‹ Histoire du bouddhisme dans l'IndeChapitre 83 sur 196 · Livre VI, 42 ss · texte numérisé non relu

Livre VI, 42 ss

tard. Les sculptures, accompagnées, pour une bonne part, de légendes, nous présentent, entre autres, les noms de plusieurs Buddhas antérieurs, et les figures des arbres de la Science propres à chacun d'eux, puis quelques scènes de la légende du Buddha ; en outre, un grand nombre de figures mythologiques : dieux, déesses et autres êtres célestes et souterrains, qui, pour une bonne part, ont disparu plus tard entièrement du Panthéon bouddhique. Une des plus intéressantes de ces représentations est celle de la déesse Çrimati (prâkrit : Sirimâ), qui par le développement excessif de ses seins se fait connaître comme une déesse-mère, nourricière, en quelle qualité elle figure, en effet, dans le Mahà-bhârata, tandis que plus tard elle est représentée comme courtisane. Quelque grande qu'ait été Tinfluence du fondateur historique supposé sur la formation du Bud* dhisme, personne ne croira que ces dieux, déesses et Buddhas antérieurs aient été créés de toutes pièces par son enseignement. Ces ôtres surnaturels existaient avant lui et existent encore, bien que les Européens n'aient pas Thabi tude de les personnifier.

Sur les bas-reliefs de Bharhut nous trouvons différentes sci'^nes des récits populaires à tendance morale nommés Jàtakas. Ces produits du génie créateur du peuple ne diffèrent pas, au fond, des fables et nouvelles indiennes* qu'on trouve 257 dans le Pancatantra et des fables grecques. Il est indubitable qu'à Torigine ce furent simplement des contes moraux, dans le genre de la fable des jeunes et vieux éléphants, que le Buddha conta à ses disciples lors de la chute de Devadatta. Cependant ces récits ont une forme un peu différente dans los Jàlakas canoniques * des Bouddhistes, en tant que le

1. Les Méridionaux en possèdent cinq cent cinquante; les Septentrionaux un pou niuins; rancien nombre officiel est trente-quatre, d'où le surnom, doiint' au Buddha, Catustriinçaj-jAtakajna : » Celui qui connaît les trentequatre jàtakas. » Ce nom se rattache certainement àTâge de trente-quatre ans révolus qu avait atteint (iautama lorsqu'il s'assit sur le trône de la Science.

Bodhisatva lui-même prend plus ou moins part à Taction et joue le beau rôle. Dans ces récits, nous n'avons plus devant nous le contemplateur impassible qui regarde de son œil pénétrant tout ce qui se passe dans le monde; il est devenu un personnage agissant, le système du développement progressif exigeant que celui qui deviendra un jour un Buddha, ne soit pas encore affranchi, tant qu'il est Bodhi* satva, de Taiguillon qui pousse à Faction. Devenu un Buddha, il sera élevé au dessus des préoccupations terrestres; alors il ne prendra plus part à Taction, mais révélera seulement sa pure lumière, qu'il a puisée dans ses états antérieurs.

Cette forme des Jâtakas se rattache étroitement à la signification théorique qu'on donnait à jâtaka. On comprend le mot comme s'il voulait dire : « naissance, récit d'une naissance antérieure ». Or, jdtam peut, entre autres, signifier : « ce qui est né », et, au besoin « naissance »; uïbx^ jâtaka ne peut avoir ce sens. Le mot signifie réellement « tableau » quand il s'agit d'une représentation figurée; autrement « historiette, piécette, fable ». Comme yeî/am signifie au fond une chose née ou arrivée, et que la terminaison ka est ordinaire pour le diminutif, on peut admettre que jâiakam signifiait simplement « une historiette ». L'autre sens est édifiant, ecclésiastique, et en tout cas forcé.

Afin do donner une idée du caractère et en même temps de la forme particulière de ces contes, nous reproduisons ici 258 comme spécimen la fable de la grue *. * Après une introduction dans laquelle est relatée l'occasion qui amena le Maître à conter cette fable dans un but d'instruction morale, vient le récit lui-môme.

