JOVIEN
(Ans de J.C. 363-364.)
L'empire est refusé par Sallaste. — Élection de JoTÎen. — Son origine et son etractère. — Défection et retraite de l'armée après la mort de Julien. — fvt entre Jorien et Sapor. — Funérailles de Julien. ~. Tolérance de Jonaa ponrtoM les caltes. — Troubles à Àntioche. — Mort de Joyien.
Le trône était vacant, l'armée en péril; il fallait préserver Tempire des malheurs d'une guerre civile et religieuse. On voulait surtout se bâter de nommer un chef pour conteDir et diriger les troupes épuisées par les combats , exténuées par la famine, et sans cesse pressées par l'ennemi.
Le grand intérêt du saiut public l'emporta dans ce moment sur l'esprit de parti, et l'on vit les factions idolâtre, catholique et arienne , se réunir pour élever au pouvoir saprémeun païen, Salluste, préfet du prétoire, ami de Julien, et digne par ses talents comme par ses vertus de lui succéder.
Mais Salluste , plus frappé du poids du sceptre que de son éclat, refusa le fardeau dont l'estime générale voulait le charger. Son âge et sa santé furent les motifs de son refus.
Alors un des généraux, élevant la voix , dit à ses eompagnons : « Si Julien eût été forcé de s'éloigner de l'armée , « vous ne vous occuperiez aujourd'hui que de l'intérêt k « plus pressant, celui d'accélérer et d'assurer notre retraite. « Agissons donc comme si l'empereur vivait encore; ns
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• nous oecupons que de notre salut. Quand nous serons I en Mésopotamie, nous ferons un choix médité plus sagec ment et dont personne ne pourra contester alors la léga* i lité. »
Cet avis, le plus sage peut-être , était au moment d'être adopté ; mais tout à coup quelques voix prononcent le nom de Jovien. Les acclamations des soldats qui entouraient le conseil ne laissent pas le temps d'opiner. La multitude, plus éloignée, entendant le cri de vive Jovien, et trompée par la désinence du nom, se persuade que Julien revient à la vie. Les transports bruyants de la joie publique sont regardés comme une approbation universelle du choix des généraux ; Jovien est proclamé auguste par le conseil; Terreur des légions n'est dissipée que par l'apparition du nouvel empereur, et lorsqu'il n'était déjà plus temps de la réparer.
Flavius Glaudius Jovianus était ûls d'un paysan de Mœsic ; son père , le comte Varronien , élevé aux plus hauts grades par sa bravoure, avait commandé, sousDioclétien, un corps de sa garde, qu'on nommait iesjoviens, et par affection pour cette troupe, il en fit porter le nom à son fils. Jovien se distingua tellement par son courage et par sa probité, que Julien, lui pardonnant son inviolable attachement à la foi chrétienne, ne l'éloigna pas de lui, et même lui laissa l'important emploi de commandant de la garde intérieure du palais , et de comte des domestiques.
À la mort de Constance, il fut chargé de conduire à Constantinople le corps de ce prince, et les honneurs qu'il reçut dans la capitale à cette époque parurent, à quelques hommes superstitieux, un présage de sa grandeur future.
Aucun éloge ne doit paraître mieux mérité que celui qui sort de la bouche d'un ennemi. Ammîen était idolâtre ; sa partialité contre les princes qui favorisaient le christianisme ne l'empêcha point de peindre Jovien comme un monarque généreux, affable et bienfaisant. Sa bravoure et son activité lui attiraient l'estime , la gaieté de son caractère le faisait ftimer généralement, et, sa toiéraace éclmr^at spn zèle, on
T. iO
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ne le vit Jamais pertécnter ni les hérétiques ni lêm païens.
On ne lui reprocha d'autres défauts que celui d'être enclin au vin et au plaisir. Son peu d'expérience en administration lui fit commettre des fautes que la difficulté des eirco instances et la sagesse de ses intentions rendirent excusables.
Ce prince, doué d'une beauté remarquable, était d'une si haute stature , que , dans les premiers moments , on. ne trouva point de vêtement Impérial qu'il pût porter. Quand le sort le plaça sur le trône , il parut plus étonné qu'enivré de son élévation, et , se voyant tout à coup le chef de tant de généraux qui commandaient la veille, il ne se montra ni fief ni timide. Ferme dans ses principes et incapable de dissimulation, son premier soin fut de rassembler les légions et de leur déclarer que, « chrétien et craignant le courroux du « ciel, il ne pouvait commander à des idolâtres. »
Les écrivains ecclésiastiques assurent qu'alors toutes les légions s' écrièrent qu'elles étaient chrétiennes , et que Terreur dans laquelle Julien les avait entraînées avait duré trop peu pour leur faire oublier la foi et l'exemple du grand Constantin.
