LIVRE TRENTE-SEPTIÈME
Les Goths s'ennuyoient de la paix. Peu accoutumés à An. 4«;. manier la charrue, ils avoient long-temps vécu aux dé- p^\;ntii\ pens de l'empire, et le pillage leur avoit tenu lieu de Ll » c- '» la culture des terres. Resserrés depuis cinq ans dans un Tïteoph.p. coin de laDaceet de la Mœsie, ils languissoient dans l'i- xlpJuYii]ac naction et dans l'indigence. Que deviendrons -nous ? di- 1-^ ^ ^ soient-ils; V empereur est notre ennemi naturel; la 34. a
Thrace est noire magasin de vivres ; c'est en la mois- ■ltf'3°^cfj' sonnant avec nos épées que nous avons subsisté. Main* 1. i3. tenant notre prince est un des généraux de V empire ; il est préfet de la Thrace, et s'est obligé à la défendre ; les honneurs de Théodoric font notre misère ; on lui élève des statues a Constantinople , et nous mourons ici de faim. Périssons, notre roi , devenu consul romain , triomphera de notre perle. Ces murmures vinrent aux oreilles de Théodoric ; il résolut sur-le-champ de rompre avec Zénon. Cet empereur, qui étoit plus à craindre à ceux qui Tavoient servi avec plus de zèle , lui en donnoit sans cesse occasion par les mauvais desseins qu'il tramoit contre les Goths et contre Théodoric luimême. Le roi des Goths se mit donc en campagne avec ses trgupes : il brûla tout ce qui se rencontroit sur son passage ; et, ayant surpris lagarnison deSélymbrie, dont il se rendit maître , il s'avança jusqu'au bourg de Melantias , à quatre lieues de Constantinople. Il fit couper l'aqueduc qui fournissoit de l'eau à la ville , et demeura plusieurs jours en ce lieu, s'occupant de tous les préparatifs d'un siège.
Zénon, qui se sentait peu de forces, et encore moins Anon.VaUs. de courage, crut qu'il étoit plus facile d'apaiser cet en- i'°\'c. i°, /•
104 lltSTOIRK DU «AS-EMPIRE.
Theoph. p. nerai que de le vaincre. Il lui fit proposer une entre- Jorn.de reb. vue; et Théodoric, sans autre sûreté que la timidité de Ydèm dïsuc- ^empereur et la terreur qu'inspiroient ses troupes toutes cess.regn. prêtes à forcer la ville, entra dans Constantinople, et se imp?°w:cid. rendit au palais. Il se défendit des reproches de Zénon ''rî0, Dar la nécessité où son peuple étoit réduit : et comme
Haro mus* * ...
y aies, re- l'empereur paroissoit l'écouter avec bonté, et l'invitoit rum franc. même à |uj SUgg^rer ies moyens de procurer aux Goths
une meilleure fortune %ilne vous en coûtera que des paroles, repartit Théodoric. L* Italie appartenoit h vos prédécesseurs : c'est le berceau de votre empire. Pourquoi l'abandonnez-vous aux Turcilinges et aux Hérules ? Permettez-moi d'en faite la conquête : si je réussis dans cette entreprise , vous en partagerez l'honneur, et je tiendrai de vous mon nouveau domaine : si je péris, vous y gagnerez la pension annuelle que vous vous êtes engagé à nous payer. Ne vous sero-t-il pas plus glorieux de voir Rome entre les mains de voire fils que de la laisser en proie h un tyran? Cette proposition plut à l'empereur; il éloignoit de lui des alliés incommodes et presque toujours ennemis; il espéroit que les Alpes seroient le tombeau des Goths; et si, Contre toute espérance , ils venoient à réussir , il ne croyoit pas perdre ses droits. Il conféra donc à Théodoric par une pragmatique la possession de l'Italie , et lui en donna l'investiture en le couvrant d'un voile, que Paul diacre appelle un voile sacré. Il lui recommanda le sénat et le peuple romain. * Cnnc. labb. LeS auteurs ne s'accordent pas sur la nature de cette Uaronius. concession. Les Romains ont prétendu que Zenon n enass. .7,ep. VOy0jt Théodoric en Italie que comme son lieutenant
1&0Wjec?8 Pour 'a c0nclu^r'r et *a remettre à l'empereur après la conquête; ou que, s'il en cédoit le domaine, utile au roi des Goths , ce n'étoit qu'une donation à vie , qui ne s'étendoit pas à la postérité de ce prince. Les Goths, au contraire, ont toujours soutenu que c'était une cession
et
absolue et perpétuelle. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après la conquête , les empereurs d'Orient conservèrent sur l'Italie une apparence de souveraineté. On les voit écrire au sénat de Rome, et le sénat, en leur écrivant, reconnaît leur domaine suprême. Voici le commencement d'une lettre du sénat à l'empereur Anastase, en 5i5 : Invincible empereur, si la soumission aux ordres des souverains est ce qui leur plaît davantage , vous seriez satisfait de la joie avec laquelle votre sénat a reçu vos oracles sacrés. Nous y avons encore été engagés par notre maître l'invincible roi Théodoric, votre fis, qui nous a ordonné de vous obéir; et nous regardons comme le comble de vos bienfaits V honneur que vous nous faites de nous croire dignes de recevoir des ordres de votre part Ce langage n'est-il pas celui de la soumission , et même de la plus basse servitude ? Théodoric se donna beaucoup de mouvement pour obtenir de l'empereur la confirmation du titre de roi d'Italie, qui lui fut long-temps refusé par Anastase. II reste encore des inscriptions de monumens érigés en Italie sous son règne , dans lesquelles le nom de Zénon Auguste est mis avant celui du roi tres-glorieux , Théodoric. Je serois porté à croire que Zénon , prince inconsidéré et peu prévoyant, qui d'ailleurs doutoit fort du succès de l'entreprise , abandonna au hasard toutes les suites de cette concession; et que Théodoric, devenu maître de l'Italie , sentant son indépepdance réelle , voulut bien , pour éviter d'être troublé dans sa possession , condescendre à des formalités sans conséquence » et laisser les empereurs se repaître de déférences chimériques. Il faisoit nommer les consuls par le sénat de Rome ; mais il donnoit avis de leur élection à l'empereur , et lui demandoit son agrément. Ces ménagemens xi 'empêchèrent pas le roi des Gothsde prendre les armes contre l'empereur, lorsqu'il s'y crut obligé, soit pour soutenir son honneur , soit pour défendre ses états. Ses
successeurs ont manifestement reconnu le domaine suprême des empereurs. On conserve de leurs monnoies qui portent leur nom au revers de la tête de Justin ien. FMnod.pa- Théodoric, charmé du projet d'une si brillante expé- "cassiod.chr. dition , retourna aussitôt à Noves pour se disposer à quit- JpluLdilc ter ^ ^œs*e- ^ éi0lt jaloux de voir que les Hé ru les, nation de gesth. inconnue , se fussent rendus maîtres de l'Italie, et qu'O- ^y-1' c' Joacre y dominât tranquillement depuis dix années,
tm S°occid *ancas ^Ue 'es Goths, qui en avoient été les premiers /. i5. conquérons, n'y avoient pas conservé un pouce de terre.
C'était la conquête d'Alaric qu'il prétendoit recouvrer. rum franc. Frédéric, fils du roidesRuges, qui s'étoit réfugié auprès de Tili. Odoac. lui après la défaite de son père , l'animoit encore contre Odoacre. LesRuges habitoient au-delà du Danube , visà-vis du Norique, dont ils occupoient une partie, et désoloient le reste par des incursions continuelles. Odoacre marcha contre eux, les défit dans une sanglante bataille, et emmena en Italie grand nombre de prisonniers, entre lesquels était leur roi Féléthée , nommé aussi Phéba ou Fava , parent de Théodoric , et Gisa sa femme , princesse arienne , et très-cruelle à l'égard des catholiques. Le vainqueur rentra dans Ravenne avec toute la pompe d'un triomphe. Féléthée , chargé de chaînes , marchoit devant le char ; il eut ensuite la tête tranchée, selon l'ancien usage des Romains. Gisa fut enfermée dans une prison. Mais Frédéric leur fils, qui s'étoit échappé delà défaite, étant revenu dans le pays, Odoacre envoya contre lui son frère Onulphe avec une puissante armée; Frédéric prit la fuite, et se retira auprès de Théodoric, qu'il pressa vivement de passer au plus tôt en Italie.
A*. 488. L'année suivante fut employée presque tout entière Ennod. pa- à faire les préparatifs d'une si importante expédition. An 'on.VaUs. L'hiver étoit déjà venu lorsque Théodoric se mit en ^o^dtrtb cnemm* ^e n ^t0lt point la marche d'une armée , cé- S€t. c. 57. toit une nation entière qui alloit conquérir un nouvel
établissement. Les Goths, pleins de confiance dans la Proc. Goth:
sagesse et dans la valeur de lenr chef, abandonnent avec ljartm des cris de joie les villes et les campagnes de la Dace et yf'*'^ de la Mœsie ; ils se rendent à Noves sons les drapeaux œdif. /.3, c. de leur roi , et partent ensemble chargés de leurs armes, 7'pauudiac. qui font toute leur espérance , et suivis des vieillards , l ^ h £ des femmes et des en fans, qu'ils transportent sur des Thend. c. 4. chariots avec leur bagage. Il y en eut cependant, mais ^nTl^ïl en petit nombre, qui, soit par attachement pour les raies, repays de leur naissance, soit par défiance du succès, C* n'accompagnèrent pas Théodoric. Quelques-uns remontèrent vers le Bosphore cimmérien, où, sans bâtir ni ville, ni villages, ils vivoient dispersés dans les campagnes, s1 occupant de la culture. Alliés fidèles des Romains , ils conservèrent dans ce climat fertile la douceur de leur caractère sans rien perdre de leur bravoure. Du temps de Justinien , ils étoient au nombre de trois mille , aussi bons soldats que bons laboureurs , et toujours prêts à servir l'empire. Pour les mettre à couvert d'insulte de la part des barbares voisins, Justinien fit fermer de murailles les gorges des montagnes dont ils étoient environnés.
Je pourrois abandonner ici Théodoric, et me con-1 tenter de marquer en un mot le succès de son entreprise. Mais si le détail où je vais entrer^ur ses actions guerrières et sur sa conduite politique est regardé comme une disgression dans mon ouvrage , on la pardonnera sans peine à l'importance de la matière ; et j'espère même que le lecteur me saura gré de le détourner pendant quelque temps de la vue de Zénon et de son successeur pour fixer ses yeux sur un des princes les plus accomplis qui furent jamais. D'ailleurs l'histoire des Goths en Italie a des rapports si essentiels avec celle des ^empereurs , qu'elle en est presque inséparable. Pour ne pas rompre le fil de ces événemens, je les détacherai de l'histoire de l'empire; et, après avoir raconté de suite
les exploits de Théodoric, je donnerai une idée de son gouvernement , excellent modèle d'une monarchie douce, équitable , pleine de vigueur , et se soutenant avec gloire, moius encore par ses forces que par les grandes qualités du souverain.
