‹ Histoire du BasEmpireChapitre 10 sur 26 · LIVRE QUARANTE - DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUARANTE - DEUXIÈME

Durant le cours des négociations qui dévoient terminer A* la guerre entre les Romains et les Perses, Justinien ^rocs'occupoit d'un projet encore plus important. Il songeoit GroUus.pt <>à chasser les Vandales de l'Afrique, et à remettre I em- £/^J,^Lm pire en possession de cette riche et vaste contrée. Genséric s'en étoit rendu maître depuis le détroit de Cadix jusqu'à la Cyrénaïque ; il y avoit ajouté les îles de Corse et de Sardaigne. Toute la puissance romaine n'avoit pu lui arracher sa proie. Zénon se vit obligé de conclure avec lui un traité de paix perpétuelle; et si les grandes qualités de ce conquérant eussent passé à ses successeurs , les Vandales se seroient vus en moins d'un siècle maîtres de la Sicile, de l'Italie et de la Grèce. Mais, loin d'acquérir de nouvelles forces, ils perdirent en peu de temps celles qu'ils avoient apportées. Cette chaleur martiale, concentrée dans le cœur de ces peuples par les frimas du nord, se dissipa peu à peu sous les climats méridionaux. Les vainqueurs avoient reçu en propriété chacun leur part de la conquête, contre l'ancienne coutume des Germains, dont César fait l'éloge. De là vinrent le luxe et l'avarice qui efféminèrent leur courage. La terre et la mer leur fournissoient toutes les délices de Ja vie; ils changèrent leur façon de vivre: ils eurent de grandes habitations, des bains, des tables somptueuses, des habits tissus d'or et de soie. Les spectacles, les tournois faisoient leur occupation la plus sérieuse, et la chasse leur unique travail. De tous les arts, ils ne cultivoient que la musique et la danse : ils avoient passé sans aucun milieu d'une férocité barbare à une languissante mollesse. La plupart ne choisissoient pour demeure

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que des situations délicieuses, de riantes campagnes plantées d'agréables vergers, et arrosées de ruisseaux et de fontaines. Ils épousèrent des Africaines spirituelles , voluptueuses, adroites à subjuguer leurs maris. Ils ne se contentèrent pas de ces femmes : ces peuples, sobres , chastes, austères à leur arrivée, se plongèrent sans réserve dans Y ivresse des plaisirs, et l'Afrique vaincue se vengea en leur communiquant tous ses vices. Pmc. Vawi. La politique de Genséric se trompa dans l'ordre qu'il ^Tkeôph.p'. établit pour sa succession. Il avoit ordonné de mettre js^i chron l°uiours Slir ^e ,rone celui deîes descendans qui se trouva//"/, veroit le plus âgé, sans avoir ^gard à la ligne de pri- *ci Mi nwgéniture. Son dessein étoit de donner à son peuple c«ns- des souverains plus sages et plus expérimentés , et il remplit sa maison d'assassinats. Hunéric , pour faire tomber la couronne à son fils Hildica, fît massacrer ses frères et leurs eu fan s mâles. Cruel persécuteur, il s'abreuva du sang des catholiques avec plus de fureur que son père. I^âche et voluptueux il ne sut point faire d'autre guerre. I^es Maures révoltés s'emparèrent du mont Aurase en Numidie, et s'y maintinrent jusqu'à (a fin du royaume des Vandales. Ce mauvais prince, acharné pendant les huit ans de son règne à la destruction de sa famille , n'avoit pu cependant faire périr deux des fils de son frère Genzon. Gondamond, l'aîné des deux, lui succéda par le privilège de l'âge. Il traita humainement les orthodoxes, fit ouvrir leurs églises, et rappela leurs évêques. Il combattit les Maures, mais avec si peu de succès, que ceux-ci se rendirent maîtres de toute la côte, depuis le détroit de Cadix jusqu'à Césarée. Etant mort de maladie , après onze ans et neuf mois de règne , il eut Trasamônd son frère pour successeur. Ce nouveau prince fa i soit espérer un règne doux et heureux; il étoit bien fait de sa personne, généreux , spirituel ; il aimoit les lettres. Il n'employa d'abord que la séduction des récompenses, et l'attrait des honneurs et des grâces pour

far.

engager les catholiques à l'apostasie. Mais, voyant le peu de succès -de ses artifices, il devint furieux, et ne mit plus en œuvre que les rigueurs et les supplices. Son mariage avec Amalfride, sœur du grand Théodoric, le rendit maître de Lilybée en Sicile. 11 vécut en paix avec Anastase, et mourut, la vingt-septième année de son règne , du chagrin que lui causa une grande défaite de son armée vaincue par les Maures.

Hildéric, fils d'Hunéric, monta sur le trône le 24 de p,'oc. pers. mai de Tan 523. Trasamond , au lit de la mort , portant ilïd. Jii'on. jusque dans le tombeau la haine dont il étoit animé ™*jj-od tontre les orthodoxes, l'avoit forcé de jurer que, lors- /.o, ep. 1. qu'il seroit roi, il n'ouviiroit pas les églises des catholîques, et qu'il ne rappelleroit pas leurs évêques exilés. J""'',^'vi" Hildéric , conservant dans son cœur les instructions qu'il MaUla , 'p. avoit reçues de sa mère Eudocie, ne se crut pas obligé \on% t% 2 de garder ce serment impie. Mais, par une fausse subti-p -^5- ^ lité, il crut l'éluder en ne prenant la couronne qu'après g.\. P* avoir rappelé les évêques et fait ouvrir les églises. Ce prince étoit doux, affable, bienfaisant, mais si timide, qu'il ne pouvoit entendre parler de guerre. Il chargea son frère Hoamer du commandement des armées. Hoamer remporta plusieurs victoires sur les Maures ; et sa valeur étoit si renommée, que les Vandales lui donnèrent le surnom & Achille. Cependant l'armée vandale reçut un affront signalé ; elle fut taillée en pièces par les Maures de la Byzacène, que commandoit Antalas. Hildéric, dès le vivant de Justin , avoit contracté avec Justinien une amitié très-étroite; et les deux princes entretenoient cette liaison par des ambassades fréquentes et des présens réciproques. Le roi des Vandales s'attendoit à recevoir bientôt des preuves de cette bonne intelligence par les secours dont il croyoit qu'il anroit incessamment besoin contre les Goths d'Italie. Sur le soupçon d'une conspiration formée contre lui , il avoit fait enfermer Amalfride, et massacrer les Goths qui avoicnt en grand nom-

bre suivi cette princesse en Afrique. Théodoric étoit mort avant que d'avoir pu en tirer vengeance. Àthalaric , son successeur , demandoit une satisfaction éclatante, et menaçoit d'une sanglante guerre. Mais Hildéric se vit attaqué par un ennemi beaucoup plus proche, et dont il n'avoit aucun soupçon. Gélimer, fils de Gélaride, petit-fils de Genzon , et arrière-petit-fils deGenséric, tenoit le premier rang à la cour. C'étoit l'héritier présomptif de la couronne, comme le plus âgé des princes «lu sang royal. Il avoit toutes les qualités propres à faire une révolution : fourbe, remuant, ambitieux, hardi, il s'ennuyoit d'attendre la couronne , quoique Hildéric fût dans un âge avancé. Le roi lui-même aidoit à sa propre perte, laissant Gélimer usurper l'autorité royale et disposer de tout en souverain. Gélimer engagea dans sos intérêts les plus braves d'entre les Vandales, en leur « xagérant la défaite de l'armée battue par les Maures % \\ leur fit entendre que le roi trahissoit la nation, et que , par jalousie contre la postérité de Genzon , il vou- Ioit le priver du trône et livrer l'Afrique à Jnstinien ; que c'étoit là le sujet de tant d'ambassades envoyées à Constantinople. Les seigneurs vandales, séduits par ces Fausses insinuations, se donnent à Gélimer. Il se saisit d'Hildéric et de ses deux frères Hoamer et Evagès; il fait massacrer les officiers les plus attachés à leur prince légitime , et prend le titre de roi. Hildéric avoit régné sept ans et trois mois; il fat détrôné au mois d'août de 1 an ooo.

Jnstinien, sensible au malheur de son ami , et encore plus animé sans doute par le désir de profiter de cette occasion pour reconquérir l'Afrique, sut mettre de son roté les apparences de douceur. Il écrivit à Gélimer pour lui représenter son crime : Ne donnez pas, lui disoit-il , ce pernicieux exemple à voire successeur. Rétablissez Hildéric ; laissez à un vieillard l'ombre de Va h tarifé souveraine : vous en possédez déjà toute la réalité. Ne

vaut-il pas mieux arriver au trône par des voies légitimes quelques momens plus tard que de passer pour un usurpateur et pour un tyran dans toute la postérité ? Si vous attendez un héritage qui ne peut vous échapper, vous acquerrez èn même temps l'alliance de l empire et mon amitié. Gélimer ne répondit à cette lettre que par des cruautés. Il fit crever les yeux à Hoamer , qu'il craignoit le plus, et resserrer Hildéric ainsi qu'Evagès dans une prison plus étroite, sous prétexte qu'ils vouloient s'enfuir à Constantinople. Un mépris si manifeste des remontrances de l'empereur lui attira une lettre menaçante. Justinien lui mandoit : « Que, s'il n'écontoit ni « la voix du sang , ni celle de la justice , du moins l'hti- « manilé l'obligeoit de ne pas refuser à ces malheureux « princes la consolation de venir à Constantinople finir « leurs jours entre les bras de leurs amis; que, s'il s'obs- « tinoit à se montrer gratuitement cruel, en attendant « la vengeance du ciel, il alloit attirer sur lui celle de « l'empire; qu'en le poursuivant à outrance, l'empe- « reur, loin de rompre le traité fait autrefois avec Gen- « série, prétendroit le cimenter de nouveau, puisqu'il « attaqueroit , non pas le successeur de ce prince, mais « l'ennemi de sa postérité. » Gélimer, piqué de ces menaces, répondit : « Qu'on n'avoit point de violence à « lui reprocher; que les Vandales, indignés contre un « prince qui trahissoit son pays et sa propre maison , « a voient jugé à propos de lui 6ter la couronne pour « la donner à un autre, à qui elleappartenoit de droit; « que, chaque souverain ne devant s'occuper que du « gouvernement de ses propres états, l'empereur pou- « voit s'épargner le soin de porter ses regards sur 1*À- - frique : qu'après tout, s'il aimoit mieux rompre les « nœuds sacres du traité fait avec Genséric, on sauroit « lui résister , et que les sermens par lesquels Zénon « a voit engagé ses successeurs ne seroient pas impuné- « ment violés. » L'empereur, irrité d'une réponse si

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fière, ne songea plus qu'à terminer promptement la guerre de Perse pour tourner toutes ses forces contre l'Afrique. Il craignoit que Gélimer ne s'appuyât du secours des Goths , maîtres de l'Italie et de la Sicile : il pria par lettre Athalaric de ne pas honorer ce tyran du titre de xoî. Athalaric, quelque sujet qu'il eût de se plaindre d'Hildéric, écouta ce conseil, et refusa de donner audience aux ambassadeurs que lui envoyoit Gélimer.

(f roCtc Dès que l'empereur eut appris que Chosroës se dis-

»», -4. * posoit à signer le traité de paix, et que l'Orient étoit L^Zè.". tranquille, il assembla son conseil, et lui fit ouverture TUeoph. p. de son dessein. 11 représenta que la conjoncture ne pou- Cod. Just. voit être plus favorable pour se remettre en possession /. i, ut. 27, tj»un riChe et ancien domaine. L'insolence du tyran, la

lu;, i. ". .

( rotius^co- nécessité de venger un allié, l'alToiblissement des Vango'th" dales qui pouvoient à peine résister aux Maures révol- Laromus. ^$ ^ p0ppression <jes sujets uaturels de l'empire, les dépouilles de Rome que l'on retrouveroit à Carthage, les cris de la religion persécutée, qui, depuis tant d'années, au milieu des plus cruels supplices , appeloit les Romains à son secours : tous ces motifs furent présentés avec force : « Et si l'on se refusoit à des raisons si preste santés , pouvoit-on être sourd à la voix de ces géné- «* reux confesseurs auxquels le tyran Hunéric avoît fait « arracher la langue jusqu'à la racine, et qui, par un « prodige inouï, parloient librement au milieu de Con- « stantinople, on ils s'étoient réfugiés? Plusieurs d'entre « eux vivent encore (disoit-il) ; et cette merveille n'est- « elle pas tout à la fois un témoignage' de la cruauté des « Vandales et de la puissance divine qui déconcerte leur « barbarie, et -qui vous exhorte à la vengeance? » Il ajoùtoit à cela les prédictions de saint Sabas , ce respectable vieillard qui avoit promis la victoire dans cette religieuse expédition. J'aurois passé sous silence le miracle dont il est ici question , quoiqu'il soit rapporté par

tons les écrivains de ces temps là, si l'empereur ne l'eût pas attesté à la face de tout l'empire dans une de ses lois, où il se donne lui-même pour témoin d'un fait sur lequel il ne pouvoit ni trornpr.r ni être trompé. Cet événement surnaturel réunit si fortement les preuves d'une vérité Historique, qu'il a été adopté parle judicieux Grotius, que l'incrédulité même n'oseroit taxer de superstition.

L'empereur ne trouva pas dans le conseil le même empressement qu'il témoignoit pour cette entreprise. La proposition effrayoit la plupart des officiers. Ils se rappeloient la funeste expédition de Basilisque, qui, après avoir perdu tant d'argent et de soldats, n'a voit rapporté que de l'ignominie. Le préfet du prétoire et celui de l'épargne trcmbloient de voir que, le trésor public étant épuisé par la guerre de Perse, il faudroit fournir de nouvelles sommes pour les frais d'une guerre si dispendieuse. La fatigue et le péril alarmoient les capitaines, qui, sans avoir eu le temps de se remettre de leurs longs travaux, se voyoient obligés de courir sur mer de nouveaux dangers qui leur étoient inconnus, et de traverser ensuite des sables brûlans pour aller combattre une nation redoutable. Cependant personne n'oseit contredire l'empereur; il avoit trop clairement manifesté ses intentions. Enfin Jean de Cappadoce, plus hardi que les autres , rompit le silence , et , après avoir protesté au prince qu'il étoit entièrement soumis à ses volontés, il lui représenta « l'incertitude du succès, déjà « trop prouvée par les malheureux efforts de Zénon ; l'é- « loignement du pays , où l'armée ne pouvoit arriver par « terre qu'après une marche de cent quarante jours; et « par mer , qu'après avoir essuyé les risques d'une lon- « gue et dangereuse navigation, et franchi les périls « d'un débarqnement qui trouveroit sans doute une vi- « goureuse opposition ; qu'il feudroit à l'empereur près « d'une année pour envoyer des ordres au camp et en re-

« cevoir des nouvelles; que, s'il réussissoit dans la con- « quête de l'Afrique , il ne pourroit la conserver , n'étant « maître ni de la Sicile, ni de l'Italie : que, s'il échouoit « dans son entreprise, outre Je déshonneur dont ses armes « seroient ternies , il attireroit la guerre dans ses propres « états. Ce que je vous conseille, prince (ajoula-t-ii) , « n'est pas d'abandonner absolument ce projet , vrai- « ment digne de votre courage, mais de prendre du « temps pour délibérer. Il n'est pas honteux île changer « d'avis avant qu'on ait mis la main à l'œuvre : lorsque « le mal est arrivé, le repentir est inutile. »

Les raisons du préfet du prétoire, et plus encore la tristesse et le découragement de tout le conseil, ébranloient l'empereur. Il étoit prêt à renoncer à ce dessein, lorsqu'un évêqne d'Orient arrivant à Constaulinople lui demanda audience : Prince, lui dit ce prélat, Dieu, gui révèle quelquefois dans les songes sa volonté' à ses serviteurs, m* envoie ici pour vous faire des reproches de ce que, par une vaine timidité, vous laissez l'église catholique gémir sous la tyrannie des V andales ; qu'il prenne les armes, rn'a-t-il-dit, je combattrai pour lui , et je le rendrai maître de l'Afrique. Ces paroles ramenèrent \ l'empereur à sa première "résolution; il commanda de lever des troupes, de construire et d'équiper des vaisseaux; il nomma de nouveau Bélisaire général de ses armées , avec ordre de disposer tout pour l'expédition d'Afrique.

