Histoire de Jîvaka
Du temps où le Buddha demeurait dans le bois des Bambous près de Râjagrha \ la ville de Vaiçâlî dans le pays des
2. Sans doute le môme que Tétang Gargarâ (pâli : Gaggarâ] qui,' d'après Mahâvagga, 9, 1, est situé près de la ville de Campa.
3. Ce récit se trouve dans le Dhammap.^ 313 ss. ; et Paramaltha Dipant, 80 sa.
4. On ne sait pas bien s'il faut placer Thistoire de Jtvaka dans la deuxième ou troisième saison des pluies, que le Seigneur passa également à Râjag;*ha, ou plus tard. Voir, pour cette histoire, Mahâvagga^ VIII, 1 ; Majjhima-Nik. I, 368 ss. ; comp. Hardy, M. of B. 237.
LE BUÛÛHA id\
Mallas * était célèbre pour sa richesse et son luxe. Il y avait 123 grande rivalité entre Râjagrha, placé sous le sceptre d'un monarque puissant, et Vaiçâlî, dont le gouvernement était oligarchique, le pouvoir étant entre les mains de la famille noble des Licchavis, dont un des membres détenait, annuellement, à tour de rôle, Tadministration.
On pourra se faire une idée approximative de l'étendue et de la richesse de Yaiçâlî, quand on saura qu'on y trouvait 7,707 bâtiments magnifiques, 7,707 coupoles élevées *, 7,707 parcs et autant d'étangs. Le plus grand ornement de la ville était cependant la courtisane Âmrapâlikâ ^, qui joignait à une grande beauté et un grand charme de rares talents musicaux.
Il arriva un jour qu'un bourgeois considérable de Râjagrha, se trouvant pour ses affaires à Vaiçâlî, y vit la gloire de la ville, la belle courtisane. Dès qu'il fut revenu dans sa patrie, il s'empressa de raconter au roi du Magadha, Çrenika Bimbisàra ', ce qu'il avait vu à Yaiçâlî *, et se permit d'exposer 124 modestement au roi combien il serait désirable pour l'honneur de Râjagrha, que la capitale pût se vanter de posséder une courtisane capable de rivaliser avec Âmrapâlikâ. Il proposa donc de faire élever également une courtisane dans la ville royale. — « Tu connais donc dans la ville une jeune fille possédant les qualités requises pour remplir cette fonction? » demanda le roi. Il y avait, en effet, vers ce temps-là, à Râjagrha une jeune fille, nommée Sâlavatî %
1 . Chez Schiefner, 268^ il est dit que la ville était divisée en trois quartiers : dans le premier, on trouvait 7,000 châteaux avec créneaux en or; dans le second, 14,000 châteaux avec créneaux en argent; dans le troisième, 21,000 châteaux avec créneaux en cuivre.
2. Nommée aussi Âmrapâlt; en pâli : Ambapall et Ambapâlikâ, c'est-à-dire • gardienne des manguiers ».
3. Chez les Bouddhistes septentrionaux, le prince Abhaya, que nous rencontrerons tantôt, est le Ois d'Âmrapâlikâ et du roi Bimbisâra : voir Schiefner, 253. — La forme pâlie de Çrenika (à côté de cette dernière forme on trouve aussi Çrenya) est Seniya.
1. C'est-à-dire : « Riche en arbres Sala (valica robusla) ». Le nom est évidem-
extrêmement belle et gracieuse. C*cst elle que legros bourgeois résolut d'élever comme courtisane, et ses efforts furent couronnés de succès, car les talents de Sâlavatî, grâce aux excellentes leçons de musique, de chant et de danse qu'elle reçut, se développèrent pleinement, et bientôt elle eut une grande réputation, surpassant même celle d'Amrapâlikâ, car tandis que celle-ci se faisait payer pour chaque nuit cinquante pièces d'or, Sâlavatî obtenait le double de cette somme. Peu de temps après, Sâlavatî devint grosse. Afin de tenir la chose secrète — et elle devait bien le faire, si elle ne voulait pas repousser ses amants — elle feignit d'être malade et défendit à son portier de faire entrer des hommes chez elle. Les jours de sa grossesse accomplis, elle accoucha d'un enfant du sexe mâle. Elle chargea une de ses servantes de porter dehors le nouveau-né dans un vieux van et de l'abandonner quelque part sur un tas d'ordures. 125 Par hasard, il se trouva qu'Abhaya ', le fils du roi, * passa par Tendroit où l'enfant avait été déposé. Voyant qu'une nuée de corneilles volait autour, il demanda à sa suite quel était Tobjet qui attirait tellement les oiseaux. On lui dit que c'était un enfant nouveau-né. — « L'enfant vit-il encore ? » demanda le prince. — « Oui, Altesse !» — « Eh bien », poursuivit le prince Abhaya, « nous le prendrons avec nous et nous le ferons élever dans le palais. » — C'est ainsi que l'enfant fut sauvé ; on lui donna le nom de Jivaka, « vit-il (jtvati) encore ? » On l'appelait aussi Kaumârabhrtya, un prince (kumara) l'ayant fait élever *.
inent un pendant de celui de » Gardienne des manguiers » et doit ôtre en rapport avec une saison ou avec un mois.