Théodoric partit pendant P hiver pour arriver en Italie au commencement du printemps. Comme il manquoit de vaisseaux pour traverser la mer Adriatique, il prit la route de Sirmium. Les Goths, qui ne comptoient guère que sur les moissons d'antrai , n'avoient pu emporter les provisions nécessaires pour un voyage si long , et retardé encore par le passage des rivières et par les incommodités de la saison. Après avoir , en peu de jours, consumé leurs subsistances, ils se virent réduits à vivre de pillage et de chasse ; et ces deux ressources ne suffisant pas pour une si nombreuse multitude , la famine se fit sentir, et causa la peste. Tel étoit l'état de l'armée lorsque , arrivés à la rivière d'Ulca , ils virent la rive ultérieure hérissée de piques et de javelots. C'étaient les Gépides , qui , à la sollicitation d'Odoacre y venoient fermer le chemin à Théodoric. Leur roi Trasilla , successeur d'Ardaric, se montroit sur le bord , à la tête de ses soldats ; et le passage sembloit impossible. Cependant la faim et le désespoir précipitèrent les Goths dans cette rivière fangeuse , où, se trouvant engagés dans la vase et pouvant à peine se remuer, ils deraeuroient exposés à une grêle de traits. L'eau étoit teinte de leur sang ; ils reculoient déjà , et alloient prendre la fuite , lorsque Théodoric accourant aux bords de la rivière : Si vous voulez passer au travers des ennemis, s'écriat-il , que les plus braves me suivent ; la valeur n'a pas besoin d'une multitude de bras; peu acquièrent la victoire, tous en profitent : levez vos étendards; je veux être connu des ennemis ; je veux être en butte à leurs traits , comme ils vont l'être h mes coups; qtf ils sachent à qui ils doivent se rendre. En même temps il demande
à boire , et s'élance dans le fleuve. La vigueur de sou cheval le porte en un moment à l'autre rive. Tout tombe devant lui , on prend la fuite ; il poursuit les ennemis avec ardeur , d'abord presque seul, bientôt accompagné d'une troupe nombreuse. Le roi des Gépides meurt en combattant ; la nuit sauva les débris de leur armée ; on s'empara des magasins, et les Goths y trouvèrent abondamment de quoi soulager leur faim et se nourrir pendant le reste du voyage. Un escadron de Sarmates passa du côté du vainqueur et suivit sa fortune. Busa , roi des Bulgares, ayant passé le Danube dans le même dessein que Trasilla , n'eut pas un sort plus heureux ; il perdit la vie dans la bataille. Après avoir surmonté tous ces obtacles , Théodoric arriva dans la Vénétie au mois de mars 4$9*
L'Italie étoit tranquille sous la domination d'Odoacre , Ennod. paet ne craignoit rien tant qu'un libérateur. Elle avoit "fjem. L 1 réuni toutes ses forces sous les étendards de ce prince, v2n*nVaUs qui s'étoit avancé au bord du fleuve Sontiùs, aujour- Jom.de reb. d'hui Sonzo , entre Aquilée et les Alpes juliennes , pour ^u/'.5Jic. défendre l'entrée de ses états. Il étoit campé à la tête l- 6d'un pont , vis-à-vis de l'endroit où est maintenant la ûcad*'u&l\ ville deGoritz. Le fleuve étoit profond, le camp bien^^'l' palissade , et plusieurs rois barbares étoient venus join- 1*8"° dre leurs troupes à celles d'Odoacre. Théodoric campa a,C* de l'autre côté, et demeura quelques jours dans cette plaine fertile à refaire ses hommes et ses chevaux. Dès qu'ils eurent repris vigueur , il brusqua le passage du fleuve , livra bataille , défit Odoacre , et l'obligea de se sauver dans son camp. Il se disposoit à l'y forcer , lorsqu'Odoacre, n'espérant pas tenir long-temps derrière des palissades contre un ennemi si vif et si impétueux , sortit à la faveur de la nuit ; et comme les villes d'alentoor, ruinées par Attila , ne pouvoient.lui donner de retraite assurée, il gagna Vérone, et s'y renferma. Le lendemain 28 de mars, Théodoric entra dans le camp
abandonné, et crut dès-lors prendre possession de l'Italie. C'est de ce jour-là qu'il datoit le commencement de son règne, dont l'histoire ne compte les années que de la prise de Ravenne en 4g3.
Ennod.pa- Pour ne point laisser d'ennemis derrière lui, il en- T£siod.chr. voya sommer les villes du voisinage , qui se rendirent j^-^^sans résistance. Il alla ensuite chercher Odoacre; et, Set.e.s7. après quelques jours de marche, il arriva pendant la ^/W.£/iac.^.^ ^ campa près de Vérone, résolu de l'assiéger. Sîgon.tmp. Odoacre, ayant reçu de nouveaux renforts, avoit rendu raies, n- le courage a ses soldats; et, pour leur montrer plus d'asrum franc. Sl)ranceî dès qu'il aperçut au point du jour les pavillons deThéodoric, il sortit de la ville, et marcha en diligence pour surprendre l'ennemi dans son camp. A son approche , les Goths, sans attendre Tordre , courent aux armes; exercés depuis long-temps à toutes les évolutions militaires, ils se rangent en bataille; les trompettes sonnent la charge; on éveille Théodoric qui reposoit dans sa tente ; sa femme et sa mère, qu'il conduisoit avec lui, effrayées de cette attaque imprévue, poussent des cris de désespoir. Il les rassure en prenant ses armes; il vole à la tête des combattans, et trouve ses Goths enfoncés et prêts à fuir. Sa présence les ranime, et porte la terreur dans le cœur des soldats d'Odoacre; ceux-ci fuient à leur tour; des bataillons entiers sont précipités dans l'Adige , et engloutis dans ses eaux. Odoacre , après les plus grands efforts de valeur, est entraîné dans Vérone par les fuyards. Les vainqueurs, acharnés à la poursuite, y entrent pêle-mêle avec les vaincus; et les habitans, saisis d'effroi, se soumettent au roi des Goths, tandis qu'Odoacre traverse la ville et é' enfuit par la porte opposée, avec le peu de troupes qui avoient échappé au fer ennemi : Anon. Vales. Dans cette extrémité, Odoacre courut à Rome, perw^nno</' pa' suadé que s'il conservoit cette ville, l'empire de l'Italie hienu viux n étoit pas perdu pour lui ; mais il en trouva les portes Vaui.diac. fermées; et les habitans lui déclarèrent du haut des murs
qu'ils ne reconnoissoient pour maître que celui envoyé Anon. Gup. par l'empereur. Irrité de cet affront, il fil le dégât dans irf's°^c^e les environs, et regagna Bavenne , Tunique place où il /. i5. pût se défendre. Cependant Théodoric étendoit sa con- art! i^f^ quête ; il marcha vers Milan , où commandoît Tufa , général des armées d'Odoacre. Dans la consternation où étoient les habitans, que l'évêque Laurent exhortoit à reconnoître le bras de Dieu dans la défaite d'Odoacre, Tufa n'osa soutenir un siège ; il se rendit avec ses troupes , et offrit de les employer au service de Théodoric. Epiphane, évêque de Pavie , craignant pour son troupeau , vint aussi rendre hommage au vainqueur. Ce prince le reçut avec respect; et la première fois qu'il le vit : Voici, dit-il à ses officiers, le plus fort rempart de Pavie ; cet homme , dont l'extérieur est si simple , n'a pas son semblable dans l'univers. Cest pour nous un grand avantage de l'avoir vu. Nous pouvons lui confier nos femmes et nos enfans, et ne songer qu'à la guerre. Tufa ne s'étoit livré à Théodoric que pour mieux servir Odoacre ; il sut si bien s'insinuer dans la confiance de son nouveau maître, que Théodoric lui laissa le commandement des troupes avec lesquelles il s'étoit rendu. Il lui ordonna même d'en prendre une partie pour aller réduire Faënza , qui n'étoit qu'à six lieues de Ravenne. Plusieurs officiers de l'armée des Goths voulurent accompagner Tufa dans cette expédition , espérant profiter du pillage. Odoacre, sur les avis secrets de son général, et oit venu s'enfermer dans cette place comme pour la défendre: mais, dès que Tufa fut en présence, il remit entre les mains d'Odoacre et les troupes et les officiers goths qui l'avoient suivi. Ils furent chargés de fers , et conduits dans les prisons de Ravenne. Cette trahison inspira une cruelle défiance à Théodoric ; il fit massacrer tout le reste des soldats de Tufa, qu'il avoit repartis en divers quartiers; et ayant* rassemblé ses troupes affoiblies par deux batailles, il se retira dans Pavie. C'étoit
la place la plus forte de cette contrée; et Théodoric y ajouta de nouvelles fortifications. Mais la ville étoît trop petite pour loger commodément tant de soldats , qui , sans compter leur famille, traînoient avec eux un grand nombre do»prisonniers ; en sorte que les habitans éproavoient tous les fours des insultes et des mauvais traitemens de la part des Goths. Epiphane remédioit à tous ces maux ; il nourrissoit les indigens, rachetoit les prisonniers, prenoit soin des blessés et des malades , adoui cissoit par ses largesses la dureté des vainqueurs. Tant que dura cette guerre il sut se maintenir entre les deux princes rivaux ; et malgré la haine qui animoit les deux partis , il s'en fit également aimer par l'universalité de son zèle et sa charité épiscopale.
Ennod. vit. Théodoric , pendant l'hiver qu'il passa dans Pavie , MemdtLau- s'occupa des préparatifs de la campagne suivante. Il se ^idm eu- Procura k secours d'Alaric , roi des Visigoths , qui procharût. mit de lui envoyer ses meilleures troupes dès que la Paul. diac. saison aiiro;t ouvert le passage des Alpes. Mais Gondev aies, re- baud, roi des Bourguignons, qui espéroit s'enrichir par ?5? m le ravage , fut plus prompt à se mettre en mouvement. Irt!'™0"0' S°us prétexte d'accourir au secours d'Odoacre, il passa en Ligurie , pillant les villes et les campagnes , massacrant une partie des habitans , réduisant l'autre en esclavage. Il entroit comme ami dans les villes, et les traitoit en ennemi. Enfin, chargé de butin, et traînant avec lui une multitude de prisonniers , il repassa les Alpes, ne laissant aux deux princes qui se disputoient la possession de cette contrée que des villes désertes et des campagnes désolées. Les évêques jusqu'à ce temps-là n'avoient secouru leur troupeau que par les armes spirituelles ; ils ne leur avoient ouvert d'autre asile que les églises. Ils commencèrent alors à bâtir des forteresses et des châteaux pour mettre leurs peuples à l'abri de la violence. Honorât , évêque de Novare, en donna l'exemple ; et dans la suite ces châteaux devinrent souvent
des places de défense contre les légitimes souverains.
Le retour de Tufa et la retraite de Théodoric! dans Ennod. vit. Pavie avoient ranimé les espérances d1Odoacre. Il se Anon 'vaies. rendit à Crémone, et s'avança{jusqu'à Milan , qu'il sac- Caf£f^ cagea pour punir les habitans d'avoir reçu Théodoric. Jranc. L'évêque Laurent ressentit les effets de sa colère ; cepen- jrui.Odoac* dant ce prince , naturellement porté à la clémence, luiar<* **' laissa la vie. Ensuite il alla mettre le siège devant Pavie, où Théodoric se défendit avec vigueur : Odoacre avoit l'avantage du nombre des troupes ; mais tout se m hl oit conspirer contre ce malheureux prince. Les pluies continuelles ruinoient ses travaux ; la division se mit dans son armée , et ses soldats étoient plus acharnés à s'entretuer qu'à combattre les ennemis ; ce qui le força de lever le siège. En ce moment arriva le secours d'Alaric. Théodoric , se trouvant assez fort pour tenir la campagne , se mit à la poursuite d'Odoacre. Les deux armées se rencontrèrent au bord de l'Adda , le 1 1 août 490. Le combat fut opiniâtre , et le carnage affreux de part et d'autre. Enfin Odoacre, vaincu, s'enfuit à Ravenne, résolu de s'y défendre jusqu'à la mort , sans tenter désormais la fortune des batailles. Cette victoire assuroit k Théodoric la conquête de tout le pays. Il envoya aussitôt à Zenon Festus Niger pour lui demander la permission de prendre le titre de roi d'Italie. Mais Zénon, jaloux des succès de Théodoric , différa de jour en jour , et mourut avant que d'avoir donné sa réponse.
Le vainqueur, de retour à Pavie , laissa sous la garde Cassiod.chr. d'Epiphane , sa mère, sa femme et sa sœur-, avec les f™'c G°th' femmes, les enfans, les vieillards et les bagages inutiles Anon.Valnpour un siège. Il laissa dans la ville une garnison fanc^0 Kuges : c'étoit une nation féroce ; mais le saint évêque vu' sut si bien les adoucir, que trois ans après ils ne purent Jom. de ni. le quitter sans verser des larmes. Après ces dispositions, %n'0cnt cu»p. Théodoric alla mettre le siège devant Ravenne. Plus il f"g- diacétoit difficile d'attaquer cette ville environnée de fleuves &gon. d%
ll4 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
împ. occid. et de marais, pras aussi il étoit aisé d'en former le blo- Baronius. cas. Théodoric , s'étant campé à trois milles, ferma tous rutnljvànc 'es P^^S6*» en partageant ses troupes en trois corps; il t- 5 en posta un dans un Heu nommé Pinetum, à cause d'une
art. »4, i5. fotèi de pins ; un autre près d une maison de campagne des empereurs, qu'on nom moi t k Petit-Palais, et le troisième à la tête d'un pont appelé le pont Candldius, sur le fleuve nommé Utis. Comme la ville étoit bien pourvue de vivres , et que le port , quoiqu'en grande partie déjà bouché par les sables , donnoit néanmoins encore enèrée à des barques légères , le siège dura deux ans, et demi. Odoacre faisoit pendant la nuit de fréquentes sorties; et quoiqu'il fut toujours repoussé, il ne rentrait guère dans la ville sans avoir signalé son courage et causé quelque perte aux assiégea os. Le 1 5 de juillet , vers la fin de la première année du siège, étant sorti de buâI à la tête des Hérules , il vint attaquer le quartier du pont Candidius. Il força les retranchemens, et lesGoths fuyoient devant hii , lorsque Théodoric , qui campoit à Pinétum, accourant à toute bride, rendit le cœur à ses soldats., et repoussa les ennemis dans la ville avec un grand carnage. Levila ,chef des Hérules, fut tué en passant l'Utis.
