‹ Histoire du Brésil français au siezième siècleChapitre 11 sur 40 · I. — Arrivée des Colons · texte numérisé non relu

I. — Arrivée des Colons

Villegaignon venait Je prendre une grave détermination en s'adressant ainsi à Genève. Sans doute il ne rompait pas encore avec le catholicisme, mais il faisait une avance au parti opposé, et, de la part d'un défenseur officiel du vieux culte, cette démarche devait avoir et eut un grand retentissement. Il est vrai que le vice-amiral essaya d'en atténuer les conséquences en demandant de nouveaux colons en même temps qu'un nouveau ministre. Il espérait peut-être que l'arrivée de ces émigrants ferait oublier la présence au milieu d'eux d'un ministre. Cette petite habileté ne réussit pas. Les Catholiques se persuadèrent que Villegaignon les trahissait, et les Protestants de leur côté acceptèrent avec empressement cette ouverture, convaincus qu'elle était comme la préparation et l'annonce de la conversion prochaine du vice-roi de la France antarctique. Ainsi que l'écrit (1) Léry : « Il écrivit et envoya expressément homme à Genève, requérant l'Eglise et les ministres dudit lieu de luy ayder et le secourir autant qu'il leur serait possible en ceste sienne tant saincte entreprise. Mais surtout, afin de poursuyvre et advancer en diligence l'œuvre qu'il avoitentreprius, et qu'il désiroit, disoit-il, de continuer de toutes ses forces, il prioit instamment, non-seulement que on luy envoyast des ministres de la parole de Dieu : mais aussi pour tant mieux reformer luy et ses gens, etmesme pour attirer les sauvages à la cognoissance de leur salut, que quelque nombre

(1) LÉRY, ouv. cit. § I.

d'autres personnages bien instruits en la religion chrestienne accompagnassent lesdits ministres pour l'aller trouver. » Grespin (1) est également affirmatif : « A ceste cause en la plus grande diligence qu'il lui fut possible, fit entendre aux ministres de Genève la nécessité des pasteurs et moissonneurs où il estoit : s'estant retiré là seulement pour entendre les loix et ordonnances de Dieu. Et attendu que de longtemps il avait conceu une sainte opinion de leur vie et reformation de la religion chrestienne, il avoit prias la hardiesse de les prier comme ses frères, de luy vouloir prester secours, faveur, conseil et ayde. »

Depuis que Calvin s'était retiré à Genève, cette ville était devenue comme la citadelle du Protestantisme. A cette source brûlante de conviction et d'éloquence venaient puiser leurs inspirations d'ardents missionnaires, qui répandaient ensuite au loin la doctrine et les idées du Réformateur. Fiers du rôle qu'ils jouaient, les Genevois se prêtaient aux volontés souvent despotiques du maître qu'ils s'étaient choisi. Au premier signal ils couraient exécuter ses ordres, et n'hésitaient pas à s'expatrier pour lui plaire. Villegaignon qui connaissait et ces dispositions des Genevois et le caractère de Calvin, pensa qu'ils répondraient à son appel, et, de la sorte, moitié par désir de connaître à fond les doctrines nouvelles dont on lui parlait tant, moitié pour augmenter les ressources et assurer l'avenir de la colonie, il prit cette hardie résolution qui devait lui causer tant d'ennuis, et ruiner à jamais le Brésil français.

Calvin accueillit avec plaisir la proposition très inattendue de son ancien condisciple. C'était pour lui tout à la fois une satisfaction d'amour-propre et un apaisement de conscience que la pensée de propager sa doctrine au Nouveau Monde par l'intermédiaire d'un chevalier de Malte. Il assembla aussitôt le Conseil, lui communiqua la lettre de ViiiOgaignon, et, après avoir obtenu son assentiment, s'occupa d'organiser l'expédition.

(2) Crespin, ouv. cit. p. 404.

22 i HISTOIRE DU BRÉSIL FRANÇAIS.

11 y avait alors à Genève un vieux gentilhomme français, nommé Dupont de Gorguilleray, protestant convaincu qui avait cru trouver auprès de Cahin un asile et le repos. Goligny. dont il avait été le voisin de campagne à Ghâtillon-sur-Loing, faisait grand cas de ses vertus (1) et de son caractère. Bien qu'il lut déjà sur le déclin de l'âge, Calvin pensa que, par zèle pour les intérêts de la religion, il consentirait à conduire au Brésil les colons genevois, et apporterait à Villegaignon le concours de l'expérience et l'autorité de son nom. Gorguiller.i y accepta sans hésitation, « quoy(2) qu'il fust ia vieil et caduc, si est-ce que pour la bonne affection qu'il avoit de s'employer à un si bon œuvre, postposant, et mettant en arrière tous ses autres affaires, mesmes laissant ses enfants et sa famille de si loin, il accorda de faire ce qu'on requerail de lui. »

