‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 9 sur 40 · II. — DÉPART POUR LE BrÉSIU · texte numérisé non relu

II. — DÉPART POUR LE BrÉSIU

Jusqu'alors de simples armateurs et des marins sans attache officielle s'étaient seuls aventurés au Brésil. Villegaignon qui voulait fonder dans cette région une véritable colonie, et prétendait ne tenter l'entreprise qu'avec l'assentiment de l'amiral de Goligny et le concours du roi s'exposait à plus d'un mécompte. Arracher le consentement de Coligny, juge suprême en matière maritime, obtenir l'autorisation royale, réunir des approvisionnements, des vaisseaux et des hommes en nombre suffisant pour ne pas échouer d'une façon misérable, c'étaient en effet autant d'obstacles à vaincre pour un catholique aussi déterminé qu'il l'était, pour un homme tombé dans la disgrâce du roi, et pour un militaire qui n'avait de fortune que son épée. Mais Villegaignon avait pour qualité maîtresse une

^1) Crespin, ut. supra.

persévérance à toute épreuve. Il s'était juré à lui-même de se tailler au Nouveau-Monde comme une principauté dont il serait l'unique maître, et il se tint parole.

Aussi bien, il faut lui rendre cette justice, Villegaignon s'y prit fort habilement. Un des historiens qui ont raconté incidemment sa tentative de colonisation au Brésil, le pèreMaimbourg (1), prétend qu'il n'eut aucune peine à obtenir le consentement de l'Amiral, parce qu'il s'était déjà engagé dans l'hérésie. « Avec toutes ces belles qualités, écrit-il, Villegaignon eut le malheur en présumant trop de son esprit, et se voulant faire juge des différends de la religion, de tomber dans l'hérésie. Et comme il vit que le roy Henry faisoit poursuivre à outrance les protestants, il eût peur, s'il estoit descouvert et déféré de perdre sa fortune et peut estre aussi la vie. C'est pourquoy il s'alla présenter à l'Amiral de Goligny, et luy proposa le dessein qu'il avait conceu d'établir une colonie dans l'Amérique méridionale, où avec les grands avantages qu'on en pourroit tirer, on aurait une retraite assurée pour les protestants persécutez qui s'y voudraient réfugier. » Mais Villegaignon ne s'était pas encore prononcé. En sa qualité de chevalier de Malte, c'est-à-dire de défenseur attitré du catholicisme, il passait même pour exagérer la rigueur de ses sentimeuts orthodoxes. Rien dans sa conduite antérieure ne laissait soupçonner un changement dans ses croyances. Le père Maimbourg se trompe donc quand il attribue à la peur d'être poursuivi comme hérétique la proposition du viceamiral de Bretagne. Le plus probable est que Villegaignon, qui avait absolument besoin du consentement de Goligny, adopta non pas la plus honorable, mais la plus sûre des tactiques: il flatta l'Amiral dans son amour-propre. Il feignit une conversion prochaine, et lui fit entrevoir la prompte réalisation d'un de ses projets favoris, en le berçant de l'espoir de créer au delà do l'Atlantique, comme un champ d'asile

(1) Maimhocro. Histoire d" Calvinisme, litre II, p. loi.

pour ses coreligionnaires persécutés (1). On croit facilement ce tpi'on désire. Coligny fut la dupe de ces avances intéressées. Villegaignon, sans se convertir ouvertement aux doctrines nouvelles, laissait entendre qu'il accepterait la discussion, et pratiquerait la tolérance la plus absolue. Gomme il jouissait d'une réputation incontestée de bravoure et de capacité militaire, une pareille recrue était bien désirable au parti protestant, qui s'attendait d'un jour à l'autre à être attaqué, et organisait déjà la résistance. Goligny accepta donc avec empressement ces ouvertures, et lit savoir à son subordonné qu'il désirait connaître plus à fond ses projets. Villegaignon les lui exposa, et, comme il était beau parleur, dès qu'il eut fait entrevoir la possibilité de créer à peu de frais et tout de suite une France américaine, où les protestants jouiraient de la liberté de coiibcience, Goligny n'hésita plus, et accorda toute sa confiance à l'habile négociateur. A ce moment, la guerre civile était imminente en France. Goligny en redoutait l'explosion, et cherchait à la prévenir. Villegaignon lui démontra sans peine qu'il y parviendrait en colonisant une de ces régions récemment découvertes, dont l'Espagne et le Portugal prétendaient se réserver la propriété exclusive. Delà sorte il concilierait avec le respect dû à son souverain ses sympathies pour la cause prolestante, et remplirait les devoirs de sa Charge, tout en suivant les inspirations de sa conscience.

(1) Telle fut du moins l'opinion des contemporains dont Lescarlot (Histoire de la Nouvelle-France, liv. II. p. 143), se fit l'interprète en écrivant : « Il fit entendre que dès longtemps il avoit non seulement un désir extrême de se renger en quelque païs lointain où il peut librement, et purement servir à Dieu selon la réformation de l'Evangile : mais aussi qu'il devroity préparer lieu â tous ceux qui s'y vondroient retirerpour éviter les persécutions. » D'après Crespin, Histoire de.; Martyrs, p. 399, « ceux ausquels il s'estoit adressé crurent facilement ses paroles louans ceste entreprise digne plustost d'un prince que d'un simple gentilhomme-

Dans ces mondes récemment découverts , où les aventuriers Espagnols et Portugais ne chei chaient que des trésors, les protestants français trouveraient un sûr asile, et travailleraient en même temps à la gloire de la patrie. «Une France jeune et forte surgirait par delà les mers, tandis que calme et paisible, la vieille France serait pour jamais délivrée des persécutions qui la déshonoraient, à l'abri des guerres civiles qui menaçaient de l'ensanglanter (1). » Tels furent les projets à la fois grandioses et séduisants, que Villegaignon sut présenter à l'amiral avec un art infini et une éloquence persuasive. Coligny ne demanda qu'à être convaincu. Peutêtre même avait-il formé de son côté de semblables projets. Il promit donc à Villlegaignon de l'appuyer de tout son pouvoir, s'entendit avec lui sur le choix du pays à coloniser, le désigna à l'avance pour commander l'expédition et le recommanda chaudement au roi.

La négociation devenait ici plus délicate : Henri II était alors (1555) en guerre avec l'Espagne, avec l'Empire et avec l'Angleterre. Enveloppé par une ceinture continue d'Etats ennemis, il se débattait avec peine contre la coalition, et se souciait médiocrement de distraire une partie de ses forces pour les expédier au Nouveau-Monde. Si du moins, on lui avait proposé d'attaquer l'Amérique espagnole, il aurait peut-être consenti à autoriser l'expédition ; mais il n'avait aucun motif de guerre contre le Portugal, et, si les Français s'établissaient dans une région qui passait pour dépendre du Portugal, n'était-ce pas se donner de gaieté de coeur un nouvel ennemi ? De plus Henri II avait encore sur le cœur les emportements du vice-amiral de Bretagne contre le comte de Carné, et se souvenait de ses folles provocations de Brest. Certes, s'il eût élé réduit à ses propres ressources, Villegaignon [L'aurai! jamais obtenu le consentement du roi de France : mais Coligny avait adopté ses projets, et lui avait

T Tessier. L'amiral Coligny^ p. 9.

164 HïStfOIftÉ DU BRÉSIL FIUNÇAIS.

promis de le soutenir. Il n'eut pas de peine à démontrer à Henri II que, depuis un demi- siècle, la France et le Portugal se disputaient la possession du Brésil, sans que jamais la guerre eût été officielle uent déclarée à ce propos entre les deux couronnes. Il n'était donc pas probable que le Portugal se joignît dans cette circonstance aux ennemis de la France. Quant aux avantages de l'entreprise, ils étaient sérieux et importants. Sans parler de l'accroissement de la puissance extérieure de la France, n'en résulterait-il pas pour le commerce , et par conséquent pour la richesse nationale , une augmentation considérable ? N'était-ce donc rien que de fonder au-delà des mers une France nouvelle, alors qu'en Europe on soutenait depuis si longtemps une formidable coalition, et ne prouverait-on pas la vitalité et la force d'expansion du royaume en créant, à une heure aussi dangereuse, une colonie de premier ordre? Ces raisons spécieuses firent im pression sur le roi. Comme le remarque le père Maimbourg (1), ce prince « donnait aisément raison à tout ce qui avait quelque apparence de grandeur, et ne pénétrait pas dans le fond des secrètes intentions de l'Amiral. » Il ne se prononça pas encore, mais lit savoir à Villegaignon qu'il s'occuperait de son affaire et lui donnerait bientôt une réponse définitive.

Ne pas s'être heurté contre un refus absolu était un premier succès. Villegaignon, convaincu de la nécessité de profiter de ces bonnes dispositions, s'occupa avec sa vivacité ordinaire «le triompher des dernières hésitations de Henri II. Il excita sa curiosité par la description des merveilles de cette autre terre promise. Afin de mieux le convaincre, il s'était sans doute procuré quelques-uns des produits brésiliens, oiseaux, singes, plumes ou bois précieux : ce qui lui était facile à cause de ses rapports avec les Normands. D'ailleurs Henri II avait assisté en 1550 aux fêtes de

(1) Maimbourg, avec cit., p. loâ<

Rouen (1). Le Brésil n'était pas pour lui une terre inconnue. Il avait vu des Brésiliens, il s'était entretenu avec eux des ressources de leur pays, et n'ignorait pas les avantages de la colonisation dans ces fertiles contrées. Aussi Villegaignon, réussit-il aisément à vaincre ses derniers scrupules, et obtint le consentement qu'il réclamait.

Un des compatrioles de Villegaignon, le curé Claude Haton de Provins, raconte dans ses mémoires (2) que le viceamiral de Bretagne, pour mieux assurer l'exécution de ses projets, choisir l'emplacement de la future colonie, et se rendre compte par lui-même des ressources que présentait le pays, aurait fait un premier voyage au Brésil « Il trouva ce pays fort beau, raconte Haton, et bien peuplé d'hommes et de femmes, vivants sans Dieu, sans foy sans loy, sans commandemens du moings divins, duquel il avait faict récit au Roy après son retour, demandant congé à sa maiesté et quelque moyen et ayde pour y retourner, en intention d'y planter la foy catholique... ce qu'il n'avoit peu obtenir à cause des guerres entre le Roy et l'Empereur. » Mais ce témoignage est isolé, et les autres historiens contemporains s'accordent à dire que Villegaignon ne connaissait le pays que de réputation, quand il demandait ainsi à Henri II, la permission de le coloniser. Son succès auprès du roi n'en est que plus étonnant, puisque son éloquence était toute d'imagination et nullement de conviction.

Il est vrai de dire que Villegaignon eut l'art d'intéresser à sa cause de puissants auxiliaires, non pas seulement Coligny et les seigneurs de son parti, mais encore les chefs du parti opposé : ainsi le cardinal de Lorraine, le. frère du duc de Guise, qui le considérait encore comme un des plus fermes soutiens de la cause catholique, intervint en sa faveur. Soutenu de la sorte par les personnages les plus opposés, il

(1) Voir plus haut, pages 130-136.

'2) Claude Haton. Mémoires, é<lit. Bounjuelot, p. 3G.

ne pouvait que réussir. Le roi se décida en effet à autoriser le départ d'une expédition française au Brésil, et, pour mieux marquer l'intérêt que lui inspirait son chef, lui confia « deux beaux et grands navires, armés d'artillerie, munitions et autres choses nécessaires, ensemble dix mille francs pour la despense des hommes qu'il conviendrait passer : avec grande quantité d'artillerie, poudre à canon, boulets et armes pour la construction et défense d'un fort (1). » Il lui donna même l'autorisation de prendre à son bord des ouvriers et des laboureurs, de recruter ses équipages comme bon lui semblerait, et, en cas de réussite, lui promit la vice-royauté de sa future conquête.

