JULIEN
^ alors répandu dans TOrient, et paraissait ébranler la con- : £ance des Romains : on croyait généralement que jamais «ne armée romaine ne pourrait pénétrer en Perse sans s'exposer aux plus grands désastres. Julien s'efforça de détruire Teffet dangereux de cette tradition populaire; rassemblant ses troupes, il leur rappela les triomphes qui avaient illustré les armes de plusieurs généraux dont les aigles victorieuses avaient pénétré jusqu'au centre de T Asie.
« Ces grands hommes, ajouta-t-il, n'étaient excités que « par la gloire ; nous le sommes par elle et par la vengeance :
• la défaite de nos légions, la dévastation de nos champs, la
• ruine de nos villes nous armenf^ur une juste cause. Ké-
• parons le passé, assurons Tavenif, et méritons une immor-
• telle renommée. Je remplirai mes devoirs comme général, i comme officier et comme soldat. Les dieux m'annoncent t que je marche sous de favorables auspices; mais, si la fort tune trahissait mon espoir, je m'estimerais heureux de teri miner mes jours comme Mutins, Bécius et Gurtius, qui se t dévouèrent pour la patrie.
« Imitons nos ancêtres : leur constance surmontait tous « les obstacles ; ils luttèrent péniblement plusieurs années
• avant de subjuguer Fidènes, Véies, Numance; et la ruine € de Carthage fut le prix d'un siècle de combats. Suivons les « exemples glorieux de nos pères, mais évitons surtout un
• écueil trop souvent fatal à nos armées. La discipline fut la i cause de nos succès, et la licence celle de nos revers. Com- « battons pour vaincre et non pour piller. La désobéissance
• me trouvera inflexible : que personne ne s'écarte de son
• drapeau; quiconque l'abandonnera sera mutilé.
« Ne redoutez pas les armes de l'ennemi* mais craignez sa « ruse, et défiez-vou§ des pièges qu'il saura tendre à la cupi- « dite. Soumis le premier à la règle commune, après la vic-
• toîre on ne me verra point m'élever comme d'autres prin- « ces au-dessus des lois ; je rendrai publiquement compte de « ma conduite; marchez avec confiance; fatigues et dangers, I tout sera commun entre nous. Livrez-vous à l'espérance,
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« et n'oubliez pas que la justice de notre cause est le pré- « sage le plus certain de notre victoire. »
Les soldats, élevant leurs boucliers, répondent à ces pa- . rôles par une acclamation unanime, et s'écrient : « Courons . « sans crainte au combat, sous les ordres d'un empereur in- | « vindble. »
L'armée se mit en marche sur trois colonnes, éclairées par des troupes légères : l'aile droite, commandée par Nevitta et protégée par la flotte, côtoyait TEuphrate; la gauche, presque toute composée de cavalerie, s'avançsit dans la plaine sous les ordres d'Arinthçe et d'Hormisdas. Victor et Secondin conduisaient Farrière-garde. Julien, placé au centre, se portait sur tous les points où sa présence devenait nécessaire.
La prise de trois forteresses fut sa première opération : la dévastation de la Syrie expia celle des provinces romaines. Les villes d'Hiacire et d'Ozogardane périrent dans les flammes.
On marchait depuis quinze jours sans avoir rencontré les Perses; enfin leur cavalerie parut. Hormisdas la chargea et la mit en fuite. Après ce succès, on arriva sans obstacles aux lieux où l'Euphrate se partage en deux bras : l'un tournait vers la Babylonie, l'autre tombait dans le Tigre, sur la route de Ctésiphon. Un corps nombreux de Perses défendait ce second bras : Julien, par ses manœuvres, les trompa, franchit le fleuve, et vint camper devant une des plus grandes villes d'Assyrie, qu'on nommait Pyrisabor.
Sa nombreuse population résista d'abord courageusement aux attaques des Romains ; mais lorsque les habitants virent avancer contre leurs murailles l'hélépole, la plus redoutable des machines des anciens et qu'on devait au génie de Démétrius Poliorcète, la terreur s'empara de leurs esprits; ils capitulèrent et ouvrirent leurs portes. L'empereur trouva dans cette ville une grande quantité de vivres et d'armes.