Calvin s'occupa ensuite de trouver des ministres de la parole divine. Il n'avait pour ainsi dire que l'embarras du choix, car de nombreux solliciteurs se pressaient autour de lui, tiers d'exécuter ses ordres et de porter à ces peuples inconnus les doctrines dont ils étaient comme pénétrés. L'apôtre du Protestantisme choisit un homme de cinquante ans, Pierre Richier, et un jeune pasteur, Guillaume Chartier, qui n'en avait que trente. Il espérait que le sens rassis du premier atténuerait la fougue du second, et qu'ils se compléteraient l'un et l'autre par leurs qualités contradictoires. Richier était un ancien carme déchaussé, docteur en théologie, qui n'avait abjuré qu'après mûre réflexion, et apportait dans ses nouvelles fonctions une conviction raisonnée. Il était érudit et disert, bien que trop porté à abuser des formules scholastiques, calme et froid, mais d'une froideur qui n'excluait pas la passion, car il attaqua plus tard Villegaignon avec un acharnement extra-

(] Haa.g. France Protestante. Article Dupont de Gorguilleray.

Cf. La PopelliniÈrb. Histoire des trois mondes, p. (3. (2j Ltuv, ouv. cité, § i.

ordinaire, et lança contre lui de violents factums (1). Quant à i riiillaume Ghartier il avait toute l'ardeur du néophyte, et partait pour le Brésil bien résolu à y mourir, s'il le fallait, pour assurer le triomphe de la bonne cause : admirable instrument de propagande, que Calvin avait choisi en connaissance de cause; peut-être était-il trop raide dans ses manières, trop absolu dans ses idées, mais n'était-ce pas comme le signe distinctif des disciples immédiats de Calvin, vraies barres d'acier que rien ne pouvait faire plier?

Après les chefs il fallait songer aux simples colons. L'envoyé de Villegaignon avait raconté aux Genevois monts et merveilles sur le Brésil. Il n'avait cessé de vanter les ressources du sol, la beauté du climat, les inépuisables richesses des forêts. Il s'était engagé en outre, au nom de son maître, à largement payer tous ceux qui consentiraient à l'accompagner au Nouveau Monde. Il avait promis « de donner (2) honnestes gages aux artisans, pensions aux femmes de ceux qui seroyent mariez, aux autres entretenemens de toutes choses, qui leur seroyent nécessaires pour la vie : et mesme octroi de retourner librement en France, le cas avenant qu'ils ne se trouvassent bien, ou qu'on ne les voulust recevoir selon les promesses faites en en pleine assemblée au dit lieu de Genève. » Mais les Genevois ne se fiaient pas à ces belles paroles. A tort ou à raison Villegaignon ne leur inspirait aucune sympathie, et le Brésil leur paraissait une région dangereuse. D'ailleurs Dupont de Corguilleray, qui ne voulait tromper personne, et tenait beaucoup plus à la qualité qu'au nombre des futurs colons, ne cachait ni les inconvénients ni les dangers de l'expédition projetée. Il

(1) IAbri duo apologetici contra N. Dur andum qui se cogno Villayagnonem. 1561. Réfutation des folles resveries et mensonges d, dict le chevalier 'i,- Villegaignon. 1562. Brief sommaire des traditions d Calvin etc. Ci'. Eïaag. /•'-■<'/<<•.■ Protestante. Article Richier.

-' Cbbspin. ouv. cit. p. i06.

exagérait même la longueur du chemin : « il adioustoit (1) qu'estant parvenu en ceste terre d'Amérique, il se faudroit contenter de manger, au lieu de pain, d'une certaine farine

faite de racine, et quant au vin, nulles nouvelles aussi tous

ceux qui aymans mieux la théorique que la pratique de ces choses, n'ayans pas volonté de changer d'air, d'endurer les Ilots de la mer, la chaleur de la zone torride, ni de veoir le Pôle antarctique, ne voulurent point entrer en lice, ni s'enroller et embarquer en tel voyage. » Mais Calvin avait parlé : ses moindres désirs étaient des ordres pour les Genevois. Onze d'entre eux se décidèrent à suivre au Brésil Gorguilleray et les deux ministres. On a conservé leurs noms : Pierre Bordon, Mathieu Verneuil ("2), Jean Dubordel (3), André Lafon, Nicolas Denis, Jean Gardien, Martin David, Nicolas Raviquet, Nicolas Carmeau, Jacques Rousseau et Jean de Léry. Pour la plupart c'étaient des artisans ; car Villegaignon avait expressément recommandé que les nouveaux colons pussent lui rendre des services matériels : ainsi Bordon était tourneur, Verneuil menuisier, Dubordel coutelier, etc.