Restait à organiser l'expédition : Villegaignon n'était pas riche ; il trouverait sans doute des matelots pour monter sur ses navires, mais comment les payer ? Quant aux émigrants, il était plus difficile d'en réunir un certain nombre. On n'avait encore tenté que des voyages d'exploration, nullement de colonisation, et les français ne se décidaient déjà que rarement à quitter leur patrie. Heureusement' quelques armateurs normands et bretons s'associèrent à l'entreprise de Villegaignon dans l'espoir d'en profiter. Ces fins et avisés négociants avaient jusqu'alors fait le commerce du Brésil à leurs risques et périls, et avaient eu trop souvent à redouter la concurrence portugaise. Fort joyeux de s'abriter derrière le pavillon royal, et de couvrir du beau nom de patriotisme leurs spéculations mercantiles, ils feignirent d'accepter avec empressement la proposition de Villegaignon, et lui fournirent les fonds nécessaires pour recruter des matetots et équiper ses navires.

« Ces choses (2) ainsi obtenues, Villegaignon composa avec les capitaines, maistres de navires et pilotes, pour con-

(1) Creshin. Histoire des Martyrs, p. 435. (2^ Crespin, ouv. cit. p. 436.

duire les vaisseaux et faire la charge du bois de Brésil et autres commoditez en ladite terre. » Dès le commencement de l'année 1555 les deux navires étaient armés, approvisionnés, tout prêts à prendre la mer. Les équipages étaient recrutés, mais les colons manquaient encore. Or Villegaignon ne voulait pas aller au Brésil seulement pour en exploiter les richesses : son intention était de fonder un établissement durable. Il avait par conséquent besoin de colons décidés à s'associer à sa fortune, et à faire du Brésil une seconde patrie. Il avait d'abord espéré qu'à la simple annonce de l'expédition de nombreux volontaires se présenteraient, surtout parmi les protestants. Certes, s'il avait ouvertement fait profession de protestantisme et appelé à lui tous ceux qui, sentant le terrain se dérober sous leurs pas, auraient voulu trouver au Brésil la liberté de conscience, il aurait rencontré de nombreux adhérents ; mais il n'osa pas rompre ses vœux de chevalier de Malte et s'attirer la haine du parti catholique. Il ne s'adressa que timidement aux protestants. « Pour à quoi parvenir, faisoit entendre par tous les endroits où il pouvoit qu'il ne demandoit que gens craignant Dieu, patiens et bénins : sachant que de tels il tireroit plus de services et commodités que d'autres, par l'espérance qu'ils auroient d'y voir une assemblée et une congrégation de gens de bien, dédiée au service de Dieu. A ceste occasion plusieurs bons et honnestes personnages n'esliinans rien le long voyage, ni grandeur des dangers qui peuvent avenir en telle navigation, ni la soudaine mutation de l'air, ni l'estrange manière de vivre, furent surpris par les belles paroles et douces promesses de Villegaignon. » On a conservé le nom de deux d'entre eux, la Chapelle et de Boissi : c'étaient sans doute de petits gentilshommes, effrayés par la perspective des guerres civiles, et jaloux de pratiquer leurs doctrines librement et au

(1) Crespin, ouv. cit. p. 436.

(2) Léry. ouv. cit. § XXI.

grand jour. Nous citerons encore parmi eux un certain Thoret, ancien compagnon d'armes de Villegaignon dans sa campagne de Piémont, excellent soldat qu'il investit de sa confiance, et dont il devait plus tard faire comme son bras droit. Nicolas Barré mérite encore une mention spéciale. C'était un pilote renommé, maître expert en l'art de la navigation, qui a laissé de curieux détails sur l'entreprise (1). Il devait, quelques années plus tard, périr en Floride, victime du fanatisme espagnol (2). La Chapelle, de Boissi, Thoret et Barré étaient des protestants convaincus, tout prêts à sacrifier leur vie à leurs croyances, mais énergiques, intelligents, dévoués à l'entreprise, et relativement aisés. Ils formaient à eux quatre un excellent noyau de colonisation.

Parmi les catholiques de marque qui se joignirent à l'expédition, nous signalerons un neveu de Villegaignon, Bois-le- Comte, et deux prêtres, Jean Cointa et André Thevet. Le principal titre de Bois- le- Comte était sa parenté avec le vice-amiral. Marin brutal, soldat médiocre, administrateur imprévoyant, il ne devait commettre que des fautes, et laisser une mauvaise réputation. Jean Cointa, surnommé Hector, était un docteur en Sorbonne, mais dont les opinions étaient mal assises. Ainsi que Villegaignon, il cherchait sa voie ; aussi l'avait-il séduit par la communauté de leurs sen-

(1) Nous avons de N. Barré deux lettres publiées pour la première fois à Paris, chez Lejeune, en 1557, et réimprimées par Ternalx Compans dans les Archives des Voyages, t. I, p, 102. Elles sont intitulées : Copie de quelques lettres sur la navigation du chevalier de Villegaignon es terres de l'Amérique oultre VŒquînoctial.., envoyées par un des gens du dict seigneur. Elles ont été traduites par de Bry, Americœ descriptio, par. III, p. 285, 295. Exemplar duarum litterarum quibus breviter explicantur et navigatiê Villagagnonis... et mores etc. scriptœ ad /lumen Ganabarœ a quodam è Villagagnonis domesticis.

(2) P. Gaffarel. La Floride française, p. 37, 43,227.

timents, et exerça-t-il sur son esprit une influence qui ne fut pas toujours heureuse. Quant à André Thevet, c'était un cordelier passionné pour la lecture et les voyages. Après avoir terminé ses études théologiques, désirant augmenter son instruction par des voyages, il avait obtenu de ses supérieurs la permission de visiter l'Italie. Le cardinal de Lorraine, qu'il rencontra à Plaisance, lui fournit les moyens de se rendre en Orient. De Gonstantinople, il passa en Asie mineure, visita la Grèce et la Terre Sainte, et revint en B'rance en 1554. Apprenant le prochain départ de Villegaignon pour le Brésil, il lui demanda de faire partie de l'expédition, dont il promettait de devenir l'historiographe. En effet, quand il rentra définitivement en France vers 1557, et reçut en récompense de ses services le titre d'aumônier de la reine régente, et de cosmographe du roi Charles IX , il s'acquitta de sa promesse en écrivant les Singularités de la France antarctique, autrement nommée Amérique, et de plusieurs tenues et isles découvertes de notre temps {ï). Quelques années plus tard, il consacrait à l'histoire du Brésil plusieurs chapitres de sa Cosmographie universelle (2), illustrée de diverses figures des choses les plus remarquables vues par l'auteur, et, dans ses Vrais Portraits (3) et vies des hommes illustres, recueillies de leurs tableaux, livres, médailles antiques et modernes, n'avait garde d'oublier Villegaignon et les principicules Brésiliens, avec lesquels il s'était trouvé en relation. Les contemporains de Thevet, Léry, Belleforest et Fumée (4) et surtout de Thou (5) ont vivement attaqué son

(1) Anvers, 1558, in-8°. — Paris, 1558, in-4°.

(2) Paris, 1571-1575, 2 vol. in-folio.

(3) Paris, 1584, 2 vol. in-f.

(4) Léry, ouv. cit. Toute la préface et plusieurs passages du livre sont dirigés contre Thevet. Cf. Belleforest, Additions à la Cosmographie de Munster et Fumée, Histoire des Indes.

(5) L'attaque de de Thou (Histoire de France, liv. XVI) est fort

témoignage et relevé ses erreurs. Il est certain que ses ouvrages sont dépourvus de critique, et contiennent des fautes et même des contradictions qui pourraient faire douter de sa bonne foi : mais ils n'en présentent pas moins une mine féconde de renseignements curieux sur l'époque que.nous étudions, et, tout en faisant la part de son ignorance ou de ses mensonges, nous les consulterons à divers reprises.

Tel était l'état-major de l'expédition, mais c'était un étatmajor sans troupes, car on ne pouvait tenir compte de quelques Ecossais, que Villegaignon avait attachés à sa fortune depuis qu'il les avait rencontrés dans son expédition d'Ecosse en 1548. Ces Ecossais formaient sa garde particulière. Dévoués à sa per*onne, et prêts à lui sacrifier leur vie, ils le suivaient au Brésil, comme ils se seraient attachés à ses pas partout ailleurs. Ils n'avaient donc pas l'intention de se fixer en Amérique, et ce n'étaient pas là de véritables colons. Or il fallait en trouver à tout prix, ou sinon l'entreprise échouait avant d'avoir reçu même un commencement d'exécution. Gomme Villegaignon tenait essentiellement à n'emmener avec lui que des gens honnêtes, et dévoués à l'œuvre, il essaya de faire appel à la curiosité publique. « Ledict Seigneur feit savoir à tous ceux ausquelz il avoit accointance principallement

violente : « 11 s'appliqua par une ridicule vanité à écrire des livres, qu'il vendait à. de misérables libraires : après avoir compilé des extraits do différents auteurs, il y ajoutait tout ce qu'il trouvait dans les guides des chemins, et autres livres semblables qui sont entre les mains du peuple. En eilet, ignorant au delà de ce qu'on peut imaginer, et n'ayant aucune connaissance ni des belles-lettres, ni de l'antiquité, ni de la chronologie, il mettait dans ses livres l'incertain pour le certain, et le faux pour le vrai, avec une assurance étonnante. Il me souvient que quelques-uns de mes amis, gens habiles et d'un esprit fin, l'étant un jour allô voir pour se divertir, lui firent accroire en ma présonco des choses absurdes et ridicules, que dos enfants mêmes auraient eu de la peine à croire : ce qui me fit beaucoup rire. »

aux ieunes hommes, s'ils vouloient aller et faire ce voiage avec luy ; mais peu en trouva, parce qu'on se doubtoit de son intention, qui estoit de laisser là audit pays ceux qu'il auroit menez. Ledit voyage fut alors publié en la ville de Paris à la trompette par les carrefours, affin que, s'il y avait gens desbauchez ou esclaves fugitifz de leur pays, ou aultres qui eussent volonté d'aller veoir la mer et le pays, qu'ilz y allassent enroller au logis dudit Seigneur dedans Paris. Aulcuns curieux de veoir y allèrent, mais non en si grand nombre que ledict Seigneur eust bien voulu (1) ». Ces nouvelles recrues étaient déjà de qualité bien inférieure. Ce n'étaient plus des volontaires qui se donnaient librement et de tout cœur à l'entreprise, mais des aventuriers dégoûtés d'euxmêmes et de leur profession, ou bien des déclassés qui n'avaient, en se rendant au Brésil; d'autre espoir que celui d'échapper à la misère qui les attendait en France : véritables mercenaires qui allaient au Brésil pour qu'on les payât pour y aller, mais qui seraient partis pour n'importe quel autre pays. Aussi bien, bon nombre d'entre eux auraient mieux figuré dans une prison que partout ailleurs : Gomme l'écrit un contemporain (2), « la plupart d'iceux estoient rustiques, et sans aucune instruction d'honnesteté et civilité, adonnez à beaucoup de vices et dissolutions impudiques. »

Desespéré de la tournure que prenaient les choses, Ville gaignon, sans doute d'après les conseils de Goligny, résolut de s'engager plus avant dans les voies que nous appellerions de nos jours libérales, et de se poser en protecteur avoué du protestantisme. Cette tactique, pensait-il, lui vaudrait de nombreux partisans. Dès lors « il proposait (3) à ceux qu'il connaissoit aller avec lui d'une franche volonté, les sainctes et bonnes ordonnances qu'il espéroit faire avec leur avis et

(1) Haton, Mémoires, ut supra.

(2) Crespix, ouv. cit. p. 400.

(3) Crespin, id. ici.

conseils au pays de Brésil, se voulant du tout rapporter à la délibération des plus notables. Et quant au fait de la religion, tout son désir estoit que l'Eglise qui y seroit établie fut reformée comme celle de Genève. » Ces propositions frappèrent en effet et séduisirent par leur nouveauté. On n'était pas alors habitué à voir un gentilhomme chargé d'un commandement promettre le partage de son autorité. La tolérance religieuse n'était aussi qu'un vain mot, et, clans la bouche d'un chevalier de Malte, de semblables engagements étaient à tout le moins singuliers. Comme Villegaignon « en toutes les compaignies honorables où il se trouvoit , promettoit le semblable » , quelques protestants sincères se laissèrent prendre à ces belles paroles, et se décidèrent à l'accompagner : mais ils étaient en bien petit nombre, car on le savait changeant et irrésolu : on avait connu « le personnage les années précédentes, peu réformé en sa vie et conversation, ne pouvant oublier la cruauté des galères dans lesquelles il avoit esté nourri tout sa ieune aage (2). » Aussi repoussa-t-on en général ses avances, et il en fut pour ses frais d'éloquence.

