‹ Histoire du Bas-EmpireChapitre 42 sur 52 · PHOCAS · texte numérisé non relu

PHOCAS

(Ans de J-G. 601^-610.)

Portrait de Phocas. — ÉTénements en Orient. — Mort de Narsès par la perfidie de Domentiol, frère de Phocas . — Conspiration contre Phocas. -> Révolte de Crispe. — Départ da jeune Héraclius. — Son arrivée à Constantinople.— Défaite et mort de Domentiol. —Déchéance, mutilation et mort de Pbocaa« — Héraclius est empereur.

Les vices grossiers d'un soldat féroce étaient couronnés, Tarmée avait livré Tempire à un monstre : il suffisait de

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regarder ses traits pour connaître 1* atrocité de soti âme ; son regard était farouche» ses cheveux roux, ses soui»eîis épais et joints ; on voyait sur son visage plusieurs cicatrices profondes qui devenaient noires lorsque la colère renflammait.

Sout élévation fut pour l'Orient le signal des plus grands malheurs : les Perses dévastèrent les frontières de l'empire; la famine et la peste y répandirent la mort ; mais le sanguinaire Phocas fut encore pour les peuples le plus fatal de tous ces fléaux.

L'image du tyran et celle de Léontine sa femme àrrivé- •rent, selon T usage, à Rome; et, de même qu'autrefoîâ on adorait dans cette ville, avec nne égale piété, les dieux de Tenfer et ceux du ciel, on vit le clergé, le sénat et le peuple, façonnés à la tyrannie, recevoir avec les plus vives acclamations le simulacre de l*usurpateur.

Le pape saint Grégoire déposa respectueusement eôs images au Capitole. L*Église regardait alors comme un devoir de respecter toujours Tautorité temporelle, quels que 1\ijSsent son droit et sa source. C'était la loi de TÉvangile, Grégoire devait s'y soumettre ; cependant on ne peut s'empêcher de regretter que ce grand homme n'ait pas alors saisi cette occasion de se rendre maître de Rome et de l'Italie : la puissance temporelle du saint-siége, si contraire atix maxi^ mes de la religion, aurait au moins pour excuse une origine plus honorable; elle eût été justifiée par l'horreur que devait inspirer un monstre tel que Phocas. Mais Grégoire, plus chrétien qu'ambitieux, n'écouta que ITÉvangiie, ne s'occupa que du ciel, laissa les hommes disposer de la terre, et reconnut comme eilX le gouvernement de fait.

Cependant, lorsque tout tremblait sous le glaive du soldat couronné, Grégoire adressait au tyran de courageuses leçons sur ses devoirs. « Ce qui distingue nos empereurs, lui di- « sait il, des monarques étrangers, c'est que les rois traitent « leurs sujets en esclaves, et que nos empereurs, sans rien « perdre de leur puissance, laissent à leur peuple sa li- « berté. »

Phocas récompensa la soumission de TÉglise romaine en la protégeant contre les hérétiques.

Le ciel paraissait alors, dans son courroux, vouloir condamner tout rOrient à gémir sous la plus affreuse tyrannie. Cosroès se montrait en Perse aussi cruel que Phocas ; ce roi parricide demanda à Fempereur la destitution de Narsès, qui l'avait replacé sur le trône. La guerre continue entre les deux empires; Germain commandait Tarmée romaine; uii soldat, indigné de servir sous Ce général perfide, qui avait trahi Maurice, Finsulte et le perce de son glaive. GermlûiiV guéri de cette blessure, livra bataille aux Perses et la perdit.

Dans la même temps, le bruit se répandit en Syrie qùd Théodose, flls de Maurice, vivait encore, et qu'on avait trompé le tyran en lui livrant une autre victime. On croit facilement ce qu'on désire, le mécontentement accrédite le mensonge : Narsès feint d'étw- persuadé de l'existence de«r Théodose, il soulève ses soldats, et se rend maître d'Édesse; l'évéque de cette ville s'opposait à la révolte, le peuple le lapida.

Partout on fomentait des soulèvements contre l'usurpateur, et partout ses vigilants satellites punissaient la rébellion par de nombreux supplices. Toute, vertu et tout mérite faisaient ombrage à Phocas : écartant tous les hommes de talent, il donna le commandement de l'armée à Léonce, chef de ses eunuques. Cosroès le vainquit dans une sanglante bataille, et fit égorger tous les prisonniers.