Deux événemens imprévus confirmèrent ses espérances. Un habitant de la Tripolitaine, nommé Pudentius, s'étant mis à la tête des Maures nommés Leucalhes, se révolta contre les Vandales, les chassa de la province, saccagea la grande Leptb, et envoya demander du secours à l'empereur, lui promettant de le mettre sans peine en possession de tout le pays. Justiaien fit aussitôt partir un officier hérule, nommé Tattimuth, avec quelques troupes; et Pudcntius tint parole. Gélimerse pro-?

HtSTOlKE DU BÀS-EMPIRÈ. 5; t

posoit à marcher de ce côté là , lorsqu'il fut arrêté par une nouvelle plus affligeante. Les Vandales possédoient là Sardaigne, dont ils tiroient un grand tribut. Elle étolt alors gouvernée par un officier goth attaché depuis longtemps au service des Vandales. Il se nommoit Godas, homme hardi, entreprenant, et qui s'étoit jusqu'alors distingué par son zèle pour Gélimer. Il s'ennuya de recevoir des ordres, et prit le parti de retenir le tribut , et de se rendre souverain. Pour s'appuyer d'un puissant secours , il écrivit à l'empereur qu'il n'avoit point personnellement h se plaindre de son maître; mais que les cruautés de Gélimer lui inspiroient une telle indignation , qu'il croiroit s'en rendre complice sfil continuait de lui obéir ; que , préférant le service d'un prince équitable à celui d'un tyran , il se donnoit a C empereur 9 et qu'il le prioit de lui envoyer des troupes pour le soutenir contre les Vandales. Justinien, pour s'assurer davantage de sa, sincérité, lui dépêcha Euloge, avec une lettre, dans laquelle il louoit son zèle pour la justice, et promettoit de lui envoyer incessamment un général et des troupes pour le mettre en état de ne rien appréhender. Lorsque Euloge arriva , Godas avoit déjà pris le titre de roi et tout l'appareil de la royauté. Il répondit au député, qu'il seroit bien aise de recevoir cies soldats, mais qu'il n'avoit nul besoin de général. Avant que cette réponse fût parvenue à Constantinople, Justinien avoit déjà fait partir Cyrille avec quatre cents Hommes pour défendre l'île 'conjointement avec Godas. Il fut prévenu par la diligence de Gdiimer. Ce prince, ayant remis à un autre temps l'expédition de la Tripoli taine, ne songea qu'à recouvrer la Sardaigne. Son frère Zazon partit avec cinq mille hommes dans cent «vingt barques. Il aborda au portde*Carale, aujourd'hui •Cagliari,prit la ville d'emblée, et tailla en pièces Godas, qui périt dans le combat avec toutes ses troupes. Cyrille, après une longue navigation , trouvant les Vandales

maîtres de l'île, fit voile vers l'Afrique, et se rendit auprès de Bélisaire, qui étoit déjà /lans Carthage. Ai». 553. L'hiver s' étant passé en préparatifs, la flotte ei l'armée

Proc. Vand. se trouvèrent prêtes à partir à la fin du printemps de

^ V.C; ,l iô. l'année suivante , sous le troisième consulat de Jlustin^en.

J^°Ph' P- Jjasi 1 isque , pour une pareille. ex pédi don , avoit épuisé Suidai, toutes les forces de l'empire. Bélisaire ne fit embarquer

iiftxiitfç. mjjje hommes de pied et six mille chevaux. Cet

habile capitaine n'aimoit pas les grandes armées ; mais , avec peu de soldats qu'il savoit conduire, et des officiers qu'il savoit choisir, il faisoit ce que n'auroient pu faire des généraux tels que Basilisque à la tête de l'armée de Xerxès. Les barbares de son armée, toq§ cavaliers , avoient pour commandans Dorothée , qui s'étoit signalé en Arménie, et Salomon , né sur la frontière orientale de l'empire, dans le lieu où fut ensuite bâtie la ville de Dara. Les autres chefs des barbares étoient ( ^ vpne n « Valérien, Martin, Althias , Jean, Marcel, auxquels Bélisaire joignit Cyrille, lorsque celui-ci fut arrivé en Afrique. La cavalerie romaine étoit commandée par Rufin, Auga#, Barbatus et Pappus. Ru fin passoit pour le plus brave officier de l'armée, et Bélisaire r l'a voit choisi . pour porter l'étendard général dans les batailles. Augan étoit Hun de nation; il s'étoit distingué à la journée de Dara. Jean de Dyrrachium, commandant de l'infanterie, avoit sous ses ordres Théodore , surnommé Crénat, Térence, Zaïde, Marcien et Sarapis. Excepté ceux dont je viens de marquer la patrie», tous les autres étoient de Thrace, province qui foumissoit alors les meilleurs soldats et les plus vaillans1 officiers. Pharas commandoit quatre cents Hérulcs ; Sinnion et Balas, renommés pour leur valeur, étoient à la tête de six cents cavaliers huns, armés d'arcs et de flèches. La flotte étoit composée de cinq cents bâtimensde transport , de diverses grandeurs , depuis le port de cinquante raille médimnes , jusqu'à celui de trois mille. Le médimne étoit une me-

«are de six boisseaux. Ces barques , chargées des chevaux, des bagages, des munitions de guerre et de bouche, étoient servies par vingt mille matelots égyptiens , ioniens, ciliciens. Le pilote général étoit Calonyme , d'Alexandrie. Il y avoit de plus quatre-vingt-douze vaisseaux armés en guerre, fort légers, à un seul rang de rames, couverts d'un pont, afin que les rameurs fussent à l'abri des traits. Ces rameurs étoient au nombre de deux mille, tous de Constanfinople. Le patrice Archélaiis, qui avoit été deux fois préfet du prétoire, s'embarqua en qualité d'intendant de la flotte et de l'armée. Bélisaire avoit une garde nombreuse , composée de guerriers vaillans et expérimentés. L'empereur lui donna les rjlus amples pouvoirs, et lui remit toute son autorité pour ce qui concernoit la guerre d'Afrique. Il fit partir d'avance Valérien et Martin, avec ordre d'attendre dans le Péloponèse le reste de la flotte. Bélisaire se fit accompagner de sa femme Antonine et de Procope son secrétaire, auquel il procura dans la suite le titre d'illustre, en récompense de ses services.

Vers le milieu du mois de juin, la flotte étant sur le P point de faire voile, l'empereur fit amener au rivage ' devant le palais le vaisseau amiral; le patriarche Epiphane y monta; et, après avoir imploré la bénédiction du ciel, il fit entrer dans le vaisseau un soldat nouvellement baptisé, pour sanctifier cette grande entreprise. La flotte partit au bruit des acclamations et des vœux d'un peuple innombrable qui couvroit au loin le rivage, alla mouiller à la rade d'Héraclée, où elîe s'arrêta cinq jours, pendant qu'on rassembloit des haras de la Thrace un grand nombre de^chevaux, dont l'empereur faisoit présent à Bélisaire. D'Héraclée la flotte se rendit au port d' Abyde , où le calme la retint quatre jours. En ce lieu deux cavaliers huns, s'étant enivrés, comme il étoit ordinaire à ceux de cette nation, prirent querelle avec un de leuiç camarades, et le tuèrent. Bélisaire, sentant

l'importance d 'établir d'abord la discipline par un exemple imposant, les fit pendre sur le haut d'une colline aux portes de la ville. Cet acte de sévérité révolta les Huns; ils s'accordoient à dire quV/i s'engageont par ^bienveillance au service des Romains, ils n'avoient pas prétendu s'assujettir aux lois romaines ; que, suivant celles de leur pays, un emportement d'ivresse n'ètoil pas puni de mort. Les autres soldats, qui ne cherchoient qu'à introduire l'impunité, se joignirent à eux, et tout le camp retentissoit de murmures. Bélisaire , sans s'effrayer de ct'tte émeute, les assembla tous: « Qu'entends-je ? « (leur dit-il) êtes -vous donc de nouveaux soldats qui, « faute d'expérience, se figurent qu'ils sont maîtres des « succès? Vous avez plusieurs fois taillé en pièces des « ennemis égaux en valeur et supérieurs en fofces : « n'avez-vous pas appris que les hommes combattent et « que Dieu donne la victoire? C'est en le servant qu'on « parvient à servir efficacement le prince et la patrie : « et le culte principal qu'il demande, c'est la justice; « c'est elle qui soutient les armées plus que la force du « corps, l'exercice du courage, et les munitions de « guerre. Qu'on ne me dise pas que l'ivresse excuse le « crime.; l'ivresse est elle-même un crime punissable « dans un soldat , puisqu'elle le rend inutile à son prince « et ennemi de ses compatriotes. Vous avez vu le forfait, h vous en voyez le châtiment : abstenez-vous des que^ * relies; abstenez-vous du pillage; il ne sera pas moins « sévèrement puni. Je veux des mains pures pour porter « les armes romaines. La plus haute valeur n'obtiendra « point de grâce , si elle se déshonore par la violence et « par l'injustice. » Ces paroles, prononcées avec fermeté, portèrent dans les cœurs une impression de crainte qui contint les plus turbuiens dans les bornes du devoir. Proc. Vanà. Bélisaire prit des précautions pour'faire en sorte que ^ i, c. i3, ja fl0ue aHât toujours de conserve, et qu'elle abordât

dans les mêmes ports. 11 savoit qu'un graad nombre de

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vaisseaux , surtout lorsque les vents soufflent avec violence, se séparent pour l'ordinaire et s'écartent' de leur roule. Pour y remédier, on marqua de rouge le haut des voiles du vaisseau amiral et de deux antres qui portoient les équipages de Bélisaire, et Ton attacha à la poupe des fanaux suspendus à de longues perches. Le re^te de la flotte avoit ordre de suivre toujours ces trois vaisseaux, qu'il étoit aisé de distinguer de jour et de nuit. Quand il falloit sortir du port , on donnoit le signal avec la trompette. D'Abyde ils arrivèrent à Sigée par un vent frais, qui leur manqua tout à coup, en sorte qu'ils mirent beaucoup de temps à traverser la mer Egée jusqu'au cap de Malée. Mais ce calme les servit très-heureusement aux approches de ce dangereux parage. Comme le port étoit fort étroit , les pilotes et les matelots eurent besoin de toute leur adresse pour empêcher les navires de se briser en se heurtant les uns les autres. Ils gagnèrent ensuite le port de Ténare , qu'on nommoit alors Ccenopoiis, c'est-à-dire la nouvelle ville; et de là à Méthone, aujourd'hui Modon, où ils trouvèrent Martin et Valérien qui les attcndoient. Le vent étant tombé tout -à- fait, Bélisaire fit débarquer ses* troupes, et passa quelques jours à les gercer aux évolutions militaires. Pendant ce séjour , Ta maladie se mit dans le camp par un effet de la sordide avariée de Jean le Cappadocien , préfet du prétoire. Pour gagner sur le pain des soldats, il ne l'avoit fait cuire qu'à moitié, afin qu'il pesât davantage. Lorsqu'ils furent à Méthone, ce n'étoit plus qu'une pâte moisie, qui se rédnisoit en poudre , en sorte qu'on leur distribuoit le pain , non pas au poids, mais par mesure. Ce mauvais aliment, joint à la chaleur du pays et fie la saison , produisit des maladies qui emportèrent en peu de jours cinq cents hommes; il en auroit péri un plus grand nombre, si le général n'eût fait cuire du pain dans le lieu même. Lorsque Justinien en fut instruit, il loua Bélisaire ; mais

Jean ne fut pas pnnî. De Mélhone ils passèrent à Zacynthe, aujourd'hui l'île deZante. Ils y trouvèrent les esprits cruellement ulcérés contre les Vandales. Les habitans n'avoient pas oublié l'horrible barbarie de Genséric à l'égard de leurs aïeux. Dans une course sur les côtes du Péloponèse , çe prince ayant été repoussé avec perle de devant la forteresse de Ténare,étoit venu, frémissant de dépit et de rage, aborder à Zacynthe ; et , après y avoir fait un sanglant carnage , il avoit chargé de fers et transporté dans ses vaisseaux cinq cents des principaux insulaires. S'élant ensuite embarqué, il les avoit fait hacher en pièces et jeter dans la mer. Les Zacynthiens reçurent Bélisaire comme s'il eût été envoyé de Dieu pour venger le sang de leurs pères et pour exterminer une nation inhumaine. Ils épuisèrent leur île pour augmenter les provisions de sa flotte, et le comblèrent, à son arrivée et à son départ, de bénédictions et de vœux. On prit dans cette île de l'eau pour le reste du voyage jusqu'en Sicile. Le vertt étoit si foible , qu'ils mirent seize jours à faire ce trajet, pendant lesquels l'eau de tous les vaisseaux se corrompit, excepté celle que bnvoit Bélisaire. Sa Memme avoit renfermé la sienne dans des flacons de verre , qu'elle en^rra dans le sable au fond de son navire,, afin que la chaleur du soleil n'y pût pénétrer. Cette prqpaut ion, encore inconnue dans ce temps-là, fit grand honneur à Antonine.

