Le Nom et la Forme
* Les Indiens, comme d'autres peuples de Tantiquité, en« 335 tendent par la création du monde Tapparition de la lumière. Au commencement, pendant la nuit, tout est un chaos, une masse confuse, dans laquelle les choses ne se peuvent pas distinguer. Mais, dès que la lumière parait, Tordre commence à se manifester dans le chaos ; des figures nettement dessinées se montrent, les objets se détachent, pour ainsi dire, les uns des autres. Quelle est maintenant la cause qui fait que ces figures, ces choses se manifestent? Qu'est-ce qui les crée ? On peut répondre qu'il y a deux causes concomitantes par suite desquelles le monde se manifeste : la lumière céleste et Tintelligence humaine, la lumière intérieure. Sans la première, la seconde resterait inactive ; sans la seconde, les choses ne seraient pas perçues comme unités. Dans un certain sens, il y a donc deux créateurs. Hais on . peut aussi, pour rendre la chose plus profonde, soutenir que Tesprit humain est le véritable créateur, car, bien que la matière des choses existe indépendamment de l'esprit qui les perçoit, ce dernier leur donne cependant leur forme spéciale, les façonne, les crée — bien entendu pour lui-même. Mais on considère ce dernier élément de la question comme nonexistant, et, pour plus de facilité, on laisse également la matière de côté. Comme cependant la conviction qu'une matière existe n*est pas facile à écarter, on s'efforcerai une fois la thèse acceptife que Tesprit humain est le créateur des objets comme tels, comme formes phénoménales, de concilier ces deux vérités. On pe«t s'efforcer d'y parvenir en accordant à ce qui est perçu et pereaptible une existence relative. Ce que nous percevons est réelleaent Ulpour nou$, mais si, par un effort de la pensée, nous nous supprimons, nous et notre perception, les choses, en tant qa'dbjets distincts,
n existent plus : elles retournent à leur état chaotique. Selon la vérité la plus haute, la vérité absolue, la masse, le chaos seul existe. De là se développe d'elle-même la doctrine que, selon la vérité absolue, tout est vain, tout est néant, mais que, dans un sens relatif, du point de vue de 336 l'homme, il y a des choses, des figures particulières, * que l'homme distingue en se servant de sons spéciaux, de mots. En se servant d'un langage imaginé, on peut déclarer que le monde perceptible, les phénomènes, sont une illusion, une apparence, une hallucination.
Si nous avons présentes à l'esprit ces conceptions, qui, dans le Yedânta postérieur ont été développées de manière à former un système complet, nous comprendrons pourquoi et jusqu'à quel point le monde des phénomènes, déjà dans les Brâhmanas, est identifié avec la Forme, c'est-à-dire tout ce qui est visible, et le Nom, c'est-à-dire tout ce qui peut ôlre désigné par des mots. Quelque part, nous lisons * :
« Alors (avant la création) ceci (c'est-à-dire l'univers, la chose) était indistinct; par le Nom et la Forme ceci devint distinct. C'est pourquoi ceci, maintenant encore, est distinct par le Nom et la Forme. »
Le môme livre * contient ce raisonnement : « La Forme est (la môme chose que) l'imagination {mano ' vai rûpam) ; car c'est par l'imagination qu'on connaît ce qui est visible. Nom est (la môme chose que) langage (ou : parole, vâg vai nâma)^ car par le langage on nomme le nom. Aussi loin que forme et nom s'étendent, ce Tout s'étend. » On doit joindre à ceci ce qui a été dit auparavant sur l'œuvre créatrice de brahma : « Au commencement, ceci fut, (comme) brahma. Cela créa les dieux. Après les avoir créés, il les plaça dans le haut do ces mondes : Agni (le feu) dans ce monde (la torn»); Vayu (l'air, le vent) dans l'atmosphère, et le Soleil