2. Chez Schiefner, 253, nous trouvons que le prince apprenait Tart de construire des chariots. D'après Hardy, M. of B., 23, 7, c'est lui qui est le père de lenfant; Mahàvagga, 8, 1, ne dit pas cela, mais cela pourrait être vrai. Chez Schiefner, p. c, Tenfant est le fruit de la liaison de Bimbisàra avec la femme d'un marchand, évidemment le même qui s'était chargé de l'éducation de Sâlavatt.
1. Ceci n'est qu'une plaisanterie. Kaumârahhrtya est un mot bien connu, qui signifie « soin et traitement des enfants ».
Lorsque le garçon fut capable d'initiative personnelle — et cela arriva très tôt — il alla voir son père adoplif et lui demanda qui étaient ses parents. — « Je ne connais pas ta mère, Jlvaka, mais c'est moi qui suis ton père, car je t'ai élevé. » — Alors Jivaka Kaumârabhftya comprit que ce qu'il y avait pour lui de mieux à faire était de choisir un métier, et, sans avoir demandé la permission du prince Abhaya, il partit pour Taksliaçilâ * dans le Panjab *, afin d'y étudier la 126 médecine sous la direction d'un médecin célèbre. Arrivé à Taksliaçilâ, il devint, en effet, l'élève de l'illustre professeur, et comme il joignait à des dons heureux une grande application, il fit rapidement de grands progrès. Cependant, après sept années d'études persévérantes, il s'aperçut bien que l'art est infini et, découragé, il osa demander à son maître quand donc il pourrait espérer de le connaître complètement. Le professeur ne répondit pas directement, mais dit : «Veux-tu que je te dise une chose, Jîvaka? Prends une bêche, et va te promener dans tout le pays jusqu'à une heure de distance autour de IjiRshaçilâ, et si tu trouves une plante dont on ne puisse pas se servir comme médicament, apporte-la moi )>, Jivaka obéit, mais ne trouva rien qui fût inutilisable comme remède. Il communiqua ce résultat à son maître. « Je vois, Jîvaka, que tu connais la science, assez bien du moins, pour gagner ta vie », dit le professeur, et après avoir donné quelques victuailles à son élève, le digne homme le laissa partir.
Jivaka retourna à Râjagrha. C'était un long voyage, et il avait déjà épuisé toutes ses provisions lorsqu'il arriva à Sâketa *. Un hasard heureux le mit cependant à môme de faire un essai immédiat de son art. La femme d'un riche marchand de la ville souffrait depuis sept ans déjà d'un mal
2. Cette ville, le Taxila des Grecs, est bien connue dans Thistoire indienne. Dans les mythes indiens, enlfe autres ceux du Mahd-hhârala, la ville joue un grand rôle quand il est question du monde des serpents.
