CHAPITRE U
Considérations sur la légende du Buddha
* Après avoir exposé, dans le chapitre précédent, la légende 232 avec assez de détail pour permettre au lecteur de se former une opinion personnelle, nous allons ici exposer notre propre opinion sur la nature véritable du Buddha.
Si Ton admet que la légende contient des éléments historiques, on doit en même temps, à moins de tomber dans une inconséquence, reconnaître qu'une grande partie des faits racontés, à commencer par la naissance miraculeuse, sont de pures fictions, mais des fictions d'une nature spéciale. A notre avis, ces fictions portent tout le caractère de mythes, représentatifs de phénomènes naturels.
Dès que Ton a acquis la conviction que les faits mentionnés dans la légende sont de tout point véridiques, on arrive nécessairement au résultat que la vérité indéniable de la légende, sauf quelques détails insignifiants, * n'est pas 233 celle de l'histoire, mais celle de la mythologie de la nature, ce qui revient à dire que le Buddha de la légende est une image mythique, qui n'a plus rien de commun avec le fondateur historique de la secte, supposé que celui-ci ait existé.
En parlant de mythes, nous n'entendons pas par là des contes inventés à plaisir, mais de vrais mythes de la nature, dont la vérité, tout en étant d'essence différente, n'est pas inférieure à la vérité historique. Quelle que soit la valeur de riiistoiro de certains individus, de certains États, de certains
peuples, elle est inférieure en certitude à la mythologie, car les faits historiques ne se répètent jamais, ne peuvent donc jamais être mis à l'épreuve, tandis que les phénomènes naturels, qui forment le sujet de la poésie mythique, se répètent continuellement et régulièrement. Nous avons, il est vrai, fait peu de progrès encore dans le déchiffrement du langage spécial de la mythologie, et nous pouvons en comprendre les termes à contre-sens, comme ceux de toute langue nouvelle pour nous, mais si Ton a une fois saisi le sens, on a aussi les moyens de prononcer un jugement décisif sur l'exactitude ou Tinexactilude des représentations poétiques de phénomènes naturels, ce qui n'est pas toujours le cas, loin de là, quand il s'agit de faits historiques.
L'existence d'éléments mythiques dans l'histoire du Buddha est à peu près universellement reconnue, bien qu'il y ait de grandes divergences d'opinion sur la part plus ou moins grande de la mythologie dans la formation de la légende.
Il est indéniable que le Buddha, tel qu'on nous le dépeint, présente les traits, tantôt d'un homme, tantôt d'un dieu. En effet, il est le plus haut placé des dieux, comme lui-même le déclare, en parlant de lui-même. S'il est représenté sous forme humaine, cela va de soi : il en est de même de tous les autres dieux. Il est homme, c'est-à-dire : mortel, et en même temps dieu, comme tous les autres dieux. Les dieux sont immortels, en tant que leur nature est inaltérable; mais mortels, en tant qu'ils sont nés, ont père et mère, engendrent des enfants, etc. Tout ce qui naît, doit un jour mourir : c'est là une thèse fondamentale, non seulement du Bouddhisme, mais de tout paganisme, dans Tlndc ou en Europe. Chaque jour, chaque année, chaque nouvelle période du monde, le soleil naît et meurt : à ce point de vue il est mortel. Mais le même dieu est censé avoir toujours fait ainsi 234 et devoir le faire à l'avenir : * les Buddhas sont innombrables. A ce point de vue, cet être divin est immortel. Ses formes phénoménales sont innombrables, son essence est
une. Le Temps est éternel, mais chaque partie du temps est finie; ou, comme disent les Indiens, « la divinité est éternelle, mais ses avakhas ou amças (parties) sont finis ». Le fait que le Buddha est un de ces avatâras, celui du dieu solaire et mesureur du temps, Vishnu, est une idée indienne *, bien que les Bouddhistes eux-mêmes l'expriment par une autre formule.
La nature hybride des dieux, jointe à une particularité de l'ancienne langue, fut cause d'une conséquence particulière. La plupart des mots, en effet, qui signifiaient « être humain, personne », exprimaient aussi les idées de « mâle, héros ». Les ôtres forts, comme le Soleil, les Tempêtes, étaient naturellement conçus sous une forme essentiellement héroïque, le dieu solaire, en particulier, était un héros bienfaisant, qui, pour rendre service à Thumanité, chassait les monstres, les esprits des ténèbres, et était en général la cause (le la prospérité et du bien-être. Bien des fois Vishnu, Indra et autres dieux sont nommés des « hommes », et cette qualification humaine donnée à la divinité ne se trouve pas seulement chez les Indiens ; on la retrouve, entre autres dans un morceau en vieux haut-allemand, « la prière de Wessobrunn » :
D<^ dc\r niwiht ni was —
enli dô was der eino almahtîco Col,
inanno millisto...