Proc. Vand. On aborda sur une côte déserte an pied du mont Etna. LThfoph*'p, Bélisaire , tout occupé de l'importance de son expédia 161, 16a. tion, se trouvoit dans de grandes inquiétudes. Il ne connoissoit ni les côtes d'Afrique, ni les forces des ennemis, ni leur manière de faire la* guerre. Les soldats disoient hautement que, lorsqu'ils seraient a terre ils feroient le devoir des gens de cœur; mais que , s'ils se voyoient attaqués sur mer, ils ne balanceroient pas de prendre la fuite, n'étant pas instruits h combattre h la fois les ennemis et les flots. Dans cette perplexité, Bé-

lisaire envoya Procope à Syracuse pour y acheter des vivres, et le chargea de s'informer de l'état présent des Vandales; s'ils se mettoient en état de venir au-devant de la flotte ou de s'opposer à la descente ; à quel endroit de la côte il étoit à propos d*abord<»r , et par où il falloit commencer la guerre. 11 lui donna rendez-vous au port de Caucanes, à dix lieues de Syracuse, où il alloit faire passer sa flotte. Procope s'acquitta de sa commission. On lui vendit autant qu'il voulut de vivres, selon les ordres d'Amalasonte, mère et tutrice d'Athalaric, qui, étant liée d'amitié avec .lustinien, lui avoit promis d'ouvrir ses magasins à la flotte romaine. Pour les informations qu'il étoit chargé défaire, un heureux hasard le servit au-delà de ses espérances. Il trouva dans Syracuse un de ses compatriotes qu'il avoit connu à Césarée en Palestine , et qui s'étoit établi en Sicile, où il faisoit le commerce. Ce marchand lui amena un de ses facteurs arrivé de Carthage depuis trois jours. Celui-ci assura Procope que les Vandales ètoieni dans une parfaite sécurité ; qu'ils ignoroient qu'il y eût en mer une flotte romaine; que leurs meilleures troupes étoient parties pour la Sardaigne ; et que Gê limer, sans inquiétude pour Carthage et pour les autres villes maritimes , étoit allé passer la belle saison h Hermione en Byzqcene, h quatre journées de la mer ; que les Romains pourroient aborder où ils voudroient sans rencontrer aucun obstacle. Procope , tenant cet homme par la main , et l'amusant par diverses questions, le conduisit à son vaisseau , qui Tattendoit au port d'Arélhuse; et, l'ayant fait monter avec lui comme pour l'entretenir encore un moment, il leva l'ancre, et cingla vers Caucanes. Il cria en même temps au marchand qui étoit demeuré sur le rivage qu'il le prioii de lui pardonner cette innocente supercherie ; qu'il étoit nécessaire que son commis fût présenté au général pour l'instruire de vive voix, et pour guider la flotte en Afrique; que, dès qu'elle seroit arrivée , on le

3;8 HISTOIRE DU BAS-EMriRE.

renverrait à Syracuse avec une récompense considérable. En arrivant à Cancanes, Procope trouva la flotte dans un grand deuil. Dorothée venoit de mourir, et la perte de ce brave guerrier affligeoît sensiblement BélLaire. Les nouvelles que lui donna le facteur adoucirent sa tristesse; il partit, et toucha à I île de Malle, doù un bon vent le conduisit le lendemain à Caputvada , sur la côte d'Afrique, à cinq journées de Carthage. Ce lieu étoit ainsi nommé parce que c'étoit rentrée d'uu banc de sable qui s'étendoit dans la mer.

Proc.Vand. Bélisaire fit jeler les ancres, et assembla le conseil

l'ldlm crtiif, ^ans 'e va»ssean amiral pour délibérer sur le lieu du /.6,c.fi. débarquement. Les avis étant partagés, Arc hé) ans rexfoïeop' P' présenta qu'on ne pouvait descendre en cet endroit sans exposer h un péril évident et la flotte et l'armée ; qu'il n'y avoit aucun port dans l'étendue de neuf journées de chemin , et que la flotte resieroit à la merci des vents ; . que, les troupes étant débarquées, s'il survenait un orage, les vaisseaux seroient dispersés en mer ou brisés contre les côtes ; en ce cas, d'où les troupes tirer oient- elles leurs subsistances? Qu'on ne trouveroit dans le pays aucune place de sûreté, G en série ayant fait démanteler toutes les villes , excepté Carthage ; que c'étoit un terrain sans eau, où les soldats mourroient de soif; que son avis étoit de gagner le port de l'Etang, à deux lieues de Carthage; qu'il étoit sans défense et assez spacieux pour contenir toute la flotte; que de là il seroit aisé d'aller attaquer Carthage, qui ne fer oit nulle résistance en t absence de Gélimer ; et que la prise de la capitale rendroit les Romains maîtres de toute l'Afrique, Bélisaire, qui étoit d'un sentiment contraire, parla en ces termes : « Ne pensez pas que je me sois réservé à parler « le dernier pour vous forcer à suivre mon avis; je vais « l'exposer ; et vous, sans prévention comme sans crainte, « choisissez le plus avantageux. Souvenez-vous de ce que « vous avez entendu dire à nos soldats, que, s'ils étoient

« attaqués sur mer, ils ne rougiroient pas de fuir. Nous « formions alors des vœux pour faire notre descente « sans opposition. Quelle inconséquence de demander « au ciel une faveur, et de la rejeter quand elfe est ac- « cordée ! Si nous rencontrons une flotte ennemie sur la « route de Carthage, à qui faudra-t-il nous en prendre « de la fuite de nos soldats? On nous allègue la crainte « d'une tempête pour nous engager à ne pas quitter la « flotte; mais lequel des deux est-il préférable, ou de « perdre nos vaisseaux seuls, ou de nous perdre avec « eux? Maintenant l'ennemi est pris au dépourvu; il « nous est facile ne l'accabler; si nous lui donnons le « temps de respirer, il se mettra en défense, et nous « paierons bien cher ce délai. Peut-être serons-nous « obligés de forcer la descente et de verser du sang pour « obtenir l'avantage dont nous sommes en possession « sans coup férir. Notre dessein n'est pas de rester ici ; « la flotte et l'armée se rendront à Carthage; la question « est de savoir si l'armée , déjà maîtresse du rivage, doit «y marcher par terre sans péril, ou si, perdant son « avantage, elle doit demuirer attachée à la flotte pour « courir le hasard de périr ensemble. Pour moi, je « pense qu'il fayt descendre à l'instant , débarquer nos « chevaux, nos armes, nos munitions; nous retrancher « derrière un fossé et une palissade , ut nous mettre en « état de soutenir les assauts. Ne craignons pas de mari- « quer de vivres, si nous ne manquons pas de courage. « La victoire porte avec elle tous les biens pour les dé- « poser entre les mains du vainqueur. » Le conseil revint au sentiment du général. On prit terre le troisième mois depuis le départ de Constantinople.

On ne laissa dans chaque bâtiment qu'une garde de cinq archers. Les vaisseaux de guerre se rangèrent autour des autres pour leur servir de défense en cas d'attaque. Les soldats et les matelots commencèrent aussitôt à se retrancher ; et la crainte , jointe à l'activité deBéli-

58û mSTOIRE DU BAS-EMPIRE.

saire, animant les travaillent , le fossé fut achevé, et la palissade plantée dès ce même jour. Ce qu'ils craignoient beaucoup plus qu'ils ne redoutoient l'ennemi , c'étoit de -mourir de soif dans ce lieu aride , comme sont toutes les plaines de la B y sacène. Ils furent délivrés de ce péril par un événement singulier, que Bélisaire n'eut pas de peine à faire passer pour miraculeux. Un soldat , eri'bêchant la terre , fit jaillir une source abondante , qui forma bientôt un ruisseau capable d'abreuver les hommes et les chevaux de l'armée. Ce fut pour conserver la mémoire de cette faveur du ciel qu'après la guerre Justinien fit bâtir en ce lieu une ville considérable ; cette contrée, déserte et sauvage , prit en peu de temps une face riante , et devint riche par la culture et parle commerce. L'armée passa la nuit dans le camp , dont la tranquillité fut assurée par des patrouilles et par des gardes avancées.

iYoc. Vand. Le lendemain , quelques soldats s'étant répandus dans LTheoph.p. ^es «"mpagnes pour y piller des fruits , alors en matu- »6a. rité , le général les fit battre de. verges , et prit cette occasion de représenter à qpn armée que le pillage , criminel en lui-même, étoit encore contraire h leurs intérêts ; que c'étoit soulever contre êux les habitons de l'Afrique , Romains d'origine , et ennemis naturels des Fondâtes : Quelle folie de compromettre leur sûreté et leurs espérances par une misérable avidité! Que leur en coûleroit'il pour acheter ces fruits que les possesseurs étoient prêts à leur donner presque pour rien ? Fous allez donc avoir pour ennemis et les V andales et les naturels du pays, et Dieu même, toujours armé contre l'injustice, Votre salut dépend de votre modération , celle-ci vous rendra Dieu propice , les Africains affectionnés , et les Vandales faciles h vaincre. Bélisaire f voulant s'assurer de quelque place , apprit qu'à une journée du camp, sur le chemin de Carthage, étoit la ville de Syllecte , voisine de la mer , sans murailles ,

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. 58l

mais dont lès habitans avoient fortifié leurs maisons pour se défendre contre les incursions des Maures. Il y envoya un de ses gardes, nommé Moraïde, à la tête de quelques soldats , avec ordre d'essayer de s'en rendre maître, mais de ne faire aucun tort aux habitans, et de leur déclarer que les Romains ne venoient que pour les affranchir du joug des barbares. Cette troupe arriva < le soir près de la ville , dans un vallon , où elle se tint cachée pendant la nuit. Au point du jour ils entrèrent sans bruit avec des paysans «des environs ;* et , s'étant saisis des portes , ils mandèrent l'évêque et les principaux habitans , qui , sur la parole de Bélisaire , remirent les clefs de la ville. Le même jour , le directeur général des postes conduisit au camp des Romains tous les chevaux dont il étoit maître. On arrêta un courrier de Gélimer. Bélisaire lui fit présent d'une somme considérable; et, après en avoir tiré parole qu'il s'acquitteroit fidèlement de la commission , il le chargea de remettre à tous les commandans des Vandajes des lettres de Justinien , dont voici la teneur : « Nous ne préten- « dons pas faire la guerre aux Vandales , ni rompre le' « traité de paix conclu avec Genséric. Nons n'en voulons « qu'à votre tyran , qui , au mépris du testament de « Genséric , tient dans les fers votre roi légitime. Ce « cruel usurpateur, après avoir massacré une partie de « la famille royale , a fait crever les yeux aux autres , « dont il ne diffère la mort que pour prolonger leurs « tourraens. Aidez-nous à vous délivrer d'un si dur es- « .clavage. Nous prenons Dieu à témoin que notre dessein « est de vous rendre la paix et la liberté. » Ces lettres ne produisirent aucun effet, parce que le courrier, n'osant les rendre publiques, se contenta d'en faire part à ses amis.

Comme on ignoroit la situation des ennemis , l'armée Proc. VamL marcha vers Carthage en ordre de bataille, en côtoyant Lrheoph.p. le rivage qu'elle avoit à droite. Pour éviter toute sur- »6a-

Zon. *.a, prise , Bélisaire fit prendre le devant à* trois cents 6?t hommes choisis, sous la conduite de Jean l'Arménien, intendant de sa maison , homme de tête et plein de cowrage. Cet officier avoit ordre de devancer toujours d'une lieue, et d'avertir dès qu'il apercevroit l'ennemi. Les Huns marchoient à la même distance sur la gauche. Bélisaire suivoit avec le reste des troupes , s'attendant à tous momens d'être attaqué par Gélimer , qui sans doute viendroit d'Hermione fondre sur lui avec toutes ses forces. La flotte devoit accompagner la marche de l'armée sans s'en écarter. Lorsqu'on approcha de Syllecte , Bélisaire défendit aux soldats d'y faire aucune violence , aucune insulte; ce qui gagna tellement le cœur des Africains , que , dans tout le reste de la route, les habitans venoient sans crainte offrir leurs denrées. Nul ne prenoit la fuite ; nul ne cachoit ses provisions , ni ne fermoit sa cabane. On eût dit que l'armée traversoit les terres de l'empire. On faisoit quatre lieues par jour; et le soir on s'arrêtoit ou dans les villes ou dans des rer tranchemens aussi avantageux que la situation des lieux pouvoit le permettre. Après avoir passé la petite Leptis et Adrumète, on arriva à Grasse, éloignée de Carthage de seize lieues. C'étoit une maison de plaisance des rois vandales. L'armée campa dans des vergers délicieux, arrosés de sources , et si abondans en fruits , que les soldats , après en avoir cueilli autant qu'ils voulurent , laissèrent encore les arbres chargés.

Dès que Gélimer eut appris à Hermione l'arrivée des Romains, il dépêcha tin courrier à son frère Ammatas, qui étoit à Carthage , pour lui donner ordre de se défaire d'Hildéric et de tout ce qui restoit de sa famille, de'faire prendre les armes aux Vandales et à tous les habitans capables de les porter , et de marcher à leur tête vers Décime , pour y attaquer de front les Romains tandis qu'il les chargeroit lui-même par- derrière. Décime étoit un défilé sur 1q chemin à dix milles de Car-

thage, Ammatas , suivant ses ordres , fit égorger Hildéric , Evagès et leurs amis. Hoamer étoit mort avant ce massacre. Les Vandales se tinrent prêts à partir lorsqu'il seroit temps. Gélimer suivoit d'abord les Romains , sans qu'ils en eussent connoissance; mais la nuit qu'ils campèrent à Grasse , les coureurs des deux armées s'étant rencontrés et séparés après une escarmouche, ceux des Romaius portèrent au camp la nouvelle de l'approche des ennemis. Le lendemain on perdit la flotte de vue, parce que le promontoire de Mercure, fort avancé dans la mer et bordé d'écueils , l'obligeoit à prendre un long circuit ; Bélisaire fil dire à Calonyme de ne pas approcher de Garthage déplus de trois lieues jusqu'à nouvel ordre.