Le plus intelligent des colons, le seul qui n'exerçât pas de profession, bien que Thevet ait plus tard essayé de tourner en plaisanterie son talent de cordonnier, était Jean de Lery, le futur historien de l'expédition. C'était un jeune Bourguignon, né en 1534 à la Margelle-Saint-Seine (i), dont les parents avaient de bonne heure embrassé le protestantisme, et qui, pour obéir à une irrésistible vocation, était allé à Genève étudier la théologie. Il s'attacha aux pas de Calvin, et suivit ses cours de théologie, ses prédications et son enseignement.

(1) Léry, ouv. cit. § II.

•> Vermeil d'aprèa Crespinot Thevet : noue avons suivi les indications de Léry.

(3) Bourdel d'après Thevet.

4/ Département de IaCôte-d'Or.

On (1) a prétendu que Calvin lui avait conféré les ordres sacrés dès l'âge de vingt et un ans : mais telle n'était pas l'habitude de Réformateur. D'ailleurs Léry a pris soin de déclarer dans son ouvrage (2) que les deux pasteurs étaient Richier et Ghartier, et que lui « tant pour la bonne volonté que Dieu lui avoit donnée dès lors de servir à sa gloire, que curieux de voir ce monde nouveau, fut de la partie. » Il n'était donc et ne pouvait être en 1555 qu'étudiant en théologie. Il se préparait, sans doute, à consacrer à la prédication du nouvel Evangile l'ardeur et la foi qui débordaient en lui, mais il était trop jeune encore pour devenir un des acolytes immédiats du Réformateur.

Le 10 septembre 1556, les quatorze Calvinistes quittèrent Genève après avoir reçu les dernières instructions et les bénédictions de Calvin. Ils n'étaient certes pas nombreux, mais tous résolus : moins des colons que des missionnaires déterminés à fonder en Amérique comme une succursale de Genève. Il semble que les écrivains contemporains n'ont pas compris ^importance de ce départ. Ils se contentent d'enregistrer le fait, mais sans le faire suivre d'aucune réflexion. N'était-ce pas cependant une démarche singulière de la part du représentant officiel de la couronne au Nouveau Monde que d'appeler à lui des hérétiques? La liberté religieuse proscrite dans l'ancien continent allait-elle donc s'établir en Amérique ? Aussi les Genevois avaient-ils grand hâte d'arriver à cette terre promise. Ils le désiraient d'autant plus vivement qu'ils craignirent un instant que leur voyage ne fut arrêté dès le début, au moment même où ils traversaient la France pour aller chercher sur les côtes de Normandie le vaisseau qui les conduirait au Brésil. La guerre venait en effet d'éclater de nouveau entre la France et l'Espagne. Henri II avait signé une alliance offensive et défensive avec le pape Paul IV, vieillard

(1) Senebier. Histoire littéraire de Genève, t. II, p. 28.

[2) Lery, ouv. cit. g i.

ï^8 HISTOIRE DU LSKÉSIL FRANÇAIS.

plein de zèle pour l'Eglise, mais dur, violent, tout disposé aux mesures extrêmes. Il était à craindre que la persécution protestante ne fût le prix de cette alliance. Aussi quand les Genevois passèrent à Ghàtillon-sur-Loing pour y présenter leurs hommages à Goligny, ce dernier les engagea très-fort à persévérer dans leur entreprise, mais à ne point s'attarder en France.

Nos Genevois restèrent pourtant un mois entier à Paris. Ils y furent rejoints par quelques coreligionnaires, « car (1) pour lors les feux estoient allumez par tous les quartiers de France, qui esmeut plusieurs personnes de bon zèle et affection à s'assurer à la compagnie des ministres ». C'étaient des Parisiens, des Champenois et des Normands : les premiers étaient attirés par l'attrait de la nouveauté ; les seconds songeaient au Brésil parce que Villegaignon était leur compatriote ; quant aux Normands ils étaient tout disposés par leur caractère et leurs habitudes aux lointains voyages. Peu à peu la petite troupe grossissait et devenait importante. Tous ensemble se rendirent à Rouen, et, de là, à Honfleur qu'on leur avait désigné comme port d'embarquement.