'f Lorsque rien encore n'existait, alors existait le Dieu unique, tout- puissant, le plus doux (bienveillant) des hommes'-. » Si Ton voulait exprimer d'un seul trait Tessenco (lu Buddha, on ne pourrait mieux faire que de dire
1. On trouve dos prouves nombreuses de ce que nous avançons dans le dictionnaire sanserit de Bûhtlingk et Roth, au mot buddha.
'2. Encf>rt^ plus tard, Dieu est invoqué comme himelischer mann (homme r«'leste^. Au rontraire, dans l'Exode moyen haut-allemand, c'est Moïse qui est
«lit ynanna mildust.
IG
â42 HISTOIRE DU BOUDDHISME DANS LINDE
qu'il était manno miltisto. Cette expression contient en germe toute l'activité du ïalhâgata.
Malgré les ressemblances qui existent entre les mythes de Vishnu-Krshna-Nàrâyana, comparés entre eux et à la légende 235 de Buddha, * il y a aussi des différences, conséquences naturelles des conditions naturelles et locales qui ont déterminé le développement de ces cycles mythiques. Il serait parfaitement inutile de vouloir énumérer ici ces points de contact, et nous nous contenterons de mentionner ici le principal : la qualité de révélateur attribuée au Parfait Sage. De môme que Krshna-Vishnu a révélé le Cantique du Seigneur *, chanté tous les Védas et produit la Grande Épopée, le Mahâ-bhârata, de même lo Buddha, le Bhagavat, est le révélateur de la doctrine du salut et en môme temps le conteur des petits récits, nommés Jàtakas. La différence est celle-ci : dans Yishnu-Krshna les qualités de héros et de sage ou de législateur vont de pair et se montrent tour à tour, comme on peut les observer dans la nature. La vie du Buddha, au contraire, a été coupée en deux parties : dans la première, il est un Bodhisatva, dont la nature héroïque, il est vrai, est un peu laissée dans Tombro, mais qui donne cependant assez de preuves d'une force herculéenne pour qu'on reconnaisse en lui Nârâyana, Tllercule Indien, et le Siegfried des Germains. Dans la seconde partie de sa vie, il a déposé son armure de chevalier et il se montre d'abord comme sage, ensuite comme révélateur de la Loi.
Une distinction analogue entre le héros et le sage, mais dans un sens opposé, se trouve dans le Ràmàyana, épopée qui forme, comme la légende du Buddha, un ensemble artistement conçu, ce qu'on ne saurait dire du Mahà-bhârata.
1. Les cólèbres Bhagavad-gttâs ou Irvara-gttâs. Les deux tenues, bhayaval et ii'vai'a^ signifient au fond la luhuc chose, et sont par conséquent appliqués aver. a\itant de droit à Vishnu ou à Buddha qu'à Çiva; mais dans le langage ordinaire, en prose, iruara, se dit surtout de Çiva, hhagaval de Vishnu ou de Buddha.
Ràma, tel que nous le peint le Râmâyana, est exclusivement un kshatriya, le modèle du héros pieux et sage, qui, par ses exploits, sert Thumanité ; il ne figure que comme une partie {ainça) de Vishnu; ce qu'il est à un autre point de vue — au fond, le dieu lui-même — n'est pas révélé *. Le contraire a lieu pour le Bodhisatva * : les grandes et bonnes 236 actions de celui-ci appartiennent au passé ; une fois qu'il a atteint la sagesse, il n'agit plus, il ne fait que répandre sa lumière, et parcourt paisiblement et infatigablement sa carrière. C'est alors qu'il vit comme il convient à quelqu'un qui a atteint le quatrième et suprême degré de développement, à un mitkta ou yatiy selon la loi de Manu *. Parmi tous ces mythes apparentés, ceux du Buddha trahissent le plus nettement l'influence des écoles de philosophes, de ceux qui renonçaient au monde pour se vouer à une vie plus spirituelle. Nous pouvons même aller plus loin, et soutenir que le Bouddhisme, dans la forme où nous le connaissons, ne peut dater que d'une époque où la vie monastique avait déjà atteint un certain degré de développement. 11 suffit d'être quelque peu versé dans la mythologie de nos ancêtres ariens pour s'assurer que certaines parties de la légende sont extrêmement anciennes. La lutte entre le Bodhisatva et Mâra, le représentant de l'obscurité, appartient, au moins dans ses traits essentiels, aux mythes les plus anciens de notre race et doit avoir existé longtemps avant l'âge védique.
