JUSTINIEN
J ustimen partageoit depuis quatre mois l'autorité sou- An. 5a?. veraine, et son oncle sembloit n'être monté sur le trône Eva§* 4 » que pour lui apprendre à commander. Tout annonçoit Prôc.anecd. un règne florissant et glorieux. Le nouvel empereur étoit parvenu à cet âge où l'esprit dans sa force est en état Pas* <*d d'exécuter les conseils de l'expérience et de la sagesse. r°n' Justin, né dans l'obscurité, n'avoit reçu aucune éducation; mais il n'avoit pas négligé de procurer à son neveu ce précieux avantage. Un des plus savans hommes de ce temps-là , nommé Théophile, fut chargé de l'instruire, N et ses soins eurent un succès assez heureux. Justinien acquit la facilité de parler et d'écrire. Aussi, lorsqu'il fut empereur, se passoit-il ordinairement du ministère de son questeur ; il parloit lui-même dans le sénat. Instruit de la jurisprudence , il présidoit à la composition de ses lois : après avoir pris connoissance des causes importantes, il dictoit souvent aux juges leurs arrêts, et les envoyoit par écrit dans les provinces. Non content de savoir ce qui convient proprement à un prince, il se rendit habile dans l'architecture et dans la musique ; il dressoit le plan des édifices qu'il faisoit construire. Il est auteur d'une hymne que les Grecs chantent encore à la messe. Il voulut même être théologien ; et cette fantaisie , toujours déplacée, souvent dangereuse dans un souverain, lui fit plus d'une fois perdre de vue ses devoirs les plus essentiels. Il laissoit périr ses armées et gémir ses peuples sous le fardeau accablant des impôts, tandis
qu'il s'amusoit à disputer contre les hérétiques, et à écrire sur les points controversés. Enfin, présumant trop de ses lumières théologiques, il s'embarrassa dans des questions épineuses, et finit par prendre le mauvais parti.
Proc.anecd. Ge prince étoit d'une taille au-dessus de la médiocre; Malela, p. il avoit les traits réguliers, le teint haut en couleur, la cêdr p. 566. P°îlruie ^arge i l'air serein et gracieux. On dît que ses ChronMUx. oreilles étoient mobiles, ef qu'il ressembloit de physionomie à Domitien, dont il n'eut pas les vices; ce qui donna occasion à des railleries populaires dans les séditions qui s'élevèrent sous son règne. Procope lui reproche d'avoir pris plaisir à imiter l'habillement des barbares.
Proc.anecd, Le caractère de Justinien est devenu un problème. La mon. plupart des jurisconsultes , admirateurs de ses lois, qui
(vM/T de *°nt *e Prmcipal °bjet de leurs études , ont combattu Niceph. Cal. avec chaleur pour défendre l'honneur de ce prince.
l?Suidas, D'autres auteurs, et surtout les écrivains ecclésiastiiip«>6w. ques, mécontens de sa conduite dans les affaires de l'Eobserv.Apoi. glise , en ont dit beaucoup de mal. Les uns et les autres CRiviiApol. s aPPu'ent également du témoignage de Procope, con- . , temporal n de cet empereur. Procope étoit un homme madversio- de beaucoup d'esprit , né à Césarée en Palestine, où il nes' exerça la profession d'avocat. S'élant ensuite attaché au
service de Bélisaire, il accompagna ce guerrier dans toutes ses expéditions , et personne ne devoit mieux connoître la cour. Il a composé trois ouvrages, qui se démentent mutuellement. Le premier renferme ïhh des guerres .de Justinien. L'auteur y paroît assez imp tial ; il y expose sans passion les actions louables et blâmables de cet empereur. Dans le second, intitulé Anecdotes, il déchire d'une manière cruelle la réputation de Justinien ; il lui impute les actions les plus atroces; il noircit celles qui paroisseut louables, en leur supposant des motifs odieux et criminels. A l'entendre, ce
sioire ar-
prince est un monstre ; et , poussant la satire jusqu'à l'extravagance, il avance sérieusement que c'est un démon déguisé sous la figure humaine , et il entreprend de le prouver. On devine aisément qu'un pareil ouvrage ne vit pas le jour du vivant de Justinien , qui survéquit à l'auteur. Quatre ans après la composition des Anecdotes, le même Procope publia les livres où il se propose de rendre compte des édifices innombrables que cet empereur fit bâtir ou réparer. Cet écrit comble Justinien des plus grands éloges. Tout est divin dans sa personne ; ce n'est plus un démon , mais un ange bienfaisant, envoyé de Dieu pour le salut de l'humanité. Quel fond peut-on faire sur un témoin si opposé à luimême? Quelques critiques, révoltés de ces contradictions, se sont hasardés à dire sans preuve que le livre des Anecdotes est faussement attribué à Procope. Mais , outre les témoignages formels de Nicéphore et de Suidas, quiconque entend la langue dans laquelle Procope a écrit , et connoît sa manière fort supérieure à celle de tous les historiens grecs postérieurs à Constantin , ne peut le méconnoître dans cet ouvrage. S'il étoit besoin de chercher des raisons pour prouver qu'un homme est capable de se contredire , j'adopterois la conjecture