1. Ville nommée aussi Ayodhyâ, aujourd'hui Faizabad, non loin d'Audhe.
de tête, que les plus célèbres médecins* appelés de partout, n'avaient pu guérir. Quand le jeune docteur entendit parler de ce cas, il s'achemina courageusement vers la maison du riche commerçant et demanda au portier de l'annoncer auprès de madame, comme un médecin qui désirait lui parler. — « Je le dirai, Monsieur le Professeur », dit le portier, qui rapporta fidèlement la commission à sa maîtresse. — « Quelle sorte de médecin est-ce, portier », lui demanda-t-elle. — 127 « C'est un jeune homme, Madame. » — * « Alors je ne veux pas en entendre parler, portier ; que pourra bien faire un jeune docteur? Les médecins les plus considérables, dont la renommée s'étend partout, n'ont même pas pu me guérir, bien qu'ils se soient fait payer fort cher. »
Le portier rapporta cette réponse à Jivaka, mais celui-ci ne se laissa pas décourager. « Dites à Madame )>, dit-il, « qu'elle n'a pas besoin de rien donner avant d'être guérie. » Le portier ayant rapporté cela à sa maîtresse, elle lui donna la permission d'admettre l'étranger chez elle. Dès que le jeune médecin fut arrivé en^a présence et qu'il eut observé les symptômes de son mal, il demanda une certaine quantité de beurre clarifié. La femme du marchand lui fit donner le beurre, sur quoi Jîvaka le prépara avec différentes herbes et le fit humer à la dame. Quand celle-ci remarqua que le beurre qu'elle humait lui coulait de la bouche, elle prit un crachoir et y cracha le beurre ; ensuite elle ordonna à la servante d'enlever avec un morceau de coton le peu de beurre qui restait. Alors Jîvaka Kaumârabhrtya se dit en lui-même : « Voilà une ménagère terriblement économe, puisqu'elle fait enlever avec un morceau d'étoffe un tout petit peu de beurre, bon seulement à être jeté ! Je suis curieux de savoir si elle me donnera quelque salaire. » La femme du marchand remarqua que le visage de Jîvaka s'était obscurci, et lui demanda ce qui le préoccupait. Il avoua franchement sa pensée, mais elle le tranquillisa. (( Ecoutez, docteur », dit-elle, « nous autres ménagères n ai-
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mons pas le gaspillage ; ce beurre peut encore très bien servir aux domestiques ou aux ouvriers, ou bien comme onguent pour les pieds ou comme huile dans la lampe. Ne soyez pas inquiet; vous recevrez le salaire qui vous est dû. » Et elle était sincère. Quand il fut évident que Jivaka Tavait guérie, elle lui donna 4,000 pièces d'or, et son fils, son gendre et son mari, par reconnaissance, ajoutèrent chacun 4,000 pièces; le dernier lui donna par dessus le marché un domestique, une servante et un cheval avec une voiture.
Jivaka, avec sa première cure, avait ainsi gagné 16,000 pièces d'or, sans compter deux domestiques et un équipage. Plein de joie, il retourna à Râjagrha, et offrit au prince Abhaya tout ce qu'il avait gagné * pour le dédomma- 128 ger des frais qu'il avait faits pour son éducation, mais le prince ne voulut rien accepter et le nomma médecin de sa cour *.
Le jeune médecin eut le bonheur de pouvoir guérir le roi Bimbisâra lui-môme d'un mal qui l'incommodait fort. Pour le récompenser généreusement le monarque reconnaissant ordonna à ses cinq cents ' femmes de réunir tous leurs bijoux et de les donner à Jîvaka. Mais le docteur refusa d'accepter cette récompense. Le roi l'attacha donc comme médecin à sa personne et le nomma en même temps médecin de son harem et de la congrégation dont le Buddha est le chef; Jivaka accepta ces fonctions si honorables.
11 y avait à cette époque à Râjagrha un riche maître de corporation, qui souffrait depuis sept ans de maux de tète intolérables. C'est en vain qu'il avait eu recours aux médecins les plus célèbres ; ils s'étaient fait payer fort cher, mais n'avaient pu le guérir. Ils c'étaient tous d'avis qu'il mourrait bientôt, et la seule question débattue roulait sur une diffé-
1. Abhaya, c'est-à-dire « sans peur », est le frère d'Ajâtacatru, c'est-à-dire • celui auquel nul ennemi ne peut résister ».
2. • Cinq cents » est, chez les Buddhistes, un ûouibrc indéterminé, comme $€xcenti chez l^s Latins,
rence de quelques jours. Quelques médecins soutenaient que le malade mourrait au bout de cinq jours, d'autres prétendaient qu'il pourrait encore vivre une semaine. Le maître de corporation était généralement estimé et aimé dans la ville, comme un homme qui avait rendu de grands services au roi et à la boui^eoisie ; celle-ci fit parvenir une requête 129 au roi * pour qu'il lui plût de faire traiter le malade par le médecin attaché à la personne royale. Immédiatement, Bimbisâra acquiesça à ce désir et il ordonna à Jivaka de se charger du traitement.
A la suite de Tordre du roi, le médecin se rendit à la maison du maître de corporation. Après avoir observé attentivement le malade et établi le diagnostic, il demanda : « Si je rétablis votre santé, qu'est-ce que vous me donnerez ?» — « Tous mes biens, docteur, répondit le malade, et je vous donnerai en outre ma propre personne en servitude. » -^ « Seriez- vous capable », répondit le docteur, « de rester pendant sept mois couché sur un seul côté ?» — « Parfaitement, Monsieur le docteur ». — « Seriez- vous capable de rester couché ensuite aussi longtemps sur l'autre côté? — « Sûrement, Monsieur le docteur ». — « Et après cela, aussi longtemps, sur le dos? » — « Certainement, docteur ». — Immédiatement, Jivaka Kaumârabhrtya se mit à l'ouvrage : il ordonna à l'homme de se coucher et le fit maintenir solidement sur son lit ; puis, avec une lancette, il ouvrit la peau du crâne et tira de l'ouverture ainsi faite deux animalcules. — « Voyez », dit-il aux assistants, « ces deux animalcules : l'un des deux est un peu plus petit que l'autre. Les docteurs qui ont soutenu que le maître de corporation mourrait au bout de cinq jours, ont vu le plus grand des deux. Ils ont compris qu'il dévorerait le cerveau du maître de corporation, par suite de quoi il mourrait au bout de cinq jours. En cela, ces docteurs ont bien vu. Et les autres, qui ont dit que la mort s'ensuivrait au bout d'une semaine, ont vu le plus petit des deux animalcules, et avaient aussi raison, à leur point de
vue. » — Après avoir dit cela, Inhabile chirurgien ferma Touverture, fixa de nouveau la peau du crâne et y mit un emplâtre.