2. Bien entendu, dans le RàmAyana luim^me. Dans la croyance populaire, tri le qu'elle existe de nos jours, au moins dans les environs de Bénarès, Hàma est encore ce qu'il est en réalité : la divinité elle-même ; là, rdma est simplement synonyme de Dieu.
1. Voir Manu, 6, 44, suiv. Nous avons déjà vu plus haut que mukta^ chez les Indiens plus récents, par suite de l'étymologie, a le sens de « délivré ». Le tubtUntif moksha dans la quadruple fonnulc kdma • plaisir », artha c utilité, intérêt •, dharma • vertu, devoir », et moksha, n'a pas au fond le sens de • d(^livr«nce », mais de « haute sagesse », qui est sensée conduire à la délivrance.
237 * Bien qu'une partie, même la plupart des éléments de la légende remontent très haut, il n'en est pas moins vrai que la division particulière du récit et le groupement ingénieux des faits portent la marque d'une époque où les Indiens faisaient consister le développement complet d'un ârya dans le fait de parcourir les quatre périodes de développement ou âçramas. Ce sont : 1° période d'apprentissage; 2** mariage; 3° vie ascétique ; 4° état de sagesse suprême. Dans les deux premières époques, on mène une vie mondaine; dans les deux dernières, une vie spirituelle. Cette façon de comprendre la réalisation de la vie idéale n'était pas du goût de tous ; quelques-uns jugeaient que la vie mondaine et la vie spirituelle devaient aller d'accord et trouvaient que cette division de la vie en Açramas était superflue et inutile. D'autres n'admettaient qu'on seul âçrama ; à leurs yeux, l'effort pour atteindre k la sagesse parfaite devait être le seul but de la vie ; aussi vite que possible, on devait entrer dans la voie du salut, renoncer au monde et se faire moine. Le Bouddhisme adopte cette dernière opinion comme la seule vraie, mais avec la modération qui le distingue, il se garde bien de condamner ouvertement la vie mondaine. Il est vrai que le Sangha, la Congrégation, la communauté des saints, ne comprend que (les moines et des religieuses, des personnes purement spirituelles ; mais, en dehors du Sangha, des âmes désireuses du salut sont aussi reconnues comme adhérant à la vraie foi. Celui qui est un pieux laïque en toute sincérité, se prépare à un état supérieur, spirituel, sinon |>our cette vie, du moins pour la vie à venir. C'est à cette
238 tendance, à ce qu'on peut supposer, * qu'est due la transformation des anciens mythes solaires en un ensemble grandiose, qu'on pourrait appeler la plus grande épopée monacale qu'ait produite l'humanité. Si Ton nous demandait de quelle façon nous nous représentons celte transformation, nous répondrions ainsi : Le Dieu solaire était tantôt loué comme chasseur des
ténèbres, comme exterminateur d'êtres méchants, géants et autres monstres, tantôt comme la source abondante de bénédictions pour la terre entière, à cause de la lumière bienfaisante dont il illumine la terre et le ciel. Il est à la fois héros et sage, Ilercule et Apollon. Si Ton applique à sa vie la division en dçramas^ on obtient une distinction entre Tépoquc où il accomplit ses œuvres bienfaisantes et celle où il répand sa lumière. Cette seconde époque admet une nouvelle division, à cause de la distinction faite entre Tétat d'ermite et colle d(» inukta ou arhat^ du parfait sage et docteur. Or, il nous semble que le modèle fourni par les ûçramas^ influencé la forme de la légende, qu'on a distingué l'activité du Dieu solaire d'après ses diverses manifestations dans le courant de l'année et qu'on a, pour cette raison, représenté les choses de manière qu'il paraît revêtir un caractère chaque fois difi'érent dans chacune des trois saisons parcourues consécutivement.
La façon dont les trois parties de la vie du Seigneur sont reliées les unes aux autres, témoigne d'un grand sens artistique, qu'on retrouve d'ailleurs continuellement dans la légende. Nous citons ici quelques exemples.
Le MaluivafKja s'ouvre par le récit que le Seigneur, à Uruvilvû. complètement éveillé au pied de Tarbrc de la Science, médita sur la série des douze causes et efl'ets, la série dont l'ignorance ou la fausse science est le commencement, la vieillesse et la mort la lin *. Tout le monde sait que la vieillesse et la mort ont de tout autres causes que l'ignorance ; l'auteur le savait tout aussi bien '. 11 doit aussi avoir su