‹ Histoire du Beaujolais (volume 2)Chapitre 154 sur 171 · IV. PARTIE · texte numérisé non relu

IV. PARTIE

Des Couverts des Religieux.

*|HHN^ E n'en puis rien dire de plus certain que ce qu'en a écrit le W I *t* Pere Foderé, Religieux de ce faint Ordre, dans le Livre .|*!^*|* qu'il a compofé des Monafteres de faint François, établis en France. Il eft presque hors de doute que celuy de Villefranche eft le premier de cet Ordre, que la France ait veu, qu'il a efté receu du vivant de faint François, & que ce faint Patriarche chofit lui même les Religieux, qu'il envoya d'Italie en France, & qu'il deftina à cet ouvrage fi important, voicy comme ce choix fut fait, & comme les Religieux furent envoyez.

Guichard troifiéme du nom, Seigneur de Beaujeu revenoit d'vne Ambaflade de Conftantinople, ou le Roy Philippe deuxième l'avoit envoyé. Ce Seigneur pafïant par l'Italie, voulut voir faint François eftant attiré par la réputation de fa Sainteté, qui remplifïoit toute l'Europe. Il vint à Aflize, il y vit le Saint, 6v luy demanda de fes

Religieux, pour les mener en France avec luy; promettant qu'il les logeroit dans fes Terres, & qu'il leur bâtiroit vn Couvent, félon la forme que le Saint luy voudroit prefcrire. Saint François accepta fes offres, & s'accordant à fa demande ; il luy donna fix de fes Religieux ; ce qui eftoit vn nombre aflez grand, & qui monftroit l'eftime que le Saint faifoit de ce bon Seigneur. Guichard les mena avec luy en France, & eut l'honneur de fonder la première Maifon à ce grand Ordre dans vn Royaume, ou dépuis le même Ordre à tant de grandes & belles Maifons. Il arrive dans le Beaujolois au mois d'Oétobre, l'an 12 10. Et mena ces fix Religieux dans fon Château de Poùilly proche de Villefranche, dans lequel il faifoit fa demeure la plus ordinaire.

Il leur affigna vn endroit de la bafîecour du Château, ou ils fe logèrent, en attendant que le Convent qu'il leur préparait à Villefranche fut en état : Il eft vray, que l'édifice alloit lentement; car ces bons Religieux demeurèrent neuf ans dans le Château de Poûilly, foit que le Seigneur eut peine de foufTrir leur feparation, foit que les frequens voyages qu'il faifoit à la Cour, l'empechaftent de prefîer & d'achever le Convent à Villefranche. Mais à la fin les Religieux affez mal traittez par le Concierge en l'abfence du Seigneur, & ne pouvans pas bien s'acquitter de leurs fondions, ny vivre dans la retraite, au milieu d'vne grande maifon, expofée à toute forte de vifites; ils obtinrent de leur Fondateur, le congé de fe retirer à Villefranche, dans fon Château de Minorette, qu'il leur donna, où il leur fit bâtir vn fort beau Convent. Mais de fix qu'ils eftoient au commencement, ils fe trouvèrent réduits à trois. Le Seigneur avoit accordé les trois autres, à trois de fes parens & amis, qui excitez par la fainteté de ces bons Pères, voulurent établir leur Ordre chacun dans fa principale Terre. Ainfi le premier Religieux de ces trois fut envoyé au Seigneur de Moyrand en Dauphiné ; le fécond à Vienne ; le troifiéme à Montferrand en Auvergne. Ce fut l'an 12 19. que cet Etabliiïement fut fait à Villefranche, à la grande iatisfaclion de tous les Habitans. Il y a quatre vers François écrits fur la principale porte du Convent, qui font fort anciens, & qui témoignent que ce Monaftere eft le premier que les Frères Mineurs ayent eu en France. Si la Politeffe du temps ne s'y trouve pas, l'Antiquité les rend plus dignes de vénération : le Leéteur agréera de les voir icy.

Sache, ô Paffant, qui que tu fois, Ou en ce lieufaint & falutaire, Tu vois le premier Monajhre, Qu'on fit en France à faint François.