L'entreprise s'annonçait mal. A l'exception de quelques gentilshommes qui avaient consenti à suivre Villegaignon, et des volontaires, catholiques ou protestants, qui d'eux-mêmes avaient demandé à faire partie de l'expédition, on n'avait encore recruté que des mercenaires, et encore dans les basfonds de la société. Les navires étaient déjà équipés, et les matelots enrôlés : pour peu qu'on retardât le départ, il était à craindre que les colons volontaires ne se dégoûtassent de l'entreprise. D'un autre côté on s'exposait à un échec certain en ne conduisant au Brésil qu'une poignée d'hommes. Villegaignon, désolé de voir que son grand projet avortait, pour ainsi dire dès le début, recourut alors au moyen suprême. Il

(1) Crespin, ouv. cit. p. 401.

(2) Crespin, ouv. cit. p. 401.

se présenta de nouveau à Henri II et lui demanda l'autorisation de débarrasser la France des criminels entassés dans les prisons, qui voudraient bien échanger les horreurs de la captivité et la crainte du dernier supplice contre la perspective de la réhabilitation par le travail et au besoin de la libération au Brésil. « Parquoy eut recours au Roy, écrit un contemporain (1), auquel ilfeit entendre que, pour parfaire l'entreprinsc, en faulte que les hommes ne se présentèrent en nombre suffisant pour demeurer là, il seroit bon s'il plaisoit à Sa Majesté de prendre les criminels des prisons de Paris, de Piouen, et autres villes de quelque qualité qu'ilz fussent, pour les mener avec luy audit pays, les laisser là avec ce peuple barbare : comme le roy lui accorda. » C'était déjà la salutaire pensée que les Anglais reprendront deux siècles plus tard, quand ils créèrent leurs colonies pénitentiaires d'Australie : expatrier les criminels, mais en leur donnant l'occasion de se régénérer par leur bonne conduite, et de renaître pour ainsi dire à une vie nouvelle par l'expiation et la persévérance dans le travail. On sait quels ont été pour les Anglais les merveilleux résultats de ces colonies pénitentiaires. En 1787, les premiers convicts débarquaient àBotany-Bay, et aujourd'hui plusieurs millions d'Européens ont créé dans ces lointains parages une nouvelle Angleterre, réservée sans doute à d'importantes destinées. Combien est-il à regretter que nous n'ayons pas profité plus tôt de cette excellente idée, conçue par un Français, et que le projet de Villegaignon n'ait jamais été repris, sauf à une époque tout à fait contemporaine, par l'un ou l'autre des très intelligents ministres de la marine, qui se sont succédé dans notre pays !

Henri II goûta très fort la demande du vice-amiral de Bretagne, et ce dernier commença tout aussitôt ses tournées d'inspection dans les prisons de Paris et de Rouen (2). « Tous

(1) Claude Haton, ouv. cit. pi :J7.

(2) Claude Haton, ouv. cit. p. 38.

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main s'il espérai! que sa colonie se renouvellerait incessamment par des flots toujours nouveaux d'immigrants. Cet a

chevalier de Malte, habitué à la rude discip linordre, croyait sans doute que la se --emblait à un de couvents militaires, qu'il avait jusqu'alors fréquentés. II oubliait que ses compagnons d'armes, en entrant dans la milice chrétienne, faisaient violence à la nature, et d'ailleurs ne constituaient qu'une glorie tion. Il affichait donc vis-à-vis de l'autre sexe le plus profond dédain, et, moitié par vertu, moitié par tempérament, n'avait pas voulu de à bord - grare tante:

non seulement il autorisait près

mais encore rendait impossible le progrés et l'a - ±ent

de la colonie qu'il voulait fonder. Ânssi bien, presque nos établissements du XVI" et du XVII" - louèrent

pour le même motif. Il semble que les directeurs de ces diverses entreprises n'aient pas compris que les colons qu'ils expédiaient dans de lointaines contrées, sans espoir de

une famille, conserveraient toujours l'arrière-pe de revenir ao pays natal. Bien mieux inspirés forent

ans d'Ontre-Manebe, qui n'hésitèrent pas à se transporter eux et leurs familles de l'autre © . Atlantiq m

établirent pour toujours. Les colonies anglaises ont grandi sans bruit, mais d'une façon continue. Nos pionniers français, au contraire, bien qu'ils aient souvent accompli merveilles, n'ont rien fondé de dura! - e-t-il en

effet de leurs travaux et de leurs exploits'' A peine un souvenir dans l'histoire, et l'amer reg: ir travaillé pour autrui, ou, comme le disait un de nos ennemis les plus acharnés, d avoir essuyé les murs .'

rate commise par Villegaignon fut de croire facilement, sur la foi les nég interro-

- - que le Brésil était une véritable terre promise, qui lui fournirait d' inépuisa: s ressoti - bg ne s

- rer les b<- -

ceux qu'il trouva aux dictes prisons qui n'estoient trop vieils ni caduques, après avoir enquis pour quel cas ils estoient là prisonniers, retira par escript leurs noms, leur qualité et mestier et de quoy ils étoient punis, requist aux iuges de luy délivrer ceulx qui estoient criminelz et qui debvoient estre condamnez à morir, pour les mener audict voyage, et tant ' feit de debvoir d'un costé et d'aultre, qu'il recouvra des hommes en assez bon nombre de toutes qualitez, comme de prebstres, moynes de toute religion, de massons, de charpentiers, de menuysiers, de barbiers, de laboureurs, de vignerons, de tanneurs, de cordonniers, de cardeurs, de drappiers, de bonnetiers, de chapeliers, d'éguiletiers et mégissiers, et de toutes manières d'estatz. » Villegaignon n'avait oublié aucune profession. On aurait voulu transporter en Amérique tous les corps de métiers d'une grande capitale et improviser en pays barbare une ville civilisée qu'on n'aurait pas autrement agi. Le chef de la future expédition ne s'était même pas contenté du nécessaire, il avait songé au superflu, car j'imagine que des fabricants d'aiguillettes n'étaient pas indispensables à une colonie naissante. Ce qui l'excuse jusqu'à une certain point, c'est qu'il entendait fonder au Brésil un établissement durable, et croyait, avec la naïveté de l'inexpérience, qu'il fallait y implanter tout d'une pièce et les nécessités et les raffinements de la vie européenne.

Par une singulière imprévoyance qui dénotait non seulement sa profonde ignorance en matière coloniale, mais aussi celle de ses supérieurs immédiats, Villegaignon avait oublié le principe essentiel de toute société en formation : il n'avait pas songé à la famille. Tous ces colons étaient en effet des hommes, et comment espérer qu'ils s'attacheraient à cette nouvelle et lointaine résidence, s'ils ne s'y créaient pas un intérieur aimable, et si leurs enfants, Français d'origine, mais Brésiliens de naissance, n'étaient pas retenus en Amérique par les mille attaches qui rendent toujours si cher le pays natal? Villegaignon connaissait bien mal le cœur hu-

main s'il espérait que sa colonie se renouvellerait incessamment par des flots toujours nouveaux d'immigrants. Cet austère chevalier de Malte, habitué à la rude discipline de son ordre, croyait sans doute que la société ressemblait à un de ces couvents militaires, qu'il avait jusqu'alors fréquentés. Il oubliait que ses compagnons d'armes, en entrant dans la milice chrétienne, faisaient violence à la nature, et d'ailleurs ne constituaient qu'une glorieuse exception. Il affichait donc vis-à-vis de l'autre sexe le plus profond dédain, et, moitié par vertu, moitié par tempérament, n'avait pas voulu de femmes à bord de ses vaisseaux. C'était une grave faute : non seulement il autorisait presque de graves désordres, mais encore rendait impossible le progrès et l'accroissement de la colonie qu'il voulait fonder. Aussi bien, presque tous nos établissements du XVIe et du XVIIe siècle échouèrent pour le même motif. Il semble que les directeurs de ces diverses entreprises n'aient pas compris que les colons qu'ils expédiaient dans de lointaines contrées, sans espoir de s'y créer une famille, conserveraient toujours l'arrière-pensée de revenir au pays natal. Bien mieux inspirés furent nos voisins d'Outre-Mancbe, qui n'hésitèrent pas à se transporter eux et leurs familles de l'autre côté de l'Atlantique, et s'y établirent pour toujours. Les colonies anglaises ont grandi sans bruit, mais d'une façon continue. Nos pionniers français, au contraire, bien qu'ils aient souvent accompli des merveilles, n'ont rien fondé de durable. Que reste-t-il en effet de leurs travaux et de leurs exploits? A peine un souvenir dans l'histoire, et l'amer regret d'avoir travaillé pour autrui, ou, comme le disait un de nos ennemis les plus acharnés, d'avoir essuyé les murs !

Une autre faute commise par Villegaignon fut de croire trop facilement, sur la foi des négociants qu'il avait interrogés, que le Brésil était une véritable terre promise, qui lui fournirait d'inépuisables ressources : aussi ne se préoccupa-t-il pas suffisamment d'assurer les besoins matériels de

Il(j Histoire du dresil français.

sos hommes. Il ne comprit pas que l'acclimatation serait pé* nible, si elle n'était pas ménagée. Il aurait fallu continuer à se nourrir comme en Europe, au moins pendant quelques mois, et charger par conséquent, à bord des navires, des provisions alimentaires considérables. Villegaignon se contenta d'emporter des semences, espérant que les colons auraient l'énergie de les confier à ce sol vierge qui ne demandait qu'à être fécondé. C'était encore bien mal connaître la nature humaine. N'était-il pas en effet plus qu'évident que les mille soucis d'une première installation interdiraient tout d'abord les travaux agricoles, et aussi que les nouveaux débarqués préféreraient demander aux richesses naturelles du pays des ressources malheureusement aléatoires. Lorsque l'expédition échoua quelques années plus lard, et que les ennemis de Villegaignon cherchèrent à faire retomber sur lui l'insuccès final, ils prétendirent que le vice-amiral de Bretagne, au lieu de consacrer à l'achat des provisions indispensables les fonds que le roi lui avait confiés, les avait confisqués à son profit. « Ceci indigna (1), des lors beaucoup de personnes contre ledit Villegaignon, l'accusant d'une insatiable avarice, ayant épargné l'argent du roy, et icelui converti en ses propres usages, au lieu de l'employer en vivres et choses nécessaires pour la nourriture et santé de tous ceux qu'il avait menez en cette lointaine région. » Cette accusation est mal fondée : Villegaignon était trop habile pour estre deshonnête, et, si réellement on avait suspecté sa loyauté, jamais on ne lui aurait confié, quand il revint d'Amérique, les importantes et délicates fonctions dont il fut investi. Il n'en est pas moins vrai qu'il gaspilla maladroitement les sommes dont il pouvait disposer. Pour son entretien personnel, il déploya un fasle fort déplacé en la circonstance. Sa garde-robe surtout était d'une magnificence princière. Léry trouve souvent l'occasion de le railler à ce propos. Le

(1) Crespin, ouv. cit.

luxe de sa table et de son ameublement étaient encore bien inopportuns. Ne s'avisa-t-il (1) pas d'embarquer des meubles précieux, et jusqu'à de magnifiques ornements d'église ? Il prit soin également, mais sur ce point nous ne saurions le blâmer, car de semblables préoccupations dénotent en lui un profond et sincère amour de la science, il prit soin d'emporter une bibliothèque choisie. C'étaient surtout des livres de science et de religion. Villegaignon en effet ne dédaignait aucune des connaissances humaines, et se doutait bien qu'il aurait souvent besoin, dans sa future royauté américaine, de renseignements précis qu'il rencontrerait dans ses livres. Quant à la théologie c'était depuis longtemps son étude favorite, et ses contemporains l'étudiaient avec passion. Aussi réservait-il tous ses moments de loisir à de longues et sérieuses lectures. Par malheur, il prendra un tel intérêt à ces controverses religieuses qu'il en perdra le sens politique, et commettra la faute de vouloir imposer ses doctrines au lieu de se contenter du rôle d'administrateur.