Après ce triomphe, les soldats fatigués murmuraient et refusaient de pénétrer plus avant dans ces vastes contrées qui avaient servi de tombeau à tant dé légions. Julien, par
son éloquence, trouva le moyen d'apaiser leurs murmures et de ranimer leur ardeur. Continuant sa marche, il tourna de vastes marais et s'approcha de la ville de Maogama. Gomme il s'avançait presque seul pour la reconnaître, il se vit entouré par dix cavaliers perses, en tua quelques-uns, mit les autres en fuite, et dut son salut à son intrépidité. Au troisième assaut, la ville fut prise et livrée à la fureur du soldat.
On conduisît devantrempereur de nohles captives remarquables par leur beauté ; il refusa de les voir, voulant imiter la sagesse de Scîpion comme son courage.
Peu de jours après, les ruines de l'antique Séleucîe s'offrirent à ses regards : triste monument de l'inconstance du sort et de l'existence passagère des empires!
La flotte quitta TEuphrate pour entrer dans le Tigre ; il fallait traverser ce dernier fleuve. Effrayés de l'escarpement de ses rives et de la rapidité de son cours, les officiers con juraient Julien de différer ce passage.
« Qï^'y gagnerez-vous? répondit ce prince; le temps ne fl ralentira pas la marche de ce fleuve et n'aplanira pas ses t bords, mais il grossira seulement le nombre des ennemis t qui le défendent. » On se tut et l'on obéit.
Après un combat sanglant, la victoire se décida pour les Bomains; l'empereur vainquit l'ennemi, dompta les flots, traversa le fleuve, tua six mille Perses, et poursuivit les débris de leur armée jusqu'aux portes de Ctésiphon.
C'était la borne fatale que depuis longtemps une sage prévoyance, qui s'appuyait sur de prétendus oracles des dieux, avait défendu aux Romains de dépasser.
Julien crut devoir y faire un sacrifice à Mars. Sur dix taureaux qu'on devait sacrifier, neuf meurent avant d'arriver jusqu'à l'autel; le dixième s'échappe; on le ramène, îl tombe sous le couteau sacré ; mais ses entrailles n'offrent au pontife que des signes menaçants.
Julien, cessant de respecter le ciel lorsqu'il s'oppose à sa ^oire, s'emporte contre Mars, jure qu'il »c lui fera plus de
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sacrifices, et ordonne aux soldats consternés de n'écoutei d'autres augures que leur vaillance et sa fortune.
Gomme il voulait éviter la perte de temps qu'entraînerait le siège d'une grande ville, il essaya par de hautains défis d'irriter le courage des habitants de Gtésiphon, pour attirer et combattre leurs troupes dans la plaine; mais ils loi répondirent que, s'il voulait satisfaire ce brûlant désir de se mesurer avec les Perses, il devait s'éloigner de leurs inexpugnables murailles et marcher contre l'armée du roi des rois.
Dans le même temps un envoyé de Sapor se présenta dans le camp romain : le roi de Perse écrivait au prince Hormisdas, promettait de lui rendre justice, et sollicitait sa médiation pour conclure la paix avec l'empereur.
Julien, comme presque tous les conquérants, s'était enivré d'orgueil : sa philosophie avait cédé à ce redoutable poison, toujours caché dans la coupe de la gloire. On perd souvent la puissance et la renommée qu'on veut trop étendre. Ce prince rejeta les propositions de Sapor, et le défia au combat dans les plaines d'Arbelles, espérant y triompher comme Alexandre. La rapidité d'un second bras du Tigre ralentit sa marche; différents obstacles retardèrent l'arrivée de l'armée de Mésopotamie, et la fortune commença dès-lors à trahir un prince que la prudence abandonnait.
