DES SOUVERAINETÉS, DIONITÊS ET EMPLOIS
§ XC. — Le Pape.
Le pape est le soaverain spirituel de tous les peuples catholiques; son immense et iiiagniGque pouvoir réalise une admirable unité qui est tout Fayenlr du monde. Autour de cette grande figure viennent se grouper par la pensée deux cents millions de catholiques réfiandus sur la surface du globe* et qui attendent la parole de vie du successeur de saint Pierre! Quel spectacle imposant et sublime! A la même heure et en vertu de la même idée, aux mêmes époques et à des instants donnés, les deax tiers de la population du globe se prosternent et adorent Dieu dans la même langue, dans le même rit, avec les mêmes espérances et les mêmes appré* hensions. Immuable et sacre, ce sublime pouvoir reste inébranlable au oiilieu des choses si mobiles.
tn SCIENCE HÉRALDIQUE
du inonde; phare immense, il montre à Punivers les clartés de la vérité, et les tempêtes qui mugissent sur les Ilots agités de Thumanité n'arrivent pas aux premières assises de sa base.
Oh 1 s'il était nécessaire de rechercher les preuves de la divinité du catholicisme, faudrait-il les demander à d'autres magnificences ; et celles du pouvoir du pontife, du serviteur des serviteurs de Dieu , qui siège dans la chaire de saint Pierre et qui d'un signe gouverne le monde, ne suffiraient-elles, pas à l'établir ?
Le pape porte pour signes héraldiques Vécu surmonté d'une tiare faUe de trois cùurome» dont eUe
est cerclée, (Tvn bonnet rond élevé, otmé d'vn globe cintré et surmonté d'une croix d'argent. Les trois couronnes datent de saint Benoit XIII; derrière Fécu sont deux clefs passées en sautoir, l'une d'or et l'autre d'argent, liées d'azur, chargées de croiseltes de sable, e< la croix Ur^lée jHMée e» paL
La dignité papale est marquée par la tiare et les clefs, la tiare pouc le rang, les^ clefs pour la juridiction; quand le pape est mort, ses armes sont sans defs.
Les anciens auteurs donnent un symbolisme bien plus poétique : le pape timbre son éeu de la tiare, qu'on nomme autrement le règne, qui est un haut bonnet orné de trois couronnes l'une sur Tautie, qui signifient sa triple royauté sur FÉgliae universelle, sur la militante, sur la souffrante et sur la triomphaote. Les deux clefs marquent encore la même
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chose, depuis que Jésqs -Chjrist donna les clefs des deux, à saint Pierce et à ses succeseeurs*
§ XCI. — L'Empereor.
L'empereur d'Allemagne, appelé Tempereur des Romains, César toujours auguste, ^sacrée Majesté, portait une aigle éployée de sable, rayonnée d'or au cerclée, armée eê lampassée de gueules, tenmt detnê la terre dextre tme épëe-tme, et dam la senestre le sceptre, le tout d'or; au-desmis de l'aigle, la comranne d*w en forme de tmire^, jelmt dut* mUiem un diadè$m qui eouHeni un ghbe d'or, surmanèd' d^nne croix de même. L'aigle portait en cœur un écusson parti de trois traits, coupé d'un qui fortiHiil huit quartiers symbolisant : Hongrie, Naplea, Jérusalem, Aragon, Anjou, Gueidres, Juliens et Bar. Sur le tour de Lorraine et de Toscane, Técu surmonté d'une couronne d^Espagne.
Un ancien liéraldiste symbolise aînn ee blason : L'aigle a toujours été renseigne de l'empire romain. On dit communément , qu'on la peint à deitt tètes depuis la dividon des deux empires d*Onent et d'Occident^ et que les empereurs de la maison de Saxe, qui portèrent fiisoé d'or et de sable, ont donné les émaux de leur maison à eet aigle auparavant d'or sur azur.
Les empereurs portent aussi le globe surmonté d^une croix^. depuis que Jualinien se fit dresser une
btalue âui une colonne, tenant un pareil globe,
ni SCIBNCE H&RALDiQOE..
pour signiOer, selon Suidas, que par la croix les empereurs chrétieiis avaient subjugué Tunivers. Ceat pour oe même sujet que tous les rois» à limitation des empereurs, portent un pareil globe au sommet de leurs couronnes.
§ XGIL Le Roi de France.