Théodoric, prévoyant que le siège seroit long , donna ses ordres pour le continuer avec sûreté; et, laissant devant Ravenne une partie de ses troupes, il partit avec le reste, à dessein de réduire les villes qui tenoient encore pour Odoacre. II étoit le vingt-deuxième d'août à Pavie ; çt il passa une année à soumettre les places des deux côtés du Pô, dans toute la longueur de ce fleuve. $étant rendu maître de Rimhii, il y trouva des barques qu'il fit conduire à Ravenne pour fermer l'entrée du port, et ôter à la ville tonte communication avec la mer. Tout roi obéissoit dans l'Emilie et la Flaminie, à l'exception de Césène, où. commandoit Libérius , officier brave et fidèle, La terreur s'étoit répandue jusqu'aux ex-
trémités de l'Italie. Un grand nombre de villes, et Rome elle-même, envoyèrent des députés an roi des Golhs pour l'assurer de leur soumission. Gondamond, roi des Vandales, successeur de son oncle Hunéric , regrettant la perte de la Sicile que Genséric avoit cédée à Odoacre, s'efforçoit de la reconquérir. Les succès de Théodoric arrêtèrent ses ravages : il lui demanda la paix, et l'obtint en renonçant à ses prétentions.
Le siège conlinuoit avec lenteur. Les assiégés et les ^»on. vaUs. assiegeans etoient également tatigues. Depuis que le port Marcel, chr. étoit fermé , la famine se faisoit sentir dans la ville ; elle p'^f' VIU s'accrut à un tel point, que le boisseau de blé valoit six Vioc. Goth. pièces d'or, qui font environ quatre-vingts livres de notre j0rn.cje\'-cb. xnonnoie, et que les habitans furent réduits à manger S^^5? les cuirs et tout ce qu'une faim extrême peut transfor- nî. mer en aliment. Théodoric étoit revenu devant Ravenne f'îuîavec toute sa famille, le 29 d'août, au commencement de c^;//^;c la troisième année du siège, et il pressoit la ville avec /. 6." ^ une nouvelle vigueur. Jean, évêque de Ravenne , après i.'Ts. avoir long-temps exhorté Odoacre, lui persuada enfin Baronius. de traiter avec Théodoric , et se chargea de la négocia- non Jranc. tion. Après de longs débats, Odoacre se réduisit à céder xliLodoac. Ravenne et toute l'Italie, à condition qu'il partageroit *"i. *5. avec Théodoric le titre de roi et les honneurs de la royauté; il donna son fils Thélane en otag*. Cet accord fut conclu le 27 de février 4g3 , et confirmé par le serment des deux princes. Le cinquième de mars suivant, Théodoric entra dans Ravenne , précédé de Tévêque et du clergé, qui étoient venus au-devant de lui, portant les reliques des saints. Il prit aussitôt le titre de roi , sans attendre l'agrément de l'empereur Anastase, que Festus Niger, son agent, sollicitoit à Constantînople. Anastase avoit succédé à Zénon , mort en 491* Odoacre fut d'abord traité avec amitié : il logeoit avec Théodoric dans le palais. Mais on ne vit jamais plus sensiblement combien est violente et cruelle la jalousie de la souveraineté. Peu
Il6 HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
de jours après, Théoiioric ayant invité Odoacre à un repas, le tua de sa propre main. Le fils, les parens, les principaux officiers de ce prince infortuné furent massacrés le même jour avec leurs en fans; meurtre barbare, que les auteurs favorables à Théodoric tâchent d'excuser en disant qu'il avoit découvert un complot formé contre sa vie. Mais des écrivains qu'on ne peut soupçonner de partialité traitent ce forfait d'assassinat commis contre la loi des sermens. Il a fallu trente ans de vertus et d'actions les plus éclatantes pour couvrir une tache si noire , et les derniers temps de la vie de Théodoric présenteront encore des cruautés. Héros accompli dans le cours d'un long règne, il le commença et le finit comme un tyran. Une fin si tragique relève la mémoire d'Odoacre. Ce conquérant , qui , de tous les princes de ce tempslà , étoit le plus semblable à son vainqueur , paroît encore plus grand parce qu'il fut malheureux. EnnoJ. Pa- Après la mort d'Odoacre , Théodoric n'eut plus besoin nï?/em. vie. de tirer l épée- Toute l'Italie le reconnut pour maître. EpiJem de ^ibérius rendil Césène. La Rhétie , le Norique , la Dal- Laur. matie se rangèrent sous ses lois. Les Siciliens et les Bru* ep?SÏ6; i ^ens refusoient seuls de lui obéir ; mais Gassiodore , pour
2roV Coth *°rS rel*r* sur ses terres à l'extrémité méridionale de l.uc.\. ' l'Italie , fit usage de son éloquence pour les déterminer à ^au/. diac. se soumettre, leur représentant qu'il y auroit de la folie à Baronîus. prétendre se maintenir contre des forces qui avoient mm jhanci abattu Odoacre. Frédéric , après avoir servi Théodoric . pendant la guerre, étoit retourné dans ses états avec les Teturo i* Ruges qui avoient gardé Pavie. Il ne se vit pas plus tôt Ti^cïsf*4*' rétabli , qu'à l'imitation de son père , il se mita ravager le Norique. Théodoric envoya contre lui une armée qui. le défit , chassa les Ruges de la contrée , et les fit passer en Italie pour repeupler les pays que la guerre avoit désolés. Les Hérules et les Turcilinges, soldats d'Odoacre, ne pouvoient que donner de perpétuelles inquiétudes : comme ils étoient en droit d'accuser Théodoric de par-
jure , nuls sermens n'étoient capables de l'assurer de leur fidélité. Il prit le parti de- les éloigner, et leur assigna pour demeure le pays qu'on nomme aujourd'hui le Piémont Il étoit resté en Germanie d'autres Hernies qui n'avoient pas suivi Odoacre; Théodoric fit alliance avec eux en adoptant leur roi pour son fils d'armes. À l'exemple d'Odoacre, il établit les Goths en leur donnant le tiers de toutes les terres d'Italie ; partage plus équitable que celui des Visigoths, qui , dans les provinces conquises en Gaule et en Espagne , n'avoient laissé que le tiers des fonds aux anciens habitans. Ce fut alors que , du mélange de la langue romaine et des différens idiomes germaniques se forma le jargon barbare qui a donné naissance à la langue italienne , devenue ensuite, grâces aux heureux génies qui l'ont cultivée, une des plus parfaites et des plus agréables de l'Europe. Telle fut en Italie la fondation du royaume des Ostrogoths , qui ne subsista que soixante ans. Gomme Théodoric prévoyoit que la jalousie des empereurs ne le laisseroit pas jouir paisiblement de sa conquête, il préféra le séjour de Ravenne à celui de Rome , parce que le voisinage de la mer Adriatique le mettoit plus à portée de s'opposer à leurs entreprises. Je vais maintenant tracer le portrait de ce grand prince, et faire connoître son gouvernement , autant que les auteurs de ce temps- là, dans leurs ébauches confuses, peuvent fournir de lumières sur un sujet digne d'être traité par les plus habiles historiens. ^ ,
Théodoric se nommoit, dans la langue de sa nation , i., -7 i. \ , Diétérich, comme son père Théodémir s'étoit nomraé^yfl/a Diethmar. Les auteurs septentrionaux l'appellent Théo- ^ocGom. doric de Vérone , parce qu'ayant remporté près de Vé- Tutopk.p. rone la victoire qui décida de son établissement en Ita- Xjolj.nt<ie)c0 lie , il aima cette ville , y fit quelquefois sa demeure , et selr c. 5. prit soin de l'embellir. Il avoit le teint vif et animé, un nf™toU'/,a' air majestueux , une taille avantageuse , le regard serein. ru'ma£es' 7 r- Il étoit terrible dans sa colère , doux et aimable dans la £ 6
CochLvit. société. Libéral et même magnifique,]! n'est imoit les poings- richesses que pour Jes répandre à propos. Aussi grand Cochl a l P°''ll9lie °*ne grand capitaine , il chercha la paix et sut a4»- faire la guerre. La plupart des écrivains ont avancé, sur
la foi d'un auteur anonyme, que Théodoric n'avoit aucune teinture des lettres; qu'il ne savoit même ni lire ni écrire ; qu'il se servoit d'une lame d*or percée à jour des cinq lettres Théod, et que, passant la plume dans ces vides , il formoit ainsi sa signature ; ils ajoutent, d'après Procope, qu'il ne vouloit pas que les Goths envoyassent leurs enfans aux écoles, disant qu'ils ne verroient jamais sans crainte la pointe d'une ipée, s'ils avoient une fois appris à trembler sous la férule. Mais Procope s'attache moins au vrai qu'au merveilleux ; et le récit de l'anonyme est visiblement copié d'après ce qu'on rapporte de l'empereur Justin, dont l'ignorance n'est pas douteuse. Théophane dit au contraire que Théodoric étoit fort instruit, et que pendant les dix années qu'il avoit passées à Constantinople dans sa première jeunesse, il avoit pris les leçons des plus habiles maîtres : ce qui en effet est beaucoup plus conforme à un génie actif, pénétrant et avide de gloire. Ce prince remit les arts en vigueur: il fonda des prix pour ceux qui s'y distinguoient. Comme il savoit faire de grandes choses , il honoroit ceux qui savoient les écrire et les transmettre à la postérité. Il prit soin de faire instruire sa fille Amalasonte et sa nièce Amalaberge. Son neveu Théodat se livra sous ses yeux à l'étude des lettres et de la philosophie. Ce fut la science qui procura la faveur de Théodoric et la dignité de consul au célèbre Boëce. Dans la lettre que ce prince écrit à Vénantius , en lui conférant la charge de comte des domestiques , il le loue de son attachement à l'étude : il dit que les lettres ajoutent un nouveau lustre à la plus haute naissance : que leur suffrage rend un homme digne des plus grands honneurs. Il l'exhorte à continuer de les cultiver, pour mériter encore de nouvelles récompenses;
HISTOIRE DU BAS-EMPIRE. lit)
il tient le même langage dans plusieurs autres de ses lettres. Cétoit,à la vérité, Cassiodore qui écrivoitaunoni de Théodoric ; mais le secrétaire n'auroit-ii pas rendu le prince ridicule s'il eût mis des éloges si pompeux de la littérature dans la bouche d'un prince ignorant? Bailleurs les Goths étoient fort éloignés de cette grossièreté que Procope leur attribue. Dion Cassius, qui avoit composé une histoire générale des Goths, séduit apparemment par la prévention qu'inspire à un historien l'amour de son propre ouvrage, alloit jusqu'à les comparer aux G recs pour la science et la sagesse.