Dans ces circonstances critiques, un Perse, distingué par sa naissance, se présente à l'empereur comme un proscrit irrité qui veut se venger des injustices de son roi : « Vous « pouvez, seigneur, dit-il à Julien, vous rendre maître de la « Perse en peu de temps, et avant que Sapor ait rassemblé « l'armée destinée à la défendre ; mais il faut vous éloigner « de vos vaisseaux; votre marche trop lente rendrait vos « progrès impossibles : vous avez deux armées, dont Tune « s'épuise péniblement à traîner l'autre. Votre flotte est j « plutôt xm obstacle qu'un secours; délivrez- vous de cesen- « traves; je connais un chemin qui vous conduira promp- « tement au but de vos désirs, au centre de notre empire ; « osez le suivre. Prenez des vivres pour quatre jours, je
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« Yojjs servirai de guide; ma tête, que je vous livre, est le i garant de ma foi. »
Julien, trop crédule, oubliant l'exemple funeste de Grassus et d'Antoine, suit le conseil du perfide transfuge, méprise les sages avis d'Hormisdas, brave les murmures de l'armée, prend pour vingt jours de vivres, livre ses vaisseaux aux flammes, et se met témérairement en marche sous la conduite d'un traître, qui disparaît au moment où l'armée, privée des secours de sa flotte, est engagée dans le désert.
L'empereur, trop tard éclairé sur sa faute, honore au* moins son malheur par sa fermeté. Changeant de route, et s' éloignant du Tigre, il entre dans une plaine dont la fertilité semblait devoir dissiper ses alarmes ; mais la cavalerie perse se répand dans les campagnes, brûle les moissons, détruit les villages, prive les Komains de toute ressource, et les livre en peu de temps à tous les maux d'une disette affreuse, ennemi plus redoutable que toutes les forces de l'Orient.
Julien, abandonnant alors toute idée chimérique de conquêtes, ne songe plus qu'au salut de l'armée. Après une longue délibération, il se décide à rentrer dans ses limites, en regagnant la Corduène, petite province d'Arménie dépcDdante des Romains : mais le roi de Perse, qui avait prévu ce dessein, s'y oppose et paraît bientôt à la tête d'une armée dont les escadrons nombreux couvrent la plaine. Les Romains, sans cesse harcelés, poursuivent leur retraite en combattant à chaque pas.
Leur courage repoussait à chaque poste l'ennemi; mais cet ennemi recommençait à tous moments ses attaques. Enfin, le 22 juin, toutes les forces réunies du roi de Perse attaquèrent Julien dans un lieu nommé Maranges : la vaillance romaine triompha du nombre. Les Perses furent battus et mis en fuite ; mais leurs vainqueurs étaient eux-mêmes vaincus par la famine.
L'intrépide Julien ne pouvait plus alléger les souffrances des soldats qu'en les partageant. Son exemple soutenait seul
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leur courage : en vain leur dévouement s'efforçait de laî faire accepter les aliments conservés pour lui seul; il les diis^ trlbuait entre tous.
Le 26 juin, au milieu de la nuit, il croit revoir le génie de Tempire, mais pâle, triste, et couvrant d'un voile lugubre sa tête et sa corne d'abondance^ dont jaillit un instant une flamme brillante qui tombe et s'évanouît : funeste image de sa destinée! Effrayé de cette apparition, il appelle prés de lui les aruspices toscans, qui déclarent (jfue les dieux défen- *dent de combattre.
L'empereur ne croit point qu'un lâche conseil puisse venir du ciel; il continue sa marche. L'excessive chaleur l'empêche de se couvrir de ses armes ; il court à la tête des colonnes pour reconnaître le pays que l'on doit traverser ! bientôt on l'avertit que son arrière-garde est attaquée. Saisissant son bouclier, mais publiant de prendre sa cuirasse, il s'élance dans la mêlée, ranime les siens par des prodiges de valeur, fait un grand carnage des Perses, revient à l' avant-garde qui combattait aussi un corps plus nombreux, enfonce les ennemis, les met en fuite, et les poursuit avec une ardeur qu'aucun conseil ne peut contenir : en vain ses plus braves soldats lui crient de se retirer, rien ne l'arrête. Enfin le javelot d'un cavalier perse effleure son bras, entre dans ses côtes et pénètre jusqu'au foie. Il tombe; op l'emporte sur un bouclier. A peine a-t-on mis TappareU sur sa blessure, qu'apprenant que les ennemis tentent un nouvel effort, il s'élance encore à cheval pour retourner au combat ; mais le sang qui sort à gros bouillons de sa plaie, le fait tomber de nouveau. La fureur des Romains, le désespoir des Perses rendent, jusqu'au soir, la bataille acharnée et la victoire indécise.
