Montaigne. Essais, livre I. § xxx. Des Cannibales
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sauvages. En ceux-là sont vifves et vigoreuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et propriété/. » Montaigne pensait donc que les Brésiliens seraient heureux de conserver leurs mœurs et leurs usages à l'abri de tout contact étranger ; sinon ils s'exposaient à les corrompre et préparaient leur propre ruine. Au nom de la philosophie et de la morale il n'était nullement partisan de la fusion des deux races.
Quanta Ronsard, il s'imaginait très à tort, comme l'ont toujours cru la plupart des poètes, que les hommes ne s'étaient jamais autant rapprochés de la perfection que lorsqu'ils vivaient dans ce qu'on a nommé l'âge d'or. D'après lui, les Brésiliens étaient encore dans cette heureuse période de paix et d'innocence, et il reprochait à Villegaignon de leur enlever leurs illusions en les initiant à la civilisation européenne (1) :
Docte Villegaignon, tu fais une grand faute De vouloir rendre fine une gent si peu caute, Comme ton Amérique, où le peuple inconnu Erre innocentement tout farouche et tout nu, D'habits tout aussi nu qu'il est nu de malice, Qui ne cognoit les noms de vertu ny de vice, De sénat ni de Roy, qui vit à son plaisir, Porté de l'appétit de son premier désir, Et qui n'a dedans l'âme ainsi que nous emprainte La frayeur de la loy qui nous fait vivre en crainte, Mais suivant sa nature et seul maistre de soy, S<>y mesmes est sa Loy, son Sénat et son Roy; Qui de coutres tranchans la terre n'importune, Laquelle comme l'air à chascun est commune, Et comme l'eau d'un fleuve, est commun tout leur bien, Sans procès engendrez do ce mot tien et mien. Pour ce, laisse-les là, no romps plus (ie te prie) Le tranquille repus de leur première vie,
(1) Ronsard. Les Poèmes, liv. II. Discours contre fortune. Edit. elzévirienne t. VI. p. 1(50.
Laisse-les, ie te pri, si pitié te remord,
Ne les tourmente plus, et t'enfuy de leur bord.
Las ! si tu leur apprens à limiter la terre,
Pour agrandir leurs champs ils se feront la guerre,
Los procez auront lieu, l'amitié defaudra,
Et l'aspre ambition tourmenter les viendra,
Comme elle fait iey nous autres pauvres hommi
Qui par trop de rai/.ons trop misérables sommes.
Ils vivent maintenant en leur âge doré. Or pour avoir rendu leur âge d'or ferré En les faisant trop fins, quand ils auront l'usage De eognoistre le mal, ils viendront au rivage Où ton camp est assis, et en te maudissant Iront avec le feu ta faute punissant, Abominant le iuur que ta voile première Blanchit sur le sablon do leur rive estrangere. Pour ce laisse-les là, et n'attache à leur col Le ioug de servitude, ainçois le dur licol Qui les estrangleroit, sons l'audace cruelle D'un tyran ou d'un iuge, ou d'une loy nouvelle. Vivez, heureuse gent, sans peine et sans souci: Vivez ioyeusement, ie voudrais vivre ainsi.
Ainsi donc ni Ronsard ni Montaigne ne croyaient à la nécessité de fusionner les deux races française et brésilienne. Ils prétendaient. l'un et l'autre que les Brésiliens seraient trop malheureux d'échanger leur sauvage innocence contre les séductions et les corruptions de la vie civilisée. Etait-ce de leur part ou bien un paradoxe, ou bien un jeu d'esprit ? Nous l'ignorons. Toujours est-il que Villegaignon fut leur disciple inconscient, et, malheureusement pour lui, mit en pratique ces théories antisociales.