d'un écrivain du dernier siècle. Il suppose que Procope , secrétaire de Bélisaire, n'étant pas payé de ses pensions, soit par l'infidélité des trésoriers , soit à cause des besoins de l'état , ce qui a dû souvent arriver sous Justinien , prit de l'humeur contre le prince, et composa ses Anecdotes , <n^il n'acheva pas , parce que sa pension fut rétablie. ^Pur rendre raison des louanges outrées qu'il prodigua depuis au même empereur dans les livres des édifices, j'ajouterois que, son écrit satirique ayant transpiré, il voulut dissiper le soupçon par des éloges non moins hyperboliques : ce ne seroit pas la dernière fois qu'on auroit vu une flatterie basse et tremblante s'efforcer de réparer l'outrage d'une satire indiscrète. Au reste
les Anecdotes de Procope ne sont pas inutiles pour l'histoire ; elles peuvent y servir lorsque l'auteur s'accorde avec lui-même et avec les autres historiens. Souvent les faits sont véritables ; mais la malignité les empoisonne par les circonstances ou par les motifs. Ce n'est donc pas sur cet ouvrage qu'on doit se former une idée de Justinien ; il faut la chercher dans les premiers écrits de Procope, ou dans ceux des auteurs contemporains, et plus encore dans les actions mêmes du prince. Proc.pas- Si l'on juge ainsi du caractère de cet empereur, on "jgapet.pa- verra un prince médiocre , dont les vertus ni les vices £W l i m n ont "en d'éclatant ; plus capable de concevoir de grands 17, u§. 5. profets que d'en suivre l'exécution ; plus heureux qu'ha- So™*1' 8 n hile dans le choix de ses capitaines, et trop foible pour Evag. i.k>\çS soutenir contre les attaques de l'envie; doux, clé- Zon. t. a , ment , humain , mais asservi aux caprices d'une femme Cedr'.p.'SGS. hautaine, vindicative et cruelle; vain jusqu'à s'arroger des titres de victoire sur des nations qu'il n'avoit pas vaincues, et qui se vengèrent de son orgueil par de sanglans ravages ; il se vante dans ses lois d'être le maître de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique; magnifique aux dépens de ses sujets, il ne cessa, pendant un long règne, de construire des villes, des églises, des bâtimens de toute espèce; et l'on peut dire que tous les#empereurs ensemble ont à peine élevé ou établi autant d'édifices que le seul Justinien. Mais ces dépenses sans bornes consumoient la subsistance des peuples; la construction d'une ville ruinoit une province; et ces énormes bâtimens ccrasoient l'empire. Les présens qu'il prodijmoit aux barbares pour acheter la paix, fut une autre ^ferce de dépense. Trois cent vingt mille livres pesant <rov que Anastasc avoit laissées dans le trésor impérial furent bientôt dissipées; il fallut exiger les anciennes impositions avec rigueur; en établir de nouvelles; se saisir des sommes que les villes réservoient pour leur entretien ; chicaner les soldats sur leur paie; priver les pauvres
des distributions de pain établies par les autres empereurs, ou altérer cet aliment en employant de mauvais blé ; vendre les emplois et les grâces ; chercher des prétextes pour envahir la fortune des particuliers ; en un mot, mettre en œuvre tous les moyens de remplir le trésor qui s'épuisoit sans cesse, et prêter l'oreille aux projets ruineux de ces hommes avides qui achètent du prince, au plus bas prix qu'ils peuvent, la liberté d'un immense et cruel pillage. Ces vexations, qu'il se rendit nécessaires , l'ont fait taxer d'avarice , quoiqu'il ne prît que pour répandre, et que ses lois fournissent des preuves de son inclination libérale. Sa législation a rendu son nom immortel ; elle seroit irréprochable , si sa vanité impatiente n'eût précipité la rédaction de cet important ouvrage; s'il en eût confié la direction à un homme moins corrompu que Tribonien, et s'il n'eût trop souvent changé ses propres lois : inconstance qui donna Heu de croire que sa justice étoit versatile, et qu'elle plioit au gré de l'intérêt. Il étoit sobre, mangeoit et dormoit peu, se levoit souvent an milieu de la nuit pour travailler, soit aux affaires de l'état, soit à celles de l'Eglise. Son zèle pour la religion s'enflamma jusqu'à persécuter d'abord les païens, les Juifs * les hérétiques, ensuite les orthodoxes mêmes, dont il s'éloigna par des recherches trop subtiles. Sa piété se montroit avec éclat : dès qu'il fut empereur * il fit présent à l'Eglise de tous les biens qu'il possédoit auparavant , et fonda dans sa maison Un monastère. Pendant le carême l'austérité de sa vie égaloit celle des anachorètes < il ne mangeoit point de pain, ne buvoit que de l'eau, et se contentoit, pour unique nourriture * de prendre de deux jours l'un une petite quantité d'herbes sauvages assaisonnées de sel et de vinaigre. Ses veilles et ses absti^ nences auroient sans doute été d'un plus grand mérite , si, loin de les cacher* il n'eut pris soin d'en instruire l'univers dans ses Novelles. Les églises , les monastères ,