CHAPITRE m
ABUIDUARMA.
Dans le chapitre précédent nous avons fait connaissance avec les idées mystico-mythologiques des Bouddhistes sur le macrocosme; maintenant nous traiterons de leurs théories philosophiques sur le microcosme. La recherche de la véritable nature et de la destinée de Thomme, de la sagesse suprême qui mène à la délivrance parfaite et du chemin pour y arriver, — voilà le véritable contenu de TAbhidharma.
Le nom de ce terme technique est expliqué de façons dif* férentes par les Docteurs de TKglise; quelques-uns y voient « le Dharma plus rapproché » ; d'autres « le Dharma supérieur ' ». D'autres explications encore sont possibles, mais nous pouvons les laisser de côté, vu que, dans tous les cas, on peut traduire le mot par « métaphysique ».
L'Abhidharma contient une théorie de la vie, de la mort et de leur cause. Sans une telle théorie, le Bouddhisme, non 333 seulement, ne serait pas le Bouddhisme*; il ne serait pas môme une doctrine du salut; et cependant, s'il a une prétention qui lui tienne au cœur, c'est justement celle d'être un remède contre tous les maux. Si quelque chose a vécu dès le début dans l'âme de l'Eglise, c'est bien la conviction qu'on ne peut arriver à la délivrance que par la pénétration des
2. Ahhi signifie aussi bien « près de » que « au-dessus de ».
vérités capitales de la métaphysique. Sans rAbhidharma, la Congrégation n'a pas de signification , pas de but ; car — qu'on veuille bien le remarquer — les Sages de Tlnde, déjà longtemps avant la fondation de TOrdre, ne se proposaient pas d'atteindre à la vertu — à moins que ce ne fût une préparation — mais à la vérité supérieure et à la délivrance.
En disant que TÂbhidharma est aussi ancien que le Sangha, nous ne voulons pas affirmer que les écrits canoniques qu'on range dans le troisième Pitaka datent des premiers temps de TEglisc. Il est probable qu'aucun de ces livres ne remonte aussi haut, au moins sous la forme dans laquelle nous les possédons ; mais c'est là une toute autre question — qu'on ne pourra essayer de résoudre avec quelque chance de succès que le jour oti Ton aura publié dans le texte original un plus grand nombre d'ouvrages sur l'Âbbidharma que nous n'en possédons à l'heure actuelle *.
En dehoi*s de la rareté de documents valables, le sujet en lui-même offre nombre de difficultés. Celui qui écrit des livres à l'usage des dieux, c'est-à-dire des moines philosophes, risque fort de s'exprimer de telle sorte que l'intelligence ordinaire ne le comprend pas, ou plutôt, il s'efforcera justement de n'être pas compris '.
1 . Un aperçu fort peu complet du système philosophique des quatre écoles principales des Septentrionaux se trouve dans le Sarvadarçana Sangraha, Des données trrs importantes, mais incohérentes sur la métaphysique des Méridionaux se trouvent dans Milinda-PaAhd. Pour le reste, notre connaissance du sujet repose sur des traductions et des communicatioos de seconde et de troisième main.
2. On peut appliquer à TAbhidharma en général ce que le Seigneur, dam le Saddharma-Pundarika, chap. V, dit à propos d'une question spéciale : « Cette science est diilicilc à comprendre ; si les gens bAtes en entendaient parler subitement, ils en seraient éblouis, et, dans leur grande bêtise, ils s't'K^reraicnt et perdraient la tramontane. Je parle selon Tintelligence et la capacité de chacun. A l'aide de mots à double entente je rends droite (meta en «irdre; la th<''oric (ou : le dogme). • — Ici « parler selon Tintelligence et la capacit<'> de chacun » signifie : employer des expreuions dans lesquelles cha^ cun peut mettre ce qu'il veut.
334 * Malgré les nombreuses obscurités et complications de TAbhidharma, on y reconnaît sans peine une fusion ou mélange d'éléments empruntés à toutes sortes de systèmes hétérogènes. Une partie est empruntée à Tancien Vedânta, tel que nous le trouvons dans certains Brâhmanas et Upanishads ; un autre, au Yoga ; une autre encore, montre, dans la terminologie et la méthode, une grande analogie avec la médecine. Au Yedânta, la métaphysique bouddhique doit la théorie du Nom et de la Forme ; elle a en commun avec le Yoga les règles qu'on doit observer dans la méditation philosophique, afin de pouvoir s'élever à des sphères mystiques plus élevées ; elle a emprunté à la médecine le diagnostic des maux de ce monde, tandis que la doctrine des Cinq Skandhas est essentiellement une anatomie ou, si l'on veut, une analyse de la force vitale en ses facteurs.
Tous ces éléments, de môme que le dogme, admis par à peu près toutes les sectes indiennes, de la renaissance ou de la métempsycose *, trouvèrent une place dans le système du salut des Bouddhistes. 11 va de soi que les contradictions devinrent de plus en plus apparentes, et aussi que les Docteurs de rÉglise firent leur possible pour unifier de plus en plus le système et le rendre plus conséquent avec lui-même. Si le développement eût subi la môme évolution dans toutes les écoles, on trouverait partout une transformation également avancée des éléments prébouddhiques. Ce n'est cependant pas le cas. Afin do découvrir quelles théories métaphysiqucs ont régné dans l'Eglise à ses origines, nous ne pouvons, pour le moment, mieux faire que de noter les points de ressemblance et de différence, autant que cela est possible à l'heure actuelle. Nous considérerons comme dogme primitif' de rÉglise universelle les points communs au Sud et au Nord.
1. Co dogme est grnt^ralement admis, au moins en apparence; nous ne soinincA cependant pas convaincu que la conception ordinaire fût aussi celle des Yogins des degrés supérieurs.
tEDHARMA 355