Un autre contemporain, Lescarbot (1), s'appuie sur des raisons théologiques pour démontrer qu'il est défendu de prendre en mariage une femme infidèle, car, disait-il naïve-
(1) Lescarbot. Histoire de la Nouvelle France, p. 183.
ment, « en l'Ancien Testament il estoit défendu d'accoupler à la charrue deux animaux de diverses espèces » ; mais il ne paraît pas très convaincu de la justesse de son argument et a grand soin d'ajouter : « Il est vray qu'il est aisé en ce payslà de faire d'une infidèle une chrétienne, et se fussent peu telz mariages contracter s'il y eut eu une demeure bien solide et arrêtée pour les François... d'autant plus qu'il y avoitlà force gens délibérez qui ne demandoient pas mieux que d'aider à remplir cette nouvelle terre. » Lescarbot parlait en connaissance de cause. Il avait voyagé au Canada, et constaté par lui-même les excellents effets de ces unions avec les indigènes ; mais, de tous ses contemporains, il était à peu près le seul de son avis : Aussi dirait- on qu'il redoutait d'être accusé d'immoralité, ou tout au moins de paradoxe. Il était pourtant dans le vrai, et Villegaignon commit une lourde bévue en proscrivant, au lieu de les encourager, ces relations avec les Brésiliennes, qui seules pouvaient assurer l'avenir de la colonie.
Si les indigènes n'occupaient dans les pensée du chef de l'expédition qu'une place secondaire, il n'en était pas de même de la métropole, sur les secours de laquelle il comptait pour augmenter l'importance de sa vice-royauté américaine. Dès les premiers jours de son débarquement, Villegaignon avait envoyé en France de nombreuses lettres, et demandé à l'amiral Goligny et à ses amis de lui expédier des hommes et des vaisseaux. Il était éloquent et disert ; il dépeignait sous les couleurs les plus séduisantes les beautés pittoresques du nouveau monde. Il en décrivait les merveilles avec une émotion communicative, parlait des facilités de la vie, des douceurs du climat, et ouvrait aux imaginations une perspective indéfinie de trésors et de richesses à conquérir. Ses lettres (1) étaient avidement lues et commentées. On se les passait de main en main. Bon nombre d'armateurs
(1) Ces lettres sont malheureusement perdues.
qui, jusqu'alors avaient hésité à tenter fortune au Brésil, dès qu'ils apprirent que, sous la protection des canons du fort Goligny, ils pourraient impunément braver la jalousie ou la poursuite des Portugais, se décidèrent à envoyer leurs navires à la côte brésilienne. Ils ne furent pas tous également heureux. N. Barré (1) raconte le naufrage de l'un d'eux qui se brisa sur les rochers de la baie ; mais ce n'était qu'un accident, et les profits du voyage compensaient, et au-delà, ces pertes exceptionnelles. La baie de Ganabara prit à ce moment une animation extraordinaire. Un petit village européen s'éleva non loin de l'emplacement occupé aujourd'hui par Rio de Janeiro. Il était fréquenté surtout par les matelots arrivant d'Europe, qui venaient y faire leurs achats de bois précieux, et échanger leurs marchandises avec les indigènes sous la protection du fort. Thevet (2), dont l'imagination grossissait toujours les réalités, décore ce village du titre pompeux de ville, et l'appelle, du nom du roi de France, Henryville. Certes, Léry (3) a beau jeu pour le tourner en ridicule ; mais, à défaut de capitale régulière avec ses rues bien alignées et ses somptueux édifices, il n'est pas moins prouvé que nos colons devinrent alors trop nombreux pour résider tous dans l'île aux Français, et que bon nombre d'entre eux se transportèrent sur le continent, où ils se construisirent des cabanes dans un village, qui serait réellement devenu une ville, si notre colonie avait duré davantage.
De tous les navires attirés au Brésil auprès de nos compatriotes par la sécurité des relations et la certitude de ramasser rapidement une grosse fortune, on n'a conservé le nom
(1) Nicolas Barbé. Secondé lettre, c nous avons du depuis perdu un grand basteau, et une barque contre les roches: »
(2) Thevet, Cosmographie universelle, p. 908.