Cependant rien ne put résister à la furie des légions, lorsqu'elles crurent la vie de l'empereur en danger. La cavalerie des immortels même succomba sous leurs coups. Le triomphe des Romains fut complet ; les Perses en déroute perdirent leurs plas braves soldats, cinquante satrapes et les deuxgénéraux q[tii- les commandaient.
tS6i-a«d] ItJLlBlV. 4 63
Sî Julien eût survécu à cette victoire, elle eût peut-être été décisive. Ce prince blessé se rassurait sur la foi d'un ancien oracle. On lui avait autrefois prédit, dans la Gaule, qu'il mourrait en Phrygie. Mais, lorsqu'il apprit que le bourg dans lequel il se trouvait portait ce nom fatal, il perdit tout espoir. Tous ceux qui l'entouraient poussaient des gémissements et répandaient des larmes. Lui «cul, étendu sur une peau de lion, montrait dans ses derniers moments une inébranlable fermeté. « Chers compagnons, leur dit-il, la na-
• ture me redemande ce qu'elle ïn'a prêté ; je lui rends ce f que j'ai reçu d'elle, non avec la douleur d'un homme trop
• attaché aux liens de la vie, mais avec la tranquillité d'un « débiteur qui s'acquitte. La philosophie m'a convaincu que « Tâme n'est heureuse qu'au moment où eHe est affranchie « des entraves du corps. 11 faut se réjouir et non s'affliger t quand la plus noble partie de nous-mêmes se dégage de « celle qui la dégrade, et la mort est souvent la plus belle « couronne que les dieux décernent à la vertu. Je la reçois t comme une grâce qui me sauve de beaucoup d'écueiis. • J'ai vécu sans crimes, je meurs sans remords.
« Au faîte du pouvoir, comme dans la disgrâce et dans t l'exil, j'ai toujours fait ce que j'ai dû ; regardant mon au- « torité comme une émanation ie la puissance divine, je « r ai conservée, je crois, sans tache, en gouvernant lespeu- « pies avec douceur, et en ne déclarant la guerre qu'aVec «justice. Le succès ne dépendait pas de moi, mais des « dieux.
« Ennemi du pouvoir arbitraire et de l'ambition, quî cor- « rompent les mœurs et ruinent les états, la paix était le but « constant de mes vœux ; mais lorsque la patrie m'a appelé « au combat, j'ai obéi à sa voix avec une piété filiale, et j'ai « bravé pour elle, sans crainte, tous les dangers.
« Depuis longtemps on m'avait prédit que je mourrai» d'une « mort violente. Je remercie le Dieu éternel de ce qu'il ne t m'a point fstft périr sous les poignards de perfides conjurés, « ou dans les tourments d'une longue maladie, ou par le sup-
464 £MPIRB b'oBIBNT. [d^i-MS]
« plice qui a terminé les jours de trop de princes coupables. « Il a trouvé sans doute que je méritais, en m' arrêtant au « milieu du cours d'une gloire florissante, de me faire sortir « de ce monde par un illustre trépas.
« La raison nous dit qu'il est également lâche de désirer < la mort quand elle n'est pas nécessaire, ou de youloir la « fuir lorsqu'il est temps de s'y soumettre. Mais je sens que « la force m'abandonne et m'empêche de prolonger ces der- « niers adieux.
