CHAPITRE VI
HUMBERT, IIIe DU NOM, HUITIEME SEIGNEUR DE BEAUJEU
Humbert III du nom prit possession de la seigneurie de Beaujeu, l'an 1 1 37, selon Duchesne, qui le met IIe du nom; Severt commet bien une plus grande lourdise, lorsqu'il dit que Humbert II fut celui qui eut d'étranges visions l qui le firent songer à sa conscience et entreprendre le voyage de Jérusalem pour la satisfaction de ses péchés, et le fait père d'Humbert III qui fonda l'abbaye de Belleville, vu que, par les actes que je ferai voir ci-après, ces deux Humbert ne sont qu'un, qui doit être fils de Guichard, lequel Humbert eut un autre Guichard qui seigneuria pendant son absence et qui mourut avant lui, outre que celui duquel Pierre le Vénérable dit avoir eu d'étranges visions est celui-là môme qui, étant allé faire le voyage de la Terre Sainte, fut rappelé, à sa prière, dans le pays et dispensé, par le pape Eugène III, du vœu qu'il avait fait parmi les Templiers, au retour duquel voyage, pour satisfaire au scrupule du vœu qu'il avait fait, il fit bâtir l'église abbatiale de Belleville, à la sollicitation de l'archevêque Héraclius, qui fut élu archevêque l'an 1 1 5 3 . C'est lui qui épousa la nièce de Guillaume, comte de Chalon, et fille de Hugues ou Hugonin, comme les actes ci-après le feront voir. Comme il était lié au monde par la jeunesse et par les richesses, comme par deux fortes chaînes, ainsi qu'écrit de lui Pierre le Vénérable, il vécut quelque temps en grande licence et liberté 2 ; mais enfin la bonté divine, le voulant corriger et ramener au bon chemin de salut, lui montra une vision telle que la rapporte ce même auteur au livre I des miracles arrivés en son temps, ch. XXVII, car il dit qu'une fois il prit les armes contre quelques siens ennemis du pays de Forez et venant au combat avec eux perdit un de ses plus braves chevaliers, nommé Geoffroy d'Iden ; après le combat, chacun se
1. G : jussions. — 2. G : Duchesne, 1. III de YHist. de Bourgogne, ch. LXXXVI.
retira chez soi, et à peine deux mois furent écoulés que le défunt apparut à Humbert, seigneur de Beaujeu, l'avisant qu'il ne se trouvât en l'expédition d'Ame, comte de Savoie, où il délibérait d'aller pour ce que, s'il y assistait, il serait misérablement privé des biens et de la vie, ce qui donna telle frayeur à Humbert que, suivant l'avis de Guichard de Marzé, son principal conseiller, il voua d'aller en Jérusalem visiter le sépulcre de N. S., et y étant, prit l'habit de Templier. Mais depuis, à la requête de Pierre, abbé de Cluny, le pape l'en dispensa et le fit retourner en son premier état. Étant de retour, il fonda une église collégiale à Belleville, laquelle Ponce, évêque de Mâcon, dédia en l'honneur de Notre-Dame, l'an 1 1 58, et, quelque temps après, Humbert la fit ériger en abbaye par Dreux, élu archevêque de Lyon, qui établit, pour premier abbé, Etienne, prieur de Saint-Iregny, l'an
Voilà ce qu'en écrit Duchesne, au lieu ci-dessus coté à la marge, qui dit ensuite que Philibert Pingon lui donne pour femme Alise de Savoie, fille d'Ame II, comte, que Guichenon appelle Amé III, et de Mahaut d'Albon, de laquelle il eut Humbert, Guichard et une fille. J'ai fait voir ci-dessus qu'elle était femme de Humbert II et je ferai voir, par les actes qui sont aux preuves, qu'il a épousé une fille de la maison de Chalon, fille de Hugues ou Hugonin et nièce de Guillaume, comte dudit Chalon.