(3) Lery, ouv. cit. § vu.
que de deux d'entre eux. Le premier est le Pépin (1), navire normand qui s'établit au village de Vaboraci, dans la baie de Ganabara, et y fit de si bonnes affaires que le village en garda son nom. Le second est la Serpente (2), du port de deux cents tonneaux, appartenant à Jacques de Gauzvigny, de Fécamp, capitaine de la marine royale. Par contrat passé le 5 juin 1557, en présence de Jacques Dulot et de Tbomas Lepage, tabellions royaux, de Gauzvigny donnait procuration à un certain Geffroy Dupuy « de affréter iceluy navire à honorable homme Guillaume Berry, marchand, demeurant au Havre de Grâce, ou autres telles personnes qu'il verra bien estre pour faire le voïage du Brésil, pour tel prix, charges, conditions et moïens qu'il pourra bien estre, et faire pour luy, en ces choses, tout ainsi que si présent en sa personne y estoit. » Le hasard des temps a conservé cet acte notarié et sauvé de l'oubli le nom de la Serpente et de ses capitaines et armateurs : mais combien furent rédigés d'actes semblables, qui ont à tout jamais disparu, ou qui dorment encore dans une poussière séculaire ! (3)
A défaut de documents analogues, nous avons néanmoins le droit d'affirmer que ces voyages au Brésil étaient fréquents : nous n'en voulons d'autre preuve que cette ordonnance (4) datée d'Amboise le 8 mai 1555, relative à la levée
(1) Lery, ouv. cit. § xx. « Les François appelent ce second (village) Pépin, à cause d'un navire qui y chargea une fois, duquel le maistre se nomraoit ainsi. »
(2) Archives de la Seine-Inférieure. Liasse du tabellionage do Fécamp, citée par de Fréville. Commerce de Rouen,t. II, p. 445.
(3) On connaît encore le nom de deux capitaines, un Normand de l'Espine, et un Picard, Mogneville, qui firent à la côte Brésilienne un séjour assez long pour se permettre quelques parties de chasse dans l'intérieur du pays. Voir Thevet, Singularités de la Fronce antarctique % lu.
v4, de Fréville, ouv. cit. t. II, p. 443.
d'un droit de vingt sols par tonneau de mer. « Et comme à présent il y a plusieurs des dicts navires marchans pretz à faire voïage. tan pour aller au sel en Brouage et à la Baye qu'à la Terre Neufve, le Brésil, la Guynée et autres lieux, qui se sont apprestés auparavant la publication de la présente tresfve pour aller faire leur dit voïage, s'actendent à avoir conduicte et garde de nos dicts navires comme ilz ont eu pour le passé, etc. » Nous citerons encore ce passage d'une dépêche adressée par l'ambassadeur espagnol près de Henri II (1), Simon Benard, à la princesse de Portugal (15 septembre 1556) : « Les Françoys ont encore de douze à treize bateaux aux Indes, pour fortifier un port sur le passaige, qui donnera grand emouschement si l'on le leur souffre, et est auprès du cano de Très Pontos. » Les navires français étaient donc nombreux au Brésil dans les années 1555, 1556 et 1557, et c'est sans aucun doute à l'entreprise de Villegaignon qu'il faut attribuer ce redoublement d'activité.
Ce n'était pas seulement la présence des négociants ou des armateurs qui promettait à la colonie Française un avenir prospère. Après tout, cette population était flottante ; elle n'abordait au Brésil que pour le quitter au plus vite, et ce n'étaient point là de véritables colons disposés à se fixer dans ce pays d'adoption et à le féconder par leurs sueurs. Les hasards de la politique allaient fournir à Villegaignon ce qui lui manquait encore, une population honnête, intelligente, relativement aisée, et qui ne demandait qu'à faire du Brésil comme une seconde patrie.
La guerre religieuse était alors menaçante en France. L'amiral Golign\ aurait voulu en prévenir l'explosion. Ce grand citoyen pensait qu'en assurant à ses coreligionnaires comme un refuge ou plutôt comme un champ d'asile en Amérique, mm seulement il obtiendrait pour eux la liberté de conscience, mais encore réussirait à étendre au loin l'influence
(1) Mémoires du cardinal de Gra.>,veule, t. IV, p. 701.