Mais il n'y arien de plus Authentique, n'y de plus Illuftre, pour la preuve de tout ce que j'ay dit de ces Religieux, qu'vne Charte qui fe voit dans le Château de Beaujeu, & que Monfieur Antoine Garil, Doyen de ce vénérable Chapitre, vous a communiquée : comme ie le trouve dans vos Mémoires. Elle eft fi belle, qu'elle mérite bien d'être écrite icy tout du long. En voicy les termes.

Fratres Michael, Drago, Guillelmus, adducli funt, ab Illuflrijjimo Principe Domino Guichardo à 'Bellijoco, concedente beato Francisfco fundatore ordinis fratrum minorum, qui conflruâo conuentu Villœfranchœ, vbique confirmât^ minoritarum profeffwnis regulari difciplina, perrexerunt Viennam Delphinatum Metropolim, qui poft multa Sanâitatis Inftgnia, tandem inde féliciter ad Deum migrauerunt, quorum, corpora requiefcunt in infigni conuentu fui ordinis vulgo fanàa Colomba nuncupato. Primus aquam in vinum mutauit , fecundo aliquando Mijfarum folemnia celebranti, Angélus miniftrauit, & prœparauit omnia, ad huiufmodi Sacramentum necejfaria, in quadam Ecclefia deferta & derelicla, rurfus alia vice eidem itinire fatigato alius Angélus equos prœparauit ad ambulandum, Tertius Spiritu prophetico claruit, omnefque multis aliis fulfere miraculis .

L'Eglife de ces Pères eft allez grande, bien voûtée, & commode pour leurs vfages. Il y a plufieurs Chapelles garnies de Tableaux bien peints & bien travaillez. Celle de nôtre Dame de bonnes Nouvelles eft au côté droit du grand Autel : Elle a efte fondée & dotée par Meffieurs de Monpenfier; les Religieux y doivent chanter vne Mefte tous les Dimanches à huicl heures ; auffi l'apelle-on la Mefte des Princes. On voit encore au bas de l'Eglife vne autre Chapelle dédiée à la fainte Vierge, où la dévotion eft grande pour l'heureux accouchement des femmes enceintes.

On voit dans l'Eglife & dans le Cloître plufieurs Tombeaux élevez, dignes de remarques; lis font pour quelques Princes de Beaujeu, cv mêmes pour quelques Religieux, qui font morts dans l'eftime de lainteté. Le plus remarquable de ces monumens eft celuy qui eft dans

le chœur de l'Eglife, au côté gauche du grand Autel. Il eft élevé dans le mur, & conftrit par Leonor de Savoye, pour elle & pour quatre de fes enfans, qui tous y font enterrez avec leur mère. Elle eftoit de la maifon de Savoye, femme de Louys Seigneur de Beau jeu, & Connectable de France. Les quatre fils furent Humbert Comte de Lyon; Thomas & Louys, jeunes Seigneurs, qui moururent à Paris, l'an 1300. & le quatrième aum Comte & Precenteur de l'Eglife de Lyon, & enfuitte Evefque de Bayeux, ou il mourut l'an 1337. la mère eft peinte fur le tombeau, contre la muraille, vêtue de gris, de l'habit de faint François ; & à l'entour plufieurs EcufTons de la Royale maifon de Savoye. De plus (ce qui eft bien digne d'eftre remarqué) plufieurs Religieux de l'Ordre font peincts dans le même endroit, avec des Capuces longs & pointus, comme les Pères Capucins le portent prefentement. Le Couvent eft bien bâti, en fes Cloîtres & en fon dortoir. Il y a vn grand efpace pour le jardin, la clôture eft de bonnes & fortes murailles, avec des Tours qui les flanquent; telles apparemment qu'elles eftoient, lors qu'elles enfermoient le Château du Prince. On a tenu dans ce Couvent plufieurs Chapitres Provinciaux, dont le dernier fut en l'an 1621. Mais fur toutes chofes ce Convent eft remarquable par vne vifion, que Dieu y voulut découvrir pour l'insftruction de tous les Ordres Religieux. Le Père Foderé la raconte dans le Livre que j'ay alegué, & dit qu'elle luy a efté affeurée comme véritable parfon Provincial, homme de foy & de probité. Voicy comme la chofe fe pafTa. Le père Sacriftain s'eftant levé vn peu avant minuit, pour fonner les Matines, vint à la cuifine prendre du feu. En mefme temps il ouït la voix d'vne perfonne, qui lifoit dans le Réfectoire, avec le même ton de voix & de la même manière, que faifoit le lecteur, pendant que les Religieux prenent leur repas. Il entre dans le Réfectoire, il y avoit vn grand nombre de Religieux de l'Ordre a fîls à table; & en même temps celuy qui eftoit à la place du Supérieur, commande au lecteur de chanter à haute voix, jufques à trois fois, les paroles qu'il luy prononça. Le ledeur obéît, & chanta tout haut ces mêmes mots : Propria volnntas, rerum proprietas, fecularium familiaritas, & nimia millier mn confortia, nos duxerunt ad tartara. Apres que le lecteur, eut répété pour la troifiéme fois ces paroles; tous difpa: urent ; & ce Sacriftain épouvanté, fe retirant dans la cui-