Ainsi se préparait à la légère et dans de tristes conditions une expédition qui, bien conduite, pouvait avoir pour la France d'incalculables conséquences. Mais on n'avait alors devant soi ni l'expérience des fautes antérieures , ni le précédent d'entreprises analogues : Aussi n'auronsnous peut-être pas le droit de nous montrer trop sévères pour un homme qui avait le mérite de devancer son époque, et qui, sur bien des points, avait rencontré juste. Sommesnous donc aujourd'hui tellement assurés de nous-mêmes que nous ne commettons plus aucune erreur en matière coroniale ? Déplorons donc, mais excusons les fautes commises. Le plus singulier est peut-être que Villegaignon n'en ait pas commis davantage.

(1) Mémoires de Claude Haton, p. 39.

Quand les préparatifs de l'expédition furent enfin achevés, et lorsqu'il eut reçu les dernières instructions de l'Amiral Coligny, Villegaignon donna le signal du départ. Près de six cents personnes étaient à bord des deux navires. Jamais encore expédition française à destination de l'Amérique n'avait été si considérable. La petite flotte mit à la voile le 12 juillet 1555. Elle se composait de deux forts vaisseaux, chacun de deux cents tonneaux, bien pourvus d'artillerie, et d'un navire de charge pour les provisions. Un bon vent d'est, la poussa d'abord aisément hors du Havre, mais à peine avaitelle pris la haute mer qu'un vent du Midi la força de se jeter à la côte anglaise, non loin d'une rade que Nicolas Barré, dans la première des lettres qu'il adressa plus tard à sa famille, appelle Blanquet. Nous ne savons trop quelle peut être cette rade. Nous ne trouvons en effet sur la côte anglaise de la Manche, que la. rade de Branksea, dont le nom présente une lointaine analogie avec Blanquet. Aussi bien le détail n'a qu'une minime importance. Le vent du Midi qui détournait si mal à propos Villegaignon de sa route se convertit bientôt en une furieuse tempête, et un des deux navires français, celui que montait le chef de l'expédition, fut tellement maltraité par la mer, qu'il fit eau de toutes parts. L'équipage fut obligé de recourir aux pompes, et les réparations semblèrent si urgentes et si indispensables, qu'à la pre* mière accalmie l'escadre française revint en Normandie, pour se mettre plus en état de braver les fureurs de l'Atlantique.

Cette fois, Villegaignon se dirigea non plus vers son port de départ, mais vers Dieppe : encore eut-il beaucoup de peine à pénétrer dans le port à cause de son peu de profondeur. Les Dieppois en grand nombre durent s'atteler à des cordes pour tirer ou plutôt remorquer le navire (1555). Ce début était malheureux : Plusieurs des gentilshommes qui étaient partis avec Villegaignon se dégoûtèrent d'une entreprise qui s'annonçait si mal, et profitèrent de ce retour forcé en France pour se faire débarquer et renoncer à leur voyage. Un grand nombre d'ouvriers, tous ceux qui avaient accepté les offres de Villegaignon et s'étaient présentés comme volontaires, quelques soldats également se retirèrent (1). Cette désertion était fâcheuse à tous égards. Non seulement elle produisait un effet déplorable, mais encore, comme c'étaient les membres les plus actifs et les plus intelligents de l'expédition qui se dérobaient ainsi à leurs engagements, Villegaignon ne pouvait plus compter désormais que sur des mercenaires ou des condamnés. Il n'avait plus à réclamer le dévouement de ses collaborateurs mais uniquement des services salariés ou obligatoires. Cet abandon sera certainement une des causes de l'insuccès final.

La réparation des navires demanda trois semaines. Au commencement d'août eut lieu un second départ : mais la fatalité semblait s'acharner contre Villegaignon. Les vents furent si contraires que l'escadre fut obligée de retourner une seconde fois à Dieppe , et n'en partit définitivement que le 14 août. Pour des hommes superstitieux, comme l'étaient et le sont encore nos marins, cette série d'accidents et de contretemps était d'un bien mauvais augure. Ce qui préoccupait Villegaignon bien autrement que les craintes superstitieuses de son

(1) Première lettre de N. Barré. <c De icelle venue plusieurs de nos gentilshommes se contentèrent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe : mare vidit et fugit. Aussi plusieurs soldats, manouvriers et artisans furent desgoutez et se retirèrent, »

équipage, c'était de perdre son temps à de stériles préparatifs. Il avait hâte de prendre possession de sa vice-royauté américaine, et de trouver un champ ouvert à sa fiévreuse activité ; mais il ne pouvait lutter contre des obstacles matériels. Il se résigna donc, et, après avoir attendu ces longues semaines qui durent lui sembler éternelles, après avoir renouvelé ses provisions fraîches, il s'élança, dès qu'il le put, dans l'Atlantique.

Les trois vaisseaux longèrent d'abord les côtes de France, d'Espagne et de Portugal, passèrent en vue de Madère, et arrivèrent aux Canaries (1). Villegaignon voulait s'y arrêter pour prendre de l'eau et des vivres frais. A peine s'approchait-il de Ténériffe, qu'il fut accueilli par le feu de la citadelle. Un boulet atteignit le navire qui ne portait pas son pavillon, et blessa un artilleur qui mourut quelques jours après des suites de sa blessure. Assurément les Canaries appartenaient à l'Espagne, et on était alors en guerre avec l'Espagne ; mais Villegaignon n'avait fait aucune démonstration hostile, et c'était sans provocation de sa part que le gouverneur de Ténériffe l'accueillait ainsi. Les usages du temps le permettaient sans doute, et autorisaient le commandant espagnol à traiter comme pirates tous les navires étrangers qui voguaient dans les eaux espagnoles, mais il s'exposait à de terribles représailles. En effet, Villegaignon

(1) Première lettre de N. Barré : « Comme nous pensions mouiller l'ancre, pour demander de l'eaue douce et des rafrechissements, d'une belle forteresse située au pied d'une montagne, ils desployèrent une enseigne rouge, nous tirans deux ou trois coups de coulouvrine, l'un desquels perça Je vice admirai de nostre compagnie Il nous convint soustenir leurs coups, mais aussi de

nostre part nous les cannonasmes tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues et brisées, et les femmes et enfants fuyoient par les champs. Si nos barques et basteaux eussent esté hors les navires, ie croy que nous eussions faict le Brésil en ceste belle isle. »

ordonna do riposter. En quelques instants, les boulets de nos vaisseaux bien dirigés eurent allumé de nombreux incendies dans la citadelle et dans la ville. On voyait déjà les femmes et les enfants s'enfuir dans la campagne. Une descente dans l'île aurait certainement réussi. Pour employer la pittoresque expression de Barré, nos compatriotes auraient fait leur Brésil dans ce beau pays. Villegaignon en fut peutêtre tenté ; mais la mer était mauvaise, et il ne voulut pas exposer ses chaloupes à quelque accident irréparable. D'ailleurs, s'il s'emparait des Canaries, il lui fallait s'y maintenir par une forte garnison, et, en ce cas, son rêve de royauté américaine s'achevait brusquement au milieu de l'Atlantique. Il se contenta de canonner quelques temps encore la citadelle, et, quand il jugea la réparation suffisante, reprit la mer. A son point de vue, il avait peut-être raison de ne pas profiter du prétexte et de l'occasion pour s'emparer de ce magnifique archipel ; mais au point de vue français, il est regrettable qu'il n'ait pas terminé là son expédition et ne se soit pas solidement établi dans cette position maritime incomparable, qui nous appartiendrait peut-être encore.

L'escadre française continue sa marche. Toujours poussée par le vent du nord, elle doubla les caps Blanc et Vert, longea les côtes de Guinée, et coupa l'équateur, le 6 octobre, entre l'île de Saint-Thomas et la province de Manicongo. Nos compatriotes traversaient alors la région par excellence des chaleurs accablantes. Comme ils n'avaient pu, depuis leur départ de France, renouveler leur provision d'eau, et que la température produisait une rapide décomposition, ils eurent beaucoup à souffrir. « Quand nous beuvions d'icelles eaues, écrit naïvement Barré, (1) il nous falloit boucher les yeux et estoupper le nez. » Le scorbut se déclara même à bord des navires. Près de cinquante personnes en furent atteintes, dont cinq moururent. Villegaignon, avec une prudence qui

(1) Première lettre de N. Barré.

honore sa perspicacité, mais qui n'est pas à l'éloge de son caractère, s'empressa de changer de navire pour avoir moins à redouter l'épidémie. De nos jours un chef qui abandonnerait ainsi son poste au moment du danger serait stigmatisé par l'opinion publique : Au xvie siècle, on trouvait encore cette conduite toute naturelle, et Barré, qui nous a conservé ce trait, l'enregistre sans la plus petite réflexion.

La continuation des chaleurs et l'absence d'eau auraient pu devenir très-dangereux. Par bonheur, les équipages purent se procurer des poissons en abondance, et cette saine nourriture les réconforta. De plus, des pluies diluviennes rafraîchirent l'atmosphère ; enfin le vent tomba tout à coup, et, comme c'était le vent d'est, celui qui- poussait au Brésil, Villegaignon fit gouverner dans cette direction. Le 20 octobre, l'île de l'Ascension était en vue ; le 3 novembre, la vigie signalait le continent, et sept jours plus tard, le 10 novembre, nos vaisseaux entraient dans la baie de Ganabara, aux cris mille fois répétés des équipages heureux de voir terminée cette longue traversée, et en présence de quelques centaines de Brésiliens attirés par le bruit du canon, et partagés entre la crainte et la joie ; car ils ne savaient encore si c'étaient des Portugais ou des Français qui montaient ces navires , et redoutaient autant la présence des premiers qu'ils souhaitaient au contraire l'arrivée de nos compatriotes.

Les Portugais en effet n'avaient encore paru dans la région que pour s'y faire détester. C'étaient eux qui les premiers avaient découvert cette baie immense. Ils l'avaient nommée rivière de janvier (Rio de Janiero), d'abord parcequ'ils avaient eu le tort de prendre pour l'embouchure d'un fleuve ce qui n'était qu'un golfe, et, en second lieu, parce qu'ils l'avaient découverte au mois de janvier. Ils y avaient construit une tour, où ils déposèrent quelques condamnés à mort, auxquels ils avaient fait grâce de la vie à condition d'ouvrir des relations avec les indigènes. Ce premier essai

de colonisation avait fort mal réussi. L'auteur du martyrologe protestant parle en ces termes de cette tentative avortée : « Après quelques années (1), iceux se portèrent si mal à l'endroit desdits habitants naturels, que, par iceux fut la plus grande partie exterminée, saccagée et mangée. Les autres s'enfuirent en la haute mer dans un bateau. Depuis les susdits n'ont osé y habiter, car leur nom y est demeuré si odieux, que iusques auiourd'hui ils sont en délices et volupté de manger de la teste d'un Portugalois. » Les Français au contraire furent très bien reçus par les Brésiliens. Ce furent des négociants de Honfleur qui, vers l'an 1525, commencèrent à envoyer leurs navires dans ces parages. « Iceux composèrent entre eux une alliance qui dure iusques auiourd'hui, depuis l'on a continué tous les ans de la navigation (2) » . A vrai dire, nos compatriotes n'avaient pas fondé d'établissement dans la baie ; car il n'y eut alors ni prise de possession solennelle , ni construction de fort ou de magasins : Ils se contentèrent d'entrer en relations avec les indigènes, de les assurer de nos bonnes dispositions, et de leur promettre aide et protection contre les Portugais, à charge de réciprocité, et moyennant certains avantages commerciaux. L'alliance était fondée sur l'intérêt commun. Elle devait durer, et dura en effet tant qu'il y eut des français au Brésil.

C'était donc dans un pays connu qu'abordait Villegaignon, et il avait le droit de compter sur la bonne réception des indigènes. Ses hommes ne songèrent au premier moment qu'à contempler le paysage qui se déroulait à leurs yeux. Ce paysage est un des plus splendides que puisse rêver l'imagination d'un peintre ou d'un poète. La baie de Ganabara, ou, pour lui donner son nom moderne, la baie de Rio-Janeiro présente en effet un aspect enchanteur. Avec

(1) Cresi'in, ouv. cit. p. 401.