Française. Là où les aventuriers Espagnols ou Portugais poursuivaient uniquement la richesse, les émigrants Français porteraient les trésors de leur foi. Les promesses de Coligny et le.s lettres de Villegaignon décidèrent un grand nombre de personnes. Des bateaux s'armèrent sur les côtes de Normandie et de Bretagne. L'amour propre national s'en mêla. « En ceste coste, écrit un contemporain, La Popellinière (1), les François délibéroient de descendre à centaines pour y establir, sous Villegaignon, un lieu de refuge à tous ceux qui, tourmentez pour quelque occasion que ce fust eussent mieux aymé suivre le hasard du bien et du mal qu'ils y eussent peu trouver. » Léry (2) n'hésite pas à écrire que, sans les fautes de Villegaignon, plusieurs milliers de colons étaient alors disposés à émigrer au Brésil. « Qui doute si les François y fussent demeurez (ce qu'ils eussent fait, et y en auroit maintenant plus de dix mille, si Villegaignon ne se fust révolté de la religion réformée) qu'ils n'en eussent receu et tiré le mesme profict que font maintenant les Portugois qui y sont si bien accommodez (3). » Il revient avec insistance sur la même idée dans un autre passage fort curieux : « Affin de mieux faire entendre que Villegaignon est seul cause que les François n'ont point anticipé et ne sont point demeurez en ce pays-là, ie ne veux oublier à dire qu'un nommé Fariban de Bouan, qui estoit capitaine en ce vaisseau, ayant à la requeste de plusieurs notables personnages faisans profession de la Beligion réformée au Boyaume de France, fait expressément ce voyage pour explorer la terre et choisir promptement lieu pour habiter, nous dit que n'eust esté la révolte de Villegaignon en avait des la mesme année délibéré de passer se fit à huit cens personnes dans de grandes hourques de
(1) La Popellinière, Histoire des trois mondes, p. 18.
(2) Léry, ouv. cit. § IX.
(3) Léry, ouv. cit. § XVIII.
Flandres pour commencer de peupler l'endroit où nous estions. Gomme de faict ie croy fermement... qu'il y auroit à présent plus de dix mille Français, lesquels... posséderoient maintenant soubs l'obéissance du Roy un grand pays en la terre du Brésil, lequel à bon droit, en ce cas, on eust peu continuer d'appeler France Antarctique. »
A l'étranger on surveillait d'un œil jaloux les progrès incessants de notre colonie. Simon Renard, ambassadeur du roi d'Espagne, le négociateur de la trêve de Vaucelles, écrivait, à ce propos, à la princesse de Portugal, au commencement d'août 1556: « l'ay advis que Villegaignon, aiant prins un port au passaige des Indes, le fortifie et a mandé au Roy de France qui si luy envoyé gens de guerre iusqu'à trois ou quatre mil, il lui conquestera partie des Indes, et empeschera la navigation celle part ; et, comme les Françoys arment bateaulx en Bretaigne et Normandie , encore que se pourroit estre à aultre effort, sy ne m'a semblé des lors faillir de donner cestuy advis, afin que vostre Altesse prévienne et advertisse ceulx qui convient : car facilement ils pourroient donner moleste aux passaigiers et navigeans ausdites Indes.» Quelques semaines plus tard, le 15 septembre 1556, Simon Renard exposait de nouveau ses inquiétudes à son auguste correspondante : (2) « Et y a en ce royaume, disoit-il, deux Espaignols qu'ils offrent au Roy de France, avec peu de gens, emprendre les Indes et les conquester. » Ce n'étaient point là de vaines menaces. Des deux peuples qui se disputaient alors la possession de l'Amérique, Portugais et Espagnols , les premiers n'étaient pas assez nombreux même pour surveiller l'immense étendue des côtes qui étaient censées leur appartenir, et si, résolument, la France avait voulu s'établir au Brésil, ils auraient été incapables de lui résister. Les Espagnols étaient plus redoutables,
(1) Mémoires du cardinal de Granvelle, t. IV, p. G59.