Le mauvais gouvernement des derniers empereurs Cassîod.\l. i, avoit fait de l'Italie un théâtre de sanglantes révolutions. efp 'aj ' j ! On peut dire que les barbares, en s'en rendant les mat- /.3,«>.ao, très, en avoîent été les libérateurs. Elle commençoit à 4, ep. 14; /. respirer sous Odoacre ; sa tranquillité devint plus assu- J,»^* ^oth rée sous le règne de Théodoric : elle se crut libre , parce t. c- 6qu'elle se vit gouvernée par des lois. Les Golbs ne trai- chmn.jUx. tèrent pas l'Italie comme les autres barbares a voient Sis?p-*«ip>
. , . . . occid.L i5.
traité leurs conquêtes : ils ne touchèrent pas à la condi- Pales. tion des personnes. Théodoric ne voulut pas régner en "T. ^,auc' conquérant, mais en roi. Il honora le sénat ; les charges 9iannonê »
1 11. .1 • i 1 hisuneap.L
furent données aux plus dignes ; il avançoit les descen- 3 , c.a. dans des maisons nobles , et comptoit pour services ren- ^e^^atu^' dus à sa personne ceux que leurs ancêtres avoient rendus à l'état. Il déclara que les naturels du pays lui seroient aussi chers que ses anciens sujets , et qu'il ne donneroit de préférence qu'à ceux qui seroient plus fidèles à observer les lois : Nous détestons , dit -il, les oppresseurs ; ce n'est pas la force qui doit régner, c'est la justice. Pourquoi établissons -nous des tribunaux, si ce n'est pour désarmer la violence ? Vous êtes réunis sous le même empire; que vos cœurs soient unis ; les Goths doivent aimer les Romains comme leurs voisins et leurs frères : et les Romains doivent chérir les Goths comme leurs défenseurs. Les Goths f après avoir reçu
fonds, prétendoient être exempts, et rejetaient les taxes sur les Romains. Théodoric les obligea de payer leur quote-part : Ils ont mauvaise grâce , disoit-il, de vouloir s'affranchir des tributs ; j'en paie plus qu'eux : car je regarde comme un tribut les soulagemens que je dois h ceux qui sont dans l'indigence. Il n'imposoit sur ses sujets que des taxes proportionnées à leurs forces; et, sans examiner s'il étoit en droit de les exiger, il les recevoit comme des présens. Ayant appris que les sénateurs se dispensoient des contributions , et que le fardeau des charges publiques retomboit entièrement sur les pauvres , il leur en fît une forte réprimande , et leur ordonna , par un édit, de remplir leurs obligations, promettant de faire droit sur les plaintes des pauvres , et même de les prévenir par une prompte justice. Il fit fleurir le commerce , que les troubles précédens a voient entièrement ruiné, et prit un soin particulier d'attirer en Italie les marchands étrangers. Le trésor public, qu'il trouva vide, fut bientôt rempli par une sage économie. L'abondance revint sous un gouvernement équitable ; soixante sacs de blé ne se vendoient le plus souvent qu'une pièce d'or , qui faisoît treize à quatorze francs de notre monnoie. C'étoit aussi le prix ordinaire de trente amphores de vin , c'est-à-dire, d'environ quatre de nos muids. Il veilloit avec tant de soin à la sûreté publique , que la nuit comme le jour on pouvoit voyager sans crainte ; les maisons de campagne étoient aussi assurées que des forteresses , et les portes des villes furent inutiles pendant son règne. Ce n'étoit que pour se donner un air d'autorité qu'Anastase recommandoit souvent à Théodoric de ménager le sénat , de suivre les lois des empereurs, et de maintenir la concorde entre ses sujets. Cet empereur avoit lui-même plus besoin de ces avis que le roi des Goths.
Les lois romaines n'éprouvèrent d'autre changement que d'être exécutées avec plus d'exactitude. Noire dessein, dit ce prince dans une de ses lettres , n'est pas de
conquérir , mais de rendre les peuples heureux. Notre triomphe est de faire régner sur eux leurs propres lois. Quels fruits retireront-ils de notre conquête ; que gagneront-ils a être délivrés des barbares s'ils ne trouvent en nous que d'autres barbares qui veuillent les assujettir h leurs usages et h leurs coutumes ? Oh la justice tient le sceptre , les droits ne sont pas confondus. Le défenseur de la liberté ne se propose pas de faire des esclaves. Que les autres conquérons pillent ou détruisent les villes dont ils se sont rendus maîtres ; pour nous, notre intention est de traiter les vaincus de manière qu'ils regrettent de n'avoir pas été vaincus plus tôt. Dans ces principes, il laissa subsister les dispositions du droit romain ; l'édit célèbre qu'il publia en cent cinquante - quatre articles y est presque entièrement conforme. Il prit l'habillement romain; il conserva les mêmes magistrats, et ne fit aucun changement à la police ni à la division des provinces; elles continuèrent d'avoir leurs consulaires, leurs correcteurs, leurs présidens, qui étoient choisis d'entre les Romains. Il établit de plus dans chaque ville et dans chaque bourg , grand ou petit , un comte ou magistrat inférieur, afin d'épargner aux habitans la peine et la dépense de se transporter au loin pour l'expédition des affaires courantes. Il permit aux Goths de conserver leurs coutumes particulières. Mais , pour les objets importans, tels que les successions, les contrats, les délits et les peines , il voulut que les Goths mêmes fussent soumis à la loi romaine. Tel étoit l'ordre judiciaire : dans chaque lieu , le comte goth jugeoit seul les différends qui survenoient entre deux Goths; si la querelle étoit entre un Goth et un Romain , le comte prenoit un assesseur romain ; si les deux plaideurs étoient Romains, ils s'adressoient aux juges romains délégués dans toutes les provinces. Il donnoit toute son attention à choisir des magistrats intègres et éclairés ; s'il se trouvoit trompi dans son choix , il punissoit sévèrement leurs injustices »
sans épargner même les préfets du prétoire. Rien ne lui paroissoit plus indigne que d'abuser du pouvoir pour opprimer les inférieurs, et ce crime étoit irrémissible. 11 ne pardonnoit pas plus aux juges qui , soit par négligence, soit par une collusion criminelle, différoient de rendre justice aux opprimés, et favorisoient ainsi les injustes prétentions des personnes puissantes. On en rapporte un exemple louable dans le principe , mais répréhensible par l'excès de sévérité. Pendant qu'il étoit à Rome, une veuve vint se plaindre à lui de ce qu'ayant depuis trois ans un procès contre un sénateur nommé Formus, elle n'a voit pu encore obtenir de jugement. Il fit aussitôt appeler les juges : Si vous ne terminez demain cette affaire , leur dit-il , je vous jugerai vousmêmes. Le lendemain , la sentence fut rendue. La veuve étant venue remercier le prince un cierge allumé à la main, selon la coutume de ce temps-là: Où sont les juges? dit Théodoric. On les amena devant lui: Et pourquoi , leur dit-il avec indignation, avez- vous prolongé pendant trois ans une affaire qui ne vous a coûté qu'un jour de discussion? Après ce reproche, il leur fit trancher la tête. Cet exemple mit en activité tous les tribunaux. On lui attribue un jugement semblable à celui que l'empereur Claude a voit rendu dans une occasion pareille. Une femme mariée en secondes noces refusoit de reconnoître son fils du premier lit. Théodoric, après avoir interrogé le jeune homme, demeura persuadé qu'elle étoit véritablement sa mère; et comme elle s'obstinoit à le nier : Eh bien , dit-il , puisqu'il n'est pas votre fils , je casse votre second mariage , et je vous ordonne de l'épouser. La mère frémit d'horreur, et avoua la vérité. La fureur des duels régnoit en Pannonie; les diverses colonies de Huns, de Suèves , de Gépides qui depuis long-temps se répandoient dans ce pays, y avoient introduit cette coutume barbare, et les procès civils se décidoient souvent par l'épée. Théo-
cloric s'efforça d'étouffer ce monstre naissant. En envoyant le comte Colossée pour gouverner la Pannonie de Sirmium , dont il venoit de se rendre maître, il lui ordonna de détruire cet usage , qu'il nomme abominable , et de montrer que les Goths joignent l'humanité romaine à la valeur nationale : Que les contestations civiles, lui dit-il , ne nous soient pas aussi funestes que les guerres ; h l'égard de nos compatriotes % les armes ne sont faites que pour les défendre. Si l'indigence porte un malheureux à cet excès de rage , retirez-le de la misère ; perdez vous-même pour le conserver : quoi qu'il vous en coûte, ce nf sera pas perdre que de gagner la vie d'un homme. Inspirez à ces âmes féroces la douceur de notre nation ; et que par vos bons traitemens ils s'accoutument à supporter la vie. Ce fut peut-être pour arrêter le cours des assassinats, que les derniers troubles avoient rendus plus communs en Italie, qu'il défendit aux Romains de porter aucune arme, pas même un couteau.
Sa sévérité dans l'exercice de la justice procédoit d'un Ennod.pafonds de bonté qui lui inspiroit l'horreur des actions nf/,m vita injustes. Il étoit naturellement porté à pardonner. Loin Epjpk! de dépouiller ceux qui avoient combattu pour Odoacre, Lmn-cnilo. il répandoit sur eux ses bienfaits. Il est vrai qu'après sa victoire il vouloit d'abord ne donner la liberté romaine qu'à ceux qui avoient suivi son parti , et tenir les autres dans une sorte d'esclavage en leur ôtant le pouvoir de tester et de disposer de leurs biens. Mais Epiphane de Pavie et Laurent de Milan n'eurent pas de peine à le détourner de ce projet , et à obtenir de lui une amnistie générale. Il favorisa le généreux dessein de ces deux prélats , qui , voyant leurs villes ruinées en partie et presque dépeuplées par les fureurs de la guerre, entreprirent de les rétablir lorsque la paix fut rendue. Leurs exhortations et leurs aumônes rappelèrent leurs peuples dispersés. Milan et Pavie recouvrèrent leur ancien lustre. La Liguric avoit été désolée par l'irruption de Gonde-
baud; un nombre infini d'habitans de cette province; traînés au-delà de Alpes, gémissoient dans l'esclavage. Théodoric, pour les en délivrer, employa le ministère d'Epiphane. Ce prélat, respecté des rois, engagea Gondebaud à renvoyer gratuitement ceux qu'il tenoit en sa possession; il paya la rançon des autres, qui étoient tombés en partage aux soldats; et l'argent de Tbéodoric ne suffisant pas, il trouva dans la charité d'une dame gauloise, nommé Syagria , et dans celle d'Avitns, évêque de Vienne , de quoi satisfaire l'avidité des Bourguignons. Il repassa les Alpes, suivi de cette multitude de Liguriens délivrés, et la province fut repeuplée. Quelque temps après, en 496» ce bon prélat mourut des fatigues qu'il avoit essuyées dans un voyage fait à Ravenne pendant l'hiver, pour solliciter la diminution d'un impôt dont la Ligurie étoit surchargée. Il avoit obtenu de Théodoric la remise des deux tiers.
Anon.Valts. Depuis la bataille de l'Adda, Festus Niger, député à ja3.W?<V'1 P' la cour d'Orient, y avoit passé cinq ans à solliciter d'a- Bv7ulUS'r* k°rcî Zénon et ensuite Anastase, de confirmer à Théorum franc, doric le titre de roi, et de lui rendre les ornemens im- Fiêury,hist. périaux qu'Odoacre avoit envoyés à Constantinople. La cccUs. i. 3o , négociation avoit été sans succès; et Festus étoit revenu à
art. ao. °
TUL vie Ravenne en 49S. H fut renvoyé deux ans après; et, sur an.THèmet^ promesse qu'il donna de lui-même, et sans y êtré autorisé par Théodoric , d'engager le pape à recevoir l'hénotique de Zénon , ce qu' Anastase avoit fort à cœur , il obtint la faveur qu'il demandoit. D'ailleurs Anastase avoit alors sur les bras la guerre d'Isaurie ; et , sans renoncer au dessein secret qu'il avoit formé de dépouiller Théodoric , il feignit d'accepter les excuses que ce prince lui faisoit , de n'avoir pas attendu son agrément pour prendre le titre de roi d'Italie.
