Vie comme moine errant
Le Bodhisatva avait donc revêtu l'habit religieux. Très heureux dans son nouvel état, il établit sa demeure pendant une semaine dans un bosquet de manguiers, nommé Ânupiyâ, près du hameau Anupiyâ *, dans le pays des Mallas. Puis il alla plus loin et arriva, après avoir parcouru en un seul jour la distance de trente heures [yojanas) à pied, à Râjagrha, la capitale du Magadha. Lors de son apparition, pour mendier de maison en maison, toute la ville fut mise sens dessus dessous, comme si le dieu de la richesse et chef de la région du Nord fût entré dans la ville, ou comme si le prince des Titans ^ eût fait son entrée au ciel. Les agents de police rapportèrent au roi, nommé Bimbisâra, ce qu'ils
1 . Un détail de la tradition septentionale (mentionné chez Schiefner, 243, mais manquant dans le Lalitav.) s accorde avec le récit des Méridionaux : on dit que le cheval, après son retour dans la ville, serait mort de douleur en entendant les lamentations des femmes.
2. Cette localité semble identique à celle nommée Anupamâ chez Schiefner, 252.
3. D'ordinaire, chez les Bouddhistes méridionaux, cette expression désigne Râhu, la personnification de Téclipse. Le récit correspondant du Lalitav. 297 porte : « le roi des dieux, Indra (Çakra) ». Cependant le même fMlitav.^ 299, nomme Hâhu, à côté d*autres personnages, parmi lesquels Indra.
avaient vu, en ajoutant : « Majesté ! un être qui a tel et tel signalement, parcourt la ville pour mendier, mais nous ne savons si c'est un homme, un être souterrain ou un génie. » Le roi, qui voyait le Grand Homme * * du haut de Télage oi supérieur de son château, fut rempli d'étonnement et ordonna à ses agents de partir et d'observer soigneusement l'étranger. « Si c'est un être céleste », dit-il, « il ira à travers Tair ; si c'est un être souterrain, il s'enfoncera sous terre ; si c*est au contraire un homme, il mangera la nourriture qu'il vient d'obtenir en mendiant. »
Pendant ce temps, le Grand Homme, avait, en effet, recueilli quelque nourriture en mendiant, et comprenant que cela suffisait à son entretien, il quitta la ville par la même porte par où il était entré, se mit à l'ombre du rocher Pândava, le visage tourné vers TOrient, et prit là son sobre repas. La nourriture qu'il venait de recueillir lui plaisait si peu, que les morceaux lui tombaient de la bouche. Cette pitance qu'autrefois il eût à peine regardée, bien loin d'y goûter, lui déplaisait tellement, qu'il en devint tout triste. Mais il essaya de se contenir et s'adressa à lui-même la réprimande suivante : M Siddhârtha, jadis, un jour que, chez toi, où il y avait un tel luxe de table, tu venais de manger un mets parfumé et exquis, tes yeux tombèrent sur un mendiant déguenillé, et tu pensais : quand viendra le jour où moi aussi, aussi mal vêtu que celui-ci, je serai obligé de gagner ma vie en mendiant? — Eh bien, ce jour est arrivé. Ce n'est que pour cela, en effet, que tu as quitté ta maison et tes biens. Pourquoi estu donc maintenant si déprimé? » — Il retrouva ensuite son calme ordinaire et termina son repas.
Les agents de police ne manquèrent pas de rapporter au roi ce qu'ils avaient vu. Immédiatement, Bimbisàra quitta la
4. Mahdpurusha, expression intraduisible, le mot purusha, personne, individu, mâle, s appliquant aussi à Tesprit, et à TEsprit suprt^me. Un des noms ded plus habituels de Nârâyana-Vishnu est Purushottauia, le plus sublime des purusha*.