Il parait peu vraisemblable qu'une seule parole du prince change soudainement la religion d'une armée ; mais cependant, ce qui est certain , c'est que depuis cette époque le christianisme reprit dans l'empire sa domination et ne la perdit plus.
Lorsqu'un peuple est tombé dans la servitude, la crainte et l'espoir dictent les opinions; la nation se plie tiu caractère de son maître : les Romains étaient alors si corrompus, que l'autorité réglait leur foi et que la plupart changeaient de religion comme de prince.
Lorsque le ressentiment des chrétiens cessa d'être contenu parla puissance de Julien, ils donnèrent un libre coursa leur haine et outragèrent sa mémoire par les bruits les plus Injurieux. Quelques écrivains ecclésiastiques, tels que TLéodore et Sozomène , prétendirent que ce prince , se sentant blessé , crut voir àpparattire Jésus-Christ , remplit ses mains
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de son propre sang , le lança contre le ciel et s'écria : « Tu fl trkmiphes^ GaliléenI Tu me poursuis jusqu'aux extréc mités du monde. Eh bien I je t'y renierai encore ; rassasiei toi à ton gré de mon sang, puisque tu m'as vaincu. »
Plusieurs auteurs païens, non moins passionnés, débitaient d'antres fables, attribuaient la mort de l'empereur à la trahison et le disaient tombé sous les coups d'un Romain chrétien et fanatique. Les Perses crurent ou feignirent de croire cette dernière version qu'ils s'efforçaient d'accréditer, afin de flétrir leurs ennemis du nom de traîtres et d'allumer entre eux le flambeau de la discorde.
La joie de Sapor, lorsqu'il apprit par un transfuge la mort de son vainqueur , fut aussi vive que sa terreur avait été profonde. Les Perses conservèrent longtemps l'impression de la crainte que leur inspirait ce guerrier redoutable ; ils le représentaient sous reifiblème de la foudre ou sous celui d'un lion vomissant des flammes.
On croyait généralement qu'autrefois la mère de Julien , peu de jours avant sa naissance, pressentant la destinée glorieuse de son fils^avait rêvé qu'elle mettait Achille au monde. La consternation, qui naguère remplissait le camp des Perses, passait alors dans celui des Romaines. Ceux-ci, tout en abandonnant le culte des dieux, craignaient encore superstitieusement la voix des aruspices, qui continuaient à prédire de grands malheurs, si l'on s'arrêtait pour combative. Ainsi Farmée, au lieu de poursuivre ses avantages et de recueillir les fruits de la dernière victoire de Julien, se mit promptement en marche pour regagner le Tigre.
Sa retraite, qui ressemblait à une fuite, ranima la confiance et l'ardeur des Perses; ils vinrent en foule l'attaquer. La eavalerie romaine se voit d'abord enfoncée par les éléphants, et jette le désordre dans l'infanterie : cependant les légions ralliées rétablissent le combat, repoussent l'ennemi et parviennent à un vallon où elles se retranchent. Là se livre une nouvelle bataille ; les Perses, couronnait les hauteurs qui dominent le vallon, se précipitent sur les Romains,
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leur reprochent d'avoir trahi leur prince et de fuir leur ennemi, les accablent à la fois de traits et d'injures. D'un côté, Tespoir de faire subir à leurs éternels adversaires le sort funeste de l'armée de Crassus ; de l'autre, le souvenir de tant d'exploits, la honte d'être vaincus et la crainte d'être détruits excitent la fureur des combattants, rendent la mêlée affreuse et la victoire incertaine.
Après des efforts prodigieux, les Perses forcent la porte du camp et pénètrent jusqu'à la tente de l'empereur. Dans cette extrémité, Jovien, justifiant son élévation par son courage, ranime et ramène au combat ses soldats effrayés, épouvante ses plus braves ennemis par ses coups hardis, rassure par son exemple ses plus timides guerriers, chasse les Perses de son camp, les poursuit, en fait un grand carnage et continue sa retraite avec plus de sécurité.