Cependant Gélimer détacha son neveu Gibamond Proc- Varu^ avec deux mille hommes, et lui ordonna de prendre lTheoPh%. les devans sur la gauche , afin d'envelopper les Romains , 165 > l64* qui, en arrivant àj)écime, se trouveroient enfermés entre la mer à leur droite, Ammatas devant eux , Gibamond à leur gauche, et derrière eux le gros de l'armée. Une disposition si bien concertée auroit jeté Bélisaire dans un péril digne de lui, sans la précipitation d'Ammatas. Au lieu de venir avec toutes ses forces, et de compasser sa marche pour n'arriver à Décime qu'au moment où l'armée romaine s'engageroit dans le défilé , il se hâta de partir de Carthage avec un escadron de cavalerie , après avoir ordonné au reste de le suivre; et, étant arrivé avant midi lorsque les Romains ctoient encore éloignés , il rencontra Jean l'Arménien qu'il chargea incontinent. L'action fut vive entre les deux troupes, mais elle ne dura pas long-temps. Ammatas, emporté par une ardeur téméraire , se jette an milieu des ennemis, tue de sa main douze des plus braves, et est enfin tué lui-même; ses cavaliers prennent la fuite , et portent l'épouvante parmi les autres Vandales qui venoient les joindre en désordre et par pelotons. Tous

s'enfuirent vers Carlhage croyant .avoir déjà sur les bras l'armée entière. Jean l'Arménien, avec ses trois centscavaliers, les poursuivit jusqu'aux portes de la ville , et, dans cet espace de mille pas, il fit un si grand carnage, qu'on auroit cru que les vainqueurs étoient du moins au nombre de vingt mille. Gibamond n'eut pas un sort plus heureux. A deux lieues de Décime , dans une plaine stérile et déserte, où les eaux sont si salées qu'on la nommoit la campagne de sel , il rencontra le détachement des Huns qui couvroient la gauche de Bélisaire. Le cavalier hun, qui, suivant l'usage de la nation, avoit le privilège héréditaire d'aller le premier à l'attaque, s'avança seul pour combattre; et , commè les Vandales, étonnés de cette audace , demeuroient immobiles, il retourna vers les siens, en criant : Chargeons, camarades ; c'est une proie qui n'attend qu'à être dévorée. Les Huns fondent avec furie sur les Vandales , qui se débandent aussitôt, et périssent tous avec leur chef. Pmc. Vand, Les deuxarmées ignoroient également la défaite d'AmaV,.1' c* '9' matas et celle de Gibamond. Bélisaire, arrivé à une 92rt£ph'p' Heue et demie de Décime , trouva un terrain propre pour un campement ; il y logea son infanterie , et ayant assemblé toutes les troupes, il leur parla en ces termes : « Romains, et vous braves alliés, voici l'occasion de « montrer votre valeur. L'ennemi approche; notre flotte « est éloignée; toutes nos ressources sont dans notre « courage. Nous n'avons point de places de sûreté , point « de remparts pour nous couvrir après une défaite ; mais, * si nous combattons aujourd'hui en gens de cœur , la « guerre est terminée. Que de motifs doivent animer « notre confiance ! Nofis avons pour nous la justice ; « l'Afrique est notre patrimoine : le ciel trahira-t-il une « entreprise si légitime ? Gélimer est un usurpateur cou- « vert du sang de ses rois. Quels efforts voudra faire « le soldat vandale pour* un tyran qu'il déteste ? Depuis « un siècle que ïos ennemis ont envahi l'Afrique»,

« plongés dans une molle oisiveté, ils ont perdu Tha- « bitude de la guerre; ils ne l'ont faite qu'aux Maures, « nation fuyarde, aussi désarmée et aussi timide que « ses troupeaux. Vous, au contraire, toujours dans les « alarmes, vous n'avez cessé d'entretenir cette chaleur « martiale qui décide du sort des combats. Ramassez « aujourd'hui toutes les forces que vous avez tant de « fois employées contre les Perses, et ne doutez pas « qu'une victoire encore plus complète ne couronne vos « efforts contre un ennemi beaucoup moins redou- « table. »

Après les avoir animés par ces paroles , il laissa l'infanterie dans le camp , et sortit à la tête de ses cavaliers, voulant reconnoître les forces de l'ennemi avant que de livrer une bataille générale. Il fit prendre les devans aux escadrons des peuples alliés , et suivit avec la cavalerie romaine. Les alliés, étant arrivés à Décime, virent étendus par terre les douze Romains qu'Ammatas avoit tués, le cadavre d' Anima tas même, et, autour de* lui , quelques Vandales. Ayant appris des paysans du voisinage ce qui s'étoit passé en ce lieu , ils ne savoient de quel côté diriger leur route pour rejoindre Jean l'Arménien. Comme ils jetoient les yeux de toutes parts, ils aperçurent du côté du midi une nuée de poussière, au sein de laquelle ils découvrirent bientôt toute la cavaflerie vandale. Ils envoyèrent en diligence en donner avis à Bélisairc. Les uns vouloient, sans l'attendre, courir sur l'ennemi; les autres représentoient que la partie étoit trop inégale. Pendant cette contestation , Gélimer approchoit, et se trouvoiten présence. Il marchoit entre la cavalerie de Béiisàire et le corps des Huns , qui avoient défait Gibamond ; mais les coteaux qui les séparoient les avoient empêchés de se voir les uns les autres. Au milieu de la plaine s'élevoit une colline dont les alliés des Romains et les Vandales vouloient également s'emparer, comme d'un poste avantageux, soit pour se re-,

trancher, soit pour fondre sur l'ennemi. Les Vandales gagnèrent de vitesse, et tombant de là sur la cavalerie des alliés, ils renfoncèrent, et la mirent en déroute. Les fuyards rencontrèrent , à une lieue de Décime, Vliaris, garde de Bélisaire , à la tête de huit cents cavaliers, qui formoient l'avant- garde. Yliaris, au lieu de rallier ceux qui fuyoient, prit lui-même la fuite, et tous ensemble , saisis d'épouvante , allèrent joindre le général. C'en étoit fait des Romains, si Gélimer, profitant de ce désordre, eût alors attaqué Bélisaire, fort inférieur en forces, et dont les troupes étoient effrayées. Il pouvoit encore tourner vers Carthage, tailler en pièces les cavaliers de Jean l'Arménien , dispersés dans la campagne , où ils s'arrêtoient à dépouiller les morts, s'assurer de la ville , se rendre maître de la flouVromaine , qui n'en étoit pas éloignée, et de toutes les munitions de l'armée. C'eût été ravir aux Romains et les moyens de subsister en Afrique , et l'espérance d'en sortir. Il ne fit rien de ce qu'il devoit faire ; mais, à la descente de la colline , ayant aperçu le cadavre de son frère , il s'abandonna aux regrets et aux pleurs , et perdit des momens si précieux à lui rendre les honneurs funèbres. L'occasion de vaincre lui échappa et ne revint plus. Bélisaire, ayant rencontré les fuyards, les rallie, leur reproche leur lâcheté, apprend le succès de Jean l'Arménien, s'instruit de la si" tuation des lieux et de l'état des ennemis , et , sans perdre un moment , il court aux Vandales. Ceux-ci , mal en ordre, et plus occupés des funérailles que des dispositions nécessaires pour un combat, ne tiennent pas contre cette attaque imprévue. Ils se débandent; il en périt un grand nombre^ et la nuit seule mit fin au carnage. Gélimer , aveuglé par la terreur , au lieu de se sauver à Carthage ou dans la Bizacène, prit la route de Numidie , fuyant jour et nuit , et ne s'arrêta que dans les plaines de Bule , à quatre journées de Carthage. Sur le soir, Jean l'Aménien et les Huns se rendirent auprès de

Bélisaire; et, après avoir appris sa victoire, et raconté eux-mêmes leurs succès, ils passèrent la nuit ensemble près de Décime dans la joie et dans le repos.

Le lendemain , l'infanterie étant venue les joindre , ils Proc. Fond. marchèrent tous vers Carthage, où ils arrivèrent à l'en- '** \î\ 20 * trée de la nuit. Ils trouvèrent les portes ouvertes. Les ǰ*» l* * » habitans avoient illuminé toutes les rues : ils célébroient i. ' *7 ' 8' ce moment heureux comme celui de leur délivrance, ffl*^'^ tandis que les Vandales éperthis se réfugioient dans les »66églises, où, pâles de frayeur, ilstenoient les autels em- i&ô^cas'P^ brassés. Pour recevoir la flotte romaine qu'on commen- Marc* chr' çoit à découvrir , on retira la chaîne qui fermoit l'entrée du port. Cependant Bélisaire ne voulut pas entrer pour lors dans la ville, soit par défiance de quelque trahison, soit qu'il appréhendât qu'à la faveur des ténèbres les soldats ne s'abandonnassent au pillage. Il passa la nuit à quelque distance, auprès d'une église de Saint-Cyprien: C'étoit la veille de la fête de cet illustre martyr, qu'on célébroit à Carthage avec grande solennité le quatorze de septembre. Tandis qu'Ammatas étoit allé attaquer les Romains à Décime , les prêtres ariens , établis en ce lieu depuis que les Vandales en étoient maîtres, se tenant assurés de la victoire, avoient paré l'église de ses plus riches ornemens pour la fête du lendemain. A la nouvelle de la défaite des Vandales, ils avoient pris la fuite, et Bélisaire trouva les catholiques déjà en possession de l'église, et qui achevoient de tout préparer. Il posta des gardes aux portes , et défendit aux soldats d'en approcher. Pendant cette nuit les prisonniers romains furent délivrés, sans être obligés d'attendre cette faveur de Bélisaire. Dans le palais voisin du port étoit un cachot vaste et profond , où le tyran tenoit enfermés plusieurs marchands romains, qu'il accusoit d'avoir excité l'empereur à la guerre. 11 avoit déjà prononcé leur sentence, et ordonné qu'on les réservât pour être mis à mort au milieu delà pompe de son triomphe, lorsqu'il rentreroit

victorieux. Le concierge , instruit de l'arrivée des Romains , descendit au cachot ; et , comme les prisonniers trembloient à sa vue, s imaginant qu'il venoit les chercher pour les conduire au supplice : Que me donnerezvous , leur dit-il , si je vous rends la liberté? Tons répondirent qu'ils étoient prêts à lui abandonner ce qu'ils possédoient : Eh bien ! ajouta-t-il ,je ne vous demande ni or ni argent ; jurez- moi seulement que, quand vous serez libres , vous vous intéresserez de tout votre pouvoir en ma faveur auprès de vos maîtres et des miens. Eu même temps , ayant ouvert une fenêtre, il leur fit voir, à la clarté de la lune, les vaisseaux romains qui entroient dans le port, et les mit en liberté.

Ces vaisseaux étoient ceux de Calonyme, qui , malgré la défense de Bélisaire, venoient piller la ville. Voici comment la chose arriva. Calonyme , ne sachant rien de ce qui se passoit à terre, envoya au promontoire de Mercure pour en apprendre des nouvelles. Instruit du succès de Bélisaire, il continua sa route vers Carthage. On n'en éloit qu'à sept lieues , lorsque Archelaùs fit jeter les ancres pour assembler le conseil , et délibérer sur le parti qu'on devoit prendre. Il vouloit, selon les ordres du général , s'arrêter à trois lieues en -deçà de la ville, et les gens de guerre étoient de son avis. Mais Calonyme et les gens de mer représentoient que tout ce parage n'at oit point d'abri, et qu'on était à la veille d'essuyer la violente tempête nommée la Cyprienne , parce qu'elle ne manquait jamais de revenir tous les ans vers la fête de saint Cyprien ; qu 'il n'en échapperoit pas un seul vaisseau- Pour obéir à Bélisaire, autant qu'on le pouvoit sans danger, on fut d'avis de ne point aller jusqu'à Carthage, d'autant plus qu'on croyoit la chaîne encore tendue à l'entrée du port, qui d'ailleurs étoit trop petit pour contenir toute la flotte, mais de se mettre en sûreté dans le port de* l'Etang, à deux lieues de la ville. Ils

arrivèrent sur le soir. La nuit étant venue, Calonyme,

avec quelques vaisseaux , sans avoir égard aux ordres de Bélisaire, cingla vers Carthage, entra dans le port nommé pour lors Mandracium, descendit à terre avec ses matelots bien armés , et , après avoir pillé les magasins et les maisons voisines, il retourna , chargé de butin , rejoindre le reste de la flotte.

Le jour suivant Bélisaire fit débarquer les soldats des vaisseaux, et, les ayant joints aux autres troupes, il marcha en ordre de bataille, crainte de quelque surprise. Avant que d'entrer dans la ville , il fit faire halte , et représenta aux soldats qu'ils étoient redevables de leurs succès h leur modération h V égard des Africains ; que Carthage ètoit une ville romaine qui n' avoit subi que par force le joug des V andales ; qu'elle avoit gémi sous la tyrannie des barbares, et que c'étoit pour l'en délivrer que l'empereur avoit entrepris la guerre ; qu'ils dévoient y observer la plus exacte discipline ; que ce seroit une perfidie criminelle de maltraiter des peuples qu'ils étoient venus mettre en liberté. Il entra dans Carthage au milieu des acclamations, et marcha au palais, où il s'assit sur le trône de Géiimer. Les habttans , accourus en foule , regardoient le général romain comme un ange tutélaire ; ils embrassoient ses soldats; ils s'embrassoient les uns les autres en versant des larmes de joie ; ils craignoient que ce ne fût un songe. Tout respiroit la plus vive allégresse. Mais ceux qui occupoient les maisons voisines du port vinrent en grand nombre se plaindre au général du pillage de la nuit précédente. Bélisaire fit venir Calonyme, et l'obligea de jurer qu'il feroit rapporter fidèlement et rendre aux propriétaires tout ce qui leur avoit été enlevé. Calonyme jura , et retint tout ce qu'il put. Procope attribue à une punition divine l'accident qui lui survint peu après son retour à Constantinople : ce parjure tomba en frénésie , et mourut en se déchirant la langue avec les dents.

Deux jours avant l'arrivée de Bélisaire, on avoit fait

les apprêts d'an grand festin , qui devoit couronner la victoire de Gélimer. Le général, s'étant mis à table avec ses principaux capitaines, se fit servir les mêmes viandes, dans la même vaisselle, par les officiers du roi des Vandales : spectacle frappant , qui faisoit sentir combien est caduque et passagère la propriété des possessions humaines. Le vainqueur fit connoître en ce jour qu'il n'avoit pas moins de force pour contenir ses troupes que pour vaincre les ennemis. Depuis la décadence de la discipline romaine , il sembloit impossible d'empêcher le désordre dans une ville où auroient seulement passé cinq cents soldats. L'armée entra dans Garthage comme elle seroit entrée dans Constantinople ; on n'y entendit pas une parole outrageante , pas une plainte. Le commerce ne fut point interrompu ; les boutiques demeurèrent ouvertes ; les officiers de la ville distribuèrent tranquillement aux soldats des billets de logement , et les soldats payèrent les vivres qu'ils voulurent acheter. Bélisaire leur partagea les richesses qui furent trouvées dans le palais de Gélimer. Il donna parole de sûreté aux Vandales qui s'étoient réfugiés dans les églises. Aussitôt il s'occupa du rétablissement des murailles, tellement ruinées, que la ville étoit hors d'état de soutenir un siège. Gomme il payoit libéralement les ouvriers, les brèches furent incontinent réparées, et les murs environnés d'un fossé profond et d'une forte palissade. Ce fut ainsi que les Romains rentrèrent dans Garthage , quatre-vingt-quinze ans depuis qu'elle avoit été prise par Genséric.