[2) Crespin, id., id.

le Bosphore à Constantinople, le golfe de Naples et l'embouchure du Tage, à Lisbonne, il est peu de sites comparables à la fois comme majesté et comme grâce pittoresque. Les maisons de campagne, les manufactures et les exploitations agricoles ont remplacé de nos jours les forêts vierges. Les cours d'eau qui bondissaient des montagnes font maintenant tourner les roues des usines, et la civilisation a partout remplacé la nature. Quels ne devaient pas être les sentiments d'admiration de nos Français, si facilement accessibles aux émotions extérieures, lorsqu'ils contemplaient ce majestueux entourage de montagnes et de rochers aux formes étranges, cette nappe immense d'une eau calme et azurée, ces forêts plusieurs fois séculaires qui descendaient alors jusqu'à la mer, à peine traversées de loin en loin par quelque tribu sauvage ou parcourues par les bêtes fauves. Cette baie s'enfonce profondément dans l'intérieur des terres, sur une longueur de douze à quinze lieues, et une largeur de sept à huit. Elle forme comme deux étranglements successifs. Notre rade de Toulon lui ressemble, mais sur de bien moindres proportions.. Comme elle est dominée de tous les côtés par de hautes montagnes, un des colons Genevois qui devait, quelques mois plus tard, grossir les rangs de nos compatriotes, et qui a composé sur cette expédition un intéressant récit que nous avons déjà eu l'occasion de citer, Jean de Léry (1), comparait ces hauteurs à celles du Jura et du Salève, et trouvait une grande ressemblance entre la baie de Rio et le lac de Genève. Les analogies sont en effet assez frappantes : mais ce qu'on ne trouvera jamais qu'à Rio, c'est ce ciel éternellement bleu, cette végétation luxuriante, et, pour peu qu'on néglige l'ensemble pour étudier les détails, cette prodigieuse variété de formes et d'aspects.

L'entrée de la baie est comme gardée par trois petites îles

(1) Léry, ouv. cit. § VII.

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ou plutôt trois écueils qui rendent la passe dangereuse (1). A gauche, se dresse une roche pyramidale fort élevée, « laquelle n'est pas seulement d'esmerveillable et excessive hauteur, mais aussi à la voir de loin, on dirait qu'elle est artificielle : et de faict, parce qu'elle est ronde et semblable à une grosse tour, entre nous Français, par une manière de parler hyperbolique, l'avions nommée le Pot de Beurre (2) »• C'est le rocher, connu de tous les navigateurs, et qu'on a surnommé depuis le Pain de sucre ou leCorcovado: (3) (bossu). En avançant dans la baie, on trouvait deux îles, l'une de médiocre grandeur qu'on nommait le Rattier, et l'autre plus considérable, qui devait porter le nom d'île aux Français. Les Brésiliens ont conservé à la seconde, par un sentiment qui les honore, le nom d'île Villaganhon. Au fond de la baie, une troisième île (4) plus grande que toutes les autres, et quelques ilôts (5) épars. A l'exception de cette grande île habitée par des sauvages Margaïats, toutes les autres étaient désertes. Quant aux rivages, où se déroulent aujourd'hui tant de charmantes villas et de jolies petites cités de plaisance ou de commerce, Botafogo, la Gloria, Nichteroy, le Gastel, Mana, Prayagrande, Praya-Domingo , etc., ils étaient occupés par une \ingtaine de peuplades, que nos Français désignèrent (6) par le nom de leurs caciques, et qui appartenaient presque toutes à la famille des Tupinambas.

(1) Theyet. Cosmographie universelle, p. 908. « En l'embouchure û'icelle, vous y voyez trois petites îles qu'il faut costoyer, pour entrer en ladite rivière... et y entrasmes par un détroit assez fâcheux. » Ces ilôts se nomment Tucinho, Pay et Taipu.

(2) Léry, ouv. cit, p. vu.

(3) Biard, Voyage au Brésil. Tour du monde, n° 79, p. 7.

(4) Aujourd'hui ilha do Governador.

(5) Ils se nomment Caqueirada, das Enchadas, das Tavares, Juruhahybas, Agoa, Roqueiro. Brocoio, dePaqueta, etc.

(6) D'après Léry, ouv. cit., § XX, les villages qu'on trouvait à

Villegaignon n'avait que l'embarras du choix. Il pouvait ou bien s'établir sur une des îles de la baie, ou bien se fixer tout de suite sur le continent. De nos jours, nous n'hésiterions pas à prendre pied sur le continent : c'est en effet le moyen le plus assuré de connaître le pays et d'étendre ses relations : mais au xvie siècle, on possédait encore bien peu la pratique de la colonisation, et on se conformait volontiers aux errements antiques. Or, dans l'antiquité, tous les peuples colonisateurs s'étaient, quand la nature des lieux le leur avait permis, établis dans des îles. Une île est en effet de facile défense. Elle peut servir à la fois de dépôt et de refuge. Tout en surveillant le continent, il semble qu'on soit plus étroitement rattaché à la métropole. Depuis les Phéniciens jusqu'aux Portugais, cet usage avait toujours été suivi. Fidèle aux traditions maritimes, Villegaignon se décida donc à prendre possession d'une des îles de la Baie.

Si l'on en croit la relation de Léry, l'île du Rattier fixa d'abord son attention (1). Il aurait ordonné d'y construire des baraquements en bois. Deux grosses pièces d'artillerie et quelques fauconneaux furent débarqués, et on se disposa à bâtir un fort. Mais on avait compté sans la marée. Le flux arriva, et d'un élan irrésistible balaya les constructions ébauchées, et jeta à la mer artillerie et munitions. Cette erreur de Villegaignon est bien invraisemblable : il avait le coup d'œil trop exercé, et, à diverses reprises, tout récemment encore à propos des fortifications de Brest, il avait donné trop de preuves de savoir pour aller commettre en Amérique une semblable bévue. Thevet, l'antagoniste de Léry, dont les ou-

gauche en entrant dans la baie se nommaient Karianc, Vaboraci, Euramyry, Piraouassou, Sapopem , Ocarentin, Ouraouassououée, Tentimen, Cotina, Pano, Sarigoy, La Pierre, Upec, la Flèche, — à droite Keriu, Acarau, et Morgouïaouassou : dans l'île des Margaiats : Pindooussou, Coronque, Piraniiou.

(1) Léry, ouv. cit. § vin.

vrages dépourvus de critique sont pourtant utiles à consulter, surtout quand il raconte ce qu'il a vu, nous semble être plus près de la vérité en disant que Villegaignon voulut faire du Rattier un simple poste d'observation et de défense, mais qu'il ne songea jamais à y fonder son principal établissement. « Nous vismes une grande roche fort dangereuse, racontet— il, que nous nommasmes le Rattier, laquelle est si fâcheuse que, si le pilote n'est accort et bien expérimenté, il se mettra en hasard de perdre et soi et sa compagnie. Et pour ce qu'il est fort près de ladite entrée, nous y fismes braquer deux grosses pièces d'artillerie et quelques faulconneaux : mais la mer se desbanda un iour si outrageusement qu'elle mit artillerie et boulets au parfond d'icelle : et Dieu sçait la peine que nous eusmes pour les tirer hors. » Dans un autre ouvrage, encore inédit (2), conservé à la Bibliothèque nationale, Thévet revient avec insistance sur cette question, et, comme il se trouve cette fois avoirtoutà fait raison, il triomphe deLéry avec une satisfaction non déguisée. « Or pour n'oublier rien du Rattier ou rocher auquel il dit (3) que nous estions logés, ie fais iuge le liseur, si le nombre d'hommes que nous estions, avec l'équipage de trois grands navires, meubles, artillerie, munitions de guerre et autres hardes, le tout eut pu ranger sur un rocher haut élevé d'une toise et demie en façon de pyramide au mitan, et qui ne peut contenir que ce que i'ay dit par ci-devant. Tant s'en faut, nul de nous ne mit pied en terre, sinon quelque trois ou quatre mois en après, que le capitaine feit mettre deux petites pièces d'artillerie pour garder l'entrée de la rivière. Mais la mer estans débordée

(1) Thevet. Cosmographie universelle, p. 908.

(2) Histoire d'André Thevet, Angoumoisin , cosmographe du Roy, de deux voyages par luy faicts aux Indes australes et occidentales. Bibl. nat. fonds St Germain français, n° 656 fol. 106.

(3) Léry, ouv. cit. § vu.

traisna ces deux pièces au fond d'icelle. Considérés ie vous prie si cest élément inconstant n'en eust pas autant peu faire de nous, si y fussions esté logés , et par la violence des ondes ne fussions pas esté tous perdus. »

Ce n'est donc pas sur le Rattier que débarqua tout d'abord Villegaignon, et il ne considéra jamais cet îlot que comme une position défansive. En parcourant la baie, le chef de l'expédition avait tout de suite saisi les avantages d'une autre île, de médiocre étendue, mais admirablement disposée pour la défense. Les Brésiliens la nomment aujourd'hui isla de Villaganhon. Elle s'étend au sud-est de la moderne Rio de Janeiro. La future demeure des colons était très bien choisie. Une ceinture de rochers à fleur d'eau la protégeait. On ne pouvait y débarquer que d'un côté et encore avec de petits canots. La moindre surveillance était donc suffisante. L'île était de plus déterminée par trois hauteurs : deux à chaque extrémité, où l'on pouvait facilement construire des batteries de défense, et une plus considérable, juste au milieu, sur laquelle on bâtirait un fort, qui commanderait à la fois la rade d'entrée et la grande rade. Villegaignon fit aussitôt débarquer tout son matériel, et les travaux d'installation commencèrent.

Thevet (1) prétend que les Français ne se mirent au travail que deux mois après leur arrivée, « après avoir pensé à nos affaires, et avoir fait descente en terre continente pour tirer l'amitié de ces barbares. » Il se peut en' effet que quelques Français aient été envoyés sur le continent par Villegaignon, ne serait-ce que pour se procurer des vivres frais, mais il est bien plus probable que le vice-amiral s'est tout de suite occupé de mettre son monde à l'abri. Il connaissait le prix du temps; il n'avait pas oublié les surprises portugaises, et n'ignorait pas qu'on avait appris avec peine à Lisbonne le

(1) Thevet, Cosmog. univ., p. 908.

départ de l'expédition qu'il commandait. Gomme d'un instant à l'autre une escadre portugaise pouvait entrer dans la baie, et ruiner son entreprise, il voulut avant tout se trouver en mesure de la recevoir énergiquement, si elle se présentait. Il est donc probable qu'il ajourna toute descente sur le continent et toute expédition dans l'intérieur jusqu'au moment où il se sentirait en sûreté dans son île. Son séjour à l'île de Malte et son commandement de Brest lui avaient fait apprécier l'utilité des bonnes murailles. D'ailleurs il n'était pas tellement sur des dispositions des Brésiliens, et désirait, avant d'entrer en relations suivies avec eux, pouvoir leur dicter ses conditions à l'abri d'une forteresse imposante. Il ordonna donc que, jusqu'à nouvel ordre, tout le monde travaillerait aux fortifications, dont il se chargea de diriger lui-même les travaux. Sur l'éminence du milieu s'élèverait un grand fort, auquel il donna par avance le nom de fort Coligny. Aux deux extrémités, à l'entrée du petit port, et à deux emplacements qu'on trouva commodes pour cette destination , seraient construites cinq batteries destinées à défendre les approches de l'île et à commander les eaux de la baie. La maison du gouverneur, les casernes, les logements des ouvriers et les magasins seraient établis, avec le temps, aux endroits qui paraîtraient favorables. Villegaignon lit approuver ce plan par ses principaux officiers qu'il réunit en conseil, et tout le monde se mit au travail.

Aux premiers jours on est plein d'ardeur. La nouveauté séduit et enchante. Aussi ne marchande- 1- on pas sa*peine. Les colons se prêtèrent avec empressement aux volontés de leur chef. Aussi bien, ils comprenaient la nécessité de si! construire des abris et des protections. Non seulement les manœuvres et les ouvriers, mais encore les soldats et les matelots s'improvisèrent terrassiers, maçons et charpentiers. Les officiers eux-mêmes dérogèrent à la coutume ou plutôt au préjugé qui leur interdisait toute occupation manuelle, prirent la pioche et furent les premiers à se rendre au travail.