On arrive enfin aux bords du Tigre ; mais on n'avait ni barques ni pont pour passer ce fleuve rapide, dont l'autre rive se trouve hérissée d'ennemis : en vain l'empereur, craignant d'exposer ses troupes à une perte certaine, veut leur faire prendre une route plus longue, mais moins périlleuse ; la peur rend quelquefois téméraire : les Romains déclarent par de grands cris qu'ils veulesit tenter ce dangereux passage ; Jovien se voit forcé de céder à leurs instances.
Cinq cents nageurs gaulois franchissent le fleuve pendant la nuit, surprennent les Perses, qui gardaient la rive opposée, et les égorgent. Animée par ce succès, toute l'armée veut passer le Tigre sur des outres, formant par des liens un pont fragile; mais la rapidité du fleuve, qui engloutit les plus hardis, intimide le reste, qui renonce enfin à cette folle entreprise. Cependant Sapor redoutait encore les Romains qu'il voyait fuir; chaque combat lui enlevait une foule de soldats; il craignait surtout l'arrivée prochaine d'un corps de quarante mille hommes que Julien avait laissé en Mésopotamie sous les ordres de Procope. Agité par ces pensées, et désespérant de détruire Jovien par la force, il résolut de le tromper et y réussit. ^
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Le suréna (c'était le titre donné en Perse au général de la cavalerie) se présente dans le camp romain : « Prince, dit-il « à l'empereur, mon maître respecte la vertu malheureuse : • loin d'être ébloui par ses succès, il vous offre la paix à des « conditions honorables, et vous propose même son alliance. » L'armée romaine était privée de vivres ; Jovien craignait l'ambition de Procope, et ne voulait pas devoir le salut de l'armée à son secours. Il accueillit favorablement le ministre de Sapor, envoya Salluste près de ce prince, et montra, sans prudence, un désir trop impatient de conclure la paix. Cet empressement rendit le roi de Perse plus exigeant : l'empereur commit une faute plus grave. Pendant les pourparlers, il suspendit sa marche, et perdit en négociations quatre jours qui auraient suffi, comme le remarque Ammien, pour faire arriver l'armée dans la Corduène, et pour la mettre en état de dicter la paix au lieu de la subir.
Cependant les souffrances produites par la disette augmentaient à tout instant; le soldat affaibli iie pouvait plus combattre; les forces de l'ennemi grossissaient sans cesse, et ses prétentions s'élevaient chaque jour. Enfin on en vint à une telle extrémité qu'il fallait périr ou se soumettre. Jovien signa un traité honteux ; on céda aux Perses cinq provinces au-delà du Tigre, Zingar en Mésopotamie, et Nisibe même, que Rome avait constamment possédée depuis la guerre de Mithridate ; enfin, pour comble d'abaissement, on abandonna l'Arménie, et on livra au ressentiment des Perses son roi Arsace, le plus constant allié des Romains.
Rarement on observe avec fidélité un traité dicté à la faiblesse; Sapor ne fournit pas les vivres qu'il avait promis, et. avant d'arriver en Corduène, la plus grande partie de l'armée périt de faim dans cette désastreuse retraite.
Jovien, en rentrant dans les limites resserrées de l'empire, nomma généralissime de la cavalerie et de l'infanterie le comte Lucilien, ancien favori de Constance, et le fit partir pour Milan, en le chargeant de veiller à la tranquillité de l'Occident.
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Un Franc, nommé Malaric. reçut de lai le commandement des Gaules : Tempereur écrivit à Rome pour inviter le sénat à confirmer son élection ; mais on ne regardait alors cette légalisation que comme une vaine forme d'usage, et, sans attendre une réponse, il se désigna lui-même consul, et se donna pour collègue Varronien son père.
La nouvelle de la mort de Julien, répandue dans l'empire, remplissait les chrétiens de joie et les païens de désespoir. Le philosophe Libanius, fidèle à ce grand prince, prononça son éloge. Antioche, qui avait bravé sa puissance, insulta sa mémoire ; les baladins, les pantomimes, les comédiens, dont il dédaignait les jeux, dont il méprisait la licence, outragèrent sa pompe funèbre par de grossières railleries ; mais, après quelques moments donnés au transport de la haine et au triomphe de l'esprit de parti, les yeux s'ouvrirent sur la perte que l'on venait de faire, sur le vide que laissait le trépas d'un homme de génie et d'un grand capitaine, et tout autre sentiment fit place à la profonde douleur produite par la honte et par les calamités de l'empire.