Casswd.chr. Le nouveau monarque , voulant rétablir le calme dans qîfaT/aS; R°me* rendit, l'année 5oo , dans cette ancienne ca- / 3 9epp\i ' P^a^e ^e l'empire. Son entrée fut un triomphe. Le pape
Sy m m a que , tout le sénat et une foule innombrable de Jnon.VaUs. peuple, sortirent au-devant de lui, et le reçurent avec arcïcïièï*'' les plus vives démonstrations de joie. Quoiqu'il fît pro- chronfession de l'arianisrue . il alla d'abord à réélise de Saint- Siçon. imp. Pierre, d'où il se rendit au sénat. Le sénateur Boëce, °cc^aies. Thomme le plus éloquent de son siècle , prononça l'éloge ™» du prince. Théodoric y répondit avec les grâces qui lui étoient naturelles , en assurant cette auguste compagnie qu'il se feroit toujours un devoir de maintenir sa dignité et ses privilèges. Il alla ensuite au lieu nommé la Palme-dOr, près du grand Cirque, où il harangua le peuple, lui promettant d'observer inviolablement les lois et les sages règlemens des empereurs : il fit graver cette promesse sur une table d'airain , qui fut affichée en public. Il termina cette glorieuse journée par un splendide festin , auquel furent admis tous les sénateurs. Le lendemain il distribua du blé au peuple , et fonda pour les pauvres citoyens une distribution annuelle de cent vingt mille boisseaux. Il assigna encore un fonds pour en fournir tous les ans dix-huit mille à un hôpital voisin de l'église de Saint-Pierre. Les jours suivans il assista aux jeux du Cirque, et visita les divers quartiers de la ville , où , après tant de désastres, il restoit encore assez de merveilles pour lui donner une magnifique idée de la grandeur romaine. Il admira surtout la place Trajane, le Capitole et les aquéducs. Il donna ses soins à la conservation des anciens monumens; ce qui, selon lui , n'étoit pas d'un moindre mérite que d'en construire de nouveaux : Nous devons, disoit-il và V antiquité ces beaux ouvrages : c'est les payer que de les rajeunir. Ce fut pour les entretenir qu'il ordonna que les provinces d'Italie fourniraient tous les ans des matériaux de toute espèce à la ville de Rome , et que les particuliers laisseraient prendre sur leurs terres les pierres inutiles et les marbres de démolition qui pourraient servir à la réparation des murs. Il assigna pour ce même objet
deux cents livres d'or, à prendre tous les ans sur la caisse de l'imposition des vins. Il rétablit les greniers publics, et ces vastes souterrains qui aboutissent au Tibre, et qui, depuis Tarquin le superbe, font encore l'admiration de l'univers. Pour consacrer la mémoire d'un prince si bienfaisant , le sénat lui éleva une statue. Procope fournit ici un trait singulier qui ne se trouve point ailleurs. Il dit que Tbéodoric, voulant conserver une image de la majesté impériale, laissa snbsister dans le palais de Rome les soldats de la garde des empereurs, qu'Odoacre apparemment n'avoit pas détruite. Ils ét oient en grand nombre, sous les différens noms de siletitiaires, de domestiques , de scholaires. Théodoric , sans les obliger à aucun service, continua de leur faire payer leur solde , et ordonna que cette pension alimentaire passerait à leurs fils et à leurs petits-fils. Il ajoute que cet établissement fut aboli par Justinien. Pendant que Tbéodoric étoità.Rome, il découvrit qu'un de ses comtes, nommé Odoin , formoit des desseins contre sa vie : il lui fit trancher la tête dans le palais Sessorien, et retourna à Ravenne , après avoir fait à Rome un séjour de six mois. Les autres villes de l'Italie ne furent pas oubliées. Il en fit relever les murailles. Ce que la guerre ou le nombre des années avoit détruit , ce que la négligence des princes avoit laissé dépérir fut réparé avec solidité et magnificence. Ravenne, Vérone, Pavie, furent ornées de palais, de portiques, de thermes, d'aquéducs, d'amphithéâtres. L'Italie sortoit de ses ruines; après un siècle de désordres, de ravages et d'incendies, elle sembloit renaître de ses cendres avec son ancien éclat. Théodoric ne s'occupoit pas moins de sa sûreté que de sa splendeur : il élcvoit des forteresses pour servir de barrière contre les barbares du nord. La plus célèbre fut celle de Vérnca, qu'il fit bâtir au bord de l'Adige, sur un rocher qui avoit la forme d'une haute tour, plus large par le haut que par le pied. Tant d'où-
vrages ne coûtaient rien à ses peuples. Son économie , son intelligence, et la fidélité des subalternes dans le recouvrement des deniers publics, étaient un fonds inépuisable.
Il avoit conquis l'Italie par les armes. Pour y rétablir Ennod. vit. le bon ordre , il avou> besoin de la paix. Environné de llon 'voUu nations guerrières , il résolut de les attacher à lui par c/j^,c/" * des alliances. Il épousa Àudeflède , sœur de Clovis. Il ep.kw i."ô\ avoit déjà deux filles d'une concnbine; l'une, nommée ^"èo.'V /! Theudigothe, fut femme d'Alaric, roi des Visigoths. II. 5» eP » f* donna l'autre , nommée Ostrogothe , à Sigismond , fils &cp!\ / ' de Gondebaud , roi des Bourguignons. Sa sœur Amal- f ^ fride, veuve d'un seigneur de la nation, duquel elle'-5»* c-5« avoit deux enfans , Théodat et Amalberge, fut deman- /. i. c.s, n". dée par Trasamond , roi des Vandales. Tbéodoric fit J°™'cdeb£b' partir cette princesse avec un magnifique cortège. Il lui "»/»• donna pour. sa garde mille Goths, nobles de naissance, occl 'L *6' et pour le service de sa maison cinq mille hommes , tous gens de guerre. La ville et le promontoire de Lilybée en Sicile lui furent abandonnés pour sa dot. Ce mariage fut heureux tant que Trasamond vécut ; mais Hildéric , son successeur, fit enfermer Amalfride et massacrer tousses Goths, sur le soupçon d'une conjuration formée contre lui. Théodoric , qui vivoit encore , ne se croyant pas en état d'équiper une flotte assez puissante pour porter la guerre en Afrique , laissa cette violence impunie. Amalfride mourut en prison , et les Goths soupçonnèrent que ce n'étoit pas de mort naturelle. Athalaric , successeur de Théodoric, en fit des reproches au roi des Vandales, le menaçant de la guerre, s il ne faiaoit satisfaction à la famille royale des Goths, et à la nation entière. On ne voit dans l'histoire aucun effet de ces menaces. Amalberge , fille d' Amalfride et nièce de Théodoric , fut mariée à Hermanfroi, roi de Thuringe. L'éducation qu'elle avoit reçue ne corrigea point son caractère ambitieux et cruel. Elle porta Hermanfroi à
dépouiller ses frères pour être seul maître de la Thuringe ; et à manquer de parole à Thierri, roi des François, qui l'avoit aidé dans cette guerre, à condition de partager la conquête. Par cette infidélité , Amalberge fut cause de la mort de son mari , que Thierri fit périr, et se vit obligée de se retirer en Italie , où elle passa le reste de ses jours dans l'obscurité.
La princesse la plus illustre de la famille de Théodoric fut Amalasonte, qu'il eut de son mariage avec Audeflède. Elle hérita des vertus de son père ; et, comparable elle-même aux plus grands rois , elle soutint l'honneur de la nation pendant la minorité de son fils Athalaric. Nous aurons occasion dans la suite de faire l'histoire de celte princesse. Théodoric, qui n'a voit point d'enfant mâle , ne voulut point la marier à un roi , de peur d'asservir les Goths à un prince étranger , en lui donnant droit à sa succession. Le mérite d'Eutharic, surnommé Cillica , qui vivoit en Espagne à la cour des rois Visigoths , détermina Théodoric en sa faveur. Eutharic , petit-fils de Bérimond , dont j'ai parlé, étoit de la race des Amales. Théodoric le fit venir à sa cour; et, ayant reconnu par lui-même ce qu'il avoit appris de la renommée , il lui donna sa fille, et lui destina son trône. La valeur de ce prince , sou adresse dans les exercices militaires, son caractère franc, généreux , libéral , lui gagnèrent bientôt le cœur des peuples et l'estime de l'empereur Anastase , qui l'adopta pour son fils d'armes , comme il avoit déjà adopté Théodoric. Justin , successeur d' Anastase, leur fit à tous les deux le même honneur, et accepta Eutharic pour collègue , la première fois qu'il prit lui-même le consulat en 519. Eutharic, étant venu à Rome pour y prendre possession de cette dignité , fut reçu avec la pompe qui convenoit à l'héritier.présomptif de la couronne. Il signala son entrée par des grâces et des largesses. Il donna au peuple romain , pendant plusieurs jours, de magnifiques spectacles, où Von vit un
niSTOIRE DU BAS-EMPIRE. 12Q
grand nombre d'animaux jusqu'alors inconnus, qqe le roi des Vandales lui avoit envoyés d'Afrique. Symmaque , ambassadeur de Justin , et qui se trouva pour lors à Rome , fut étonné de l'opulence et de la politesse des Goths , que les Romains orientaux méprisoient encore comme barbares. Ce fut avec regret qu'on vit partir Eutharic , lorsqu'il retourna à Ravenne, où il renouvela les mêmes fêtes avec encore plus de splendeur. Mais les regrets furent beaucoup plus vifs et plus sensibles quand on apprit , quelque temps après, la mort de ce prince , qui faisoit espérer un règne doux et glorieux.
La politique ordinaire des princes ambitieux est d'ar- Cassiod.l.â, mer les puissances étrangères les unes contre les autres 1 ' ' ' 3 * pour profiler de leurs divisions. Celle de Théodoric étoit A%<?«-«>v^ plus noble et plus digne d'un grand roi. Tandis qu'il faisoit jouir ses peuples des douceurs de la paix , il tra~ vailloit à la maintenir entres les autres princes ; et , lorsqu'il ne pouvoit calmer leurs querelles , il savoit en tirer avantage sans s'engager dans des expéditions pénibles et onéreuses à ses sujets. En prenant le parti des opprimés, il avoit l'art de risquer peu et de gagner beaucoup ; et par sa réputation de justice et de sagesse il s'étoit rendu l'arbitre de l'Europe. Après la bataille de Tolbiac, une partie des Allemands se réfugia dans ses états; il leur assigna des terres en Italie, et les mit à couvert des poursuites de Clovis. Il écrivit même à ce prince pour l'exhorter à faire un usage modéré de la victoire , et à traiter avec humanité les peuples vaincus. Lorsque les premières étincelles de division éclatèrent entre Clovis et Alaric, Théodoric fit tous ses efforts pour les réconcilier ; il prit avec ces deux jeunes monarques le ton de l'autorité paternelle; il leur écrivit des lettres pressantes; et, pour donner plus de poids à sa médiation, il implora celle de tous les rois voisins. Il invita Gondebaud et les rois des Hérules, des Varnes, des Thuringiens, à se joindre à lui pour engager Clovis à rester eu paix , ou pour l'y
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contraindre par les armes. La fierté opiniâtre da roi des François ayant rendu ses démarches inutiles, et sa valeur ayant bientôt décidé la querelle par la défaite et la mort d'Alaric, Théodoric sauva les débris du royaume des Visigoths en se chargeant de la tutelle de son petit-fils Amalaric, fils d'Alaric et de Theudigothe. Cmsîod.chr. Clovis s' étoit rendu maître de Toulouse , de Bordeaux. tt>. 43', 44! d'Angoulême et de beaucoup d'autres villes ; son fils getn'c.,5HeÔ' Thierri assiégeoi lia ville d'Arles. Théodoric envoya en Stgon. img. Gaule le duc Ibas à la tête d'une armée. Ce générai fit raies* re- lever le siège d'Arles , battit Thierri dans une rencontre, rum franc. se en possession de tout le pays entre les Alpes et le kariana , Rhône , et envoya à Ravenne un grand nombre de pri- 5, c. /!T L sonniers françois.Théodoric mit garnison dans les villes ;
il attacha cette partie de la Gaule au royaume des Ostrogot hs , et recommanda aux gouverneurs de se comporter de manière que les nouveaux sujets se félicitassent d'avoir changé de maître. Il s'empara de Narbonne, d'où il chassa Gondebaud , qui s'y étoit établi à la faveur des troubles. 11 reprit Toulouse et toute la Septimanie, fit lever le siège de Carcassonne ; et , par ses conquêtes , qu'il étendit jusqu'aux Pyrénées, il s'ouvrit un passage en' Espagne. Amalaric s'y étoit retiré après la mort de son père. Mais ce jeune prince, qui n'avoit encore que cinq ans, ne put empêcher Gésalic, fils naturel d'Alaric, de se faire proclamer roi par une partie des Visigoths. Ibas reçut ordre de marcher contre l'usurpateur, qui, manquant de courage , n'osa l'attendre à Barcelonne où il faisoit sa résidence, et s'enfuit en Afrique à la cour de Trasamond. Ce prince, beau -frère de Théodoric, se laissa néanmoins attendrir par les larmes de Gésalic; il lui donna une grande somme d'argent, avec laquelle le fugitif, ayant repassé en Gaule , y leva une armée. Théodoric en fit des reproches à Trasamond ; celui-ci s'excusa sur ce qu'il avoit été surpris par les artifices de l'usurpateur ; et , pour douner pins de force à ses raisons , il
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les accompagna de riches présens. Théodoric lui renvoya ses présens sans rejeter ses excuses, et voulut bien, en considération de sa sœur, ne pas rompre avec le roi des Vandales. Gésalic, à la tête des troupes qu'il avoit assemblées, rentra en Espagne, fut défait par Ibas à quatre lieues de Barcelonne, s'enfuit au-delà des Pyrénées, et fut atteint près de la Durance et mis à mort par ceux qui le poursuivoient. Depuis cette victoire, Théodoric gouverna l'Espagne en maître absolu , quoiqu'il laissât à son petit-fils le titre de roi. Il disposoit des revenus f des charges , des garnisons. Les actes se datoient des années de son règne. Il envoya un de ses écuyers nommé Theudis pour faire les fonctions de tuteur d'Amalaric ; et cet officier s'acquit tant d'estime par sa sagesse et par sa valeur , que Théodoric , qui en conçut de la défiance, n'osa cependant le rappeler, et qu'après la mort du jeune roi,Theudis fut élevé sur le trône , du consentement una* ni me de la nation.