Gélimer n'avoit pas encore perdu toute espérance. Il engagea par argent les paysans africains à massacrer les Romains qu'ils trouveroient dispersés dans les campagnes , leur promettant une récompense pour chaque tête qu'ils lui apporteroient. Ils en égorgèrent en effet un assez grand nombre ; mais ce n'étoient que des valets de l'armée , qui s'écartoient du camp pour piller les

villages voisins. Gélimer, croyant que c'étaient autant de soldats , paya ces têtes plus cher qu'elles ne valoient. Un des gardes de Bélisaire, nommé Diogène, échappa du danger par sa bravoure. Envoyé avec vingt - deux cavaliers pour reconnoftre l'ennemi, il s'arrêta dans un hameau à deux journées de Carthage. Les habitans , ne se sentant pas assez forts pour se rendre maîtres de cette troupe, en donnèrent avis à Gélimer, qui détacha surle-champ trois cents cavaliers, avec ordre de sjen saisir et de les lui amener. Diogène , qui savoit que les ennemis étoient loin de là , s'étoit logé dans une métairie, où il reposoit tranquillement. Les Vandales , arrivés avant le jour, ne jugèrent pas à propos de forcer l'entrée , craignant de se méprendre dans un combat de nuit , et de se tuer les uns les autres , tandis que l'ennemi leur échapperait à la faveur de l'obscurité. Ainsi, en attendant le jour , ils se contentèrent d'investir la maison. Un Romain, réveillé plus tôt que les autres, entendit un murmure et un cliquetis d'armes ; et , devinant ce que c'étoit , il courut avertir Diogène et ses camarades. Ils se lèvent en diligence , prennent leurs armes , sellent leurs chevaux , et , s'étant rangés sans bruit derrière la porte, ils l'ouvrent tout à coup, et s'élancent au travers des gardes , se couvrant de leurs rondaches , et frappant à droite et à gauche à grands coups de piques. Diogène sauva ainsi sa troupe , dont il ne perdit que deux cavaliers. Il reçut lui - même quatre blessures , qui ne se trouvèrent pas mortelles.

La possession de Carthage livroit aux Romains l'A- Pnc. Vand. frique entière, où Genséric n'avoit pas laissé une seule '•,,t•3*• place fortifiée. Bélisaire dépêcha Salomon pour instruire l'empereur de ces heureux succès. Dès le commencement de la guerre, Gélimer adroit fait demander du secours à Theudis, qui régnoit avec gloire en Espagne sur les Visigoths. Ses députés, marchant à petites journées, traversèrent le détroit de Cadix , et se rendirent auprès

du prince , qui les reçut avec honneur. Il étoît déjà informe de l'état de l'Afrique par un vaisseau marchand parti de Carthage le jour même que les Romains y étoient entrés; mais il avoit tenu cette nouvelle secrète. Dans un grand repas qu'il donna aux députés, il leur demanda quelle étoit la situation de Gélimer. Ils avoient laissé ce prince à la tête d'une belle armée, et ils ignoroient absolument tout ce qui s'étoit passé depuis leur départ. lis répondirent que Gélimer étoit à la veille d'écraser une misérable poignée de brigands romains, s'il n'éloit pas même déjà vainqueur.' Quel est donc le sujet qui vous amène ? reprit Theudis. Comme ils répliquoient qu'ils venoient lui proposer une alliance aussi avantageuse aux Visigoths qu'aux Vandales : Retournez, leur dit-il , à Carthage, et informez-vous de l'état de vos affaires. Ils prirent ce discours pour celui d'un homme ivre, dont les paroles ne méritoient pas d'être relevées. Mais le lendemain , ayant réitéré la même proposition et reçu la même réponse, ils commencèrent à craindre qu'il ne fût arrivé quelque disgrâce à leur nation. Cependant, bien éloignés de croire le mal aussi grand qu'il, l'étoit en effet , ils firent voile vers Carthage. A leur entrée dans le port ils furent arrêtés et conduits à Bélisaire, qui, sans leur faire aucun mal, apprit de leur bouche tout le secret de leur ambassade.

Pmr. Vand. Le tyran, frustré de l'espérance qu'il avoit fondée sur 1. i,c. 20. je secours je Theudis, rassembla dans les plaines de Bule tout ce qu'il put de Vandales et de Maures. Ceuxci n'étoient que des brigands sans chef et en petit nombre. Tous les princes de Mauritanie, de Numidie et de Bizacène avoient envoyé assurer Bélisaire de leur soumission, et lui avoient promis des troupes. Plusieurs d'entre eux rliii donnèrent même leurs enfans en otage, et voulurent recevoir de lui les marques de la royauté. C'étoit un ancien usage que les princes maures ne prissent la qualité de rois qu'après avoir reçu de l'empereur romai;

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une sorte d'investiture; et parce que, depuis la conquête , ils ne la tenoient que de la matn des Vandales, ils ne se croyoient pas solidement établis. Ces ornemens étoient un sceptre d'argent doré, un diadème d'argent orné de bandelettes , un manteau blanc qui s'atfachoit sur l'épaule droite avec une agrafe d'or, une tunique blanche, peinte de diverses figures , et des brodequins relevés en broderie d or. Bélisaire envoya ces parures avec une somme d'argent à chacun de ces petits princes , qui passoient sous la protection de l'empire. Cependant aucun d'eux ne lui fournit des troupes non plus qu'aux Vandales; ils gardèrent la neutralité, attendant la destruction totale de l'un des deux partis pour se déclarer en faveur de l'autre.

La nouvelle d'une si soudaine révolution n'arriva en proc. l'anrl. Sardaigne qu'avec les lettres de Gélimer. Son frère '*5*' c' 7/1 ' Zazon, après la défaite et la mort de Godas, lui avoit ™''o;3h' p' écrit en ces termes : L'usurpateur a subi la peine due h ses forfaits ; nous sommes maîtres de l'île entière. Célébrez noire victoire par des fêtes. J'apprends que nos ennemis ont osé porter la guerre en Afrique : leur audace ne sera pas plus heureuse que n'a été celle de leurs pères. Ceux qui furent chargés de cette lettre arrivèrent au port de Carthage sans nulle défiance. l!s furent bien surpris de se voir arrêtés et conduits devant Bélisaire, qui, après les avoir interrogés, les retint à Carthage sans leur faire aucun mauvais traitement. Cependant Gélimer, abattu par ses malheurs, résolut de rappeler Zazon , dont la valeur étoit célèbre, et dont il ignornit encore les succès. Le Vandale chargé de sa dépêche trouva heureusement un vaisseau prêt à partir; et , étant arrivé à Carale, il remit à Zazon la lettre de son frèrr». « Ce n'est pas Godas (disoit Gélimer), c'est la colère « divine qui nous a enlevé la Sardaigne pour vous « séparer de nous, et pour détruire plus facilement la « maison de Genséric en lui ôtant le secours de votre

« valeur , et l'élite de nos guerriers. Votre départ a rendu « Justinien maître de l'Afrique. Nos désastres font bien « sentir que le ciel a voit résolu notre perte. Bélisaire « n'est descendu qu'avec peu de troupes; mais le cou- « rage des Vandales a disparu, et notre fortune est « détruite. Ammatas et Gibamond ne sont plus; nos « villes, nos ports, Carthage et l'Afrique entière sont « aux ennemis. Les Vandales , insensibles à la perte .« de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfans, « paroissent s'être oubliés eux-mêmes. Il ne nous reste « que la plaine de Bule , où nous vous attendons comme « notre dernière ressource. Laissez là le tyran , aban- « donnez-lui la Sardaigne; venez nous joindre avec vos « braves soldats. Quand le cœur est en danger , c'est « tout perdre que de s'occuper à sauver les autres parties. « Venez, mon frère; en réunissant nos forces, nous ré- « parerons nos infortunes, ou nous les adoucirons en les « partageant ensemble. » La lecture de cette lettre pénétra Zazon et ses Vandales d'une douleur aussi sensible qu'elle étoit imprévue. Ils s'efforcèrent néanmoins de cacher leur affliction aux habitans de l'île, et ce n'étoit qu'entre eux qu'ils donnoient un libre cours à leurs larmes. Après avoir mis ordre aux affaires de Sardaigne le plus promptement qu'il fut possible, ils s'embarquèrent, et arrivèrent en trois jours à la côte d'Afrique, sur les confins de la Numidie et de la Mauritanie. Ils marchèrent de là vers la plaine de Bule , où ils se réunirent au reste des troupes. Ce fut une douloureuse entrevue , et capable d'attendrir leurs ennemis mêmes. Gélimer et Zazon se tenoient étroitement embrassés, et , s a rr osant mutuellement de leurs larmes, ils ne s'exprimoient que par leurs gémissemens et leurs sanglots. Les Vandales des deux armées s'abordèrent avec un empressement de désespoir; attachés les uns sur les antres , et ne pouvant se séparer, ils se rassasioient de la triste consolation de * se communiquer leur douleur. Le sentiment de leurs

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disgrâces présentes avoit absorbé tous les autres. Ils ne se demandèrent rien , les uns de l'Afrique , les autres de la Sardaigne ; ils ne s'informoient ni de leurs femmes ni de leurs enfans, se persuadait que tout ce qu'ils ne voy oient plus étoit perdu pour eux.

Avec ces troupes réunies , Gélimer marcha vers Car- P™- v<""?* thage. Lorsqu'il fut proche de la ville, il fit couper Tkeôph.p. l'aqueduc, ouvrage d'une structure admirable. Etant m' demeuré ce jour-là et le lendemain campé au pied des murs, quand il vit que l'ennemi s'y tenoit renfermé, il s'éloigna , et partagea son armée sur toutes les avenues pour couper la communication avec les campagnes et réduire la ville par la famine. Voulant se concilier l'affection des peuples, il défendit le pillage , ménageant les habitans des environs comme ses sujets. 11 espéroit quelque trahison en sa faveur de la part des Carthaginois, et même des soldats ariens qui se trouvoient dans l'armée de Bélisaire. Les Huns él oient mécontens; la sévérité de la discipline romaine s'accordoit mal avec leur caractère brutal et indocile. D'ailleurs ils ne servoient qu'à regret en Afrique , où ils craignoient qu'on ne les laissât mourir , sans leur permettre de retourner dans leur pays. Gélimer profita de ces dispositions pour les corrompre. Leurs chefs , gagnés par des offres séduisantes, promirent de tourner leurs armes contre les Romains dès que le combat seroit engagé. Bélisaire , instruit de ces menées secrètes, différa de livrer bataille jusqu'à ce qu'il eût achevé la réparation des murailles. Il fit pendre un citoyen distingué, nommé Laurus, convaincu de trahjson. Cet exemple intimida les autres, et rompit les intelligences que l'ennemi entretenoit dans la ville. Le général romain sut si bien regagner les Huns par ses caresses, par ses libéralités, par le vin qu'il leur fit distribuer , et que cette nation airaoit passionnément, qu'il les amena au point de lui avouer eux-mêmes leur défiance, leur perfidie, et les promesses du roi des Van-

dales. Il les rassura en leur promettant avec serment que, la guerre finie, il leur donneroit la liberté de retourner dans leur patrie avec leur butin. Les Huns jurèrent de leur part qu'ils le serviroient avec fidélité. Pmc. l'and. Gel i mer entretenoit des espions dans Carthage. Informe du peu de succès de ses intrigues, et désespérant de réduire la ville par un blocus, il se détermina à livrer encore une bataille; et, pour y attirer l'ennemi, il alla camper à six lieues de là, dans un lieu nommé Tricamare. Tous les Vandales que le désespoir n'avoit pas emportés dans l'intérieur de l'Afrique s'étoient rendus auprès de lui avec leurs familles; et son armée montoit à plus de cent mille hommes. Celle des Romains, quoique près dix fois moins nombreuse, avoit conçu tant de confiance en son général , et tant de mépris pour l'ennemi , qu'elle souhaitoit ardemment d'en venir aux mains pour terminer la guerre. Bélisaire, aussi capable d'enflammer le courage de ses soldats par son éloquence guerrière que par l'exemple de sa bravoure , les ayant harangués selon sa coutume, fit sortir de Carthage Jean l'Arménien avec l'infanterie légère et toute la cavalerie , dont il ne réserva que cinq cents hommes. Il lui donna ordre d'inquiéter l'ennemi , et de le harceler par des escarmouches. Il partit lui-même le lendemain , et vint camper à deux ou trois lieues des Vandales. Pendant la nuit l'alarme fut grande dans le camp des Romains pour une cause fort légère. La plupart des piques plantées en terre sembloient jeter des flammes, et le fer paroissoit embrasé. Ce prétendu prodige fut regardé, après l'événement du combat , comme un prognostic de victoire; et, quelques années après, dans la guerre d'Ital* , le même phénomène causa autant de joie qu'il • .oit causé d'inquiétude en Afrique.

Pmc. Vand. Le jour suivant Gélimer ordonna aux Var aies de Lr/ieôph'p. rassembler au centre du camp, quoiqu'il r° ; it pas re- 167. tranché , leurs familles et leurs équipages. Ensuite

après avoir encouragé ses soldats, il les fit défiler au milieu des cris lamentables de leurs enfans et de leurs femmes. Les Romains ne s'attendoient pas à combattre ce jour-là , et s'occupoient à préparer leur repas, quanti leurs coureurs vinrent les avertir que les Vandales marchoient à eux. Entre les deux armées couloit un ruisseau, au bord duquel Gélimer rangea ses troupes. Zazon se plaça au centre ; les Maures faisoient l'arrière-garde. Gélimer, courant au travers des rangs, exhortoit ses gens à bien faire : il leur a voit déjà donné ordre de ne se servir que de leurs épées, sans faire usage des armes de jet. Les Romains , exercés par Bélisaire à faire avec précision et promptitude toutes les évolutions, furent bientôt en bataille. A l'aile gauche étoit la cavalerie des alliés, à la droite la cavalerie romaine. Au centre, autour de Tenseigne générale, étoit un corps de cavalerie d'élite avec les gardes de Bélisaire, sous les ordres de Jean l'Arménien. Les Huns, selon leur usage, formoient un corps de réserve. Bélisaire conduisent l'infanterie, qui composoit l'arrière -garde avec cinq cents cavaliers. Comme elle marchoit plus lentement , il en détacha les cavaliers , et vint lui-même à leur tête joindre le reste de la cavalerie, qui courut aussitôt à l'ennemi. Ils n'étoient plus séparés que par le ruisseau , lorsque Jean l'Arménien, à la tête d'un escadron, le passa par ordre de Bélisaire , et alla charger le centre de l'armée vandale. Zazon le reçut avec vigueur , et l'obligea de repasser le ruisseau sans oser le franchir lui-même. Jean revint à la charge avec un corps plus nombreux, et fut encore repoussé. Enfin , ayant pris avec lui l'enseigne générale , et se faisant suivre de tous les gardes de Bélisaire , il se lança une troisième fois avec tant de furie f en poussant de grands cris, que les Vandales, malgré les plus vigoureux efforts , ne purent faire plier cette troupe invincible. Les plus braves y périrent, et Zazon avec eux. Dans ce moment toute la cavalerie de Bélisaire

s'étant ébranlée, franchit le ruisseau et chargea les ennemis. Le centre étant enfoncé et rompu, les deux ailes, qui pouvoient aisément envelopper un si petit nombre de cavaliers , ne songèrent qu'à la fuite. Les Huns se joignirent au reste de la cavalerie pour tailler on pièces les fuyards. Mais la poursuite ne fut pas longue ; les vaincus eurent bientôt regagné leur camp , où Bélisaire ne jugea pas à propos de les attaquer , son infanterie n'étant pas encore arrivée. En l'attendant, les vainqueurs dépouillèrent les morts qu'ils voyoient couverts de riches armures. Celte bataille , qui décida en un moment du sort des Vandales, ne coûta que cinquante hommes aux Romains et huit cents aux bar* bares. Une perte si légère causa la déroute d'une armée de cent mille htfmmes ; et , ce qui tient encore du prodige , c'est que Bélisaire remporta cette grande victoire avec sa seule cavalerie, qui n'étoit que de six mille hommes. Ce récit paroîtroit fabuleux , s'il n'étoit attesté par un historien intelligent et témoin oculaire. On peut dire à la vérité que les Vandales portoient d'avance dans le cœur la fuite et l'épouvante, et que la terreur du nom de Bélisaire , la valeur de Jean l'Arménien et la mort de Zazon ne firent qu'achever leur défaite. Mais , malgré ces raisons , on ne peut s'empêcher de conclure que Gélimer étoit un très-mauvais général. Ce fut Bélisaire qui, le premier depuis Jule César, rendit aux Romains l'habitude de vaincre des ennemis très-supérieurs en nombre.