(2) Id. t. IV. p. 701.
mais Charles-Quint et son fils Philippe II, avaient, dans leur fiévreuse activité, dispersé leurs ressources et disséminé leurs soldats sur tant de points différents ; ils avaient formé de si gigantesques projets que, peu à peu, la nation s'épuisait sous
cet effort continu. L'Amérique presque tout entière leur appartenait nominalement, mais, à l'exception du Pérou, du Mexique, et de quelques Antilles, les autres contrées leur échappaient. Si la France, comme le craignait Simon Renard, avait eu la sagesse d'accepter les propositions de ces deux Espagnols, traîtres à leurs pays, et si elle avait distrait au profit du Brésil la minime partie de cette vitalité, de cette exubérance de forces qu'elle dissipait au dehors, en mille entreprises stériles, certes le Brésil nous appartiendrait encore. Mais ni Henri II, ni ses conseillers, ni Goligny luimême ne soupçonnaient l'importance de cette acquisition lointaine, et, par leur indifférence , ils allaient inaugurer la longue série des fautes inavouables et des mécomptes constamment renouvelés qui constituent la triste histoire de nos colonies.
Mieux inspiré que ses chefs, Villegaignon avait eu pourtant une heureuse idée qui, bien exécutée, pouvait assurer au Brésil Français un long avenir de prospérité. Il avait songé à s'adresser directement au chef des Protestants Français, à Calvin en personne, en le priant de lui envoyer un certain nombre de colons destinés à faire souche d'honnêtes gens, et à renouveler la population primitive. Ici se place dans la vie de Villegaignon un singulier épisode, qui, de son vivant même, fut discuté avec passion, et que les travaux de la critique: moderne n'ont pas suffisamment élucidé. Ii s'agit de savoir si le vice-amiral, en recourant ainsi à Calvin, avait renoncé au catholicisme, ou bien s'il conservait encore ses convictions premières. Les écrivains protestants l'ont tous accusé d'avoir, en cette circonstance, abjuré sa religion par intérêt, et d'être, plus tard, revenu au catholicisme, quand son intérêt lui conseilla cette seconde apostasie. Après l'avoir comblé d'éloges jusqu'au jour où il parut s'éloigner des doc-
trines Romaines, ils l'accablent d'outrages à partir du moment où il revint aux doctrines de sa jeunesse. Ils affectent même de le traîner dans la boue. Ils le surnomment le Gain de l'Amérique. Ils composent même contre lui des pamphlets (1) orduriers ou du moins grossiers. Les écrivains catholiques au contraire n'ont jamais cessé de considérer Villegaignon comme un ardent défenseur de leur cause. Ils rappellent avec complaisance les grands services par lui rendus à la cause de la chrétienté à Malte, devant Alger ou en Hongrie ; ils font remarquer qu'il expia une défaillance momentanée par toute une vie d'abnégation et de sacrifices. Nous n'avons pas la prétention d'instituer ici une controverse théologique, d'autant pins que nous manquerions de compétence ; au moins nous sera-t-il permis de soulever ce problême historico-psychologique, et de rechercher de sang-froid, puisque nous sommes désintéressé dans la question, siVillegaignon a fait litière de ses opinions pour arriver à ses lins, ou si les sanglants reproches qu'on lui adressa sont réellement mérités.
Le protestantisme en France avait recruté des partisans surtout dans la bourgeoisie et la petite noblesse de province. Villegaignon, par son origine et son éducation, était très au courant des opinions nouvelles. A l'exemple de beaucoup de ses contemporains, le goût de la controverse religieuse l'entraîna sans doute plus loin qu'il n'aurait voulu. Dans la chaleur de la discussion ou dans l'entraînement de l'improvisation, il aura peut-être présenté ses opinions de telle façon qu'on les aura mal interprétées. Peut-être même aura-t-il laissé entendre qu'il n'attendait qu'une occasion favorable pour se convertir au protestantisme, et, comme on croit aisément ce qu'on désire, les écrivains du parti réformé, déçus dans les espérances que leur avait fait entrevoir sa conversion probable, n'ont pas caché leur dépit un apprenant qu'il