Le roi Henri II venait de se décider à envoyer une seconde escadre au Brésil, et il en avait conlié le commandement au propre neveu de Villegaignon, au capitaine Bois le Comte. Le roi non seulement donnait à Bois le Comte trois beaux navires, mais encore prenait à sa charge tous les frais d'équipement et d'armement. 11 avait fini par s'intéresser à l'entreprise, et d'ailleurs, puisqu'il était en guerre avec l'Espagne, et n'ignorait pas combien ses ennemis redoutaient l'immixtion de la France dans les affaires américaines, n'était-ce pas un acte de bonne politique que de favoriser une expédition qui les mécontentait si fort? Le plus singulier c'est que les redoutables questions religieuses qui se débattaient alors semblent avoir été laissées de coté par les intéressés. On ne voulait

;1) Crespin, ouv. cit. p. 407.

pas s'inquiéter des croyances religieuses des émigrants. Coligny d'un côté encourageait les Genevois et tous ses coreligionnaires de France à partir pour le Brésil, car il croyait à la tolérance de Villegaignon; Henri II, d'un autre côté, intervenait personnellement dans les préparatifs de l'expédition, car il continuait à avoir confiance en Villegaignon, et le croyait, comme par le passé, un fervent défenseur du catholicisme. Autrement il l'aurait destitué au lieu de lui envoyer des renforts. Coligny et le roi étaient donc également persuadés que le vice-amiral leur appartenait. Est-ce à dire qu'il les avait trompés tous les deux? En réalité la confusion la plus grande régnait dans les esprits. On s'attendait à de graves événements, et on affectait une ignorance qui n'existait pas. Comme à toutes les époques troublées, on ne croyait que ce qu'on avait intérêt à croire. Villegaignon sera bientôt la victime de cette fausse situation, et, par malheur, il entraînera dans sa ruine la France brésilienne.

La petite flotte mit à la voile le 19 novembre 1556. Elle se composait de trois navires. Le plus grand s'appelait h Grande Roberge. Son capitaine était Sainte-Marie de l'Epine. Il avait pour pilotes Jean Humbert et Jean le Menu, tous deux de Honfleur. Cent vingt personnes, matelots, soldats ou colons, formaient son équipage. Le plus petit mais le meilleur voilier, la Petite Roberge, avec quatre-vingts hommes d'équipage, portait le pavillon de Bois le Comte. Le troisième navire s'appelait, du nom de son capitaine, la Rosée. Il était monté par quatre-vingt-dix personnes, dont six jeunes gens destinés à servir d'interprètes, et cinq jeunes filles sous la direction d'une femme plus âgée. Elles devaient se marier au Brésil. On ne sait si elles partirent volontairement ou si c'étaient des condamnées, auxquelles on permettait de se réhabiliter par leur travail et leur bonne conduite. Ce furent les premières Françaises qui passèrent au Brésil, « dont les sauvages dudit pays, écrit naïvement Léry (1) n'en ayans iamais veu aupara-

(1) Léry, ouv. cit. § II.

vant de vestues, furent bien esbahis à leur arrivée ». On commençait à comprendre que l'unique moyen de retenir des émigrants sur une terre étrangère était de les y rattacher par les liens de la famille. Il est fâcheux que l'expérience n'ait pas été tentée sur des proportions plus étendues. Six femmes pour une population de plusieurs centaines d'hommes ne suffisaient pas à constituer une famille sérieuse, et pouvaient, au contraire, créer par leur petit nombre et les passions qu'elles exciteraient de sérieuses difficultés. On peut juger des scènes effroyables de jalousie ou des disputes atroces dont elles seraient l'occasion par ce qui est arrivé en Californie aux premiers jours de la découverte des gisements aurifères, et par ce qui se passe journellement au Colorado, (1) et dans toutes les régions où les femmes ne sont pas assez nombreuses pour adoucir les mœurs par les doux liens de l'habitude. Mais on était alors dans la période des tâtonnements en matière de colonisation, et, à tout prendre, c'était un réel progrès que d'avoir décidé l'austère Villegaignon à consentir à la présence de quelques Françaises au milieu de ses hommes.