« Mesme les principaux d'entre eux, écrivait à ce propos Thevet (1), ne s'i espargnoient, pour donner exemple aux autres, monstrant chacun de nous l'affection que nous avions de faire service au roy en une entreprinse si grande et périlleuse. » Grâce à la bonne volonté et au concours actif de tous les membres de l'expédition, les constructions ébauchées sortirent rapidement de terre. Aux deux extrémités et au centre, d'après le plan convenu, s'élevèrent des maisonnettes ou des batteries. Sur le rocher du milieu, Villegaignon fit bâtir son logement particulier. Sans doute, comme le remarquait un écrivain contemporain (2), « faut noter que excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de charpente et quelques boullevers mal bâtis, sur lesquels l'artillerie estoit placée, tous ces logis ne sont pas des Louvres, mais des loges faittes des mains des sauvages, couvertes d'herbes et gazons à leur mode. » Au moins ces demeures rustiques suffisaient-elles à préserver nos hommes de l'ardeur du soleil ou des fraîcheurs de la nuit, et d'ailleurs, avec le temps, on pouvait les améliorer ou les transformer.

Dans ces premiers jours d'installation, Villegaignon se préoccupa donc surtout du fort Coligny qui, dans sa pensée, devait assurer son séjour et préparer la domination défini ve de la France dans toute la contrée. Le fort Coligny devint bientôt redoutable. L'emplacement avait été choisi avec bonheur, car non seulement il commandait la rade, mais encore était capable de supporter un long siège. Aussi bien, après le départ d€ Villegaignon, lorsque les Portugais cherchèrent à s'en emparer, ils ne réussirent que par la famine et la lassitude. En 1711, (3) lors de l'audacieuse attaque de Duguay- Trouin contre la capitale des établissements portugais

(1) Thevet, mssi cité.

(2) Lescarbot, Histoire dé la Nouvelle- France, p. 207.

(3) Mémoires de Dugudy-Trotun, pass.

FONDATION hV FORT COL1GNY. 191

d'Amérique, ce furent les canons de ce fort qui seuls l'arrêtèrent et faillirent compromettre son succès. A l'heure actuelle il constitue encore la meilleure défense de Rio de Janeiro. Léry, qui est systématiquement hostile au chef de l'expédition française, n'ose pas lui reprocher le choix heureux de l'emplacement du fort ; il se plaint seulement de ce que Villegaignon ait donné à sa citadelle le nom de Goligny, parce, dit-il (1), « en quittant ceste place aux Portugais, qui en sont maintenant possesseurs, il leur donna occasion de faire leurs trophées et du nom de Coligny et du nom de France Antarctique qu'on avait imposé à ce pays-là. »

Ce n'était rien que d'assurer la sécurité de l'avenir. Il fallait encore pourvoir aux nécessités du moment, et fournir les aliments indispensables aux quelques centaines d'hommes qui travaillaient sur ce rocher aride, et avaient besoin, pour soutenir leur ardeur, d'une nourriture saine et abondante. Par malheur on compta trop sur les indigènes, et, au lieu de demander à ce sol fertile, qui ne demande pour être fécondé qu'un travail insignifiant, des ressources qui auraient été bientôt inépuisables, on espéra que les Brésiliens pourvoiraient à tous les besoins matériels de la colonie. C'était une lourde faute. On sait que l'homme, pour passer de l'état sauvage à l'état civilisé, doit traverser trois périodes qui correspondent à son enfance, à son adolescence et à sa virilité. Dans la première, il est chasseur et tue pour vivre ; dans la seconde il est pasteur et élève des animaux, dans la troisième il est laboureur et demande à la terre les fruits de son travail. Or les Brésiliens n'avaient encore franchi aucune des étapes de la civilisation. Ils n'étaient que chasseurs, et, si parfois ils confiaient à la terre quelque maigre semence, c'était uniquement pour les besoins indispensables de leur alimentation, mais ils ne songeaient nullement à produire au delà de ce qui leur était indispensable, et ne pouvaient par conséquent

(1) Léry, ouv. cit. § VII.

venir en aide aux nouveaux débarqués. Aussi bien, ce sera l'histoire de presque toutes nos colonies du XVIe siècle. Au lieu de s'adonner résolument aux travaux agricoles, nos compatriotes se fieront aux indigènes, et bientôt la famine coupera court à toutes leurs espérances. Ils poursuivront des chimères, trésors fantastiques ou empires à conquérir, mais ils se heurteront à la plus triste des réalités, et mourront de faim (1).

Il est vrai de dire que les compagnons de Villegaignon avaient quelques raisons de croire au bon accueil des Brésiliens. Tous ceux de leurs compatriotes qui les avaient précédés dans ces parages, avaient toujours rencontré de vives sympathies parmi les tribus indigènes. Au premier jour de leur débarquement, les Ocarentins, les Gariacs, les Cotinas, les Sarigoys et autres Tupinambas, riverains de la baie, effrayés par le déploiement inusité de nos forces, s'étaient d'abord retirés dans les forêts de l'intérieur ; mais quelques cadeaux habilement distribués les ramenèrent presque tout de suite à nous. Les interprètes normands, ceux qui étaient déjà fixés dans le pays, et ceux qui revenaient sur les vaisseaux du vice-amiral, furent comme toujours les principaux intermédiaires entre eux et les Français. Peu à peu ils se rapprochèrent et devinrent môme assez familiers. Le grand air de Villegaignon, sa longue barbe, son magnifique costume, et les gardes écossais qui le suivaient leur inspirèrent une profonde vénération. A peine le voyaient-ils qu'ils se pressaient autour de lui, ou se jetaient à ses genoux en baisant ses mains. Ils l'appelaient leur maître, et l'avaient affublé du surnom de Pay Cola, qui signifiait dans leur langue le seigneur Nicolas. « Ledit Seigneur (2), lisons-nous dans les

(1) Cf. Paul Gaffarel. Histoire de la Floride Française. passim.

(2) Claude Haton. Mémoires, p. 38.

mémoires de Haton, ayant prins terre audit pays avec ses gens, furent lesdits sauvages quelquement esbays d'en tant veoir, et pourcepensoient ledit seigneur estre quelque grand Roy ou prince de la terre, et en leuriargon semeirent autour de lui à genoux, criant à haulte voix pour luy faire honneur, et à luy et aux siens leur monstrèrent grand signe d'amitié, auxquels il feit des présens de chappeaux, de bonnets de diverses couleurs et façons, de chemises, d'habits légers et de petite valeur pour les hommes et femmes, d'épingles, de cousteaux et de tout aultre sorte de nécessitez, comme de souliers et aultres. Desquelles choses moult se contentèrent lesdits sauvages, qui sont inaistres gens et d'assez bonne corpulence. » Le vice-amiral eut la pensée de profiter de leurs bonnes dispositions, et leur demanda s'ils voulaient se charger de fournir des vivres à la colonie naissante. Alléchés par l'espoir de cadeaux ou de gratifications, les Brésiliens acceptèrent avec empressement, et promirent d'apporter chaque jour des vivres frais dans l'île aux Français.

Mieux aurait valu cultiver soi-même la terre, et, puisqu'on avait apporté des semences d'Europe, les confier à ce sol vierge qui les rendrait bientôt au centuple, d'autant plus que bon nombre de nos colons étaient agriculteurs. Il semblait presque que la nécessité imposât cette obligation à nos compatriotes, car il fallait prévoir le moment où les indigènes, pour une raison ou pour une autre, cesseraient de pourvoir à notre alimentation. En ce cas, les ressources manquant du jour au lendemain, que deviendrait la colonie française sur une île stérile, sans approvisionnements en réserve ? Ces réflexions ne se présentèrent même pas à l'esprit des chefs de l'expédition. Ils ne songèrent nullement à la famine prochaine, et, parce que leurs vivres étaient assurés au jour le jour, ils s'imaginèrent que cette abondance relative n'aurait pas de tin. C'était bien mal connaître la nature humaine; c'était surtout se préparer, de gaieté de cœur, de nombreuses difficultés et plus de déboires encore; mais ils se trouvaient dans un pays splendide ; la nature déployait autour d'eux sa magnificence;

i*Ji HISTOIRE DO BRÉSIL FRANÇAIS.

les forêts étaient giboyeuses, les arbres chargés de fruits savoureux, des bandes innombrables de poissons se jouaient dans les eaux de la baie. Qu'était-il donc besoin de se préoccuper de la vie matérielle ! Ne valait-il pas mieux exploiter ces forêts si riches en essences précieuses, ou ces mines qu'on rencontrerait sûrement dans les montagnes, dont les fiers profils se dessinaient à l'horizon? Certes personne dans la petite colonie ne soupçonnait seulement que l'unique richesse est la richesse agricole. Emportés par leur imagination, nos Français ne rêvaient que richesses fantastiques. Avec une imprévoyance funeste , ils acceptèrent donc les vivres qu'apportaient les Brésiliens, c'est-à-dire qu'ils se mirent à leur merci. Ils allaient bientôt, et durement, expier cette faute ! (1).

Nos colons en commirent une autre plus grave encore : Ne s'avisèrent-ils pas de demander aux Brésiliens de les aider dans les travaux du fort ! Les indigènes, habitués à leur climat, étaient certainement plus capables que nos hommes de supporter la fatigue, et ils devinrent facilement de meilleurs ouvriers : Peu à peu on se déchargea sur eux de toute la grosse besogne. L'ardeur des premiers jours disparut : à de fortes et saines occupations succéda bientôt l'oisiveté. Les Brésiliens ne tardèrent pas à comprendre qu'on abusait de leurs forces et de leurs complaisances : Ils réclamèrent. Villegaignon, déjà mécontent des progrès de l'indiscipline parmi ses hommes , fut comme exaspéré par leurs plaintes , et

(1) Lescarbot, dans son Histoire de la Nouvelle France, (p. 211), signale avec raison cette faute comme un des principaux motifs de l'insuccès final : « Villegaignon, dit-il, ne s'est adonné à la culture de la terre, ce qu'il fallait faire dès l'entrée, et ayant pais découvert semer abondamment et avoir des grains de reste sans en attendre de France. Ce qu'il y a peu et d'eu faire en quatre ans ou environ qu'il y a été, puisque c'estoit pour posséder la terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile que cette terre produit en toute saison. »

ordonna de les traiter avec plus de rigueur. Oubliait-il donc que les Brésiliens ne travaillaient que volontairement, et pareequ'ils espéraient un fort salaire ? Ils eurent bientôt disparu, et avec eux disparut aussi l'abondance.

Il fallait à la fois continuer le travail commencé et se procurer des vivres, et cela avec des hommes déjà dégoûtés du travail, et plus insouciants que des enfants. Aussi la famine devint-elle bientôt menaçante. Elle se déclara lorsque les Brésiliens se furent enfoncés dans leurs forêts, pour éviter la tyrannie ou les mauvais traitements de nos compatriotes. Au lieu d'interrompre brusquement les travaux commencés, et d'assurer les ressources de l'avenir en faisant défricher et ensemencer quelques terrains dans le voisinage, Villegaignon s'imagina que les provisions qu'il avait apportées de France lui suffiraient longtemps encore ; mais elles furent promptement épuisées (1). Non seulement nos hommes durent renoncer au pain et au vin, mais même se contenter de racines et d'eau, et « encore en si petite quantité, (2) écrit un contemporain, que c'estoit chose pitoyable à voir, veu qu'un homme seul eust bien mangé ce qu'on donnoit à quatre. » A la famine s'ajoutèrent bientôt des maladies contagieuses, mortelles pour la plupart, car on manquait de médicaments. « Par (3) ce soudain changement, plusieurs tombèrent en fâcheuses et grosses maladies , desquelles ils ne pouvoyont relever , veu que toutes choses requises aux maladies leurs défailloyent, qui indigna dès lors beaucoup de personnes contre ledit Villegai-

(1) D'après Lescarbot. {Histoire delà Nouvelle France), p. 179: a Je trouve un autre défaut en ceux qui ont fait tant les voyages du Brésil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés et farines, et chairs salées pour vivre au moins un an ou doux, puisque le Roy fournissait honnêtement aux frais de l'équipage sans s'en aller par delà pour y mourrir de faim. »

2] C&ESPIN, ouv. cit. p. 400.