ville et se dirigea vers le Bodhisatva, dont la tenue et les manières le charmèrent tellement, qu'il lui offrit tout ce dont il pouvait disposer comme roi. Mais le Bodhisalva répondit : « Roi ! je ne recherche pas des plaisirs mondains ou des jouissances charnelles. Ce n'est pas en vue de cela que je suis parti de chez moi, mais afin d'obtenir la sagesse suprème. » Lorsque le roi, après des efforts répétés, ne put convaincre le Bodhisatva, il dit : « Soit! vous deviendrez un Buddha, je 53 n'en doute pas ; mais faites moi la grâce * de visiter mon empire le premier, dès que vous aurez obtenu cette dignité ! » Et le Bodhisatva promit de faire ainsi ^
Une tradition des Septentrionaux raconte ce qui suit, au sujet de cette rencontre mémorable et de ce qui précéda l'apparition du Bodhisatva à Râjagrha. Après avoir pris l'habit monastique, il se rendit d'abord vers la cabane de la brahmane Çâki, qui le reçut hospitalièrement. Puis il reçut l'hospitalité de la recluse brahmane Padmâ, puis celle du grand sage Raivata; enfin, celle d'un personnage dont le nom est douteux. En avançant ainsi, il finit par arriver à Vaiçâlî, ville célèbre par son luxe, qui sera mentionnée encore souvent dans cette histoire ^ Dans cette ville demeurait un certain sophiste, nommé Ârâla (Âlâra) Kâlàma. Cet homme avait trois cents disciples et était placé h la tête d'une communauté assez nombreuse, de tendance nihiliste. Sa doctrine, conçue surtout en vue de jeunes gens de bonne famille, se distinguait par une clarté superficielle, de sorte qu'elle était facile à pénétrer, pour tout individu quelque peu doué. C'est chez ce professeur que le Bodhisatva alla se
1. La rencontre de Bimbisâra et du Bodhisatva est décrite avec plus de détail dans une autre source, à laquelle Tintroduction aux Jdtakas renvoie expressément. Cette rédaction plus détaillée est probablement la source de Bigandet, 1, 69; comp. aussi Hardy, M. of B., 164.
2. D'après Mahâvastu^ II, 190, le Buddha se rend de suite à Termitage du voyant Vasistha, et de là à VaicâlI, chez Aràda Kàlàma et Udraka. On trouve un récit à peu près identique dans Buddha-carita, X-Xll.
présenter comme élève, et Arâla Kâlâma acquiesça à son désir, en disant : « C'est bien, Gaulama % mets-toi à l'étude de ma doctrine de la Vertu, dans laquelle un jeune homme de bonne famille peut faire de grands progrès sans se donner beaucoup de peine. » Le Bodhisatva avait le désir de s'instruire, du zèle et de l'intelligence, de sorte qu'il saisit en peu de temps le sens de la doctrine. Dès que le sophiste eut acquis la certitude que sou élève était aussi fort que lui-même, il lui proposa avec bienveillance de se mettre avec lui à la tète de la secte. L'offre fut acceptée, mais après peu de temps le Bodhisatva comprit que le système d' Arâla ne conduisait pas à la délivrance. * C'est pourquoi il quitta Vaiçâlî, tra- 56 versa le Gange et entra dans le royaume de Magadha. Après avoir erré pendant quelque temps, il fixa sa demeure dans le voisinage de la capitale Râjagrha, près du rocher Pândava. Lorsque, de grand matin, dans son habit grossier et tenant le pot à aumônes à la main, il entra dans la ville pour mendier, le charme de son extérieur, de sa démarche, de ses manières, la modestie à la fois et la dignité de son attitude, attirèrent tellement l'attention, que les habitants étonnés se demandèrent quel être supérieur il pouvait bien être. Le roi Bimbisâra vit le moine du haut de son château, et envoya des agents pour suivre ses traces. Dès que les agents eurent apporté la nouvelle que l'étranger se tenait près du rocher Pândava, le roi sortit de la ville avec une grande suite. Arrivé en présence du moine, il se jette respectueusement dans la poussière, devant ses pieds, et lui offre la moitié de son empire. Le Bodhisatva refuse : la royauté ne peut avoir aucun charme pour celui qui a quitté ses biens pour chercher la paix de l'âme. Le roi ne put réprimer un sentiment de commisération en pensant qu'un homme si jeune et
3. Nous trouvons ici le premier exemple d*un fait constant dans le Lalitav., à savoir : que le Bodhisatva, dès qu'il est devenu moine, est salué du nom de Gautama par des gens qui le voient pour la première fois et qui savent par conséquent ce qu'il est, mais non qui il est.