Avant Tavénement de la troisième race» nos rùls ne portaient point d'armoiries à proprement parler; mais ils avaient tous adopté quelque symbole pour se distinguer. Que d'anciens auteurs parlent des armoiries des premiers rois de France, oda doit s'entendre d^un symbole national ou personnel; il ne faut donc point accuser d'erreur nos vieux chroniqueurs pour avoir donné au terme d'armoiries un sens trop étendu.
Parmi eux, il en est qui prétendent que les armoiries des premiers monarques franks étaient trois crapauds. Cette opinion est ancienne; on la trouve dans Raoul de Presles, qui écrivait sous Charles V. Elle a été suivie par Robert Gaguin et par du TiUet. Le faux Hunibalde dit la même chose dans 7W> thème ; mais il ajoute que les Franks, dès le commencement de leurs guerres avec les Romains, diangèrent les trois crapauds en un lion. C'étaient trois couronnes, selon Paul-Émile; trois croissantij, selon l'auteur d'un abrégé manuscrit de Thistoire de France, qui fut présenté à Louis XII en 4498; et sdoh Nicole Gilles, des Heurs de marais nommées yla/euls
DIS SOUVEiUlNETÊS, DIGNITES ËT EMPLOIS. US
oa pavUiéesf selon le président Fauehet, en mémoire, dit-il, de l'origine des Franks, sortis par les Sicambres d*un pays marécageux; des abeilles, selon Chifflel, dans Texplicatlon quMI a donnée du tombeau de Childéric I^*", découvert en 1658; des lis mal dessinés et mal sculptés « selon plusieurs; enfin des fers de pique ou de hall^rde, selon quelquesuns, qui ont cru trouver dans Agathias un fondement à leur conjecture. Cet historien , décrivant la faaste des Français , dit que la hampe était couverte de lames de fer et terminée par plusieurs pointes , dont une droite et tranchante des deux côtés ressemblait à celle d'un javelot ; les autres , recourbées en bas, avaient la figure d'hameçons.
Pasquier, cherchant à concilier ces divers sentiments, a pensé que les symboles dont je viens de faire Ténumération pouvaient avoir été employés successivement par nos premiers rois : d'où il concluait que la méprise des écrivains consiste en ce qu'ils ont attribué indistinctement à tous les princes ce qui était particulier à quelqu'un d'entre eux. Sa conjecture est d'autant plus vraisemblable, qu'il trouve de quoi l'appuyer dans la pratique des premiers rois d'Angleterre, qui n eurent, dit-il, jusqu'à Guillaume le Conquérant, armes certaines et arrêtées^ axM les dk>ersifiaieni , suivant Polydore Vitale, à charpie mutation de règne.
Au reste, cette diversité d'opinions n'a lieu que par rapport aux prédécesseurs de Clovis, quoiquil soit d'uilleurs assez diflicile de deviner sur quel fon-
dément on a pu croire que chacun de ces [irinces ait #u son symbole, Childéric l^^ étant le seul de qui Ton poisse lé présumer depuis la découverte de son tombeau. Les mêmes auUuis qui Us oui avancées s'accordent à dire que Clov is, abolissant Tusage des armoiries arbitraires^ cboisit les lis pour la marque lixc de sa dignité. Mais Thistoire de la mission de range vers Termite de Goyenval n'est point connue avant le règne de Charles Y; Raoul de Prcsles me parait être le premier qui l'ait racontée; elle n était pourtant pas encoi-e généralement reçue sous le règne de Charles VI, puisque Gerson, dans un poëme à la louange de ce prince, suppose que les lis avaient été donnés à la maismi de France par saint Denis, dans le siècle de qui le nom des Franks était à peine connu. Quelques années après, Ga^iiiu tira ce fait de robscnrité: Nicole Gilles l'adopta, il fut accrédité par Beiietorèt; mille écrivains, copistes les uns des autres. Tout fait passer depuis dans leurs ouvrages.
Mais le lis a-t-il été le symbole particulier à nos rois exclusivement à tous autres souverains ? On est obligé de répondre négalivemenl. L'ornement en elfet qui a été appelé du nom de lis n'était pas primitivement propre è nos premiers rois ; d^autres souverains Tavaienl pris avant eux, ou le prenaient concurremment avec eux. C'était un ornement arbitraire, également employé partout* A le voir si universellement répandu, je serais porté à croire quViginairement on en a pris le modèle d'après la ligure que
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décrit le 1er d'une pique, dont la pointe supérieure est aeoonipagnëe de deux autres pointes recourbées en bas. Il est assez probable que te premier ornement des couronnes et des sceptres, fut eiiiiHunté de rinstrument même qui sert à les conquérir ou à les assurer ; et par une semblable convenance , le premier symbole de nos rois, quand il leur a plu d'en prendre un qui leur fût propre, a dù être tiré des marques extérieures de leur souveraineté, je veux dire de leurs sceptres et de leurs couronnes.