3 Tresi'IN, id. id.

1<J0 HISTOIRE DU riRÉSII. FRANÇAIS.

gnon, l'accusant d'une insatiable avarice, ayant espargné l'argent du Roy, et icelui converti en ses propres usages, au lieu de l'employer en vivres et choses nécessaires pour la nourriture et santé de tous ceux qui qu'il avoit menez en ceste lointaine région. » Des plaintes s'élevèrent : Villegaignon chercha à se disculper en alléguant que les négociants et matelots de Normandie l'avaient assuré qu'il trouverait au Brésil d'abondantes ressources. Ces explications furent peu goûtées. Au moins les travailleurs espéraient-ils que le viceamiral aurait égard à leur fatigue , et diminuerait leur tâche : Il n'en fit rien. Dur et inflexible pour lui-même, l'austère chevalier ne tenait aucun compte des faiblesses humaines. Il ferma l'oreille à toutes les plaintes, et ordonna de pousser activement les travaux. « Tant s'en faut que pour cela (1) ainsi on leur diminuast le travail, que de iour en iour on leur augmentoit, autant que s'ilz eussent esté bien nourris et sustentez, mesmement en tel pays où l'ardeur du soleil est si véhémente que peu de gens le pourroyent croire. Il leur estoit nécessaire depuis le iour levant iusqu'au iour couchant entendre les uns à rompre les pierres, autres à porter la terre et couper le bois. » Ces rigueurs intempestives amenèrent un profond découragement, qui se traduisit bientôt par des actes coupables.

Le plus grand nombre des colons Français avait été raccolé dans des prisons de Paris et de Rouen, et n'appartenait précisément pas à l'élite de la société. Ils n'éprouvaient aucune reconnaissance pour l'homme qui leur avait sauvé la vie. Ouelques-uns d'entre eux regrettaient même d'avoir accepté

(1) Creshin iil. id. Cf. Seconde lettre de Nicolas Barré: « Laquelle soudaine et repentive mutation fust trouvée estrange, nommément des artisans, qui n'estoient venus que pour la lucrative et proffit particuliers. Ioinct les eaux difficiles, les lieux aspres et déserts, et labeur incroyable, qu'on leur donnoit, pour la nécessité de loger OÙ imus estions. »

les propositions de Villegaignon, et préféraient à la vie au grand air les impures sentines où ils végétaient en France. Exaspérés par les durs traitements du vice-amiral, qui n'avait pas oublié leur origine, et avait peut-être le tort de la leur rappeler trop sonvent, ils conspirèrent contre lui. Les uns, plus modérés, voulaient simplement déserter, et se fondre avec les Brésiliens ou se rendre aux Portugais ; les autres ne songeaient à rien moins qu'à assassiner le vice-amiral et ses officiers, à se partager leurs dépouilles, et à s'installer en leur lieu et place. Ce dernier avis prévalut. Le chef de l'entreprise fut un interprète normand, établi depuis sept ans dans le pays, et qui vivait en concubinage avec une brésilienne. Villegaignon lui avait ordonné de se marier avec cette femme, ou de ne plus continuer ses relations, sous peine de mort. L'interprète se souciait peu du mariage, et, d'un autre côté, il aimait sincèrement cette brésilienne, dont il avait eu plusieurs enfants. Poussé à bout par les ordres de Villegaignon, il jura de se venger, et n'eut pas de peine à persuader à une trentaine de mécontents d'associer leur vengeance et la sienne.

L'interprète avait d'abord songé au poison, mais un de ses complices l'en détourna. Il voulut ensuite mettre le feu aux poudres, qui avaient été déposées dans un atelier provisoire, audessus duquel couchaient tous les Français : Mais « aucuns (1) ne le trouvèrent pas bon, parceque toute la marchandise, meubles et ioyaux que nous avions, eussent été perduz , et n'y eussent rien gaigné. » Les conjurés se décidèrent enfin à le poignarder, lui et son état-major, mais ils voulurent attendre pour l'exécution du crime le départ des vaisseaux pour la France, car ils redoutaient l'attachement des matelots pour leur ancien chef. Ils résolurent également de ne le frapper qu'un dimanche, afin de profiter de la sécurité qu'offrait le repos de ce jour. « Gest avis malheureux (2) fust approuvé de

(1) Seconde lettre do Nicolas Barré.

(2) Crespin, id. id. f. 401.

tous, et louèrent le bon entendement de ce personnage : dès lors ils le constituèrent chef de toute l'entrepriuse, et ia par fantaisie partissoyent entre eux les dépouilles qu'ils esperoyent bientost amasser. »

De semblables projets pour réussir demandent à être exécutés aussitôt que conçus : Or les conjurés attendirent trop. Ils essayèrent, afin d'assurer le succès de leur entreprise, de faire entrer dans la conspiration trois (1) des Ecossais de la garde particulière de Villegaignon. « Or les soldats Ecossois (2) en eslant advertis font semblant d'approuver tel acte, alléguans beaucoup de rudesses quiceux avoyent receu du dit Villegaignon, tant en France que sur le voyage. En ceste dissimulation les Ecossois s'informent diligemment de la vérité du iôur, de l'heure, du moyen et des complices, pour faire le rapport plus certain. Estant deùement instruits, ingèrent l'acte trop inhumain et indigne d'estre celé : partant s'adressèrent à un des plus familliers du dit Villegaignon, tant pouf la connaissance de langue écossoise que pour autre considération. » Ce familier de Villegaignon était Barré. Surpris et indigné de la confidence dangereuse qu'il venait de recevoir, il courut, comme son devoir le lui ordonnait, en prévenir le vice-amiral. Tout ce qu'il y avait dans la colonie naissante de Français honnêtes, officiers, soldats ou volontaires, fut averti à la hâte, et vint au fort assurer Villegaignon de son dévouement. Le principe d'autorité n'était pas alors ébranlé comme il l'est de nos jours. Le vice-amiral, investi par Henri II de pouvoirs fort étendus, représentait le roi, et le roi c'était la France, d'autant plus aimée qu'on en était plus éloigné.

(1) Thevet, dans sa Cosmographie universelle (p. 665) raconte la conspiration en termes à peu près identiques. 11 ajoute un détail, à savoir que les conjuras s'étaient entendus « avec deux roytelets il ii païs, auxquels ils a voient promis ce peu de bien que nous avions. »

(2) Crespin, ouv. cit. p. 402.

Officiers el volontaires n'éprouvaient pas pour le chef de bien ardentes sympathies, mais ils comprenaient d'instinct la nécessité du commandement, et comme, après tout, ils ne pouvaient reprocher à Villegaignon que de l'imprévoyance et de la dureté, mais rien de contraire ou à l'honneur ou à ses engagements, ils se serrèrent autour de lui. Ce qui augmenta leur indignation, c'est qu'ils apprirent qu'aux conjurés s'étaient joints six Portugais pris sur un navire échoué dans la rivière des vases, et rachetés aux sauvages, qui s'apprêtaient à les dévorer. Ces ennemis héréditaires témoignaient leur reconnaissance en s'associant à des Français égarés, pour ruiner la nouvelle colonie ! Aussi les officiers demandèrent-ils à Yillegaignon la punition exemplaire des coupables, et lui promirent leur concours en cas de conflit (4 février 1556).

Le vice-amiral, qui se sentait soutenu par la majorité des colons, résolut de frapper un coup terrible, afin de raffermir son autorité. Comme il tenait entre ses mains tous les fils de la conspiration, il ne voulut pas laisser aux conjurés le loisir de se reconnaître ou de se dérober par la fuite au châtiment. Accompagné de ses fidèles Ecossais et de ses partisans les plus dévoués, il « saisit au (i) corps quatre des principaux, desquels on fit punition exemplaire, pour retenir les autres dans leur devoir et estât. » Dès te lendemain, l'un des prisonniers réussit à se traîner près des rochers et se jeta à la mer, où il fut noj é : un autre fut étranglé, les deux derniers furent condamnés aux travaux forcés. Le reste des conjurés fut épargné, mais surveillé de très près et traité plus sévèrement encore. Aussi bien la terreur étouffa leurs rancunes, et ils se remirent à la besogne avec un redoublement d'ardeur. Le chef de la conspiration, l'interprète normand, fut assez heureux pour éviter la punition qu'il méritait. Il n'était pas dans l'île quand fut découverte la conspiration. Dès qu'il apprit la déplorable issue de ses projets, redoutant la

(1) Crespin, ouv. cit.p.402. Cf. Seconde lettre de Nicolas Barré.

200 HISTOIRE Dr BRÉSIL FRANÇAIS.

légitime vengeance de Villegaignon, il s'enfonça dans les forêts et eut l'art d'entraîner (1) dans sa fuite vingt-cinq de ses compagnons, auxquels il persuada de le suivre et d'adopter les mœurs brésiliennes plutôt que de céder à la tyrannie du vice-amiral. Cette désertion en masse des interprètes normands fut très-préjudiciable à nos intérêts : Elle nous privait du concours d'hommes habitués à la façon de vivre et aux mœurs des Brésiliens, qui comprenaient leur langue, et nous servaient d'intermédiaires. De plus ces interprètes, pour expliquer leur conduite à leurs compatriotes d'adoption, leur représentèrent Villegaigon et les colons comme disposés à les assujettir à mille travaux, à les exploiter, à les traiter en un mot comme les Portugais le faisaient déjà. Ces calomnies tombèrent sur un terrain tout préparé, car les Brésiliens avaient déjà eu à se plaindre de la brutalité du vice-amiral : aussi portèrent-elles leur fruit, en éloignant de nous les populations, avec lesquelles il nous fallait entrer en rapport, à moins qu'on ne voulut faire de la colonie un simple poste d'observation militaire.

Plus encore que les calomnies intéressées des interprètes normands, ce qui nous rendit les Brésiliens hostiles, fut que la maladie, dont souffraient les Français, prit tout à coup les les caractères d'une épidémie, et s'abattit avec une violence extraordinaire sur la population indigène : c'était sans doute le scorbut amené par l'absence de vivres frais, ou bien la dyssenterie provenant des fatigues excessives et de l'entassement de tant de monde sur un si petit espace. Quelques Brésiliens, alléchés par l'appât du gain, avaient continué à travailler au fort Coligny. La maladie s'attaqua principalement à eux. En quelques jours plusieurs d'entre eux moururent. Les

(1) Seconde lettre de Nicolas Barré. « Lequel a desbauché tous les autres truchements de la dicte terre, qui sont au nombre de vingt ou vingt cinq, lesquels font et disent tout du pis qu'ils peuvent, pour nous estonner et nous faire retirer en France. »

FONDATION TjU FORT COLIGNY. 201

autres s'enfuirent épouvantés, mais ils portaient avec eux les germes de la maladie, et plus de huit cents de leurs compatriotes périrent. Les interprètes (1) normands n'eurent pas de peine à leur faire croire que Villegaignon avait voulu les punir de leur abandon, et que lui seul était l'auteur de la mort de leurs compagnons. Cette accusation porta d'autant mieux qu'elle était plus absurde. Les Brésiliens furieux voulaient se jeter sur l'île aux Français, et massacrer les colons. Les interprètes durent les calmer après les avoir excités, en leur faisant comprendre qu'ils couraient à une mort certaine, foudroyés qu'ils seraient par l'artillerie et les armes à feu. Les Brésiliens se rendirent à ces raisons, mais en se promettant de profiter de la première occasion pour tomber sur les Français. Ils ne devaient que trop bien tenir leur serment, quelques années plus tard.

IL — Fautes et Maladresses.

Depuis la découverte de la conspiration et la désertion des interprètes normands jusqu'à l'arrivée des colons Genevois, c'est-à-dire depuis le mois de février 1556 jusqu'au mois de mars 1557, les détails manquent sur ce que devinrent les colons Français et leur chef. Les auteurs contemporains ne nous ont laissé aucun renseignement précis sur cette période. Grespin et Léry se sont contentés de la résumer. Thevet ne procède que par allusion. Les lettres de Nicolas Barré sont

(1) Seconde lettre de Nicolas Barré : <c Parcequ'il est advenu que les sauvages ont été persécutez d'une fièvre pestilentieuse depuis que nous sommes en terre, dont il est mort plus de huit cents, leur ont persuadé que c'estoit Monsieur de Villegaignon qui les faisoit mourir. Parquoy conçoivent une opinion contre nous qu'ils nous voudroient faire la guerre, si nous estions enterre continente, mais le lieu où nous sommes les retient. » Cf. Thevet, Cosmog. univ, p. 923.

