TIBÈRE II, DIT CONSTANTIN
(Ans de J.-C. 578-683.)
Variage de Tibère H et d'AnastOBie. —Conspiration de Sophie contre Tibère.— Magnanimité de Tibère pour les coiyurés. — Paix dans l'Église. — Mort de Cos-
roèa Règne d'Hormisdas. —Victoire snr les Perses. — Haorice , général , est
HOnuBé oéflftr. — Difoonrs de Tibère.— Maurice est couronné.— Mort de Tibère.
La mort de Justin faisait renaître Tespérance dans rempire, et remplissait surtout de joie sa veuve, l'ambitieuse Sophie : elle se croyait certaine de conserver le trône et de le partager avec le prince qui lui devait son élévation ; mais Tibère n'avait feint de condescendre à ses vœux que pour parvenir au pouvoir suprême, et il avait trompé sans scrupule cette femme perfide et hautaine, à laquelle Justin avait dû ses fautes, Narsès sa chute, Tltalie sa perte.
Le nouvel empereur se présente au cirque; le peuple le salue avec de vives acclamations, et demande à grands cris qu'il lui montre Timpératrice. Déjà Sophie s'avance, remplie
47€ EMPiBB d'obiïnt. C^TS-SSt}
d'orgodl, pour recevoir à la fois la couronne impériale ci celle de Thymen. Tout à coup elle'voit paraître une jeune et belle Grecque, saivie de deux enfants^-firuits d'un hynie% caché ; on la nommait Anastasie. Tibère la couronne, l'em* bmsse, et jette de l'argent à la multitude, qui éclate m transports de joie. Sophie se retire furieuse et consternée. En vain Tibère, pour la dédommager et l'adoucir, lui conserve le rang impérial, lui. donne un magnifique palais, pro* digue pour elle les plus grands honneurs; Famour et l'ambition trompés s'offensent du respect, et regardent la reeonnaissance comme un outrage ; elle jure sa perte, et séduit le général Justinien, en lui promettant son appui pour l'élever au trône.
Tibère s'éloigne quelques jours de Gonstantinople : Justinien, Sophie et leurs complices cherchent à corrompre la garde; l'empereur découvre le complot, revient dans la capitale, fait arrêter Sophie, l'enferme, s'empare de ses trésors, et laisse aux conjurés le temps deiuir ; car ce prince, aussi humain que courageux, avait horreur de répandre le sang, même celui de ses ennemis les plus dangereux.
Justinien, frappé de cette grandeur d'âme et pressé par le repentir, vient trouver l'empereur, avoue son crime et attend son arrêt ; Tibère borne sa vengeance à quelques reproches : « J'aime mieux, lui dit-il, conserva à l'empire « un habile général, que servir mon propre intérêt en « me défaisant d'un ennemi." Je vous rends vos eluu^es, « vos biens , et ne vous demande en retour que votre « amitié. »
Que ne devait-on pas attendre d'un règne qtsd s'annonçait par tant de vertus ? Tibère, sans doute, efXt égalé les plus grands empereurs, s'il eût* trouvé un peuple moins eorrompu, un trône moins ébranlé, une armée moins affaiblie. Son habileté suppléa, autant qu'il était possible, à la force qui lui manquait ; ne pouvant envoyer que peu de troupes en Italie, il opposa les Français aux Lombards. Chilpérie rechercha son alliance, et lui envoya des ambassadeurs char-
[578-588] TIBÈ&B II. 477
gés d« magnifiques présents, parmi lesquels on distinguait un plat d'or de cinquante livres.
Depuis longtemps la division régnait dans rËglise; les patriarches de Gonstantinople voulaient que leur siège e'élevât au-dessus de celui de Rome, et que la nouvelle capitale de Tempire devint la métropole de la religion. Tibère termina cette longue querelle, et se déclara pour le pape contre le patriarche. La paix de TËglise se maintint tant qu'il régna.
Comme toutes les forces romaines étaient alors occupées contre les Perses, les Esclavons envahirent la Thrace ; Tibère se servit habilement du crédit qu'il avait acquis sur l'esprit de Bogan, roi des Avares, pour éloigner des frontières cit féroces guerriers.
Gosroès ne pouvait se consoler de ses défaites ; il mourut de chagrin d'avoir été vaincu à Mélitimne : ce revers effaçait Téclat d'un règne de quarante-huit ans (an 579). Hormisdas lui succéda ; l'orgueil et la paresse de ce jeune monarque lui firent commettre beaucoup de fautes, et lui attirèrent un grand nombre d'ennemis : on raconte que son gouverneur lui ayant souvent reproché son indolence, le prince aposta des hommes qui l'attaquèrent au point du jour, et le dépouillèrent lorsqu'il se rendait au palais. Le roi, en le voyant, lui dit : « Voilà ce que vaut l'activité ; vous auriez i évité cette fatale rencontre si vous étiez resté couché t plus tard.
« — Vous vous trompez, répondit Busurgès; je n'aurais c point trouvé ces voleurs sûr ma route si je m'étais levé c plus matin qu'eux. »
La présomption est presque toujours la compagne de l'incapacité. Hormisdas refusa la paix que lui offrit Tibère, et jura de ne jamais rendre aux Romains Nysibe ni Dara.