§ XCllI. — Les Lis.
Mais avant d'examiner en quel temps il a passé dans l^écu et est devenu le fond du sceau des rois
de France , il faut que je tâche de répondre à une question qui s'est présentée à tous les esprits , tant elle s'ofire ici naturellement. Pourquoi, me demandera-t-on, cet orneinent, quel qu'il soit dans son principe, érigé dépuis en symbole royal , a-t-il été appelé du nom d'une fleur avec laquelle il n'a aucune ressemblance? Comme un ne peut parvenir à résoudre cette difiicullé que par la voie des conjectures , on voudra bien me permettre d'en proposer une.
Lilhm, dans son acception primitive, signifie à la vérité la fleur de jardin que nous appelons lis ; • mais les écrivains de la basse latinité lui en donnent beaucoup d'autres. Il est pris dans le livre de Judith pour une parure à l'usage des femmes: Assumjfisii
tu SCmC& HÊRALDIQUB.
dextraiiola, et UMa, et maures, et anmUos. Ailleurs il est pris pour rornement du chapiteau d'une colonne ou pour le sommet d'un vase« et le plus souvent pour un ornement quelconque qui imite les fleurs : c'est ce que nous appelons un fleuron. Ainsi on lit , dans la Vie de saint Benoit d'Aniane : Sq>lem canilelahra fabHH nrte fmroMUter produeta, de qwhl'uni stipile procedunf luLslilia , sphœrulœque ac lilia. L'écrivain, enjoignant ces deux mots, ne parait-il pas indiquer une sorte d*aAalogie eiitre Tun et Tautrc? Hostile est la partie du chandelier qui motile tout droit du pied Jusqu'à la bobèche « et UUum doit être fornement qui le termine. Si Ton a nommé la tige d'un chandelier hastile, parce qu^elle est droite et allongée coninie le bois d'une pique, nous pouvons penser, en suivant la même métaphore, que le Ulnm devait avoir quelque rapport avee la figure du fer dont ce bois est armé, et qui est réellement à la hampe d'une pique ce qu'est un ornement à la tige d'un chandelier.
Quoi qu'il en soit de cette induction, il semble prouvé que l'ornement qui terminait le sceptre de nos rois, et qui garnissait le cercle de leur couronne, a pu être appelé UUum par des écrivains qui, se servant de ce terme dans une acception usitée de leur temps, ne prévoyaient pas que le double sens du iiiot induirait un jour en eneur la postérité. Ce qui a pu principalement donner lieu à la méprise, dans les siècles où la langue française avait fait assez de progrès poui- que la lleui' de
DES SOUVERAlNntS, DIGNITÉS BT EMPLOIS. ^9 jardin appelée lis eût déjà ce nom, c'est qu'alois le terme générique /lares était quelquefois employé dans la sîgnifiGaiion particulière d'ornements propres à 'une couronne, eum qfîibusdam floribvs corma imperalrim , dit Suger dans une espèce d'inventaire des choses précieuses dont il avait enrichi le tréaqr de Sakit- Denis. Le mot tàia, qui pouvait être équivoque en soi, se trouvant comme expliqué par celui de /Zorex, ponvait<Kin ne le pas traduire par lis, fleur de jardin? ^historien Rigord , qui écrivait sous Philippe-Auguste, et qui apparemment savait les deux langues', est peut-être un des premiers qui s'y soit trompé : Je crois du moins que c'est lui qui commença le premier à joindre ensemble les deux mots pour n'exprimer qu'une même chose, et qui par là a restreint la signification vague de HHum; lorsqu'il parle de l'étendard royal orné de fleurs de lis, par opposition à Toriflamme, qui était la bannière de Saint-Denis, ce n'est plus Ma ni floreê, mais fUn*^ HUorum. Uerreur se perpétua : environ un siècle après Rigord , Guillaume de Nangis écrivit : « ^fos rois ont coutume de porter blasonnée dans leurs armoiries et sur leurs étendards la fleur de lis à trois feuilles. >»
g XCIT. — Leur Origine.