L'infanterie arriva lorsqu'il étoit déjà tard, et Bélisaire marcha sur-le-champ avec toutes ses troupes vers le camp ennemi. Dès que Gélimer en fut averti , il sauta sur son cheval , et , sans dire une parole , sans laisser aucun ordre, il s'enfuit à toute bride, et prit la route de Numidie, n'étant suivi que d'un petit nombre de ses parens et de ses domestiques. Les Vandales ne s'aperçurent pas d'abord de sa fuite ; mais le bruit s'en étant

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répandu , ce ne fut plus parmi èux que désordre et que tumulte. Ils se précipitent en foule par toutes les portes, abandonnant leurs richesses et les personnes qui leur sont les plus chères , et qui ne peuvent les suivre que par leurs cris déplorables. Toute la plaine est remplie d'hommes, de chevaux, d'enfans , de femmes, de fuyards et de désespérés. Les Romains s'emparent du camp , et courent à la poursuite , massacrant les hommes, enlevant les femmes et les enfans. Le butin fut immense. Les dépouilles de l'Italie , de la Sicile et de la Grèce tant de fois pillées par Genséric ; celles de Carthage et de toute l'Afrique ; l'or et l'argent entassés pendant un siècle par une nation avare, dans un pays qui, sans avoir besoin de marchandises étrangères, nourrissoit par sa fertilité inépuisable les nations voisines, tant de trésors accumulés furent la proie des vainqueurs. Cette dernière bataille se donna vers le milieu de décembre, trois mois depuis l'entrée de Bélisaire dans Carthage.

Ce général passa la nuit dans une grande inquiétude. Proc. Vand. Une bonne partie des troupes étoit hors du camp ; il l'TheôpL P. craîgnoit que les ennemis ne revinssent de leur épou- l67» vanje, et ne fissent payer bien cher aux Romains la joie de la victoire. Dans le désordre où se trouvoient les vainqueurs, un corps de cinq à six mille hommes auroit suffi pour les tailler en pièces; Dispersés de toutes parts, seuls ou deux ou trois ensemble, ils s'enfonçoient dans les forêts, fouilloient les grottes et les cavernes, dans l'espérance d'y trouver quelque fuyard ou quelque trésor. Enivrés de leur bonheur , éblouis de la beauté de leurs prisonnières , ils sembloient avoir oublié leur général et leur armée , et ne songeoient qu'à retourner à Carthage pour y jouir de leur nouvelle prospérité. Une fortune de quelques momens les rendoit déjà presque semblables aux Vandales. Dès que le jour parut, Bélisaire monta sur un tertre au bord du chemin. De là , à mesure qu'il

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V>yoit passer des officiels ou des soldats, il les arrêtait et les. remettoit en ordre , leur faisant de vives réprimandes. Ceux qui étoient à portée de le voir et de l'entendre s'attroupoient autour de lui, et euvoyoient à Carthage leur butin et leurs prisonniers, sous la garde des valets de l'armée, il fit partir deux cents cavaliers sous la conduite de Jean l'Arménien , avec ordre de poursuivre Gélimer jour et nuit , jusqu'à ce qu'ils l'eussent pris vif ou mort. Il écrivit à Carthage de faire quartier aux Vandales qui se seroient réfugiés dans les églises des environs, et de les conduire à la ville pour les y garder jusqu'à son retour. Il parcourut en personne les campagnes avec ce qu'il avoit rassemblé de troupes, rassurant les Vandales qu'il rencontrent , et leur donnant pai ule qu'il ne leur seroit fait aucun mal. Les églises des villages en étoient remplies; ou se contentoit de.les désarmer, et de les envoyer à Carthage sous bonne garde, par bandes séparées, de crainte qu'étant en trop grand nombre , ils ne se portassent à quelque violence. Après avoir donné ordre à tout , il marcha lui-même en diligence avec une partie de ses troupes pour aller chercher Gélimer. \

Il y avoit déjà cinq jours que Jean l'Arménien poursuivoit sans relâche ce prince fugitif, et il étoit près de l'atteindre, lorsqu'un funeste accident le priva d'une gloire que son éclatante valeur avoit bien méritée. Entre les olfkieis qui i'accompaguoient étoit Viiaris , garde de Bélisaire, homme de cœur et d'une force de corps extraordinaire , mais déréglé dans ses mœurs et fort adonné au vin. Le sixième jour , Viiaris , déjà ivre au lever du soleil , courroit derrière Jean l'Arménien , et, voulant abattre un oiseau perché sur un arbre , au lieu d'adresser à l'oiseau, il perça le cou de Jean de part en part. On cessa la poursuite pour ne songer qu'à la blessure du capitaine. Tous les soins furent inutiles, il expira peu après. On ht savoir à Bélisaire celte triste nouvelle, li accourut

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aussitôt, arrosa le tombeau de ses larmes, le fit décorer avec magnificence , et, pour l'entretien de ce monument , il y assigna une rente annuelle. Toute l'armée pleura ce généreux guerrier ; il fut regretté des Carthaginois mêmes , aussi charmés de sa bonté et de sa douceur que les Romains l'étoient de sa grandeur d'âme et de son courage. Bélisaire vouloit faire punir Vliaris qui s'étoit sauvé dans une église; les cavaliers calmèrent sa colère en lui protestant que Jean leur avoit fait promettre avec , serment qu'ils demanderaient grâce pour ce malheureux officier, qui n'avoit failli que par imprudence.

Ce retardement sauva Gélimer. Bélisaire arriva à Hippone, à dix journées de Carthage, apprit que ce prince avoit gagné le mont Pappuas, où il étoit en sûreté. C'est une montagne escarpée et presque inaccessible, à l'extrémité de la Numidie. Sur la croupe s'élevoit une ville ancienne, nommée Médène, habitée par des Maures alliés de Gélimer, qui s'y renferma avec sa suite. Bélisaire , ne voulant pas demeurer long-temps éloigné de Carthage, où sa présence étoit nécessaire, donna commission à Pharas de tenir la montagne bloquée pendant l'hiver, et d'en garder si bien les accès, que Gélimer ne pût ni échapper, ni recevoir de vivres ; ce que Pharas exécuta fidèlement. C'étoit un Hérule de race royale, homme actif, vigilant , exempt des vices qu'on reprochoit à sa nation. Il eut soin de choisir des soldats semblables à lui. Bélisaire trouva dans Hippone un grand nombre de Vandales des plus distingués, qui s'étoient retirés dans des asiles. Ils en sortirent sur sa parole, et furent envoyés à Carthage pour y être gardés jusqu'à son retour.

Le bonheur qui accompagnoit partout Bélisaire lui mit alors entre les mains les trésors que Gélimer sétoit réservés comme uûe dernière ressource. Dès le commencement de la guerre, ce prince avoit confié ce qu'il possédoit de plus précieux à Boniface , son secrétaire,

dont il connoissoit la fidélité. Il l'avoit envoyé à Hippone, avec ordre de se retirer en Espagne auprès de Theudis, si la fortune se montrait contraire aux Vandales. C'étoit l'asile qu'il avoit choisi pour lui-même. Tant que les affaires des Vandales ne furent pas désespérées, Boniface demeura dansHippone; mais, après la bataille de Tricamare, il s'embarqua, et fit voile pour l'Espagne. Un vent impétueux Payant rejeté dans le port, il obtint des matelots, à force de prières et de promesses , qu'ils feroient tous leurs efforts pour gagner soit une île, soit quelque côte du continent : mais la tempête rendant la mer impraticable, il crut reconnoître la main de Dieu qui vouloit livrer aux Romains toutes les richesses des Vandales. Il jeta l'ancre, et se tint à la rade avec un grand danger. Lorsqu'il eut apprit l'arrivée du général romain , il lui envoya un de ses gens pour lui offrir les trésors dont il étoit dépositaire, à condition qu'on lui laisseroit tout ce qui lui appartenoit. Bélisaire l'ayant promis avec serment, la chose fut sur-lechamp exécutée. Mais Boniface, si fidèle aux intentions de la Providence , ne se fit aucun scrupule de s'approprier une bonne partie de ce qu'elle abandonnoit aux Romains.

An. 534. De retour à Carthage , Bélisaire déclara que les prif ™'c%iU*' sonniers feroient voile pour Constantinople au com- Thcoph. p. mencement du printemps. Il fit en même temps partir Zon. t. a , divers corps de troupes, pour remettre 1 empire en posp' t6# session de ce que les Vandales lui avoient enlevé. Comme les habitans de la Sardaigne doutoient encore de la défaite de Gélimer , et refusoient de se soumettre aux Romains , de peur d'éprouver le ressentiment des barbares, il y envoya Cyrille avec la tête de Zazon , et lui commanda de passer ensuite en Corse, pour réduire cette île à l'obéissance. Cyrille ne rencontra aucun obstacle dans cette double expédition. Jean, à la tête d'une cohorte qu'il commandoit, fut envoyé à Césarée de

Mauritanie , ville maritime, grande et peuplée , à trente journées de Carthage. Un autre officier, qui portoit le même nom , marcha jusqu'au détroit de Cadix , et s'era- „para de la forteresse, nommée alors Septum , aujourd'hui Geuta , bâtie autrefois par les Romains au bord du détroit. Apollinaire fut chargé du recouvrement de Majorque, Minorque et Ebuse, maintenant Y vice. Cet officier, né en Italie, ayant été transporté fort jeune en Afrique, s'étoit avancé à la cour d'Hildéric. Lorsque ce prince eut été détrôné et mis dans les fers, Apollinaire fut un de ceux qui allèrent implorer la protection de Justinien en sa faveur. 11 repassa en Afrique à la suite de Bélisaire, et se signala dans toutes les rencontres. La confiance qu'il avoit méritée lui fit donner le gouvernement de ces îles. Bélisaire envoya aussi un corps de troupes dans la Tripolitaine, pour secourir Pudentius et Tattimuth contre les Maures qui les fatiguoient par des attaques continuelles.

Il survint alors un différend entre les Romains et les Goths. Nous avons déjà rapporté que le grand Théodoric, en mariant sa sœur Amalfride à Trasamond, lui avoit donné en dot la ville de Lilybée en Sicile. Cette place importante étoit restée entre les mains d Hildéric, même après la mort d' Amalfride, qu'on le soupçonnoit d'avoir fait périr, et les Goths n'en avoient point disputé le domaine à Gélimer. Mais après sa défaite ils s'en mirent en possession , et refusèrent de la rendre au commissaire de Bélisaire. Ce général écrivit en Sicile aux comroandans des Goths que ce refus éloil une déclaration de guerre; qu'ils agissoient contre les intérêts, et sans doute contre les intentions de leur maître , qui avoit recherché avec empressement l'amitié de l'empereur; que c* étoit une injustice criante de refuser h Justinien ce qu'on avoit laissé sans contestation à Gélimer. Je souhaite, ajoutoit-t-il , que les Goths ne donnent jamais à l'empereur l'occasion de réveiller des querelles heur'eur.

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sèment assoupies ; mais si vous vous obstinez à vous maintenir dans cette nouvelle invasion, vous devez craindre qu'on ne répète sur vous h main armée , nonseulement Lify bée, mais aussi tout ce que vous avez précédemment usurpé. Cette lettre ayant été remise entre le» mains d'Amalasonte, les Goths répondirent, par ordre de cette sage princesse qu'ils étaient bien éloignés de vouloir offenser l'empereur , dont ils savaient que la bienveillance étoit précieuse à leur prince ; mais que la Sicile entière étoit sans exception du domaine des Goths ; que, si Théodoric en avoit cédé quelque place aux Vandales, une pareille concession n'avait pas chez eux force de loi, leurs princes n'étant pas en droit a? aliéner aucune portion des dépendances de leur couronne ; que Bélisaire feroit justice, s'il consentait h terminer ce différend par les voies ouvertes entre deux peuples amis; que, pour eux , ils s'en rapporteraient au jugement de Justinien, et qu'ils s'y conjormeroient de bon cœur ; qu'ils souhaitaient h leur tour que le général romain voulût bien ne rien précipiter, mais attendre la décision de son souverain* Bélisaire se rendit à une proposition si raisonnable, et en instruisit l'empereur. Proc.Vand. Pendant ce temps -là Pharas , qui teuoit Gélimer l'rhUp.' p. assiégé, s'ennuyant de passer l'hiver au pied d'une mon- ,68- tagne stérile , essaya de s'en rendre maître. Il fit prendre les armes à ses soldats , et monta loi- même à leur tête. Mais les Maures , favorisés par la pente du terrain , les ayant repoussés avec perte de cent dix hommes, ils regagnèrent leur poste , et Pharas se contenta désormais d'établir de bonnes gardes pour fermer tons les passages. Gélimer, avec ses neveux et les fidèles compagnons de ses infortunes, se trou voit réduit à d'affreuses extrémités. Les Vandales étoient alors la nation du monde la plu* voluptueuse, et les Maures la plus misérable. Ceux-ci, renfermés dans des huttes étroites , où l'on respiroit à peine , ne connoissoient même aucun des préservatif*

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inventés par les hommes contre l'inclémence des saisons. Ils n'avoient d'autre lit que la terre ; c'était être riche que d'y pouvoir étendre la peau d'un animal avec son poil. Couverts d'une tunique rude et grossière , et d'un manteau de même étoffe, ils ignoraient l'usage du pain, du vin et des autres alimens que prépare l'industrie des hommes. Le pays ne leur fournissoit que du seigle et de l'orge, qu'ils broyoient avec les dents, sans le moudre ni le faire cuire. Gélimer et ses compagnons succomboient aux horreurs d'une vie si sauvage; ils ne souhaitaient que la mort , et ne regardoient plus la captivité comme le dernier des maux.