1 Voir plus loin, troisième partie, § i.
restait catholique. En réalité Villegaignon ne s'est jamais prononcé ouvertement. Chevalier de Malte, il était forcé de faire profession de catholicisme : il eût été de sa part plus qu'imprudent de rompre avec un ordre puissant ; de plus son protecteur, le cardinal de Lorraine, était le chef avoué du parti catholique; enfin Villegaignon connaissait assez bien les hommes et les choses, et avait une expérience suffisante pour comprendre que la masse de la population et les fonctionnaires resteraient toujours en France invinciblement attachés à la vieille religion. D'un autre côté, il avait besoin des protestants pour ses futurs desseins, et ne se dissimulait pas l'importance de l'appoint qu'ils apporteraient à sa colonie brésilienne par leur dévouement, parleur esprit d'entreprise et leurs richesses. J'imaginerais plutôt que, déterminé à rester catholique, Villegaignon avait l'intention de ménager en même temps les protestants. 11 ne demandait qu'à vivre en paix avec les uns et avec les autres, car il avait également besoin des catholiques et des protestants. Il appartenait à ce parti qui naissait à peine, et ne devait acquérir d'importance qu'une trentaine d'années plus tard (1), le parti des Politiques, comme on les nomma : citoyens intelligents, en avance sur leur siècle, grands esprits ou nobles cœurs qui auraient voulu des concessions réciproques et répugnaient aux résolutions extrêmes ; mais, en temps de crise, les modérés ont toujours tort. On ne comprend ni leurs ménagements, ni leurs hésitations. Leur indifférence passe pour de la duplicité, et leurs tâtonnements sont taxés de fourberie. Villegaignon devait être une des victimes de l'opinion. Les contemporains, qui ne comprenaient pas sa secrète pensée, lui ont prêté leurs préjugés et leurs passions. Les uns n'ont pas voulu admettre que son opinion n'était pas encore faite, et
(1) Mais, à ce moment, Villegaignon aura renoncé à ses idées de tolérance, et sera fort compromis parmi les exagérés du parti catholique.
l'ont accusé de trahison ; les autres, quand il se prononça décidément, l'attaquèrent avec d'autant plus de violence qu'ils avaient un moment compté sur son concours actif et son utile appui.
En l'absence de tout document impartial, il est donc à peu près impossible d'exposer les sentiments religieux de Villegaignon. Au moins essaierons-nous, et cela en nous appuyant sur des faits authentiques, de raconter ses hésitations et de montrer comment catholiques ou protestants ont pu, à tour de rôle, se méprendre sur ses véritables opinions.
Nous constaterons tout d'abord que Villegaignon était encore catholique quand il quitta la France. Sans doute il avait fait de nombreuses avances au parti protestant, et c'était un des chefs de ce parti, l'amiral Coligny, qui patronait son entreprise ; mais si réellement Villegaignon s'était décidé à partir au Brésil par zèle pour le calvinisme qu'il aurait embrassé et pour ménager une retraite sûre à ses nouveaux coreligionnaires, qu'avait-il besoin d'emporter des livres et des ornements d'église catholique (l) ? Pourquoi des moines et des prêtres l'accompagnaient-ils? Pourquoi jusqu'au dernier moment, suivit-il les offices avec régularité, et pratiqua- -t-il toutes les cérémonies extérieures du catholicisme ! Enfin et surtout pourquoi les deux tiers au moins de son équipage et de ses colons appartenaient-ils à l'ancien culte ? Il lui eût été pourtant bien facile de n'amener avec lui que des protestants, ou tout au moins de laisser en France les livres, les ornements d'Eglise et les prêtres catholiques. De plus, une fois débarqué en Amérique, il se serait empressé de rompre avec les prêtres catholiques et d'adopter les pratiques nouvelles. Or il n'en fit rien. Jamais il n'inquiéta dans l'exercice de leur religion ceux de ses hommes qui appartenaient au catholicisme. Jamais il ne se sépara de Thevet, de Cointa et
Y Mémoires de Claude Haton, ouv. cit.
des autres prêtres, pas plus que des livres théologiques, dont il faisait au contraire sa lecture habituelle. Enfin son premier acte, en arrivant au Brésil, fut de prier Thevel de recevoir sa confession et de lui administrer la communion dans la messe solennelle de la (1) Noël (1555).