Je ne parle ici que des actions de Théodoric qui se Ennod. pahornent à l'Occident, et qui n'ont aucun rapport aux "'f^, z l alla ires de l'empire: je raconterai les autres dans 1 histoire ep- 24 ? 4<> * cl'Anastase et de Justin. Depuis que Théodoric se vitéta- i.sfepF'fal b\i en Italie, il ne marcha plus à la tête de ses armées. ^ » ep' ,5' Tranquille en apparence dans Ravenne; mais toujours oigon. l. 16. occupé , toujours les yeux ouverts sur ses peuples et sur ies états voisins , dont sa politique faisoit mouvoir les ressorts, il confioit ses armes à d'excellens généraux qu'il avoit formés, dont il connoissoit le caractère, et qu'il savoit choisir selon la nature de l'entreprise. Aussi tous les desseins de ce prince , conduits par sa prudence, exécutés par l'habileté de ses capitaines et par la valeur de ses soldats, réussirent au gré de ses désirs. Au milieu de la paix f il avoit soin d'entretenir par de fréquens exercices la vigueur de ses troupes. Ravenne présentent de toutes parts l'image de la guerre. Tous les spectacles étoient militaires ; c'étoit un apprentissage des.combats :
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mais il en avoit banni la cruauté ; on n'y voyoit point de gladiateurs. Une jeunesse guerrière et bien disciple née apprenoit à trem&ler devant les lois , et à être intrépide devant les ennemis. Les Allemands ayant fait des courses en Rhétie , il envoya des troupes qui les allèrent chercher au-delà du Danube , les battirent , et firent la ' conquête de la Souabe. Il réduisit ce pays en forme de province, y établit des gouverneurs, et accoutuma ce peuple à l'obéissance par la douceur du commandement. La dernière expédition de Théodoric en Occident fut plus utile que brillante; elle caractérise un politique adroit , et peut-être artificieux , qui , laissant aux autres tout le péril du combat, sait retirer sa part de la victoire. Sigismond , roi des Bourguignons, avoit fait mourir son fils Sigéric, qu'il avoit eu d'Ostrogothe, fille de Théodoric. C'étoit à ce prince à demander raison de la mort de son petit - fils. Il profita du ressentiment des fils de Clovis, que leur mère Clotilde excitoit à venger la mort de son père et de sa mère , assassinés autrefois par ordre de Gondebaud, père de Sigismond. Théodoric fit avet ces princes une alliance offensive, dont la condition étoit que tous les alliés partageroient également la conquête ; et que ceux-mêmes qui n'y auroient pas contribué par leurs armes seroient admis au partage , en donnant aux autres une somme d'argent. Il fait aussitôt partir une armée sous les ordres de Tolonic , un de ses meilleurs généraux; mais il lui recommande de ralentir sa marche , et de ne joindre les François qu'après la bataille. Sigismond est vaincu et fait prisonnier. Tolonic arrive après la victoire , et s'excuse sur la difficulté du passage des Alpes. Il compte aux princes françois la somme convenue, et, en conséquence du traité , il prend possession d'Apt , de Genève , de Carpentras , d'Avignon et de plusieurs autres villes considérables. Ce fut là le premier avantage que la ruse italienne remporta sur la valeur ingénue des François. C'étoit, dit Cassiodore, vaincre
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sans combattre ; mais on peut ajouter que c'étoit aussi triompher sans gloire. Ce qui étoit bien plus honorable à Théodoric t c'est qu'il avoit le plus grand soin de dédommager les provinces des pertes que leur causoit le passage des troupes, soit en faisant rendre justice aux particuliers dont les plaintes étoient bien fondées, soit en soulageant le pays entier par des remises d'impositions. D'ailleurs ses soldats observoient dans leurs marches la même discipline que s'ils eussent été sous ses yeux ; en sorte que ses armées n'étoient à craindre qu'aux ennemis.
Il n'étoit pas indifférent sur le choix d'une religion ; et Castiod. l a, la chaleur avec laquelle il prit à la fin de sa vie la dé- J£ sV/i.!' fense de Tarianisme , que Justin vouloit détruire , ne *£: 3?\ ,
... . , , ... . Theod.lect.
montre que trop qu il etoit attache aux erreurs d Anus. /.a. Mais il ne fut jamais persécuteur : Nous n'avons , di- c^rip^t». soit-il, aucun empire sur la religion, \parce qu'on ne £°c^ ™l<£ peut forcer la croyance. Il avoit même les apostats en sinon. împ. horreur; et l'on raconte qu'un de ses officiers, qui jus- occ"'* ,6, qu'alors avoit professé la religion catholique, ayant embrassé l'arianisme dans la vue de lui faire sa cour, il lui fit couper la tête , apportant pour raison d'une si étrange sévérité , qu'un homme traître h son Dieu ne pouvoit être fidèle a son prince. Il conserva aux Juifs les droits que leur avoient accordés les empereurs, leur permettant d'entretenir leurs synagogues, mais non pas de les agrandir ni d'en bâtir de nouvelles, et défendant aux ecclésiastiques de les troubler dans la pratique de leurs cérémonies. Pendant qu'il étoit à Vérone, il s'éleva une querelle entre les chrétiens et les Juifs de Ravenne. Les Juifs, prétendant qu'on avoit baptisé par force quelques-uns d'entre eux, enlevèrent plusieurs fois le pain destiné à la consécration , et le jetèrent dans le fleuve. Les chrétiens , pour s'en venger , mirent le feu aux synagogues. Les Juifs coururent à Vérone; et, appuyés du grand-* chambellan, qui favorisoit leur secte, ils portèrent leurs
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plaintes à Théodoric. Le prince, irrité de ces violences, ordonna que les chrétiens réparassent les synagogues à leurs dépens, et que ceux qui ne seroient pas en état de payer leur part , fussent fouettés publiquement. L'évêqne Pierre fut chargé de recueillir l'argent, et Entharic de tenir la main à l'exécution. Par forme de représailles, Théodoric fit abattre l'oratoire et l'autel de Saint-Etienne qui étoitaux portes de Vérone. La colère fit alors perdre le respect qu'ilportoit aux églises catholiques : il se faisoit honneur de les décorer.
Cassiod.l. î, Mais il avoit encore plus de respect pour les évêques Cor /il. vit a. recomnïandables par leur vertu. C'étoit entre leurs ll^nn.'ïmp. miiin& qu'il déposoit les libéralités qu'il vouloit répandre occid. I. 16. dans les provinces, croyant ne pouvoir choisir de distributeurs plus fidèles et plus équitables. Trasamond , roi des Vandales, arien comme lui, mais fanatique et persécuteur , avoit relégué en Sardaigne les évêques catholiques de ses états ; et ces généreux prélats se rrouvoicnt réduits à une extrême misère. Théodoric leur envoya d'abondantes aumônes, soulageant avec humanité les plus grands adversaires de sa secte. Césaire, évêque d'Arles, injustement persécuté par ses ennemis, fut conduit à Ravenne pour y être accusé devant le prince. A la première vue»de ce prélat, Théodoric, saisi d'une secrète vénération , se leva , le salua avec respect , ne s'entretint avec lui que de la conduite que les Goths tenoient dans la Gaule, et de l'état de la ville d'Arles. L'ayant ensuite congédié avec honneur : C'est un ange plutôt qu'un homme, dit-il à ses courtisans; où sont ses accusateurs ? je les ferai repentir des inquiétudes qu'ils lui ont suscitées. Aucun d'eux n'osa paroître. Il fit porter à l'hôtellerie de Césaire un bassin d'argent de grand prix : c'étoit un dédommagement de l'insulte que le prélat avoit reçue. Après la levée du siège d'Arles, Césaire avoit employé tout ce qu'il possédoit pour racheter, autant qu'il avoit pu, de François et de Gaulois qui étoient
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tombés entre les mains des Goths. Il s'en trouvoit encore un grand nombre qu'on avoit transportés à Ravenne. Césaire vendit ce bassin précieux pour les délivrer d'es- ? clavage: trait de générosité , qui fit tant d'impression sur les Goths, que les sénateurs et les personnes riches lui apportèrent à l'envi de grosses sommes, le priant d'en faire l'usage que sa charité lui inspiroit. 11 revint en Gaule accompagné d'une foule de prisonniers rachetés, et rapportant la valeur de cent mille livres de notre nionnoie : il se rendit aussitôt à Garcassone pour y délivrer le reste des François que Ton gardoit dans cette ville.
La conduite que tint Théodoric pendant le schisme Theod. fat. qui divisa l'Eglise romaine prouve la liberté qu'il lais- ^rheoph. p. soit aux catholiques, et la répugnance qu'il sentoit à se ^ mêler des affaires de religion. Ce ne fut qu'à la prière sïgon. imp. des deux partis, et pour mettre fin aux troubles qui °^u^h^t. remplissoient Rome de séditions et de carnage qu'il «celés, i. 5o, prit part à cette querelle, mais sans entreprendre de la 4^' 7 ' décider. Il ne fit usage de son autorité que pour appuyer ^S5™f'lt*9 celle des évêques. Festus, revenu de Constantinople en 498, vouloit accomplir la promesse qu'il avoit faite à l'empereur d'engager le pape à souscrire l'hénotique de Zenon. Le pape Anastase 11 étant mort dans ce tempslà, Symmaque fut canoniquement élu pour lui succéder. Mais Festus , ne le croyant pas favorable à son dessein , avoit formé une cabale contraire et répandu beaucoup d'argent. Une partie du clergé et du peuple se déclara pour Je prêtre Laurent. Les deux partis prétendirent soutenir leur élection ; on prit les armes , et le sang coula dans Rome pour décider quel seroît celui dont la principale fonction est de maintenir la paix dans l'Eglise. Enfin on convint de part et d'autre de s'en rapporter à Théodoric. Ce prince, sans vouloir entrer plus avant dans cette contestation , répondit qu'il falloit tenir pour évêque de Rome celui qui comptoit le plus
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de suffrages et qui avoit été élu le premier. Ce jugement donnoit gain de cause à Symmaque; il se crut tranquille ; il assembla un concile qui défendit les brigues et les violences qu'on avoit déjà vues naître plusieurs fois à l'occasion de l'élection des papes. Deux ans après, la sédition se réveille en faveur de l'anti pape. Théodoric ordonne aux évêques de s'assembler à Rome : Symmaque est encore reconnu pour pape légitime ; Laurent est fait évêque de Nocère en Campanie, et le schisme semble être entièrement éteint. L'arrivée de Théodoric à Rome achève d'y rétablir la tranquillité. Symmaque fait tenir un concile où l'on déclare nulle une ordonnance d'Odoacre, qui, pour la validité <Je l'élection des papes, exigeoit qu'elle fût confirmée par le prince. Théodoric ne paroît pas offensé de cette atteinte portée à son autorité. Mais le feu de la discorde n'étoit qu'assoupi ; elle se ralluma en 5o3 ; les massacres recommencent ; on force les églises, les monastères; le faux zèle ne connoît rien de sacré. On envoie à Ravenne des libelles et des accusateurs contre Symmaque, qu'on noircit par les calomnies les plus atroces. Théodoric se laisse prévenir ; il exile Symmaque à Rimini; mais, quelques jours après, le pape élant retourné à Rome saus ordre, le roi n'en témoigne aucun ressentiment. Laurent y reparoît aussi, et la capitale du monde chrétien devient un champ de bataille , où les deux factions se déchirent avec fureur. Théodoric convoque un concile à Rome, du consentement de Symmaque, qui demande d'être rétabli dans son siège avant que de se justifier; le roi veut qu'il se justifie avant que d'être rétabli, et Symmaque y consent. Le pape, après avoir assisté à la première session , étant en chemin pour se rendre à la seconde , est attaqué par les séditieux au milieu des rues de Rome : il sauve à peine sa vie, et refuse de s'exposer de nouveau pour comparoître devant les évêques. Le concile se sépare, et l'anti pape dispute encore pendant quatre ans
à Symmaque l'autorité pontificale. Dans cet intervalle, Rome est le théâtre d'nae gnerre civile qui se renouvelle à plusieurs reprises. Enfin , en 5oy ; les évêques ont recours à Théodoric, fyui leur répondit que c'est leur devoir de pacifier les troubles de l'Eglise ; qu'à V égard de Symmaque 9 ils peuvent prendre tel parti qu'ils jugeront à propos , pourvu qu'ils fassent cesser une discorde si scandaleuse. Les évêques déclarent Symmaque innocent et pape légitime; et le prince prête son autorité pour faire exécuter la décision des évêques. Festus reçoit ordre de mettre Symmaque en possession de toutes les églises de Rome; il obéit à regret, et donne à Laurent une retraite sur ses terres. Cet anti-pape mourut peu de temps après; et ce ne fut que sa mort qui put assurer la paix. Le schisme avoit duré huit ans. Quoique Symmaque eût fait déclarer par un concile que l'élection des papes seroit entièrement indépendante des souverains , l'ordonnance d'Odoacre continua cependant d'être exécutée pendant près de deux siècles. Ce ne fut qu'en 684 , sous le pontificat de Benoît n, que Constantin Pogona dispensa les papes d'obtenir l'agrément des empereurs.