« Vous devez vous occuper de l'élection d'un empereur; « je ne veux point prévenir votre choix. Le mien pourrait « mal tomber; et, si vous ne le confirmiez pas, il n'aurait « d'autre effet que de perdre celui que je vous aurais dési- « gné. Mon seul vœu, comme fils reconnaissapt de la répu- « blique, c'est qu's^près moi vous confiiez son gouvernement « à un chef vertueux. »
Après ce discours, qui redoubla l'affection et les regrets des assistants, il ordonna que son corps fût porté à Tarse, et distribua ses biens entre ses amis. Gomme il s'étonnait de l'absence de l'un d'eux, nommé Anatole, Salluste lui répondit : « Anatole est déjà heureux. » Julien, comprenant ce qu'il voulait dire, ïBontra autant de douleur de cette perte que d'indifférence sur son propre sort. Comme ses amis éclataient en sanglots : « Quelle faiblesse, leur dit-il, de pieu- « rer un prince qui s'éloigne de la terre pour se réunir aux « astres et aux esprits célestes I o
Après tin court évanouissement, ayant repris l'usage de ses sens, il fit appeler les philosophes Priscus et Maxime, soutint avec eux une longue discussion sur l'existence de l'àme ; mais enfin sa plaie sp rouvrit, sa respiration devint pénible; il demanda de l'eau, et, après l'avoir bue, il expira sans effort.
Ce prince mourut le 27 juin 363, dans la trente-deuxième année de son âge, sept ans après son élévation au titre de César, trois ans depuis qu'on l'avait proclamé Auguste. 11 ne régna seul que vingt mois.
ES6i-MS] juuen/ 465
Sans écouter les panégyristes ni les détracteurs de ce prince, qui le représentent, les uns comme le modèle des rois, et les autres comme un tyran, il suffit de connaître ses actions et de lire ses ouvrages pour lui assigner un rang distingué parmi les hommes justement célèbres.
Il fallait que son mérite fût éclatant, puisque sa renommée atraversé les siècles, malgré la chute de la religion qu'il voulait relever et le triomphe de celle qu'il s'était efforcé d'abattre. On doit plaindre son erreur et sa passion pour l'idolâtrie; mais il est impossible de ne pas admirer un prince qui vécut, qui gouverna et qui mourut en ancien Romain.
Pendant son règne les Barbares vaincus respectaient les frontières de l'empire: l'agriculteur et le commerçant se voyaient à l'abri des concussions; les délateurs se cachaient; la Justice présidait les -tribunaux; la liberté reparaissait dans le sénat; la discipline rendait aux armées leur force et leur gloire.
Le luxe de la cour ne pesait plus sur les provinces. Les champs et les temples retentissaient des hymnes antiques, et, ce qui valait mieux encore, des actions de grâces rendues librement à une puissance protectrice par la reconnaissance publique.
Les églises chrétiennes seules faisaient entendre des plaintes et des gémissements; leur douleur était juste, mais peut-être exagérée; elles avaient à déplorer non leur ruine, mais la perte de leur domination.
L'édit qui nous reste de JuUen , en prouvant son étrange partialité pour le polythéisme , nous fait au moins connaître avec certitude que, si les chrétiens condamnaient avec raison son apostasie, ils ne pouvaient l'accuser de persécution : si la cour leur était fermée, les églises leur restaient ouvertes, et l'injustice du prince à leur égard gênait plus leur ambition que leur foi.
« Je ne veux point , disait-il , que l'on fasse mourir les
• galiléens, ni qu'on les frappe injustement, ni qu'on les
• mtUtrftite en quelque manière que ce soit ; mais Je veux
466 EMPiBS d'obient. [Mi^MS]
« abs(dumânt qu'on leur préféra les adorateurs des dieux. u La folie des galiléens a placé Tempire près de sa perte, et « la bonté des dieux nous a sauvés. Il est donc juste d'ho* a norer ces dieux et de distinguer les personnes et les villes « qui les honorent. »
Ces paroles et sa eon4uite donnent la juste mesure des reproches qu'on pouvait lui adresser avec fondement, mais qu'un faux zèle a poussés jusqu'à l'excès.