L'Asie ressemblait à une mer de sang^ dans laquelle plongeaient à Tenvi Cbsroès et Phocas. Domentiol, frère de l'empereur, ne pouvant vaincre Narsès, le trompa en Tinvitant à une conférence : ce général, trop confiant, crut â la foi des serments; on l'arrêta, il fut brûlé vif.

Malgré l'effroi qu'inspirait la tyrannie, l'indignation publique multiplia les conjurations : Constantine, veuve de Maurice, avait été, ainsi que ses filles, épargnée par le tyran ; il les avait seulement condamnées à une clôture perpé-

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taelie. Germain, qui aspirait secrètement au trône, youlot s'appuyer de leur nom et du respect qu'on leur portait-, cm ses ordres, l'eunuque Schoiastique les tire de leur prison, les conduit à Sainte-Sophie ; le peuple se soulève en leur faveur, et livre le prétoire aux flammes. On comptait sur l'appui de la faction verte; si elle se fût âéclarée, la rcvohi* tion était faite.

' Son chef, Jean de La Croix, Refuse de suivre les conjurés; ils le tuent : cette violenee irrite ses nombreux partisans, qui se précipitent sur les rebelles et les massacrent. Phocas voulait faire périr tous ceux qui s'étaient échappés ;:r«Eiala l'église leur servit de refuge, et le patriarche Cyriaque ne consentit à les laisser sortir qu'après avoir fait jurer à l'empereur, sur l'Évangile, qu'U épargnerait fèurs jours.

Schoiastique seul périt ; les princesses * furent renfermées dans un monastère : on força Germain d'entrer dans les ordres sacrés ; et Ffill^ppique fut contraint à se foire moine.

L'Italie était toujours le théâtre d'une guerre cruelle entre l'exarque et les Lombards. Dans l'année 606, la mort enleva aux Romains le pape Grégoire; Sabinlen lui suiM^da, et n'hérita pas de ses vertus. Avare et dur pour le peuple, il disait avec hauteur, dans un montent où la famine désolait la capitale, « qu'il ne prétendait pas, comme son prédécesseur, a acheter à grands frais, avec du pain, les éloges d'une in- « constante multitude. »

Phocas avait fait épouser sa fille à Crispe, son confident et son complice; mais bientôt, jaloux du pouvoir qu'il lui avait donné, il vit avec inquiétude le peuple placer l'image de son gendre à côté de la sienne. La faveur d'un tyran est presque toujours un grand péril : l'obtenir, c'est se placer sur le bord d'un précipice. Crispe, disgracié et souvent menacé de la mort, excite les grands à conspirer contre Phocas; le patrice Théodose, préfet d'Orient, se joignit à loi. Constantine, du fond de son monastère, secondait leurs vues ; sa messagère Pétronia, chargée par elle d'une lettre

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pour Germain, trahit son secret. Le patriee, vainea parla torture, nomma la plupart de ses complices; ils furent mutilés avant d'être massacrés; Germain, Timpératrice Constantine et ses trois filles subirent la mort.

Cependant les Perses étendaient leurs ravages jusqu'au fond de la Phénicie et de la Palestine ; les Avares dévastaient rUlyrie et la Thrace. Phocas, insensible aux malheurs de Tempire, ne s'occupait qu'à poursuivre et exterminer les partisans de Maurice.

Crispe qui avait eu l'adresse, dans la dernière conjuration, ^Eéehapper aux soupçons du tyran, cherchait et forgeait en Afrique les armes qui devaient enfin délivrer Gonstantinople d'un monstre.

Lie brave Héraclius, exarque de cette province, qu'il gouvernait avec le patrice Grégoire, son frère et son lieutenant, jurèrent la perte de Phocas. Leur première mesure fut de e^M^r d'envoyer det^ blés dans l'Orieut ; par ce moyen ils disposèrent les peuples de la Grèce et d'Asie à la révolte.

Crispe les pressait de hâtef l'exécution de leur dessein ; mais, plus sages que lui, ils en assurèrent le succès par une prudente lenteur.

Chaque jour le délire de Phocas augmentait la haine et le mépris qu'il inspirait ; dans l'espoir de réveiller le courage de ses soldats, et de les exciter à combattre les Perses qui menaçaient l'Asie Mineure, par un édit insensé il ordonna de placer sur la liste des martyrs tous ceux qui périraient dans les combats ; le patriarche s'opposa à cette extravagance.