si beau serait destiné à dépérir sous les misères de la vie monastique, et il dit de nouveau : « Restez chez moi ; tout ce qui peut flatter les sens et ravir le cœur, je vous le donnerai. » Tout en le remerciant, le Bodhisatva refuse cette offre obligeante : il ne se souciç pas de toutes ces vaines jouissances, aussi passagères que les nuages, aussi inconstantes que le vent; de ces plaisirs qui éveillent une soif inextinguible et qui ne sont pourtant pas en état de la satisfaire, de même que l'eau salée ne fait qu'augmenter la soif de celui qui la boit. Après qu'il eut fini de parler, le roi lui demanda d'où il venait et qui étaient ses parents. « Roi ! » fut la réponse, « je suis originaire de Kapilavastu, la capitale florissante des Çftk]pas4 Çuddhodana est mon père. Afin d'atteindre à la vertu j'ai embrassé Tëlal religieux. » Bimbisâra ne s'efforce plus de retenir son interlocuteur; il demande seulement que le Bodhisatva, après avoir atteint l'état de Bouddha, veuille bien visiter Magadha, et retourne à la ville après un salut très respectueux.
Le Bodhisatva recommença à errer à travers le Magadha 57 * et arriva après quelque temps chez les professeurs Arâla- Kâlâma et Udraka, fils de Rama *. Sous leur direction, il s'exerça dans les différents degrés de méditation abstraite, mais il s'aperçut bientôt que cette sorte d'exercice ne menait pas à la vraie sagesse et ne donnait aucun résultat satisfaisant *. Gomme il avait l'intention de commencer le Grand
1. Dans le Lalitav. Rudraka, mais, d'après le Mahâvastu et la forme tibétaine, c'est une faute; comp. Schiefner, 313. Ârâla s'appelle en pali Âlâra; la première forme s'écrit réellement ârâda, mais le ç^ a à peu près le son de notre /.
2. D'après le Lalitav. y Udraka (Rudraka) demeurait à Râjagrha. On nous dit que, très différent en cela d'Ârâla à Vaiçâlt, il était un maître populaire, ü n'avait pas moins de 700 disciples, et était placé à la tête d'une communauté nombreuse, à laquelle il prêchait une doctrine ayant pour dogme fondamental le « non-conscient qui n'est pourtant pas inconscient ». 11 attirait un grand concours de peuple et jouissait même d'une certaine réputation parmi les savants ; il devait probablement ces deux succès, au moins en grande njcsure,
Exercice afin de montrer aux dieux et aux hommes sa force indomptable, il partit pour Uruvilvâ ', pays qu'il jugea charmant, de sorte qu'il s'y établit et commença le Grand Exercice.
Ce fut là que les Cinq, dirigés par Kaundinya, dont il a été question lors de la prophétie qui eut lieu peu après la naissance du prince, rencontrèrent le Bodhisatva *. Ce furent, en dehors de Kaundinya : Açvajit, Yâshpa, Mahânâman et Bhadrika ^
* 9. — Période d'Ascétisme a Uruvilvâ. Evénement près de la 58
RIVIÈRE NaIRANJANA.
Six ans se passèrent ainsi, tandis que le Bodhisatva à Uruvilvâ s'abandonnait aux méditations les plus abstraites et les plus profondes. Il résolut alors de s'imposer une dure pénitence, consistant en un jeûne tellement sévère qu'il ne prenait qu'un seul grain de sésame ou de riz par jour. A la
à rincompréhensibilité absolue de sa dogmatique. Il était très fort en formules de méditation ingénieuses et assez compliquées et avait un talent incontestable de prédicateur. C'était surtout sa connaissance pratique de la prédication qui amena le Bodhisatva à chercher son enseignement. Quand il fut avéré que le disciple était aussi fort que le maître, celui-ci lui proposa de se mettre avec lui à la tête de son troupeau. C'est ce qui se fit.