Pharas, instruit de leur désespoir, écrivit ainsi à Gélimer : « Prince , je suis barbare comme vous , et je « n'ai reçu d'autres leçons que celles de la nature; c'est « elle qui me dicte ce que je vais vous écrire. Est -il « donc possible que vous vons soyez plongé , vous et « votre famille , dans cet abîme de misères au lieu de « vous soumettre à votre vainqueur ? Vous chérissez la « liberté, direz- vous sans doute, et vous êtes résolu de « tout souffrir pour conserver un bien si précieux . mais '< dites-moi, Gélimer; n'êtes- vous pas actuellement es- « clave de la plus vile et de la plus misérable nation de « la terre ? Ne vaudroit-il pas mieux mendier chez les « Romains que d'être roi des Maures et souverain du « mont Pappuas? Il est donc honteux, selon vous, d'obéir « à un prince auquel obéit Bélisaire ? Revenez de cette « erreur. Je suis né prince, et je me fais gloire de servir « l'empereur. Je sais que le dessein de Justinien est de « vous combler d'honneurs, de vous donner de grandes « terres et beaucoup d'argent : Bélisaire vous sera garant * de ces avantages. Peut-être pensez-vous qu'étant « homme , vous êtes né pour supporter avec patience « tous les caprices de la fortune ; mais si Dieu vous offre « une ressource, pourquoi la refuser ? Les faveurs de la « fortune ne sont-elles pas faites pour les hommes aussi*

4o6 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

« bien que ses rigueurs ? Etourdi par des coups si rudes, «< vous n'êtes peut-être pas en état de prendre conseil de « vous-même : suivez le mien; consentez à être heureux, « et ne vous faites pas plus de mal que l'ennemi n'a m voulu vous en faire. » Gélimer ne put lire cette lettre sans la tremper de ses larmes, il répondit en ces termes: « Je vous remercie de votre conseil; mais je ne puis me « résoudre à me rendre l'esclave d'un injuste agresseur. « Si le ciel étoit disposé à m'écouter, je le prierois de « me mettre en état de me venger d'un homme qui, « sans avoir reçu de ma part aucune injure, ni de fait « ni de parole, m'a poursuivi par une guerre cruelle. «< Il m'envoie je ne sais d'où un Bélisaire pour dé- « vorer mes états et me déchirer moi-même. Il est « prince, il est homme comme moi; qu'il sache qu'il « peut devenir comme moi la victime de l'infortune. « Je ne puis en écrire davantage ; le poids de mes roal- « heurs m'accable l'espritfAdieu, cher Pharas; envoyez- « moi, je vous en supplie, une guitare, un pain et une « éponge. » Ces derniers mots sembloient une énigme à Pharas, jusqu'à ce que le porteur de la lettre lui eût rendu raison d'une demande si singulière : « Gélimer , « ( dit-il ) demande du pain , parce qu'il n'en a ni goûté « ni même vu depuis qu'il est chez les Maures : il a « besoin d'une éponge pour nettoyer ses yeux , enflés « par l'habitude des larmes jointe à la saleté de son hâte bitation : il aime à toucher la guitare, et, ayant « composé une chanson pour adoucir ses malheurs , il « désireroit l'accompagner de cet instrument. » Pharas, attendri de cette triste peinture, lui envoya ce qu'il demandoit , et n'en fut pas moins attentif à garder toutes les avenues.

Pi-oc. Vand. Il y avoit trois mois que Gélimer étoit enfermé ; èt }.a%.27V l'hiver approchoit de sa fin , et les maux de ce prince Wuopk.p. et de sa famille croissoient de jour en jour. Agité de continuelles alarmes, il croyoit à tous momens entendre

les Romains qui grimpoient sur les roches ; ses neveux expiroient autour de lui de faîm et de misère. Ce qui le toucha le plus sensiblement , fut de voir un des enfans de sa sœur, et un jeune Maure des plus misérables, se battre ensemble à outrance , et se prendre à la gorge pour s'arracher de la bouche un méçhant gâteau d'orge écrasé , à demi-cuit , tout brûlant et plein de cendres. Ce déplorable spectacle acheva de le dompter. Il manda à Pharas qu'il étoit prêt à se mettre entre ses mains , si Bélisaire se rendoit caution des promesses de son lieutenant. Pharas fit porter cette lettre à Bélisaire , le priant de lui envoyer ses ordres. Le général , qui souhaitoit ardemment de conduire à l'empereur cet illustre prisonnier , fut ravi de joie , et dépêcha Cyprien pour porter parole à Gélimer , que non-seulement on lui conserveroit la vie , ainsi qu'à toute sa suite , mais même qu'il seroit traité avec honneur. Cyprien se rendit avec Pharas au pied de la montagne, où Gélimer les vint trouver; et, sur la parole qui lui fut donnée avec serment , il partit avec eux pour Carthage.

A la vue de sa capitale , à laquelle la réparation des murs et des travaux avoit donné une face tonte nouvelle, Gélimer ne put s'empêcher d'admirer l'intelligence et l'activité des Romains , et d'imputer ses malheurs à sa négligence. Bélisaire le reçut dans le faubourg d'Aclas , où ce général avoit choisi sa demeure. En l'abordant , le roi prisonnier fit un grand éclat de rire , que les Romains attribuoient à l'égarement de son esprit, ébranlé sans doute par les violentes secousses de sa mauvaise fortune. Mais les amis de Gélimer prétend oient , par une interprétation forcée , que c'étoit le ris d'un Démocrite ; et que ce prince , issu de race royale , roi lui-même , nourri dans la splendeur et dans l'opulence, ensuite vaincu, fugitif, accablé de misère, enfin captif, jugeoit avec raison que toutes les grandeurs et les fortunes humaines n etoient dignes que de risée.

4o3 1IIST0IRÊ DU BAS-EMPIRE.

Bélisaire fit savoir à Justinien qu'il tenoit Gélimer en ses mains , et demanda la permission de le conduire à Constantinople. En attendant la réponse de l'empereur, il fit garder Gélimer avec les autres Vandales, dont il eut soin de le distinguer par un traitement très-honorable. Ce prince n'avoit joui que trois ans du fruit de son usurpation.

f'T'J'n ^ cut été l intérêt de l'empire que Bélisaire deid'-m amcd. meurât en Afrique assez long -temps pour affermir sa ' rhcoph. p. conquête, forcer à l'obéissance les nations inquiètes et turbulentes des Maures, établir une forme également avantageuse au prince et aux sujets dans l'administration politique , que ce génie supérieur n'entendoit pas moins que la guerre. Sa valeur héroïque , qui le faisoit redouter des étrangers ; sa douceur et son équité incorruptible , qui lui concilioit l'affection des peuples , auroient épargné sans doute à l'Afrique les désordres , les rébellions, les rivalités funestes, qui furent les suites tumultueuses d'une si paisible conquête; mais l'envie, toujours ardente à se venger du mérite qui la désespère , priva l'empire de cet avantage, Justinien étoit obsédé d'un nombreux essaim de ces courtisans oisifs , qui v craignant une comparaison peu honorable pour eux , font leur étude d'empoisonner les succès , lorsqu'ils n'ont pu les traverser. Quelques officiers de Bélisaire , d'intelligence avec eux , mandèrent à la cour que leur général songeoit à se faire en Afrique un état indépendant. Justinien , soit qu'il rendit justice à ce vertueux capitaine , soit par politique , tint ce rapport secret , dépêcha Salomon pour offrir à Bélisaire le choix de revenir à Constantinople avec ses pionniers, ou de les envoyer et de demeurer en Afrique. Bélisaire n'avoit garde de balancer sur le parti qu'il devoit prendre. Un hasard heureux l'avoit instruit de la malignité de ses envieux. Les ennemis qu'il avoit entre ses officiers avoient écrit deux lettres à la cour, et fait partir deux messagers sur

différens vaisseaux , pour mieux assurer le message. Cette précaution leur fut utile ; et plus encore à Bélisarre. L'un des deux émissaires parvint à Constantinople ; l'autre , ayant donné lieu à quelque soupçon , fut arrêté dans le port de Carthage ; et , se voyant pris , il livra le paquet dont il étoit chargé, et révéla toute l'intrigue. La découverte d'une trame si noire excitoit Bélisaire à retourner au plus tôt à la cour , pour déconcerter la calomnie et confondre ses ennemis.

Dès que Salomon lui eut apporté la permission de Justinien , il donna ordre d'équiper la flotte , distribua les troupes en divers quartiers , et régla le gouvernement militaire conformément aux ordres qu'il recevoit de l'empereur : nous en donnerons le détail dans la .suite. Après ces dispositions , il fit monter sur la flotte Gélimer avec les autres prisonniers vandales , et s'embarqua lui-même avec ses gardes et les Huns , selon la parole qu'il leur avoit donnée. Il n'étoit pas encore sorti du port , qu'on sentit évidemment que la présence de ce grand capitaine étoit un puissant contre-poids pour maintenir le repos de l'Afrique. Le bruit se répaudit à Carthageque les Maures s'étoient soulevés. Cette nation perfide n'étoit retenue ni par les liens sacrés du serment , ni par la crainte de perdre leurs otages , qu'ils sacrifioient sans regret , fussent - ils les fils ou les frères de leurs rois. Ils ne restoient en paix qu'autant qu'ils voyoient le vainqueur sur leur frontière. Le nom de Bélisaire les avoit contenus jusqu'alors. Dès qu'ils apprirent que son départ étoit résolu , ils coururent aux armes , et commencèrent leurs ravages , égorgeant les hommes , traînant les femmes et leurs enfans en esclavage. Ce n'étoit dans tout le pays que trouble et désolation. Les soldats romains , postés sur les frontières , n'étoient ni en assez grand nombre, ni assez bien pourvus d'armes et de chevaux pour arrêter ou pour atteindre des brigands déterminés , qui, sans cesse à cheval, après

avoir pillé les campagnes et massacré les habitans 9 disparoissoient avec leur butin pour aller porter ailleurs l'épouvante et la mort. Bélisaire apprit ces désordres dans le moment que la flotte appareilloit ; et , ne pouvant retarder son départ , il fit débarquer Salomon , qu'il chargea de la défense du pays. 11 lui laissa ses plus braves officiers , et la plus grande partie de ses gardes , qui form oient un corps redoutable et renommé pour sa valeur. Peu de temps après , Justinien envoya à Salomon un renfort considérable commandé par Théodore de Gappadoce et par Ildiger.

Proc. Vand. Bélisaire fut reçu à Gonstantinople avec une joie prol'idemœdif. portionnée à la grandeur de ses exploits. L'envie fut rélThtôph 'p ^mte au s^ence> el Justinien , dont il étendoit l'empire , 169, 170. le combla d'honneurs. L'admiration publique se parta- MaUla, p. geojt entre Bélisaire et Gélimer : dans l'un on contem-

Ceforn 7uc P'0** 'e ni0(*e'e ^e k Pms nau*e valeur, de la sagesse ces. dans le conseil, de la promptitude dans l'exécution , de

^[utstas' p' la modestie dans les plus brillans succès ; on voyoit dans Zon. *. 2 > l'autre un exemple éclatant de la fragilité des trônes PMana$. p. les mieux affermis. Le vainqueur et le vaincu portoient 6GijrCasfp. également l'empreinte de la puissance divine, qui avoit »6C- rendu Bélisaire, à la tête de seize mille hommes , supérieur à Gélimer, soutenu de cent soixante mille : c'était le nombre des Vandales qui portoient les armes en Afrique au temps de la descente de Bélbaire. On peut même dire que cette glorieuse conquête fut l'ouvrage de six mille hommes de cavalerie , puisque Bélisaire ne fit aucun usage de son infanterie dans les deux batailles de Décime et de Tricamare. Pour couronner de si grands exploits, Justinien renouvela un honneur qui, depuis le règne d'Auguste, étoit réservé aux empereurs, et à leurs enfans. Il décerna le triomphe à Bélisaire. Ce général , entpuré de sa garde , traversa la ville depuis sa maison jusqu'au Cirque, où l'attendoit l'empereur assis sur un trône élevé. Il marchoit à pied ; mais tout le reste de la

pompe ressembloit à celle des anciens triomphes. On portait devant lui les dépouilles des rois vandales, des vases d'or et d'argent, des armes, des couronnes, des meubles précieux, des robes de pourpre semées de perles et de pierreries, sept grandes corbeilles remplies de monnoies d'or , et le livre des Evangiles tout brillant d'or et de diamans. C'étaient en grande partie les richesses que Genséric avoit enlevées dans le pillage de Rome. Les vases du temple de Jérusalem attiroient surtout les regards. Un Juif qui les considéroit , s'adressant à un des officiers de l'empereur : Ne prétendez pas , lui dit- il , garder ces (résors dans le palais de Constantinople; ils ne peuvent être conservés que dans le lieu où les plaça notre roi Salomon. C'est leur enlèvement sacrilège qui a causé autrefois le pillage de Rome, et depuis peu celui du palais des rois vandales. Ces paroles, rapportées à Justinien, lui firent craindre de retenir ces redoutables dépouilles ; il les envoya aux églises de Jérusalem.

A la suite de Bélisaire marchoient les prisonniers, et à leur têteGélimer , vêtu d'une robe de pourpre, environné de ses parens, et suivi des autres Vandales, dont on avoit choisi les plus grands et les mieux faits. Lorsque le roi captif entra dans le Cirque, et qu'il vit devant lui l'empereur, à droite et à gauche une foule immense que la curiosité avoit attirée, alors, plongé dans une réflexion profonde sur l'état présent de sa fortune» sans laisser échapper une larme ni un soupir, il répéta plusieurs fois ces paroles de l'Ecclésiaste : V anité des vanités , tout est vanité. Dès qu'il fut arrivé aux degrés du trône, ou lui ôîa sa robe de pourpre, et on l'obligea de se prosterner aux pieds de l'empereur, et d'en faire autant devant l'impératrice. Bélisaire , par un effet de sa bonté naturelle , plus attendri du sort de son prisonnier qu'enorgueilli de sa propre gloire, voulut bien le consoler de son humiliation en se prosternant avec

lui. Justinien et Théodora comblèrent de richesses les filles d'Hildéric, et tous les descendans d'Eudocie , fille de Valentinien , et femme d'Hunéric. Pour acquitter la parole de Bélisaire, ils donnèrent à Gélîmer un grand domaine en Galatie , où il vécut dans l'abondance avec sa famille; il auroit été mis au rang des palrices, s'il n'eût refusé de renoncer à l'arianisme. Le triomphe de Bélisaire étoit le premier qu'on eût vu à Gonstantinople. 11 triompha de nouveau an commencement de Tannée suivante lorsqu'il prit possession du consulat. Il fut porté au sénat dans la chaise curule sur les épaules des prisonniers ; et , dans le chemin , il jeta au peuple une grande partie du butin qu'il avoit apporté d'Afrique, des vases d'argent , des ceintures d'or , et d'autres dépouilles précieuses. Mais le plus grand honneur que Justinien fit à Bélisaire , fut de le représenter sur le revers de ses monnoies avec ces mots : Bélisaire , la gloire des Romains. Toute l'histoire de cette guerre, ainsi que la pompe du triomphe, furent peintes en mosaïque dans le vestibule du palais.