Maintenant, à quelle époque nos rois ont-ils commencé à prendre des fleurs de lis pour symbole permanent? Nous avons vu plus haut que l'institution , ou, i)our mieux dire, la régularisation des armoiries
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en France ne remontait pas an delà du xi« siècile,
et qu'elles furent principalement établies comme un moyen de distinguer à la guerre les différentes bannières des chevaliers, et à Tappui de cette assertion
je vous citerai ces paroles d'un historien de Louis le Jeune qui, décrivant sous Tan 1147 le siège de Damas, s^éciîalt: 0 quàm pukhra ef deleeiabiUs erat visu fades exercilùs, ubi lot erant noia lentoria et papiliones, diverm armoi um speciebus et coloribus differerUes, ei divertœ prmcipmà banmeriœ! Cette exclamation suppose dans l'écrivain une sorte de surprise, et la surprise indique la nouveauté du spectacle qui Texcite. 11 n'y avait pas encore un siècle que Tusage général des armoiries s'était introduit.
La fleur de lis fut adoptée pour symbole de la maison de France par Louis VII le premier, et depuis son règne elle est demeurée exclusivement le blason de nos rois.
Louis le Jeune ne se borna pas à les placer dans
son écu et dans son sceau; il les fit graver sur ses monnaies; enfin, comme s'il avait eu dessein de do tiOer solennellement son choix par Fordonnance qui! rendit en 1179 au sujet de la forme et des cérémonies qui devaient s'observer au couronnement de son fils, il voulut quelles fussent employées dans les habilleuients royaux destinés pour le sacre: «Auparavant, dit<il, doivent avoir été mises sur ledit autel la couronne royale, son épée enclose dedans le fourreau, ses éperons dV, le sceptre d'or... aussi les chausses
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appelées sandales ou bottines de soie , de couleur bleu azuré, semées partout de fleurs de lis d*or ; et la tunique on dalmatique de mêmes couleurs et ouvrée; et avec ce le surçot« qui est le manteau royal , totalement 46 semblables couleurs , et ouvré. »
§ XGV. — Leur SignificatioD.
Qnelq^ies auteurs modernes, s'exercant à rechercher pourquoi Louis YIl préféra la fleur de lis à tout autre symbole, ont imaginé que ce fut par allusion à son nom de LoijSy qui approche de celui de ou bien au surnom de Fl4niis qu'Orderic Vital , auteur contemporain , prétend lui avoir été donné dans sa jeunesse à cause de sa beauté. C'est ainsi , ont-ils dit , que le triumvir L. Aquilius Florus lit graver une fleur au revers de ses médailles. Ces conjectures sont ingénieuses; mais si je ne m'abuse, elles sont moins naturelles et moins simples qu'il ne serait désirable. Gefiendant, si j'étais réduit à opter, je préférerais la première ; elle est justifiée par Texemple d'une pareille allusion qui se trouve sur un monument du règne de saint Louis. Ce prince prit pour devise au temps de son mariage une bague entrelacée d'une guirlande de lis et de marguerites, sans doute par allusion à son nom et à celui de la reine son épouse. A Tégard de la seconde, je remarquerai qu'Orderic Vital est le seul auteur ancien qui donne à Louis VII le surnom de Fiarus^ et que d'ailleurs Louis Vil n'est pas le premier fils de nos rois qui l'ait porté: on trouve un
m mmx. HteiiLDiQUE.
Florus ou Fleiii-i parmi les enfants naturels de Philippe 1*' et de Bertrade de iVlontfort.
Philippe-Auguste non - seulement conserva les lis dans son sceau et sur ses nioiuiaies , maïs en sema son étendard, suivant le texte de Rigord que j'ai rapporté. Louis VIII transmit à ses successeurs un usage qu'il tenait de ses pères; et sous les règnes suivants il n'y eut de différence a cet égard que dans le nombre des fleurs de lis , qui, étant Illimité, fut sujet à varier, à proportion du ehamp plus ou moins étendu, soit de Fécu , soit du sceau. De là vient que quelques sceaux de Philippe le Bel , de Pliiiippe de Valois , du roi Jean , sont chargés seulement de trois fleurs de lis , tandis que plusieurs des mêmes rois en portent jusqu'à dix.
§ XCVI. — Qui en a fixé le nombre.
On a cru longtemps que Charles VI était le
premier qui les eût fixées au uoml)re de trois ; mais il est plus certain que la réduction des fleurs de lis estfouvrage de Charles V.
Voici ce que dit à cet égard Raoul de Presles» parlant à Charles V :
« Si portez les armes de trois fleurs de lis en signe de la benoîte Trinité, qui de Dieu par son angle ( aigle ) furent envoyées au roy Clovis premier roy crestien , pour soy combattre contre le roy Candat , qui estoit Sarrazin adversaire de la foy crestienne, et qui estoit venu d'Alemaigne à grant multitude