Léry nous a conservé la relation du voyage de ces deux cent quatre-vingt-dix nouveaux colons. Elle est fort curieuse parce qu'elle donne sur les usages maritimes de l'époque des détails cractéristiques. La loi du plus fort régnait alors sur la mer. Tout navire rencontré au large était considéré comme une proie par celui qui était le mieux armé, comme un danger par celui qui se sentait le plus faible. On ne soupçonnait seulement pas les règles du droit international, admises aujourd'hui par tous les peuples civilisés. Le pavillon national n'était qu'une faible sauvegarde. Chaque navire devait porter avec lui ses garanties. Aussi partait-on pour une entreprise de commerce comme pour une expédition de guerre. Tous les

(1) Hepworth Dixon. La Nouvelle Amérique, Trad. Chasles, p. 225-231.

bâtiments portaient des canons, comme en ont encore aujourd'hui ceux qui voyagent dans les mers chinoises et malaises infestées par les pirates. « De même (1) que l'anarchie féodale avait enfanté sur terre des bandes d'aventuriers et de brigands mercenaires, qui, sous le nom de brabançons, de routiers, de grandes compagnies, de condottieri entraient au service de qui les voulait payer, et rançonnaient également amis et ennemis, de même la mer était couverte de corsaires qui, en temps de guerre, se mettaient à la solde des puissances belligérantes ; la paix venue, ils continuaient leur métier, leur seul moyen d'existence. Vrais loups de mer, ils n'avaient d'autre patrie que leur nef, d'autre loi que le sabre et la poudre ». Les équipages de Bois le Conte étaient en grande partie recrutés parmi ces aventuriers. Tacitement encouragés par leur chef, qui les laissait faire parce qu'il partageait leurs profits, fiers de leur formidable artillerie (2), ils commirent sur toute leur route de véritables actes de brigandages, pour lesquels ils seraient aujourd'hui condamnés par tous les tribunaux.

A peine les trois vaisseaux, après avoir longé les côtes anglaises, avaient-ils pénétré dans l'Océan qu'ils rencontrèrent deux navires marchands, de nationalité anglaise, qui revenaient d'Espagne chargés de riches productions de ce pays. On était alors en guerre avec l'Angleterre, dont la reine, Marie Tudor, avait signé avec l'Espagne une alliance offensive et défensive contre la France. Bois le Comte avait donc le droit d'arrêter ces deux navires, mais non celui de les piller, et c'est pourtant ce qu'il ordonna, parce qu'il était le plus fort,

(1) Puiseux. Charte relative à l'histoire maritime de la Normandie au XVI. siècle. Société des antiquaires de Normandie, 1852, p. 7.

(2) Léry, ouv. cit. § IX. « Il y avoit dix huit pièces de bronze, et plus de trentes berches et mousquets de fer, sans les autres munitions de guerre, en celuy où i'estois. »

et, comme le dit Léry avec une ironie mélancolique, « parce (1) que i'ay veu pratiquer sur mer ce qui se fait le plus souvent en terre : assavoir que celuy qui a les armes au poing, et qui est le plus fort, l'emporte et donne la loi à ses compagnons.»

Dupont de Corguilleray et les deux ministres genevois ne purent cacher leur étonnement et leur indignation, quand ils assistèrent, malgré eux, à cette scène de pillage éhonté. Ils essayèrent de représenter à Bois le Comte et à ses hommes toute l'indignité de leur conduite, mais leurs observations furent inutiles. Quelques-uns essayèrent de se retrancher derrière les instructions de Villegaignon ; certains matelots « déclarèrent (2) apertement que c'estoit le défaut de vivres qui les contraignoit ce faire » ; mais ce n'étaient là que de mauvaises défaites. D'autres plus francs leur répondirent « (3) que c'est la guerre et la coustume, et qu'ils se faut accommoder ». Il s'en trouva même qui accueillirent fort mal leurs observations, et les accablèrent d'injures au lieu de raisons. « Aussi les ministres et autres eurent-ils la bouche close de là en après, sans oser peu ou point reprendre le faict des mariniers, et encores, ce qu'ils en parloyent familièrement, estoit prins en dérision et moquerie (4) ».

Le voyage fut marqué par plusieurs incidents de même nature. Sur toute sa route l'escadre de Bois le Conte continua « à dégraisser», suivant la pittoresque expression d'Aubigné, (5) les navires qu'elle rencontra. Le 5 décembre, à la hauteur du cap Saint-Vincent, un navire irlandais fut arrêté, auquel on se contenta de prendre quelques tonneaux de vin d'Espagne, des figues et des oranges. Le 12, l'escadre arrivait en vue des

(1) Léry, ici. id.

(2) Léry, ouv. cit. § II.

(3) Léry, id. id.

(4) Crespin, ouv. cit. p. 408.