fine y tomba évanouy; &y fut trouvé par vn autre Religieux, qui voyant qu'on ne fonnoit point pour les Matines, venoit prendre du feu à la cuifïne pour aller les fonner luy même.

Bien long temps après TetablifTement des Cordeliers à Villefranche,

l'Ordre de faint François croiffant par le nombre & par la vertu de fes

nouveaux fujets, on vit n'aiftre la fainte Reforme des Capucins.

Quand cet Ordre fut approuvé par le faint Siège, & receu par toute

l'Europe ; la Ville de Villefranche defira de participer à ce trefor, &

d'avoir les véritables jmitateurs de faint François, comme elle avoit de

fes premiers enfans. Elle demanda donc des Capucins, & leur demande

leur fut acceptée. Ce fut en l'an 1615. que le Couvent fut commencé;

La Croix fut plantée en la prefence de Monfeigneur de Marquemont,

Cardinal & Archevefque de Lyon ; lequel honora cette fainte folem-

nité par vn Sermon qu'il fit, plein de zèle & de pieté ; Il y eut vne

Proceffion de tous les Eclefiaftiques, & de tous les Corps de la Ville.

Le lieu qu'on leur afligna pour y bâtir leur Convent, eft le même ou

prefentement on le voit, à cinq cens pas hors de la porte de Belleville,

vers le nort. La première pierre fut pofée au nom de fon Alteiïe

Royale Madame Marie de Bourbon, DuchefTe de Montpenfier;

laquelle donna deux mille livres, pour commencer ce faint édifice. Il

fut bien toft achevé par les foins & par les aumônes des Habitans de

la Ville. Et aujourd'huy ce Convent eft vn des plus beaux & des plus

commodes, que ces Pères ayent dans la Province. L'Eglife, qui eft

fort claire & fort agréable, fut Confacrée l'an 16 19. par le même

Seigneur & Archevefque de Marquemont ; La Sacriftie eft propre, &

fournie de meubles facrez, félon la pauvreté Religieufe. Le Convent eft

bien bâty, avec des jardins fermez de murailles; les Religieux ont

embely agréablement ce petit efpace, & le confervent toujours net &

propre par leurs foins & par leur culture. On voit au milieu le grand

jardin potager, qui eft leur plus grande refource, & comme le trefor

de l'épargne; deux vergers d'arbres fruitiers bordent les deux cotez

du jardin, à droit & à gauche; l'vn eft de fruits à noyau, & l'autre à

pépin. On trouve en fuitte vn petit bocage de tillots, & plusieurs

allées & cabinets de charmes, qui donnent de l'ombre en toutes les

heures du jour. Mais la vertu & la fiinte vie de ceux, qui habitent

cette agréable demeure, eft fins comparaifon plus eftimée cv plus

recherchée, que tous les agréemens que la nature & l'art étallent dans la petite enceinte de leur maifon. Il ne faut pas oublier parmy ces ajancemens de campagne, vne belle fontaine, qui jaillit au milieu du jardin, & qui retombe dans vn grand badin de pierre qui reçoit fes eaux. La Ville pour l'ordinaire n'a point d'autre Prédicateur pour l'Advent, pour le Carême, & pour l'Octave du faint Sacrement, qu'vn Religieux de l'vne de ces deux Maifons de faint François ; après en avoir efté invitées par les Echevins de la Ville; tant elle a d'affection & d'esftime pour les enfans de faint François, qu'elle honore comme fes Pères, & qu'elle chérit comme Frères.

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