Après avoir tracé le tableau du gouvernement de ca«#«/./.i, Théodoric, il est à propos de faire connoître ceux dont e£ 'hA\*ï la sagesse a seéondé les intentions de ce grand prince. jp.^ ,5 » Comme ils ont contribué à sa gloire, ils méritent de la g/ioVî." partager. Théodoric, invincible dans les combats, se^ 2*'2?5 laissoit vaincre par les bons conseils; il savoit gré de la Ennod.pacontradiction même, quand elle étoit appuyée de la rai- ï3£.*, parceson et de la justice. Celui qui se présente d'abord comme ^f'j"^ le plus anciennement attaché au roi des Gothsfut moins srA;.c- 58; un ministre qu'un favori , titre plus flatteur pendant la siad. Va" vie , mais moins honorable dans l'histoire. Cependant la st"",le' " vertu d'Artémidore et le caractère de son maître lui fendent toute la considération que le nom de favori pourroit lui ôter. Artémidore, Grec d'origine et d'une nais-
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sance illustre , s'étoit lié d'amitié avecThéodoric , lorsque ce prince vivoit à la cour de Constantinople. Quoiqu'il fût allié de l'empereur, et qu'il pût aspirer aux premières charges de l'empire, il voulut suivre le roi des Goths eu Italie ; il étoit attaché à sa personne plutôt qu'à sa dignité. Il ne se mêla jamais des affaires d'état; il bornoit ses soins à délasser le prince par les agrémens de sa conversation , et à lui procurer des plaisirs innoceos, convive amusant, mais courtisan vertueux, et vraiment zélé pour la gloire du souverain. On vit alors un favori profiter de son crédit pour servir les gens de mérite, pour soulager les malheureux, et n'en jamais abuser pour parler mal de personne; c'est Théodoric lui-même qui lui rend ce témoignage. Comme ce prince connoissoit dans Artémidore un heureux mélange de douceur et de fermeté, il le crut propre à calmer les séditions qu'avoit fait naître le schisme de Laurent. Il le nomma préfet de Rome ; et quoique cette charge donnât par elle-même la juridiction souveraine sur la ville, et sur les provinces qu'on nommoit suburbicaires , Théodoric, pour assurer davantage dans cette conjoncture critique l'autorité du préfet , fit spécialement exprimer dans le brevet qu'il chargeoit Artimédore de protéger les citoyens tranquilles et de punir les séditieux.
Festus Niger avoit des talens moins agréables, mais plus solides. C'était un sénateur des plus distingués de la ville de Rome. Aussitôt après la bataille de Vérone y il sentit qu'Odoacre alloit périr , et vint offrir ses services à Théodoric, qui lui donna la charge de maître des offices. Savant , vertueux , du moins en apparence , grave et parlant peu, mais souple, pénétrant et adroit à faire parler les autres, Théodoric le jugea propre aux N négociations. Il l'employa avec succès à la cour de Constantinople. Festus faisoit profession de la doctrine catholique; mais plus politique que religieux, il paroît par l'histoire du schisme de Laurent qu'il étoit peu
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scrupuleux sur le choix des moyens pour parvenir à ses fins. Aussi Théodoric l'occupa moins au-dedans qu'aucîehors, et fit plus d'usage de ses talens que de ses conseils.
Il n'en fut pas ainsi de Libérins : vertueux sans po*litique, il étoit perdu, s'il n'eût trouvé un vainqueur aussi générenx que lui-même. Il servoit Odoacre ; et, loin de l'abandonner dans ses malheurs, il lui demeura fidèle après que ce prince infortuné se fut lui-même trahi en se livrant à son rival. Enfermé dans Césène, Libérins ne cessa de défendre cette ville , quoique toute l'Italie se fût déjà soumise à Théodoric; il ne la rendit qu'après la mort dOdoacre, et ne voulut reconnoître de nouveau maître que lorsqu'il eut perdu le premiêr. Un homme de ce caractère ne pouvoit être malheureux, même dans la disgrâce; le faire repentir de sa vertu , c'eût été un effort qui passoit le pouvoir du vainqueur. Ce fut un bonheur pour l'Italie, et pour Théodoric même, que ce prince sentît le mérite d'une âme pareille à la sienne; il sut gré à Libérius de sa généreuse résistance, et le fit préfet du prétoire. La conduite du préfet justifia la confiance du roi. Aussi fidèle à Théodoric qu'il lui avoit été opposé, il se comporta dans cette charge avec une intégrité à toute épreuve , augmentant les revenus publics sans diminuer ceux des particuliers, et multipliant les richesses du prince par l'économie, et par la simplicité et la fidélité du recouvrement. Jamais, sous son ministère, les armées ne manquèrent de munitions de guerre et de bouche, sans être à charge aux provinces. Il établit la discipline parmi des barbares qui ne connoissoient que la force. Ce fut lui dont le roi fit choix pour partager les terres entre les anciens habitans et les Goths ; et il sut mettre tant d'équité et de douceur dans ce partage, que ce qui sembloit devoir être une source de querelles et de contestations devint le lien de la concorde des deux peu-
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pies. Les Italiens, en cédant le tiers de leurs biens, crurent acheter des défenseurs pour le reste ; et les Goths se contentèrent de la part qui leur étoit assignée, sans chicaner les anciens possesseurs. Il fut envoyé plusieurs fois en Gaule pour rétablir cette province, où il exerça la charge de préfet du prétoire sur la fin du règne de Théodoric, et au commencement de celui d'Athalaric. Amalasonte le fit revenir à Ravenne pour profiter de ses conseils. Elle le combla de faveurs.
La principale science de Théodoric étoit l'art de connoître les hommes. Il ne nomma guère de magistrats qui n'aient justifié son choix ; jamais il ne mit à la tête de ses armées de général qui ne soit revenu victorieux. L'histoire nomme quatre généraux de Théodoric ; Ibas qui vainquit les François, et qui soutint Arnalaric en Espagne par la défaite de Gésalic; Pitzia et Herduic, qui subjuguèrent les Gépides, défirent les troupes de l'empire et conquirent la Pannonie, ainsi que je le raconterai dans la suite; et Tolonic ou Tolum , qui, étant plus jeune ^que les* autres, ne commanda les armées que vers la fin du règne de Théodoric. Ce dernier mérite une attention particulière. Il sortoit d'une des plus nobles familles des Goths. Dès sa première jeunesse il fut reçu entre les chambellans du prince, et se distingua par son zèle pour son maître, par sa discrétion, et par l'étude qu'il faisoit de la science militaire. En 5o5, il fit ses premières armes dans la guerre contre les Romains et les Bulgares, et eut grande part à la victoire. Elevé dans le palais, il se montra aussi infatigable que les guerriers les plus exercés. A son retour , Théodoric le fit maître des offices, et l'admit à ses conseils. Il le consul toit sur les affaires les plus épineuses; et ce prince si habile dans Part du gouvernement trouvoit encore des lumières dans la pénétration de Tolonic et des ressources dans son génie. Cet officier n'usa jamais de ces détours où les courtisais s'enveloppent ; ami de la vérité.
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tl la présentait au prince ; il s'attachoit surtout à démasquer la colonie, et à détruire ses impostures. Son zèle, aussi éclairé que sincère, le portoit quelquefois à s'opposer aux volontés de son maître , qui l'en aima davantage. Ayant épousé une femme de fa race des Amales , il eut l'honneur de devenir l'allié de Théodoric. II partit avec Ibas pour combattre les François; et, durant le siège d'Arles, il signala sa valeur à la défense d'un pont que les ennemis attaquoient avec opiniâtreté ; il les repoussa et rentra dans la ville couvert de blessures et de gloire. Nous avons parlé de la conduite qu'il tint pour partager avec les François les dépouilles des Bourguignons sans exposer ses troupes. L'amour que lui portoit Théodoric parut dans une occasion très-périlleuse. Ils étoient tons deux sur la mer Adriatique, près d'Aquilée , dans deux barques séparées. Une furieuse tempête étant survenue, la barque du roi gagna le rivage; mais celle de Tolonic coula à fond, et tous ceux qu'elle portoit ayant péri , il fut redevable de son salut à sa vigueur extraordinaire; soutenant son fils d'une main et nageant de l'autre, il toucha le bord dans le moment où Théodoric se jetoit dans sa barque, pour retourner, malgré la tempête, chercher son ami au milieu des flots. Tolonic survécut ce bon prince, et reçut d'Athalaric la dignité de patrice.
Il me reste à parler de Cassiodore, le modèle des ministres qui ne font pas de la politique un art opposé à l'honneur et à la vertu. Il naquit à Squillace, dans le pays des Bru tiens, vers l'an 470. Il se non^jjoit Aurélius Cassiodorus Sénator. Sa famille , connue par ses grandes richesses , avoit déjà produit des hommes recommandables. Son aïeul avoit sauvé la Sicile de l'invasion des Vandales, et nous avons vu son père secrétaire d'état de Valentinien ni , et ambassadeur auprès d'Attila. Cassiodore étoit un esprit profond et universel. Il sortit de ses études avec les talens de tous les grands
hommes dont il avoit lu l'histoire, et capable de les remplacer. Il n'avoit pas encore dix-huit ans lorsque Odoacre le fit intendant de son domaine : sa sagesse , son intelligence, rélevèrent bientôt à la charge d'intendant des finances. Ses vertus croissoient avec ses honneurs. Après la mort d'Odoacre, il se retira sur ses terres pour se livrer entièrement à l'étude. Mais le service qu'il rendit à Théodoric , en détournant par son éloquence les Siciliens et les Brutiens du dessein qu'ils a voient formé de se défendre contre lesGoths, le fit connoître à ce prince, qui lui donna le gouvernement de la Lucanie et du pays des Brutiens. C'en étoit assez pour rendre ces provinces heureuses : le gouverneur leur obtint une diminution d'impôts, et rendit la perception du reste plus douce et plus légère. Ses jugemens étoient dictés par la plus exacte justice. Sa réputation croissant tous les jours, Théodoric l'appela à la cour, et, ayant reconnu ses talens, il le choisit pour son secrétaire. Cassiodore s'acquitta de cette fonction pendant la plus grande partie du règne de ce prince. Les lettres qu'il écrivit an nom de Théodoric sont un trésor de saine politique ; c'est l'âme de Théodoric qui parie ; mais la main du secrétaire se montre trop souvent ; il aime trop à faire parade de la science; il prête à un grand roi un ton de déclamateur qui le dépare. A cet emploi honorable Théodoric ajouta la dignité de questeur, dont les fonctions répondoient à celles de chancelier parmi nous. Elles eurent encore plus d'étendue entre les mains de CassiockpE. H ne fut pas seulement l'organe du prince; on peut dire qu'il le représentoit dans toutes les parties du gouvernement; et, sans porter le nom de premier ministre, qui n'étoit pas encore connu, il en eut toute l'autorité. C'étoit un poste laborieux sous un prince vigilant et infatigable, dont il falloit égaler la vigueur, l'activité, et suivre ce coup-d'œil rapide qui pénétroit dans toutes les parties de l'état. Néanmoins tant d'occupations
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n'épuisoient pas les forces de Cassiodore, et ne remplissoient pas tous ses momens. Il en trouvoit pour étudier l'Ecriture sainte, où il puisoit ses maximes de politique. Après avoir partagé les travaux de son maître, il contribuât à son délassement ; Théodoric aimoit à se reposer dans ses conversations aussi agréables que savantes. Les fonctions de toutes les dignités se rassembloient ijàm sa personne ; il étoit naturel de lui en conférer les titres; il fut maître des offices, et enfin patrice. Le consulat n'étoit plus qu'une décoration; le prince ne voulut pas qu'elle manquât à son ministre : il le nomma consul en 5 14- Théodoric étant mort , Cassiodore servit avec le même zèle son petit-fils qui lui succédoit. Tant qu'Athalaric fut gouverné par sa mère Amalasonte, il écouta les conseils de ce sage ministre ;}\ lui conféra la dignité suprême de préfet du prétoire ; il lui donna même le commandement des troupes qui gardoient les côtes de l'Italie , et le nouveau général, supérieur à tous les emplois, porta dans celui-ci la capacité d'un homme de guerre et la générosité d'un homme d'état. Il soulagea le prince et les peuples en faisant subsister les troupes à ses propres dépens. Les débauches et la mort d'Athalaric, l'indigne traitement fait à Amalasonte, l'incapacité deThéodat, les guerres, qui ne se terminèrent que par la destruction des Goths en Italie , ne ralentirent pas le zèle de Cassiodore. Il continua de, servir l'état tant qu'il crut pouvoir retarder sa chute. Enfin , voyant que le désordre des affaires rendoit ses conseils inutiles, et qu'après un rôle si glorieux il ne lui restoit que d'être le spectateur de la ruine de ses maîtres , âgé de soixante et dix ans , après plus de cinquante ans de travaux continuels, il se retira à Squillace sa patrie, fit bâtir le monastère de Viviers , et consacra le reste de ses jours à la prière , à la conduite de ses moines et à des ouvrages utiles à la religion. On croit qu'il vécut plus de cent ans. Outre les écrits que nous avons de lut , il avoit composé l'histoire
des Goths en douze livres , dont la perte n'est point réparée par l'abrégé qu'en a laissé Jornandès. Tel fut ce personnage mémorable, qui mérita, ainsi que son maître, le surnom de grand; ministre vraiment digne du roi qu'il servit, et qui peut encore par ses écrits et par ses exemples éclairer les conseils des princes , et y plaider la cause des peuples.