(5) D'Aubigné, Histoire universelle, liv. I. $. xvi. éd. 1616. p. 4L

Canaries. Une vingtaine de soldats et de matelots descendirent à terre dans l'espoir de faire du butin. Les Espagnols étaient sur leurs gardes, car ils se souvenaient encore de l'affaire de Villegaignon, et « ils les rembarrèrent (1) de telle façon qu'au lieu de mettre pied à terre, ils n'eurent que haste de se retirer en mer » ; mais ils se vengèrent en prenant une caravelle de pêcheurs, dont ils emportèrent jusqu'aux voiles, et qu'ils coulèrent à fond en la quittant. Ils étaient tellement furieux d'avoir été prévenus dans leurs projets que, malgré les vents qui devenaient défavorables, ils croisèrent trois jours entiers dans ces parages, attendant l'occasion de s'emparer de quelque navire ou d'opérer une descente. Le mercredi 16 décembre, le vent changea brusquement. Une des barques qu'on avait envoyées pour surveiller la côte chavira et les deux hommes qui la montaient faillirent périr. Bois le Comte ordonna de lever les ancres et de continuer le voyage, mais en passant à travers l'archipel. Dès le surlendemain, 18 décembre, la Gran Ganaria était en vue, et Léry ainsi que les colons qui n'avaient pas encore navigué admiraient le magnifique spectacle que présente le pic de Ténériffe avec sa cime neigeuse et ses flancs verdoyants. Bois le Conte se préoccupait médiocrement des beautés du paysage. Il aurait voulu débarquer pour renouveler ses provisions d'eau et ses vivres frais, mais l'éveil était donné. Les Espagnols faisaient bonne garde. On les voyait suivre sur le rivage les mouvements de l'escadre. D'ailleurs le vent était contraire. Bois le Conte dut renoncer à ses projets, et ordonna de prendre le large.

Le dimanche 20 décembre, une caravelle portugaise fut signalée. Elle était sous le vent et ne pouvait échapper à la poursuite de l'escadre. Elle ne l'essaya même pas, et vint se ranger à bord de la Petite Roherge. Bois le Comte en cette circonstance avait au moins l'excuse des représailles. On sait que les marins portugais, quand ils étaient en force, ne ména-

(1) Léry, ouv. cit. § n.

geaient pas ceux de notre nation : « Or, en vouloient-ils à ces nations, écrit la Popellinière (1), pour ce qu'elles défendent aux François sur tous la descente es terres qu'ils disent avoir

premiers descouverts jusques à avoir escorché vifs et

autrement tyrannisé nombre de François nommément de Normandie plus coustumiers à ce voyage qu'aultres, lesquels ne s'y trouvèrent les plus fins ny les plus forts. » Bois le Comte était donc fondé jusqu'à un certain point à considérer comme de bonne prise le navire portugais. S'il s'était contenté de le joindre aux siens, et de l'emmener au Brésil, certes nous ne trouverions rien à redire à cet acte, quelque illégal qu'il fût, puisque nous n'étions pas en guerre avec le Portugal : mais il trouva moyen d'aggraver cet acte de piraterie par l'odieux traitement qu'il fit subir à ses prisonniers. Le capitaine de la caravelle portugaise, comprenant tout de suite à qui il avait affaire, n'essaya pas de l'apitoyer sur son sort en le suppliant de lui rendre son navire. Gomme il connaissait les us et coutumes de l'Océan et que, sans aucun doute, il ne se serait pas comporté autrement s'il l'avait pu, il pria seulement Bois le Comte de lui confier une barque et quelques matelots déterminés, se faisant fort de capturer un autre navire, cas auquel on lui rendrait le sien. La proposition était originale. Le commandant de l'escadre l'agréa, et donna au Portugais une barque avec vingt-six soldats, qui prît la tête du convoi.

Le 25 décembre, nos écumeurs de mer rencontrèrent une caravelle espagnole, chargée de sel, et s'en emparèrent après une courte résistance. Bois le Comte la considérant comme de bonne prise y fit immédiatement passer une partie de ses hommes, et la joignit à son escadre. Strictement fidèle à sa promesse, il rendit au Portugais son navire, mais il aurait été plus humain en immolant tout de suite ses compagnons et lui. En effet « nos mariniers (2) (cruels qu'ils furent en cest

(1 La Popellinière. Histoire des trois mondes, 3,ne partie, p. 3. (2) Léry, ouv. cit. § II.

endroit) ayans mis tous les Espagnols, dépossédez de la leur, pesle mesle parmi les Portugalois, non seulement ils ne laissèrent morceau de biscuit ni d'autres vivres à ces pauvres gens, mais qui pis est, leur ayant deschiré leurs voiles, et mesme osté leur petit basteau, sans lequel toutes fois ils ne pouvoient approcher ni aborder terre, ie croy, par manière de dire, qu'il eust mieux valu les mettre en fond, que les laisser en tel estât. Et de faict estans ainsi demeurez à la merci de l'eau, si quelque barque ne survint pour les secourir, il est certain ou qu'ils furent enfin submergez, ou qu'ils moururent de faim. » Telles étaient les mœurs maritimes du XVIe siècle ! Aussi que de drames inconnus, que d'émouvantes péripéties à jamais ignorées eurent alors pour uniques témoins les abîmes de l'Océan! Il est vrai que les Genevois protestèrent contre cet acte inique, mais ils ne formaient qu'une infime minorité, et leur voix se perdit sans écho. Au moins a-t-elle retenti dans l'histoire, et la postérité condamnera, comme l'avait fait Léry, la barbarie du commandant français.