« Dans une époque antérieure, le Bodhisatva vivait dans une forôt, sous forme d'un dieu d'un arbre; cet arbre était

2. Jdtaka (éd. Fausboll), 1, 221. Nous avons pris la liberté de corriger tacitement quelques leçons fautives.

placé près d'un petit lac. Or, it arriva une fois qu'en plein été il n'y eut que fort peu d'eau dans le lac, qui était petit; et cependant les poissons y étaient nombreux. Il arrivar qu'une grue eut Tidéc de tromper les poissons et de les^ manger. Dans ce but, Toisoau se rendit au bord de- Teau,. où il prit une attitude comme s'il était plongé d&ns de» réflexions profondes \ Les poissons, voyant l'oiseau dans' cette attitude, lui demandèrent : « Maître, pourquoi ètes- « vous là à réfléchir si profondément? » — « Je réfléchis avec « inquiétude sur votre sort », fut la réponse. — « Pourquoi, (c maître? » — « Parce que je pense en moi-même : que « feront donc ces pauvres poissons, maintenant qu'il y a dans « cet étang si peu d'eau et que la chaleur de Tété est si « forte? » — « Que devons-nous faire, maître? » — « Si « vous voulez suivre mon conseil, je vous prendrai dans mon (( bec, l'un après l'autre, et je vous transporterai dans « un grand lac couvert de lotus de toute couleur. » — « Maître, depuis l'origine de la création, jamais oiseau de « votre espèce ne s'est montré préoccupé du bien-être de» « poissons. Vous voulez nous manger l'un après l'autre. » — « Non, je ne vous mangerai pas, si vous avez confiance en « moi. Si vous ne croyez pas qu'un pareil lac existe, envoyez c( donc un des vôtres tivec moi, afin qu'il puisse le voir. » — Les poissons eurent alors confiance en lui et lui donnèrent à emporter un grand poisson, à moitié aveugle, parce que, pensaient-ils, il saurait aussi bien se tirer d'affaire dans Tcau que par terre '. L'oiseau prit celui-ci avec lui, le déposa dans l'eau pour qu'il pût reconnaître tout le lac, et

1. La grue ou la cigogae qui se tient debout sur une patte, comme ti elle ^tait plongée, immobile, dam la méditation, est, chez les Indiens, Timage do l'asciHe hypocrite.

2. Ceci semble un trait humoristique, signifiant que le poisson qui n^tvait quun œil était jugé par les autres poissons plus clairvoyant qu'eux-mêmes. « Dans le royaume des aveugles, le borgne est roi » (proverbe hollandais) : les poissons étaient atteints de cécité morale.

le ramena ensuite chez les autres poissons. Le vieux poisson 259 dépeignit Tétat du lac comme très favorable, " de sorte que les autres, en entendant son rapport, dirent : « Bien, maître! « prenez-nous avec vous. » L'oiseau prit d'abord le grand poisson à demi-aveugle, l'apporta près des bords du lac, mais se percha sur un arbre Crataeva, qui était placé près de Teau, posa le poisson sur une branche, le perça de son ' bec et le tua, sur quoi il mangea les parties charnues et laissa tomber les arêtes au pied de Tarbre. Immédiatement, il revint chez les poissons, et dit : <( J*ai déposé ce poisson «dans Teau; qu'un autre vienne maintenant. » De cette façon rusée, il prit les poissons les uns après les autres et les mangea jusqu'à ce qu'il n'y en eut plus un seul. Il ne resta qu'une écrevisse. Comme l'oiseau voulait manger aussi celleci, il dit : « J*ai transporté tous ces poissons vers un grand « lac et je les y ai déposés; laissez-moi vous transporter « aussi. » — c( Comment voulez-vous me tenir? » — « Je « vous tiendrai dans mon bec. » — « Aloi*s vous me ferez a tomber; je ne pars pas avec vous. » — « N'ayez pas peur, « je vous retiendrai doucement. » — L'écrevisse dit en ellemême : <r Ce n'est pas vrai du tout qu'il a transporté les a poissons dans ce lac, mais il serait avantageux pour moi « qu'il m'y déposât. S'il a de mauvaises intentions, je pourrai « toujours lui rompre le cou avec ma pince et l'achever « ainsi. » — Elle dit alors à la grue : « Cher oiseau, il vous « sera impossible de me tenir dans votre bec sans me faire « du mal, mais je pourrai vous prendre doucement par le « cou. Si vous me permettez de m'accrocher avec ma pince à « votre cou, je veux aller avec vous. » — L'oiseau ne comprenant pas que l'écrevisse voulait le duper, accepta cette proposition. L'écrevisse prit doucement le cou de l'oiseau avec sa pince comme avec des tenailles de forgeron, et dit : « En « route maintenant! » L'oiseau l'amena d'abord à un endroit d'où il pouvait voir le lac et se dirigea ensuite vers l'arbre Crataeva. L'écrevisse dit : « Oncle, qu'est-ce que