Proc. l. i , C'est ainsi que l'Afrique rentra au pouvoir de l'empire cent sept ans après que Genséric y eut transporté sa nation. Cette importante conquête ne coûta que trois mois, à compter depuis le débarquement de Bélisaire jusqu'à la dernière défaite de Gélîmer. 11 fallut quatorze ans aux autres généraux pour l'assurer. Dans ce long intervalle, la paix fut souvent troublée par les séditions des soldats , qu'ils ne pouvoient contenir, et par les incursions des Maures , qui ne craignoient que Bélisaire. La tranquillité ne subsista qu'environ cent ans jusqu'à l'invasion des Sarrasins. Les prisonniers amenés à Constantinople se trouvoient en grand nombre ; pour leur ôter l'espérance de retourner dans leur pays , Justinien en composa cinq corps de cavalerie, qu'il envoya en Orient. La plupart des autres Vandales avoient péri dans les combats. Ceux qui rcstoicnt , s'étant dispersés dans

les diverses contrées de l'Afrique, furent exterminés par les Maures, ou se mêlèrent avec eux, en sorte que cette révolution rapide anéantit en Afrique jusqu'au nom des Vandales. C'eût été alors l'occasion de retourner dans leurs anciennes demeures en Germanie; mais ils manquoient de vaisseaux pour repasser en Europe; et d'ailleurs ils n'y auroient plus retrouvé les descendans de ceux que Godigiscle avoit laissés en Bohème pour garder et cultiver les terres de leurs compatriotes , qui pourroient venir s'y réfugier en cas d'infortune. Cette partie de leur nation avoit été détruite depuis ce temps-là par les autres barbares. C'est un trait digne de mémoire que la bonne foi de ces Vandales sédentaires à l'égard de leurs camarades, séparés d'eux pâr une si vaste étendue de terres et de mers. Lorsqu'ils apprirent que Genséric étoit maître de l'Afrique, ils lui envoyèrent des députés pour le féliciter de ses glorieux succès , et pour lui demander en même temps la propriété des terres dont ils n'étoient I que les gardiens, et qui devenoient inutiles aux Vandales établis dans un climat plus doux et plus fertile. Genséric et ses principaux officiers étaient disposés à leur accorder leur demande, lorsqu'un vieillard, des plus nobles de la nation , et renommé pour sa prudence , leur représenta que , dans les choses humaines , il n'y avoit nulle assurance, rien de ce qui s ubsis toit actuellement qui ne pût changer ; rien qui ne pût arriver de ce qui n'étoit pas encore. Cette réflexion arrêta Genséric ; il congédia les députés avec un refus. Les Vandales firent alors des railleries et du vieillard et du roi , qui portoient la prévoyance jusque sur des accidens impossibles; mais la sagesse de cet avis fut reconnue par leurs descendans, lorsqu'ils se virent dépouillés de leur conquête, et privés de toute retraite.

Chosroè's ne vit pas sans jalousie cet accroissement de Proc pen. l'empire. Il se repentit d'avoir fait la paix, et de n'avoir l'ifom œdif. pas traversé, par une diversion puissante, une expédition /.6. c», s,

4 l4 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

Cod. l. i , si contraire à ses intérêts. Cependant il envoya des am- UNolèl. 36, bassadeurs à Constantinople, et, en félicitant Justinien *Anon Ra ^e ^ v*cto^re » ^ m* demandoit par plaisanterie une part ven. L a , du butin ; elle lui étoit due , disoit-il , parce que , sans

"hlromus. *a Pa'x fa*le avec 'es Perses » jamais les Romains nau- VaUs. re- roient subjugué les Vandales. Justinien , craignant une rum franc ^p^g avec ce prmce belliqueux , lui envoya de riches

présens. Aussitôt après la conquête , il avoit pris des mesures pour la conserver. Voici Tordre qu'il y établit par deux ordonnances datées du treizième d'avril de cette année 534, e* adressées l'une à Archélaûs , l'autre à Bélisaire, avant son départ. L'Afrique fut divisée en sept provinces , la Tingitane , la Mauritanie , la Nuraidie , la province de Garthage , ta Byzacène , la Tripolitaine, et la Sardaigne , qui fut jointe aux autres , parce qu'elle avoit appartenu aux Vandales. Il établit un préfet du prétoire résident à Garthage , et Archélaûs fut pourvu I de cette charge en récompense des services qu'il avoit

rendus en qualité d'intendant de la flotte et de l'armée. Justinien lui recommandoit de veiller à la conservation du pays, de traiter les habitans avec douceur, et de leur faire sentir la différence de l'humanité romaine et de la dureté des Vandales. II régloit les gages et les émolumens des officiers ; et , pour leur ôter tout prétexte de concussion , il taxoit à une somme très-modique ce qu'ils dévoient payer pour l'expédition des brevets de leurs charges, défendant, sous peine de mort, toute exaction au-delà de ce qu'il prescrivoit. La seconde ordonnance concernoit l'ordre militaire : elle établissoit cinq commandons, avec titre de ducs en Tripolitaine, en Byzacène, en Numidie, en Mauritanie et en Sardaigne. Bélisaire avoit ordre de mettre en garnison dans Ceuta autant de soldats qu'il jugeroit à propos , sous le commandement d'un tribun d'une prudence et d'une fidélité reconnue pour garder le détroit de Gadix, et de veiller sur les mouvemens qui se feroient en Espagne et en Gaule,

HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. faS

dont le tribun devoit donner avis au duc de Mauritanie, et celui-ci au préfet du prétoire. L'empereur vouloit aussi qu'on tînt dans le détroit des vaisseaux de course , en tel nombre que Bélisaire jugeroit convenable. Tous ces commandans dévoient non- seulement défendre le pays qui leur étoit confié, mais aussi travailler à reculer les bornes de l'empire et à lui rendre son ancienne étendue. L'empereur fixoit la paie des offices militaires ; il défendoit de faire aucune violence , aucun tort aux habitans. Il permettoit à Bélisaire de faire resserrer l'enceinte des villes et des châteaux sur la frontière , s'il les trouvoit d'une trop grande étendue pour la défense. Dans la première de ces ordonnances on voit que Justinien , encouragé par la réduction de l'Afrique , se flattoit de reconquérir, avec l'aide de la Providence divine, les autres provinces dont les barbares s'étoient rendus maîtres. Il donna aux Africains cinq années pour rentrer en possession des biens qui leur avoient été enlevés par les Vandales. Il voulut que toute l'Afrique ne reconnût d'autres lois que les lois romaines. Jusque - là les dispositions de Justinien annonçoient un gouvernement équitable ; elles furent reçues avec joie. Mais il ne soutint pas long-temps ce ton paternel. Gomme on ne retrouvoit pas le rôle des impositions anciennes que Genséric avoit fait brûler dès le commencement de son règne , l'empereur envoya Typhon et Eustrace pour dresser un nouveau cadastre ; et ces financiers , par un excès de zèle , dont les princes croient quelquefois être l'objet , firent à Justinien l'Afrique si riche et si opulente , qu'elle se trouva bientôt appauvrie.

La plupart des villes tomboient en ruine. Les Vandales avoient d'abord détruit les murailles , et ensuite laissé périr les édifices ; les plus riches d'entre eux, préférant au séjour des villes celui des campagnes. Justinien travailla à les réparer. La grande Leptis étoit presque abandonnée , et ensevelie sous des monceaux de

4 lO HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

sable que la mer y portoît sans cesse. Il la fit découvrir; la releva et l'embellit; mais il en diminua l'enceinte, laissant sous les sables la partie la plus voisine de la mer pour servir comme de boulevard à la nouvelle ville. Il y rétablit le palais que l'empereur Septime Sévère, né en ce lieu , avoit autrefois fait bâtir comme un monument de sa fortune. Après avoir orné Carthage de portiques, de tbermes , d'églises et de monastères , il voulut qu'elle se nommât Justinienne ; et, pour honorer sa femme Théodora , il donna le nom de Théodoriade à la ville de Baga , que Procope place dans la province de Carthage. Adrumète , métropole de la Byzacène , étoit sans murailles , exposée aux incursions des Maures : il la fortifia ; elle prit aussi le nom de Justinienne* La Byzacène fut mise hors d'insulte par les places et les châteaux qu'il releva , ou qu'il fit construire de nouveau sur la frontière. Il mit en état de défense la ville nommée le camp de Trajan en Sar daigne. Le château de Geuta tomboit d'ancienneté : il en fit une place imprenable; et, comme c'étoit la clef de ses états d'Afrique, il le mit sous la protection de la mère de Dieu , en l'honneur de laquelle il fit bâtir une magnifique église. Un plus long détail passeroit les bornes de l'histoire. Il suffira de dire que l'on comptoit en Afrique cent cinquante places bâties ou réparées en divers temps par les ordres de Justinien.

Cod. 1. 1, Les rois vandales, ariens fanatiques, excepté Gonda- V!\JJ.'ù7 e^niond et Hildéric, avoient cruellement persécuté les 5 c* catholiques. Ce dernier prince leur avoit rendu leurs i.atc.ùt 4. églises sans leur en rendre les biens. Justinien rétablit la religion dans tout son éclat. Comme il commençoit à traiter les Goths d'Italie avec moins de ménagement pour les raisons que nous dirons bientôt , il dépouilla les ariens de ce qu'ils avoient usurpé , et le restitua aux églises catholiques , à la charge de payer leur part des impositions. Il défendit aux hérétiques de baptiser ; il

les exclut des magistratures et leur interdit le culte public. Les privilèges de l'église de Carthage furent renouvelés. Il y avoit dans la Tripolitaine des peuplades de Maures encore païens. Les uns étoient depuis longtemps attachés au service de l'empire; on les nommoit, pour cette raison , Pacati ; ils habitaient la ville de Cidama , près de la grande Syrte. Les autres , nommés Gadabilains , vivoient errans et sans dépendance à l'occident de la Tripolitaine. Tons ces barbares embrassèrent la religion chrétienne. Justinien fit bâtir pour l'usage des Gadabitains une grande église dans la ville de Sabaratha , ancienne colonie romaine qu'il enferma de murailles.

Pour ne pas interrompre le récit de la destruction des Proc.anecd. Vandales, j'ai différé de rapporter quelques événemens cj|jf/e/d } p. de l'année 533 , que je rappellerai en ce lieu. Théodora e^'heoph p i\\ un voyage en Bythinie pour aller prendre les bains i58. dans un lieu nommé Pythia , célèbre alors par ses sources d'eaux minérales. Comme elle aimoit d'autant plus le faste et la magnificence que sa première vie en avoit été plus éloignée , elle traîna après elle tout l'appareil de sa grandeur. Sa suite étoit de quatre mille hommes. Les principaux sénateurs ; les chambellans , grand nombre de patrices, entre autres Ménas, ancien préfet du prétoire, et Elie, intendant des finances, faisoient partie du cortège. Accoutumée à faire un mélange de crimes et d'oeuvres extérieures de piété, elle distribua dans sa route beaucoup d'argent aux églises, aux hôpitaux , aux monastères. A son retour, elle donna une preuve éclatante de l'empire qu'elle avoit pris sur son mari. Priscus de Paphlagonic, secrétaire de l'empereur, s'éloit emparé de la confiance de son maître au point de donner de l'ombrage à Théodora. Aussi hautain qu'il étoit riche et puissant , il se croyoit dispensé de ramper devant cette princesse ainsi que les autres courtisans. Elle essaya d'abord de le perdre dans l'esprit de Tempe-

4l8 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.

reur par des rapports calomnieux. Cette voie n'ayant pas réussi , elle le fit enlever, jeter dans un vaisseau, et transporter dans une retraite éloignée , où elle le força de recevoir l'ordre de prêtrise pour le mettre hors d'état de rentrer dans ses emplois. Justinien , subjugué , feignit d'ignorer cette violence ; il oublia Priscus dès qu'il ne le vit plus , ejt n'osa pas même s'informer de ce qu'il étoit devenu.

Pivc. pers. Ce fut un bonheur pour Justinien d'être alors en paix Maieia^'p. *vec la Perse. Le hasard présentait à Chosroës une oc- *i casion favorable de se saisir deDara. Un soldat, nommé

Chr. Alex, # '

Assemani, Jean Cottistis , fut assez hardi pour soulever une partie a ^. Ss! U de *a garnison et pour s'emparer du palais , qui étoit chr. Marc, fortifié comme une citadelle. Il y avoit déjà quatre jours qu'il ordonnoit en maître absolu , lorsque Marnas, évêquede la ville, et Anastase, un des principaux habi tans t excitèrent le reste de la garnison à s'affranchir de cette tyrannie. Les soldats qui n'avoient pas trempé dans le complot montèrent au palais à l'heure de midi , portant chacun un poignard caché sous leur casaque. Mais la crainte de n'être pas les plus forts les retint à l'entrée. Un charcutier qui les avoit suivis, honteux de leur lâcheté, força la porte, son couteau à la main , et blessa le tyran qui accouroit au bruit. Celui-ci , dans le trouble où il étoit, se jeta lui-même entre les mains des soldats, qui le lièrent et le traînèrent à la prison de la ville. Un d'entre eux , craignant que les compagnons de la révolte de Cottistis ne vinssent le délivrer à main armée , le poignarda de son autorité. On brûla le palais, de crainte qu'il ne servît encore de place forte à quelque rebelle. Nous pouvons rapporter à cette année un tremblement de terre qui se fit sentir à Constantinople au mois de novembre. D'autres auteurs le font arriver cinq ans plus tôt. Il commença le soir, et causa une telle alarme , que les habitans passèrent la nuit dans la place de Constantin à implorer la miséricorde divine. Les

sectateurs d'Eutychès , qui étoient en grand nombre parmi le peuple, crïoient : Vivez, Justinien , mais délivrez- nous de ce décret odieux prononcé à Chalcèdoine. Au reste, ce tremblement de terre ne causa aucun dommage. Il fut plus violenta Cyzique, où il détruisit plusieurs édifices. Une comète se montra pendant quelques jours du côté de l'occident.

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