202 histoire nr brésil français.

brusquement interrompues. De plus, aucun de ces quatre auteurs ne donne de chronologie précise. En l'absence de documents authentiques nous sommes obligés d'enregistrer ce qui est parvenu jusqu'à nous, mais en faisant remarquer que nous ne prétendons pas suivre l'ordre des temps.

Il paraîtrait qu'en face de l'hostilité des interprètes normands et de la défiance des indigènes, Villegaignon songea à transporter ailleurs la colonie. Malgré les avantages incontestables que présentait la baie de Ganabara, et les importants travaux commencés dans l'île aux Français, il se sentait si peu aimé et exposé à tant de périls qu'il chercha un autre emplacement. D'ailleurs l'île aux Français n'était pas exempte d'inconvénients. Elle ne possédait pas d'eau potable : on était obligé d'aller en chercher sur le continent pour tous les usages domestiques, ce qui compliquait le travail, et pouvait, en cas d'attaque extérieure, devenir une cause de ruine. De plus la vermine s'était multipliée dans des proportions infinies, et devenait une incommodité réelle. Non seulement les hommes on étaient infectés, mais encore le peu d'approvisionnements qui restait en magasin était compromis. Il fallait parer à ce double inconvénient. Villegaignon résolut alors de reconnaître le pays, et envoya deux expéditions en reconnaissance, la première au cap Frio, la seconde beaucoup plus au sud, jusque dans les parages du fleuve la Plata. Seulement, comme rien encore n'était décidé, et que, jusqu'à nouvel ordre, il fallait agir comme si on devait toujours rester sur l'île, il ordonna de continuer les travaux, de creuser des citernes et de faire une chasse acharnée aux animaux rongeurs. La précaution était bonne, car les deux reconnaissances n'aboutirent pas, et, quand revinrent ceux qui en avaient été chargés, ils trouvèrent construite une vaste citerne qui pouvait contenir de l'eau pour six mois, et les rats et autres animaux malfaisants avaient à peu près disparu.

On n'a aucun détail sur la reconnaissance entreprise au cap

Frio. Thevet (1), qui la mentionne, se contente de dire qu'elle a eu lieu, mais sans entrer dans d'autres explications. Comme il faisait partie de la seconde expédition, il la raconte tout au long dans sa Cosmographie universelle (2). Dix-huit matelots ou volontaires partirent à la découverte, dans la direction du sud, en mars ou avril 1556. Ils longèrent la côte, dont ils suivirent toutes les sinuosités, et arrivèrent enfin à l'embouchure de la Plata, véritable mer d'eau douce qu'ils essayèrent de remonter. Ils voulaient prendre connaissance du pays, étudier ses ressources, et voir si les Français ne pourraient pas y tenter quelque établissement. Sur les bords du fleuve, ils remarquèrent des hommes d'une taille extraordinaire qui leur firent signe de descendre à terre : « Nos gens (3) qui avoient faute d'eau et vivres, et que aussi leur navire estoit fort intéressé, comme celuy quirendoitde l'eau à bon escient, veirent bien qu'il falloit mettre pied à terre, et d'autre part, ils cognoissoient le péril évident, auquel ils se mettoient, se fians à la miséricorde de ces hommes si monstrueux en grandeur, et qu'ils estoyent plus barbares que tous les autres pour n'avoir esté fréquentez de personne ». Ces Américains étaient, sans doute, des Patagons, à en juger par leur haute taille, dont les proportions ont été si singulièrement exagérées par les voyageurs depuis Magellan jusqu'à nos jours. Grâce à la lumineuse discussion d'un savant naturaliste, d'Orbigny (4), cette taille chimérique est aujourd'hui réduite à ses mesures exactes: on sait qu'elle ne dépasse jamais lin,92. Il est vrai que la largeur d'épaules des Patagons, leur tête nue, la manière dont ils se drapent avec des manteaux de peaux d'animaux sauvages cousues ensemble produisent de loin une telle

(1) Thevet, Cosmographie universelle p. 908.

(2) Id. p. 904-907.

(3) Thevet, id. id.

(4) d'Orhigny. L'homme américain, t. II. p. 67.

20 i HISTOIRE nU BRESIL FRANÇAIS.

illusion qu'on peut les prendre pour des hommes d'une taille extraordinaire. Le crédule Thevet qui acceptait sans les critiquer les contes les plus invraisemblables, et était porté à amplifier tout ce qu'il voyait, s'est bien gardé de ne pas se laisser prendre aux apparences. 11 débite avec conviction mille histoires effrayantes sur leur grandeur et leur force. Il les compare « aux plus grands Allemans (1) qui onc entrèrent en France », et raconte avec une stupéfaction comique qu'il vit un jour quatre d'entre eux porter à bras tendus, depuis la source jusqu'aux barques françaises, quatre futailles pleines d'eau. Ces sauvages n'étaient pas seulement redoutables par leur force : ils étaient traîtres et voleurs. Il fallait user vis à vis d'eux des plus grandes précautions. Si les Français n'avaient pas eu la prudence, quand ils se décidèrent à débarquer pour entrer en relations avec eux, d'improviser un camp retranché garni d'artillerie, ils auraient été surpris pendant la nuit et massacrés : mais quand les Patagons voulurent attaquer, « ils furent saluez (2) tout autrement qu'ils ne pensoient, etoyansce grand bruit de l'escopeterie et canonnades, c'esloit un plaisir que de les voir fuyr par le milieu des campaignes ».

Un jour quelques-uns d'entre eux avaient aidé nos matelots dans leurs travaux, et ceux-ci, au lieu de les remercier, tournaient en dérision leurs manières et leur langage. Les Patagons entrèrent en fureur, tirèrent une barque à terre, et commencèrent à la démolir. Il fallut encore de l'artillerie pour les déloger. Tbevet eut particulièrement à se plaindre d'eux. Il était fort malade et avait demandé cà être débarqué. Surpris par les sauvages, il fut par eux dépouillé de ses vêtements, et porté sur la plage où ils s'apprêtaient à l'enterrer vivant. Par bonheur il fut sauvé par un Ecossais qui l'arracha aux mains de ces barbares, et réussit à le transporter à

(1) Thevet, Cosmographie universelle, p. 907.

(2) Id. i.l.

bord. Avec des tribus aussi farouches il était difficile de s'entendre même pour les rapports de la vie quotidienne, et par conséquent à peu près impossible de fonder un établissement sérieux. Nos Français se contentèrent d'examiner rapidement le pays. Ils rencontrèrent bien quelques peuplades de mœurs plus douces, qui consentirent à leur céder, en échange de leurs marchandises, des bêtes prises au lasso; mais rien ne prouvait leur sincérité. Mieux valait renoncer à l'entreprise projetée que s'exposera des périls inconnus. Nos dix-huit hommes rebroussèrent donc chemin, et retournèrent dans la baie de Ganabara rendre compte de leur voyage au vice-amiral.

Ces deux reconnaissances n'avaient pas abouti, ou du moins n'avaient donné que de mauvais résultats : Villegaignon résolut de s'en tenir à son premier projet, et de rester dans l'île aux Français. Les fortifications commençaient à devenir imposantes ; peu à peu ses hommes s'habituaient et au climat et à leur nouveau genre de vie; les Brésiliens, avec la mobilité d'impression qui caractérise les peuples enfants, revenaient de leurs injustes soupçons, et continuaient à approvisionner la colonie. Pourquoi ne pas rester dans une région connue, dans des parages depuis longtemps fréquentés par nos marins? Pourquoi ne pas s'appliquer à mieux profiter des ressources de la contrée ? C'était assurément une sage détermination : Restait à la bien exécuter.

Si Villegaignon avait eu le sens exact de la situation, il se serait eflorcé de se concilier de nouveau les bonnes dispositions des indigènes : Quelques égards, quelques prévenances, des cadeaux habilement distribués auraient suffi pour lui ramener ces peuplades, qui ne demandaient qu'à vivre en bonne intelligence avec nous, et avaient besoin de notre protection contre leurs ennemis héréditaires , les Margaiats. Appuyée sur les Tupinambas, la colonie Française aurait rapidement prospéré. Les indigènes s'offraient presque à nous. 11 suflisait que l'un des nôtres descendit à terre et demandât

l'hospitalité dans l'un des villages Brésiliens qui entouraient la baie pour qu'il fût tout de suite accueilli à bras ouverts. Les femmes brésiliennes surtout, avec ce naïf instinct qui a toujours poussé les races inférieures vers les races supérieures, ne cachaient pas leurs prédilections pour ces hôtes étrangers. Dans cette société primitive, constituée à l'état rudimentaire, les liens de la morale étaient fort lâches, et souvent il arrivait que tel père ou tel mari, croyant s'honorer et honorer ses hôtes, leur offrait ses filles ou sa femme. Ces unions temporaires étaient de part et d'autre acceptées avec bonheur et reconnaissance. Si Villegaignon avait eu le bon sens de les encourager, en les sanctifiant par le mariage, une race Francobrésilienne, vive et hardie, intelligente et féconde comme toutes les races métisses, se serait vite acclimentée autour du fort Coligny, et une véritable France américaine aurait été fondée sur les rives du Ganabara ; mais il ne comprit pas les nécessités de la situation. Tout imbu des préjugés de son époque et de sa caste, il considérait volontiers les Brésiliens comme des êtres d'une nature inférieure qu'il pouvait exploiter, mais n'était pas tenu à ménager. Il ne leur témoigna que du mépris, ce qui acheva de les lui aliéner. Quant à ces unions avec les Brésiliennes, il les défendit au lieu de les encourager et bientôt les proscrivit. C'était vouloir couper l'arbre dans sa racine, et interdire tout progrès à la petite colonie . Villegaignon aurait voulu faire de l'île aux Français comme une Malte brésilienne. Sans tenir compte de l'origine et des antécédents de la plupart de ses hommes, il leur imposa des règles qui n'auraient pas été désavouées dans une commanderie de Malte, mais qui étaient à tout le inoins fort déplacées au Brésil. Ne s'avisa-t-il pas en effet de prescrire la chasteté la plus absolue, et de menacer de la peine capitale tout Français qui entretiendrait avec une Brésilienne des relations illicites, en exceptant toutefois le cas où cette Brésilienne se convertirait. Certes il ne nous viendra jamais à la pensée de reprocher au vice-amiral d'avoir songé à moraliser les hommes dont on lui avait conlié la direction ; mais vraiment

ne poussait-il pas trop loin l'austérité des principes, et, pour une faute de cette nature, la peine de mort n'était-elle pas une une loi draconienne, c'est à dire inexécutable? D'ailleurs n'était-ce pas agir contre toutes les règles de l'économie politique que d'empêcher ainsi les unions entre Européens et Américaines? Si, plus tard, nos compatriotes réussirent à fonder au Canada un établissement sérieux, ce fut uniquement par la fusion des races: à cette seule condition une colonie a des chances sérieuses de prendre racine dans un pays : autrement elle sera un jour ou l'autre détruite ou absorbée par les indigènes, ce qui est un malheur ; ou bien elle devra exterminer ces indigènes, ce qui est un crime.

Il est vrai qu'au seizième siècle ces intéressants problèmes n'étaient même pas discutés. La plupart des contemporains de Villegaignon partageaient ses préjugés à l'endroit des Brésiliens, ou se forgeaient à leur propos des théories non moins erronées. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de rechercher la trace de ces erreurs économiques dans les écrits de deux des plus grands esprits de l'époque. Le premier est l'auteur des Essais, et le second le plus illustre des poètes de la Pléiade. Montaigne (1) a consacré un des plus intéressants chapitres de son ouvrage à la description des mœurs brésiliennes. Prédécesseur inconscient de Rousseau dans son étrange apologie de la vie sauvage, il a cru voir un dédain raisonné de nos mœurs là où il n'y avait qu'enfance de la vie sociale. « le treuve, écrivait-il, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en ceste nation, sinon que chascun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage.... Ils sont sauvages, de mesme que nous appelions sauvages les fruits que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts ; tandis qu'à la vérité ce sont ceulx que nous avons altérez par notre artifice, et destournez de l'ordre commun que nous devrions appeller plustôt

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