V. — Intelligence
Ce groupe ne comprend pas moins de quatre-vingt-neuf articles. Les six premiers sont autant de noms donnés à Tactivité de la faculté distinctivo, de l'intelligence, loi*s de la perception, par le moyen de la vue, de Touïe et des quatre autres sens, en y comprenant le sens intérieur. *En dehors '330 de l'activité, le mot désigne aussi le résultat, la connaissance acquise de cette manière. Afin de rendre plus clair le lien qui exist(» entre les six sens et l'intelligence, on indique qu<*l(|ues détails qui ne sont pas dénués d'intérêt. On dit de Tyil qu'il est composé d'une boule de couleur noire et d'un C(»rcle de couleur blanche. De môme qu'une goutte d'huile tombée sur Textérieur de sept sacs de coton, mis les uns dans les autres, pénètre à travers tous les sacs, de même la lumière qui tombe dans l'^œil pénètre à travers les sept couches conccntricjues de l'œil charnel *. Les quatre éléments (contribuent à la composition de Tœil, mais la principale* faculté (pii le constitue est la connaissance, Tintelli* ^^♦•nco, (le m(^me qu'un prince est le chef de su suite.
\. Qw il faut lii'tinguer de lœil céleste.
Ce n'est pas Tœil qui voit : il n'a pas de conscience ; de même rintellect ou l'esprit ne voit pas l'image : il n'a pas d'œil. Si l'intellect voyait, il verrait une image placée à l'intérieur d'un mur; il pénétrerait jusqu'à l'intérieur d'un corps opaque, obscur; cela n'a pas lieu. Ce n'est que lorsque l'œil et l'image sont en communication ou en contact qu'il est possible de voir. Pour cela il est nécessaire que la lumière vienne de l'œil. Gomme la lumière ne vient pas de l'intérieur d'un mur, on ne peut voir ce qui est dedans. Quelques substances, comme le cristal et les pierres précieuses, émettent de la lumière, de sorte qu'on peut voir ce qui se trouve à l'intérieur *. Quand un objet est vu, cela n'a pas lieu seulement par l'œil et pas non plus par l'intelligence seule. Ce qui voit réellement, est la puissance visuelle, bien que, dans la vie journalière, nous disions que c'est l'œil qui voit.
Les autres articles constituent ui^e énumération de pensées, dispositions ou idées {cittas), bonnes ou saintes, mau- 351 vaises ou coupables, et inditTérentes. " La pensée bonne, sainte, sans péché [kuçala-vijnâncL) comprend vingt^et-une sortes de bonnes idées, qui ont pour objet l'une des sphères supérieures, spirituelles, celles qui sont classées d'après ce principe et d'après les circonstances diverses qui les accompagnent. D'après cette classification, huit idées se rapportent à la région des Désirs (Kâmâvacara) ; cinq à celle des Formes (Rûpâvacara); quatre à celle de l'Informe (Arûpâvacara), et quatre à la région encore plus haute du Supra-Mondain ou purement Spirituel (c'est-à-dire de rimaginaire : Lokottara). La nature et la tendance de ces
2. C'est ce que dit Hardy, Af. of B., 419. On peut ne demander si le passage est bien traduit; le commentateur du Nyâya-Sûtra, 3, 1, 38, explique que le verre, des plaques minces de talc et de cristal laissent passer la lumière, ne Tarrt^tcnt pas, comme le fait, par exemple, un mur. Un peu plus haut, il avait dit que la perception a lieu par suite d'un contact entre le rayon yisuel et lubjet, et que ce rayon no peut rendre visible un objet qui est caché par un mur, une clôture en planches, etc.