Antioche, qui. devenait ville frontière, aperçut ses dangers ; le désespoir des habitants de Nisibe, de Zingar et des provinces cédées, qui fuyaient leurs foyers et abandonnaient leurs champs pour ne point cesser d'être Romains, attirait sur Jovien des reproches auxquels il ne pouvait opposer que la détresse et la volonté de l'armée. On le blâmait surtout d'avoir abandonné cet ancien principe de la politique romaine, qui défendait de céder à la force et de conclure la paix après une défaite ; l'empereur aurait été en effet réellement coupable, s'il eût commandé des hommes capables, par leur discipline et par leur fermeté, de garder et de suivre ces antiques maximes.
Jovien conduisit à Tarse le corps de Julien et lui fît rendre les honneurs funèbres. Il trouva dans cette ville les chrétiens persécuteurs, les païens opprimés et l'arianisme triomphant. L'empereur opposa son autorité à là persécution, protégea efficacement les idolâtres, représenta aux
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ehrétiens que « Diea rejetait les hommages forcés, et que la t violence ne faisait que des hypocrites. » Il publia une loi de tolérance pour tous les cultes. U mérita ainsi, en se con* formant au véritable esprit de la charité évangélique^ les éloges que lui donna Thémistius dans son panégyrique, pro* nonce en sa présence.
D'un autre càté, dans le dessein de satisfaire aux vœux des partisans de son culte, il fit reparaître sur le Labarum le nom de Jésus-CArùt, et rétablit dans son siège le célèbre Athanase, contre lequel Julien, cette fois injuste, avait lancé un décret d'exil.
Athanase fut mandé à Antioche. Cet évèque éloquent et vertueux montrait pour l'Église cet amour passionné qui enflammait les anciens Romains pour leur patrie ; et ce qui fonde la plus belle partie de sa gloire, c'est que, sans cesse persécuté par l'envie et par la haine, il ne se montra jamais aigri par le malheur, et condamna toujours les lois de rigueur.
Les ariens le virent avec effroi en faveur; chaque parti voulait animer l'empereur contre ses adversaires; mais il leur répondit à tous : « Je hais les controverses, je contienf drai les factions ; je n'aime et n'honore parmi les chrétiens « que ceux qui ont des vertus chrétiennes et des sentiments (i pacifiques. » Il recueillit en partie le fruit de sa sagesse, et il vit dans le concile d' Antioche, convoqué par ses ordres, un grand nombre d'ariens se rapprocher des catholiques, et souscrire la formule de Nicée.
Les habitants de cette grande ville, toujours frondeurs et séditieux, n'épargnèrent pas plus, dans leurs railleries, Jovien que son prédécesseur. « C'est un nouveau Paris, di- I saient-ils ; il est beau comme lui, et comme lui a causé la « perte de son pays. Les dieux semblent ayoir formé son « corps aux dépens de son esprit. » Jovien ne répondit à leur insolence que par son mépris. •
Il reçut à Antioche d'alarmantes nouvelles de la Gaule. Lucilien, son beau-père, y fut massacré. Valentinien, son
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lieutenant, n'échappa à la fureur du peuple que par le courage de son hôte. Malaric avait refusé le commandement de cette province ; Jovinius Taccepta. €et ancien officier , nommé autrefois au même emploi par Julien, parvint à réprimer la sédition. £Ue n'avait pour cause que la vive douleur produite par la mort du libérateur de la Gaule.
Valentinien, échappé à la mort, vint trouver l'empereur, qui lui confia le commandement de sa garde. Jovien venait de nommer consul son propre fils, Varronien, encore au berceau.
Rome, Gonstantinople, et toutes les armées avaient reconnu le nouvel empereur; la capitale de l'Orient lui préparait une magnifique réception; et sa femme, l'impératrice Chariton, partie de Gonstantinople avec un nombreux cortège, venait au-devant de son époux, lorsque, le4 7 février 364, on le trouva mort dans son lit.
Les uns attribuèrent cet événement à la vapeur du charbon, les autres à l'ambition et à la trahison de Procope, qui cependant n'en retira aucun fruit. Les légions offrirent de nouveau l'empire à Saliuste, qui le refusa; à Januarius, parent de Jovien, qui le dédaigna ou le craignit ; enfin leur choix tomba sur Valentinien qui était alors absent. Personne ne prononça le nom du fils de Jovien. Get enfant, n'ayant point été nommé césar, n'avait aucun droit dans un eoipire électif.
Jovien fut enterré à Gonstantinople; il n'occupa le trône que huit mois. La reconnaissance des chrétiens et sa tolérance pour les païens l'ont fait placer au nombre des bons princes.