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« ceci? le lac est là et vous me menez ici? » — L'oiseau répondit : « Voilà une drôle de petite nièce, qui aime bien « son oncle ! Il me semble que lu veuilles me commander « parce que je t'ai placée au-dessus de moi, * et que tu me 260 « prennes pour ton humble serviteur. Regarde un peu, sous « Tarbre, ce tas d'arêtes. De même que j'ai mangé tous ces « poissons, je te mangerai, toi. » L'écrevisse reprit : « Ces « poissons ont été mangés par toi par suite de leur sottise, « mais je ne me laisserai pas traiter de même. Au contraire, w je te tuerai, toi, et si je dois mourir, nous mourrons tous « les deux. Prends garde, je te couperai la tête et la jetterai M par terre. » En disant cela, Fécrevisse pinça fortement avec sa pince le cou de la grue, qui, les larmes aux yeux, et dans des transes mortelles, s'écria : « Madame! je ne vous man- « gérai pas! Laissez-moi vivre! » L'écrevisse dit : « C'est ce « que je ferai, si tu me déposes dans l'eau! » L'oiseau retourna au bord de l'eau et déposa l'écrevisse dans la boue du rivage. Mais Técrevisse, avant de se jeter à l'eau, coupa avec sa pince le cou de la grue, comme on coupe une tige de lotus avec des ciseaux. En voyant cet événement extraordinaire, le dieu de l'arbre cria si hautement : « bravo! » que le bois en retentit ; puis il récita d'une voix douce ces deux vers :

Le rusé ne verra pas toujours sa méchanceté réussir.

De même que la grue rusée rencontrera tôt ou tard une écrevisse i.

Suit l'application de la fable à l'incident qui amena le Maître à faire son récit. Elle consiste en ceci, qu'une des personnes présentes est comparée à — ou identifiée avec — la grue, une autre à l'écrevisse, et le Maitre au dieudeTarbre *.

1. Le second vers est altéré, mais Tintention de Tauteur est claire.

2. Le morceau a pour titre Baka-jdlakay c'est-à-dire : « Jdtaka de la Grue ». Ce titre n'aurait aucun sens si jdlaka signifiait « naissance » ou c récit d'une naissance antérieure 0, car, dans la naissance antérieure dont il l'agit ici, le BodbisQtva n'était pas la grue, mais le dieu deTarbre.

On voit que le Bodhisatva ne joue, dans ce récit, guère d'autre rôle que celui de spectateur ; dans la plupart des fables, cependant, il intervient d'une façon plus active, sous forme animale ou humaine . 261 Malgré tous les eflbrts qu'ont faits les moines bouddhiques * pour donner aux Jâtakas une teinte édifiante, ils n'ont pas réussi à obscurcir la sagesse très mondaine qui ressort de ces récits populaires. Le trait capital de la vraie fable est qu'elle décrit le triomphe remporté par les petits, les faibles et les mal partagés de ce monde sur la force brutale et malfaisante ; la morale qui en découle avant tout et surtout peut se résumer ainsi : a quand on n'est pas fort, il faut être rusé. » Nulle part la ruse et la tromperie ne sont glorifiées d'une façon aussi conséquente, on peut même dire, aussi impudente, que dans le Roman de Renard^ cette épopée du Tiers-Etat, du Yaiçya de l'Europe occidentale; mais la règle capitale de la sagesse mondaine est* exprimée tout aussi clairement chez les Indiens, entre autres dans le PancatarUrm. La môme fable dont nous venons de donner la rédaction bouddhique s'y ouvre par cet aphorisme :

Nulle victoire remportée surrennemi par les armes Ne peut égaler une victoire remportée par la ruse. Le nisé, mt\me quand il est petit de taille, N'a pas besoin de craindre le fort.

Et un peu plus loin * : « On doit accomplir par la ruse ce qui ne peut s'accomplir par la force », et :

Cfltii qui a de rinielligcnce a le pouvoir; Comment l'imbécile serait-il puissant?

Le lion de la forAt, gonllé d'orgueil, Fût vaincu parle petit lièvre.