Mais parce que Severt a confondu Humbert qui, ensuite 4e cette vision, alla au voyage de Jérusalem avec un autre Humbert qui fit consacrer l'abbaye de Belleville, lesquels pourtant ne sont qu'un, comme je ferai voir par l'acte de la fondation qui est aux preuves, qu'il donne à ce premier Humbert, d'une femme qu'on ne connaît pas, trois enfants : Humbert III, qui fit, à son dire, consacrer ladite église de Belleville, Vuicard IV, son frère, qui mourut jeune, le 18 août 1165, et une fille mariée à Guillaume, comte de Chalon et de Mâcon, que l'on dit avoir été emporté du diable à cause qu'il opprimait les églises et principalement celle de Cluny; et au second, Humbert III en nombre, trois autres enfants de la fille d'Hugues, comte de Chalon, savoir : Guichard II, seigneur de Beaujeu, marié à une certaine comtesse, sans enfants, Vuicard, Ve du nom, seigneur de Beaujeu après son frère, et une fille, Vuicarde, mariée et mentionnée dans le testament
de son frère Vuicard. Je ne suis pas sans peine d'accorder toutes ces flûtes, car je vois que notre Humbert, fils de Guichard, a épousé une fille de Chalon, qu'il a eu deux fils, Guichard, qu'on lui apporta mort à Belleville, dans une bière ; qu'Herbert de Tisy donna à Humbert, seigneur de Beaujeu, la part qu'il avait au château de Néronde et l'autre part qui lui était échue par la mort de son frère Hugues, lesquelles deux parts Humbert donna huit ans après, en fief, à Guillaume et Artaud Chauves, frères, les enflants desquels Gerin et Arnould Chauves en firent hommage et serment à Guichard de Beaujeu, fils dudit Humbert. Cela ne donne pas peu de peine, à cause du manquement des dates, car ceci pourrait bien être arrivé à Humbert IV et à son fils Guichard, mari de Sibille de Flandres, mais parce que Severt admet ce Guichard seigneur de Beaujeu, marié à certaine comtesse, sans enfants, et que l'acte de la fondation de Belleville lui fait succéder Humbert et parle de Guichard qu'on lui apporta mort. Il faut donc à ce compte ou qu'il soit mort en Terre Sainte, là où Guichenon dit qu'il fut, en l'an 1 147, en la compagnie d'Ame III, comte de Savoie, ou qu'il ait seigneurie dans le Beaujolais en l'absence de son père ; à ce compte, il serait toujours faux, ce que dit Severt, qu'il commença à régner l'an 1192, puisqu'il est mort avant son père ; j'appréhende qu'il n'ait pris renard pour martre, comme on dit.
Je ne puis" pas si bien défendre Vuicard, qu'il dit cinquième en nombre, à cause que j'ai un testament qui fait voir qu'il a été seigneur de Beaujeu, ou du moins d'une partie; qu'il fait mention de sa sœur Vuicarde et d'un fils qu'elle avait nommé Vuicard, à laquelle et auquel il donne ses terres de Beaujolais, s'il vient à mourir sans hoirs. Il fait mention de l'abbaye de Belleville, à laquelle il fait quelque légat, et partant, vu toutes ces choses, nous ne pouvons pas nous dispenser de le placer avec Humbert, mentionné fils d'Humbert dans l'acte de la fondation de Belleville, auquel dernier Humbert, Severt fait épouser la fille d'Hugues de Chalon, contre la teneur de l'acte qui fait cet Humbert fils de Guichard.
Il y a deux actes aux preuves, dont l'un fait voir que notre Humbert III a épousé Blanche de Chalon, fils d'Hugonin, et que le comte Guillaume de Chalon avait épousé la sœur du même Humbert, à qui il donne sa comté de Chalon, au cas qu'il n'ait point d'enfants d'elle.
L'autre fait mention d'un hommage dudit Humbert au même comte Guillaume, qui lui donne, en augment de fief, les châteaux de Chavagny et de Montagny. Voyons maintenant l'acquisition qu'il fit de Limans, de Guichard, frère de Milon, qui la lui donna en alleu, et à qui il la remit en fief et à la charge de l'hommage, à telle condition que si ledit Guichard venait à décéder sans hoirs légitimes, la terre de Limans demeurerait incorporée au domaine du seigneur de Beaujeu. L'acte, tiré du chapitre, se verra aux preuves, aussi bien qu'un autre qui fait mention de l'accord que Guillaume de Tisy fit avec lui, lorsqu'il lui donna tout ce qu'il avait en la vallée Soma ' et en la vallée de Saint-Clément, en la vallée de Saint- Véran, etc. Severt dit que ce prince Humbert fit la guerre en Auvergne et qu'ayant pris le vicomte de Polignac il le mena et son fils au roi Louis VI ; mais il est bien aisé à voir qu'il s'est manqué, puisque Louis VI mourut l'an 1 137. Le sieur Jus tel, en son Histoire tf Auvergne 2, met entre les enfants de Guillaume IV, une fille mariée à comte du
Puy, père de Guillaume, comte du Puy, à qui le roi Louis le Jeune lit la guerre, et à Guillaume, VIe du nom, comte d'Auvergne, son oncle, l'an 1162, en laquelle il fut pris. Il ne dit rien davantage; mais je trouve, dans les mémoires de M. de Rignac, conseiller du roi en la chambre des comptes et cour des aides à Montpellier, un Héracle, vicomte de Polignac, qui épousa Bellisande, dauphine, fille du comte de Clermont, dauphin d'Auvergne, ce qui est conforme à un acte du chapitre de Beaujeu qui est aux preuves, où il est dit que le roi Louis le Jeune lui rendit l'abbaye de Savigny qui avait été à lui et à ses prédécesseurs, et que le comte Guy de Forez, son neveu, tenait et qui la remit audit roi.
Reprenons maintenant la fondation de Belleville. J'en ai dit, au chapitre de cette ville-là, le motif et le sujet qui l'avait obligé à ce faire, qui était pour ôter le scrupule du vœu qu'il avait fait d'être toute sa vie religieux templier, duquel il avait été dispensé par la sainteté du pape Eugène III, à la prière de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny; on verra mieux, par l'acte de la fondation qui est aux preuves, les biens qu'il donna à cette abbaye pour l'entretènement de ses religieux, et partant