Au bout d'une semaine, le médecin déclara au docteur qu'il ne pouvait plus supporter d'être constamment couché sur le même côté. — « Vous m'avez pourtant promis de rester ainsi couché pendant sept mois », remarqua le médecin. — « C'est vrai que je l'ai promis, mais je dois maintenant vous avouer que j'aime mieux mourir que rester couché pendant sept mois sur un seul côté », répondit le maître de corporation d'un ton grincheux. — « Eh bien, restez couché pendant sept mois sur l'autre côté », reprit Jivaka.
* Après la seconde semaine, ce fut la même histoire : le 130 malade déclara ne pouvoir supporter cette attitude et reçut la permission de se coucher à plat sur le dos. Gela aussi finit par ennuyer le maître de corporation, après qu'il eut persisté pendant une semaine dans cette position. Gomme il renouvela ses lamentations devant le médecin, celui-ci se mit à sourire et dit : « Mon cher monsieur, si je ne vous avais pas dit d'avance que vous deviez rester couché pendant vingt et un mois, vous n'eussiez pas persisté pendant autant de jours. C*est pourquoi j'ai pris mes précautions, tout en sachant bien que vous seriez prêt en trois semaines. Levez-vous, cher monsieur, vous êtes guéri. Mais vous vous rappelez encore ce que vous m'avez promis comme payement? » — « Oui, tous mes biens, docteur, et ma personne en servitude. » — « Ce sont des plaisanteries, cher monsieur, vous n'avez pas besoin de me donner tous vos biens et encore moins d'être mon serviteur. Donnez au roi, mon maître, cent mille écus, et à moi tout autant, et ce sera tout. » — Joyeusement, le maître de corporation, complètement rétabli, donna ce qu*on lui demandait.
La renommée de la rare habileté du médecin deBimbisâra se répandit au loin. On invoqua son aide d'endroits très éloignés, et jamais en vain. C'est ainsi qu'il guérit à Béna-
rès la maladie réputée incurable d'un jeune marchand, qui en voulant exécuter des culbutes, s'était attiré un dérangement très dangereux, un nœud dans les intestins. Mais la guérison suivante fut encore plus significative.
Le roi Pradyota d'Ujjayinî * souffrait d'une jaunisse, qui résistait aux efforts les plus acharnés des plus habiles médecins. Ne sachant que faire, Pradyota pria le roi de Magadha de lui envoyer son médecin. On répondit immédiatement à ce désir, et le docteur se mit en route pour Ujjayinî.
Admis en présence de Pradyota, Jivaka établit inlmédiatement son diagnostic, et dit : « Sire ! je ferai bouillir du beurre clarifié, pour servir de remède à Votre Majesté. — « Ne parlez pas de cela, Jivaka ; vous devez me guérir sans em- 131 ployer du beurre. * J'ai contre le beurre une répugnance invincible *. » Le médecin se dit alors : « Une maladie comme celle du roi ne peut pas se guérir sans l'emploi du beurre ; c'est pourquoi je ferai bouillir du beurre, mais de telle façon qu'il ait la couleur, le parfum et le goût d'une tisane. » Il prépara le beurre, môle de différentes herbes, de telle façon que le breuvage avait l'apparence d'une tisane. Cependant il comprit que le roi finirait par sentir, par suite de l'effet produit, qu'il avait pris du beurre, et comme Pradyota était un prince d'humeur colérique'*, qui pouvait facilement le faire mettre à mort, il résolut de prendre ses précautions et de s'éloigner aussi vite que possible.
Rempli de ces pensées, Jivaka se rendit auprès du roi Pradyota, et dit : « Sire ! nous autres médecins avons l'habitude de déterrer des racines médicinales et de chercher des herbes à des heures spéciales. Il serait très utile, si Votre Majesté voulait donner des ordres pour que des moyens de
i. Aujourd'hui : Ujjaiu.
1. D'après Hardy, M. of B.^ 244, la cause de la répugnance de Pradyota devait être cherchée dans le fait que son père était un scorpion, avec qui la mère du roi avait eu commerce par accident.