De même que, dans le Roman de Renard, les grands, les rois et le» barons, sont bafoués, et que le clergé y est par ci et

i. Pancnlantra (édition Kosegarlen), 1, 239.

par là ridiculisé, de même, dans les recueils de fables indiens, le lion, le roi des animaux, est représenté comme orgueilleux et bête à la fois ^ Dans Tépopée, composée en vue des classes supérieures, les acteurs sont des dieux et des demi-dieux, des rois et des chevaliers, des reines et des princesses ; les autres personnages sont secondaires *, de simples figurants, à moins 262 qu'ils ne soient couverts de moqueries et d'insultes, comme Thersite dans Y Iliade ; dans les fables, au contraire, les personnages principaux sont empruntés au monde animal, à un monde supposé aussi inférieur à l'humanité ordinaire que le monde divin et héroïque était supérieur à celle-ci. Il y a dans les fables un élément satirique tellement développé, qu'il est difQcilc d'attribuer à un pur hasard le contraste qu'elles forment avec la poésie élevée de l'épopée ; et quand on voit que le rôle que jouent quelques-uns, ou même la plupart des animaux, s'accorde peu avec leur nature réelle, on arrive à la conclusion que les figures animales, dans bien des cas, ne sont que des masques sous lesquels se cachent des héros célestes et terrestres, des étoiles et des rois; que les fables, par conséquent, sont sorties, comme les épopées, de la mythologie. En un mot, les fables, les Jâtakas, sont l'épopée des bourgeois et des paysans. L'épopée et la fable ont toutes les deux le même but : enseigner comment il faut se conduire dans la lutte pour l'existence.

Nous ne pousserons pas plus loin le parallèle, car ce qui précède suffira pour montrer que les fables, produits de l'ex* périencc et de la sagesse pratique des générations qui se suc*^ cèdent, peuvent être considérées comme des produits du temps ; qu'elles peuvent être attribuées à bon droit à l'astre qui sert à mesurer le temps, à l'illustre Seigneur et Dieu solaire. Ces fables n'ont pas été imaginées par tel ou tel personnage de l'antiquité, de même que La Fontaine, par

2. Cependant le lion est dépeint ailleurs comme un modèle de courage et de générosité. Cï>tait là la façon de voir des cheyaliera ; le peuple le contidé*-

rail aulrenient.

exemple, parmi les modernes, n'a pas inventé les siennes. Puisqu'on a représenté Vishnu comme auteur du Mahâ" bhdrata, on pourrait s'attendre à le voir représenté également comme premier révélateur des fables, ainsi que le Buddha Test des Jâtakas. Et, en efifet, le Pancatantra et le Hitopadeça sont donnés comme œuvres de Vishnuçarman. C'est là certainement un nom de brahmane très habituel ; mais, laissant de côté le fait qu'il n*est mentionné nulle part ailleurs comme auteur de ces livres, les anciens Indiens ne peuvent avoir ignoré que plusieurs de ces fables se trouvent déjà dans le Mahâ-bhàrata, et ne sauraient, par 263 conséquent, avoir été inventées par Vishnuçarman *, à moins que Vishnuçarman ne soit identique à Vishnu. D'après nous, c'est réellement le cas. La terminaison çarman ne sert qu'à masquer le fait que c'est Vishnu qui figure ici comme conteur de fables, sous la figure d'un brahmane, tandis qu'il accomplit ailleurs des exploits héroïques sous la forme de Nàrâyana, d'Hercule. L'hypothèse souvent exprimée (en premier lieu par Benfey) d'après laquelle le Pancatantra serait originairement un livre bouddhique, ne peut être admise, selon nous, qu'avec quelque réserve ; d'abord, parce que nous reconnaissons dans les Jàlakas la vraie rédaction bouddhique ; et en outre, parce que, à notre conviction, un grand nombre de ces fables remontent à une époque où l'ordre monastique bouddhique était encore dans les limbes. Mais si Thypothèse mentionnée était absolumerit juste, elle ne ferait que confirmer l'identification de Vishnu et de Vishnuçarman; car, d'après les Indiens, Vishnu et Buddha sont le même être *.

1. Il ne servirait à rien de dire qu'une autre collection bouddhique peut avoir existé en dehors des Jâtakas; sur les sculptures de fiharhut on ne trouve pas moins de 21 tableaux, dont 18 ont une légende contenant le mot jdtaka, 11 est possible que les fables indiennes aient été traduites tardivement d*un ou de plusieurs dialectes en sanscrit, mais cela n*a rien à faire avec rorigine bouddhique.

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