A défaut de sentiments philantropiques, Bois le Comte avait l'intelligence nette et précise de ses affaires. Il suivait en ce moment une des routes fréquentées par les navires de commerce portugais et espagnols, et, comme il se sentait en force, il se gardait bien de s'en écarter. L'opération était excellente. Les Portugais et les Espagnols n'étaient pas habitués à rencontrer dans cette direction des navires français et ils s'y étaient engagés en toute sécurité. Le 26 décembre, on signala un navire portugais. Les matelots avaient grande envie de le piller encore, mais Bois le Comte inclina cette fois vers la clémence. Il se contenta de « quelques respects, et (1) on les laissa aller sans leur rien oster. » Le 29 décembre, ce fut le tour d'un bâtiment espagnol. « Il luy (2) fut

(1) Léry, ouv. cit. § II.

(2) Léry, id. id.

pris du vin, du biscuit et d'autres victuailles; mais surtout le capitaine regretta merveilleusement une poule qu'on luyosta'' car, comme il disoit, quelque tourmente qu'il fist, ne laissant point de pondre, elle luy fournissait tous les iours un œuf frais dans son vaisseau. » Les navires français étaient sans doute surchargés, et le pillage devenait impossible; autrement on ne s'expliquerait pas que Bois le Comte ait ainsi laissé échapper cette double prise.

Le plus singulier, c'est que Léry et ses compagnons s'habituaient insensiblement à ces prouesses. De même que, dans un roman célèbre, le jeune Hermann Schulz ne peut s'empêcher de rendre justice aux vaillants compagnons d'Hadji Stavros, le roi des Montagnes, ainsi les Genevois admiraient avec naïveté la bravoure des équipages. Lorsque, le dimanche 4 janvier 1557, l'homme en vigie au sommet du grand mat eut signalé à l'horizon cinq caravelles, et que nos matelots, joyeux de cette aubaine inattendue, tirent le branle-bas de combat, et se disposèrent à tomber sur cette flotte, Léry décrit avec animation leurs préparatifs, et partage presque leur déconvenue quant la flotte signalée eut disparu. Il ajoute, comme pour s'excuser de ce mouvement dont il rougit: « Néantmoins (1) nos capitaines, maistres, soldats et mariniers la pluspart Normans, nation aussi vaillante et belliqueuse sur mer qu'autre qui se trouve aujourd'hui voyageant sur l'Océan, avoyent en cest equippage non seulement résolu d'attaquer et combattre l'armée navale du Roy de Portugal, si nous l'eussions rencontrée, mais aussi se promettoient d'en remporter la victoire. »

Depuis plusieurs semaines on était en mer, et, comme on n'avait pu aborder nulle part, on commençait à souffrir du manque d'eau. Les provisions en étaient presque épuisées, et le peu qui restait, distribué d'une main avare, répugnait tellement au goût « qu'il n'y avoit si bon cueur qui n'en cra-

(1) Lbry, ouv. cit. | u,

chast: mais, qui estoit bien encore le pis, quand on en beuvoit, il falloit tenir la tasse d'une main, à cause de la puanteur, boucher le nez de l'autre ». Les vivres se faisaient rares, et le biscuit tombait en miettes. La chaleur devenait intolérable ; des grains fréquents tombaient sur les navires, et décourageaient les équipages. Il était grand temps de débarquer, ou sinon le scorbut allait éclater et les matelots ou soldats refuseraient tout travail. Par bonheur un vent favorable poussait l'escadre vers la côte américaine, qui fut signalée le 26 février 1557, à huit heures du matin. Aussitôt les équipages poussèrent des cris de joie, et, le soir du môme jour, ils jetaient l'ancre à une demie-lieue du rivage, tout près d'une montagne que Léry appelle Huassou, et qu'on a cru retrouver entre leRioMucuri et le Rio Doce, dans la province brésilienne actuelle de Espiritu Santo. Attirés par le bruit des salves de canon, les naturels accoururent au rivage. Ils appartenaient à la tribu des Margaiats, alliés du Portugal, et ennemis déclarés de la France. Quelques matelots se jetèrent dans une barque, et s'approchèrent de la côte, mais en se tenant hors de portée des flèches. Ils montraient de loin des couteaux, des miroirs, des peignes pour les échanger contre des vivres frais. Les Margaiats, sans se faire prier davantage, en apportèrent sur le champ. Six d'entre eux et une femme n'hésitèrent même pas à monter à bord de la Petite Roberge. Léry et ses compagnons se pressèrent autour d'eux, car ils n'avaient pas encore vu de Brésiliens, et les regardèrent avec avidité. Les Margaiats, sans paraître étonnés de cette curiosité, parcouraient le navire, touchaient à tous les instruments dont ils ne connaissaient pas l'usage, et demandaient aux matelots, avec une cupidité qu'ils ne prenaient pas la peine de dissimuler, de vouloir bien leur donner divers menus objets qui excitaient leurs convoitises. On leur distribua des vêtements et du linge, entre autres des chemises dont ils firent un plaisant usage. Ils les avaient passés sur leurs corps, mais à peine rentrés dans leurs barques, ils les retroussèrent pour ne pas lus abîmer, jusqu'au dessus du

