vous » confiiez son gouvernement à un chef ver tueux . »

Aprée ce discours ^ qui redoubla l'af&ction et les regrete des assistans ^ il ordonna que son corps fût porté à Tarse ^ et distribua ses biens entre ses amis : comme il s'étonnait de l'absence de l'un d'eux ^ nommé Anatole, Salluste lui répondit : a Anatole est déjà heureux. » Julien, COTuprenant ce qu'il voulait dire, montra autant de tkmleur dé cette perte que d'indifférence sur son pix)pre sort. Comme ses amis éclataient en san*glots : a Quelle faiblesse, leur dit-il, de pleu- -» rer un prince qui s'éloigne de la terre pour se -» réunir aux astres et aux esprits célestes ! »

Après un court évanouissement, ayant repris l'usage de ses sens, il fit appeler les philosophes Priscus et Maxime, soutint avec eux une longue discussion sur l'existence de l'àme; mais enfin sa plaie se rouvrit, sa respiration devint pénible ; il demanda de l'eau, et, après l'avoir bue, il expira sans effort.

:256 JULiEir.

Ce prince mourut le 27 juin 565, dans la trente -deuxième année de son âge , sept ans après son élévation au titre de César, trois ans depuis qu'on l'avait proclamé Auguste. Il ne ré^ gna seul que vingt mois. /

Sans écouter les panégyristes ni les détracteurs de ce prince, qui le représentent, les uns comme le modèle des rois, et les autres comme un tyran, il suffît de connaître ses actions et de lire ses ouvrages pour lui assigner un rang distingué parmi les hommes justement célèbres.

Il fallait que son mérite fût éclatant, puisque sa renommée a traversé les siècles , malgré la chute de la religion qu'il voulait relevejr et le triomphe dé celle qu'il s'était efforcé d'abattre.

On doit plaindre son erreur et sa jpassion pour l'idolâtrie ; mais il est impossible de ne pas admirer un prince qui vécut, qui gouverna et qui mourut en ancien Romain.

Pendant son règne les Barbares vaincus respectaient les frontières de l'empire ; l'agriculteur et le commerçant se voyaient à l'abri des concussions; les délateurs se cachaient; la justice présidait les tribunaux; la liberté reparaissait dans le sénat ; la discipline rendait aux armées leur force et leur gloire. Le luxe de la cour ne pesait plus sur les proviuces. Les champs et les temples retentissaient des hymnes antiques^ et^

ce quî valait mieux encore, des actions de gtàces rendues librement à une puissance protectrice par la reconnaissance publique.

Les églises chrétiennes seules faisaient entendre des plaintes et des gémissemens ; leur douleur était juste, mais peut-être exagérée j elles avaient à déplorer non leur ruine , mais la perte de leur domination.

L'édit qui nous reste de Julien , en prouvant son étrange partialité pour le polythéisme , nous fait au moins connaître avec certitude que, si les chrétiens condamnaient avec raison son apostasie, ils ne pouvaient au moins l'accuser de persécution ; si la cour leur était fermée, les églises leur restaient ouvertes, et l'injustice du prince à leur égard gênait plus leur ambition que leur foi.

« Je ne veux point, disait -il, que l'on fasse » mourir les galiléens, ni qu'on les frappe injus- » tement, ni qu'on les maltraite en quelque ma- » niére que ce soit; mais je veux absolument » qu'on leur préfère les adorateurs des dieu^. La » folie des- galiléens a placé l'empire près de sa » perte, et la bonté des dieux nous a sauvés. Il « est donc juste d'honorer ces dieux et de dis- » tinguer les personnes et les villes qui les ho- » norent. »

Ces paroles et sa conduite donnent la juste mesure des reproches qu'on pouvait lui adres-

258 JUMEN.

ser avec fondement , mais qu'un flux zèle a poudsé^jusqu à l'excès.