Les Perses, poussant leurs succès, mirent en fuite Bomentiol, et s'avancèrent jusqu'à Chalcédoine. Le peuple de Constantinople, las de ramper sous un joug si méprisable, insulta Phocas dans le cirque; une foule de victimes égorgées, dont les tètes enfermées dans des sacs furent jetées à la mer, signalèrent la fureur du tyran, et augmentèrent celle de la multitude.

Le sénat, porté à l'apparence du courage par le désespoir,

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écrivit secrètement à Béraclins et à Grégoire pôtur implorer leur secours.

Les préparatifs étaient achevés; mais trop vieux pour combattre eux-mêmes, ils chargèrent leurs iils de la veageance publique.

Le jeune Héraclius s'embarqua dans le port de Carthage avec plusieurs légions, et fit voile pour la Grèce. Nicétas, fils de Grégoire, destiné à remplacer Héraclius s'il échouait, prit, avec un corps nombreux de cavalerie^ la route d'Alexandrie.

L'impatience de Crispe l'exposa aux plus grands périls; il avait formé avec Elpidius, maître de l'arsenal, et Anastase, ministre des finances, le dessein de poignarder Phocas, et de nommer Théodose empereur. Anastase trahit ses complices. Sa lâcheté ne le sauva pas ; sa tête tomba, avec celles des conjurés, aux pieds du tyran. Cçispe seul trotta le moyen de se justifier.

Bientôt les vents favorables amenèrent Héraclius à la tue de Gonstantinopie. Cet illustre conjuré avait tout l'empire pour compHce ; mais l'empereur lui opposait des otages sacrés : il tenait dans ses fers Epiphanie, sa mère, et la jeune Fabia, qu'il devait épouser. L'amour de la patrie l'emporta sur la nature et sur l'amour.

Héraclius continue audacieusement sa marche : une foule de sénateurs viennent le joindre dans Abyde ; l'évéque de Cyzique lui apporte une couronne d'or; il l'accepte, traverse la Propontide, aborde à Héraclée, en Thrace; sa flotte mouille enfin à la pointe de Gonstantinopie, au pied du château qu'on nommait déjà les Sept-Tours.

Domentiol, qui commandait les vaisseaux de Phocas, s'approche pour le combattre, et la mer agitée devint le théâtre sanglant sur lequel la fortune va décider du sort de la terre.

Des deux côtés on se battit avec acharnement : Bomen* tiol, pour échapper à la haine publique; Héraclius, pour délivrer sa mère, sa femme et l'empire.

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La victoire de l'armée africaine fat complète; Domentiol périt. Crispe, préfet de la ville, leva l'étendard de la révolte, et, à la tête d'une foule de citoyens, vint se ranger sous les drapeaux du vainqueur.

Au même moment un sénateur nommé Fhotîus, dont le tyran avait outragé la femme, se met à la tête de la faction verte avec le patrice Probus; ils marchent contre la garde Impériale, elle prend la fulte« Pbocas, resté seul au pied de son trône sanglant, éprouve à son tour la terreur qu'il avait tant de fois inspirée.

Son palais, si longtemps fermé à la pitié, est enfin ouvert à la vengeance ; Photius arrête le monstre, lui arrache la pourpre qu'il souillait, le revêt d'une casaque noire, et le conduit sur le rivage, à la vue de la flotte, aux pieds d'Héraclius, qui lui dit : o Misérable, est-ce donc ainsi que tu « devais gouverner l'empire? — Gouverne-le mieux, » répondit Phocas.

A ces. mots, Héraclius oublie sa gloire, cède à sa fureur, renverse le tyran, le foule aux pieds, lui fait couper les mains, les pieds, le mutile honteusement, et le fait enfin décapiter sur le tillac d'un vaisseau (an 6^0). Son cadavre, coupé par morceaux, fut exposé sur des piques et livré aux outrages du peuple, avec une atrocité que tous les crimes dont s'était souillé le monstre ne peuvent justifier. L'empire avait été huit ans sa proie.

Héraclius entre dans Constantinople; les plus vives et les plus sincères acclamations célébraient son triomphe: il ofiPre le sceptre à Crispe, qui le refuse. « J'ai combattu mon beau- « père , dit*il , non pour régner, mais pour venger Maurice « et sa âimille. »

Is lendemain Héraclius , cédant aux voeux du peuple et du sénat , fut couronné par le patriarche Sergius. Rien ne manquait à son bonheur : les objets qui lui étaient le plus chers avaient échappé aux fureurs du tyran ; Héraclius embrassa sa mère; et , en montant sur le trône , il y plaça Fabia, qui prit le nom d'Budoxie.

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