nombril. « Ne voila-t-il pas, s'écrie à ce propos Léry; d'honnestes officiers et une belle civilité pour des ambassadeurs ? Car nonobstant le proverbe si commun en la bouche de nous tous de par de ça: assavoir que la chair nous est plus proche et plus chère que la chemise, eux, au contraire, pour nous montrer qu'ils n'en estoient pas là logez, et possible pour une magnificence de leur pays en nostre endroit, en nous monstrant le cul préférèrent leurs chemises à leur peau (1) ».

Le lendemain, dimanche 27 février, on rencontra un fort portugais (2), Spiritu Santo, avec lequel on échangea inutilement quelques coups de canon. Nos compatriotes continuèrent à longer la côte, et arrivèrent en pays ami, à Tapemiry (3). Les Tupinambas, alliés de la France, succédaient aux Margaïats. Plusieurs des matelots avaient déjà navigué dans ces parages. Ils signalaient à leurs camarades les principaux accidents du terrain. Ils leur faisaient remarquer la forme étrange des collines « faites (4) en pointe de cheminée », et admirer la végétation luxuriante, qui s'étalait sur leurs flancs. L'escadre longea successivement le pays des Onetacas et celui des Maqhués (5), puis doubla le cap Frio ; mais, le mardi 2 mars, elle fut assaillie par un vent furieux qui faillit la briser sur les petites îles de Maqhué (6). Ces vents dangereux régnent encore sur la côte. On les nomme les pamperos. Ils sont presque aussi redoutables que les cyclones de l'Océan indien (7). Si les ancres qui retenaient la

(1) LÉRY, ouv. cit. § v.

(2) Aujourd'hui près de Victoria, dans la province de Espiritu Santo.

(3) Aujourd'hui ville et rivière d'Itapemurim dans la province de Espiritu Santo.

(4) LÉRY, ouv. cit. | v.

(5) Aujourd'hui Macahô dans la province de Rio de Janeiro. ;6) Aujourd'hui Santa Anna et Papagayos.

(1) Luis. Le Brésil, p. 312.

Petite Roherge n'avaient pas tenu bon, le navire était jeté à la côte et tout l'équipage périssait. Il est vrai que les pamperos tombent aussi rapidement qu'ils se lèvent. Dès le lendemain la mer était apaisée, et l'escadre entrait en relation avec les Tupinambas, qui leur donnaient des nouvelles toutes fraîches de Villegaignon.

D'ordinaire les navires français s'arrêtaient au havre du cap Frio. Ils y prenaient des vivres frais, et échangeaient leurs marchandises avec les indigènes. Mais Bois le Comte avait hâte de rendre compte de sa mission à son oncle. D'ailleurs ses instructions lui prescrivaient d'arriver au plus vite au fort Coligny, et non de commercer avec les Brésiliens. Les colons partageaient son impatience. Il donna Tordre du départ définitif. « Par quoy (1) dès le soir de ce même iour ayans appareillé et fait voiles, nous singlasmes si bien que le dimanche septième de mars 1557, laissans la haute mer à gauche, du costé de l'est, nous entrasmes au bras de mer et rivière d'eau salée nommée Ganabara par les sauvages ». Dès que la petite escadre eut découvert le pavillon français qui flottait au sommet du fort Coligny, elle le salua de toute son artillerie. Les canons de la citadelle rendirent immédiatement le salut, et le débarquement commença. Léry et ses compagnons venaient ainsi d'achever le long voyage qui de Genève les avait conduits à Rio. Ce ne devait être que le commencement de leurs aventures, et, par malheur, de leurs tribulations.

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