A». 4*9. Ce n'est qu'à regret que je m'éloigne de Théodoric ,0^°[^7f ' pour retourner à Zénon , prince aussi méprisable que , Suif*' voce le roi des Goths est digne de mémoire. On vit en ce i'JitTTz'*- temP$-ïà l'idolâtrie terrassée faire en Orient quelques rtffç , foibles efforts pour se relever. Elle étoit bannie des tem- HpmrMÇy pies, niais elle régnoit encore dans les écoles des philo- M*$ls \ S0Pnes » ceux ci n'étoient plus que des rêveurs mélancoi\pcK\*s , liques , qui repaissoient leurs disciples de chimères. Ré- Zf£«p<«w. duits à l'obscurité , ils prétendaient être les maîtres de
Cod.Just. L . . . .,
6 , th. 49 , la nature par leur commerce avec les esprits ; ils se van- Juihàl l 2 toien* d'opérer des prodiges ; ils s'admiroient mutueller. 4«. ment ; ils écrivoient la vie et les miracles les uns des i /. Ana*t. aulres . ja cabaie en faisoit des héros. La grossièreté du
paganisme, entièrement corporel, subtilisée par Porphyre et par Jamblique , s'étoit évanouie en fumée ; il n'en restoit plus que les vapeurs d'une sombre métaphysique, qui tournoit la tête à d'orgueilleux mais imbécilles raisonneurs. Proclus, qui enseignoit à Athènes, Marin , son successeur , Isidore , disciple de tous deux , et son historien Damascius , Héraïsque, Gésis, Agapius, Asclépiade , Ammonius, Erythraeus, s'encensoient , se citoient sans cesse , et regardoient en pitié tous les hommes t excepté leurs adeptes. Sévérien de Damas , sorti de ces écoles, s'étoit fait un nom à Constantinople par l'universalité des connoissances et des talens que ses admirateurs lui attribuoient. On dit même que Zénon , ce qui n'a rien d'incroyable , lui avoit offert la première dignité de F empire, s'il vouloit se laisser baptiser. Sévérien préféra la considération obscure, mais flatteuse , qu'il avoit
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dans son parti : il forma même un complot pour forcer l'empereur à rétablir l'idolâtrie, et peut-être pour le détrôner, car le détail de cette conspiration est inconnu. On sait seulement que Sévérien , autrefois ennemi mortel d'Aspar et de son fils Ardabure, eut l'imprudence dé faire part de son dessein à Erménaric, fils d'Aspar, qui en instruisit Zénon , et qu'il fut obligé de prendre la fuite pour éviter le dernier supplice. Héraïsque , autre fanatique de la même faction , fut vivement poursuivi ; mais Gésius, que sa réputation dans la médecine avoit rendu plus riche et plus puissant que les autres, s'exposa luimême pour le sauver : il le cacha dans sa maison ; et , quelque temps après, Héraïsque étant mort de maladie, Gésius, qui ne craignoit plus rien pour son ami , et fort peu pour lui-même , lui rendit publiquement les hon-* neurs funèbres. Agapius, qui avoit ouvert une école à Gonstantinople , et plusieurs autres de ces prétendus philosophes , furent pris et mis entre les mains du préfet du prétoire , nommé Dioscore. On ne sait quel fut leur sort. Il en coûta la vie à Zosime, sophiste de Gaza ou d'Ascalon, que je ne crois pas le même que l'historien, quoique M. de Valois semble le penser. Gésius, ayant lui-même osé aspirer à l'empire sur la foi de deux astrologues, fut puni de mort. Sa folle entreprise donna lieu à plusieurs épi grammes satiriques que nous avons encore.
Cette cabale séditieuse méritoit l'indignation du A*. 4<>o. prince. Mais Zénon , aussi peu sensé que ceux qu'il pu- rjr^'Mcx nissoit , consultoit lui-même leurs semblables pour sa- Theoph. p. voir quel seroit son successeur. Gomme il n'avoit point ll%anaSt pm d'enfans, il souhaitoit fort de laisser le diadème à son frère Longin, consul alors pour la seconde fois. Longin, a ' p' loin d'être digne de l'empire, déshonoroit l'empereur £"^y-35f-
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par sa stupidité et par ses débauches. Zénon, voyant les AnWw pcmeilleures têtes de la cour opposées au dessein qu'il £*fff*
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avoit de le nommer César, soupçonna quelque intrigue, art.
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Pour s'en éclaircir, il s'adressa au comte Maurien , grand astrologue , qui lui répondit que sa femme et sa couronne passeroient après sa mort à un des silentiaires. Il est très-vraisemblable que cet astrologue étoit plus instruit que Zenon du commerce secret déjà établi entre Ariadne et Anastase. Mais les soupçons de l'empereur tombèrent sur le patrice Pélage. 11 a voit été silentiaire, et c'étoit en effet l'homme de la cour le plus digne de la pourpre. Vertueux, zélé pour la justice, assez généreux pour parler librement à Zénon , il tâchoit d'adoucir cet esprit farouche, qui s'abandonnoit à sa cruauté naturelle depuis que la crainte d'IUus ne le retenoit plus. C'étoit ce même Pélage qui , onze ans auparavant, avoit arrêté Théodoric le Louche lorsqu'il venoit attaquer Constantinople. Il joignoit les talens à la vertu; et, sans parler de plusieurs beaux ouvrages, il avoit écrit en vers l'histoire de l'empire depuis Auguste. Zénon ne lui pardonna pas tant de mérite, et fut bien aise de se défaire d'un censeur. Il le fit arrêter , sous prétexte que c'étoit un païen déguisé ; il confisqua ses biens sans aucune forme de justice, et l'envoya prisonnier à Panorme, en Sicile. Ses gardes avoient ordre de l'étrangler dans la prison dès qu'il y seroit arrivé. On dit que Pélage, à la vue des bourreaux, levant les mains au ciel , s'écria : Dieu juste, vous connoissez mon innocence, et vous voyez mon supplice ; on me punit d'àvoir tant de fois arrêté la violence d'un tyran , et de l'avoir empêché de déshonorer le titre de César en le donnant à son frère : Seigneur, armez votre justice pour punir mes barbares meurtriers. Ces paroles, sons le langage du christianisme , respiroient les sentimens d'une vengeance toute païenne. Le corps de Pélage fut jeté dans la mer. Arcadius , ancien préfet du prétoire , ayant appris la mort d'un homme si estimable, ne put retenir son indignation ; il éclata en invectives contre l'injustice et la cruauté de l'empereur, qui, en étant informé, le
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manda au palais , et donna ordre de le tuer dès qu'il y seroit entré. Arcadius, averti de ce dessein, monta dans son char , comme pour se rendre auprès de l'empereur ; mais , quand il fut arrivé devant l'église de Sainte-Sophie , il s'y réfugia , et ne voulut plus sortir de cet asile. Il évita ainsi une mort certaine, et se vit quatre mois après délivré par celle de Zénon. Ce prince fit encore mourir, sous divers prétextes, plusieurs personnages illustres, et entre autres Cottaïs, qui, joint avec Jean le Scythe, avoit forcé Mus dans la forteresse de Papyre.
Zénon ne survécut Pélage que de quelques mois. Les a». 491. auteurs ne s'accordent pas sur le genre de sa mort. Les ^g.l. 3, uns disent qu'il eftpira dans les douleurs d une cruelle Marcel, chr. dysenterie, en répétant sans cesse le nom de Pélage. Le cmIsLuT^ récit des autres est plus tragique et moins vraisembla- Chron.Mex.
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ble. Ce prince, disent-us, etoit sujet a 1 épilepsie; et ce 116. terrible mal l'attaquoit surtout dans l'ivresse , dont il ceT.p/hll'. s'étoit fait une habitude. La nuit du 9 avril 491 > après ^on.t. % , un excès de table , il tomba dans une syncope si violente , Maiela> p. que ses chambellans, après l'avoir dépouillé, le crurent *~Manas p mort et le laissèrent étendu sur une planche. Au point 6» , 63. du jour on lui jeta un linceul sur le corps , et Anadne M-mp. orient. le fit porter promptement et sans pompe à la sépulture ' p' 7 1 des empereurs, où le tombeau fut fermé d'une grosse Anthol. l. 4, pierre. Elle y posa des gardes , avec défense , sur peine pjgi ad Buée, la vie , de laisser approcher personne , ni d'ouvrir ,Y>yV// vie eux-mêmes le tombeau , quoi qu'il pût arriver. Ils obéi- d'Eup'hhme , rent, et, malgré les cris lamentables de Zénon, qu'ils en- arl' u tendirent quelques heures après , ils n'osèrent lui donner aucun secours. Le tombeau ayant été ouvert après plusieurs jours, on trouva que ce misérable prince étoit mort dans un excès de rage, en se déchirant les bras avec les dents. Ce récit ne se trouve que dans les Grecs postérieurs; les anciens. n'en ont rien dit. Zénon avoit régné seize ans et demi , depuis la mort du jeune Léon :
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il en vécut 65. Son nom fut dans la suite effacé du catalogue des empereurs catholiques par ordre de Justin , à la sollicitation du pape Hormisdas. Malgré tous ses vices , la flatterie lui avoit érigé des statues à Constantinople, ainsi qu'à sa femme Ariadne. Il en avoit aussi dans Rome, Odoacre lui laissant volontiers ces honneurs , pourvu qu'il ne prît sur lui aucune autorité. Aux bonnes actions de ce prince, qui ne sont ni éclatantes, ni en grand nombre, on ajoute celles-ci qui méritent à peine d'être rapportées. Il fit consacrer en l'honneur de la sainte Vierge le temple du Dindymène , proche de Cyzique, qu'on disoit avoir été bâti par les Argonautes. Jean , évêque de Colonie , dans la première Arménie , prélat depuis célèbre entre les solitaires de Palestine, sous le nom de Silentieux , s'étant venu plaindre de son beau-frère Pasinique , gouverneur de la province , qui ne respectoit pas le droit d'asile des églises , obtint justice de Zénon à la prière d'Euphémius, patriarche de Constantinople»
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