idées morales et mystiques ne peuvent mieux être mises en lumière que par la citation du passage suivant, tiré d'un écrit pâli * :
« La pensée dirigée vers la région aéréenne des Désirs est octuple, puisqu'on peut la distinguer selon qu'elle est accompagnée de joie, d'indifférence, de réflexion et de spontanéité; à savoir : pensée accompagnée de joie, éclairée par la réflexion et née spontanément ou suscitée d'une façon artificielle; en outre : pensée accompagnée de joie, mais non éclairée par la réflexion; puis : pensée accompagnée d'indifférence et éclairée par la réflexion et soit spontanée, soit artificielle ; enfin : avec indifférence et sans réflexion. Quand, en effet, une personne distribue des aumônes et fait d'autres bonnes œuvres, non pas mollement et poussée par un autre, mais joyeusement et afin de réjouir celui qui reçoit ce don, elle a une pensée spontanée, accompagnée de joie et éclairée par la réflexion. Quand, au contraire, quelqu un agit comme dans le cas précédent, joyeusement, mais par habitude de libéralité ou autrement, cependant avec une réflexion parfaitement éclairée et une foi profonde, mais mollement ou poussée par un autre, alors sa pensée est dite artificielle. En outre, quand de jeunes moines, poussés par le bon exemple habituel de leur famille, * avec joie mais sans ré- 3S2 flexion, distribuent ce qu'ils ont momentanément entre leurs mains, ou font leurs dévotions, — dans ce cas naît la troisième pensée. — Et quand ils font la môme chose parce qu'ils ont été expressément exhortés par leur famille à donner des aumônes ou h faire leurs dévotions, dans ce cas nait la quatrième pensée. Enfin, quand quelqu'un dans les
1. DoniK' <lnns Pali-Dicl., 517, par Chiiden, qui remarque expressément que ce morceau est un bon iip<!'ciinen de Tapplication pratique de la métaphysique boudilhique et «« de la vie qui anime des écrits qu'on ne prendrait, à première vu*', que pour de s«''ches listen de termes techniques ». Il est bien vrai que l'inti 'pH Consiste justement dans les détails, dans la manière dont chaque article est dOveluppé.
quatre autres cas, agit sans joie, quelle que soit la cause de cette absence de joie, on a les quatre pensées accompagnées (l'indifférence. Et ainsi le Pur et le Saint dirigé vers la région, aéréenne des Désirs est octuple. »
Il y a douze pensées mauvaises, dont huit accompagnées de calcul intéressé, deux de colère, deux de folie ou d*aveuglemcnt.
Plus grand encore est le nombre des pensées ou dispositions qui ne sont ni bonnes, ni mauvaises : sept sortes conduisent à des conséquences mauvaises ; huit à de bonnes conséquences ; huit autres, dans de certaines circonstances, à la région des Désii*s; cinq à celle des Formes; quatre à celles de l'Informe ; quatre à la région du Supra-mondain ou Spirituel. Enfin, il y a un certain nombre de pensées indifférentes, conduisant à des actes qui, selon la théorie, ont pour conséquence la renaissance, dans les diverses localités éthérées.
Chez les Septentrionaux, ce cinquième groupe comprend rintelligence, que quelques-uns identifient avec Tesprit, Tàme ou la conscience {àtman) ; puis Tactivité de Tintelligence constante ou du processus intellectuel, le courant général des pensées et des émotions. Ils comprennent le groupe entier sous le nom de citta, « intelligence, esprit, conscience », ou aussi (ïdtman, pendant que les quatre autres groupes sont dits caiita « intellectuel, de nature spirituelle ou appartenant à Tesprit ». L'ensemble du citta est dit ddhyâtmika « psychique », ou plutôt : « se rapportant au sujet », par opposition à bhaiitika <( matériel ». En se plaçant à un point do vue strictement moniste et bouddhique, Tâme, âtman^ est Tcxpression de toute la personne, de toutes ses facultés corporelles, spirituelles et morales, et, à ce point de vue, nous pouvons donner à la doctrine des cinq Skandhas aussi bien le 3r)3 nom de psychologie que de physiologie. * Or, le Bouddhisme n'ost pas seulement un système de philosophie, c'est aussi une Iilgliso philosophique. On s'explique ainsi qu'on ait
pu donner à la psychologie, comme nous l'avons vu plus haut, une forte teinte de morale et d'édification. Si on l'enlève, il reste un système qui n'a rien d'idéaliste, et fait ainsi contraste avec le système de nom-et-forme, qui porte au contraire nettement la marque de son idéalisme primitif.
Bien que nous ne puissions découvrir aucun lien interne entre la partie psychologique et la partie phénoménologique de cette métaphysique, nous croyons cependant que les deux systèmes ont fait partie intégrante, dès l'origine, du dogme ecclésiastique. Pour ce qui est de la dernière, la phénoménologie, on peut démontrer qu'elle est plus ancienne que le Bouddhisme, qu'elle constitue, par conséquent, un emprunt, et quant à la première, la psychologie, l'accord des Septentrionaux et des Méridionauxjustifie l'hypothèse qu'elle est, aussi peu que l'autre, une adjonction récente.
Il est indubitable que ces deux chapitres de l'Âbhidharma ont été continuellement interpolés et raffinés, quant aux détails, et que la forme où ils nous sont parvenus a subi, à plusieurs égards, des modifications, mais les traits principaux et le langage technique doivent déjà avoir existé lors de la fondation de la communauté ^