Maurice, dont le courage égalait l'hAbileté, fut envoyé par l'empereur contre lui, ravagea la Médie. remporta sur les Perses une victoire signalée près de Callinique, et s'empara de la Mésopotamie.
478 EMPIBE n'ùsmxr. [SIMOD
Gennadios, exarque d'AMipie; combattit et défit lesHaa* res. Ses triomphes et la prospérité du règne 4e Tibère ne forent troublés que par une invasion des Turcs, qui a'emparèijoit de laCbersonèseTaurique, et par un }»oulèYementdei Avares, qui prirent Sirmium.
La vigueur du caractère de l'empereur ne pouvait nyennir celle d'un empire assailli de taus cotés par des Barbues, dans lequel on trouvait plus de moines que de soldats. Gomment relever une nation corrompue qui ne s'enflammait plm que pour les disputes de sectes et pour les jeux du cirque!
L'esprit tolérant de Tibère ne pouvait ramener à la raison des peuples fanatiques; et, sous le plus doux des princes, on vit, malgré ses ordres, les habitants d'Antioehe livrer à la torture et brûler vif un magistrat soupçonné de frofiesicr seerètetnent la religion païenne.
Les Perses, réunissant toutes leurs forces, livrèrent, sons les murs de Gonstantine, une grande bataille aux Romains (an 58^). La victoire de Farmée impériale fat complète; te général des Perses, Tamcbosroès, ne voulant pas survivre à sa défaite, se précipita dansles rangs des légions, et illustra sa mort par son courage.
L'empereur et le sénat décernèrent à Maurice les hoimeiirs du triomphe.
La fortune semblait voir avec peine sur le trène d'Ortsnt un prince digne de le relever. La santé de Tibère s'affaiblissait chaque jour; une lente phthisie consumait ses forces; il n'avait point de fils ; craignant pour l'État les troubles qui suivraient sa mort, il nomma Maurice césar (an 581), et lui ût épouser Gonstantine, sa fille ainée. La seconde, nommée Gharito, fut mariée au patrice Germain, le plus distingué de tous les sénateurs.
Les dernières paroles de Tibère répondirent à la si^esse de ses actions. Ayant sassemblé le sénat et le clei^é, il leur tint ce discours : « Je crois entendre le peuple romain m*a- « dresser ces mots : Tuas pris soin de ma prospérité pendant « ton règne ; c'est encore ton devoir de l'assurer quand tu ne
S7S-589] TIBEEE n. 47^
I seras plus. J'obéis à sa voix ; Je vais paraître au pied de I ce tribunal sévère, devant qui le monarque et les sujets I sont égaux. Si je ne choisis pas pour successeur le citoyen I le plus vertueux, je répondrai de ses actions : les crimes de I mon héritier seront les miens.
« Goname je préfère r empire à ma famille, loin de vous I choisir un prince parmi mes parents, j'ai cherché parmi I vous tous un homme dont le mérite fût supérieur au mien : I la sagessedivine me Ta montré, il est au milieu de cette as- « semblée; c'est le vainqueur de vos ennemis, c'est celui qui «a relevé la gloire romaine et abattu l'orgueil des Perses ; « c'est à fois l'épée et le bouclier de l'empire. Régnez, Mau- « rice ; ne trompez point mon attente; que votre oreille soit « ouverte à la véfité et fermée à la flatterie. Placez la justice « sur le trône, près devons; songez que la pourpre perd son « éclat quand elle ne couvre que des vices; cette pourpre
• même a, dans sa couleur, je ne sais quoi d'austère et de « lugubre, qui doivent vous avertir que les plaisirs s'éloi- « gnent du trône, et qu'un prince, assiégé de chagrins, ne « peut compter sur le repos dont il doit faire jouir ses su- « jets. La force d'un sceptre n'est destinée qu'à servir d'ap-^ a pui aux peuples ; dévouez- vous à leur bonheur ; un bon « prince ne doit regarder la souveraineté (jue comme une
• brillante servitude.
« Soyez à la fois sévère et doux, confiant et circonspect ; « que l'utilité publique soit le seul motif et la seule me- « sure des châtiments, et le mérite le seul titre aux récom- « penses : je vous parle comme un père à son fils. Ce n'est « pas à moi que vous répondrez un jour, mais à un juge in- « corruptible, devant lequel s'évanouit l'éclat de toutes les « grandeurs. Régnez, Maurice; que vos trophées soient l'or- « nement de mon tombeau, et vos vertus mon éloge funè- « bre. »
Ces paroles touchantes attendrirent tous les assistants. A peine l'empereur put recueillir assez de forces pour accomplir ce dernier acte de son pouvoir, et placer sa couronne sur la
480 JBMPIBB d'oRIBMT. [58S-W3]
tête de Mauriee. Le lendemain il expira (an 582). Ce règne si court excita de longs regrets : depuis le grand Théodose, aucun prince ne fit couler tant de larmes, et ne fut aceompagné au tombeau par un deuil plus général et plus sincèie.