Villegaignon était donc catholique pratiquant quand il quitta l'Europe, et catholique resta-t-il lorsqu'il débarqua au Brésil. Mais conserva-t-il toujours la pureté et l'intégrité de sa foi ? N'inclina-t-il pas à un certain moment vers les doctrines nouvelles? Nous avouerons ici qu'il nous faut reconnaître à tout le moins de singulières hésitations dans sa conduite ultérieure : non pas qu'il ait précisément fait profession de calvinisme, mais il pencha très-fort de ce côté, et quand, plus tard, il répudia toute idée de conversion, et devint le champion déterminé de la religion officielle, il avait néanmoins par ses imprudences donné sur lui assez de prise pour que ses ennemis aient presque eu le droit de l'accuser d'apostasie.
Gomment s'opéra cette pseudo-conversion ? Les protestants formaient à peu près le tiers des émigrants, et ils constituaient la partie intelligente et surtout morale de la colonie ; car ils s'étaient jusqu'alors recrutés surtout dans la petite noblesse de province et les classes bourgeoises. Tous les officiers et les principaux colons appartenaient donc au protestantisme. Comme Yillegaignon, en quittant l'Europe, leur avait promis la liberté de conscience, ils s'exprimaient ouvertement, même en sa présence, sur le dogme ou les cérémonies au sujet desquels la scission s'était opérée entre les deux religions. Ces questions de controverse religieuse ne nous passionnent plus aujourd'hui, parce que, d'un commun accord, on évite de les soulever ; mais nous n'apprendrons rien à personne en rappelant ici l'aigreur et la vivacité des discussions sur ce point, quand par hasard il s'en élève entre personnes du même
(1) Thevet, Singularités de la France antarctique.
monde et de la môme instruction. Au milieu du XVIe siècle ces intéressants problèmes occupaient tous les esprits : Un les discutait avec autant de feu et de passion que nous discutons aujourd'hui les questions d'économie sociale ou politique. Par malheur la discussion ne restait pas toujours dans les hauteurs sereines de la théorie, et aux arguments théologiques succédaient trop souvent les coups de force et les démonstrations brutales. Villegaignon et les protestants qui l'entouraient aimaient à soulever ces redoutables problèmes. Ils recherchaient même la discussion sur ces brûlantes matières. Quelques-unes des objections de ses contradicteurs tirent sur l'esprit du vice-amiral une vive impression. La lecture attentive de la Bible et des pères acheva de le troubler. Jean Gointa, le docteur en Sorbonne, sur les opinions duquel il aimait à s'appuyer, assistait la plupart du temps à ces tournois théologiques. C'était un esprit inquiet, dont les croyances étaient mal assises. Les objections des protestants l'avaient d'abord irrité, puis ému. Le doute s'empara de lui. Au lieu de soutenir Villegaignon et de l'encourager à la résistance, il augmenta son trouble. Quanta Tbevet, il appartenait, sans doute, à l'école de ceux qui, de parti pris, repoussent toute discussion. Il ne semble pas avoir pris part à ces débats théologiques, et, si parfois il y intervint, ce fut pour commander et jamais pour discuter. Or Villegaignon avait alors besoin non pas d'ordres impératifs mais de raisonnements. Il voulut tenter une expérience. Puisque ses conseillers naturels, Cointa et Thevet, ou bien l'abandonnaient, ou bien ne le secondaient pas, il écouta ses officiers protestants, et forma le projet de demander à Calvin, son ancien condi.-ciple à l'Université de Paris, un ministre pour éclaircir ses doutes et rendre le repos à sa conscience.