Les victoires de Julien^ sa constance dans l'adversité y sa modération dans la fortune j son audace dans le péril , la rapidité de ses marches, le placent à côté des plus grands capitaines. Sa tempérance, la sévérité de ses mœurs, son amour pour la philosophie qui réglait toutes ses actions, et la sagesse de ses maximes y ne le rendent point indigne du modèle qu'il s'était proposé , le ver* tueux Marc-^Aurèle. Heureux si, se bornant à marcher sur ses traces, il n'eût pas voulu imjter Alexandre, et se livrer à un désir effréné de gloire qui le fit périr à trente-deux ans, comme le héros macédonien, en laissant l'État en proie aux misklheurs qui suivent presque toujours la fortune des conquérant !

Si les grandes actions de Julien nous portent à l'admirer, la lecture de ses lettres doit le faire aimer. Quoique maitre du monde, il sentait le besoin et le prix jle l'amitié. On le vit entreprendre de longs voyages pour plaider,, comme un simple citoyen, la cause de Cartésius, l'un de ses amis, et d'une femme vertueuse et riche, nommée Ârété, que des hompies puissans et in*^ justes voulaient dépouiller de leurs biens.

yiTYoit dans ses lettres, écrites avec l'aban-^don de la confiance, combien il aurait préféré la retraite au trme , et à quel point il redoutait

JULIEN. aSg

le fardeau de la dOUveraineté, u trop fort^ dim 9ait/r-il^ pour un homme, el qui exigerait le » géaie d'un dieu . >^

Celui qui connaît si bien l'étendue de sei devoirs s'efforce d© les remplir.^ rie entière était consacrée au travail , et peu d'écrivains dé l'antiquhé le surpassèrent en talens et en activité.

Malgré les efforts de la haine qui voulait effacer sa mémoire, plusieurs de ses écrits sont parvenus jusqu'à nous; nous ne parlerons point de ses panégyriques de Constance et d'Eusébie, l'un dicté par la nécessité , l'autre par la reconnaissance, ni de l'éloge du Soleil-^ roi ou du Logos de Platon , dans lequel il se montre plus sophiste qu'orateur; mais nous citerons trois ouvrages ingénieux où brille une vive imagination, et dont le Qiérite n'est point affaibli à nos yeux par la différence des temps et des mœurs.

Le premier est une allégorie qui, dans un cadre étroit y peint son caractère, explique sa doctrine, retrace ses malheurs et raconte sa gloire.

L'autre est une satire historique et piquante» dans laquelle, faisant paraître en présence des dieux Hercule, Alexandre et tous les Césars, depuis Jules- jusqu'à Constance, il apprécie avec un rare discernement leurs qualités et leurs défauts; Le but du combat qu'ils se livrent est de décider le rang que chacun d'eux doit occuper dans le ciel.

:?6o JULIEN.

La forme de cette satire est ingénieuse et nouvelle. Le "fond de cet écrit, tr^s philosophique , se trouve , sans blesser les convenances , égayé par l'esprit caustique du vieux Silène, censeur joyeux des divinités de l'Olympe et des héros de la terre. . '

Dans cette lutte entre tant de grands hommes, la philosophie l'emporte sur la gloire, et la justice des dieux accorde à Marc-Aurèle la prééminence sur. tous ses concurrens.

Une autre satire, moins grave et peut-être plus piquante, c'est Iq Mîsopogon, dont nous avons déjà parlé. Julien s'y peint tout entier; ses railleries contre les habitans efféminés d'Antioche sont amères;. la colère les dicte; mais il est rare de voir un prince tout-puissant et offensé ne se ser-; vir que de son esprit pour.venger ses injures, et ne répondre à des libelles que par une satire.

Après le retour de l'armée romaine en Syrie, les.restes de Julien furent enterrés avec pompe dans la ville de Tarse.

Les chrétiens crurent que son âme devenait la proie des enfers; les païens le placèrent au rang' des dieux, honorèrent son tombeau comme ua temple , et y gravèrent en grec cette inscription : Ici repose Julien \ qui perdit la vie après as^oirpassé le Tigre. Il fut un excellent empereur et un vaillant guerrier.

JOVIEW* 26 f

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