Les vietoi]*es de Julien, sa constance dans l'adversité , sa modération dans la fortune, son audace dans le péril, la rapidité de ses marches le placent à côté des plus grands capitaines. Sa tempérance, la sévérité de ses mœurs, son amour pour la philosophie qui réglait toutes ses actions , et la sagesse de ses maximes, ne le rendent point iiidigne du modèle qu'il s'était proposé, le vertueux Marc-Aurèle. Heureux si, se bornant à marcher sur ses traces, il n'eût pas voulu imiter Alexandre , et se livrer à un désir effréné de gloire qui le ût périr à trente-deux ans, comme le héros macédonien, en laissant l'état en proie aux malheurs qui suivent presque toujours la fortune des conquérants I
Si les grandes actions de Julien nous portent à l'admirer, la lecture de ses lettres doit le faire aimer. Quoique maître du monde, il sentait le besoin et le prix de l'amitié. On le vil entreprendre de longs voyages pour plaider, comme un sim^ pie citoyen, la cause de Cartésius, l'un de ses amis, et d'une femme vertueuse et riche, nommée Arété, que des hommes puissants et injustes voulaient dépouiller de leurs biens.
On voit dans ses lettres, écrites avec l'abandon de la confiance , combien il aurait préféré la retraite au trône , et à quel point il redoutait le fardeau de la souveraineté, « trop « fort, disait-il, pour un homme, et qui exigerait le génie « d'un dieu. »
Celui qui connaît si bien l'étendue de ses devoirs s'efforce de les remplir. Sa vie entière était consacrée au travail , et peu d'écrivains de l'antiquité le surpassèrent en talents et en activité.
Malgré les efforts de la haine qui voulait effacer ma mé-
mmrey plusieurs de ses écrits sont parvenus jusqu'à nous ;
nous ne parierons point de ces panégyriques de Constance
et d'Èusébie, l'un dicté par la nécessité, l'autre par la re-
I connaissance, ni de l'éloge du Soleil^roiou du Logos de
[ Platon, dans lequel il se montre plus sophiste qu'orateur;
I maJs nous citerons trois ouvrages ingénieux où brille une
vive imagination, et dont le mérite n*est point affaibli à nos
yeux par la différence des temps et des mœurs.
Le premier est une allégorie qui , dans un cadre étroit , peint son caractère , exprime sa doctrine , retrace ses malheurs et raconte sa gloire.
L'autre est une satire historique et piquante, dans laquelle, fiu^int paraître en présence des dieux Hercule, Alexandre et tous les Césars, depuis Jules Jusqu'à Constance, il apprécie avec un rare discernement leurs qualités et leurs défauts. Le but du combat qu'ils se livrent est de décider le rang que chacun d'eux doit occuper dans le ciel.
La forme de cette satire est ingénieuse et nouvelle. Le fond de cet écrit, très-philosophique, se trouve, sans blesser les convenances, égayé par l'esprit caustique du vieux Silène, censeur joyeux des divinités de l'Olympe et des héros de la terre.
Dans cette lutte entre tant de grands hommes, la philosophie l'emporte sur la gloire, et la justice des dieux accorde à Marc-Aurèle la prééminence sur tous ses concurrents.
Une autre satire, moins grave et peut-être plus pîqnaiite, c'est le Misopogon, dont nous avons déjà parlé. Julien s'y peint tout entier; ses railleries contre les habitants efféminés d'Antloche sont amêres; la colère les dicte; mais il est rare de voir un prince tout-puissant et offensé ne se servir I que de son esprit pour venger ses injures, et ne répondre à des libelles que par une satire.
Après le retour de l'armée romaine en Syrie, les restes de Julien furent enterrés avec pompe dans Ja ville de Tarse. Les chrétiens crurent que son âme devenait la proie des
468 EBCPIRB d'oBISNT. [968-8643
enfers : les païens le placèrent au rang des dieux , honorèrent son tombeau comme un temple, et y grayèrent en grec cette iuscriptîon : « Ici repose Julien, qui perdit la ^ie après « avoir passé le Tigre. Il fut un excellent empereur et un « vaillant guerrier. »